• Le retour de Ramaphosa

    Afrique du sud

    Le retour de Ramaphosa

    Christian d'Alayer - 15 février 2018

     

    "Ne vous excusez pas, c'est un réel plaisir de faire mal à un Blanc" Cyrille Ramaphosa prononce cette boutade chez lui, alors qu'il a invité à la pêche le négociateur du dernier gouvernement de l'Apartheid. Lequel négociateur s'est planté un hameçon dans le doigt et l'épouse du dirigeant de l'ANC, alors infirmière,  s'efforce de le retirer. L'anecdote illustre en fait le réel don de diplomate du nouveau président sud-africain : il sera d'ailleurs appelé par les Anglais et les Irlandais pour négocier la paix (avec succès) en Ulster.

    Car Ramaphosa n'est pas n'importe qui. L'histoire a surtout retenu Mandela comme figure de la fin de l'Apartheid. Or le héro mondial n'était en fait que le patron de l'ANC du début, celle de la bourgeoisie noire appelant à la révolte armée. Laquelle n'eut jamais le destin de celle de la Rhodésie voisine, libérant le pays après avoir littéralement écrasé l'armée de Ian Smith. En fait, les dirigeants blancs sud-africains furent surtout vaincus par les actionnaires américains des grandes multinationales travaillant avec l'Afrique du sud ainsi que par les grèves déclenchées par les syndicalistes noirs. Et Ramaphosa était le premier d'entre eux, l'homme qui créa le syndicat des mineurs (NUM) , qui lança les grèves les plus importantes que le pays ait jamais connu (en 1986 notamment) et qui, devenu patron de l'union des syndicats sud-africains (Cosatu), la fit adhérer à l'ANC. Ce pourquoi Ramaphosa en devint secrétaire général à moins de 40 ans ainsi que négociateur en chef avec les Blancs puis rédacteur de la nouvelle constitution sud-africaine.

    Autant dire que les hommes d'affaires blancs le redoutaient. C'est la raison pour laquelle ils firent sortir de prison le patron de la lutte armée. Lequel, au terme de son mandat, fit en sorte qu'un non syndicaliste lui succède, en l'occurrence son frère d'armes Thabo Mbeki pourtant battu par Ramaphosa à la tête de l'ANC (curieusement, les médias européens rapportent aujourd'hui le contraire) L'opposition entre les deux faces de l'ANC, bourgeoisie issue de la lutte armée d'une part, syndicalistes ouvriers de l'autre, va se perpétuer jusqu'à la chute de Mbeki en 2008. C'est que la jeunesse sud-africaine a perdu confiance déjà depuis des années, des révoltes durement réprimées ayant débuté dès le début du troisième millénaire. Les syndicalistes retrouvent leur prééminence au sein du parti majoritaire, le pays est donc gouverné à gauche.

    Mais Ramaphosa a quitté la scène politique, un peu forcé d'ailleurs. Mandela lui a confié un "Black Economic Empowerment" sans moyen. C'est en utilisant l'argent des fonds de retraite des mineurs qu'il va réussir et à constituer la plus importante base capitalistique noire du pays et à se bâtir une fortune personnelle considérable. Ce, non pas grâce à son statut d'importateur de Coca-cola et de McDonald comme ses détracteurs le rapportent, mais parce qu'il a voulu que la presse écrite du pays revienne aux Noirs. Avec l'argent des fonds de pension, il a racheté Johnnic, une sorte d'Hachette locale mais un peu endormie. Il y a trouvé une filiale encore sans grande activité, l'opérateur de téléphonie mobile NTM. Il négocie alors son introduction au Nigeria où l'opérateur prend très vite la première place du marché. La plus value est tellement considérable que les administrateurs des fonds de pension exigent la revente à la bourse de Johannesburg. Et c'est de là que Ramaphosa, actionnaire forcément à titre privé de NTM qu'il préside, tient le début de sa fortune. Tout en continuant à investir l'argent des retraites des mineurs dans l'économie moderne du pays, notamment dans les banques locales (en les obligeant à investir essentiellement dans le pays et non à l'étranger), il crée son propre fonds d'investissement. Résultat : les mineurs sont aujourd'hui propriétaires de plus de 12 % de la capitalisation boursière sud-africaine et Ramaphosa disposerait d'une fortune supérieure à un demi milliard de dollars. Ce, sans avoir, lui, bénéficié d'une rétrocession minière comme tous les autres milliardaires noirs sud africains proches des présidences successives.

