• Les statistiques en question

    Faut-il croire encore aux statistiques ?

    Incohérences entre éditeurs, erreurs grossières de projection, non concordance avec la réalité... Leur crédibilité est en jeu. Démonstration

    Recevant le rapport 2016 de la CNUCED sur le commerce mondial, je m'apprêtais à l'étudier comme d'habitude sous l'angle africain. J'extrayais donc des données synthétiques en commençant par la croissance des PIB mondiaux incluant les prévisions pour 2016 quand je m'aperçus que les chiffres que je copiais n'avaient plus rien à voir avec ceux que j'avais extraits de rapports précédents. Et au lieu donc de me plonger dans le commerce mondial, je décidais d'enquêter sur cette distorsion statistique.

    Premier point, la croissance africaine telle que donnée par la Banque mondiale (les chiffres du rapport de la CNUCED sont les plus récents de la Banque mondiale) Voyez le tableau 1 : 3,7% en 2014, 2,9% en 2015 et 2% prévus pour 2016. Or le chiffre que j'avais déjà publié pour 2015 était de...3,9% !

    J'ai donc été voir du côté de la Banque Africaine de Développement (BAD, tableau 2) Et, là, autre son de cloche : 3,9% en 2014, 3,7% en 2015 et 3,6% prévus en 2016. Mais il s'agit de croissance en volume alors que la Banque mondiale donnait des croissance en valeur. Je regarde donc de plus près l'évolution des prix mondiaux (tableau 3) : il y a effectivement un début possible d'explication : l'Afrique a peut-être produit plus mais sa croissance en valeur a été obérée par la baisse assez forte des prix ? Mais alors pourquoi la croissance de 2015 n'est-elle pas nettement plus impactée avec un effondrement des prix (plus du tiers !) Simple calcul, sachant que les matières premières rentrent pour  25% environ dans le PIB global de l'Afrique : la croissance 2015 aurait dû baisser de 0,70 point (je vous fait grâce du calcul) et s'arrêter à 3% tout juste. Comme celle prévue pour 2016 (baisse de 14,5 % des prix) aurait dû être de 2,91 %...

    Alors, l'Afrique aurait-elle, en plus, nettement moins exporté qu'auparavant ? Voyez le tableau 4 : en 2014, elle exporte autant qu'en 2013 en valeur. ce qui revient à dire que, les prix ayant baissé cette année là de 7,1 % et les matières premières rentrant pour 80% dans la valeur des exportations africaines, le continent a accru ses exportations en volume de 5,68 % contre 2,1% annoncés. Ce sont des ordres d'idées bien sur car les évolutions en valeur et en volume diffèrent pas mal d'un pays à l'autre. Si vous prenez le pétrole par exemple, vous voyez qu'il s'agit de la matière première qui a le plus baissé, en 2015 notamment. Allons donc voir comment le PIB angolais a réagi puisque ce pays vit en grande partie sur les hydrocarbures : en volume (tableau 2), on voit qu'elle a perdu 1 point de croissance sur l'année précédente mais qu'elle a quand même progressé de 3,8%. Selon  Wikipédia, le pétrole représente 40% du PIB angolais. Là encore, un simple calcul montre que la chute du prix du pétrole aurait dû entraîner une baisse du PIB en 2015, d'environ 15 à 20% !

    Les statistiques mondiales sont donc de moins en moins compréhensibles. Surtout si, en plus, on lit les commentaires qui accompagnent leur publication. Et c'est ainsi que le FMI, d'après les chiffres de la Banque mondiale, n'a cessé de revoir la croissance Africaine à la baisse depuis avril 2016. Les dernières estimations mettent même la croissance globale du continent en dessous de 2% ! Ce, avec des exportations qui augmentent en valeur (tableau 4), y compris en 2016 : voyez cette fois-ci le graphique (5) publié dans un bulletin d'avril 2016 de l'Organisation mondiale du commerce. La progression est d'ailleurs nettement plus importante en fin de période (5 mois) pour les pays en développement que ce qu'indique l'OMC parlant, elle, d'une "faible progression" pour l'ensemble de l'année...

