• Les joueurs

     

    Les joueurs

     

    « Ils vont revenir, peut-être sont-ils déjà en route ! »

    « Tais-toi, fils de Satan ! Ou je te fais pendre à l’entrée du village. Ne l’écoutez pas, c’est un fou. Notre seigneur les a chassés une fois pour toute. Ils ne reviendront jamais ! »

    « La poussière du chemin forme un halo autour de Godefroy et de sa troupe. Tremblez, serfs incrédules, le jour du Seigneur arrive pour vous. Tremblez, paysans, l’heure est venue de retourner poussière ! »

    « Oh là, Gontrand ! Attrapes moi ce vilain ! Je vais te lui faire passer le goût des discours, moi, et sans tarder. Tes parents étaient des porcs pour te donner naissance ! Et vous, bande d’idiots, retournez à vos occupations ! Le chemin du bois ne se fera pas tout seul, paresseux. Au boulot ! »

    Les villageois se dispersèrent en maugréant, laissant à l’homme d’arme un routier à demi fou et commençant tout juste à réaliser qu’il avait fait, pour quelques instants de notoriété, une connerie des plus belles : Basile n’avait pas une réputation de clémence et menait son domaine d’une main de fer. S’il répandait au-delà une indicible terreur due à la férocité réelle de sa troupe, il entendait que son fief demeure un exemple de clame et de travail, sans lesquels il n’eut jamais été tranquille lors de ses expéditions guerrières. Et ce calme, il l’obtenait par le seul moyen qu’il connût, la force… Le routier piqua une crise de nerfs.

    S’il avait su, il se serait plutôt félicité de son incartade : au loin, encore très loin du village, entre champs grossiers et forêt à défricher, un long ruban de chaire et de métal s’étirait, cliquetant, renâclant du son des centaines de chevaux qui l’encadraient, dégageant effectivement un nuage de poussière, sorte de brume jaunâtre et épaisse d’où émergeaient, par clichés successifs, barbes mal taillées, pointes de piques, arrière-trains de chevaux de guerre et dossards colorés. Godefroy remettait ça, n’ayant jamais admis sa défaite passée. Basil, pour qui Godefroy n’était qu’un empêcheur de guerroyer tranquillement (que pouvait-on lui prendre, à ce misérable chef de brigands ?) avait sous-estimé son adversaire, croyant que seul l’appât du pillage sans risque l’intéressait. Or Godefroy avait aussi des principes, notamment celui de ne laisser aucun survivant sur le chemin de ses méfaits. Non par cruauté mais pour éviter tout risque de prévention à son encontre : pas de survivant, pas de mouchards…

    Le village fut donc totalement surpris et tous furent occis, sinon notre routier en mal d’Apocalypse, pour l’instant au cachot dans l’enceinte du château fortifié. Quelques fugitifs purent aussi s’y réfugier, amplifiant, avec des visages horrifiés, les méfaits de Godefroy et de ses brigands. Lesquels trouvèrent portes forcément closes lorsqu’ils arrivèrent en face des remparts. Godefroy, habile concepteur de machines de siège, n’eut toutefois que peu de mal à investir les lieux. D’autant que, du fait des conquêtes de Basil, les hommes d’armes avaient été répartis sur d’autres territoires : la place était en fait mal défendue…

    Notre routier fut délivré par ceux dont il avait craint la venue puis enrôlé de force dans l’armée de Godefroy : un gibier de potence était un militaire idéal !

    Godefroy s’installa dans le château, prêt à défendre contre Basil les biens dont il venait de s’emparer. S’il gagnait, nul doute que le comte se résignerait à l’accepter comme féal légitime : dans cet univers de guerres incessantes, il fallait montrer sa force pour être respecté. Et celle qu’il déploya à l’arrivée de Basil, privé de sa base logistique, suffit amplement à décourager son adversaire. L’ancien propriétaire des lieux ne put que faire marche arrière et courir se réfugier auprès de son suzerain. Lequel, par respect des lois, commença par soutenir son féal. « Mieux vaut un brigand assagi qu’un honnête salaud », se dit-il toutefois. Le Duc envoya un émissaire à Godefroy. Une fausse bataille amena les deux hommes à composer officiellement sur le dos d’un Basil qu’un scandale bien à propos avait permis de déconsidérer. Il dut s’enfuir pour grossir les rangs de ces bandes de brigands armés qu’il avait jadis tant méprisés…

