• Le retour

     

    Chapitre V : Le retour

    Pour rentrer, les astronautes doivent parcourir en sens inverse le chemin qu’ils ont emprunté à l’aller. La raison en est simple : chaque trou noir étant différent, les calculs d’angle et de vitesse avec lesquels il convient de les aborder sont spécifiques. Ulysse a en mémoire les calculs de l’aller et il lui est facile d’en déduire ceux du retour, permettant de se retrouver au point exact du départ. Par contre, il ne connaît pas les points d’arrivée des trous noirs inconnus et, s’il cherchait à rentrer en en empruntant, il ne ferait qu’ouvrir des routes nouvelles sans espoir d’arriver un jour à la Terre – les probabilités sont infimes… En cas de pépin, le contact avec la cellule terrestre de communication permet toujours de se repérer, du moment que la route est connue. Il est ainsi déjà arrivé que des vaisseaux se perdent corps et biens dans le Cosmos, avarie du vaisseau plus coupure des communications n’ayant pas permis aux membres des missions concernées de retrouver les repères du chemin du retour. Deux seulement de ces vaisseaux y parvinrent à force d’essais répétés inlassablement sous tous les angles. De fait, un échec n’est grave que lorsque l’angle abordé conduit directement au cœur du trou noir : il n’y a alors plus d’échappatoire. Mais souvent, il suffit de revenir en arrière et de recommencer.

    Dans les faits, un très grand nombre de routes proches du système solaire est connu : il n’y a pas trop de danger pour les « navires à énergie » qui vont chercher au loin la matière première dont la Terre a besoin. Ceux là, bien qu’allant parfois loin pour trouver une substance sans architecture, ne fréquentent que des espaces bien répertoriés. Ils disposent toujours d’au moins deux routes possibles de retour.

    Il en va tout autrement pour les navires d’exploration qui, eux, doivent ouvrir de nouvelles routes. Et qui n’ont donc qu’une seule voie de retour, celle qu’ils ont ouverte. Il ne peut en être autrement et les équipages partent en connaissance de cause. Et, de toute façon, ne pas rentrer ne signifie pas la mort : leurs vaisseaux sont de splendides machines de survie pourvu qu’il y ait de la matière-énergie à proximité : ils peuvent alors tout synthétiser.

    Le problème d’Ulysse est, à cet égard, tout-à-fait exemplaire. Car leur dernier trou noir, leur dernière route ouverte, est situé au cœur d’une supernova. Allez savoir si l’explosion n’a pas modifié le dit trou noir ? Toute cette matière à aspirer d’un coup, brutalement, ça doit modifier même une masse comme un trou noir, non ?! A bord, personne n’est sûr de rien. Car les lois physiques normales n’existent plus au sein des trous noirs. Les Terriens connaissent leur processus de formation, l’effondrement d’une grosse étoile sur elle-même, leurs caractéristiques externes, on ne voit que les objets aspirés par leur gravitation et juste avant qu’ils ne soient aspirés, mais au-delà c’est le grand point d’interrogation. Ils n’ont en fait découvert qu’une chose, le fait que la limite de vitesse absolue, celle de la lumière dans le vide, est largement dépassée dès l’entrée dans le cône du trou noir. Galilée et Einstein n’ont plus raison dans les conditions folles qui règnent au sein de ces astres hyper denses, à la gravité inimaginable… C’est donc les doigts croisés (mentalement car ils sont dématérialisés) que les astronautes approchent du cœur mouvementé de l’étoile explosée.