    A quoi donc se fier ? Même pas aux moyenne en fait : en volume, la croissance des principaux pays africains est très supérieure à la moyenne calculée par la BAD (tableau 2) Certes, l'Afrique du sud,  la Libye et la Guinée peuvent faire baisser la dite moyenne. Mais pas à ce point quand, partout ailleurs, les taux de croissance peuvent faire pâlir d'envie n'importe quel Occidental. Vous aurez très certainement remarqué par ailleurs que, cette année, l'Afrique du Sud a repris la tête du continent en matière de PIB. Pour comprendre le phénomène, les statisticiens vous expliqueront que le prix des hydrocarbures est à l'origine de la dégringolade du Nigeria. Je veux bien. Mais quand le Nigeria a dépassé l'Afrique du Sud, on parlait de 500 milliards de dollars dans chaque pays. La prouesse du pays d'Afrique de l'ouest venait, nous avait-on expliqué, d'une revalorisation de son PIB en incluant l'économie informelle (jusqu'aux péripatéticiennes !) Et c'était en 2015 alors que le prix du baril de pétrole avait baissé de plus de 45% ! Un pétrole qui représente le  tiers du PIB nigérian !! Si la frontière ne tient qu'au prix du baril, alors il y a de fortes chances pour que le yoyo continue entre Pretoria et Abuja. Car la Banque Mondiale prévoit une baisse des prix des hydrocarbures de près de 25% encore en 2016, ce qui n'est pas exact : le prix moyen d'avant la chute était de l'ordre de 80 à 100 dollars par baril de brut. Moins 7,5% en 2014, moins 47,2% en 2015, moins 23,6% en 2016 égale 33,5 dollars par baril. Prix qui n'a jamais été aussi bas dans la réalité qu'en janvier 2016, le prix actuel étant de plus de 50 dollars et la moyenne 2016 tournant autour de 45 dollars voire plus. Où la Banque Mondiale est-elle allée chercher ses moins 23,6% de 2016 ?!

    Il semble donc y aller des statistiques comme des sondages, leurs imprécisions, pour être gentil, ne permettant plus réellement de dessiner le passé et donc, de prévoir l'avenir. Les restrictions budgétaires sont-elles à l'origine de ces distorsions ? Sans doute pour les sondages, les instituts devant dégager des bénéfices après deux mauvaises années, au moins en France. Mais la Banque Mondiale ?

    Elle publie certes -et ne peut faire autrement- les statistiques que lui envoient les pays eux-mêmes. Pour l'instant par exemple, seul le Nigeria a fait l'effort d'intégrer le formidable secteur informel dans ses chiffres. Et il y a fort à parier que le PIB global du continent devrait être revu terriblement à la hausse si les autres pays africains faisaient de même. Il n'en reste pas moins que n'importe quel statisticien digne de ce nom se doit de faire disparaître les incohérences. Or il y en a ici jusqu'aux prix des matières premières les plus connues : le Monde entier a suivi le prix de l'or noir depuis et son envolée, et sa chute relative. Et il s'agit bien du Monde entier, payant son essence au cul de la pompe des stations de distribution. Tout le monde a donc vu un début d'année effectivement bon marché (moins d'1 € le litre en supermarché en France) puis le retour à 1,20/1,30 € le litre à partir de juin-juillet.

    On a ici en fait l'explication basique d'une partie des erreurs statistiques des grands organismes internationaux : la baisse des prix des matières premières a été "projetée" d'après les données brutes de début d'année. Et rien n'a été modifié par la suite, tout au long de la chaîne interminable de validation des statistiques. Il faut donc savoir que ces dernières ne sont réellement valables que deux ans plus tard et non en estimations une seule année après, premier point. Ce qui est d'ailleurs anormal à l'ère de l'information digitale, donc en temps réel...

