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    Mandela, l’arbre qui cache une forêt luxuriante

    (6 juin 2013)

     

    « Il était une fois Nelson Mandela… » Je prends les paris : dans moins de 10 ans, la « geste » sud africaine se résumera pour beaucoup à un conte mettant un seul personnage en jeu, le chef « historique » de l’ ANC qui voulut bien, une fois le pouvoir rendu aux Noirs, pardonner aux Blancs.

    L’Histoire fabriquée par les Blancs m’énerve quelque peu car personnifiant au-delà du raisonnable des évolutions et révolutions dont les ressorts dépassent toujours et de loin les personnages ainsi mis en exergue. Et elle m’énerve d’autant plus quand il s’agit de l’histoire africaine où, en l’occurrence, on déifie un homme certes de grande valeur pour une politique qui ne lui est pas unique (le pardon est une vertu subsaharienne, inscrite dans les mœurs des populations depuis des millénaires) quand on condamne un autre homme de grande valeur qui, lui aussi, a pardonné mais qui s’est trouvé en face de Blancs, les Anglais, reniant publiquement leur signature : je veux parler de Mugabe, ce « Satan », qui osa s’offusquer du refus du gouvernement de Tony Blair d’honorer les engagements de ses prédécesseurs conservateurs, engagements écrits de financer le rachat de leurs terres par les fermiers noirs au-delà d’un délai de dix années laissé aux fermiers blancs pour les vendre. Et qui osa également refuser que les Anglo-Saxons, Anglais et Américains, financent et conseillent directement, pratiquement aux yeux de tous les Zimbabwéens, une opposition dirigée par des membres de l’ethnie qui s’était alliée à Ian Smith pour combattre Mugabe : « quand l’histoire de la gazelle est racontée par le lion qui l’a mangée… », dit un vieux proverbe africain, cette histoire ne vaut par grand-chose.

    Mais revenons à notre mouton sud africain. Car l’arbre Mandela, si complaisamment présenté par les médias du monde entier, cache en fait la forêt d’un peuple qui se donna entièrement à la lutte contre l’Apartheid. Et si, aujourd’hui, l’Afrique du Sud est en train de devenir incontournable tant économiquement que politiquement, c’est dû aussi et, ajouterai-je, surtout, à une collectivité extrêmement dynamique. Une collectivité qui a surmonté par exemple et avec une étonnante rapidité des antagonismes ethniques que les Blancs présentaient comme insurmontables : qui entend aujourd’hui parler de l’irrédentisme zoulou ou du particularisme des habitants de l’ancien Bophuthatswana ? Le moule de Mandela n’est en fait que celui, universel, de l’urbanisation qui transcende très rapidement les querelles de clochers.

    Mon constat va d’ailleurs bien plus loin que ces quelques évidences : vous avez bien sûr entendu parler de Thabo Mbeki puisqu’il succéda à Mandela à la tête du pays. Mais sans doute avez-vous eu du mal à comprendre la suite ainsi que l’éviction de Mbeki au profit d’un Jacob Zuma que l’on vous présente comme un homme à femme pas très sérieux. Un Zuma qui, vous dit-on toujours, a eu des problèmes avec l’ANC et s’en est tiré de justesse tout en devant changer de vice-président. A ce propos d’ailleurs, aviez-vous entendu parler de ce vice-président au nom malgache, Cyrille Ramaphosa ?

    Premier constat, « on ne vous dit pas tout ! » Avec, en corolaire immédiat, « que de successeurs potentiels à un homme présenté comme exceptionnel ! » C’est un fait : l’homme exceptionnel a pu être remplacé plus qu’aisément et par des hommes de grande qualité. Vous devez à cet égard savoir que l’ANC était à l’origine un mouvement d’intellectuels convaincu de la nécessité d’entrer en rébellion avec le pouvoir ségrégationniste. Ca n’était pas une « branche armée » mais une armée secrète. Dont les résultats ne furent jamais aussi exceptionnels que ceux qu’obtint Mugabe dans la Rhodésie voisine (victoire militaire écrasante contre les forces de Ian Smith) Et ce n’est vraiment que lorsque les syndicats se mirent à faire grève que les hommes d’affaires blancs, par ailleurs tenaillés par leurs actionnaires américains, se décidèrent à négocier. Les dits syndicats doivent énormément à Cyrille Ramaphosa qui créa de toutes pièces le puissant syndicat des mineurs, lui-même à l’origine du COSATU, « Congress of South African Trade Unions » qui, en se ralliant à l’ANC, fit triompher Mandela. Ramaphosa fut d’ailleurs le négociateur en chef de la fin de l’Apartheid ainsi que le secrétaire général de l’ANC du début du pouvoir noir et l’homme qui rédigea la nouvelle constitution sud-africaine. C’est-dire le poids des syndicats au moment de la victoire de l’ANC !

