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    Chapitre V : Le retour

    Pour rentrer, les astronautes doivent parcourir en sens inverse le chemin qu’ils ont emprunté à l’aller. La raison en est simple : chaque trou noir étant différent, les calculs d’angle et de vitesse avec lesquels il convient de les aborder sont spécifiques. Ulysse a en mémoire les calculs de l’aller et il lui est facile d’en déduire ceux du retour, permettant de se retrouver au point exact du départ. Par contre, il ne connaît pas les points d’arrivée des trous noirs inconnus et, s’il cherchait à rentrer en en empruntant, il ne ferait qu’ouvrir des routes nouvelles sans espoir d’arriver un jour à la Terre – les probabilités sont infimes… En cas de pépin, le contact avec la cellule terrestre de communication permet toujours de se repérer, du moment que la route est connue. Il est ainsi déjà arrivé que des vaisseaux se perdent corps et biens dans le Cosmos, avarie du vaisseau plus coupure des communications n’ayant pas permis aux membres des missions concernées de retrouver les repères du chemin du retour. Deux seulement de ces vaisseaux y parvinrent à force d’essais répétés inlassablement sous tous les angles. De fait, un échec n’est grave que lorsque l’angle abordé conduit directement au cœur du trou noir : il n’y a alors plus d’échappatoire. Mais souvent, il suffit de revenir en arrière et de recommencer.

    Dans les faits, un très grand nombre de routes proches du système solaire est connu : il n’y a pas trop de danger pour les « navires à énergie » qui vont chercher au loin la matière première dont la Terre a besoin. Ceux là, bien qu’allant parfois loin pour trouver une substance sans architecture, ne fréquentent que des espaces bien répertoriés. Ils disposent toujours d’au moins deux routes possibles de retour.

    Il en va tout autrement pour les navires d’exploration qui, eux, doivent ouvrir de nouvelles routes. Et qui n’ont donc qu’une seule voie de retour, celle qu’ils ont ouverte. Il ne peut en être autrement et les équipages partent en connaissance de cause. Et, de toute façon, ne pas rentrer ne signifie pas la mort : leurs vaisseaux sont de splendides machines de survie pourvu qu’il y ait de la matière-énergie à proximité : ils peuvent alors tout synthétiser.

    Le problème d’Ulysse est, à cet égard, tout-à-fait exemplaire. Car leur dernier trou noir, leur dernière route ouverte, est situé au cœur d’une supernova. Allez savoir si l’explosion n’a pas modifié le dit trou noir ? Toute cette matière à aspirer d’un coup, brutalement, ça doit modifier même une masse comme un trou noir, non ?! A bord, personne n’est sûr de rien. Car les lois physiques normales n’existent plus au sein des trous noirs. Les Terriens connaissent leur processus de formation, l’effondrement d’une grosse étoile sur elle-même, leurs caractéristiques externes, on ne voit que les objets aspirés par leur gravitation et juste avant qu’ils ne soient aspirés, mais au-delà c’est le grand point d’interrogation. Ils n’ont en fait découvert qu’une chose, le fait que la limite de vitesse absolue, celle de la lumière dans le vide, est largement dépassée dès l’entrée dans le cône du trou noir. Galilée et Einstein n’ont plus raison dans les conditions folles qui règnent au sein de ces astres hyper denses, à la gravité inimaginable… C’est donc les doigts croisés (mentalement car ils sont dématérialisés) que les astronautes approchent du cœur mouvementé de l’étoile explosée.

    Apparemment, tout se passe bien. Ulysse, malgré les secousses, a attaqué franchement l’étoile effondrée sur elle-même et a accéléré au bon moment. Telle une balle de ping-pong rebondissant sur une table, la nef s’est retrouvée au point d’entrée initial du trou noir. De là, sans anicroche, les Terriens ont gagné les confins du système bullien et ont disparu à nouveau dans les trous censés les ramener au bercail. Le système solaire s’est présenté dans toute sa splendeur, l’équipage contemplant avec émotion leur planète gravitant autour de l’astre jaune (en fait, blanc, mais ils ont déjà des yeux « atmosphériques ») Lentement –tout est relatif !- Ulysse s’est approché de la Terre…

    C’est Elisabeth qui a remarqué un détail gênant : ils n’ont plus de contact avec la Terre ! A moins d’un million de kilomètre de celle-ci, ils n’en perçoivent rien, pas une pensée, pas une séquence d’ondes. Une oppression horrible s’abat sur eux tant ils redoutent la catastrophe majeure. Ulysse accélère, prend des risques pour approcher plus vite la planète qui l’a conçu. Ils sont maintenant proches de l’orbite d’attente, activent tous leurs détecteurs. Insensiblement, les respirations se font moins haletantes : comme d’habitude, la Terre grouille de vie et d’émissions ondulatoires. Un simple accident de communication. « Ouf », se disent-ils tous…

    Ulysse se met en orbite, émet en clair pour obtenir le droit d’atterrissage. Un temps d’attente et l’angoisse renaît sournoisement. Puis, libératoire, la permission demandée leur parvient avec netteté : « autorisation accordée. Coordonnées d’entrée atmosphérique :… » Suit un court message mathématique auquel Ulysse est habitué (les astronautes n’y comprennent plus rien depuis belle lurette : de l’inconvénient des machines…) Le vaisseau, toujours aussi hideux et majestueux, s’enfonce dans la stratosphère d’un coup, sans prendre garde aux échauffements possibles de la carlingue : les Terriens utilisent des méthodes magnétiques de vol en atmosphère qui éliminent tout problème de ce type. Les coordonnées sont faites pour éviter les perturbations au sol. Là, « on » les fait atterrir, comme dans la plupart des cas, en zone équatoriale, au niveau de l’Afrique. « Chic ! » pense Fatimatou. « Zut ! » rétorque Elisabeth qui devra attendre une journée de plus avant de retrouver les siens. Car les réceptions d’astronefs, si elles se font vite (il n’y a pas d’accueil officiel, celui-ci ayant lieu par le truchement du meuble une fois les astronautes rentrés chez eux), prennent toutefois suffisamment de temps pour que les membres de l’équipage habitant sur d’autres continent ne puissent attraper la navette quotidienne. C’est le temps nécessaire aux inspections et aux décontaminations. Elisabeth sait donc qu’elle devra attendre le lendemain, aucun transport privé n’existant : la demande est trop faible pour justifier une telle orientation économique. Le  temps des échanges commerciaux tous azimuts est révolu à l’ère du meuble et des transformateurs.

    Ulysse se pose à présent sur le sol. Les Terriens, compte tenu de la manière dont s’est déroulée leur mission, ne sont qu’à moitié étonnés de voir que, pour une fois, un comité d’accueil a été prévu. Dans le fond, ils l’espéraient un peu. Ils sortent, pressés de reprendre physiquement contact avec la Terre, Bulli quelque peu réservé : il va fouler le sol des étrangers, ce qui n’est pas rien. D’autant que, physiquement, il ressent déjà la gravité supérieure de cette planète par rapport à son monde d’origine et que, mentalement, son primitivisme relatif lui fait maintenant peur. Il l’avait oublié mais maintenant, il y est vraiment confronté.

    Ahmed, les deux pieds au bas de l’échelle de coupée, a tout à coup un énorme doute : c’est indéfinissable mais, à une foule de petits détails, il n’a pas l’impression d’être chez lui. D’ailleurs, le comité d’accueil n’est pas chaleureux, plutôt interrogatif. Il reconnaît pourtant un participant, un dingue de physique cosmique qui était déjà présent au moment du départ. Il lui fait un léger signe de tête mais l’autre ne bronche pas. Ou plutôt s’étonne, semble s’étonner qu’Ahmed lui montre un signe de connaissance.

    Ils sont maintenant tous descendus, entourant Bulli de leur prévenance. Et pourtant rien n’a bougé du côté de l’accueil, pas vraiment froids mais interloqués. C’est que, eux aussi ne reconnaissent pas strictement les membres de leur mission : une foule de petits détails également… La gêne s’amplifie, aucun des deux groupes n’allant à la rencontre de l’autre. Fatimatou, centralisatrice, passe frénétiquement sa main sur sa boîte. Elle se demande si la cellule l’a bien reconnectée une fois au sol. Mais rien ne vient, astronautes et groupe d’accueil continuant à s’observer en silence.

    « Il y a quelque chose… » commence à dire l’un des membres de ce groupe, rompant la glace. « Oui, je ne comprends pas », reprend Ahmed. Elisabeth surenchérit : « Sommes-nous bien sur Terre ? » Les autres répondent positivement, demandant à leur tour s’ils –les astronautes- sont bien « ceux de la mission Ulysse »

    Il y a donc adéquation des questions et des réponses et, pourtant, aucun Terrien ne semble se reconnaître d’emblée. Bulli intervient : « je suis Bulli, celui qui a accompagné la mission » Il est inquiet, prend pour lui les réserves des Terriens. « Ne te fais pas de bile, Bulli, dit Ahmed. Ce n’est pas toi dont il est question. Simplement, quelque chose d’indéfinissable nous repousse de notre planète. C’est dingue mais c’est vrai ! » Les autres proposent un passage au meuble et, derechef, une machine s’avance. Tous s’y précipitent.

    « Ca ne passe pas ! » Le comité d’accueil est maintenant très réservé, apeuré peut-être ? Et pourtant, ça passe entre les astronautes. C’est la communication entre les deux groupes qui est rompue… Les visages sont inquiets, l’angoisse monte. « Que faisons-nous ? » demande Peter. A peine a-t-il fini sa question que son visage se met à subir des secousses fortes, du moins aux yeux du comité d’accueil. Les astronautes, eux, ont l’impression que le dit comité est frappé d’une maladie bizarre, une shaker-manie. L’air ambiant grésille soudainement, les secousses s’accentuent, les contours des êtres et des objets se désagrègent. Fatimatou veut dire quelque chose, ouvre la bouche et…hurle en apercevant le néant !

    Elle rouvre les yeux, encore saisie par cette vision, et voit la même scène, Ulysse derrière elle, le comité en face, ses équipiers à ses côtés. Mais cette fois-ci, elle « sent bien » son environnement, il lui est familier. Le copain d’Ahmed lui fait un grand signe. Tout est revenu à sa place. Les deux groupes se congratulent…

    Puis les secousses et le grésillement reprennent. Et à nouveau cette vision passagère du néant, insoutenable sous atmosphère. L’alternance de normalité et d’incompréhension s’amplifie, les « passages » se font de plus en plus vite, ses victimes s’affolent…

    Elles n’ont pas bougé d’un pouce depuis trois heures à présent. Trois longues heures pendant lesquelles personne n’a été capable du moindre mouvement, figé entre deux états. Les vibrations bruyantes sont devenues incessantes. C’est toute la planète qui paraît frémir. Deux ou trois courts moments ponctuent ces vibrations continuelles, partagés entre des moments de reconnaissance et d’autres où ils ne « sentent pas » leurs vis-à-vis. Un malaise certain, comme une glue psychologique, les cloue au sol…

    Enfin, tout rentre dans l’ordre. Ils attendent un peu, histoire de ne rien entreprendre avant de constater réellement l’arrêt définitif du phénomène. Mais tout semble bien à sa place, l’on se reconnaît cette fois-ci pour de bon. Notamment au travers de quelques mots de passe entre Terriens qui se connaissaient avant le départ d’Ulysse. Comme les enfants des uns et des autres ou les manies des astronautes. De petits détails en petits détails, chacun s’assure de son voisin.

    Bien évidemment, des esprits aussi scientifiques que ceux des Terriens ne peuvent pas ne pas se pencher immédiatement sur ce qui vient de se passer. Délaissant Bulli pour qui, pourtant, le comité d’accueil avait été formé, Terriens navigants et rampants se dépêchent d’aller interroger les mémoires d’Ulysse. Qui rend très vite son verdict : le chemin du retour n’a été respecté qu’à un cheveu près. Tout au long du voyage, ils ont été sur la tangente, à deux doigts de s’échapper dans l’ailleurs. Le trou noir de la supernova avait bel et bien été modifié. Pas considérablement mais suffisamment pour entraîner le vaisseau aux confins de ses limites de manœuvre. Sans la perfection des calculs, ils n’auraient jamais pu rentrer. Et le meuble ajoute que cette perfection est due en grande partie à sa programmation wipie.

    Que c’est-il donc passé ? Car si les Terriens n’hésitent pas à corréler les deux phénomènes, ça ne leur donne pas les relations de cause à effet sans lesquelles ils ne peuvent avoir aucune idée de ce qui vient de leur arriver.  Chacun retourne le problème dans sa tête : un, ils s’aperçoivent d’une anomalie à l’atterrissage ; deux, il y a eu une anomalie au cours du voyage. Quelles anomalies ? Pour le voyage, c’est simple. Un retour « sur le fil », entre deux situations possibles. A l’atterrissage ? En fait, là aussi c’est comme s’ils avaient hésité entre deux mondes différents. Deux situations, deux mondes, ils arrivent presque tous et en même temps à ce constat. Et s’il s’était agi d’un double de la Terre, effleuré un court instant du fait de la particularité de leur retour ? L’idée progresse, empirique car il n’y a aucune base sérieuse à ce raisonnement.

    Bulli tousse, cherchant à rappeler son existence, en voie d’énervement certain. C’est la confusion chez les Terriens ! On s’empresse autour de l’extra-terrestre, on le cajole, on lui promet monts et merveilles. Tant qu’il ne s’agit que de paroles, c’est facile ! Dans les faits, Bulli a été quelque peu oublié. Le comité organisé au dernier moment, une intendance quasi inexistante. C’est qu’il y a eu d’une part les Wipis, reléguant les Bulliens à l’arrière plan et qu’ensuite, les Terriens sont assez égocentristes. L’évolution n’a fait qu’aggraver ce défaut, notamment du fait du meuble et de l’usage qu’ils en font. Bulli, personne pensante, n’intéresse pas. Mais phénomène culturel, il passionne ! Or les échanges avec les Bulliens suffisent au bonheur terrien, Bulli n’ayant pas d’importance –plus d’importance…- en lui-même. Alors, ma foi, sa réception est plus une corvée qu’autre chose. Les astronautes se fâchent d’ailleurs quand ils apprennent qu’aucun programme n’a été prévu pour lui. Dame !, leur répond-on, il n’y a pas de réception officielle sur Terre puisqu’il n’y a pas d’officiel tout court ! Logique, non ?!

    Passé au meuble, le programme est toutefois très vite réglé. Il y a quand même sur Terre des gens intéressés par Bulli, il suffisait de s’informer. La boîte que les Terriens remettent à Bulli est finalement remplie, « trop remplie » pense Ahmed. « Il n’aura pas le temps de souffler ! » Deux membres du comité d’accueil acceptent de suivre l’extra-terrestre, dont une femme que la confrontation Fatimatou-Bulli de l’époque post-Wipis a excitée. Bulli, pas fou, s’inquiète en lui-même des assauts qu’il ne manquera pas de subir. Mais la rapidité de décision des Terriens l’a pris de court et il est emporté par la vague. Il quitte l’aire d’atterrissage entre ses deux accompagnateurs, laissant à regret ses ex-co-astronautes regagner leurs foyers respectifs. « Ne t’en fais pas, lui a quand même soufflé Ahmed. Le meuble nous tient en contact » Il l’avait oublié, ce satané meuble, ce machin à solitude. Et il se regonfle mentalement, songeant à tout ce qu’il pourra apporter aux Terriens. Bulli est un optimiste !

    La Terre, en effet, ne se passionne plus pour le mode de vie des Bulliens. Le pic de la mode est passé. Elle se préoccupe aujourd’hui du phénomène apparu lors de l’atterrissage d’Ulysse. Les hypothèses pleuvent, synthétisées par le meuble. Le dénominateur commun est incontestablement la croyance en un univers adjacent, copie conforme de celui des Terriens. Enfin, « presque » conforme. Soit qu’il s’agisse d’un « anti-univers » tel que pourrait le laisser penser l’existence d’antimatière  dans leur propre univers, une antimatière en outre insuffisante selon la théorie du Big Bang. Soit quelque chose de plus audacieux encore : l’existence éventuelle d’autant d’univers parallèles qu’il y a de « possibles » dans chaque univers. Une progression géométrique du nombre d’univers à chaque unité de temps qui s’écoule. Et même d’entrée puisque temps et distance sont relatifs…

    Un crayon en équilibre instable sur un plan peut tomber à droite ou à gauche, devant, derrière ou bien rester en équilibre instable. Et bien ce crayon générerait ainsi un minimum de cinq univers parallèles à l’instant précis de son équilibre instable, chacun de ces univers se différenciant de l’autre par le seul jeu du crayon. Et il y aurait fatalement des recoupements d’univers à certains moments, le crayon pouvant par exemple disparaître, brûlé dans plusieurs des sous-univers créés par chacun des cinq univers de premier stade. Si l’infini n’est qu’un vide vibrant comme l’ont affirmé les Wipis, cette hypothèse pourrait bien être la plus intéressante du point de vue de la conscience possible du dit vide vibrant et de son possible schéma directeur.

    Bulli n’a aucune chance de s’imposer face à ces considérations fantastiquement prenantes. Et, de fait, ses appels incessants au meuble restent pratiquement sans réponse. Le meuble n’arrive même plus à traduire les noms d’oiseaux que l’extra-terrestre lui transmet et qui font rire ses hôtes du moment. Mais s’il ne parvient pas à mobiliser les Terriens dans leur ensemble, il se taille par contre de francs succès locaux. Partout où il passe, les gens sont séduits par sa vitalité qu’entraîne son insouciance des graves thèmes abordés par les autochtones. Il s’en moque, lui, des univers parallèles et de l’infini vibratoire ! Il veut d’abord s’amuser puis tenter d’insérer la Bulli Interstellaire dans les échanges terro-bulliens : il n’a rien oublié !

    L’amusement, il le trouve très vite dans les transformateurs : au lieu de s’en tenir, comme les autres, au strict nécessaire, il leur fait cracher tout ce qui lui passe par la tête, y compris des machines à café, café inclus, dont il a visionné la technique dans les archives terriennes. Et il a pu ainsi reconstituer une vraie cafétéria : « là au moins, on se rencontre ! », clame-t-il. Les autres se sont pris au jeu et ont reconstitué des camps de vacance au bord de la mer, camps dans lesquels ils se sont laissés aller au farniente et aux conversations de comptoir.

    Bulli a aussi fabriqué des jeux, des tas de jeux dont un fut particulièrement vachard pour les Terriens : une course idiote mais arbitrée par le meuble. Subversif, le Bulli ! Un autre jeu a constitué à créer la machine la plus inutile qu’on puisse imaginer dans le cosmos. Les Terriens, avec leur intellect, ont évidemment surpassé l’extra-terrestre qui s’est moqué ensuite d’eux des heures durant…

    Il s’est aussi passionné pour l’art terrien, non sans avoir eu du mal à admettre que la technologie artistique bullienne était en fait très supérieure à celle de la Terre : les Terriens ont plus travaillé l’esthétisme que la qualité d’expression et Bulli a découvert avec ravissement les nuances très cérébrales des œuvres locales. Ca, c’est de la différenciation culturelle où il n’y connaissait rien ! Mais il est « pro » et il a tenté d’améliorer ces œuvres pleines d’idées avec sa propre technologie. Le résultat a toutefois été moyen, « batard » dans le sens exact du mot, et il sait qu’il lui faudra travailler beaucoup avant d’arriver à quelque chose pouvant plaire aux deux mondes. Il a notamment compris qu’il lui manque l’animalité des Terriens sans laquelle il ne peut comprendre la moitié au moins des œuvres qu’il a vues. Mais il se refuse à copier cette animalité, ce qui reviendrait pour lui à se vautrer dans la fange. Bulli a une très haute idée de sa représentativité et, de plus, est trop maître de ses instincts pour être dominé par eux.

