• Les Africains sont peu endettés

    Mieux même : leurs dettes ont changé de nature, elles dynamisent aujourd'hui la croissance du continent !

     

    Qu'il est loin le temps des éléphants blancs ! Dans les années 1970-1980, l'Occident raillait les nouveaux Etats indépendants d'Afrique auxquels il imposait des "cures d'amaigrissement" pour sécuriser soi-disant les prêts qu'il lui accordait, toujours sous conditions. Aujourd'hui, c'est l'Afrique qui peut se gausser de la mauvaise gouvernance d'un Occident qui croule sous les dettes et dont la survie économique ne tient qu'aux planches à billet de ses banques centrales : globalement, le continent doit un tout petit peu plus que 20% de son Revenu intérieur brut aux pays étrangers, dette dont il pourrait se défaire avec seulement les 3/4 d'une année d'exportation au prix de 2013, donc une année complète au prix de 2016 (voir tableau 1) Même l'Allemagne n'arrive pas à une telle performance : sa seule dette publique dépasse toujours les 2 000 milliards € face à un PIB de l'ordre de 3400 milliards € et des exportations totalisant 1400 milliards € : sa dette publique représente donc plus de 60% de son PIB et presque deux années d'exportations. Comme la dette privée allemande est supérieure à sa dette publique, on voit que le présumé champion de l'économie européenne est en posture financière nettement moins avantageuse que l'ensemble de l'Afrique.

    Bien entendu, dans le détail africain il y a un peu de tout. Si vous regardez d'abord le tableau 3, vous voyez comment le FMI, organisme sous la coupe des Américains, classe les risques-pays du continent. En fait, il suffit de regarder le tableau 2 pour avoir une idée plus juste et plus précise de ces risques : parmi les grands pays, ce sont effectivement le Zimbabwe et le Soudan qui paraissent en plus mauvaise posture. A noter toutefois que Harare vient de finir de rembourser la totalité de sa dette au FMI qui le considérait comme extrêmement risqué... Et en tête des moins risqués, vous trouvez normalement les pays pétroliers qui n'ont guère besoin d'emprunter pour investir. L'Angola a même refusé il y a deux mois les offres du FMI, trouvant sur le marché normal des propositions plus alléchantes, sans conditions à la clé et à des taux bien meilleurs, afin de pouvoir continuer ses investissements en dépit de la baisse des prix pétroliers : une partie très importante de l'Afrique n'a plus besoin ni du FMI, ni de la Banque mondiale, CQFD !

    Ce, car ils peuvent faire aujourd'hui appel à toutes les sources de financement. A commencer par l'émission de bons et obligations du Trésor auprès de leurs populations. On ne dispose pour l'instant que de données partielles qui montrent, par exemple, que la dette intérieure du Nigeria, négociable en naira, a plus que quadruplé entre 2003 et 2013, couvrant aujourd'hui plus de 80% des besoins publics. Et celle d'un petit pays comme la Zambie a plus que sextuplé au cours de la même période (60% des besoins) ! Au Kenya, autre exemple, les bons du Trésor (longue durée) représentaient plus de la moitié des émissions publiques. Ce sont aujourd'hui de simples obligations d'Etat qui couvrent 60% des besoins de financement public et interne du pays, soit plus de la moitié des besoins totaux de l'Etat !

    Pour qui se souvient des fameuses années 1970-1980, un phénomène était assez fréquent en Afrique francophone : l'aide d'urgence de la Coopération française en fin de mois. Soit de l'argent prêté en urgence et à court terme. Les besoins de fin de mois existent toujours, certes, dans plusieurs Etats, mais le recours coûteux (car à la fois à taux élevés et à fortes conditionnalités) aux services de l'ancienne puissance coloniale a disparu. Et, globalement, la part de la dette extérieure africaine à court terme a fondu tandis que celle du long terme a crû. En Afrique du sud par exemple, le court terme est passé de 33% en 2006-2009 à 19% en 2011-2013 et le long terme, de 29% à 38% : cela signifie que l'Afrique s'endette aujourd'hui pour alimenter la croissance et non plus pour éviter le défaut de paiement. Par comparaison, on notera que la dette publique française est à 7 ans 1/2 en moyenne, dont la plus grande partie à court terme !

