• Les derniers héritiers

    Les derniers héritiers

     

    "Ils m'embêtent à la fin !" Thérèse fatiguait d'avance à l'idée des démarches qu'il allait lui falloir entreprendre pour prendre possession de sa part d'héritage. Et elle avait même en tête la petite envie d'y renoncer. Mais dans ce cas, elle devrait de toute façon se rendre chez le notaire pour signer le formulaire. "Quelle barbe !" songeait-elle tandis que sa sœur et son frère s'escrimaient à fouiller l'appartement à la recherche de trésors imaginaires : comme s'ils ne savaient pas, objet par objet, ce que leurs parents avaient entassé année après année et sans attacher d'importance à la valeur financière des objets.

    Très détachée, Thérèse les regardait ouvrir tiroirs après tiroirs, soulever les tapis des fois que, fouiner et refouiner dans les plus invraisemblables recoins. Alors que leurs parents avaient été jusqu'au bout des je-m'en-foutistes de première, incapables de dissimuler, sinon par négligence, les quelques biens que leur longue vie leur avait tout de même permis d'accumuler : quelques gravures démodées ("ça vaut bien 5000 francs" lui avait dit sa sœur excitée et mythomane), une poignée  de bibelots ramenés d'endroits où ils avaient voyagé, un bon fauteuil style Louis XV (le reste n'avait de valeur qu'au poids) et, peut-être, quelques économies cachées ils ne savaient où. Sans compter le prix de l'appartement lui-même, la valeur de l'ensemble n'excédent pas le minimum imposable.

    Cet inventaire démoralisait Thérèse : il rabaissait ses parents qu'elle avait toujours porté au pinacle à la somme, ridicule, des biens qu'ils laissaient à leur mort. C'était incongru et s'il n'avait tenu qu'à elle, elle aurait très vite bazardé ces restes, sans même prendre la peine de les inventorier. Elle était venu à la demande de sa sœur qui souhaitait sa présence afin d'éviter d'ultérieures réclamations. En venant, il li semblait avaliser ce comportement infantile et déchoir du poste d'observation qu'elle s'était fabriqué au fil de l'âge. D'autant que l'affaire n'était pas plaisante : plus de chauffage, plus de lumière, rien que ce sinistre déballage à la lueur d'un jour d'hiver...

    Thérèse s'excusa et sortit prendre l'air, sachant que son absence, même courte, serait mise à profit pour soustraire de l'inventaire le maximum d'objets. Elle n'en avait cure, comptant refuser purement et simplement le lot amoindri qu'on lui présenterait avec un air un peu gêné : "si tu as des objections..." Brrr... Une larme monta à ses yeux au souvenir de son père et de sa mère qui, jamais plus, ne l'inviteraient à venir leur faire à manger après avoir acheté tout ce qu'ils savaient qu'elle aimait. "Regardes dans le frigidaire", disaient-ils à chaque fois. "Tu sais, c'est surtout pour te voir"... Pauvres vieux !

    Sa mère n'avait pas accepté le départ silencieux de son père, ce souffle qui s'arrête l'espace d'une sieste. Un arrêt du cœur, peut-être consécutif à une nouvelle déception de ne plus le voir au salon dévorer ses journaux comme à l'accoutumée l'avait enlevé moins de deux mois plus tard. Et maintenant ce dépeçage sordide !

    Quand elle était revenue à l'appartement, les lots étaient prêts. Elle les avait regardé non pour les comparer mais pour revoir un instant la vie en raccourci de ses parents. Un flot de sentiments l'avait assailli. Pendant quelques secondes, les meubles, les objets s'étaient tour à tour illuminés. Cette tête de négresse en pierre, par exemple, lui avait raconté son histoire, son père au Gabon dans sa jeunesse, les illusions, le soleil, la chaleur. Ce petit pot en porcelaine, c'était sa mère par contre, l'Allemagne, juste après ses cours d'assurance. Ce vieux divan, sans cesse promis à la ferraille, sans cesse sauvé par la paresse et l'habitude. Ce lit en bois noir dans lequel elle avait dormi petite avant que d'être récupéré par le sentimentalisme de ses parents vieillissants : ils y avaient couché tout au long des premières années de leur mariage...

    Thérèse connaissait l'histoire de tous ces meubles, de tous ces objets. Les prendre l'eut obligé à poursuivre leur histoire et elle ne le voulait pas. Son père ne l'eut d'ailleurs pas apprécié : "vis", disait-il toujours, "ne t'enfermes pas dans un sarcophage. C'est en le faisant que nous sommes devenus vieux" Et pourtant ! A 80 ans passés tous les deux, ils avaient été capables de vendre une partie de leurs biens pour contribuer au financement de l'Institut d'Etudes et de Recherches Sociologiques. Comme ça, parce que c'était dans leurs idées... Son père, qui n'avait jamais rien fait de grand, avait toujours considéré les hommes comme des primates. Et pour lui, l'avenir de l'homme était devant, pas derrière. Il n'eut certainement pas aimé la voir se passionner pour ses dépouilles matérielles.

    Sa mère ? Elle était sentimentale et peut-être aurait-elle souhaité la voir conserver quelques reliques ? Thérèse décida donc de prendre quand même deux ou trois objets, histoire de concilier les deux tempéraments. Avançant la main pour saisir l'un deux au hasard, elle se rendit compte que tout était figé autour d'elle : sa sœur et son frère statufiés, pas le moindre brin d'air, aucun bruit. Et tous ces objets qui luisaient ! "Papa... Maman..." osa-t-elle demander à haute voix, mi craintive, mi curieuse. Un objet tomba dans ce qui lui sembla être un fracas assourdissant. Et il cessa de luire. "Papa... Maman... Répondez-moi..." D'autres objets chutèrent à leur tour, redevant aussitôt ternes. Thérèse s'affola en silence, incapable de sortir le "au secours !" qui lui entravait la gorge. Le lit se braisa de tout son long. Puis l'armoire, qui s'écroula à grand bruit...

    La normalité revint. Sa sœur et son frère s'ébrouèrent, ne comprenant pas ce qui venait de se passer. "Regardes ces dégâts !" s'exclama sa sœur. Tous trois quittèrent l'appartement tard, après avoir pris rendez vous avec le notaire : ils avaient décidé de ne plus toucher à rien, de laisser les autres, l'Etat, se payer sur un héritage dont ils ne voulaient plus. Le notaire n'avait pas été étonné, ce qui leur avait paru bizarre. " Il y a des formules toute prêtes" leur avait-il dit au téléphone. "Passez me voir quand vous aurez le temps"...

    Lui-même n'avait-il pas choisi de se recycler après avoir enregistré, depuis plus de deux ans maintenant, les chocs répétés des renonciations à héritage ? Ces petits clients accomplissaient à leur tour cette curieuse action qui l'avait entraîné, par sa répétition, vers une plus grande spiritualité. Il ne pouvait toutefois se défaire d'une certaine nostalgie, comme la sensation d'un arrachement de son être quittant un monde de lumières, de bruits, de forces complexes, plein de vitalité, pour entrer dans un univers tout de nuances et de nuées immatérielles. Avec ses livres de compte, ses machines à écrire, ses vieilles formules juridiques, il se sentait désarmé devant cet avenir impénétrable. Avait-il le choix ?

    Le notaire, avec un soupir résigné, parapha son propre formulaire, celui qui attestait qu'il renonçait bien, ce 4 février, à hériter de son père décédé trois semaines plus tôt. Puis il se leva et se rendit à son cabinet de toilette où il interrogea l'image que lui renvoya sa glace. Longtemps...


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