    Bref, il passe le temps le plus agréablement possible sans qu’il lui soit possible d’approfondir réellement son voyage touristique. Il échange, mais localement, sans prise sur l’évolution terrienne. Il ne renonce pas pour autant, les Bulliens sont tenaces ! Mais il finit par se préoccuper un peu plus de son deuxième objectif, le commerce. Son insistance a commencé par agacer ses hôtes qui, cependant et sans doute pour avoir la paix, ont accepté des échanges pour eux vagues mais plus que consistants pour lui. L’ennui est que les Terriens n’ont pas besoin de ce que Bulli propose en contrepartie de ce qu’il veut importer : les transformateurs ne demandent qu’un seul prototype. Alors Bulli a imaginé un système de protection interstellaire de brevet qui est passé au meuble dans la foulée. Malin, il a surtout protégé son monde à lui ! La Terre, indifférente, ne se rendra compte que plus tard des inconvénients de la chose, après avoir pris l’habitude de consommer des produits bulliens qu’elle n’a pas le droit de reproduire. Bulli sera, chez lui, un héro national…

    En attendant, et sa mission bien entamée, il a le mal du pays. Ces Terriens l’ennuient un peu avec leur sérieux et il sait qu’il faudra des siècles avant qu’ils modifient leurs comportements au contact des Bulliens. La pensée, pas de problème, ces Ostrogoths sont les rois du conceptuel. Mais le passage aux actes, c’est autre chose ! « Pépérisés à mort », se dit-il. « Ils croulent sous leurs habitudes, ils sont complètement bouffés par leur cerveau » L’équipage d’Ulysse, seul ou presque sur la Terre, a ressenti la nostalgie de l’insouciance bullienne pour l’avoir, il est vrai, longtemps expérimentée. Ils ont rejoint Bulli, se sont rassemblés à nouveau et trainent maintenant leur peine d’un continent à l’autre, avide de repartir dans le Cosmos.

    La Terre, tenue au courant par le meuble lorsque l’équipage et Bulli n’ont pas omis volontairement de s’y brancher, s’est alors réintéressée à eux. Indifférente mais pas méchante, elle a accepté qu’Ulysse reparte vers Bulli, à condition toutefois que le voyage comprenne une dose assez importante d’exploration. L’équipage d’Ulysse, survolté, va donc quitter la Terre, reprendre contact avec l’inconnu. Ils séjourneront d’abord sur Bulli, le temps de prendre quelques vacances et, pour Bulli, d’organiser son commerce inégalitaire.

    Ulysse, définitivement laid et imposant, décolle d’Afrique, laissant sur l’aire d’envol deux Terriens seulement qui ont tenu à assister au départ. Plus, bien sûr, l’inévitable cellule de communication connectée au meuble…

    Achevé en 1987 et dactylographié en juin 2012


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    Chapitre IV : les mondes morts

    L’épisode n’arrange pas les astronautes : trop court ! Il reste plusieurs mois à tuer et des navigateurs sur le point de regagner leur base n’ont plus la même patience que leurs homologues sur la voie du départ. Ulysse a ordre d’inspecter les environs en évitant les zones à fortes émissions radio : une fois suffit ! Les Terriens aspirent au Paradis, à « un » paradis bien précis : des fleurs, des prairies et des petits oiseaux. Surtout pas d’autres êtres, rien que des petits oiseaux tout gentillets. Le meuble a beau tenter de créer artificiellement le dit paradis, il lui manque le savoir faire des Wipis : il n’arrive qu’à créer des mirages sur lesquels se ruent en vain les membres de l’équipage. Ulysse vogue donc au gré de ses détecteurs, entourés de paysages fantomatiques mais tous plus beaux les uns que les autres. Les astronautes s’en contentent, faute de mieux. Fatimatou s’est créée une vision bien à elle, mélangeant Bulliens et sexualité terrienne, au grand dam de Bulli qui en est offusqué. Pour se venger, il a suscité l’image d’une planète  puritaine qui jouxte cette de Fatimatou. Les deux protagonistes ont fini par se prendre au jeu et rivalisent d’extrémisme dans leurs caricatures. Ahmed a ainsi la surprise de découvrir d’un côté une femme pourvue de plusieurs pubis et soumise à autant d’assauts qu’il y en a et, de l’autre, des cerveaux reposant dans des bocaux et surmontant des êtres mécaniques. « Douteux ! » songe-t-il, avant de créer lui-même un monde militarisé dans lequel abondent les chefs et petits chefs. Les petits oiseaux ont été vite oubliés ! Chacun y va de ses phantasmes. Il y a un peu de tout, de la fesse bien sûr et sous toutes les coutures, mais aussi des mondes mathématiques à deux, trois, quatre, cinq dimensions et plus, de l’herboristerie –féérique ou hideuse, ça dépend des concepteurs-, des sciences sociales –des mondes évoluant notamment à toute vitesse-, de la physique corpusculaire –les Wipis ont laissé des traces-, de l’histoire à l’aide du meuble –parfois ses références sont consternantes !-, de la religion –tiens, il y en a encore qui…-, etc.

    Bref, Ulysse devient un attelage onirique, sorte de halo gigantesque errant dans l’Univers et peuplé de tout ce que l’imagination humaine peut inventer. Sauf la guerre, bannie définitivement depuis l’intrusion chez les Cons. L’équipage visionne à tout va, chacun allongé sur sa couche et passant d’une création nouvelle personnelle à l’observation des créations des autres. Tous commencent ainsi à mieux se connaître, les phantasmes étant plus révélateurs que le truchement du meuble. Untel est découvert « cul béni », un autre apparaît au grand jour alors qu’on hésitait sur son compte –tel Ahmed pour lequel le sentiment général n’était pas définitivement fixé-, un troisième dévoile des trésors psychologiques insoupçonnés… ils ont par exemple découvert que la sexualité de Fatimatou n’était que l’expression d’une immense tendresse inassouvie, que, derrière la froideur d’Elisabeth se cachait une passion démesurée de savoir, que les chefs d’Ahmed signifiaient un énorme besoin de donner, de « se » donner aux autres.

    Peu à peu, les membres de l’équipage du vaisseau terrien se sont mis à créer des images plus rationnelles : ils ont voulu remonter les mécanismes psychologiques jusqu’à l’ultime point de départ, chercher ainsi l’existence d’une conscience de l’Univers. Mais la vérité est complexe et ils échouent : plus ils éliminent les explications successives, plus ils affinent les concepts basiques, plus ceux-ci semblent éclater en myriades d’hypothèses non contradictoires. Un temps, ils ont pensé avoir trouvé un dénominateur commun, une génétique relativement sommaire. Puis l’acquis s’est définitivement imposé à l’inné et ils ont su que la partie était perdue : ils ne sauront pas le « pourquoi » du processus acquisitif propre aux êtres pensants. Si conscience universelle il y a, elle se trouve derrière ce processus qui leur est inaccessible. Ils ne font pas mieux que les Wipis. Le halo disparaît très vite, quelques mondes de fesses traînant encore ici et là autour d’Ulysse. Et tel le navire à voile rentrant au port, le vaisseau terrien ramène un équipage frustré depuis trop longtemps du contact des autres…

    Ulysse se ballade encore un peu sans rien trouver puis, presque fièrement, annonce un système de tout repos : toutes les radiations en sont analysables et explicables, il n’y a rien que de l’énergie et de la matière inerte. Presque décevant pour les Terriens qui donnent toutefois leur accord. Ulysse obtempère d’autant plus vite qu’il commence à manquer de corpuscules : les fantômes ont coûté cher…

    Le système est effectivement inhabité, tristement inhabité d’ailleurs comme les astronautes le découvrent très vite : ils ont fui les Cons pour trouver l’apogée de leur mentalité. Les anciens cons de ce système ne jouaient pas, eux. Les tirs furent à balles et objectifs réels. Deux planètes habitables, deux désastres. L’inadéquation des évolutions technologiques et sociales. La sanction de l’Univers, définitive…

    Ulysse se pose en douceur sur le sol dévasté de la planète la plus proche de l’étoile. Le meuble a synthétisé les souhaits de l’équipage, il faut d’abord voir le pire. Ils sortent avec précaution, calfeutrés dans leurs combinaisons étanches à toutes radiations. Ce, en dépit du fait qu’Ulysse est à même de réparer vite et bien les dégâts corporels éventuels : la crainte l’emporte sur la raison, attisée il est vrai par la désolation ambiante. Pas un bruit, pas un indice de vie, rien que des cailloux et de la terre stérile. Avec, au loin, les lignes de crête de quelques massifs montagneux. Des signes visibles montrent pourtant qu’il y eut jadis ici des êtres pensant : Ulysse, en atterrissant, a filmé et des bases d’anciennes constructions ont été relevées. De plus, nombre de cailloux sont en fait des résidus, polis par les vents, d’amalgames artificiels de matières. Ces vents, enfin, ainsi que leur composition chimique, attestent des anciennes possibilités de vie. Une bonne partie de l’atmosphère a dû s’échapper de son attraction originelle car sa densité actuelle ne correspond pas à ce qu’on aurait pu attendre des lits des cours d’eaux qui parsèment le paysage : l’hydrogène abondant que suppose l’existence de ces lits n’est présent qu’en très faible quantité gazeuse, trop peu présent en outre sous forme de glace pour qu’on puisse imaginer sa disparition sous cette forme. Le sous-sol n’en recèle pas suffisamment non plus pour qu’on puise imaginer que l’eau s’y soit réfugiée. Non, de toute évidence, il y a eu évasion atmosphérique. Or les conditions de la planète dans son système, évaluées très précisément par Ulysse, éliminent toute idée d’évasion naturelle. La seule conclusion possible est celle d’une évasion artificielle de l’atmosphère planétaire. « C’est horrible ! » pensent unanimement les astronautes qui se demandent comment cela a pu être réalisé. Car, de toute évidence, c’est cette évasion atmosphérique qui est responsable de la mort organique de la planète : il n’y a aucun signe de facteur autre, telles des radiations ou des traces d’anciennes radiations ou bien encore aucune présence dans le sous-sol d’indices bactériologiques ou chimiques. Non, la vie s’est simplement arrêtée faute d’air. Puis, au fil des siècles, tout ce qui avait été organique est retombé à l’état de poussières primitives, atomes ou molécules de base que les étoiles vieillissante expulsent dans le cosmos. « Au fil des millénaires, plutôt ! » précise Ahmed qui vient de recevoir d’Ulysse les datations qu’il a pu faire à partir de ce qui reste des anciennes constructions. Ce monde est mort depuis des milliers d’années et rien, depuis, n’est venu raviver les possibles étincelles de vie. Rien, comme si l’Univers s’était désintéressé une fois pour toute du système, abandonné ainsi à sa gravité bête et à ses cailloux. « Nous ne retrouverons même pas de fondations ou constructions souterraines : avec le temps et le travail tellurique, vous pensez ! » Ahmed douche ses co-équipiers, ceux-ci doivent admettre qu’ils ne trouveront rien. Pour la forme, histoire de se dire qu’ils auront tout fait, ils se répartissent dans les navettes et partent explorer succinctement la planète, en survol rapide, détecteurs branchés.

    L’espace d’une courte mission, la vie semble renaître au travers des fluorescences émises par les engins. Les trajectoires fulgurantes des navettes raniment un peu la désolation. Trop fugacement toutefois, retournée au néant aussitôt les cosmonautes éloignés. Ceux-ci ne troublent effectivement rien, sinon la répétition de l’environnement du site d’atterrissage initial : terre stérile, cailloux et montagnes. Partout, sans exception, avec, toujours, ces restes infimes de constructions anciennes, traits plus sombres se démarquant du sol uni. C’est Elisabeth qui a l’idée, une fois toutes les navettes rentrées au bercail, de sonder les quelques glaciers de la planète. Des fois que… Tout le monde embarque donc sur Ulysse qui se déplace rapidement vers le glacier le plus proche, encastré entre deux cols. Le coup d’essai est une réussite. La glace conserve en son sein non pas des constructions organiques complètes ou partielles, le jeu des forces du glacier a tout broyé sur des milliers d’années, mais d’indiscutables fragments de vie ancienne. A commencer par de minuscules particules de méthane polymérisé qui prouve une ex maîtrise industrielle de la matière. Récupérer ces fragments est facile pour le vaisseau. Les analyser et tenter de restituer leur configuration globale prend beaucoup plus de temps. Ulysse est fort, certes, mais les hypothèses à éliminer sont tellement nombreuses, quasiment innombrables en l’état microscopique des fragments, qu’il ne peut aboutir à aucune conclusion sur le champ. Il doit d’abord bâtir un modèle qui tienne la route, reconstituer un objet avant que de pouvoir en déduire le reste. Le meuble transmet à l’équipage, frustré, les limites de leur navire et tous décident alors d’accélérer la recherche d’indices. Ulysse aura tout le temps, ultérieurement, pour ses calculs.

    D’un glacier à l’autre, les astronautes empilent les analyses de fragments. Sur l’un d’entre eux, ils ont même pu, découvrir un morceau, et non plus un fragment, d’une « chose » d’autrefois. Ce qui a permis au vaisseau de gagner un nombre incalculable d’opérations. Surtout que le morceau est polymétallique, c’est-à dire permettant de concevoir le degré d’évolution atteint dans le domaine du traitement des métaux par la civilisation évanouie. Puis ils ont reconstitué, à l’inverse, les mouvements souterrains des glaciers sur longue période, ce qui leur a permis de rassembler des fragments épars entre eux. Ainsi ont-ils pu mettre en évidence la cohabitation d’une fibre textile avec ce qui devait être un groupe de cellules. « Peut-être ce qui reste d’un être vivant recouvert d’habits. Mais il y a d’autres hypothèses » Ulysse les a ainsi laissé sur leur faim.

    Ils partent à présent, la  moisson engrangée. Suffisamment, espèrent-ils, pour que leur machinerie dégurgite un jour quelque chose qui se tient. Le vaisseau quitte la planète, aussi doucement qu’il s’y est posé : l’environnement n’incline pas à la brusquerie, Ulysse respecte la synthèse du meuble. Et il se dirige vers la seconde planète. Laquelle, aux antipodes de la précédente, est légèrement plus éloignée du Soleil. Elle reste toutefois dans la zone des planètes à vie organique, ni trop froide, ni trop chaude pour que se développent autre chose que des cailloux et de la glace. Curieusement, sa masse est telle qu’elle ne peut que rester à l’exact antipode de la première planète : ses circonvolutions autour de l’étoile, plus amples, sont plus rapides. « Curieux tout de même ! » relève Peter. « Un peu comme si le Cosmos s’était amusé… »

    Cette seconde planète à vie possible est en outre différemment dévastée. Une fois Ulysse descendu sur son sol, les cosmonautes s’aperçoivent qu’il y subsiste et une atmosphère plus dense, et de la vie : des sortes de lichens rampant péniblement un peu partout plus, ce qui remplit de joie les explorateurs, de tout petits insectes avec et sans ailes qui grouillent par endroit. Le tout, bien entendu, sur les restes d’une civilisation qui dû être, comme sur la première planète, des plus florissantes. Les bases des anciennes constructions sont parfaitement repérables et les glaciers –moins nombreux, ici l’hydrogène est beaucoup plus gazeux- fourmillent de fragments.

    Ulysse énonce son verdict : avec ce qui reste en surface et avec ce que recèle le sous-sol, la vie peut reprendre plus intensément. Le seul problème de la planète est son âge, son refroidissement empêchant les gaz du manteau de s’échapper en surface : l’activité tellurique est insuffisante tandis que le défaut d’atmosphère, moindre que sur la première planète, empêche toute autre évolution que le développement de lichens et de petits insectes.

    Ahmed, songeant à ces derniers, fait analyser par Ulysse leur code génétique. Très rapidement, il s’avère que la complexité de ces codes et la datation probable de leur évolution font de ces petites bestioles les héritières de la civilisation d’avant le cataclysme. Ce sont des survivants, mutants certes mais dont les origines remontent à avant le cataclysme inconnu qui a « tué » le système. Plusieurs milliers d’années à lutter contre la mort définitive ! Pour un peux, les astronautes leur feraient une haie d d’honneur !! Ils ont en, tout cas, beaucoup plus matière à rechercher qu’avant. De fait, les fragments retrouvés permettent de calculer la densité atmosphérique minimum qui permit jadis leur existence, compte tenu des rayonnements solaires. Les insectes et les lichens, bien plus bombardés du fait d’une densité aujourd’hui plus faible, ont dû s’adapter.  Et si Ulysse réussit à remonter le cours de cette adaptation, les astronautes connaîtront l’état initial d’au moins un végétal et un animal de la planète. Et, de là, avec ce qu’ils tireront des fragments…

    Tout l’équipage se met à l’ouvrage, Ulysse à ses calculs, les autres aux navettes. Ils débouchent bientôt sur de nombreuses constatations : d’abord, il y a deux séries d’insectes, des végétariens, rampant pour la plupart et très nombreux ; et des insectivores, ailés et moins nombreux. Le cycle habituel de la vie s’est recréé sur une toute petite échelle. Ensuite, la présence de vie organique a protégé la vie bactérienne. Les virus pullulent, reflétant en partie les maux que les anciens habitants durent probablement affronter. En remontant le cours génétique de ces virus, Ulysse parvient à émettre plusieurs hypothèses sur la configuration des vies d’autrefois dans lesquelles ils devaient proliférer : quand un animal a des canines, c’est qu’il doit être carnassier. C’est un peu le raisonnement que suit Ulysse avec sa cargaison de virus, gêné toutefois par les mutations que les dits virus ont subi après la catastrophe. La maîtrise corpusculaire des Terriens arrange bien les recherches. Les canines des virus sont ainsi mises en évidence par leur manque d’activité magnétique. Il en reste des traces, mais inertes. Et c’est cette inertie qui permet de les retrouver…

    La découverte du monde ancien se fait ainsi progressivement, fragment par fragment, virus par virus : les habitants de la planète devaient être végétariens par exemple. C’est ce qui ressort de l’analyse de l’activité bactériologique présumée d’un certain nombre de virus mutants, adaptés notamment aux cellules des insectes : autrefois ils ne s’y attaquaient pas, d’après la trace de leurs vieilles « canines » Ou bien alors s’agissait-il de virus qui pullulaient dans la végétation et qui, mystère de la vie, ont mieux tenu le choc que les autres ? Grâce peut-être aux lichens qui leur ont servi d’abris temporaires ?

    Les hypothèses se précisent chaque jour d’avantage, jusqu’au moment où Ulysse est à même de faire visionner par les astronautes un modèle cohérent de l’ancienne civilisation : il n’a pas oublié la technologie des Wipis et s’en est servi à cet effet.

