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    Mugabe : le bilan

    Christian d'Alayer - novembre 2017

     

     

    Le diable est parti ! Honni par l'Occident, Robert Mugabe a donc été littéralement déposé par les siens à l'âge de 91 ans. Il faut dire qu'à cet âge, ce n'est plus lui qui était visé mais sa succession. Et finalement, c'est son ancien vice-président, Emmerson Mnangagwa, qui lui succède "manu militari" mais avec les honneurs. Et ce, pour contrer son immédiat entourage familiale lorgnant lui aussi sur le pouvoir.

    Du coup, les éditoriaux "mesurés" se succèdent : le Libérateur s'est mué en dictateur, il ne faut quand même pas désespérer les trois quarts des Subsahariens qui voient plus en lui un héro qu'un salaud. Mais même parmi ses partisans francophones, l'ère dictatoriale passe mal : enivrés d'informations occidentales, ils n'en connaissent absolument pas les tenants, se contentant des innombrables dénonciations de ses dénis de démocratie et de leurs supposées conséquences économiques.

    Commençons donc par ces dernières : voyez tout d'abord la progression du PIB zimbabwéen de 1980 à 2016. Faute de place, les années (en abscisse) sont remplacées par une numérotation de 1 à 37, soit le nombre d'années que le vieux combattants a passé au pouvoir.  On peut voir très nettement l'influence de la politique extérieure sur cette évolution. Au cours des 10 premières années de règne, la croissance est soutenue après les baisses normales  de la passation de pouvoir entre Blancs et Noirs (des investisseurs blancs quittent le pays) Et ce, malgré la guerre civile qui sévit de 1983 à 1986 entre les Shonas et les Ndébélés, les deux principales ethnies du pays. Puis une première récession se produit entre 1991 et 1995. Une deuxième et plus longue récession arrive ensuite entre 1997 et 2009, suivie d'une vigoureuse reprise jusqu'en 2014.

    Voyez à présent les financements extérieurs, aide publique au développement comme investissements directs étrangers (graphique 2) : la courbe est plus simple avec une atonie générale (correspondant à ce qui se passe dans toute l'Afrique subsaharienne) à l'exception des années 1995 à 2002 et 2010-2013. La première exception correspond exactement à la période au cours de laquelle le Zimbabwe aide militairement (et victorieusement) le Congo-Kinshasa à résister aux assauts des forces sahéliennes ougando-tutsis. Comme il s'agit d'un conflit international avec les Anglo-Saxons d'un côté et les Français de l'autre, on imagine assez aisément d'où sont venus -et d'où ne sont pas venus- les financements. Quant au 2e pic, il indique que le pays est devenu "bankable" comme disent les Anglophones, l'incertitude sur la succession de Mugabe expliquant la baisse de ces trois dernières années. On notera d'ailleurs que c'est au cours de ces trois dernières années que le pays a fini de rembourser ses dettes auprès des organismes internationaux, FMI et Banque mondiale.

    La troisième courbe est toute aussi intéressante mais en sens contraire : on voit très nettement que le Zimbabwe, en fort déficit chaotique jusqu'au début du 3e millénaire, a accru sensiblement ce déficit au cours des années 2012-2017. Il y a plusieurs raisons, la principale étant le remplacement, par les fermiers noirs des cultures d'exportation des fermiers blancs  (tabac, maïs...) par des cultures vivrières destinées aux marchés locaux. Un autre élément d'importance est la sortie de capitaux du pays à l'aube d'un changement de dirigeants ainsi que le remboursement de la dette du pays à l'égard de la Banque mondiale et du FMI (remboursement achevé l'an dernier). Cette faiblesse de la balance des paiements a bien entendu joué contre le dollar zimbabwéen, remplacé dans de nombreuses transactions par le rand sud-africain et le dollar américain.

    Sans autre élément de comparaison, on pourrait dire que, finalement et hors les comptes extérieurs , la période Mugabe n'a pas été aussi difficile que cela pour son pays. Mais si on regarde ce qui s'est passée autour du Zimbabwe au cours des 37 dernières années, alors le tableau est plus dur : vous constatez dans le premier graphique que le PIB du Zimbabwe a pratiquement doublé entre 1980 et 2016. Mais si on prend les chiffres de toute l'Afrique au cours de la même période, soit 2237 milliards de dollars en 2016 contre 557 en 1980, et même de la seule région Afrique de l'est, soit une progression de 56 milliards en 1980 à 371 milliards en 2016, on voit que le pays de Mugabe a été distancé très nettement : multiplication du PIB africain par 4 au niveau continental et par près de 7 au niveau sous-régional.

     

    Ca, c'est l'aboutissement. Voyons à présent les tenants qui expliquent en fait très largement les dits aboutissements :

    - Le premier élément, à l'origine de la diabolisation occidentale du président zimbabwéen est le refus de Tony Blair d'honorer les engagements signés par Margareth Thatcher envers le Zimbabwe. Et là, il faut rappeler des faits tellement cachés par les Occidentaux qu'ils ont disparu pratiquement d'Internet ! Après plusieurs péripéties et la déroute des forces de Ian Smith, la Grande Bretagne convie en 1979 les belligérants à négocier la paix près de Londres, à Lancaster House. Dans l'accord supervisé par Lord Carrington et signée par la Dame de fer, l'Angleterre s'engage à financer le rachat des terres des fermiers blancs par les Noirs au terme de 10 années de période intermédiaire. Puis les Travaillistes reviennent au pouvoir en 1997 avec Tony Blair. Lequel, dès 1998 soit deux ans avant le terme de ces 10 années, annonce qu'il ne respectera pas l'accord. Avec des arguments qui, après coup, prouvent une mauvaise foi évidente : d'abord il dit ne pas être l'héritier des colonialistes britanniques ; puis il proclame que c'est parce que Mugabe est un dictateur qui doit partir. Il fera même pression sur le président sud-africains, alors Thabo Mbeki, pour tenter de le faire partir par la force...  Mugabe, pressé par ses vétérans, est donc obligé de prendre des terres sans les payer, d'où le début de sa diabolisation internationale.