    Mandela choisit pourtant un aristocrate libéral pour lui succéder, Thabo Mbeki, tandis que l’ex-branche armée de l’ANC faisait tout pour se libérer de cette emprise syndicale. Aucun moyen d’envergure ne fut ainsi donné au « Black Economic Empowerment »  (BEE) confié à titre de consolation à Ramaphosa. Lequel sut toutefois commencer à « noircir » l’économie sud-africaine grâce à l’argent des retraites des travailleurs syndiqués : tandis que Mbeki distribuait des compagnies minières à ses amis de la branche armée, il se mit à prendre des participations dans de grandes entreprises non minières en les obligeants à recruter un encadrement noir. Son exploit est celui de l’éditeur Johnnic, principal actionnaire des principaux quotidiens sud-africains. Une entreprise un peu en sommeil qui possédait toutefois une licence de téléphonie mobile, MTN, dans ses vieilles sacoches. Ramaphosa réussit à étendre la licence à l’immense Nigeria : MTN devint le principal opérateur du pays et le syndicaliste devenu homme d’affaires put introduire la filiale à la bourse de Johannesburg avec la plus value que vous imaginez ! Mais il parvint aussi à entrer significativement dans le capital des principales banques locales et se mêla même et avec succès de boulangerie industrielle (un fournisseur noir des McDonald sud-africains qui n’arrivait pas à financer son développement et qu’il fit également entrer en bourse) Bref, ce fils de policier de base fit plus que ce qu’il pouvait avec les fonds de pension contrôlés par les Trade Unions…

    Le débarquement de Thabo Mbeki est la revanche des syndicats évincés par le clan des combattants : Jacob Zuma lui-aussi est issu du syndicalisme et son arrivée au pouvoir, sanctionné par les urnes, doit très certainement beaucoup à l’entregent de Ramaphosa devenu vice-président de l’ANC au dernier congrès d’octobre 2012 (et donc successeur désigné de Zuma) Cette victoire des Trade Unionistes sud-africains à la tête de l’Etat reflète en outre un âpre combat entre deux lignes politiques opposées : celle de Mandela et Mbeki –et de leurs fidèles qui continuent le combat-, libérale et sous influence des hommes d’affaires anglo-saxons. Une ligne qui, en se contentant de libéraliser l’économie de guerre de l’ex-Apartheid, a permis incontestablement à l’économie sud-africaine de générer un nombre étonnant de multinationales pour un pays de cette taille : imaginez le Portugal mais qui posséderait la 2e brasserie mondiale, le premier opérateur de téléphonie mobile d’Afrique, le 5e papetier mondial, le second opérateur internet mondial, le…  Curieusement, cet envol de  multinationales ne repose pas sur un grand dynamisme bancaire, tout au contraire : c’est essentiellement de la bourse de Johannesburg que provient le financement tandis que l’absence des banques sud-africaine sur les autres places financières d’Afrique étonne les observateurs…

    L’autre ligne est socialement marquée : il s’agit non seulement de réussir à donner aux Noirs une place prépondérante dans leur économie, mais aussi de renforcer la démocratie sur les plans sociaux et économiques : Ramaphosa a beau être devenu un des plus grands hommes d’affaire noirs de toute l’Afrique –et l’un des plus riches avec une fortune personnelle estimée à un quart de milliard de dollars-, il est la figure marquante du socialisme sud-africain. De même que Zuma est celle de la démocratie sud-africaine. Et tant le programme de l’un, souhaitant accroître considérablement les moyens et pouvoirs du BEE, que de l’autre, souhaitant rendre leur terre aux fermiers noirs et nationaliser les mines, sont totalement antagonistes des visées des hommes d’affaires du pays. On dit que l’ANC est divisée et le mot est plus que faible : imaginez, pour vous faire une idée exacte des oppositions internes à l’ANC, un Mélenchon cohabitant avec un Copé ou un Fillon au sein du même parti !

    Vous voyez que l’arbre Mandela cache une forêt bien plus riche que même imaginable dans le marigot bantou d’Afrique australe. Avec des critères regardés de très près par les électeurs locaux. Et, notamment, celui de la croissance : en dépit de l’explosion des multinationales sud-africaines, celle-ci est faible, parmi les plus faibles d’une Afrique devenue l’un des champions de la croissance mondiale. Un peu comme les Européens s’aperçoivent que la richesse des actionnaires de leurs grandes entreprises ne fait pas leur richesse, les Sud-Africains voient peu à peu que le clinquant indéniable de leurs mastodontes économiques ne leur profite pas.  D’où les succès électoraux des syndicalistes un temps refoulés par les aristocrates du parti qui ont pourtant tout essayé en matière de coups bas : figurez vous qu’aujourd’hui, la majorité des Occidentaux pensent que la faible croissance sud-africaine n’est pas la conséquence d’un manque d’investissements étrangers, phénomène qu’ils ne connaissent même pas, mais de l’accaparement des richesses par les « maffieux de l’ANC » : entendez par là les syndicalistes majoritaires !

    Encadré :

    Le désinvestissement sud-africain

    L’Afrique du Sud post Apartheid n’aura malheureusement jamais connu une ère d’investissements étrangers massifs. Ce, pour deux raisons majeures : son développement d’abord, fondé sur la constitution de grandes multinationales. Lesquelles investissent plus à l’étranger qu’au pays, parfois jusqu’au désinvestissement local. Le refus ensuite et dès l’origine, des Anglo-Saxons d’investir dans un pays contrôlé par des Noirs : il y a eu moins d’IDE (investissements directs étrangers) en Afrique du Sud après l’Apartheid qu’avant ! Ce sont donc essentiellement les épargnants locaux qui ont alimenté la machinerie économique locale via la fameuse bourse de Johannesburg. En misant prioritairement sur les grandes entreprises prenant donc l’argent sud-africain pour l’investir ailleurs… Il est remarquable que, dans ces conditions, l’économie locale ne se soit pas effondrée : le dynamisme de la population a en effet fait la différence, l’introduction de l’argent des retraites dans le capital des banques locales ayant en outre et certainement poussé celles-ci à se préoccuper prioritairement du financement de l’économie sud-africaine : nos observateurs déçus devraient chercher ici  l’explication du peu d’intérêt manifesté par les banques sud-africaines pour des marchés comme le Nigeria ou l’Ethiopie. Elles ne peuvent être au four et au moulin...


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