• Les dessous de la sous bancarisation africaine

    Les dessous de la sous bancarisation africaine

     

    Aimez-vous les banques ? Question apparemment stupide, triplement stupide : et d'un, elles sont à l'origine de la crise financière qui secoue l'Occident depuis 2008 avec plus ou moins de dommages collatéraux dans les pays en développement ; et de deux, "elles ne prêtent qu'aux riches", prenant le minimum de risques partout où elles opèrent ; et de trois, elles sont intimement mêlées au blanchiment de l'argent sal, qu'il s'agisse de trafics illicites, d'évasion fiscale ou de détournements de biens publics.

     

    Et c'est vrai qu'il faut se lever tôt aujourd'hui pour entendre quelqu'un dire du bien des banques en général et de sa banque en particulier. Même les riches s'en plaignent, trouvant leurs services trop chers et les rendements de leurs placements à la fois trop faibles et trop risqués. Ce, tandis que les pouvoirs publics de tous bords ne cessent de promettre à leurs électeurs (ou à leurs sujets...) des "régulations" qui ne voient jamais le jour...

     

    La réalité est plus complexe : en Occident, ce sont les banques qui, avec les compagnies d'assurance et les fonds d'investissements, détiennent le plus de ces fameux bons du Trésor, des obligations publiques dont la masse phénoménale d'aujourd'hui est à l'origine des nouvelles crises de croissance des vieux pays riches. Réformer ses principaux créanciers est une tâche quasiment impossible tandis que les empêcher de se prémunir contre le trop plein de risques sur ces bons du Trésor revient à être obligé de les renflouer dans un avenir proche. Donc d'accroître son endettement public. Il y a certes la solution de faire racheter les créances publiques occidentales par les banques centrales et soit les annihiler et c'est l'inflation assurée (sachant que les néolibéraux détestent la dite inflation) ; soit les rééchelonner mais c'est alors retrouver le système de financement des Etats d'avant le néo-libéralisme et la détestation est encore pire. Bref, le Nord riche de la planète tourne en rond en s'enfonçant de plus en plus, comme pris dans une sorte de maelström économique fait de décroissance et d'endettement croissant. A noter pour conclure sur les pays riches, que leurs habitants n'ont plus aujourd'hui le choix et doivent impérativement avoir un compte bancaire pour effectuer leurs opérations vitales tant le "cash" disparaît vite chez eux. Le taux de bancarisation des Américains est ainsi de 88% contre 98% chez les Anglais et les Allemands, 97% chez les Français ou 96% chez les Japonais. La palme d'or revient aux Suédois dont 99% des adultes possèdent un compte en banque... Et vous voyez bien que la très forte -le mot est faible- imbrication des banques dans les économies occidentales n'est pas si simple à gérer !

     

    Ce qui est loin d'être votre cas. Voyez le tableau ci-contre, extrait d'une étude toute récente pilotée par la Banque Mondiale et la Fondation Gates. Vos taux de bancarisation sont ridiculeusement bas par rapport à ceux des pays riches, à l'unique exception de l'Ile Maurice. Et il y a aussi une différence notable entre la situation des pays anglophones et celle des pays non anglophones (voir encadré) Vous ne risquez pas de connaître une crise bancaire dans les prochaines années, ça c'est sûr !  Voyez donc :

    - tandis que vous comptez parmi les pays qui épargnent le plus au monde (vos taux d'investissements comptent parmi les premiers au monde alors que vos taux d'endettement tant publics que privés sont au plus bas), vous êtes les derniers en matières de bancarisation. Cela veut dire que votre développement, vos taux de croissance presque à la chinoise, échappe quasi totalement au phénomène bancaire ;

    - et ce, alors qu'en outre vos économies informelles sont, en proportion de vos PIB, les plus importantes de la planète. Pour une raison très simple : vous êtes avant tout et toujours des agriculteurs et les productions agricoles qui ne sont pas des productions dites "de rente" (café, cacao et tutti quanti) ne sont pas soumises à impôts et donc pas comptabilisées par vos Etats. Du moins dans la majeure partie de l'Afrique.