    A leur grande surprise, les Terriens découvrent une civilisation relativement pacifique et, en outre et à son stade d’évolution, incapable d’aller semer la mort dans le Cosmos. Ceux-là, quoiqu’il en soit, n’avaient pas les moyens de dévaster la première planète. Ils ne connaissaient même pas le vol atmosphérique ! D’où vient alors le cataclysme ? Ulysse a bien une explication, très simple mais que l’équipage, après son périple chez les Wipis, a du mal à admettre. Cette explication va en effet à l’encontre du concept d’Univers pensant que leur ont inculqué les traits de lumière. Pour Ulysse, il s’agirait d’un énorme nuage de particules cosmiques, à la masse supérieure à celle des planètes et qui les aurait frôlés en emmenant avec lui une partie des deux atmosphères. Le nuage serait passé plus près de la première planète que de la seconde, ce qui expliquerait la différence de dévastation. Et si, ajoute Ulysse, les planètes n’ont-elles-mêmes pas suivi le nuage à gravité plus forte, c’est tout bonnement parce que le système, dans son ensemble, a résisté. Il y a une probabilité sur un milliard, ajoute le meuble, pour qu’une telle rencontre ait lieu et se passe de cette manière, mais cette probabilité existe : problème de forces contraires et de points d’équilibre…

    C’est la consternation philosophique chez les Terriens (Bulli, lui, s’en moque…) Le schéma directeur de l’Univers serait ainsi soumis au hasard de ce même univers ? Ses constructions organisationnelles remises en cause par la divagation d’une construction de rang inférieur ? Le meuble, toujours sous l’influence des Wipis, a la réponse : « seul le hasard permet la diversité et seule la diversité permet la sophistication. Pour avoir l’un, il faut accepter l’autre. Votre venue sur ce monde n’est elle pas d’ailleurs le fruit du hasard ? Ce qui s’est passé ici n’est pas contraire à ce que vous ont dit les Wipis. Simplement savez-vous maintenant que le hasard est l’un des outils de l’Univers en évolution »

    Si Ulysse pensait par lui-même –il y parvient d’ailleurs à l’aide du meuble-, il serait fatigué de quitter des systèmes stellaires. Une fois de plus en effet il se transforme, loin de la planète, en mini étoile et disparaît. Les Terriens, cette fois-ci, regagnent leur sol natal, les temps se rejoignent. Ils laissent derrière eux une deuxième planète révolutionnée, dévastée d’une autre manière : le globe semble exploser par tous les bouts, crachant les gaz bénéfiques, reconstituant sa densité atmosphérique. Les secousses sismiques provoquées par les bombardements d’Ulysse ne dureront pas : la croute terrestre est déjà trop solide. Mais elles sont suffisamment nombreuses pour l’objectif espéré. Bien sur, plus de 90% des insectes et des lichens périront. L’équipage espère que ceux qui survivront suffiront à relancer la machine évolutive. De plus, le méthane sort abondamment des cratères artificiels et, en principe, il y a plus de chance que la vie reprenne que son inverse. Les Terriens ont même abandonné quelques machines propres à accélérer l’évolution dès lors qu’une intelligence sera née. Si ces machines résistent au temps, elles sont faites pour ça, les primates éventuels de la deuxième planète les trouveront peut-être et subiront le plus grand choc de leur existence éphémère : non seulement il y a des machines à enseigner, mais en outre l’équipage a prévu la possible nécessité de mutations génétiques forcées. Il y a donc et aussi des « machines à muter », capables d’analyser et modifier le code génétique des vies qui seront en contact avec elles. Ils ont laissé au hasard le soin d’organiser ces contacts et frémissent un peu à l’idée que les premiers êtres à découvrir ces machines soient des insectes. On ne se refait pas et les bipèdes mammifères croient inconsciemment que leur structure, hors son état corpusculaire, est ce qu’on fait de mieux dans l’Univers…


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    Chapitre III : les Cons

     

    « On rentre ! » Les astronautes exultent, fini le voyage, ils vont retrouver leurs habitudes, leur confort, des têtes connues. C’est qu’on en n’est plus à l’époque sauvage du temps relatif, les astronautes revenant bien plus jeunes que leurs proches. Le temps, avec le déplacement corpusculaire, est pratiquement vaincu. Ils rattrapent la différence à chaque dématérialisation et n’ont, au bout du compte, que quelques mois de moins que les Terriens pour un voyage de deux à trois années. Le piège du temps avait été, jadis, bien plus considérable et, semblait-il, en raison de la vitesse. Plus on allait vite, plus le temps se décalait entre la Terre et ses vaisseaux. Une mission de deux ans cosmiques signifiait presque le double de temps sur Terre. Peu réjouissante perspectives et pour les astronautes, et pour la Terre. Et puis les particules ont tout bouleversé : la mini étoile est hors du temps relatif et les vitesses supraluminiques atteintes tant dans les trous noirs qu’en déplacement linéaire parfait, crèvent littéralement le mur du temps. En fait, ils arrivent mathématiquement avant d’être partis, des calculs complexes permettant d’équilibrer à peu près les époques supraluminiques, celles de navigation normale et le temps terrestre. Des calculs plus complexes encore, avec l’appoint de balises extrêmement sophistiquées lâchées par les vaisseaux d’exploration permettent par ailleurs de maintenir une liaison quasi en temps réel entre la Terre et ses navires cosmiques.

    Le cas d’Ulysse est devenu un peu spécial du fait de l’explosion de la supernova. Sans les Wipis, ils n’auraient jamais pu conserver le contact avec la Terre. Mais les Wipis ont agrippé les ondes terriennes dans les deus sens et les ont retravaillées. Sur Terre, la cellule de contact, reliée au gigantesque meuble planétaire, a été instantanément révolutionnée : les Terriens sont lancés désormais dans un intense programme d’analyse du phénomène qui les amène aussi à regarder les ondes « de l’intérieur », à la manière des Wipis. Restait toutefois le décalage énorme dû à l’explosion stellaire, aux conséquences inattendues : Ulysse a dû cette fois-ci perdre du temps au lieu d’en regagner –n’oublions pas que les machineries existantes leur font perdre artificiellement mais constamment du temps par rapport à la Terre. Cette fois-ci, l’explosion a anticipé le travail des dites machines…  Sans cerveau artificiel, ils n’auraient jamais pu effectuer les innombrables calculs et rectifications de calculs qui s’imposaient. Et les voilà à présent désœuvrés : trop jeunes pour rentrer immédiatement. Heureusement ne s’agit-il que de quelques mois à attendre.

    Sur Terre et depuis l’explosion, la situation est comique : la cellule de contact est dans le temps relatif du vaisseau mais pas dans celui de la Terre. Des gens se demandent ce qui se passe, trop vieux, eux, vis-à-vis de la cellule. Leur passé n’a pas enregistré les faits, forcément. Le paradoxe n’existe pas, il y a simplement incompréhension, chaque phénomène ayant évolué séparément. Ils ont été d’abord connectés à la cellule puis n’ont plus rien perçu. Le décalage supprime simplement le lien entre la cellule et le meuble, entre les deux temps relatifs. Les Terriens croient, peut-être à juste titre, qu’Univers et temps se tiennent, des situations paradoxales aboutissant à la création d’un univers temporel indépendant et provisoire. Une sorte de leurre qui dure autant de temps que le paradoxe. Ainsi, ont-ils imaginé, si un fils tue sa mère en remontant à la veille du jour de sa naissance, il ne la tue pas dans son univers mais, en la tuant, crée un autre univers, factice par rapport au sien. Cet univers factice, né du paradoxe, disparaît avec lui. En l’occurrence, il disparaît aussitôt créé : tuant sa mère, le fils empêche sa naissance. Empêchant sa naissance, il ne peut pas la tuer et donc empêcher sa naissance, on n’en sort pas. Sinon, comme semble le faire l’Univers, par un artifice qui revient en pratique à dédoubler les acteurs du paradoxe.

    Pour en revenir à Ulysse et à sa cellule de contact, c’est un peu ce qui se passe. Mais comme la cellule est physiquement localisée au même endroit dans les deux temps, il y a donc deux cellules qui cohabitent. Et le problème est résolu, vu des Terriens, par une sorte de dysfonctionnement momentané de « leur » cellule. Or ils savent toutefois et à peu près ce qui arrive : ils regardent donc quelque chose qui s’est passé sans se passer tout en se passant actuellement sous leurs yeux ! Lorsque les deux temps seront alignés, tout rentrera dans l’ordre, sauf que les Terriens hors de « l’autre cellule » se souviendront de quiproquo et tenteront de le recréer artificiellement. Le progrès…

    Les artifices du temps passionnent déjà ses spectateurs parce qu’ils les ont au bout de leur nez. En fait les Terriens ont déjà résolu pas mal des questions soulevées par la relativité tant du temps que de la vitesse, ne serait-ce que pour rester en contact avec ses vaisseaux d’exploration. C’est quasiment de philosophie qu’ils discutent aujourd’hui. Car ils viennent d’avoir la révélation que si le voyage dans le temps est un jour possible, la manipulation du temps reste, elle, utopique. Il n’est même plus besoin d’imaginer une déontologie ou un code scientifique quelconque. On peut trucider à tort et à travers les Hitler passés, c’est comme si l’on refaisait le monde au cinéma : aucune prise sur son propre univers. Celui-ci aurait-il finalement une logique ?

    L’équipage d’Ulysse est bien loin de ces questions. La leur est essentiellement de savoir comment passer le temps, la cellule ne pouvant leur donner aucune directive puisque déconnectée de son environnement (chez elle aussi, le paradoxe a abouti à un dysfonctionnement) Le navire peut donc faire ce que voudront ses hôtes, pourvu qu’ils le fassent dans le temps imparti. On part donc au hasard, en restant toutefois assez près du trou noir de retour, au cœur de la supernova. Et très vite, le meuble signale d’importantes émissions radio : activité intelligente ou intense activité cosmique, pourquoi ne pas aller voir cela de plus près ?

    Aussitôt pensé, aussitôt programmé et, très vite, Ulysse pénètre au cœur de la zone d’émission. La rematérialisation se passe bien, rien à droite, rien à gauche ni devant ni derrière ni au dessus ni en dessous. Par contre, les indicateurs s’affolent : des radiations partout dans lesquelles se mêlent des émissions d’ondes intelligentes. « C’est vivant et ça doit faire des dégâts ! » Fatimatou a le sens de la synthèse. Et c’est effectivement vivant et ça fait effectivement des dégâts ! Un petit bond plus loin, ils vivent quelque chose ressemblant aux « guerres des étoiles » des années 2000, quand la science fiction terrienne était financée par les lobbies militaro-industriels. Sous leurs yeux ébahis se déroulent des scènes démentes, les lasers mortels, les nefs de guerre, les bombes à gravité, rien n’y manque. Peter, fanatique de cinéma ancien, étudie religieusement le phénomène. Au travers de sa pensée transmise par le meuble, les astronautes découvrent la guerre de l’espace. Totalement primaire, primate même. Des « escadres » s’attaquent à une planète qui se défend, assaillants et assiégés redoublant mutuellement de prouesses et d’héroïsme. « Là, dit Peter, vous avez un système d’armes qui est en train de démolir le front des assaillants, les méchants je suppose. C’est une sorte de technique des particules balbutiante : le navire sombre à votre droite envoie des électrons chargés qui modifient la structure atomique des cibles touchées. Tenez, regardez : il vient d’atteindre une sorte de vaisseau de ravitaillement, le gros machin que vous voyez au loin. Il n’a rien apparemment mais Ulysse nous signale qu’il est à présent comme un astéroïde privé de vie et courant sur son aire. Probablement est-il transformé à 15 ou 20% en magma d’atomes instables ? »

    La bataille ne fait pas véritablement « rage ». Le système d’armes est isolé dans son coin, protégé par une petite dizaine d’autres nefs qui n’ont rien à faire pour l’instant. Toutes les minutes, il envoie son jet d’électrons dans le vide, jet qui émet quelques photons. On peut donc suivre la trajectoire qui se termine, deux fois sur trois, sur un vaisseau étranger dont la présence dans le noir de l’espace est alors révélée. Mais non dans un subit embrasement : juste par le faible reflet des rares photons émis sur le métal de la coque. Une sorte d’étincelle pâlotte qui permet aux astronautes de crier « touché » à chaque tir juste. C’est que, pour l’instant, les Terriens réagissent en Bulliens. Le jeu avant tout ! Elisabeth, la Terrienne froide, les rappelle à plus de conscience : « c’est atroce !, hurle-t-elle, comment pouvez-vous vous amuser à ces monstruosités ! Reprenez-vous ! » Les autres acquiescent, bien sûr, la queue entre les pattes. Mais que peuvent-ils faire ? Leur philosophie leur interdit d’intervenir et, en plus, ils n’ont aucune idée des soubassements du conflit. Qui sont les vrais méchants ? Car l’arme des assiégés est bel et bien en train de faire disparaître les assiégeants et les Wipis leur ont appris que, vu de l’intérieur, le mal était l’appauvrissement de l’organisation de la matière.

    L’équipage d’Ulysse est pris d’un tournis intellectuel car la bataille n’a pas fini d’être renversée : les jets d’électrons cessent tout à coup d’être efficaces. Ils touchent toujours leurs cibles mais l’éclair faiblard à lieu à bonne distance des nefs visées. Celles-ci ont trouvé la parade, s’entourant d’un halo d’atomes libres. Le halo n’est visible qu’au détecteur : « des gaz, de simples gaz, des molécules toutes bêtes !... » La contre-attaque se développe à l’armement classique, fusées et rayonnements, le tout empli d’électronique, mesures et contre mesures à l’appui. Le nombre reprend se droits, les assiégés finissant par être atteints, surtout par les rayons. Les fusées, elles, ne servent qu’à saturer les ordinateurs. Et il n’y a toujours pas beaucoup de mobilité : les deux camps concentrent leur puissance électronique sur les tirs, n’osant pas soustraire de temps informatique pour la navigation. Les défenses de la planète sautent cependant plus rapidement que celles des attaquants et, bientôt, un nombre croissant des navires dominés en est réduit à des manœuvres d’évitement, voire de courts déplacements dans l’espace. Ca sent la fin…

    Ulysse lance soudain un signal strident : « on nous prend pour cible ! » De fait, les croiseurs des assaillants, sans négliger ce qui subsiste encore de leurs adversaires, ont repéré l’astronef terrien. Et ils tirent dessus, aussi massivement que sur les autres vaisseaux. Passe encore pour les rayons, lesquels ne peuvent vaincre la technologie corpusculaire des Terriens. Mais les fusées sont autrement dangereuses : Ulysse n’a strictement aucune défense sinon sa mobilité. Les secousses sont toutefois dures pour l’équipage d’autant que l’ennemi, voyant que ses fusées embêtent le vaisseau au contraire des rayons, apparemment inopérants,  redouble d’ardeur. Ulysse se transforme en mini étoile, ce qui fait croire aux attaquants qu’il a été détruit. Les tirs cessent.

    Bulli est furieux, songe très fort à ces « salauds de barbares » en oubliant que le meuble est resté sous l’influence programmée des Wipis. La mini étoile fond d’un coup sur l’escadre victorieuse dont elle supprime, nef par nef –le spectacle est dantesque, une énorme boule de lumière sautant d’une masse sombre à une autre- les programmes de tir. En moins d’une demi-heure, l’escadre guerrière est réduite au silence et donc, à la merci des assiégés. Lesquels reprennent tout aussitôt leurs propres tirs en multipliant les cartons. Voyant cela, les Terriens sont consternés. La mini étoile répète alors ses ravages chez les assiégés : la « pax terrania » s’étend dans le cosmos.

    « Quel gâchis ! », constate Elisabeth. « Nous ne savions même pas de quoi il s’agissait… » « On peut toujours rétablir les programmes de tir ! », ricane Bulli. La dispute est interrompue par Ulysse : « on a de la visite ». Prudemment, la nef terrienne reste à l’état corpusculaire : surgissant du néant, un gros vaisseau s’approche d’eux. Il vient très près puis se met en orbite. Un sas s’ouvre après quelques minutes d’attente pesante et des formes humanoïdes s’en extraient. Flottant dans le vide, elles braquent des engins pointus dans leur direction. Comme rien ne se passe, les étrangers multiplient les sorties et installent des sortes de machines autour de la mini étoile.

    En son sein, les astronautes dématérialisés s’interrogent ferme, au point de former un désir collectif de savoir ce qui se trame. Des succédanés de traits lumineux sont émis par la mini étoile, s’enfoncent dans la masse des étrangers et de leurs machines et envoient l’explication du phénomène aux Terriens : « ils ne sont pas contents, c’est certain bien qu’ils aient été sur le point d’être annihilés. Ensuite, ils vous étudient et ne comprennent rien » Le meuble dématérialisé se tait un instant avant de reprendre : « vous avez bousillé leur…Le mot n’est pas exactement jeu, c’est plus complexe » Mais l’explication sera pour plus tard car le meuble change de ton : "ça y’est ! Ils viennent de découvrir notre vie corpusculaire et ils ont peur ! »

    De fait, dans l’espace, les formes humanoïdes s’agitent, rapatrient leurs machines, se précipitent dans les sas. C’est le branle-bas de débandade ! Les « corpuscules pensantes », ça les dépassent, les barbares. Ce n’est plus du jeu, il y a de la triche dans l’air ! Car c’est à cela qu’ils pensent, les dits barbares, à la triche. Une triche dangereuse en plus car à la technologie inconnues. On fuit par réflexe, sans se soucier de rien d’autre et, notamment, d’être suivi par les tricheurs. Le gros vaisseau étranger file dans l’espace, suivi comme une ombre –en fait, comme une lumière !- par la mini étoile. Il accélère, accélère encore, abandonne ce faisant des particules qui ne suivent pas un mouvement trop rapide. Les traits lumineux renseignent les Terriens sur l’état d’âme, proche de la panique, du vaisseau poursuivi. Et, du même coup, indiquent au meuble que les poursuivis désirent passionnément n’être plus poursuivi. Ulysse s’arrête net. Puis reprend sa course, poussé par le désir des Terriens de recoller au vaisseau. S’arrête encore. Repart. S’arrête à nouveau et ainsi de suite. Le meuble n’a cure de ces « stop and go », réagit en machine, comblant les uns après les autres les désirs contraires. Lorsque Fatimatou comprend enfin la dialectique wipie et fait cesser les émissions de traits lumineux, les deux protagonistes approchent de la planète il y a peu assiégée. Leur arrivée est suivie par plusieurs milliards d’êtres angoissés. Leur vaisseau a dû ralentir pour pénétrer l’atmosphère sous un angle propice. Il va néanmoins trop vite et subit d’importants dégâts, tant en haute altitude, boucliers thermiques malmenés, qu’au sol où il pâtit de sa vitesse et casse ses étendons. Le vaisseau se couche bruyamment. Ulysse se précipite, faisant étinceler l’air ambiant et provoquant un ouragan magnétique, pour rétablir l’ordre : transformé puis rematérialisé, le vaisseau étranger repose enfin et normalement sur son aire, tous dégâts matériels et humains étant effacés. Ulysse se retire du vaisseau avec lequel il avait fait corps le temps des réparations, reprend de la hauteur et disparaît dans le ciel de la planète.

    Dix minutes terrestres plus tard, une navette se dirige lentement vers le sol, ses occupants priant Dieu pour qu’on ne leur tire pas dessus. Ils n’ont, eux seuls, aucune protection… Mais ils peuvent se poser sans problème. Ils découvrent pourtant avec stupeur l’immense armada de soldats et d’engins militaires qui les entoure, toutes armes dirigées contre eux. De toute façon, il est trop tard pour repartir, ces armes peuvent détruire la navette. Mieux vaut sortir les mains en l’air après s’être souvenu de quelques comportements du genre dans le passé terrien…

    Quelle engueulade ! Jamais les Terriens n’ont été reçus de la sorte, flétris d’épithètes aussi désagréables, conspués par une foule déchaînée, traduits devant des responsables ulcérés et, finalement, jetés dans un cul de basse fosse en l’attente d’engueulades ultérieures prévisibles. Pas contents du tout, les habitants de cette planète, vraiment en colère !

    Dans Ulysse, on n’a pas encore décidé d’agir. Les boîtes branchées au meuble indiquent que tous les volontaires sont sains et saufs bien qu’emprisonnés. On attend la nuit, presque par instinct car, de jour comme de nuit, il n’y a qu’une solution : venir chercher les prisonniers par dématérialisation. La mini étoile sur la prison et, hop !, ni vu ni connu, on déménage. C’est tout-à-fait vu et connu que ça se passe en fait, la clarté générée par Ulysse réduisant à néant les espoirs des astronautes d’agir en douce. Ca rapplique de tous les côtés, les invectives reprenant de plus belle à en juger aux mines des spectateurs. Il faut en avoir le cœur net et, outre les astronautes emprisonnés, Ulysse récupère trois habitants de la planète. Lesquels, en vociférant dans le meuble, révèlent aux Terriens le pourquoi de leur vindicte : leur guerre des étoiles est un jouet coûteux, horriblement coûteux qui leur sert, un, à apaiser leurs instincts primaires, deux, à progresser technologiquement. Il n’y a aucun massacre, tout étant dirigé du sol et leurs vaisseaux étant automatisés, sans aucun équipage. Les formes humanoïdes qu’ils ont aperçues provenaient d’un vaisseau d’observation, un vaisseau « scientifique » On casse du matériel, c’est tout et ça permet de se défouler tut en utilisant la guerre pour découvrir de nouvelles techniques : beaucoup plus rapide que les programmes de recherche civils. Et leur jeunesse trouve dans ce jeu un formidable exutoire à son trop plein de vie. Le système a fait ses preuves et son coût est relativement moins élevé que celui d’une évolution avec de vraies guerres. Point final et voilà pourquoi ils râlent.