    Apparemment, tout se passe bien. Ulysse, malgré les secousses, a attaqué franchement l’étoile effondrée sur elle-même et a accéléré au bon moment. Telle une balle de ping-pong rebondissant sur une table, la nef s’est retrouvée au point d’entrée initial du trou noir. De là, sans anicroche, les Terriens ont gagné les confins du système bullien et ont disparu à nouveau dans les trous censés les ramener au bercail. Le système solaire s’est présenté dans toute sa splendeur, l’équipage contemplant avec émotion leur planète gravitant autour de l’astre jaune (en fait, blanc, mais ils ont déjà des yeux « atmosphériques ») Lentement –tout est relatif !- Ulysse s’est approché de la Terre…

    C’est Elisabeth qui a remarqué un détail gênant : ils n’ont plus de contact avec la Terre ! A moins d’un million de kilomètre de celle-ci, ils n’en perçoivent rien, pas une pensée, pas une séquence d’ondes. Une oppression horrible s’abat sur eux tant ils redoutent la catastrophe majeure. Ulysse accélère, prend des risques pour approcher plus vite la planète qui l’a conçu. Ils sont maintenant proches de l’orbite d’attente, activent tous leurs détecteurs. Insensiblement, les respirations se font moins haletantes : comme d’habitude, la Terre grouille de vie et d’émissions ondulatoires. Un simple accident de communication. « Ouf », se disent-ils tous…

    Ulysse se met en orbite, émet en clair pour obtenir le droit d’atterrissage. Un temps d’attente et l’angoisse renaît sournoisement. Puis, libératoire, la permission demandée leur parvient avec netteté : « autorisation accordée. Coordonnées d’entrée atmosphérique :… » Suit un court message mathématique auquel Ulysse est habitué (les astronautes n’y comprennent plus rien depuis belle lurette : de l’inconvénient des machines…) Le vaisseau, toujours aussi hideux et majestueux, s’enfonce dans la stratosphère d’un coup, sans prendre garde aux échauffements possibles de la carlingue : les Terriens utilisent des méthodes magnétiques de vol en atmosphère qui éliminent tout problème de ce type. Les coordonnées sont faites pour éviter les perturbations au sol. Là, « on » les fait atterrir, comme dans la plupart des cas, en zone équatoriale, au niveau de l’Afrique. « Chic ! » pense Fatimatou. « Zut ! » rétorque Elisabeth qui devra attendre une journée de plus avant de retrouver les siens. Car les réceptions d’astronefs, si elles se font vite (il n’y a pas d’accueil officiel, celui-ci ayant lieu par le truchement du meuble une fois les astronautes rentrés chez eux), prennent toutefois suffisamment de temps pour que les membres de l’équipage habitant sur d’autres continent ne puissent attraper la navette quotidienne. C’est le temps nécessaire aux inspections et aux décontaminations. Elisabeth sait donc qu’elle devra attendre le lendemain, aucun transport privé n’existant : la demande est trop faible pour justifier une telle orientation économique. Le  temps des échanges commerciaux tous azimuts est révolu à l’ère du meuble et des transformateurs.

    Ulysse se pose à présent sur le sol. Les Terriens, compte tenu de la manière dont s’est déroulée leur mission, ne sont qu’à moitié étonnés de voir que, pour une fois, un comité d’accueil a été prévu. Dans le fond, ils l’espéraient un peu. Ils sortent, pressés de reprendre physiquement contact avec la Terre, Bulli quelque peu réservé : il va fouler le sol des étrangers, ce qui n’est pas rien. D’autant que, physiquement, il ressent déjà la gravité supérieure de cette planète par rapport à son monde d’origine et que, mentalement, son primitivisme relatif lui fait maintenant peur. Il l’avait oublié mais maintenant, il y est vraiment confronté.

    Ahmed, les deux pieds au bas de l’échelle de coupée, a tout à coup un énorme doute : c’est indéfinissable mais, à une foule de petits détails, il n’a pas l’impression d’être chez lui. D’ailleurs, le comité d’accueil n’est pas chaleureux, plutôt interrogatif. Il reconnaît pourtant un participant, un dingue de physique cosmique qui était déjà présent au moment du départ. Il lui fait un léger signe de tête mais l’autre ne bronche pas. Ou plutôt s’étonne, semble s’étonner qu’Ahmed lui montre un signe de connaissance.