    Le phénomène africain est général et bien plus important qu'en Afrique du sud. En Angola par exemple, il n'y a pratiquement plus de dette publique à court terme (0,8% en 2013 !), de même qu'en Ethiopie (1,3%) ou en Ouganda (3,8%) Pour plus de détails à ce sujet, voir le tableau complet dans le Rapport 2016 de la CNUCED sur le développement économique de l'Afrique (pages 42 et 43) Tout cela a entraîné bien entendu une décrue du nombre de crédits extérieurs conditionnels : dans le même rapport, on voit que presque tous les pays l'ont enregistré, parfois très fortement (Botswana et Maurice notamment) Et seuls le Nigeria (par ailleurs peu endetté à l'extérieur), le Niger, l'Ouganda, Sao Tomé & Principe, le Cameroun, le Libéria, le Soudan et la Zambie ont connu une évolution contraire. Dans un contexte toutefois de forte réduction de l'endettement extérieur. Globalement, les pays africains très endettés (en haut du tableau 2) ont vu la dette concessionnelle baisser de 80% à 70% de 2005 à 2013 tandis que les pays moins endettés (en bas du tableau) ont vu cette même dette concessionnelle tomber à un peu plus du tiers en 2013 avec une forte hausse concomitante des obligations d'Etat. Depuis 2009, ce sont ainsi une vingtaine de pays qui ont émis plus de 16 milliards de dollars de ces obligations, Côte d'Ivoire et Nigeria en tête (mais le Nigeria, surtout auprès de ses concitoyens)...

    Que montrent in fine ces données ? Tout bêtement que l'emprunt aujourd'hui en Afrique est un emprunt de développement. On sait que l'épargne privée à crû énormément, jusqu'à atteindre les taux de l'Occident durant les fameuses "30 Glorieuses" On sait aussi que le continent abrite le plus fort taux d'entreprenariat par habitant que la Terre ait jamais connu. On voit enfin que les Etats africains, qui se sont fortement désendettés, n'empruntent quasiment plus qu'à long terme, pour donc des projets d'investissements (infrastructures notamment) : de toute évidence, le continent est entré dans un cercle vertueux de croissance économique, ce qui explique pourquoi, en fin de compte, la baisse du prix des matières premières de ces deux dernières années ne l'a affecté qu'à la marge.

    Encadré

    L'exception de l'Afrique du nord

    Dans cette partie du continent, la politique a joué et a obligé, malheureusement, les Etats à privilégier le court terme à de trop nombreuses reprises. Et c'est ainsi que dans ces seuls pays, la part de l'endettement public à court terme a augmenté entre 2006-2009 et 2011-2013 : de 15,6% à 22,1% pour l'Algérie, de 7 à 10,5% pour l'Egypte, de 8,9 à 12,9% pour le Maroc et de 19,7 à 24% pour la Tunisie. Le reste des données est meilleur, ces pays étant eux aussi entrés dans un cercle vertueux de développement. Certes, elles se sont peut-être dégradées depuis en Egypte et en Tunisie et pour les mêmes raisons politiques. Mais on voit qu'au début, la déstabilisation des "Printemps arabes" n'avaient affecté qu'à la marge, celle du déficit public, les économies concernées. Les échecs à l'origine de l'éviction des Islamistes étaient bien dus à une mauvaise gouvernance...

     

    Le problème du manque de devises

    On voit bien dans le tableau 2 que le seul hiatus dans la dette africaine est l'insuffisance des exportations par rapport à la croissance interne : cette croissance nécessite fatalement des importations coûteuses en biens d'équipement, le continent n'en produisant pratiquement pas. Et hors les pays pétroliers rémunérés en dollars, les sources de devises internationales sont insuffisantes, même au Nigeria où la très forte croissance excède les capacités en devises de la balance des paiements. Deux solutions existent à court terme : contrôler les importations pour privilégier les machines-outils sur les grosses voitures d'abord. Mais la mondialisation s'y oppose. N'acheter alors qu'aux pays acceptant de réinvestir sur place une partie des paiements -donc en monnaie locale. Mais c'est contraire aussi aux règles de la mondialisation. Des gouvernants un peu malins doivent pouvoir jouer secrètement sur les deux tableaux : qu'ils se souviennent de Poitiers et d'Edith Cresson...