    -          « Mais vous nous avez attaqué ! », rétorquent les Terriens ;

    -          « Vous n’aviez rien à faire dans le secteur »

    -          « Mais enfin, l’espace ne vous appartient pas ! »

    -          « Puisque vous disposez d’une technologie supérieure, vous auriez dû comprendre. De plus, cet espace, dans notre système, est tout de même plus le nôtre que le vôtre ! »

    Il fallut de nombreuses heures pour apaiser les trois habitants de la planète et leur faire admettre les circonstances atténuantes des Terriens. « Ils sont sous-développés mentaux ! », dit Elisabeth. Les trois habitants l’acceptent d’ailleurs très bien : ils refusent d’évoluer physiquement et mentalement et ont surmonté leurs contradictions d’une façon insensée : par l’organisation de leur technologie. Ainsi cette guerre  qui les empêche de se trucider réellement. Mais il y a d’autres bizarreries : ainsi jouent-ils aux riches et aux pauvres en se dévoluant temporairement la richesse. Un temps ils sont riches, un autre temps ils sont pauvres ! Et ils font révolution sur révolution en utilisant des armes non létales. Le « jeu » est ordonné électroniquement, les vaincus étant éliminés jusqu’à la fin de la partie en cours. Après quoi, ils sont « redistribués » au hasard, cette redistribution faisant partie de la dévolution temporaire des richesses. Leurs trois hôtes ont réussi à rester riches quatre parties durant… Tous le reste est à l’avenant, complètement dingue !

    Elisabeth explique l’inadaptation du mot « jeu » qui ne convient pas à la situation. « Retardés mentaux, ils trouvent dans ces « jeux » le seul moyen de faire évoluer leur technologie. C’est plus que des jeux, c’est une organisation, c’est l’organisation. Jusqu’où tout cela ira-t-il, eux-mêmes n’en savent rien. Mais ils refusent obstinément de changer de mental. Ils sont crétinisés jusqu’à la moelle mais tiennent à leur crétinisme comme à la prunelle de leurs yeux. Leurs philosophes se sont fait une raison et se sont soumis à la masse. Une masse d’imbéciles simplement limitée dans ses débordements par une organisation démente de leur technologie. Tenez, je perçois une autre aberration : ne voulant pas laisser le féminisme se développer, ils l’ont transformé en concept « actif-passif » s’appliquant successivement à chacun des habitants selon un « jeu » similaire aux autres. Il n’y a plus d’homme ou de femme mais des actifs et des passifs distribués au hasard. Et ils changent à chaque partie. Sur les trois mâles ici présent, il y a deux actifs et un passif, lequel a eu la chance, nous dit-il, de tomber cette fois-ci sur une compagne active. Des fois on leur attribue des conjoints de même sexe mais « chargés » à l’opposé. Ca aide, nous disent-ils, à réduire la surpopulation car seuls les naissances issues de couples « normaux »  (homme actif et femme passive) sont autorisés. J’aime mieux vous dire que ça barde sacrément dans les ménages ! Mais ils aiment ça… »

    « Mesdames et Messieurs, termine solennellement Elisabeth, vous avez devant vous la crème de la crème de la bêtise cosmique. Autant ajouter que vous n’arriverez  pas à dialoguer avec ces idiots. Réactivons leurs programmes de tir et foutons le camp ! » Aussitôt dit, aussitôt synthétisé, le plan est mis à exécution. Après un ultimatum adressé à la planète pour éviter la reprise des hostilités avant leur départ du système, Ulysse réactive les vaisseaux de guerre. Il a fallu cet ultimatum car les cons (c’est le nom que les Terriens ont imaginé pour ces idiots) ne voulaient rien entendre. Et encore fallut-il  accompagner l’ultimatum d’une démonstration rédhibitoire de force, la dématérialisation d’une foule, pour qu’il soit accepté. Ulysse et son équipage sont ensuite partis sous les huées et les quolibets. Mais sans regret…


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    Chapitre II : Les Wipis

     

    Ulysse a dû s’arrêter sur la première planète venue après son départ de l’orbite bullienne : l’équipage a souhaité lui apporter quelques modifications, très vite réalisées d’ailleurs. Il s’est agi de créer un lieu de vie communautaire, indispensable tant à Bulli qu’aux Terriens qui ressentent désormais un besoin quasi instinctif de sociabilité physique. Une superstructure a suffit, appendice rendant encore plus laid le vaisseau : il comporte à présent des coursives externes reliant les cabines entre elles ainsi qu’à une salle de réunion en forme de grosse tumeur sur un sabord. L’engin, hérissé de tubes et de protubérances, s’élève à nouveau dans la nuit sidérale et disparaît rapidement.

    « Le prochain trou noir n’est plus très éloigné. Il y en a un dans le système » Le meuble leur apprend que la Terre a programmé des coordonnées et l’équipage n’a plus qu’à se rendre dans les placards. Bientôt, une mini étoile, suivie avec passion par la planète de Bulli, est effacée de ses écrans…

    Très loin du trou noir, elle ressurgit du néant à la grande satisfaction de la Terre qui, en reprenant contact, sait que son vaisseau ne s’est pas perdu dans « l’a-physique » C’est que, cette fois-ci, la planète mère a visé grand. Les coordonnées d’appréhension du trou noir étaient risquées, avec un angle de pénétration suivi d’une instruction d’accélération à un moment extrêmement précis. Et bien que les calculs terriens aient une haute précision, on ne sait jamais si les conditions d’un trou noir donné tolèrent ou non une infime marge possible d’erreur. Quoiqu’il en soit, ça a marché et Ulysse vient d’ouvrir à la Terre une nouvelle route galactique. Bulli est le seul à ne pas s’être rendu compte du danger. Et le seul aussi à interpeller les astronautes sans se rendre compte qu’il vit sous la forme d’un ectoplasme corpusculaire en contact immatériel avec son entourage. « Quand partons-nous ? », émet-il en croyant parler. L’équipage, amusé, synthétise l’ordre de rematérialisation.

    Ils sont cette fois-ci au cœur d’un système stellaire en voie d’extinction. « Sur le point d’exploser ! », hurle Fatimatou. Qui n’attend pas la synthèse avant de reprogrammer la dématérialisation d’urgence. Il y aura fatalement des conséquences à cet acte imprévu. Mais ils répareront les dégâts ultérieurement. La supernova les expulse comme le bouchon d’une bouteille de champagne préalablement remuée. Les forces artificielles qui lient les particules du vaisseau sont soumises à des attaques inconnues de leur science. Et, pourtant, ces forces ne cèdent pas. Après avoir été ballotée sur des milliers d’années lumières, la mini étoile se reprend, elle peut lutter contre son inertie et se stabiliser progressivement, panser ses plaies. Et il y en a ! Rien qu’au niveau corpusculaire, plus de 20% des liaisons ont été affectés. Impossible de se rematérialiser dans ces conditions : des fois qu’ils découvrent un trou immense dans leur carlingue ou, pire, qu’ils soient eux-mêmes touchés par le phénomène ! Plus d’une semaine terrestre durant, chaque amas de particules s’ausculte et se répare. Heureusement à cet égard, le cœur du transformateur n’a pas été touché. Et ils peuvent donc effectuer les multiples vérifications et réparations dans l’ordre et avec les phases de rematérialisation  progressive nécessaires : d’abord le transformateur, puis les machines, hiérarchisées bien sûr, puis l’équipage, lui-même hiérarchisé selon des critères d’utilité immédiate.

    Les corps organiques viennent en dernier car 1/5e des liaisons affectées représente, selon le meuble, un risque élevé de perte humaine (ou bullienne !) à la rematérialisation. Il faut donc que les machines soient prêtes à intervenir d’urgence pour « réparer » si réparation il doit y avoir d’urgence. Mais personne ne manque à l’appel en fin de processus et les machines n’ont eu à intervenir que pour de petits saignements sans importance. Le vaisseau est là, apparemment immobile dans le nuage gazeux expulsé en même temps que lui. Nuage toutefois en expansion rapide, emmenant les explorateurs avec lui. Le meuble détecte quelques ennuis de radioactivité, vite colmatés. Il se préoccupe surtout de l’épuisement en énergie d’Ulysse qui, tout entier à son travail de cohésions corpusculaires, n’a pas pu se ravitailler au milieu du magma énergétique phénoménal dans lequel il a baigné plus d’une heure durant. La vie reprenant son cours, l’équipage pense immédiatement aux réserves énormes de matière que représente le nuage gazeux qui les environne. N’ont-ils toutefois pas l’interdiction de prélever ne serait-ce qu’un tout petit peu de masse d’un phénomène comme celui auquel ils ont assisté, l’explosion d’une étoile massive créant la plupart des atomes puis des molécules nécessaires à la Création, avec un grand « C » Mais les liaisons avec la Terre sont coupées, les dernières balises automatiques ayant été détruites. Ulysse n’a même plus les moyens de regagner le cœur de l’ex système stellaire. Ni même, s’aperçoivent très vite les cosmonautes, celui d’étudier les liaisons corpusculaires du gaz environnant. Ils n’ont donc guère le choix. Bulli qui n’a pas les mêmes scrupules que les Terriens, fait la différence à la synthèse. Ceux qui ont penché dans son sens se demandent si leur planète, en acceptant l’Alien dans leur mission, n’avait pas en tête et déjà le souci d’ajouter un regard moins angélique aux synthèses du meuble. Au cas, justement, où….

    Ulysse aspire maintenant avec avidité le gaz cosmique. Un observateur extérieur verrait une forme tourmentée, sombre, autour de laquelle se dessinerait un vide de plus en plus important, en forme de cœur : d’une part le gaz ambiant n’est pas mort, il brille de touts les feux des réactions nucléaires qui continuent qui continuent à exister en son sein. D’autre part, cette purée lumineuse est aspirée magnétiquement, en laissant donc, après disparitions, des cônes de vide magnétique. Tout cela constituant un spectacle, si spectateur il y avait, extraordinairement féérique. Lorsque le cœur à la proportion d’une grosse planète, Ulysse est enfin rassasié. Il effectue les ultimes réparations, vérifie une nouvelle fois ses machines et ses hôtes et se met aux ordres. Le meuble leur rappelle leur déconnection avec la Terre et les astronautes décident de retourner dans la fournaise.

    Et quelle fournaise ! Au milieu de la supernova, les réactions en chaîne n’ont pas cessé. La mini étoile terrienne, toujours sous l’initiative de Bulli, est forcée de pomper de l’énergie à tout va pour se maintenir. Elle est ballotée dans tous les sens, provoquant en retour des réactions nucléaires imprévues du fait de l’obstacle qu’elle représente face aux particules déchaînées. Les astronautes envoient des messages dans tous les sens, des fois qu’un train d’ondes se fraierait un chemin dans la pagaille. « Aucune chance » a dit le meuble, parlant au nom d’Ulysse. Et pourtant ils insistent, bêtement, mais avec un acharnement croissant. Des jours terrestres durant, pompant de l’énergie, lâchant des ondes. Fatimatou guette la réception salvatrice, seule, en état corpusculaires, à même de la ressentir. Elle n’en peut plus de cette vaine attente, tant moralement que « corpusculairement » Et puis, soudainement, elle est connectée, comme si elle se trouvait à quelques encablures de sa planète natale.

    Longtemps ils se demanderont par quel miracle ils ont pu rétablir la liaison. Au sein du merdier effroyable de l’explosion stellaire, ils ont pu nouer un dialogue avec leur base d’une stupéfiante clarté : au mieux espéraient-ils « passer » ; mais jamais recevoir de message compréhensible, ça, jamais ! Cela signifie que les trains d’ondes ont traversé un chaos de radiations, de particules en mouvement rapide et d’ondes sauvages sans aucune déformation. Un vrai prodige ! Ils se sont alors souvenus des révélations de la sonde automatique. Se pourrait-il que… Mais c’est impossible ! Les ondes ont dû rencontrer des milliards de milliards d’obstacles infranchissables ! A moins d’avoir été déviées, « conduites » artificiellement puis reconditionnées autant de milliards de milliards de fois. Un travail titanesque, sans compter la technologie dingue qu’il suppose !

    La mini étoile s’éternise dans sa soupe infernale. Les Terriens cherchent à vérifier le bien fondé de leur fragile mais unique hypothèse, toujours magnifiquement reliés à leur sol natal. Ils ont repéré des mouvements ordonnés ou qui leur ont paru ordonnés, dans les radiations de la soupe. Comme un ballet, avec des impulsions répétitives d’intensité constante. Puis des arrêts et, à nouveau, les impulsions ordonnées. Ils ont tenté de les intercepter directement mais, à chaque fois, les trajectoires prévues ont semblé se recaler plus loin. Ils ne peuvent que les déduire de phénomènes induits aperçus par leurs sondeurs, les ondes déduites ayant de toute évidence une primauté, une domination sur l’anarchie d’ensemble. Comme un jet d’eau froide qui ne se diluerait jamais pénétrerait une cuve d’eau bouillante. Les astronautes n’arrivent pas à toucher l’eau froide mais les mouvements de l’eau bouillonnante à son contact prouve son existence…

    Sans réponse définitive, ils doivent quand même quitter la zone de turbulence. Bulli, notamment, n’en pouvait plus de son immatérialité et risquait de craquer, chose très dangereuse dans leur état relativement instable : stable vis-à-vis de l’extérieur mais beaucoup plus mouvant à l’intérieur : les Humains ont surtout travaillé les liaisons corpusculaires périphérique de la mini étoile. Ils se rematérialisent une fois hors d’atteinte des secousses résiduelles de l’explosion stellaire dont ils peuvent alors mesurer visuellement l’ampleur. C’est énorme, fantastiquement énorme ! Leur vaisseau ressemble à un microscopique grain de poussière face à cette immensité. Laquelle est globalement sphérique comme le leur synthétise le meuble sous forme holographique. De plus, elle paraît vivre, intensément même : des tentacules s’en échappent, vite rattrapées par la masse en constante expansion. Des couleurs flamboient puis s’éteignent, des maelströms se forment, créent des sortes de planètes qui explosent à peine créées. De grands nuages sombres passent un peu partout, s’effilochent, se contractent avant de s’engouffrer, comme inspirés, dans ce qui reste du noyau central, flamboyant, lui, continuellement.

    « Il perd progressivement de son intensité, note le meuble. Mais vous ne pouvez pas le voir, c’est uniquement perceptible par les sondeurs » Ils regardent, fascinés, oublieux, devant la majesté du spectacle, des affres qu’ils viennent de vivre. Et c’est un novice, Peter Arimana, qui crie dans le meuble : « regardez les écrans extérieurs ! C’est plein de rayons laser ! » Effectivement, Ulysse est cerné par des traits de lumière qui vont et viennent comme une foule de gare. Les machines ne les voient pas, hormis les caméras à infrarouges. Ca pullulent pourtant, jusqu’à dessiner de véritables formes architecturales. Fatimatou suit un rayon précis, entraînant l’équipage à le suivre en même temps : il bondit vers la carlingue du vaisseau, stoppe net, part à droite, bondit à nouveau, s’arrête, repart en angle droit, hésite, rebondit et ainsi de suite.

    « Tout cela veut dire quelque chose ! Regardez ! » Les astronautes prennent du recul, tentent de déchiffrer ce que, petit à petit, dessinent les traits de lumière. « Ils sont en train de nous écrire en anglais ! » éructe Peter. « C’est le mot Wellcome, ils nous entourent d’un immense Wellcome ! »

    Le dit mot en anglais se modifie graduellement, tourne autour du mot « Earth », lequel se transforme tranquillement en « Wipis » Puis, comme pour expliquer, Earth revient accolé au terme « you » suivi de Wipis, accolé à « us »

    -          « Vous Terre, nous Wipis, c’est clair, non ? Que peut-on faire pour leur répondre qu’on a compris ? »

    -          « Dessinons quelque chose à notre tour… »

    Aussitôt dit, aussitôt fait : ils dessinent au rayon laser des phrases simples. « Que voulez-vous ? Où êtes-vous ? » Mais les traits de lumières ne répondent pas, se contentant de leurs « Wellcome », « Earth », « You », Wipis » et « Us », indifférents aux signaux des Terriens. Est-ce un message sans autonomie, adressé par des êtres qui ne reçoivent pas de réponse, comme une lettre sans adresse d’expéditeur ? Ulysse semble avoir en outre détecté une similitude entre les traits de lumière et certaines des ondes émises par la supernova. Les deux, a-t-il noté, ont un pouvoir d’impact identique, capable de repousser le vaisseau de son aire, comme s’il rencontrait un corps solide. Exactement l’impression que les astronautes avaient eu  face aux rayonnements de la supernova : une fois lancés dans une direction, rien ne paraît capable de les arrêter. L’environnement se plie à leurs lois et non l’inverse.

    Comme si les traits lumineux voulaient leur donner raison, le navire spatial est à nouveau secoué, comme un shaker dans la main d’un barman. Très désagréable ! Les secousses s’accentuent, déclenchant un signal d’alarme : « attention, dématérialisation imminente ! » L’équipage réagit immédiatement, change de forme. La  mini étoile renaît en quelques secondes. Les traits de lumière ont obtenu l’effet recherché. Les Wipis, si tel est leur nom, prennent contact avec les Terriens en influant sur les liaisons des mémoires transformées. Lorsqu’ils se rematérialiseront, le meuble leur restituera le message ainsi transmis…

    « Nous sommes à votre service, ce que vous désirez, vous l’aurez » Et rien d’autre… Ca signifie quoi, au juste ? L’équipage s’interroge et Bulli, toujours lui le premier, pense qu’il aimerait bien atterrir quelque part, souffler un peu. Il est relié au meuble qui enregistre son désir. Le dit meuble, préprogrammé par les traits lumineux, remet Ulysse en marche. Les astronautes sont avertis par ce dernier que leur navire va se poser dans moins de trois jours sur une planète habitable. Et très vite, les Terriens se rendent compte que rien ne peut faire dévier Ulysse de sa route, il file vers sa destination inconnue par sauts dématérialisés successifs…

    Les vieux réflexes humain des cosmonautes ne sont pas tous morts. Ne plus avoir de contrôle sur leur situation leur déplaît souverainement. Ils fouinent dans les entrailles de leur machinerie, épluchent les programmes des ordinateurs, modifient les données qui leurs paraissent douteuses… Ulysse poursuit imperturbablement sa route. Elisabeth, une fois n’est pas coutume, perd son sang froid. Elle se branche au meuble et lui parle comme à un coéquipier, mélange de peur, de tendresse et de colère. Son message est enregistré froidement, rencontre la programmation imposée par les traits lumineux, s’insère dans un circuit prévu à cet effet : elle a émis un désir, celui de retrouver sa liberté d’action. Le meuble obéit comme un automate, stoppe Ulysse après avoir vérifié que le souhait d’Elisabeth correspond bien à la synthèse des pensées de l’équipage.

    « Nous sommes à votre service, ce que vous désirez, vous l’aurez… Nous sommes à votre service, ce que vous désirez, vous l’aurez… Nous sommes … » Ca n’arrête pas, le meuble est fou ou bien totalement aux mains des « choses » C’est Ahmed qui, à son tour, débloque la situation. Il a pensé, presque par instinct « Qu’il se taise, Bon Dieu ! », résumant le sentiment global de l’équipage. Le meuble s’est tu. Pas de doute, le lien est plus qu’évident entre leurs désirs exprimés dans le meuble et le travail de celui-ci. « Je voudrais dormir » a essayé Bulli. Sa cabine s’est éteinte et Ulysse a synthétisé un gaz narcotique. « Manger » a pensé un autre. Ulysse a synthétisé des prodiges. « Me taper Peter » -ça, c’est Fatimatou- Et Peter n’a pas eu le temps de dire « ouf ! » : il s’est rematérialisé dans la couche de la belle jeune femme. Et ainsi de suite, leur vaisseau ayant visiblement acquis des techniques non prévues à l’origine, comme cette dématérialisation-rematérialisation d’une cabine à une autre dont le fonctionnement est totalement étranger aux Terriens : transformer de la matière en particules énergétiques contrôlées est une chose, y ajouter de la transmutation de matière en est une autre ! En fait, se sont aperçus les astronautes, le meuble modifie la structure d’Ulysse en fonction des désirs exprimés. C’est totalement absurde. Aucune machine nouvelle n’est créée mais Ulysse arrive à extirper ce qui est demandé de sa masse. Et seuls les indicateurs à la disposition des astronautes leur prouvent que la masse de leur vaisseau subit des changements à chaque opération. Une science des particules qui défie leur imagination, un peu comme si la matière inerte était douée de pensée et de mobilité. Tout cela qui plus est à partir d’une sorte d’ordinateur qui ne peut en principe que mettre en branle des mécanismes auxquels il est artificiellement relié et dont la structure lui est inconnue.