    Voici donc comment Godefroy gagna pour la première fois sa baronnie du Fortpuis dont il allait faire, peu à peu et après bien des vicissitudes, une terre familiale transmise par delà même la Révolution française. Bien sûr, tout ne fut pas facile. Basil revint à maintes reprises hanter ses terres anciennes, allant jusqu’à –une seule fois il est vrai- reprendre au voyou le château qui lui avait été indûment confisqué. Avec son épouse en outre, les enfants ayant été fort logiquement supprimés mais ladite épouse ne présentant, intellectuellement comme physiquement, qu’un intérêt mineur tant pour le compte que pour le baron. Elle survécut donc, un peu à l’écart de la vie du château…

    Cette victoire de courte durée n’eut pour conséquence que de renforcer l’amitié du suzerain avec son nouveau féal, la façon dont Godefroy s’en vengea étant à même d’inspirer crainte et respect à tous les spectateurs : les cadavres des hommes d’arme de Basil, préalablement étêtés, furent exposés dans les champs du fief comme épouvantails. Ce qui resta de la troupe de brigands disparut à jamais des environs, dont Basil lui-même, d’ailleurs définitivement amoindri par une sale blessure mal placée occasionnée par un cochon sur lequel il était tombé en tentant d’esquiver l’assaut de deux guerriers acharnés. Godefroy avait jugé amusant de le laisser repartir ainsi mutilé pour la vie, non sans lui avoir préalablement fabriqué une solide réputation dans le Landernau : comment, après cela, Basil aurait-il pu n’avoir seulement que l’envie de retourner dans un pays où sa seule vue déclenchait sarcasmes et rires gras ?!

    Une autre fois, Godefroy dut aussi se défendre contre un voisin que sa réputation avait irrité. Pris par surprise, il dut son salut et celui de dizaines de ses compagnons à un souterrain connut de lui seul. Il partit aussitôt assiéger la demeure du voisin. Ils conclurent un accord mêlant grands sentiments et gros sous, laissant à Godefroy les mains libres sur au moins l’une des frontières de son patrimoine. Ses paysans durent travailler un peu plus, voilà tout. Mais que ne ferait-on pas pour vivre en paix !

    Il fut une nouvelle fois chassé de son logis lorsque les Croisés traversèrent ses territoires. Heureusement ne firent-ils que traverser et Godefroy put rentrer dans ses murs la tête haute, après avoir massacré quelques trainards alourdis par l’alcool et les pillages. Il vécu ensuite dans un calme relatif (pas ses voisins !) puis mourut d’une mauvaise grippe, entouré de tous les siens. Son fils cadet régla militairement une succession contestée qu’il transmit intégralement à ses propres enfants, lesquels se débrouillèrent de la même façon pour conserver, de génération en génération, un patrimoine intact jusqu’à la Révolution.

    On relève auparavant l’existence de quelques prestigieux du Fortpuis. Mais peu en fait tant les descendants de cette noble famille parurent apprécier les charmes de la vie provinciale. Et encore n’est-on pas certain que, parmi ces quelques prestigieux du Fortpuis, certains ne fussent pas issus de la lignée de Basil, lequel avait légué son nom à deux ou trois cousins partis avec lui en exil. Un Gaston du Fortpuis dut, par exemple, à un choix heureux lors des guerres de religion, une charge lucrative de sommelier royal. Un autre moins heureux fut décapité sous Louis XIII pour crime de duel. Un troisième se fit remarquer plus tard, au siège de Nice où un boulet malencontreux le ravit prématurément à la tendresse des siens. On dit aussi qu’un du Fortpuis émargea, pour quelque sombre raison, sur les registres de la Bastille. Mais n’avait-on pas insinué aussi qu’un jeune du Fortpuis particulièrement beau de sa personne amusa un temps le regretté Henri III ?