    Ses amis syndicalistes le tannent depuis des années pour qu'il revienne à la politique : non pas que les frasques de Zuma leur fassent réellement peur mais parce qu'ils sentent que leur poids politique s'érode. La croissance a ralenti (voir graphique 1), les investissements ont terriblement baissé (voir graphique 2) et les revenus restent très inégaux (voir tableau 3) Ramaphosa accepte et devient vice-président à côté de Zuma en 2014 avec la perspective de lui succéder à la fin de son mandat en 2019. Il faut dire que les deux hommes ont une vue très différente des actions à mener. Zuma est assez traditionnaliste et estime que les Noirs doivent retrouver la propriété du sol, agriculture et mines, pour s'émanciper. Alors que Ramaphosa, plus impliqué dans l'économie moderne, souhaite que les entreprises du pays ait un encadrement noir et que les Noirs deviennent propriétaires de la grande majorité des entreprises.

    les élections municipales de 2016 vont précipiter les choses. Non pas que l'ANC ait perdu la majorité, elle dispose encore de plus de 60% des voix dans le pays, mais son influence dans les grandes villes a diminué au point qu'elle s'est retrouvée minoritaire dans les deux plus grandes villes d'Afrique du sud. Tandis qu'une opposition mixte blanche-noire a commencé à compter (plus de 25% des voix) Ramaphosa va d'abord reprendre à son compte une partie du programme très populaire de Zuma de réappropriation du sol. Ce qui va lui permettre de battre Zuma à la tête de l'ANC aux élections internes de décembre 2017. Quelques mois auparavant, il l'avait d'ailleurs et déjà attaqué ouvertement en soutenant publiquement une jeune fille qui avait porté plainte pour viol contre Zuma. Les journaux (qu'il influence directement au travers de Johnnic) reprirent leurs attaques "ad hominem" de plus belle. Zuma, acculé, est obligé de démissionner au profit de son vice président dès le début de la nouvelle année.

    Mais a-t-il pour autant été à l'origine des problèmes économiques du pays ? Bien sûr que non, il faut bien méconnaître les ressorts de la vie économique pour le croire. En fait, Mandela puis Mbeki ont bénéficié d'une hausse continue du prix et de l'or et du diamant. Les prix retombèrent à partir de 2012, restreignant terriblement les marges de manœuvre du gouvernement  syndicaliste (voir graphique 4 sur le prix du diamant, sachant que le cours de l'once d'or passa de 1840 $ en 2013 à moins de 1200 en 2017) Et ce n'est pas tout. Car les deux premières administrations noires du pays ne connurent pas non plus l'expansion internationale phénoménale des multinationales sud-africaines. l'économie du pays est en effet menée par de très grandes firmes dont six au moins comptent parmi les plus importantes de la planète : le 2e brasseur du monde, l'un des plus importants papetiers, l'un des plus grands distributeurs, l'un des plus grands laboratoires pharmaceutiques... Géants mondiaux suivis par des firmes plus petites mais toute aussi conquérantes à l'international, telle cette boulangerie industrielle "retoquée" par Ramaphosa et fournissant à présent le pain des McDo de toute la sous région ! Sans compter les investissements des sociétés minières surtout ailleurs que chez elles : elles sont présentes aujourd'hui partout, surtout en Afrique et jusqu'en Asie. Cette internationalisation de l'économie sud africaine a terriblement pesé sur le manque d'investissement dans le pays. D'autant que les étrangers venus s'installer localement se sont financés...dans les bourses de valeurs locales, donc avec de l'argent sud africain !

    Bref, Ramaphosa est confronté à une tâche à la fois double et herculéenne : un, contenter les jeunes en matière de restitution du sol, surtout dans le domaine agricole (les émeutes agricoles se sont multipliées ces dernières années) mais sans faire peur à la communauté internationale pour éviter une descente aux enfers en matière d'investissements directs étrangers (déjà atones) ; deux, accentuer rapidement le "Black Economic Empowerment" sans, là non plus, heurter les investisseurs étrangers. Il a déjà donné une piste, celle du recrutement plus dynamique de cadres noirs. De simples incitations fiscales ou une politique de quotas peuvent y aider, comme elles l'ont fait aux Etats Unis. Mais la nouvelle administration doit faire vite. Et même si son chef est un surdoué -c'est une évidence- on ne conduit pas un pays comme on dirige des fonds de pension. Il faut y ajouter les pesanteurs politiques et les relations internationales (songeons au problème de l'immigration, toujours pas résolu) Le nouveau président semble toutefois être né coiffé : au moment où il revient au pouvoir, les cours des matières premières remontent...

     

    1- Evolution du PIB en Afrique du sud depuis 1992

    (Source : Perspective Monde, Université de Sherbrooke)

     

     

     

     

     

     

     

    2- Formation brute de capital fixe en Afrique du sud depuis 1992

    (Source : Perspective Monde, Université de Sherbrooke)

     

    NB Les investissements en Afrique du sud restent atones depuis la fin de l'Apartheid à l'exception de l'année 2000 au cours de laquelle Chinois et Français ont fait de gros investissements

     

    3- Inégalités de revenus en Afrique du sud

    (Source : Perspective Monde, Université de Sherbrooke)

    Années

    Indice*

    Variation (%)

    1993

    59,33

     

    1995

    62,97

    6,14

    2000

    57,77

    -8,26

    2006

    64,79

    12,15

    2008

    63,01

    -2,75

    2009

    63,14

    0,21

    2011

    63,38

    0,38

     

    4- Cours du diamant depuis 2009

    Source : Diamant invest         (Attention : il s'agit d'une image. A reprendre ici ou sur le site de Diamant Invest) 


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