• Matières premières

    L'Afrique face à la baisse des prix des matières premières

    Les effets de la crise ont été très largement surestimés.

    Mais l'avenir reste incertain

    Christian d'Alayer - novembre 2017

     

    Nous disposons aujourd'hui, grâce aux organismes de Washington, d'un tableau assez précis des conséquences réelles de la baisse des prix des matières premières sur les pays exportateurs. On savait déjà que l'impact sur leur croissance économique avait été très relatif, de l'ordre d'1 point à 1 point et demi. Les tableaux qui suivent montrent sans aucune équivoque que cette baisse n'a pas eu de conséquence non plus sur leurs exportations en valeur : en dehors de l'Afrique du nord, toutes les régions exportatrices et comptant beaucoup sur ces exportations pour leur croissance ont vu leurs chiffres augmenter entre 2009-2010 et 2014-2015. Le cas de l'Afrique du nord, on l'a vu dans d'autres domaines de la statistique économique, est en outre à considérer à part du fait des troubles politiques enregistrés dans tous les pays concernés.

     

    Le constat va plus loin car on aurait pu en effet imaginer que les pays vraiment dépendant de ces exportations de matières premières  enregistreraient une baisse de leurs ventes en valeur. Ce n'est même pas le cas comme on peut le voir pour l'Afrique centrale, dépendante à 97% en 2009-2010 comme en 2014-2015. Idem pour l'Afrique de l'ouest et encore plus pour l'Afrique de l'est où la dépendance a augmenté entre les deux périodes !

     

    C'est comme si la crise occidentale n'avait pas eu lieu et que les prix des matières premières n'avaient pas baissé. Bien sûr beaucoup de pays, notamment en Asie, ne sont plus vraiment dépendant de leurs exportations de matières premières. Bien sûr également, les économies de l'ensemble des pays les moins avancés ne reposent heureusement pas que sur la production et l'exportation de "produits tropicaux". Mais comme beaucoup de commentateurs occidentaux le croient encore, il n'est pas inutile de le prouver inlassablement, jusqu'à ce que leurs lecteurs comprennent que ces pays sont d'abord des marchés, avec des consommateurs et de plus en plus de producteurs locaux à défaut d'investissements étrangers (cas de l'Afrique)

     

    Aller plus loin dans les explications sans autres éléments relève de la conjecture. On peut toutefois imaginer que, face à des prix en berne, les exportateurs ont compensé par un accroissement des volumes exporté. Après tout, la demande mondiale de pétrole n'a jamais cessé d'augmenter (95 millions de barils/jour aujourd'hui contre 85 en 2009) Mais les pays producteurs ont volontairement limité leurs exportations depuis deux ans afin de faire remonter les prix. Les Chinois, de même, ont entretenu un prix élevé de l'or en constituant d'énormes réserves dans le cadre de leur politique monétaire internationaliste. Le bois a retrouvé le sourire en Occident avec la crise, poussant les promoteurs immobiliers à offrir, grâce à lui, des constructions moins coûteuses pouvant en outre être présentées comme plus écologiques. Le monde entier aujourd'hui s'adonne au chocolat, empêchant les prix de retomber dans leurs errements des années Houphouët. Etc., etc. : la crise n'est visiblement pas mondiale mais occidentale, dans un Occident qui, en outre, a continué à croître : faiblement mais à croître. Avec donc des achats de matières premières également en croissance même si ses achats ne font plus l'alpha et l'oméga du marché mondial.

     

    On peut donc aussi envisager que la sensation de la crise à excédé sa réalité en Occident : car, dans le même temps, de nombreux emplois ont continué à y être perdus, surtout en Europe. Où, il est vrai, l'endettement public a forcé les Etats à réduire leurs dépenses et à augmenter leurs recettes par les impôts. Au détriment donc de la consommation des particuliers. Aux Etats Unis et outre une dette publique pour l'instant couverte par l'universalité du dollar, ce sont les particuliers qui se sont très lourdement endettés. Et au final, on a un Occident qui vit au dessus de ses moyens et sur lequel plane l'épée de Damoclès d'une nouvelle crise systémique. Dont le déclenchement pourrait alors coûter plus cher aux pays exportateurs de matières premières, sous forme cette fois-ci d'une baisse plus sévère de la demande et, donc, des importations : paradoxalement, l'Occident retrouverait alors une importance majeure. Mais en creux ! L'importance d'un marché dont la crise impacterait alors et réellement l'économie mondiale.