    La seule chose dont les Terriens sont certains est que le meuble a été modifié, rien que lui. Ils ont vérifiés systématiquement le reste du navire sans découvrir la moindre anomalie. Un simple cerveau artificiel, des cases, des gaz électroniques et des connections tout ce qu’il y a de  matérielles, capable de donner l’ordre à d’autres structures matérielles de s’auto modifier ! Les astronautes ont peur. Certes, ils sont maîtres du jeu, le meuble leur obéit. Mais être maître de quelque chose qu’on ne comprend pas n’a rien de sécurisant. Aussitôt synthétisée, cette pensée déclenche le processus habituel. L’explication scientifique du phénomène pénètre les cerveaux des équipiers branchés. Trop compliqué ! Le meuble simplifie alors au maximum : il s’agit d’interactions de particules. Le meuble envoie des électrons dans les connections externes. Les dits électrons butent sur les particules de ces connections selon une programmation bien précise qui déclenche des réactions en chaîne elles-mêmes très précises car organisées. L’énergie nécessaire à la rupture des différentes liaisons ainsi sollicitées s’accumule au fur et à mesure des chocs contrôlés, d’autant que cette énergie se présente sous la forme de traits de lumière totalement maîtrisés et donc dépourvu de toute perte. Puis ces traits de lumière sont dirigés vers des micro-cibles et le reste suit. C’est de la nano-physique des particules à un niveau phénoménal. Difficile en outre à faire admettre philosophiquement à des êtres qui sont trop pénétrés de l’idée d’architecture corpusculaire pour saisir d’emblée ce que signifie ce jeu microscopique de quilles. Ils ne comprennent pas immédiatement que la matière-énergie se moque des différents états dans lequel elle peut se trouver, l’essentiel résidant dans sa vie, c’est-à-dire dans son activité et dans la conscience qu’elle a de cette activité. Le bien, le mal, la « mort » architecturale, tout cela n’a plus de sens. Aux objections terriennes, le meuble répond toutefois que seule l’organisation de la matière-énergie lui permet d’avoir conscience de son activité et qu’elle ne peut bien entendu pas ignorer le questionnement de la valeur de son activité. Ce n’est pas tant le bien ou le mal qui est en jeu, précise le meuble, mais essentiellement le perfectionnement de la conscience de l’Univers. « Est mal, schématise-t-il, ce qui s’oppose à l’incessante recherche organisationnelle de la matière en vue de se mieux connaître elle-même. Est bien ce qui va dans le sens de cette organisation » Dans ce cadre, toutes les architectures corpusculaires ne sont pas forcément bonnes. Le meuble fouille ses mémoires et traduit en exemples terriens la pensée des traits de lumière. Bulli ne sait plus où se mettre car le premier exemple choisi est celui de l’élitisme. « A priori, celui-ci permet une progression de la connaissance, du moins à un moment donné. Mais le temps arrive où l’organisation élitiste est un obstacle à la massification du savoir et donc, du progrès réel » L’ancien « bien » est devenu « mal », CQFD !

    -          « Que fait alors la matière-énergie ? » demande Elisabeth ;

    -          « Si nous le savions ! » le meuble répond comme s’il représentait tous les lumignons. « Nous avons observé bien des états de la matière et la seule chose que nous avons apprise est que l’Univers a une direction globale, une sorte de schéma directeur. Nous travaillons à le comprendre sans y avoir réussi jusqu’à présent. Et tout ce dont nous sommes certains est que les états architecturaux contraires à ce schéma ne se sont jamais perpétué très longtemps. L’Univers, autre exemple, semble avoir une sainte horreur de la simplification, de même qu’il ne paraît aimer ni les retours en arrière, ni les constructions dominantes sur de trop longs termes : peut-être ne tient-il pas à mettre tous ses œufs dans le même panier ?

    -          « Vous savez donc ! » s’exclament les astronautes reliés au meuble ;

    -          « Pas vraiment. Nous croyons avoir isolé certains réflexes de la matière-énergie, des choses qu’il n’est pas facile de vous faire comprendre. Des choses comme la nécessité de protéger la marginalité si vous voulez une illustration simpliste. Autre illustration : vous pouvez manger tous les mets que vous voulez, pourvu qu’ils ne soient pas rares. Dès qu’il y a rareté, il y a risque de disparition d’un état organisationnel de la matière-énergie et vous pouvez comprendre que ce risque est aussi celui d’un appauvrissement des potentialités globales de l’Univers. Alors, pour répondre à votre première question, ce que fait la matière-énergie face à des attaques organisationnelles, nous n’en savons réellement rien. Mais peut-être le problème doit-il être posé différemment : que ne fait elle pas ? Ou bien encore, si schéma directeur il y a, la déviation n’est-elle pas condamnée d’entrée et alors la matière-énergie n’a rien à faire, ni même à imaginer de faire quelque chose. Je suis moi-même programmé et tout ce qui ne cadre pas avec mon programme est, pour moi, inexistant. C’est peut-être la réponse mais nous n’en savons rien »

    Le meuble mélange allégrement les « je » et les « nous » sans problème pour lui mais les astronautes doivent faire un effort pour suivre. Ils n’ont d’ailleurs plus longtemps à souffrir car le meuble les prévient qu’il va s’arrêter : « un blocage programmatique m’empêche d’aller plus loin dans mes explications. Sinon que la logique du raisonnement englobe bien d’autres négations de vos principes habituels. Je m’adresse ici aux Terriens, Bulli n’en étant pas à un stade d’évolution suffisant pour comprendre ce qui suit : votre individualisme est particulièrement problématique » Les « choses » se taisent sur cette curieuse phrase, toutefois peu relevée par l’équipage. Lequel a en effet trop de nouveautés en tête pour y réfléchir calmement. Et d’abord la révélation d’une civilisation hyper-développée capable de chercher l’explication de son existence dans le cœur de l’énergie. Il y a ensuite la technologie extraordinaire dont ils ont pu apercevoir quelques applications « gentilles », ce jeu de quilles dément. Il y a enfin le sentiment, qui les submerge, de ne plus penser le meuble comme partie d’eux-mêmes mais de le percevoir comme une sorte de diplomate, un envoyé de cette civilisation étrangère et toujours inconnue…

    Fatimatou est interpellée par la Terre, leur rappelant son existence. Ordre –cette fois, il s’agit d’un ordre ferme- leur est donné de contacter à tous prix les générateurs des traits lumineux intelligents. Ce qui coïncide d’ailleurs, la synthèse est formelle, aux souhaits des cosmonautes : ce qu’ils viennent d’apprendre est tellement énorme que personne ne veut en rester là. En outre, le vaisseau n’est plus pour eux une aimable émanation de leur collectivité mais le lien fragile d’un peuple en voie de développement avec « la » civilisation ! Tout le monde veut savoir… Les Terriens, rodés au maniement nouveau du meuble, se contentent de lui manifester leur souhait d’entrer en relation directe avec les Wipis. « Instruction contraire en mémoire » rétorque la machine. Ils ont oublié Bulli et son désir de « souffler » Va pour Bulli, décident-ils en commun.

    Dans le temps initialement prévu plus celui dû à l’arrêt provoqué par les astronautes, le vaisseau atteint un système stellaire. Système relativement banal si n’était son instabilité ambiante. Il semble à l’équipage que rien ici n’est définitif, figé pour des millénaires. Il y a comme une sorte de vibration de toutes les particules captées, vibration qui reflète sans aucun doute –les analyses d’Ulysse l’assurent- un état précaire des équilibres gravitationnels. La présence, aux côtés du vaisseau, de plusieurs traits lumineux suffit cependant à rassurer les voyageurs. N’ont-ils pas été protégés par eux contre de graves attaques cosmiques ?!  « Vous entrez dans une construction artificielle », prévient le meuble. Voilà donc la raison de l’instabilité ! Ce système est forcé, moins solide qu’une construction naturelle. Formidable tout de même pour des êtres eux-mêmes incapables de ne serait-ce que penser à de telles réalisations. Ainsi les traits lumineux peuvent-ils créer des mondes complets, soleil, planètes et gravité. C’est fabuleux ! Le meuble leur signale qu’il s’agit d’un des nombreux programmes expérimentaux en cours, programmes dont le but est de définir les éléments de base du schéma directeur de la matière-énergie. Celle-ci, ajoutent les Wipis, s’accommode de l’artificialité à condition que ses lois évolutives répondent à certains critères. Au travers de leurs échecs, les traits lumineux voient se préciser les dits critères. Le Monde dans lequel ils entrent est voué à la disparition, c’est un des échecs mentionnés. Il est pourtant habité, la vie a quand même suivi son cours.  Et les Wipis espèrent que le passage des Terriens permettra de mettre le doigt sur les raisons de l’instabilité : le repos des cosmonautes sera donc studieux !

    Ulysse visite le système artificiel qui comporte, outre son étoile unique, plus de trente satellites et trois trous noirs. « Même les trous noirs ! » notent les Terriens. S’ils étaient dans le secret des traits de lumière, ils sauraient que, justement, la configuration des trous noirs en question est la cause première de l’échec global du système. Les hyper-civilisés n’ont pas, ici comme dans toutes leurs autres expérimentations, réussi à équilibrer les flux d’ondes gravitationnelles et ont dû « bricoler » les trous noirs pour stabiliser, tout de même, la ronde des planètes autour de l’étoile. Mais ce que fait naturellement l’Univers en plusieurs milliards d’années n’a rien à voir avec ces sortes de contreforts rajoutés à la hâte en fin de processus artificiel mené en quelques dizaines de milliers d’années seulement.

    D’un autre côté, la pureté de l’expérience exigeait que le système soit créé de toutes pièces et le plus indépendamment possible des lois et des attirances naturelles  dues à la masse de la galaxie : le système fut implanté dans l’espace compris entre deux bras de cette galaxie et son soleil perd progressivement une partie de sa substance attirée par les deux bras opposés. Une conception inouïe mais qui permit aux Wipis de vérifier que la plupart des mécanismes naturels d’évolution se reproduisent au sein des galaxies et non en dehors. Les astronautes vont vite s’en rendre compte en atterrissant sur l’une des quatre planètes douées de vie organique. Ils ont emprunté une navette qui réagit fort mal à l’approche initiale. Ailleurs, cette approche ne génère que de faibles vibrations de l’atmosphère. Mais ici, il s’agit de fortes secousses de l’engin avec, en plus, des explosions d’atomes libérés de leurs électrons par l’intrusion. En cause, le manque de stabilité bien sûr… Ahmed suggère de renoncer à l’emploi du mécanisme magnétique antigravitationnel. La navette termine donc son atterrissage comme une pierre, juste freinée à quelques milliers de mètres du sol. Tous sont commotionnés, l’estomac au bord des lèvres. Ils s’extraient de la navette tant bien que mal et regardent autour d’eux avec curiosité. Il y a de la végétation et des sortes d’insectes. Le relief environnant est très cassé, comme tout ce qu’ils aperçoivent d’ailleurs. La nature s’est adaptée à l’instabilité en multipliant les architectures en cristaux : tout, ici, tente de résister aux forces de déstabilisation atomique en jouant sur les structures moléculaires.

    Les Terriens commencent à comprendre ce que les Wipis entendaient par « repos studieux » : à eux sans doute d’intervenir, compte tenu de leur maîtrise en architecture corpusculaire –et à leur grande imagination en la matière !- pour tenter d’apporter un mieux à cette évolution par trop cristalline. C’est Elisabeth qui met le doigt sur le problème de fond : « il ne peut y avoir d’intelligence dans un monde aussi structuré » dit-elle. Et, effectivement, la vie organique locale a quelque chose de mécanique qui les surprend. Il n’y a pas de fantaisie et il ne peut donc y avoir de mutation. La fantaisie serait d’ailleurs fatale à la vie organique en la déviant de son principal but qui est de résister à la déstabilisation. Ca les amuse tout à coup, la tâche est plaisante, comme un problème d’échec soumis au meuble. Même Bulli suit de près le problème bien qu’incapable de le résoudre. L’équipage phosphore à plein régime, décident d’introduire une systématique dans leurs analyses. Bulli, lui, émet des suggestions de primates, comme celle de tout casser à un endroit précis de façon à créer artificiellement de la fantaisie. Les Terriens ne l’écoutent même pas : pas de temps à perdre, la Terre leur a enjoint de rencontrer prioritairement la civilisation étrangère. Le meuble les rassure : ce monde artificiel fait aussi partie de la civilisation des Wipis.

    La navette est chargée à bloc de spécimens locaux, de matière inerte et vivante, puis tout le  monde regagne Ulysse. Celui-ci, piloté par le meuble, décrit avec précision les caractéristiques des liaisons corpusculaires étudiées. Le problème qui apparaît très vite est celui de la transformation : toutes les tentatives échouent devant l’obstacle de l’instabilité. Les atomes défaits, les noyaux cassés, les radiations pulsées ne sont plus préhensibles. Ils s’évaporent, comme si la barrière magnétique censée les retenir n’existait pas. Peter, le novice, alerte ses coéquipiers : « ce qui arrive à cette matière locale doit aussi nous arriver ! » Julia Crambton, astronaute chevronnée surenchérit : « il n’y a pas que le problème de notre dématérialisation. Nous n’avons pas, nous, de structure cristalline ! » Les membres de l’équipage réalisent qu’effectivement, ils ne sont pas conçus pour ce monde. Et ils vont aux résultats, voir si un processus de fuite de matière n’est pas déjà engagé.  Mais le meuble les rassure : ils n’ont rien à craindre, des flux d’ondes gravitationnelles émanant des trous noirs  sont dirigés sur chacun d’entre eux et sur toutes les parties du vaisseau : la microphysique habituelle des traits de lumière…

    Cela n’a rien d’inquiétant pour les Terriens, férus de science corpusculaire. Mais Bulli, qui n’ose rien dire, se tâte sous toutes les coutures : ces ondes et ces particules qui sont censées se consolider mutuellement au sein d’un corps qu’il sent tut à fait physique et cohérent n’ont rien de réjouissant. Bulli découvre qu’il est surtout fait de vide… E tout cas, le meuble a donné des idées aux Terriens en leur rappelant la microphysique : ne pourrait-on pas s’en servir pour non pas casser les liaisons corpusculaires avant de les reconstruire mais simplement les modifier progressivement ? Comment faire toutefois : ils connaissent les potentialités de la microphysique sans savoir utiliser celle-ci. Et, là, il ne s’agit plus d’un jeu de quilles mais de processus bien plus fragiles, comme la programmation d’une commande à distance : certains éléments doivent être bougés sans que les autres subissent le moindre mouvement. Le meuble avoue son incompétence, il n’est pas programmé pour travailler dans l’instabilité. Mais il donne un indice : « les Wipis correspondent avec moi quand je suis dématérialisé ».

    Ulysse quitte aussitôt le système et s’éloigne prudemment de plusieurs centaines d’années lumières : des fois que l’instabilité rayonne très au-delà de son épicentre ! Lorsque les indicateurs signalent que le vaisseau n’est plus du tout dans la zone de rayonnement et que, par contre, l’attirance de la masse galactique se fait sentir, les astronautes décident, non sans appréhension, de passer à l’état corpusculaire. Il n’y reste que le temps qu’ils estiment suffisant pour une communication avec les traits de lumière. Il l’est et ces derniers ont reprogrammé le meuble pour répondre à l’attente des Terriens. C’est ensuite et presque un jeu d’enfant pour ceux-ci que de trouver, par élimination, des formes non cristallines de matière qui résistent à l’instabilité. Un jeu d’enfant, certes, mais long : le pourcentage de réussite est inférieur à 0,001 et toute l’informatique du vaisseau a été mise à contribution.

    Curieusement, les gaz semblent les plus aptes à tenir la route dans le système pourvu qu’ils soient artificiellement renforcés. Il a fallu trouver un système de micro-inter réactions qui permet aux gaz créés  d’échanger de l’énergie entre leurs particules de composition et d’auto-renforcer ainsi continuellement les liaisons artificielles. Cela durera ce que ça durera, des pertes légères dès l’origine n’ayant pu être empêchées. Ces gaz sont une création artificielle de plus dans le système considéré comme naturel. Les Terriens se congratulent… Le meuble les douche un peu : « primo, dit-il, ce que vous avez fait est « in vitro » Vous devez maintenant passer au « in situ » Secundo, vous avez, certes, créé une structure non cristalline capable de se perpétuer ici. Mais débouche-t-elle sur l’intelligence ? »

    C’est le fond du problème, l’échec aussi des traits de lumière qui n’ont su créer que des formes très faibles d’intelligence mais trop instables pour perdurer. « Et si, propose un astronaute, nous enfermions ces gaz dans une structure cristalline et réalisions une sorte de meuble ? » Des gaz différents, aux propriétés particulières, liés entre eux comme des électrons dans un ordinateur. Se servir des incompatibilités pour générer une conscience binaire ! Il fallait y penser, la philosophie de la chose faisant sourire les astronautes : se servir des négatifs pour produire du positif. Ils reçoivent les félicitations de leur planète, fière d’apporter une contribution importante à une civilisation bien plus évoluée. Un peu comme Bulli, lorsqu’il perçut ce que son monde pouvait apporter à la Terre. Laquelle a un autre motif de contentement : depuis qu’elle a pris conscience de l’intérêt de la philosophie dans l’évolution, elle cherchait un exemple du bien fondé de sa nouvelle conscience. Or il est là, dans ce système absurde né de la science pure et peut-être sauvé par la non science, par une pirouette intellectuelle. C’est beau, simplement beau…

    Les explorateurs vont nuancer ce propos, plus tard, après avoir quitté définitivement le système où ils ont laissé de drôles de constructions hybrides, laides, bien sûr, comme tout ce qu’ils fabriquent : l’esthétisme, pour des adeptes de la dématérialisation, n’a plus aucun sens. La planète cristalline comporte à présent, se disent-ils, des êtres doués d’une certaine conscience et de mobilité. Les Terriens ont simplement utilisé à cet effet les différences de densité et de volume : leurs constructions sont comme d’affreux ballons qui évoluent au gré des vents. Ils sont munis de sens artificiels, cristallins bien sûr, et l’on a même résolu le problème des fuites : ils peuvent s’alimenter en matière lorsqu’un indicateur signale atteinte la zone dangereuse, un mini-transformateur recréant les composants de base des gaz à partir de n’importe quoi. Et les nouveaux composants entrant dans la soupe sont automatiquement soumis au système d’auto-échange énergétique.

