• Les salaires en Afrique

    Les salaires des Africains ou le piège des statistiques

    Bas salaires et salaires minimums élevés. Allez comprendre ! C’est simple en fait, la réalité est ailleurs…

    Christian d’Alayer – 1er mars 2016

     

    Investisseurs étrangers, si vous regardez les statistiques des salaires en Afrique, vous devez impérativement dépenser votre argent sur ce continent : c’est en effet là où les salaires ont le moins évolué de tous les pays en développement depuis 1999. C’est également là où se trouvent les plus importants gains de productivité du monde. Et c’est là également que vous trouverez les plus grandes réserves mondiales de ruraux fraîchement urbanisés et donc prêts à accepter les salaires les plus bas…

     

    Mais vous y trouverez aussi des législations plus contraignantes qu’ailleurs et, notamment, des salaires minima imposés dans les 3/5e des pays, voyez le tableau 1 : vous frôlez les bas salaires chinois dans des pays qui sont loin d’avoir atteint le niveau de développement de villes comme Pékin ou Singapour !

     

    Tout cela ne veut rien dire en fait : d’abord et point le plus important, il n’y a qu’un quart de la population subsaharienne qui soit salarié (tableau 3) et tout juste un peu plus de la moitié en Afrique du nord. C’est qu’en Afrique, il y a encore 50% de la population qui est rurale tandis que les entreprises étrangères, celles qui salarient et déclarent leurs comptes, sont quasi inexistantes : le gros des travailleurs salariés œuvrent au sein de petites et moyennes entreprises africaines dont même pas la moitié ont accompli les formalités d’enregistrement dans une chambre de commerce, auprès du fisc et des organismes sociaux. Les statistiques africaines ne couvrent donc qu’une infime partie du travail salarié et les salaires minima sont à usages quasi unique des investisseurs étrangers…

     

    Un autre élément d’importance est l’existence très prégnante du 2e travail pour un grand nombre des salariés, à commencer par les salariés de la fonction publique. Tel fonctionnaire est aussi éleveur de poulets, tel autre cultive des arbres fruitiers, tel autre gère une petite entreprise de transport public… « Travailler comme un Nègre » n’est donc pas une vue de l’esprit. La formule, issue du travail forcé des temps coloniaux, recouvre une réalité on ne peut plus moderne. Ce qui explique en partie la faible productivité moyenne des salariés africains dûment recensés, lesquels se fatiguent plus pour leurs propres affaires que pour celle des autres, phénomène universel…

     

    Enfin, dernier point à relever et non des moindres, l’Afrique moderne n’est pas celle qui exportait pour presque rien des matières premières « pillées » par les étrangers. Son modèle de développement est totalement contraire au modèle chinois basé sur l’exportation. Les Africains se développement parce qu’ils consomment et parce que d’autres Africains ont décidé de fabriquer ce qu’ils consomment après avoir beaucoup importé : c’est un marché de consommation de masse, pas une nième économie de l’offre, CQFD ! Et, dans ce cadre, l’augmentation des revenus des classes moyennes est primordiale. Pour l’instant, elles brillent surtout par leur esprit d’entreprise, qu’il s’agisse du double travail partout (les femmes des paysans ont aussi et aujourd’hui une activité qui leur est propre, maraichage dans les zones rizicoles, fruits et manioc dans les zones céréalières, valorisation des produits dans les zones de pêche côtière…) ou des innombrables initiatives entrepreneuriales d’une jeunesse alphabétisée et qui explose littéralement.

     

    C’est dans ce cadre que les investisseurs étrangers doivent penser leur implantation, pas celui d’une troisième ou quatrième délocalisation pour trouver des salaires plus bas. Du reste, les Chinois ont abondamment démontré, même si les Occidentaux ne veulent pas le voir empêtrés qu’ils sont dans leur marketing fou, que les séries sont plus importantes pour baisser le prix de revient unitaire que les bas salaires. Lesquels, en fait, permettent seulement aux actionnaires de s’en mettre plus dans les poches. Au contraire même auraient-ils intérêt à mieux payer leurs employés et ouvriers pour les inciter à transpirer plus pour leurs employeurs que pour eux-mêmes. On est ici en plein dans le schéma fordiste : « je paye bien mes employés pour qu’ils puissent acheter mes voitures » avait résumé le milliardaire américain inventeur aussi du travail à la chaîne.

     

    Bien sûr, tous les Africains ne sont pas sortis de la pauvreté, entre un tiers et une moitié d’entre eux sont toujours en dessous des 2000 dollars annuels de revenus monétaires. Et l’exode rural peut amener nombre d’entre eux à accepter de travailler pour presque rien. Mais l’Afrique est un grand village où tout se sait très vite : dès lors qu’il voit la possibilité de mettre de la sauce graine dans son foutou, le salarié africain mal payé foncera. Son continent est d’ailleurs celui de la mobilité, caractéristique peu connue mais très réelle : les migrations inter africaines sont très supérieures aux migrations sud-nord et, de tous temps, les Subsahariens en tous cas sont partis voir ailleurs quand ils peinaient trop. Demandez aux Sud Africains ce qu’ils en pensent !