    Ils sont maintenant tous descendus, entourant Bulli de leur prévenance. Et pourtant rien n’a bougé du côté de l’accueil, pas vraiment froids mais interloqués. C’est que, eux aussi ne reconnaissent pas strictement les membres de leur mission : une foule de petits détails également… La gêne s’amplifie, aucun des deux groupes n’allant à la rencontre de l’autre. Fatimatou, centralisatrice, passe frénétiquement sa main sur sa boîte. Elle se demande si la cellule l’a bien reconnectée une fois au sol. Mais rien ne vient, astronautes et groupe d’accueil continuant à s’observer en silence.

    « Il y a quelque chose… » commence à dire l’un des membres de ce groupe, rompant la glace. « Oui, je ne comprends pas », reprend Ahmed. Elisabeth surenchérit : « Sommes-nous bien sur Terre ? » Les autres répondent positivement, demandant à leur tour s’ils –les astronautes- sont bien « ceux de la mission Ulysse »

    Il y a donc adéquation des questions et des réponses et, pourtant, aucun Terrien ne semble se reconnaître d’emblée. Bulli intervient : « je suis Bulli, celui qui a accompagné la mission » Il est inquiet, prend pour lui les réserves des Terriens. « Ne te fais pas de bile, Bulli, dit Ahmed. Ce n’est pas toi dont il est question. Simplement, quelque chose d’indéfinissable nous repousse de notre planète. C’est dingue mais c’est vrai ! » Les autres proposent un passage au meuble et, derechef, une machine s’avance. Tous s’y précipitent.

    « Ca ne passe pas ! » Le comité d’accueil est maintenant très réservé, apeuré peut-être ? Et pourtant, ça passe entre les astronautes. C’est la communication entre les deux groupes qui est rompue… Les visages sont inquiets, l’angoisse monte. « Que faisons-nous ? » demande Peter. A peine a-t-il fini sa question que son visage se met à subir des secousses fortes, du moins aux yeux du comité d’accueil. Les astronautes, eux, ont l’impression que le dit comité est frappé d’une maladie bizarre, une shaker-manie. L’air ambiant grésille soudainement, les secousses s’accentuent, les contours des êtres et des objets se désagrègent. Fatimatou veut dire quelque chose, ouvre la bouche et…hurle en apercevant le néant !

    Elle rouvre les yeux, encore saisie par cette vision, et voit la même scène, Ulysse derrière elle, le comité en face, ses équipiers à ses côtés. Mais cette fois-ci, elle « sent bien » son environnement, il lui est familier. Le copain d’Ahmed lui fait un grand signe. Tout est revenu à sa place. Les deux groupes se congratulent…

    Puis les secousses et le grésillement reprennent. Et à nouveau cette vision passagère du néant, insoutenable sous atmosphère. L’alternance de normalité et d’incompréhension s’amplifie, les « passages » se font de plus en plus vite, ses victimes s’affolent…

    Elles n’ont pas bougé d’un pouce depuis trois heures à présent. Trois longues heures pendant lesquelles personne n’a été capable du moindre mouvement, figé entre deux états. Les vibrations bruyantes sont devenues incessantes. C’est toute la planète qui paraît frémir. Deux ou trois courts moments ponctuent ces vibrations continuelles, partagés entre des moments de reconnaissance et d’autres où ils ne « sentent pas » leurs vis-à-vis. Un malaise certain, comme une glue psychologique, les cloue au sol…

    Enfin, tout rentre dans l’ordre. Ils attendent un peu, histoire de ne rien entreprendre avant de constater réellement l’arrêt définitif du phénomène. Mais tout semble bien à sa place, l’on se reconnaît cette fois-ci pour de bon. Notamment au travers de quelques mots de passe entre Terriens qui se connaissaient avant le départ d’Ulysse. Comme les enfants des uns et des autres ou les manies des astronautes. De petits détails en petits détails, chacun s’assure de son voisin.