    Le « hic », ils le réalisent tardivement, est qu’ils ne voient pas comment pourraient évoluer et éventuellement muter  leurs fabrications. Il faudrait quelque événement imprévu pour modifier leur structure sans en casser la stabilité artificielle. Une microscopique chance sur plusieurs milliards de milliards, a calculé le meuble. Exactement ce que cherchaient les Wipis qui pourront ainsi observer si la matière-énergie intervient ou non dans le processus d’évolution. Une observation qui n’est pas à la mesure temporelle des Terriens et dont ils ne leurs font donc pas part. A moins que, bien sûr, les constructions terriennes ne dévoilent trop vite des vices de conception qui entraineraient rapidement leur fin. Mais les Wipis ont déjà retouché ces constructions étrangères, apportant sans le dire leur immense savoir à la tentative terrienne. Ce qui leur manquait, c’était l’imagination du néophyte. Et ils l’ont eu, virevoltant de joie dès l’apparition de la première sonde terrienne. Ils savent, eux, que l’Univers est un tout et n’ont plus, depuis des milliards d’années, aucun scrupule à entrer en relation avec d’autres intelligence. « Il est temps, se disent-ils, de dévoiler aux humains le problème qu’ils posent à l’univers »

    ***

    L’équipage n’a pas besoin de demander à entrer en contact direct avec les Wipis. Ulysse, sans instruction préalable, s’est transformé en mini étoile. Les lasers négligent le meuble, parlent directement aux terriens. En expliquant d’abord leur phrase sur l’individualisme problématique des créatures biologiques. Cet individualisme s’oppose à l’indivision globale de la matière-énergie dont tout est issu. La matière s’organise pour se comprendre, schématisent-ils. Ce faisant, elle crée des formes de vie qui ambitionne d’en être indépendante. Qui risquent d’y parvenir, ajoutent-ils, forts de leur grande expérience du cosmos. La matière-énergie l’acceptera-t-elle, premier point. Ils suivent donc avec attention ce qui se passe en l’occurrence et ont repéré la Terre depuis bien longtemps. Pour l’instant, rien ne s’est passé. Deuxième point, l’indépendance d’une partie de la matière-énergie n’est elle pas une tentative caractérisée de limiter à un stade donné de l’évolution l’auto-organisation constante de la matière-énergie globale ? Que peut donner, plus globalement, un univers unitaire soudain rempli d’entités indépendantes les unes des autres ? Y aura-t-il des conflits, la volonté de ces entités n’allant pas forcément dans le même sens que celui de la matière globale ? Verra-t-on, pour illustrer le raisonnement, des êtres contrecarrer des évolutions voulues, empêcher une explosion stellaire, fixer une espèce à un état donné, détruire peut-être une galaxie, l’un des éléments clé de l’équilibre cosmique ? Des êtres qui auraient poussé jusqu’à l’extrême une morale qui n’a rien à voir avec le bien et le mal organisationnel ? Aujourd’hui, le risque est négligeable, notre univers est relativement jeune et vaste, en constante expansion. Mais demain, si les humains et leurs semblables prolifèrent ? La matière-énergie ne risque-t-elle pas de réduire sa perception d’elle-même au prisme déformant de l’individu-roi ? Déformant et limité, l’individu devant simplifier ses pensées à l’extrême pour appréhender la globalité !

    Les Terriens apprennent que les traits de lumière ne tirent, eux, aucun orgueil de leur organisation.

    - « Comme nous », rétorquent-t-ils.

    - « Non, car nous ne pensons même pas le terme « âme » en concept individuel. Nous ne nous jugeons pas « à l’image de Dieu », ça n’a aucun sens pour nous. Vous vous moquez aujourd’hui de votre image, c’est vrai. Mais vous attachez une importance fabuleuse à votre « moi » profond auquel vous donnez l’importance de la diversité. Alors que ce moi profond n’est jamais qu’un moment donné de votre évolution. Et ce moment, cette étape, vous l’avez fixée définitivement. Vous ne concevez pas la mort comme une fin du « moi je » puisque celui-ci doit se perpétuer « au-delà » de la mort. C’est terrible car vous y avez réussi ! »

    Les astronautes sont abasourdis. La révélation est fantastique, perçue d’une façon qui conforte les Wipis dans leur crainte : le fait d’apprendre qu’ils ont eux-mêmes généré leur au-delà ne terrifie ni les Terriens, ni Bulli, bien au contraire. Ils sont simplement curieux de savoir comment et bien sûr fiers d’avoir vaincu le cosmos. Elisabeth perçoit cependant les craintes des traits de lumière. Elle tente de les rassurer : « n’apportons-nous pas à la matière-énergie une chose formidable, un dépassement inespéré de son « moi » global ? » Les Wipis, sans les hésitations propres aux être biologiques, sont immédiatement convaincus et curieux à leur tour de mieux connaître le phénomène. Ils expliquent la réussite animiste des humains (et humanoïdes ?) « Vous vous perpétuez, seuls dans l’Univers, de façon individuelle dans l’au-delà. Là où les autres retournent à la matière-énergie, vous subsistez en tant qu’entité repérable, une toute petite partie de votre masse qui disparaît ensuite très vite. Et dont on ne retrouve pas trace dans la matière-énergie environnante. Quand vous mourrez, nous percevons un bref moment de survie, une structure ondulatoire très proche de notre propre mort. Mais votre structure survivante se détache avec une grande clarté du phénomène de la mort. Et cette structure, comme nous venons de vous le dire, ne rejoint pas la masse, elle disparaît en tant que matière-énergie. Nous savons par ailleurs que vous –enfin, vous et tous les êtres biologiques vous ressemblant- avez créé cela progressivement. Dans l’histoire des ensembles d’individus que nous avons suivis sur longue période, il y a toujours une époque charnière : avant il n’y avait rien, après il y a le phénomène qui s’amplifie sans cesse. Et il n’y a aucun doute : les parties d’Univers qu’habitent les êtres de votre configuration perdent toutes et incontestablement la matière-énergie que vous emportez avec vous à votre mort. Nous repérons ces fuites dans les ondulations individualisées que nous percevons. Vous pourriez d’ailleurs vous-même les mesurer, multipliées par des centaines de milliards d’individus, ça commence à faire nombre ! Et vous pouvez alors comprendre notre inquiétude : car l’expansion perpétuelle de notre univers est liée à une masse donnée. En deçà, l’expansion s’arrête et l’Univers se contracte sur lui-même. Vos durées de vie sont trop courtes pour saisir vraiment la question et ses paramètres dans toute leur ampleur. Mais nous qui observons le cosmos sur des milliers d’années avec nos capteurs et notre intellect collectifs, nous ne pouvons que redouter le pire ! » « Et si la matière se cherchait ? », introduit Ahmed. « Sans schéma directeur alors, rétorquent les Wipis. Ou bien, encore plus grave, tout sauf vous serait un échec initial. La nécessité de décentraliser la volonté cosmique ? Pourquoi pas ? » Les traits de lumière acceptent tranquillement l’hypothèse. Partie intégrante du tout, ils ne songent même pas à leurs propres particularismes. Ce que veut le tout est aussi leur volonté…

    « Et si nous ne disparaissons pas mais nous transformons en quelque chose que vous ne pouvez pas encore ou à jamais détecter ? Dans nos religions antiques, nous disions d’ailleurs qu’à l’origine de tout était le verbe, la pensée… » Les Wipis y ont bien songé mais d’une part la pensée à une masse et une énergie et, d’autre part, leurs mesures du vide sont très sophistiquées. Ne sont-ils pas capables de créer des trous noirs ?! Ils affectent une très faible probabilité à cette nouvelle hypothèse. Et constatent que, pour l’instant, la discussion n’avance plus. Les Terriens ne peuvent plus leur apporter grand-chose en la matière. Aussi leurs proposent-ils de se quitter. L’équipage n’est bien entendu pas d’accord, ils ont encore beaucoup de choses à comprendre. A commencer par le fait que, dès qu’ils expriment un désir, les Wipis –ils se sont pliés aux habitudes des Terriens et se sont donnés ce nom dès la première prise de contact- comblent le souhait exprimé.

    Les traits de lumière suivent, là encore, le souhait des Terriens. Ils restent branchés plus d’une semaine terrestre durant, comblant au fur et à mesure les déperditions d’énergie de la mini-étoile. Les révélations qu’ils font vont continuer à stupéfier les astronautes tellement elles sont aux antipodes de leurs croyances. Ainsi en est-il de ce qu’ils annoncent sur la structure de l’Univers : des vibrations, de simples vibrations dont les inter relations créent les différenciations matérialisées. L’Univers n’est qu’un faux semblant, un vide excité au sein duquel des lois physiques en trompe-l’œil se sont progressivement élaborées. Il y a donc au moins deux niveaux de physiques de l’espace, l’un inaccessible aux créations issues des vibrations, l’autre apparemment universel pour ces créations. « Le vide est consistant, disent les Wipis, c’est la conséquence essentielle de nos travaux et recherches. Connaître maintenant les lois du premier niveau est une autre affaire. Il faut d’abord que nous repérions des indices suffisant du schéma directeur avant de pouvoir remonter sa filière. N’oubliez pas que nous sommes, tout comme vous, faits de matière-énergie : il nous est plus que difficile de concevoir un stade antérieur à cet élément de base »

    Le concept des vibrations a fait réfléchir les Terriens, leur a amené une ébauche d’explication de leur au-delà artificiel. Peut-être retournent-t-ils, individualisés –du moins au départ, quand ils meurent- au stade vibratoire ? « Nous accumulons du « moi » dans le néant », résume Bulli. La pensée à l’état pure, déliée de toute contrainte matérielle, se formant progressivement, par addition des pensées individuelles. Et, dans ce cas, les créatures biologiques pourraient ne pas être les seules à apporter leur lot à la pensée suprême, à l’univers accédant à sa propre connaissance. La différence entre les êtres biologiques et les Wipis et assimilés venant du fait que les premiers doivent passer préalablement à un état ondulatoire, donc matériellement repérable au moment du passage. Quant aux seconds, traits d’ondes dès l’origine, ils disparaîtraient aussitôt détruits structurellement.

    Car ils meurent, les Wipis. Ils vieillissent d’abord, par effritement de leur cohésion. Et, un beau jour, ils s’anéantissent, ils n’existent plus. Ils se reproduisent aussi, artificiellement, dans le vide, en utilisant des techniques corpusculaires assez proches de celle du transformateur terrien. Ils ont même élaboré un hasard, une suite compliquée de calculs qui leur permet de savoir que telle rencontre précise doit déboucher sur la création d’un petit rayon. « Ce hasard, disent-ils, est indispensable si nous ne voulons pas nous figer. Toute notre évolution –les Terriens n’en ont pas très bien saisi les mécanismes-est le fruit du hasard. Nos essais de rationalisation nous ont tous conduit dans une impasse. Nous avons même dû faire appel à la mixité pour nous en sortir, nous mélanger à des formes de vie proches de la nôtre sans être tout-à-fait pareilles. Ainsi et au départ n’avions-nous pas de matière du tout, uniquement de l’énergie sous forme ondulatoire. Aujourd’hui, nous sommes faits d’ondes, certes, mais possédons des composants proches de la matière : noyaux atomiques, quarks, etc. Et cela nous a apporté des possibilités de pensée et d’action très supérieures à celles que nous avions d’origine »

    Les Terriens ont également appris comment pensent les Wipis, un système relativement simple de mémorisation ondulatoire, leurs particules de base conservant l’inertie des chocs reçus de l’extérieur. Ils doivent d’ailleurs continuellement entretenir ces inerties pour conserver leur mémoire sur longue période. Ils n’ont pas de vie sociale au sens stricte du terme, chacun d’eux étant interchangeable. Quant à leur manière de communiquer, elle est évidente : ils ne voient pas les constructions biologiques et matérielles, ils les perçoivent au travers de leur configuration corpusculaire et ondulatoire. L’expérience aidant, ils ont établi des typologies, des classements, ils ont pu étudier leurs caractéristiques  et arriver progressivement à travailler la matière de l’extérieur, exactement le contraire du processus terrien : du plus petit au plus gros. D’où bien sûr la nécessité de converser en état corpusculaire…

    Le cas du désir comblé, enfin, est tout-à-fait logique avec leur philosophie et leur vision très interne des choses. D’une part, ils n’ont aucune idée de ce que peut être une « science sociale ». Un désir, pour eux, est une succession de mouvements corpusculaires qui appellent une intervention externe. Comme un pont métallique qui se démantibulerait à un endroit précis appelle la mise en place de soudures et de boulons à cet endroit. Ensuite, ils ne font pas de différence entre les différentes configurations de la matière-énergie : ils peuvent faire quelque chose ou ils ne peuvent pas, un point c’est tout. Une fois qu’ils l’ont fait, s’ils l’ont pu, ils s’en vont. Quand, bref, tout est normal, qu’eux-mêmes n’ont plus d’intérêt scientifique à la chose, ma foi, pourquoi rester ? En ce qui concerne enfin leur « mise à disposition », elle résulte du même phénomène qui fait qu’un jet d’eau mouille la terre : il ne peut pas faire autrement. C’est la traduction du meuble qui est en cause ici, la phrase ne devant pas être « ce que vous désirez, vous l’aurez », mais plutôt quelque chose du genre « attention, nous passons » Le reste, les « Wellcome » et les interventions de microphysique, ne sont que des conséquences. Par exemple, ils ont perçu la détresse de Fatimatou dans la supernova et maintenu en conséquence les équilibres corpusculaires de la  mini étoile soumise à des agressions phénoménales. Puis ils ont perçu la quête d’eux-mêmes des astronautes. D’où les mots formés au laser autour de la nef, ne pouvant en effet communiquer autrement avec l’équipage après rematérialisation du vaisseau. En fait, la question des Terriens était mal posée : ils n’auraient pas dû demander pourquoi ils se sont mis aux petits soins pour les Terriens ; c’est « pourquoi ils ne l’ont pas fait ?» s’ils ne l’avaient pas fait.

    Les Wipis sont partis comme ils sont venus, d’un coup. Cette fois-ci, l’équipage a compris : pourquoi seraient-ils restés ? On ne noue pas de relations durables avec de telles entités. C’est impossible comme il est impossible de communiquer durablement avec le vent. Les Wipis ne sont pas une forme plus évoluée de civilisation, ils ne sont pas une civilisation. C’est autre chose, tout bêtement, que l’équipage d’Ulysse a eu la chance de rencontrer. Leur technologie n’est pas technologie, sinon quand reprise par les humains. Là aussi il s’agit d’autre chose, du choc conscient de particules élémentaires, de plus en plus conscient d’ailleurs comme l’ont expliqué les Wipis. Aucune technique, aucun auxiliaire mécanique, même quand ils ont utilisé le meuble. Ils voient les choses de l’intérieur, ce qui fait apparaître comme prouesse ce qui n’est à leurs yeux que séries de réactions corpusculaires contrôlées.

    « La différence entre eux et un cerveau artificiel, Elisabeth dixit, c’est…la vie », résumant sans le savoir le problème actuel des Wipis, leur quête du schéma directeur cosmique. Ils savent, eux, que cette vie est l’un des stades essentiels de l’évolution de l’Univers, derrière son avènement se cachant sans doute ce qu’ils recherchent. Peut-être auront-ils la chance de la voir naître, cette vis primordiale, dans les créatures imaginées par les Terriens ?

    Ulysse, à la fois hideux et majestueux, s’enfonce dans la nuit, forme sombre sur fond sombre, seulement discernable par d’éventuels détecteurs étrangers. L’espace traversé est quasiment intergalactique, entre deux bras de la Voie Lactée, sans le fourmillement d’étoiles qui se reflète habituellement sur la carlingue. Mais les Terriens ont définitivement oublié la peur…


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    Chapitre I : Bulli

     

    Pauvre Bulli ! Les informations qu’il a reçu du meuble lui ont montré à quel point les étrangers les dominaient et l’énormité du gouffre qui séparait leurs civilisations. Sur l’euthanasie par exemple, il croyait être en avance, c’est-à-dire opposé quand la nécessité ne s’en faisait pas sentir. La logique de la vie lui échappant, il n’avait pas le droit d’y attenter de quelque façon que ce soit, un point c’est tout. Sauf pour sauvegarder la dignité de cette vie et lui éviter la souffrance. Et voilà qu’il rencontre des êtres qui dominent la matière à un point inimaginable et pour qui son raisonnement est « simpliste » : à la fin de leur vie, c’est-à-dire quand ils n’éprouvent plus l’envie de continuer à vivre, ils demandent à être « transformés » -c’est le terme qu’ils ont utilisé- en amas de particules régis par des lois incroyables et à buts strictement utilitaires. Ils veulent servir l’entité qui est à l’origine de la vie au-delà de leur mort, disent-ils. Pour eux, c’est normal. « Normal ! » En fait, ils jouent avec la Création sous couvert de la servir ! Et puis ils ont bon dos : eux, ils vivent plusieurs fois sa propre durée de vie, le tout sans aucun inconvénient physique du type maladie. Alors, vouloir être « transformés » quand ils en ont assez de vivre, c’est carrément hypocrite… « Ce sont des Barbares ! » pense-t-il même un moment.

    Et puis, de l’autre côté, ils songent à sa façon à lui et à ses compatriotes de s’alimenter : eux respectent toutes les formes de vie, ils s’interrogent même sur la vie possible des roches qui leur servent de réservoirs à particules… « Ils ont comme nous conscience du divin », se dit-il. « Mais de manière tellement différente… » Bulli s’interroge mais ne voit absolument pas ce que sa civilisation peut apporter à ces étrangers. Leur arrivée ressemble à la fois trop et pas assez à celles des vieilles nations développées de son monde débarquant pour la première fois sur les côtes de nouveaux continents habités par des gens moins évolués. « Il faudra des siècles avant qu’un éventuel courant d’échanges s’équilibre. Si nos sociétés survivent au dit courant d’échanges », se lamente-t-il.

    Bulli veut fuir tandis que l’équipage observe les méandres de ses pensées sur le meuble. Ahmed, Fatimatou, Ricardo, Jonathan, Tien San, Elisabeth, tous les astronautes présents sont atterrés. C’est l’échec… Bulli voit ce sentiment d’échec dans le meuble et se sent coupable. En plus ! Paradoxalement, son sentiment de culpabilité redonne espoir à l’équipage. L’idée de rechercher un dénominateur commun germe à toute vitesse, la tolérance reprend ses droits. L’autochtone en est comme envahi. Avec la fougue de son jeune peuple, il songe aux applications possibles, suppute des terrains d’entente, des échanges immédiatement réalisables. Ulysse et ses occupants apprennent bien plus de choses sur le monde de Bulli en une conférence qu’au cours de toutes les conversations qui l’ont précédée. L’affairisme de leur invité les fait pénétrer dans les arcanes économiques, sociaux et politiques de la planète. Ils découvrent les pratiques et les tendances derrière l’institutionnel. Et, ce faisant, ils découvrent aussi que l’évolution n’est pas la même partout. Fatimatou exprime l’hypothèse que la matière pensante de l’Univers, en définitive, peut avoir un certain déterminisme. Elle prend l’exemple de la sexualité des compatriotes de Bulli : ils ont très tôt, plus tôt que les Terriens, opté pour le maintien strict de cet instinct primaire dans son cadre d’aide à la reproduction. Tout l’apparat, notamment vestimentaire, qui accompagne d’ordinaire son expression s’est trouvé de ce fait stoppé net dans son évolution. L’art, de la même manière, a évolué très différemment de son répondant terrien. La technologie, autre conséquence, a progressé très vite et les réalisations actuelles rivalisent dans certains domaines avec ce que peuvent accomplir les astronautes.

    Le meuble pose une question, ramenant les astronautes à leur mission première : la maîtrise sexuelle précoce des habitants de cette planète peut-elle être corrélée à la présence de deux étoiles dans le système ? La question vient d’Ahmed, sans doute travaillé par la sensualité que Fatimatou a éveillée en lui. Ulysse enregistre le nouvel axe de recherche, totalement incompris par Bulli. Mais la reprise d’une discussion positive avec les étrangers l’a revigoré. Il les trouve à nouveau et plutôt sympathiques et moins arrogants qu’au début. Un concert de négations offusquées répond tout aussitôt à cette pensée. Dans la cacophonie qui s’instaure, il comprend quelques bouts de phrases du type « philosophie des liaisons corpusculaires », « modestie devant l’immensité », « relativité des évolutions »… L’autochtone rit alors comme un gosse. Et le meuble ne peut pas traduire cette expression très libérée du cerveau…

    Ahmed a saisi, lui, l’importance de la chose. Si le meuble n’arrive pas à transmettre la pensée de Bulli qui, à ses côtés, vient d’émettre des bruits de gorges, un grand sourire affiché sur sa face, c’est que cette pensée n’est pas présente dans la mémoire pourtant abyssale de la machine. Il faut en avoir le cœur net, tout les explorateurs sont priés de retourner sur la planète afin d’observer d’autres manifestation de cette curieuse « pensée ». Bulli est très embêté car il ne sait pas comment expliquer le rire à ces savantissimes Aliens. Il n’y a rien de scientifique et même de raisonnable ici, sinon quelques réactions électrochimiques brutales dans ses neurones. Ca se déclenche, certes, à partir de faits précis, mais la déconnection cérébrale est inexplicable en l’état de ses connaissances. Il apparenterait bien le rire au sommeil, une sorte de repos de l’esprit, mais le rêve est absent du rire. On rit et c’est bon de rire, point ! Il rit à nouveau à la vision de cette équipe de cerveaux incapables de rire et penchés scientifiquement sur le phénomène. Bulli est content, très content : il perçoit différemment les différences de civilisation, il a moins peur de la confrontation.