     

    Les fameuses "lessiveuses", ces conteneurs robustes et bons marchés dans lesquels les paysans français conservaient leurs liquidités avant d'être, eux aussi, happés par le système bancaire, ont donc de beaux jours devant elles dans les cours de latérite du continent ! C'est une boutade, bien entendu puisque vous ne placez pas vos billets de banque dans ces lessiveuses mais avez recours à tout un système financier parallèle commençant par vos propres auto-investissements pour englober les tontines ou le microcrédit associatif. Cela va de la construction d'immeubles, en nombre, grands et d'Etat en Angola comme étage par étage, petits et financés par des émigrés au Mali, à l'autofinancement de récoltes dans les pays, nombreux, où le système bancaire répugne -le mot est faible !- à prêter à des "va-nu-pieds" Les rentrées scolaires, financées par les tontines, donnent lieu à une épargne de remboursement en liquide (qui, parmi vous, ne s'est pas demandé où son épouse cachait son argent ?) tandis que les cargaisons de ciment continuent inlassablement, quand elles ne sont pas piratées dans les ports, à faire l'objet de véritables mises au enchères avec des taux d'intérêt qui feraient pâlir d'envie les plus friqués des "golden boys". Vos marchés voient toujours passer des montagnes de billets de banques et les vendeurs sont toujours aussi adroits et rapides dans leur comptage. Seule modernisation : les camionnettes des banques qui proposent aujourd'hui aux commerçants de conserver leurs gains à l'abris de leurs tôles...

     

    Bref, le paysage bancaire n'a guère varié de ce point de vue en Afrique. Le vrai changement, mais il s'agit d'un autre sujet, c'est le remplacement des banques occidentales par des banques autochtones, mieux armées pour accompagner le développement de l'Afrique. Avec trois grand pôles d'où pourrait partir, un jour, une réelle bancarisation du continent : l'Afrique du Sud qui, au travers de "ses" sous-continents est et austral pourrait jouer un rôle majeur ; le Nigeria qui a déjà commencé à essaimer autour de son immense marché intérieur ; et le Maroc dont les banques ont résolument décidé de s'aventurer sur le continent.

     

    Des esprits savants ont tenté d'expliquer la sous-bancarisation de ce dernier de diverse manières, mettant comme toujours en avant l'inanité des politiques publiques. Mais les gouvernements africains n'y sont pour rien : c'est l'offre bancaire qui a manqué et, ce, parce qu'à l'origine, les banques étaient toutes des filiales de banques "métropolitaines" servant essentiellement les colons. Ces filiales ont mis une bonne trentaine d'années à "mourir", ne s'aventurant jamais dans des investissements locaux dont elles ne maîtrisaient aucun paramètre. En Afrique occidentale francophone par exemple, il n'exista qu'un seul établissement "Bank of Africa", créé par un Français d'abord au Mali, à oser financer les campagnes cotonnières après le retrait de l'ancienne "CFDT" coloniale (Compagnie française pour le développement des fibres textiles) De même aucune grande banque française n'accompagna le développement de la bourse d'Abidjan, les valeurs mobilières locales, pourtant plus qu'intéressantes, ne restant proposées qu'aux autochtones.

     

    Et ce n'est qu'après leur mort que les banques à capitaux africains purent, en s'appuyant sur les fortunes locales alors en déshérence -y compris celles des Européens-, entamer leur envol. Qui ne fait que commencer, depuis une quinzaine d'années tout au plus. Songeons à cet égard que la chasse aux particuliers ne fut commencée réellement en France que dans les années 1960 avec la multiplication des agences. Et qu'une banque comme la Barclays, très présente en Afrique jusque dans les années 1980, ne quitta définitivement le continent qu'à la fin du 2e millénaire. La Société Générale, autre banque très présente en Afrique francophone, elle, continue à "siphonner" l'argent des expatriés français encore aujourd'hui dans plusieurs pays. Etc., l'histoire bancaire africaine contient suffisamment d'exemples pour que cette explication historique ne puisse être mise en doute.

     

    Certes, me rétorqueront certains, il y eut les épisodes des banques africaines d'Etat, banques qui continuent à exister tant en Algérie qu'en Egypte mais qui ont pratiquement disparu partout ailleurs. Les Crédits agricoles notamment, furent tous étatiques face à la déficience du privé. Et toutes furent attaquées pour leurs gestions (souvenez-vous notamment de la Banque de Développement du Sénégal) Dont la qualité prêtait peut-être à désirer, notamment quand les responsables confondaient trop facilement leur coffre-fort personnel avec celui de leur établissement. Mais le fait est surtout que ces banques d'Etat manquaient cruellement d'argent, n'ayant pas le pouvoir, surtout en Afrique francophone où sévissent des banques centrales toujours contrôlées par l'ancien colonisateur, de multiplier à l'infini la création monétaire scripturale : elles étaient soumises à des ratios comme toutes les banques privées et leurs actifs restaient misérables avec des dépôts quasi inexistants...