    La Révolution semble par contre n’avoir que modérément marqué une famille toujours massivement cantonnée dans ses terres. Tout juste note-t-on sur les livres de la perception de Toulouse la trace d’un procès qui l’opposa aux percepteurs républicains au sujet du montant d’un rappel d’impôts négligemment oubliés par quelques quidams qui avaient trop pris l’habitude de n’en point payer.

    Toujours est-il qu’en l’an de grâce 1988, on retrouve nos du Fortpuis chez eux, aux terres plus réduites mais mieux travaillées et à la puissance locale toute aussi importante : un gendre fortuné mais fâcheusement roturier à la mairie, un oncle sénateur, un cousin patron de la seule usine locale, une flopée de ratés dans l’enceinte de la demeure aristocratique construite sur les ruines et avec les pierres de l’ancien château fort… Autre temps, autres mœurs, les conquêtes ne se font plus  à grands coups d’épée mais par le biais de notaires tordus et de placements judicieux. La calculatrice remplaçant l’armure de combat, la famille vole de coups financiers en coups financiers et l’on parle même d’un du Fortpuis ministrable au cas où l’opposition emporterait les prochaines élections.

    Pourquoi, direz-vous, ce long préambule pour en arriver à une fin somme toute banale à pleurer et au demeurant peu reluisante pour d’anciens et authentiques barbares moyenâgeux ? Et bien ce n’est pas parce que les du Fortpuis présentent des caractéristiques sensationnelles ou originales. Mais ils furent, pour les véritables héros de cette histoire, une pièce maîtresse dans un échiquier dont la taille nous dépasse. Voici les faits : lorsque les navigateurs cosmiques entreprirent leur partie il y a neuf siècles, ils fondirent leur attaque respective sur deux familles de l’époque, dont les du Fortpuis, lignée Godefroy. Quelques coups de pouce bien placés permirent à ce dernier d’occuper la position qui fut la sienne  et qui reste celle de ses descendants. Les navigateurs durent malheureusement laisser leur partie en train, rappelés d’urgence à des taches moins ludiques. Imaginez leur désappointement plusieurs siècles après en reprenant la partie : c’est comme si, abandonnant le soir un échiquier savamment organisé, vous retrouviez le lendemain une partie toute différente, des pièces faites d’un autre matériau, des positions totalement étrangères à votre stratégie initiale. Inimaginable ! D’autant qu’une aire de jeux divins, ce qu’est notre Terre, n’a pas à bouger. Certes, elle peut évoluer. Mais en principe, les joueurs ne s’en rendent même pas compte : il faut, pour ce faire, plusieurs siècles, voire des millénaires, d’écart.

    Dans le cas présent, la partie des navigateurs fut interrompue suffisamment longtemps pour que la sophistication croissante du mécanisme de base apparaisse dans toute sa splendeur : on ne joue pas avec Monsieur le Maire comme on pouvait jouer avec cette brute de Godefroy ! Et les navigateurs s’estimèrent à juste titre lésés alors que le coût de leur partie leur avait été facturé au prix fort.

    Maintenant, mettez-vous devant une machine à sous qui, après avoir englouti vos économies, ne fonctionne plus comme vous l’entendiez et essayer d’imaginer la réaction de nos navigateurs. Ils ont plusieurs solutions : se plaindre ? Mais leur base est très éloignée. Taper sur la machine ? Ca peut éventuellement rendre quelques sous mais ça ne la fait pas marcher… Et puis nos navigateurs sont tout sauf des loubards ignorants. Ils vont donc directement à la seule solution à leur portée : démonter la machine pour la réparer…

    Et voilà pourquoi, depuis deux ans, notre monde a commencé à devenir fou : nous sommes tout simplement victimes de joueurs ultra doués qui veulent ramener notre monde à l’époque de Godefroy ! S’il y a un Dieu dans cet univers, je le supplie instamment de nous protéger. Même si nous ne sommes que les misérables pions d’un jouet cosmique. Pitié !...


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