    « Finalement, commente-t-il, vos technologies ultra sophistiquées demandaient beaucoup de sérieux et vous n’avez pas été capables de maîtriser le dit sérieux »

    -« Il nous arrive de nous amuser », rétorquent les astronautes ;

    -« Oui, cérébralement… » ;

    -« Quelle différence ? » ;

    - « C’est comme la vie face au travail. Vous, vous ne vivez pas, vous pensez. Tenez, avez-vous connu quelque chose comme la danse, l’alcool, la bagarre ? »

    -« Des instincts primaires. Il y a des siècles que nous en sommes débarrassés » ;

    - « Et bien nous, on les maîtrise, ces instincts. Tout comme nous avons maîtrisé notre sexualité : on sait les utiliser tout en en empêchant les excès sociaux. Vous, vous me paraissez tout bêtement les avoir refoulé ! »

    Tête des membres de l’équipage ! Un retour au meuble est nécessaire à ce stade de ce qu’il faut bien nommer « échanges culturels » La Terre est mise à contribution. Suggestion est faite aux cosmonautes de se mêler plus étroitement à la population locale et d’essayer de ressentir physiquement ce que leur civilisation n’est même plus capable de comprendre. Des traces de ces phénomènes ont en effet été retrouvées et la Terre sait aujourd’hui que le débat fut posé en d’autres temps sur son sol. Evacué par la vitesse de l’évolution d’alors, il ressurgit aujourd’hui cérébralement. Oui, « cérébralement » !

    Sur Terre d’ailleurs, le problème se répand à toute allure. La mission d’Ulysse prend un relief incroyable. « Des images, toujours plus d’images », réclame-t-on, comme pour se sentir massivement sur les lieux. Avec les techniques terriennes de communication, la dialectique s’opère quasiment en temps réel. Et les associations à regroupement physique connaisse un regain sans précédant. L’on y tente de singer collectivement le rire de Bulli. Lequel apprend la chose par le meuble et s’esclaffe à tout bout de champs, jusqu’à en pleurer. Il est maintenant pressé de montrer les étrangers à son monde et à ses peuples, comme s’il était investi,  lui, de la mission de mettre en contact les deux civilisations. Il lui semble aussi que, tout compte fait, son monde a pas mal de choses à apprendre à l’autre.

    ***

    C’est Fatimatou qui accompagne Bulli, ainsi en a décidé la conférence. Laquelle a éliminé l’idée d’une arrivée officielle en navette au beau milieu d’une grande ville : c’eut été recréer les conditions d’un rejet tel qu’il a été expérimenté au début avec Bulli. Une préparation est indispensable… De même le meuble a-t-il rejeté la généralisation de la technique utilisée avec Bulli, soit le passage avec le meuble : trop de temps. Et comme les Terriens ne ressemblent pas exactement aux « Bulliens » (nom que les premiers donnent pour l’instant aux compatriotes de l’autochtone), ça donnera plus de poids aux dires de leur ami. Les officiels contactés seront ensuite conviés à un court voyage jusqu’à Ulysse.

    Ils partent à pieds, la navette les ayant laissé aux abords de la ville choisie par Bulli, une métropole économique très importante (il n’y pas de capitale politique sur ce monde résolument commerçant) Bulli a pris résolument le bras de Fatimatou, formant ainsi un couple bizarre : Fatimatou est nettement plus grande. L’autochtone n’arrête pas de mettre en garde les étrangers, soudain soucieux de l’image de marque de sa planète auprès d’eux : « ne faites pas attention à la place apparente de nos femmes, ce n’est que le restant d’un passé  inégalitaire totalement révolu » « Nos immeubles sont encore horizontaux, c’est moins cher que vos bidules souterrains » « Nous avons toujours des voitures individuelles. D’ailleurs ça fait partie de ce que nous pouvons peut-être vous réapprendre » « Quant à nos policiers, on en a de moins en moins besoin, ils ont une fonction surtout préventive » Etc., etc. Les deux Terriens écoutent sans répondre, assez émus dans le fond de leur prochaine rencontre publique avec les Bulliens.

    Bulli, mystérieux, sort une petite boîte des sa poche et se met à pianoter. Les astronautes sourient : ils savent que l’autochtone vient de commander un moyen de transport, d’une manière archaïque. Leur « boîte » à eux, directement reliée au meuble, est autrement performante ! Un module de transport apparaît, venant de la ville. Un peu abîmé ici et là malgré son automatisme visiblement intégral : il n’y a pas de chauffeur… Bulli en est contrarié. Il faudra qu’il leur dise, aux officiels : l’image de marque, alors ! Ils s’engouffrent dans le petit véhicule, Bulli enfonce quelques touches sur le tableau de bord et le module repart en changeant simplement de sens. Fatimatou interroge : « pourquoi ne change-t-il pas non plus de côté de circulation » Bulli rayonne : « parce que notre contrôle informatique de la circulation permet l’anarchie et qu’il n’y a aucune raison de se priver de cette anarchie à bon marché. Tu vas voir, c’est plutôt marrant ! » De fait, les Terriens doivent très vite s’accrocher à leur siège en retenant leur souffle. Complètement dingue ! Il y a des voitures dans tous les sens, les collisions étant évitées au dernier moment par de brusques détours suivis d’accélérations foudroyantes. Dément ! Comme à son habitude, Bulli ouvre des paris : « mille crapos qu’on passe à droite…gagné ! Tiens, cette fois, un million de crapos qu’on évite le bouchon en passant par la ruelle de gauche… Merde, il prend le bouchon ! Saloperie d’informatique ! » Fatimatou rigole…et s’arrête subitement : elle sait donc rire ! Elle se concentre alors sur le jeu, oublie l’importance de sa mission, répond à Bulli du tac au tac.

    « Attention, lui dit Bulli au bout d’un moment, l’ordinateur de bord signale que tu m’es actuellement redevable de 2 millions et demi de crapos. Tu les as ? » Et il rigole encore plus. Fatimatou rétorque, très amusée : « tu acceptes les paiements en nature ? » Bulli ne rit plus : il vient d’entendre une énorme incongruité de la part d’un être « supérieur ». Il est très gêné et ça se voit. La Terrienne se souvient que les Bulliens ont réellement maîtrisé leurs instincts. Le sexe n’a plus cours chez eux. Elle s’excuse mais le charme est rompu. Alors lui apparaît la vraie différence entre les deux mondes : les Terriens ont maîtrisé leurs sens par la technologie. Ce n’est pas de maîtrise d’ailleurs dont il faut parler mais de dépassement : ils ont occulté une partie de l’évolution, oublié le problème en apprenant les particules élémentaires. Ce, tandis que les Bulliens évoluent à la fois plus vite et mieux. Oui, plus vite car, selon le meuble, la durée de leur évolution depuis leur apparition en tant qu’êtres conscients sur leur monde, est très courte. Et mieux, en juge Fatimatou aux instincts primaires qu’elle ressent dans son corps physique quand elle sort de sa nébulosité cérébrale, voire corpusculaire : elle doit être une primate dans bien des domaines pour les Bulliens ! Quelle chance, finalement, que cette rencontre cosmique…

    Fatimatou a eu la bonne idée de toucher sa boîte. Ainsi l’équipage entier puis la Terre avec un petit temps de retard, ont pu profiter de l’incident. Elle sent les réponses venir vite, l’avidité d’en savoir plus, l’esprit scientifique qui, là encore, prédomine. Et pourtant, il n’a rien de scientifique, le problème ! Le meuble n’arrive pas à traduire son intuition, trop peu élaborée. Le module ralentit sa course, ils arrivent à la destination choisie par Bulli. « On a quand même quelques chose à leur apprendre, se dit Fatimatou : ils ne connaissent visiblement pas le système des décision collectives synthétiques » L’habitacle s’ouvre avec un léger bruit d’usure qui heurte quelque peu les cosmonautes. Mais leur sortie du véhicule ne passe pas inaperçue. Les regards des passants sont carrément insistants, la foule ralentit collectivement à leur vision. Bulli essaye de précipiter le mouvement, accélère le pas vers la porte monumentale de l’immeuble. Bulli panique un peu, ils ne sont pas encore tirés d’affaire, il reste l’immense hall de l’immeuble à traverser avant d’arriver à la réception automatisée. Mais il a tort : ses compatriotes sont simplement curieux. Ils regardent, s’attardent un peu puis reprennent leur chemin. « C’est du cinéma », ce sont des originaux », « qu’est-ce que c’est » sont les réactions moyennes des passants. Les trois amis traversent donc le hall sans difficultés et arrive à la réception. Pianotage puis réponse : le correspondant de Bulli est bien présent et les attend. Ils prennent l’ascenseur où ils retrouvent une atmosphère moins stressante. Ils gagnent la porte de l’office recherché : l’antenne locale du programme planétaire d’entente entre les peuples, l’un des principaux organismes de décision en matière de relations intercontinentales. Nouveau pianotage et ils pénètrent dans une sorte de salle d’attente couvertes de guichets (automatisés) et de pancartes. Bulli repère le guichet qu’il pense le plus approprié à son cas : « Incidents relationnels » En théorie, ce guichet est un sésame tant le racisme est combattu aujourd’hui. Toute plainte est traitée prioritairement et à grands renforts de moyens. Aussi l’utilisation du guichet est-elle limitée, les Bulliens n’osant pas réveiller le monstre administratif pour des bagatelles. Bulli programme « racisme anti féministe » Immédiatement, il est convoqué porte 12. Laquelle s’est ouverte automatiquement. Bulli et les deux Terriens passent la porte en question. Un sas suit, équipé d’un téléviseur. L’écran est allumé et une femme leur sourit : « n’ayez pas peur, votre cas nous intéresse quel qu’il soit. Pouvez-vous rapidement nous le résumer ? » Les Terriens comprennent le langage de la femme. Il s’agit donc du dialecte de Bulli et la machinerie administrative l’a déduit des pianotages de Bulli. « Evolué », concluent-ils. Entre temps, Bulli s’est lancé dans une explication compliquée d’où il ressort qu’il n’a utilisé le guichet que pour avoir un contact pas aisé à trouver. Le visage de la femme s’est fermé et elle leur demande fermement de brancher la caméra du sas. Bulli appuie sur le bouton et a la satisfaction de voir de la surprise apparaître sur le visage télévisé. « Entrez » dit le visage…

    Lorsqu’ils pénètrent dans son bureau, elle n’est plus seule : tous ses écrans sont allumés et des visages graves d’hommes et de femmes y sont visibles, attentifs. « Vous représentez les visiteurs de l’espace, c’est ça ? » Les Terrien n’en reviennent pas : « comment... ? » « Nous avons détecté votre vaisseau » Ils ont donc des lueurs sur les liaisons corpusculaires. Ils réalisent brusquement que Bulli n’est qu’un petit personnage dans ce monde, pas forcément au courant de tout ce qui s’y passe. Et leur habitude de tout partager les a trompé. « Bon µDieu ! » s’exclame Ahmed. La femme sourit : « notre compatriote n’était pas forcément votre meilleur contact » Bulli se sent petit, tout petit… « Quoi qu’il en soit, nous n’espérions pas vous voir. Vous n’êtes pas les premiers mais jamais jusqu’à ce jour… » Sa voix se brise, l’émotion… Elle se lève et marche vers les Terriens. Fatimatou lui ouvre les bras et le premier contact officiel entre extra-Bulliens et Bulliens se fait, la femme pleurant toutes les larmes de son corps, le haut de sa tête à hauteur du bas de la poitrine de la Terrienne. « Merci, merci..  »

    Les visages des écrans ont disparu. On entend des courses dans les couloirs. Bientôt le bureau est plein à craquer, des fonctionnaires qui sont venus voir, toucher, communier. Les Terriens eux aussi sont émus, ils serrent des mains, opinent bêtement de la tête. Et pleurent, oui, pleurent. Surtout après avoir ingurgité le contenu des verres qu’on leur a tendus, un liquide inconnu et chaud. Ils boivent et pleurent, reboivent et repleurent. La communication se passe de mot…et de meuble ! Peu à peu l’émotion se retire et les premières questions fusent, sur l’origine des Terriens, sur ce qu’ils ont vu dans le cosmos, sur leur technologie… Mais les entretiens sérieux suivront plus tard, après que les officiels des quatre coins de la planète soient arrivés. Entre temps, les astronautes avaient amené leur navette en plein centre ville, s’étaient montrés en nombre : c’était l’attraction évidente, les Bulliens devaient faire la queue des heures durant pour apercevoir l’engin spatial.

    Les problèmes sont venus petit à petit. Imperceptiblement, des oppositions d’abord isolées ont vu le jour : « on les vaut bien, ces vedettes ! » « Ce n’est pas parce qu’ils ont une technologie supérieure que… » « C’est toujours la même chose, nous on fait la queue et eux, nos huiles, se pavanent avec les étrangers ! » Tout cela, toutefois, ne fut rien comparé à la réaction des Bulliens quand ils apprirent, justement, que les étrangers les avaient baptisés de ce nom. Bulli avait bien prévenu les Terriens du risque mais il n’y avait en fait pas d’autres solutions. Car tous les habitants de la planète ne l’appelaient pas du même nom, séquelle des antagonismes passés conservée par respect des identités culturelles. Pour les uns, la planète s’appelait « Carma » et ses habitants, des « Carmiens » ; pour d’autres, c’est « Glossel », abréviation d’une idée philosophique ; Etc. : les astronautes recensèrent ainsi plus d’une cinquantaine d’appellations différentes, l’absence de contacts cosmiques n’ayant jusqu’à présent posé aucun problème aux Bulliens. D’où l’unique ressource pour l’équipage d’Ulysse de conserver l’appellation née du hasard de leur rencontre avec Riss Bulli. Ce faisant, l’appellation réveilla de vieux antagonismes dont le seul dénominateur commun était l’hostilité envers les étrangers…

    Un temps, ces oppositions sont restées inorganisées et donc marginales. Puis, régression certaines sur cette planète, le terrain ainsi préparé a ouvert la voie à des ambitions. Des leaders sont apparus, tenant des discours publics simplificateurs et efficaces. Une dialectique s’est mise en marge et, au bout de quelques mois, les astronautes durent se poser la question du départ. Pour aller où ? Car la Terre maintient son instruction de ne pas quitter le système. De plus, le mal, si mal il y a, est fait : il faudra des décennies pour que les plaies bulliennes générées par la mission terrienne, se cicatrisent. L’équipage est dans l’expectative, tout comme la Terre. L’expérience était conçue pour apprendre des choses de la civilisation bullienne et voilà que la méfiance semble l’emporter sur les velléités de communication stellaire. Jusqu’à présent, les Terriens n’avaient eu à faire qu’à des sociétés de même niveau que la leur ou bien à des niveaux très inférieurs et dans lesquels ils n’étaient intervenus que cachés. Le coup de tête d’Ahmed a, en fait, révolutionné la Terre qui a accepté des prises de risques toujours refusées auparavant. Le hasard et la nécessité…

    Ahmed demande à tous les astronautes de rejoindre la navette : ils se sont mis d’accord pour rejoindre Ulysse et attendre que les Bulliens aient arrêté eux-mêmes une décision à propos de leur séjour. Mais le meuble n’a pu que négliger la position trop opposée de Fatimatou, trop avancée dans ses recherches pratiques d’insouciance pour s’extraire de bon cœur du monde de Bully. C’est la première fois, de mémoire d’humains, qu’un des leurs joue à contre cœur le jeu du meuble. Sa décision, ou plutôt son offre de décision, est tellement synthétique qu’en principe tout le monde s’y retrouve. Le refus catégorique de Fatimatou produit donc un hiatus de taille : le meuble a enregistré ce qui ressemble fort à une contrainte imposée par lui à un Terrien branché. Même les Bulliens ne comprennent pas : pour eux, se plier à la règle est la norme, un principe de vie qu’ils considèrent comme évolué. Comment pourraient-ils comprendre que les Terriens, eux, ne se plient plus à aucune règle depuis des siècles, la synthèse ayant surmonté les antagonismes et le besoin de règles. Résignée, Fatimatou rejoint les autres. Un passage au meuble lui apprendra que sa réaction anachronique fut aussi celle de plusieurs de ses collègues, minoritaires certes mais au nombre non négligeable. Exactement comme une forte minorité de Terriens lui donneront raison.

    Ahmed en est complètement chamboulé : régression chez les Bulliens, régression chez les Terriens, la situation dont il est, il s’en souvient plus que parfaitement, à l’origine lui échappe. Le poids du « chef » se profile et cette vision lui donne la nausée. Des images dantesques de tribus sauvages passent par sa tête ainsi que des caricatures de chefs terriens historiques, bardés de symboles infantiles de pouvoir. Il faut qu’ils se reprennent ! Combien paraissent éloignées sur ce plan les préoccupations des officiels bulliens. Jamais le fossé des civilisations n’était paru aussi grand : pour les Bulliens, le problème n’est pas celui de la régression, ils sont d’un optimisme à tous crins. Leur préoccupation essentielle est de circonscrire l’opposition naissante et de le faire en douceur : leur monde n’en est plus, tout de même, au totalitarisme même s’ils n’en sont pas encore à la synthèse sans chef des Terriens. Ils demandent donc à ces derniers de se prêter à une politique de petits pas devant permettre de faire admettre à l’avance par la population ce que ne manqueront pas de dénoncer les opposants. En somme, ils souhaitent miner leur terrain de progression.  « Du bon sens », dit Elisabeth qui a conservé son sang froid tout au long de l’épisode. « Notre erreur n’est pas d’être entrés en contact mais de l’avoir fait trop brutalement » De culture francophone, elle se souvient de l’allégorie vieille comme le monde du petit prince et du renard : les petits pas, le « B A ba » de la communication et du respect d’autrui. « Expérimentés, finalement, ces Bulliens ! »

    Ahmed est moins serein. La main sur sa boîte, il sait que le ferment de la régression a déjà contaminé la Terre. Leur système de relations est trop évolué, chacun sait ce qui se passe à quelques minutes près.

    Une, deux, trois, dix, vingt, les rencontres officielles se multiplient, les Bulliens évitant tout dérapage potentiellement conflictuel. Ils tiennent autant à leurs extra-bulliens qu’à la tranquillité de leur monde. Des gens habiles et tenaces, cachant leurs angoisses. Ahmed n’a plus pour lui que le soutien du meuble : on ne passe pas aisément d’une synthèse à son contraire. La machine est logique, désespéramment logique. La Terre, de plus, a cessé d’intervenir, elle laisse l’expérience se poursuivre de façon autonome. Elle sait déjà que la question de régression ne doit pas être posée en ces termes mais carrément  inversée. La poursuite de l’évolution terrienne, ont conclu les milliards de Terriens connectés entre eux, a besoin d’apports extérieurs. Et tandis que l’initiateur premier doute, ils ont enfourché son idée bien au-delà des espérances des cosmonautes.