     

    Bref et contrairement à des idées trop facilement reçues par les Africains eux-mêmes, je ne crois pas que le continent soit un continent bancaire à part. Ses habitants sont comme tous les autres Terriens et préfèreraient très certainement mettre leur argent à l'abris...s'ils le pouvaient. Or l'Afrique n'est citadine qu'à 50% en moyenne, ce taux incluant le fait de vivre dans des petites villes. Et il n'y a pas encore assez d'agences bancaires pour toucher tant les citadins des petites cités que les ruraux. Au Mali par exemple, je n'ai vu d'agences du Crédit agricole locale que dans la région rizicole, bien plus riche que les régions cotonnières et céréalières nettement plus peuplées. Et si les grands marchés interrégionaux comme celui de l'ensemble Ebébéyin/Kyossi aux frontières du Cameroun, de la Guinée Equatoriale et du Gabon ont vu l'émergence de filiales bancaires d'envergure, combien d'autres marchés moins prestigieux mais importants quand même ne possèdent que les camionnettes blanches auxquelles vous êtes maintenant habitués ?!

     

    Il faut laisser le temps au temps : quand les banques africaines en auront les moyens et que les classes moyennes se seront multipliées, alors elles partiront elles aussi, comme leurs homologues occidentales et asiatiques, à la conquêtes des particuliers. J'espère seulement, sans trop y croire, qu'elles seront alors et suffisamment "régulées" pour ne pas répéter les erreurs des dites homologues européennes et asiatiques : sachez à cet égard que les Chinois basiques sont devenus surendettés en moyenne, exposant leurs banques à un taux de risque aujourd'hui jugé trop élevé par les Autorités. Ce qui n'est pas sans poser de problèmes à la nouvelle politique chinoise de développement du marché intérieur sans trop augmenter les salaires. La bancarisation néolibérale a sa face obscure aussi dans l'empire du Milieu...

     

    Encadré

    Les Francophones derniers de la classe bancaire africaine

    Globalement et hors quelques exceptions aisément explicables (Gabon ou Ile Maurice par exemple), vous pouvez constater que la bancarisation africaine est la plus faible presqu'essentiellement là où sévirent les colons français. La raison est très simple et conforte ma thèse historique de la sous bancarisation du continent : longtemps, trop longtemps, les filiales des banques françaises ont empêché des banques locales d'émerger, en épongeant les dépôts des riches. Alors que les banques anglaises se sont "autochtonisées", vendant en fait leurs filiales aux Africains. C'est ainsi qu'en Afrique du Sud par exemple, des monuments comme La "First" ou la "Standard" ne sont pas des filiales des grands groupes londoniens mais des banques à capitaux sud-africains cotées à la bourse de Johannesburg. Leurs implications dans les économies locales ont donc été bien plus prégnantes que leurs homologues d'Afrique francophone qui n'ont jamais fait autre chose que de rechercher les dépôts des expatriés français et riches locaux tout en leur proposant de l'immobilier français. Le particulier africain n'a donc jamais été leur tasse de thé, CQFD !

     

     

    Taux de bancarisation en Afrique (en % du nombre d'adultes)

    Source : Banque Mondiale, Measuring Financial Inclusion, avril 2012

    Pays

    Bancarisation

    Taux d'épargne*

    Taux d'emprunt*

    Ile Maurice

    80

    31

    14

    Afrique du Sud

    54

    22

    9

    Kenya

    42

    23

    10

    Mozambique

    40

    17

    6

    Zimbabwe

    40

    17

    5

    Angola

    39

    16

    8

    Maroc

    39

    12

    4

    Algérie

    33

    4

    1

    Rwanda

    33

    18

    8

    Tunisie

    32

    5

    3

    Somalie

    31

    14

    2

    Botswana

    30

    16

    6

    Nigeria

    30

    24

    2

    Ghana

    29

    16

    6

    Comores

    22

    11

    7

    Zambie

    21

    12

    6

    Ouganda

    20

    16

    9

    Gabon

    19

    9

    2

    Liberia

    19

    14

    6

    Lesotho

    18

    8

    3

    Malawi

    17

    8

    9

    Mauritanie

    17

    6

    8

    Tanzanie

    17

    12

    7

    Cameroun

    15

    10

    4

    Sierra Leone

    15

    14

    6

    Burkina Faso

    13

    8

    3

    Djibouti

    12

    3

    4

    Bénin

    10

    7

    4

    Egypte

    10

    1

    4

    Togo

    10

    4

    4

    Tchad

    9

    7

    6

    Congo Brazzaville

    9

    5

    3

    Mali

    8

    4

    4

    Burundi

    7

    3

    2

    Soudan

    7

    3

    2

    Madagascar

    6

    1

    2

    Sénégal

    6

    4

    4

    Congo Kinshasa

    4

    1

    2

    Guinée

    4

    2

    2

    RCA

    3

    2

    1

    Niger

    2

    1

    1

    * En % des adultes ayant un compte en banque

     

     

     


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