    Le 2e point est, je crois, politique : du côté Africain, on tend à minimiser les performances afin de pouvoir continuer à bénéficier des aides internationales. Le diagnostic est déjà ancien et n'a pas beaucoup évolué depuis qu'on s'en est aperçu. Et du côté Banque Mondiale/FMI, on tend à sous-estimer aussi les performances de "ses clients" pour deux raisons principales : un, il faut persuader les dirigeants africains qu'ils ont toujours besoin de l'aide bien entendu conditionnelle des organismes de Washington ; et, deux, les vrais dirigeants, les Américains, n'ont toujours pas confiance en une Afrique qui est l'un de ses plus importants fournisseurs pour beaucoup de matières premières.

    1- Croissance mondiale 2014-2016 selon la Banque mondiale (en valeur) en %

    Pays

    2014

    2015

    2016

    Monde

    2,5

    2,5

    2,3

    Pays développés

    1,7

    2

    1,6

    Europe de l'est

    0,9

    -2,8

    0

    Pays en développement

    4,4

    3,9

    3,8

    Dont Afrique

    3,7

    2,9

    2

    Dont Amérique latine

    1,1

    0,2

    -0,2

    Dont Asie

    5,5

    5,1

    5,1

     

    2- Croissance mondiale 2014-2016 selon BAD (en volume) en %

     

    2014

    2015

    2016

    Afrique pour BAD

    3,9

    3,7

    3,6

    Dont Afrique du sud

    1,5

    1,3

    nc

    Dont Algérie

    3,8

    3,9

    nc

    Dont Angola

    4,8

    3,8

    nc

    Dont Cameroun

    5,9

    5,7

    nc

    Dont Côte d'Ivoire

    7,9

    8,8

    nc

    Dont Egypte

    2,2

    4,2

    nc

    Dont Ethiopie

    10,3

    10,2

    nc

    Dont Ghana

    4

    3,7

    nc

    Dont Guinée

    1,1

    0,1

    nc

    Dont Kenya

    5,3

    5,5

    nc

    Dont Libye

    -23,5

    -6

    nc

    Dont Madagascar

    3,3

    3,2

    nc

    Dont Mali

    5,8

    5,2

    nc

    Dont Maroc

    2,4

    4,5

    nc

    Dont Mozambique

    7,2

    6,3

    nc

    Dont Nigeria

    6,2

    3

    nc

    Dont Ouganda

    4,7

    5,3

    nc

    Dont RDC

    9,2

    7,7

    nc

    Dont Sénégal

    4,3

    5,1

    nc

    Dont Soudan

    3,6

    5,3

    nc

    Dont Tanzanie

    7

    7

    nc

     

    3- Evolution des prix mondiaux selon Banque mondiale (en %)

     

    2014

    2015

    2016

    Prix mondiaux

    -7,1

    -36,7

    -14,5

    Dont pétrole

    -7,5

    -47,2

    -23,6

    Dont minerais

    -8,5

    -22

    -11,4

    Dont produits tropicaux

    -9,9

    -13,6

    -4,7

    Dont produits alimentaires

    -3,8

    -14,2

    -1,6

     

     

    4- Exportations mondiales 2014 et 2015 en valeur selon Banque mondiale (croissance en %)

     

    2014

    2015

    2016

    Exports monde

    2,3

    1,4

    nc

    Dont pays développés

    1,9

    2,2

    nc

    Dont pays émergeant

    0,5

    0,9

    nc

    Dont pays en développement

    3,1

    0,4

    nc

    Dont Afrique

    0

    2,1

    nc

    Dont Amérique latine

    3,3

    2,9

    nc

    Dont Asie de l'est

    4,9

    -0,9

    nc

     

     

     

    5- Commerce mondial en volume en 2016 selon OMC


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