    Ahmed lâche à peu près au même moment que le meuble. Lui aussi se soumet maintenant à une règle commune, devenue celle de la majorité de l’équipage. Quel mot dur, en plus, que ce terme de « majorité », ce barbarisme des temps oubliés. Mais il se souvient aussi que Fatimatou a tenté d’expliquer aux Bulliens l’idée de synthèse progressive. N’est-ce pas cela qu’ils recherchent en fin de compte, cet équilibre des échanges ? Et ne sont-ils pas simplement en train de vivre le dur accouchement du progrès ? Et, finalement, le processus n’a-t-il pas été extrêmement rapide ? Ceux de la Terre en tous cas ne peuvent pas ne pas être frappés par la vitesse de l’enchaînement dialectique : ils la voient avec le recul de l’Univers… Le meneur du meuble se surprend à devenir plus partisan de la majorité que cette majorité elle-même ! Il perçoit la pensée synthétisée de l’équipage, déjà arrivée au stade de la contrepartie au lieu de l’équilibre originel. Car il ne peut y avoir d’équilibre absolu dans la relation qu’ils ont entamée avec les Bulliens. Ce qu’ils leur donneront sera plus déstabilisateur que ce qu’ils recevront. Après tout, sur Terre, la culture bullienne produira, produit déjà des vogues qui infléchiront à la longue, sans la briser, l’évolution globale –si la Terre n’avait pas cessé d’émettre, probablement réviseraient-ils leur jugement à cet égard !- Mais qu’en sera-t-il des Bulliens ? Toute cette technologie des particules dans un monde qui n’y est pas préparé…

    Les rencontres officielles sont épuisantes. Surtout pour les Bulliens qui n’ont pas l’habitude du meuble. Les dernières ont duré de plus en plus longtemps, jusqu’à l’apothéose finale : 15 jours par doses successives de 4 heures avant de déboucher sur l’acceptation, par les cosmonautes, des propositions bulliennes. Tous marqués par la longueur des négociations, ils regagnent la navette et, de là, le cœur de la métropole. Lorsque l’engin « abullit » sur l’aire aménagée à cet effet, une foule immense l’entoure. Devant le regard ahuri des négociateurs descendant maladroitement de l’échelle de coupée, cette foule scande des slogans de soutien à l’entente bullo-terrienne. « Ca va trop vite », souffle Fatimatou à un novice, barbu d’origine slavo-maghrébine matinée d’asiate. Beaucoup trop vite en tout cas pour les officiels bulliens. Leurs « petits pas » semblent stupides face à la foule enthousiaste. Tenus visiblement informés au jour le jour de l’avancement des négociations autour du meuble –« il y a eu des fuites », songent les officiels-, les partisans du contact ont contre attaqué. Bulli le premier, vert de rage à l’idée que « ses » amis puissent être rejetés pas son monde. Judicieusement conseillé par quelques firmes intéressées, l’autochtone s’est totalement investi dans le cosmos. Avec les dirigeants des entreprises qui le cornaquent, ils ont créé une société, Bulli Interstellaire, qui ne produira dans un premier temps que du rêve, des livres, de la musique, des vidéos. Mais qui entend devenir, ce faisant, le leader incontesté des échanges commerciaux attendus.

    En fait, seule la première partie du programme devrait voir le jour. Lors des négociations il a été décidé de restreindre les échanges aux productions culturelles. De leur côté les Terriens ont promis de transférer aux Bulliens les technologies qui, sans révolutionner leur planète, pourront en accélérer l’évolution. Ce sera long d’une part car il faudra mener des études sur Terre avant de transférer des technologies. Et, d’autre part, ne seront livrés que des plans numérisés à la manière bullienne (des petites billes magnétiques) Qui plus est, par voie officielle, les gouvernants bulliens étant maîtres de leur utilisation. Les transports, réduits à presque rien, seront assurés par les Terriens qui laisseront les Bulliens trouver par eux-mêmes les secrets des voyages galactiques : ils sont déjà capables de visiter les planètes de leur système mais à des vitesses d’escargot. Leurs nefs sont toutefois superbes, parfaitement cylindriques, tout le contraire des fers à repasser terriens. La raison, sur la planète bleue, l’a emporté sur l’esthétique : les nefs ne rencontrent aucun obstacle dans le vide interstellaire et peuvent donc avoir n’importe quelle forme sans pour autant aller moins vite que des nefs aérodynamiques. Ce, tandis que leur transformation en masse corpusculaire ne s’intéresse pas à leur forme physique d’origine… De nombreux Bulliens pensent toutefois que les Terriens ont encore des problèmes de dynamique des fluides à surmonter !

    Le soutien populaire inattendu a modifié le plan originel des Bulliens : il n’est notamment plus possible de confiner les Terriens dans un immeuble de la ville. Ils vont à présent devoir participer à des cérémonies officielles, sans intervenir toutefois. Une situation embarrassante car les cosmonautes, non contents de devoir se tenir raides comme du bois des heures durant, se sentent régresser à toute allure : d’abord, ils s’apparentent à des animaux dans leurs anciens parcs zoologiques (disparus depuis longtemps sur Terre), ensuite les acclamations de la foule leur font un peu tourner la tête. Notamment Ahmed qui n’est pas encore remis de ses émotions « cheffales » toutes récentes. Et ça se sent : Bulli lui parle à présent avec précaution, presque avec respect. Fatimatou rigole –elle aime décidément ça !- comme une folle, pouffant dans son coin chaque fois qu’elle croise le regard nouvellement impérieux du « centralisateur » Eh oui ! Le pauvre Ahmed est traité de la sorte par les officiels Bulliens bien que les Terriens aient insisté sur l’aspect réellement collectif de leurs démarches. On lui donne du « Monsieur le Centralisateur » S’ils savaient en quoi consiste son rôle ! Le centralisateur du meuble n’est bien entendu pas son administrateur, il n’en n’a pas besoin. Il n’y a pas de « tours » dans les pensées qu’il capte et synthétise avec les autres. Il les prend toutes, en même temps ou au fur et à mesure qu’elles arrivent. Ils se fichent de l’ordre d’entrée, sinon quand des pensées contraires l’obligent à sophistiquer ses synthèses : là, il tient forcément compte des discussions. Parfois même, quand celles-ci n’aboutissent pas, il va chercher dans l’inconscient des gens connectés, en le leur disant et en leur donnant alors la clé de leur pensée consciente. C’est une machine d’une extrême complexité et qui a été conçu tant pour se connecter avec autant de milliards de personnes que nécessaire, sa puissance de calcul est effarante, que pour se passer de toute tentative de manipulation externe.  Bref, le centralisateur est le porteur des messages synthétisés et il doit donc toujours être connecté. C’est une corvée, en fait, qui est refilée à tour de rôle à tous les membres de l’équipage. Lequel, présentement observe avec une attention toute scientifique le nouveau comportement d’Ahmed et des quelques autres collègues qui se sont laissés prendre par le même phénomène.

    Mais Ahmed et ces quelques collègues, jeunes pour la plupart, ne peuvent s’empêcher de trouver le rôle plaisant et sont donc agacés par la réaction des autres. La Terre suit leur évolution sans problème puisque Ahmed a toujours la main sur sa boîte le reliant au meuble d’Ulysse. Et sur Terre, les réactions ne sont pas tristes non plus : ce n’est pas encore le rire, mais les sourires se multiplient à une vitesse géométrique ! La Terre n’a d’ailleurs pas peur de ces déviations. Si elle a finalement accepté les risques d’une rencontre avec les Bulliens, c’est qu’elle a vérifié préalablement que le nombre des Terriens empêchait tout caractère durable de telles déviations. Ahmed peut encore se croire quelques temps l’individu dominant d’Ulysse mais des milliards d’êtres humains habitués à ne pas avoir de chefs depuis des siècles ne changeront jamais une telle habitude ! Le seul risque, finalement, est qu’Ahmed devienne fou et, là encore, il s’agit d’une risque bien faible : la maîtrise terrienne des microparticules permet de tout guérir, la folie incluse. Entretemps, la Terre aura réappris à rire…

    Les Bulliens sont aux antipodes de ces préoccupations : ils ne réfléchissent pas aux conséquences sociologiques de l’intrusion terrienne, sinon quelques rarissimes statisticiens à qui il a été demandé de relever les anomalies de comportements. La contrainte par persuasion et les réglementations existent encore chez eux et le rapport de force entre la majorité favorable aux Terriens et la minorité hostile aux « Aliens » est tel que seul le long terme est éventuellement problématique. D’ici là, se disent les officiels, d’autres événements seront survenus, modifiant les données de cette opposition. Une chose toutefois les chiffonne : un groupe de philosophes négativistes est en voie de formation, proclamant que l’Univers n’est pas « bon », qu’il se contente « d’être » et que le progrès est toujours relatif. Leur propre évolution ne s’est elle pas faite au détriment de compatriotes jadis portés aux nues par les masses populaires et qui ont souffert des atteintes répétées à l’élitisme ? L’investissement individuel et individualiste, écrasé par ce progrès, est-il un exemple de « bien » ou doit-on au contraire, considérer cette évolution comme un mal relatif ? Ils ne demandent pas un retour en arrière, certes, mais leur philosophie est porteuse en germe d’une grave déviation de la ligne politique jusque là acceptée sans restriction par l’ensemble des Bulliens. Et les Terriens, avec leur bizarre collectivisme synthétique, peuvent très bien servir de détonateur à ce qu’il faudrait bien appeler une « bombe sociologique ». Tout cela reste très abstrait pour l’instant, l’élitisme n’étant pas encore mort sur Bulli et cette réalité immédiate suffit  à calmer les ardeurs potentielles du « dessus du panier » Qu’en sera-t-il demain ?

    Les Bulliens ont donc demandé aux Terriens d’examiner  la question à la lumière du recul historique qu’ils ont. La Terre a levé, pour cette seule affaire, son embargo relationnel en répondant assez vite que si la logique des évolutions de masse n’était pas respectée, le problème ne serait pas seulement Bullien mais Cosmique. Phrase un peu menaçante que les officiels s’empressèrent de cacher soigneusement : une animosité contre la Terre pouvait en sortir, rajoutant de l’eau au moulin des négativistes.

    ***

    Au terme de la politique modifiée des petits pas, les astronautes font partie du paysage bullien. Il y a eu les cérémonies officielles, puis des discours, puis des séries d’invitations moins pompeuses, plus proches de la vie quotidienne des Bulliens et, au final, des interventions spectaculaires de la technologie terrienne résolvant des problèmes jusque là inextricables. Maintenant commence vraiment la musique terrienne, c’est-à-dire la présentation grand public de ses particularismes culturels. D’abord, bien sûr, en montrant les convergences historiques des deux mondes. Bulli a joué un grand rôle dans cette étape, son entreprise est faite pour ça. Les équipiers d’Ulysse se sont transformés en vedette de l’écran et ont suivi les directives des metteurs en scène bulliens. Le meuble a par ailleurs signalé qu’Ulysse avait de quoi alimenter les besoins en documentation et référence et tout le monde a travaillé aux reconstitutions. Les scènes guerrières terriennes n’ont rien à envier aux scènes bulliennes, pensèrent nombre de téléspectateurs, en matière d’horreur. Mais, comme attirés par le morbide, ils achètent à qui mieux mieux les grandes fresques sanglantes d’Alexandre le Grand, Hannibal, Gengis Khan, Wallenstein, Napoléon, Ibn Séoud, Mac Arthur et autres héros terriens de la mort et de la terreur, toutes fresques qui donnent mal au cœur aux astronautes. Aussi ceux-ci déclinent les invitations à voir les fresques bulliennes du même genre. Et ils ont raison : car s’il y a moins de préméditation froide dans leurs propres massacres, le rouge y est presque plus présent. Le jeu, bien sûr, ce foutu jeu qui est dans la nature des autochtones et dont les conséquences, dans les conflits armés, sont terribles : « moins de méchanceté, résume Bulli, mais plus de sang » Quant à l’évolution des moyens mis en œuvre au fil des temps  pour s’entretuer, l’évolution des deux mondes fut parallèle : de la pierre à la bombe nucléaire… La Terre a tout de même frémi en apprenant que ses représentants avaient accepté de se prêter à ce type de production d’image. Mais elle a laissé filer.

    Presqu’une année s’est écoulée depuis l’abullissage de la première navette terrienne. De part et d’autre du cosmos, on commence à y voir plus clair. Bulli-planète est en effervescence croissante. Et très complexe, l’effervescence allant des oppositions féroces mais minoritaires à la singerie pure et simple des Terriens, également et heureusement minoritaire. Entre ces deux extrêmes, c’est l’affairisme qui s’est envolé, de nombreuses entreprises ayant été créées pour exploiter les techniques dévoilées plus ou moins involontairement par les astronautes au hasard de leurs contacts qui se sont multipliés. Bulli Interstellaire a fait d’entrée le vide autour d’elle pour tout ce qui concerne les productions culturelles liées à l’arrivée des Terriens. Et Bulli-l’individu est aujourd’hui important, un « officiel ». Le terme « Bulli » a même fini par s’imposer pour désigner la planète… Fatimatou a été, en le sachant un peu, la meilleure source d’informations sur le savoir terrien. Sa frénésie d’insouciance a été largement utilisée par les Bulliens qui n’ont cessé de lui montrer leur propre savoir pour enregistrer ses réactions. Les liquides alcoolisés ont puissamment aidé à délier sa langue.

    L’impact culturel n’est toutefois pas net. Il y a comme une sorte d’acclimatation par les Bulliens de ce qu’ils tirent patiemment mais systématiquement des Terriens. Et, pour l’instant, il semble que ce soit surtout ces derniers qui sont victimes du « Bullianisme » Ainsi n’éprouvent-ils plus aucune répugnance à ingurgiter les mets locaux, jugeant leurs saveurs très supérieures à celles des mets synthétisés par Ulysse dans ses meilleurs jours. Egalement ont-ils pris l’habitude de parier sur tout. Plus subtile est leur abandon d’ordre lorsque celui-ci n’est pas utile. Les cabines d’Ulysse n’ont plus rien de leur aspect originel et seuls sont rangés les matériels qui en ont vraiment besoin. Les Terriens ne sont toutefois pas arrivés à maîtriser leurs instincts retrouvés comme le font naturellement les Bulliens. Fatimatou, par exemple, a fini par succomber aux avances d’Ahmed, en secret bien entendu. Et les astronautes se sont mis au sport, mais avec la « gnaque » des Terriens d’antan, pas avec la joie du jeu des Bulliens. D’autant qu’avec leur taille, les Terriens n’ont aucun mal à battre les Bulliens. Lesquels ont dû intervenir pour empêcher les Terriens de participer à des compétitions officielles.  Tout juste purent-ils participer à des rencontres amiables par équipe, en se partageant entre les équipes : ces jeux « mixtes » ont immédiatement connu un très grand succès populaire et ont été très vite retransmis en vidéo et autres types de communication locale d’images. Les capacités physiques des hommes et des femmes terriennes n’étant toujours pas identiques, l’équipage redécouvre le machisme. Les Astronautes ont alors fait appel à Ulysse et ses machines corpusculaires mais, inexplicablement, les dites machines n’ont pas fonctionné : la musculature des femmes n’a pas bougé d’un iota. La Terre, sans doute…

    Deux ou trois autres comportements de ce type sont à mettre au crédit des influences bulliennes. Mais les Terriens, à l’exception de Fatimatou, n’en continuent pas moins à jouer longuement du meuble et à passer les deux tiers de leur temps à réfléchir sur leur mission. Vus du côté bullien, ils restent ces intellectuels désincarnés qu’ils étaient au début et conservent, à cet égard, une indiscutable aura.  De plus, sur Terre, le poids du nombre a considérablement amoindri l’impact des intrants culturels bulliens.  On est notamment et encore loin du fou rire généralisé !  Néanmoins, Bulli a introduit un élément indélébile dans la civilisation terrienne : celle-ci est persuadée à présent de la nécessité de puiser dans d’autres civilisations les ingrédients évolutifs que la vieille planète ne sécrète plus aujourd’hui qu’au compte gouttes. Et cet élément indélébile est venu, remarque-t-on sur Terre, d’une planète technologiquement sans intérêt mais philosophiquement passionnante. Cette remarque modifie la politique arrêté par la Terre vis-à-vis des transferts technologiques : les livraisons réelles iront jusqu’à stupéfier les Bulliens par leur ampleur. De plus, une deuxième mission a été préparée pour relayer l’équipage d’Ulysse. Celui-ci va être appelé à poursuivre sa mission sous d’autres cieux. Une sonde automatique a notamment mis en évidence l’existence de curieuses radiations dans un secteur dense de la galaxie. Des trains d’ondes qui changent brutalement de direction, quelque chose jamais vu auparavant. Quelle meilleure façon de ramener les astronautes « sur Terre »  que de les plonger dans un intense travail intellectuel ! « Au travail, les gars ! », semble leur dire la Terre.

    Le plus dur, c’est pour Bulli. Les Terriens sont l’essence même de sa nouvelle vie. Sans eux, il devient presque un « ex », une sorte de dinosaure qui a vu les étrangers et qui a été leur ami. La relève, pourtant annoncée par la Terre ? Ce ne sera plus pareil, ce sera plus banal. A l’idée d’être privé de la présence de l’équipage d’Ulysse, il panique. Ahmed propose alors de l’emmener. L’équipage n’est pas contre, d’autant que ça risque de ne pas être triste, comme un animal d’appartement découvrant la nature pour la première fois de sa vie. Et puis le côté affectif des Bulliens n’est pas pour déplaire aux Terriens qui s’y sont très bien faits. La Terre n’est pas contre non plus, l’expérience vaut d’être tentée. Bulli n’hésite pas longtemps. Sa famille, sa gloire bullienne, son entreprise qui fonctionne plus que bien, tout cela ne pèse pas assez face à un voyage fantastique. D’autant qu’il ne s’agit pas d’un aller simple. A son retour et en dépit du paradoxe de la relativité temporelle (les Bulliens qu’il connaît auront terriblement vieillit, beaucoup plus que lui) il sera le premier de sa planète à être sorti de leur système bi-solaire. Mais en fait, il se moque totalement de sa gloriole future. D’ailleurs les Terriens l’ont prévenu : il ne s’agit pas d’une promenade de santé. Il va passer des années dans l’engin spatial. Des vaisseaux ont erré des décennies avant  d’être secourus. Certains même se sont abîmés dans les trous noirs après avoir manqué la déviation cruciale. D’autres ont cessé d’émettre pour tout un tas de raisons : une planète inhospitalière au point de les détruire ou son contraire, le syndrome des « délices de Capoue » Il fallut parfois utiliser la force contre des équipages dont la présence sur des planètes conduisait à des aberrations évolutives. Il fallut même réinventer des armes à cet effet ! Elles avaient été détruites, bien sûr, après l’incident. Et leurs conceptions, effacées des mémoires artificielles terriennes.

    Mais le traumatisme avait perduré des siècles durant, jusqu’à ce que finissent pas être oubliées les terrifiantes perspectives ouvertes par cette crise et, notamment, celle de la puissance cosmique de la Terre. Les Terriens restaient à cet égard, le refoulement mise à part, des lézards et c’est justement ce qui avait poussé bien des Terriens à creuser la société bullienne. Une majorité énorme d’entre eux avait compris que seul leur état corpusculaire les avait tenu éloigné de leurs instincts et que c’était difficilement tenable sur le très long terme. Car une autre majorité refusait aussi de rester de purs esprits, même si les Terriens dans leur ensemble réduisaient progressivement le temps de leur vie sous aspect naturel. L’un et l’autre leur était nécessaire, ne serait-ce que pour se reproduire. Ils ne savaient pas « organiser le hasard », sinon dans quelques cas simples, comportant peu de paramètres. Tout cela, ils avaient pu l’étudier, le comprendre et l’affiner depuis qu’ils avaient été interpellés par les Bulliens…

    Ulysse devait à présent partir à la recherche des ondes bizarres, signifiant la présence possible d’une civilisation évoluée aux alentours. Fatimatou a remplacé Ahmed, fort contrit, comme centralisatrice du meuble. Ainsi l’a voulu la Terre qui souhaite remettre un peu d’ordre à bord. Au jour choisi, les Astronautes et Bulli montent dans la navette posée au centre de l’aire aménagée par les bulliens, une foule immense les entourant. Les officiels sont là, un peu tristes, et la femme de l’office anti raciste a été déléguée pour les derniers adieux. Elle offre à Fatimatou –ils n’ont pas changé leur façon de voir le centralisateur !- un dernier cadeau bullien, un système de vision holographique de sa planète. « Ne nous oubliez pas tout-à-fait », implore-t-elle à voix basse après son discours public. Et comme au premier jour, elle se jette dans les bras de Fatimatou la géante. Laquelle pleure aussi abondamment avant de disparaître dans le sas de la machine. Quelques minutes bulliennes plus tard, l’air frémit et la navette s’élève rapidement dans le ciel avant de fuser vers le cosmos. Les Terriens sont partis et la foule ne se résout pas à se dissoudre dans la mégalopole…


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