     

    On n'en est toutefois pas encore là, sachant que la question est surveillée par les experts comme le lait sur le feu. Certains d'entre eux deviennent assez nerveux actuellement, surtout en bourse où les valeurs des grandes entreprises atteignent des sommets qui n'ont plus rien à voir avec leur rentabilité. L'envolée des monnaies scripturales privées comme le Bitcoin accroît cette nervosité qui, ces derniers temps, s'est répercutée sur l'ensemble des valeurs dites "refuge"

     

    Si le passé a donc été grandement exagéré, preuves à l'appui, l'avenir reste incertain. Le dénouement des tensions actuelles repose sur quelques phénomènes bien répertoriés par les banques centrales : un, l'avenir du dollar. La Chine a commencé à payer un peu de son pétrole en yuan qui, aujourd'hui, fait partie du panier de devises des droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI. Le mouvement peut s'amplifier si les vendeurs perdent confiance dans la monnaie américaine. Mais a priori, le mouvement devrait croître lentement, pas brutalement, d'autant que les grandes bourses de matières premières sont américaines (Chicago notamment) Deux, l'éclatement des bulles spéculatives. Il n'existe pas en effet de hausses abusives qui n'aient pas été suivies de baisses spectaculaires. Les experts n'en sont plus à se demander "si", mais "quoi" et "quand" Le scénario le moins pire serait l'éclatement de la bulle boursière, la baisse des actions "gommant" en quelque sorte les excès de fabrication monétaire de ces dernières années (le crédit à tout va et les taux proches de zéro) Le pire serait une remontée brutale des taux d'intérêt entraînant alors et la défaillance de nombreux Etats occidentaux (les Etats ne font pas faillite), donc la ruine de pas mal de leurs créanciers (banques, assurances, fonds d'investissement), donc des particuliers qui ont investi massivement en assurances-vie. Le crédit n'étant plus bon marché, la bulle immobilière s'effondrerait également et, globalement, la demande occidentale pourrait diminuer durablement : l'Occident ne serait plus en petit croissance mais en récession assez prononcée.

     

    Pour l'instant, les politiques concertées au niveau mondial visent à rééquilibrer très lentement les marchés obligataires et d'actions. Donc une remontée très légère et très lente des taux d'intérêt. Tout en cherchant à éviter par tous les moyens des incidents graves en bourse (les particuliers n'y jouent plus un grand rôle : ce sont essentiellement les banques qui régulent les marchés) Et il semble que les Chinois ne veuillent pas non plus "casser la baraque", l'Occident restant leur premier client à l'exportation tandis que leurs avoirs en dollars et en euros sont trop importants pour qu'ils acceptent de les voir fondre à la chaleur intense d'une crise systémique. Les Africains, eux, ne peuvent que croiser les doigts !

     

     

     

     

     

    1- Exportations de matières premières en 2009-2010 et 2014-2015 par les pays les moins avancés (en milliards de dollars)

    Source : CNUCED, rapport 2016 sur la dépendance des pays les moins développés par rapport aux matières premières

     

     

     

     

    1bis- Exportations de matières premières en 2009-2010 et 2014-2015 par les pays les moins avancés (en milliards de dollars) :  zoom sur l'Afrique

    Source : CNUCED, rapport 2016 sur la dépendance des pays les moins développés par rapport aux matières premières

     

     

     

    2- Part des matières premières dans les exportations des pays les moins avancés en 2009-2010 et 2014-2015 (en %)

    Source : CNUCED, rapport 2016 sur la dépendance des pays les moins développés par rapport aux matières premières

    Régions

    2009-2010

    2014-2015

    Pays les moins développés

    77

    72

    Afrique de l'est

    77

    80

    Afrique centrale

    97

    97

    Afrique du nord

    79

    69

    Afrique australe

    56

    58

    Afrique de l'ouest

    94

    94

    Iles Caraïbes

    56

    55

    Amérique centrale

    27

    23

    Amérique du sud

    74

    76

    Asie de l'est

    8

    9

    Asie du sud

    51

    44

    Asie du sud-est

    32

    31

    Asie de l'ouest

    73

    69

    Océanie

    94

    92

     

     

    Tableau 3. Prix international des exportations, 2009-2016

     