     

    Peut-être est-ce pour cela que, pour l’instant, les multinationales ne sont pas venues en nombre en Afrique hors mines et pétrole ? Trop complexe pour des esprits qui, jusqu’à présent, n’ont eu que le paramètre bas salaire à mettre en œuvre. Alors qu’en Afrique, il faut penser « marché » face à une population en outre méfiante après les cataclysmes des razzias, de la Traite, de la colonisation puis de la néo-colonisation (surtout en Afrique francophone) Sans doute un artisan breton ou auvergnat est-il mieux à même de comprendre le dit marché qu’un technocrate issu des grandes écoles et formé aux licenciements boursiers. En tout cas et pour l’instant, ce sont des artisans qui font la loi sur ce marché…

     

    Encadré

    L’absence de la finance occidentale

    Dans les années 1970 et 1980, les banques européennes faisaient la loi en Afrique et c’est tout juste si l’on citait parfois l’américaine Citybank comme intervenant secondaire. Leur indéniable suprématie dans des pays peu bancarisés fut attaquée d’abord par des fonds africains solidaires telles que les fameuses tontines mises en place par les mères de famille pour faire face aux dépenses des rentrées scolaires. Tontines qui échappèrent assez vite à leurs génitrices pour financer les importations de ciment. Il s’agit dès lors de véritables enchères d’argent pouvant atteindre des taux d’intérêt pharamineux. L’évolution naturelle de ces places financières purement africaine fut l’avènement de banques à capitaux africains. Certains se souviennent du lobbying plus qu’intense que firent les filiales camerounaises de banques françaises pour tenter d’empêcher la bancarisation des tontines. Leur défaite est aujourd’hui totalement consumée, toutes les grandes banques africaines étant à présent autochtone, y compris en Afrique du Sud où les britanniques Standard et Barclays furent contrôlées par les Noirs, notamment par le biais du Black Economic Empowerment de Cyrille Ramaphosa. Ce qui permit en fait aux entreprises africaines, y compris rurales, de trouver enfin des financements auxquels renâclaient, le mot est faible, des banques occidentales uniquement préoccupées par le rapatriement chez elles de l’argent des expatriés et riches Africains. Et de commencer à bancariser la population, autre activité jusqu’à lors réservée aux seuls clients fortunés.

     

    Cette absence des banques occidentales en Afrique n’est cependant et certainement pas étrangère à la réticence des multinationales autres que minières et pétrolières envers le Continent : en Occident, les riches se reposent sur leurs banques pour investir…

     

    1-      Salaires mensuels minima en Afrique (en dollars)

    Source : Organisation internationale du Travail (rapport sur les salaires dans le monde) et mays-mouissi.com (Salaires minimums dans les pays d’Afrique francophone)

    Montant

    Pays

    Moins de 25 $

    Burundi, Egypte, Ouganda

    moins de 50 $

    Gambie

    50 $ à 100 $

    Angola, Cameroun, Ethiopie, Guinée, Madagascar, Malawi, Mali, Nigeria, RCA, Togo, Zambie

    100 $ à 150 $

    Bénin, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Ghana,  Mauritanie, Niger, Sénégal, Tchad

    150 $ à 200 $

    Botswana, Congo (Brazzaville), Gabon, Maurice

    200 $ à 250 $

    Kenya

    300 $ à 350 $

    Algérie, Guinée Equatoriale, Tunisie

    350 $ à 400 $

    Maroc

     

    2-      Productivité du travail en Afrique de 1991 à 2009 (en dollars annuels et pourcentages)

    Source : Organisation internationale du travail

     

    Niveau de la productivité du travail

    Taux de croissance

    Régions

    1991

    2000

    2009

    1991-2000

    2000-2009

    Monde

    16177

    18360

    21253

    1,4

    1,6

    Afrique subsaharienne

    4545

    4269

    5037

    -0,7

    1,9

    Afrique du nord

    14064

    14186

    16182

    0,1

    1,5

     

    3-      Ensemble des travailleurs salariés en Afrique (en pourcentage de l’emploi total)

    Source : OIT

    Régions

    1998

    2008

    Monde

    44

    48

    Pays développés

    84

    86

    Afrique du nord

    46

    54

    Afrique subsaharienne

    18

    25

     

    4-      Evolution des salaires dans les pays en développement de 1999 à 2009

    Source : OIT

    Régions

    1999

    2006

    2007

    2008

    2009

    Pays avancés

    100

    104,2

    105

    104,4

    105,2

    Europe centrale et orientale

    100

    144,8

    154,4

    161,4

    161,3

    Europe orientale et Asie centrale

    100

    264,1

    308,9

    341,6

    334,1

    Asie

    100

    168,8

    180,9

    193,8

    209,3*

    Amérique latine et Caraïbes

    100

    106,7

    110,3

    112,4

    114,8

    Afrique

    100

    111,2*

    112,8*

    113,4**

    116,1**

    Moyen Orient

    100

    101,9*

    102,4*

    nc

    nc

    Monde

    100

    115,5

    118,7

    120,6

    122,5

    *Estimations provisoires ** Estimations approximatives

     

     

     


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