    Bien évidemment, des esprits aussi scientifiques que ceux des Terriens ne peuvent pas ne pas se pencher immédiatement sur ce qui vient de se passer. Délaissant Bulli pour qui, pourtant, le comité d’accueil avait été formé, Terriens navigants et rampants se dépêchent d’aller interroger les mémoires d’Ulysse. Qui rend très vite son verdict : le chemin du retour n’a été respecté qu’à un cheveu près. Tout au long du voyage, ils ont été sur la tangente, à deux doigts de s’échapper dans l’ailleurs. Le trou noir de la supernova avait bel et bien été modifié. Pas considérablement mais suffisamment pour entraîner le vaisseau aux confins de ses limites de manœuvre. Sans la perfection des calculs, ils n’auraient jamais pu rentrer. Et le meuble ajoute que cette perfection est due en grande partie à sa programmation wipie.

    Que c’est-il donc passé ? Car si les Terriens n’hésitent pas à corréler les deux phénomènes, ça ne leur donne pas les relations de cause à effet sans lesquelles ils ne peuvent avoir aucune idée de ce qui vient de leur arriver.  Chacun retourne le problème dans sa tête : un, ils s’aperçoivent d’une anomalie à l’atterrissage ; deux, il y a eu une anomalie au cours du voyage. Quelles anomalies ? Pour le voyage, c’est simple. Un retour « sur le fil », entre deux situations possibles. A l’atterrissage ? En fait, là aussi c’est comme s’ils avaient hésité entre deux mondes différents. Deux situations, deux mondes, ils arrivent presque tous et en même temps à ce constat. Et s’il s’était agi d’un double de la Terre, effleuré un court instant du fait de la particularité de leur retour ? L’idée progresse, empirique car il n’y a aucune base sérieuse à ce raisonnement.

    Bulli tousse, cherchant à rappeler son existence, en voie d’énervement certain. C’est la confusion chez les Terriens ! On s’empresse autour de l’extra-terrestre, on le cajole, on lui promet monts et merveilles. Tant qu’il ne s’agit que de paroles, c’est facile ! Dans les faits, Bulli a été quelque peu oublié. Le comité organisé au dernier moment, une intendance quasi inexistante. C’est qu’il y a eu d’une part les Wipis, reléguant les Bulliens à l’arrière plan et qu’ensuite, les Terriens sont assez égocentristes. L’évolution n’a fait qu’aggraver ce défaut, notamment du fait du meuble et de l’usage qu’ils en font. Bulli, personne pensante, n’intéresse pas. Mais phénomène culturel, il passionne ! Or les échanges avec les Bulliens suffisent au bonheur terrien, Bulli n’ayant pas d’importance –plus d’importance…- en lui-même. Alors, ma foi, sa réception est plus une corvée qu’autre chose. Les astronautes se fâchent d’ailleurs quand ils apprennent qu’aucun programme n’a été prévu pour lui. Dame !, leur répond-on, il n’y a pas de réception officielle sur Terre puisqu’il n’y a pas d’officiel tout court ! Logique, non ?!

    Passé au meuble, le programme est toutefois très vite réglé. Il y a quand même sur Terre des gens intéressés par Bulli, il suffisait de s’informer. La boîte que les Terriens remettent à Bulli est finalement remplie, « trop remplie » pense Ahmed. « Il n’aura pas le temps de souffler ! » Deux membres du comité d’accueil acceptent de suivre l’extra-terrestre, dont une femme que la confrontation Fatimatou-Bulli de l’époque post-Wipis a excitée. Bulli, pas fou, s’inquiète en lui-même des assauts qu’il ne manquera pas de subir. Mais la rapidité de décision des Terriens l’a pris de court et il est emporté par la vague. Il quitte l’aire d’atterrissage entre ses deux accompagnateurs, laissant à regret ses ex-co-astronautes regagner leurs foyers respectifs. « Ne t’en fais pas, lui a quand même soufflé Ahmed. Le meuble nous tient en contact » Il l’avait oublié, ce satané meuble, ce machin à solitude. Et il se regonfle mentalement, songeant à tout ce qu’il pourra apporter aux Terriens. Bulli est un optimiste !