     

    - Il faut aussi dire, deuxième élément, que 90% des bonnes terres du pays sont entre les mains de 4000 fermiers blancs seulement, fermiers qui n'ont aucune intention de partir volontairement, attendant bien entendu les dédommagements anglais. Quand le premier ministre travailliste annonce qu'il ne paiera pas, très peu d'entre eux ont vendu (sur financement britannique comme convenu) La colère des vainqueurs tout de même de la guerre d'indépendance est donc élevée. Ce qui explique la brutalité (relative) de l'éviction des fermiers blancs, apeurés par l'assassinat d'un petit nombre d'entre eux. Pour comparer sérieusement le phénomène, il faut se souvenir de l'indépendance de l'Algérie et du fameux "deal" proposé au Français : "la valise ou le cercueil"  Néanmoins, Blair organise une véritable chasse aux sorcières médiatiques contre Mugabe, appuyé par les Américains qui, on s'en souvient, reçoivent son aide dans leur 2e guerre du Golfe. La France ne suit pas car, dans le même temps, elle est opposée aux Américains dans les guerres congolaises et Chirac, d'ailleurs, ne soutiendra pas Washington en Irak. Mais les médias français finiront par épouser les thèses anglo-saxonnes sur le Zimbabwe...

     

    - S'il n'y avait que les médias ! Mais la hargne britannique est telle que les pressions s'accentuent, cette fois via la création ex nihilo mais sur fonds anglo-saxons d'une opposition dirigée par le ndébélé Morgan Tsvangirai et regroupant à la fois les vaincus de la guerre civile, les vaincus zimbabwéens de la guerre d'indépendance (les forces autochtones de Ian Smith, essentiellement ndébélées) et les mécontents, urbains surtout, du régime Mugabe. Cette opposition soutenue ouvertement par Londres et Washington explique bien sûr l'opiniâtreté du vieux lion zimbabwéens face à l'Occident et son versement progressif vers la dictature. Imaginons, à titre de comparaison, que De Gaulle, en 1947, n'ait pas eu affaire aux vieux partis français, mais à un parti pro-américain ayant table ouverte à l'ambassade des Etats-Unis à Paris. Et des Américains qui ne l'auraient pas adoubé en 1942-1943 mais lui auraient préféré le général Giraud !

     

    - Dernier point enfin et les terres étant enfin revenues entre des mains autochtones (elles leurs furent en effet confisquées sans indemnité par les colons de Cecil Rhodes, leurs propriétaires originaux étant parqués dans des réserves), les productions s'africanisèrent : pour les marchés locaux d'abord (alors qu'auparavant, les fermiers blancs exportaient une grande partie de leurs productions, notamment en Afrique du sud), non déclarées ensuite, tout comme cela se fait encore dans pratiquement toute l'Afrique subsaharienne (seules les productions dites "de rente" entrent dans les statistiques) Si bien qu'on ne peut pas en fait comparer vraiment ce qui s'est passé au Zimbabwe à ce qui s'est passé en Afrique et dans la sous-région. En Afrique du sud par exemple, les terres sont restées entre les mains des Blancs et les productions sont largement destinées à l'exportation. Les tensions sont donc aujourd'hui extrêmes dans les campagnes tandis que les statistiques sont meilleures qu'au Zimbabwe. L'informel a gagné terriblement dans ce dernier pays du fait de la passation de pouvoir aux Noirs. Au point d'avoir pratiquement tué la monnaie locale, remplacée sur place par le dollar américain et le rand sud-africain. Le Zimbabwe est redevenu africain mais pas forcément dans le mauvais sens du terme : cet informel est très largement à l'origine de la forte croissance économique de ces dernières années face à des Etats tués dans l'œuf par les "remèdes" ultra libéraux des Occidentaux. N'oublions pas que les Bantous ne connaissaient pas d'Etat puissants à l'européenne avant les invasions occidentales. Il s'agissait plutôt de structures légères, fondées sur des princes encadrées par des sages et des traditions très fortes. Seules quelques royaumes un peu plus organisés sortaient du lot, tel celui de la vallée du Limpopo à l'est, des Ashantis à l'ouest ou des Zoulous au sud : "l'âme" africaine était pétrie de liberté et non de soumission à des despotes comme l'on décrit beaucoup trop de lettrés occidentaux. Tout bêtement parce que s'il n'était pas content de son sort, le Subsaharien pouvait aisément prendre ses cliques et ses claques. Alors qu'au même moment moyenâgeux, l'Européen restait servilement attaché à sa terre...

     

     

     

     

     

    1- Evolution du PIB zimbabwéen de 1980 à 2016 (en millions de dollars - en ordonnée)

    Source : CNUCED

     

     

    2- Evolution du financement extérieur du Zimbabwe de 1980 à 2016 (en millions de dollars - en ordonnée)

    Source : CNUCED

     

     

    3- Evolution de la balance des paiements du Zimbabwe de 1980 à 2016

    Source : CNUCED


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