    Unités

    2009

    2010

    2011

    2012

    2013

    2014

    2015

    2016

    Aluminium

    ($/mt)

    1 664,83

    2 173,12

    2 401,39

    2 023,28

    1 846,67

    1 867,42

    1 664,68

    1 604,18

    Banane (US)

    ($/mt)

    847,14

    868,32

    967,99

    983,98

    924,07

    927,79

    957,06

    1 001,15

    Charbon (Australie)

    ($/mt)

    71,84

    98,97

    121,45

    96,36

    84,56

    70,13

    57,51

    65,86

    Cacao

    (cents/kg)

    288,88

    313,30

    298,01

    239,19

    243,88

    306,22

    313,50

    289,08

    Café (Arabica)

    (cents/kg)

    317,11

    432,01

    597,61

    411,10

    307,60

    442,38

    352,61

    361,11

    Café (Robusta)

    (cents/kg)

    164,42

    173,59

    240,76

    226,68

    207,59

    221,64

    194,11

    195,31

    Cuivre

    ($/mt)

    5 149,74

    7 534,78

    8 828,19

    7 962,35

    7 332,10

    6 863,40

    5 510,46

    4 867,90

    Coton

    (cents/kg)

    138,20

    228,34

    332,85

    196,71

    199,27

    183,20

    155,74

    163,61

    Farine de poisson

    ($/mt)

    1 230,25

    1 687,42

    1 537,42

    1 558,33

    1 747,17

    1 708,85

    1 557,75

    1 501,31

    Or

    ($/toz)

    972,97

    1 224,66

    1 569,21

    1 669,52

    1 411,46

    1 265,58

    1 160,66

    1 248,99

    Huile d'arachide

    ($/mt)

    1 183,67

    1 403,96

    1 988,17

    2 435,67

    1 773,04

    1 313,00

    1 336,92

    1 362,33

    Minerai de fer

    (cents/dmt)

    100,95

    145,86

    167,75

    128,50

    135,36

    96,94

    55,83

    58,42

    Plomb

    (cents/kg)

    171,93

    214,84

    240,08

    206,46

    213,98

    209,55

    178,78

    186,67

    Bûches (Cameroun)

    ($/m3)

    421,47

    428,56

    484,81

    451,39

    463,53

    465,17

    388,58

    387,41

    Maïs

    ($/mt)

    165,51

    185,91

    291,68

    298,42

    259,39

    192,88

    169,75

    159,16

    Pétrole (brut)

    ($/bbl)

    61,86

    79,04

    104,01

    105,01

    104,08

    96,24

    50,75

    42,81

    Huile de palme

    ($/mt)

    682,83

    900,83

    1 125,42

    999,33

    856,90

    821,44

    622,67

    700,19

    Phosphates (pierre)

    ($/mt)

    121,66

    123,02

    184,90

    185,89

    148,11

    110,22

    117,46

    112,17

    Caoutchouc (États-Unis)

    (cents/kg)

    214,64

    386,62

    482,32

    337,73

    279,45

    195,66

    1,57

    1,61

    Surcre (UE)

    (cents/kg)

    52,44

    44,18

    45,46

    42,01

    43,38

    43,40

    36,26

    36,15

    Sucre (mondiale)

    (cents/kg)

    40,00

    46,93

    57,32

    47,49

    39,00

    37,50

    29,63

    39,81

    Sucre (États-Unis)

    (cents/kg)

     54,88

     79,25

     83,92

     63,56

     45,05

     53,11

     54,63

     60,92

    Thé (Moyenne 3 auctions)

    (cents/kg)

     272,40

     288,49

     292,05

     289,78

     286,20

     272,05

     270,73

     264,08

    Thé (Mombasa)

    (cents/kg)

     251,96

     256,00

     271,90

     288,05

     239,88

     204,51

     274,16

     229,85

    Tabac, importation (États-Unis)

    ($/mt)

    4 241,18

    4 304,78

    4 485,05

    4 302,35

    4 588,82

    4 990,77

    4 908,30

    4 806,18

    Note : $ = dollar américain, bbl = baril, cents = cents américains, dmt = tonne métrique sèche, kg = kilogramme, m3 = mètre cube, mt = tonne métrique, toz = once troy

    Source : Banque mondiale, Global Commodity Price Prospects, mars 2017


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