    La Terre, en effet, ne se passionne plus pour le mode de vie des Bulliens. Le pic de la mode est passé. Elle se préoccupe aujourd’hui du phénomène apparu lors de l’atterrissage d’Ulysse. Les hypothèses pleuvent, synthétisées par le meuble. Le dénominateur commun est incontestablement la croyance en un univers adjacent, copie conforme de celui des Terriens. Enfin, « presque » conforme. Soit qu’il s’agisse d’un « anti-univers » tel que pourrait le laisser penser l’existence d’antimatière  dans leur propre univers, une antimatière en outre insuffisante selon la théorie du Big Bang. Soit quelque chose de plus audacieux encore : l’existence éventuelle d’autant d’univers parallèles qu’il y a de « possibles » dans chaque univers. Une progression géométrique du nombre d’univers à chaque unité de temps qui s’écoule. Et même d’entrée puisque temps et distance sont relatifs…

    Un crayon en équilibre instable sur un plan peut tomber à droite ou à gauche, devant, derrière ou bien rester en équilibre instable. Et bien ce crayon générerait ainsi un minimum de cinq univers parallèles à l’instant précis de son équilibre instable, chacun de ces univers se différenciant de l’autre par le seul jeu du crayon. Et il y aurait fatalement des recoupements d’univers à certains moments, le crayon pouvant par exemple disparaître, brûlé dans plusieurs des sous-univers créés par chacun des cinq univers de premier stade. Si l’infini n’est qu’un vide vibrant comme l’ont affirmé les Wipis, cette hypothèse pourrait bien être la plus intéressante du point de vue de la conscience possible du dit vide vibrant et de son possible schéma directeur.

    Bulli n’a aucune chance de s’imposer face à ces considérations fantastiquement prenantes. Et, de fait, ses appels incessants au meuble restent pratiquement sans réponse. Le meuble n’arrive même plus à traduire les noms d’oiseaux que l’extra-terrestre lui transmet et qui font rire ses hôtes du moment. Mais s’il ne parvient pas à mobiliser les Terriens dans leur ensemble, il se taille par contre de francs succès locaux. Partout où il passe, les gens sont séduits par sa vitalité qu’entraîne son insouciance des graves thèmes abordés par les autochtones. Il s’en moque, lui, des univers parallèles et de l’infini vibratoire ! Il veut d’abord s’amuser puis tenter d’insérer la Bulli Interstellaire dans les échanges terro-bulliens : il n’a rien oublié !

    L’amusement, il le trouve très vite dans les transformateurs : au lieu de s’en tenir, comme les autres, au strict nécessaire, il leur fait cracher tout ce qui lui passe par la tête, y compris des machines à café, café inclus, dont il a visionné la technique dans les archives terriennes. Et il a pu ainsi reconstituer une vraie cafétéria : « là au moins, on se rencontre ! », clame-t-il. Les autres se sont pris au jeu et ont reconstitué des camps de vacance au bord de la mer, camps dans lesquels ils se sont laissés aller au farniente et aux conversations de comptoir.

    Bulli a aussi fabriqué des jeux, des tas de jeux dont un fut particulièrement vachard pour les Terriens : une course idiote mais arbitrée par le meuble. Subversif, le Bulli ! Un autre jeu a constitué à créer la machine la plus inutile qu’on puisse imaginer dans le cosmos. Les Terriens, avec leur intellect, ont évidemment surpassé l’extra-terrestre qui s’est moqué ensuite d’eux des heures durant…

    Il s’est aussi passionné pour l’art terrien, non sans avoir eu du mal à admettre que la technologie artistique bullienne était en fait très supérieure à celle de la Terre : les Terriens ont plus travaillé l’esthétisme que la qualité d’expression et Bulli a découvert avec ravissement les nuances très cérébrales des œuvres locales. Ca, c’est de la différenciation culturelle où il n’y connaissait rien ! Mais il est « pro » et il a tenté d’améliorer ces œuvres pleines d’idées avec sa propre technologie. Le résultat a toutefois été moyen, « batard » dans le sens exact du mot, et il sait qu’il lui faudra travailler beaucoup avant d’arriver à quelque chose pouvant plaire aux deux mondes. Il a notamment compris qu’il lui manque l’animalité des Terriens sans laquelle il ne peut comprendre la moitié au moins des œuvres qu’il a vues. Mais il se refuse à copier cette animalité, ce qui reviendrait pour lui à se vautrer dans la fange. Bulli a une très haute idée de sa représentativité et, de plus, est trop maître de ses instincts pour être dominé par eux.

    Bref, il passe le temps le plus agréablement possible sans qu’il lui soit possible d’approfondir réellement son voyage touristique. Il échange, mais localement, sans prise sur l’évolution terrienne. Il ne renonce pas pour autant, les Bulliens sont tenaces ! Mais il finit par se préoccuper un peu plus de son deuxième objectif, le commerce. Son insistance a commencé par agacer ses hôtes qui, cependant et sans doute pour avoir la paix, ont accepté des échanges pour eux vagues mais plus que consistants pour lui. L’ennui est que les Terriens n’ont pas besoin de ce que Bulli propose en contrepartie de ce qu’il veut importer : les transformateurs ne demandent qu’un seul prototype. Alors Bulli a imaginé un système de protection interstellaire de brevet qui est passé au meuble dans la foulée. Malin, il a surtout protégé son monde à lui ! La Terre, indifférente, ne se rendra compte que plus tard des inconvénients de la chose, après avoir pris l’habitude de consommer des produits bulliens qu’elle n’a pas le droit de reproduire. Bulli sera, chez lui, un héro national…

    En attendant, et sa mission bien entamée, il a le mal du pays. Ces Terriens l’ennuient un peu avec leur sérieux et il sait qu’il faudra des siècles avant qu’ils modifient leurs comportements au contact des Bulliens. La pensée, pas de problème, ces Ostrogoths sont les rois du conceptuel. Mais le passage aux actes, c’est autre chose ! « Pépérisés à mort », se dit-il. « Ils croulent sous leurs habitudes, ils sont complètement bouffés par leur cerveau » L’équipage d’Ulysse, seul ou presque sur la Terre, a ressenti la nostalgie de l’insouciance bullienne pour l’avoir, il est vrai, longtemps expérimentée. Ils ont rejoint Bulli, se sont rassemblés à nouveau et trainent maintenant leur peine d’un continent à l’autre, avide de repartir dans le Cosmos.

    La Terre, tenue au courant par le meuble lorsque l’équipage et Bulli n’ont pas omis volontairement de s’y brancher, s’est alors réintéressée à eux. Indifférente mais pas méchante, elle a accepté qu’Ulysse reparte vers Bulli, à condition toutefois que le voyage comprenne une dose assez importante d’exploration. L’équipage d’Ulysse, survolté, va donc quitter la Terre, reprendre contact avec l’inconnu. Ils séjourneront d’abord sur Bulli, le temps de prendre quelques vacances et, pour Bulli, d’organiser son commerce inégalitaire.

    Ulysse, définitivement laid et imposant, décolle d’Afrique, laissant sur l’aire d’envol deux Terriens seulement qui ont tenu à assister au départ. Plus, bien sûr, l’inévitable cellule de communication connectée au meuble…

    Achevé en 1987 et dactylographié en juin 2012


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