     

    1-      La dette extérieure africaine à fin 2013 (en millions de dollars)

    Source : Banque mondiale, statistiques 2015

    Pays

    Stock de la dette 2011-2013

    % RNB

    % des exports

    Afrique du sud

    133612

    36

    110

    Algérie

    5590

    3

    7

    Angola

    21136

    21

    30

    Bénin

    2096

    27

    105

    Botswana

    2438

    17

    34

    Burkina Faso

    2458

    23

    76

    Burundi

    651

    26

    272

    Cameroun

    3928

    15

    50

    Cap Vert

    1257

    70

    153

    Comores

    225

    37

    269

    Congo  Brazzaville

    2973

    27

    nc

    Congo Kinshasa

    5734

    23

    56

    Côte d'Ivoire

    10930

    43

    89

    Djibouti

    805

    nc

    167

    Egypte

    39859

    16

    78

    Erythrée

    998

    34

    nc

    Ethiopie

    10541

    26

    161

    Gabon

    3328

    20

    nc

    Gambie

    504

    57

    149

    Ghana

    13227

    32

    82

    Guinée

    1811

    37

    106

    Guinée Bissau

    280

    32

    137

    Guinée Equatoriale

    0

    0

    0

    Kenya

    11776

    30

    110

    Lesotho

    848

    30

    51

    Libéria

    492

    31

    55

    Libye

    nc

    nc

    nc

    Madagascar

    2838

    29

    141

    Malawi

    1360

    33

    84

    Mali

    3137

    31

    55

    Maroc

    34326

    35

    104

    Maurice

    10238

    88

    133

    Mauritanie

    3263

    84

    109

    Mozambique

    5286

    37

    108

    Namibie

    nc

    nc

    nc

    Niger

    2404

    35

    157

    Nigeria

    10938

    3

    11

    Ouganda

    3800

    21

    78

    RCA

    558

    29

    nc

    Rwanda

    1354

    20

    127

    Sao Tome & Principe

    216

    80

    597

    Sénégal

    4817

    34

    110

    Seychelles

    2172

    201

    218

    Sierra Leone

    1190

    33

    113

    Somalie

    3054

    nc

    nc

    Soudan

    21785

    40

    298

    Soudan du Sud

    nc

    nc

    nc

    Swaziland

    533

    14

    23

    Tanzanie

    11515

    41

    138

    Tchad

    2182

    18

    nc

    Togo

    762

    22

    30

    Tunisie

    24577

    55

    108

    Zambie

    5308

    27

    53

    Zimbabwe

    8052

    73

    nc

    Total Afrique

    443165

    22

    71

     

     

    2-      Classement des pays africains les plus endettés (en % du Revenu National Brut)

    Source : déclinaison du tableau 1

    Pays

    % RNB

    % des exports

    Seychelles

    201

    218

    Maurice

    88

    133

    Mauritanie

    84

    109

    Sao Tome & Principe

    80

    597

    Zimbabwe

    73

    nc

    Cap Vert

    70

    153

    Gambie

    57

    149

    Tunisie

    55

    108

    Côte d'Ivoire

    43

    89

    Tanzanie

    41

    138

    Soudan

    40

    298

    Comores

    37

    269

    Guinée

    37

    106

    Mozambique

    37

    108

    Afrique du sud

    36

    110

    Maroc

    35

    104

    Niger

    35

    157

    Erythrée

    34

    nc

    Sénégal

    34

    110

    Malawi

    33

    84

    Sierra Leone

    33

    113

    Ghana

    32

    82

    Guinée Bissau

    32

    137

    Libéria

    31

    55

    Mali

    31

    55

    Kenya

    30

    110

    Lesotho

    30

    51

    Madagascar

    29

    141

    RCA

    29

    nc

    Bénin

    27

    105

    Congo  Brazzaville

    27

    nc

    Zambie

    27

    53

    Burundi

    26

    272

    Ethiopie

    26

    161

    Burkina Faso

    23

    76

    Congo Kinshasa

    23

    56

    Togo

    22

    30

    Angola

    21

    30

    Ouganda

    21

    78

    Gabon

    20

    nc

    Rwanda

    20

    127

    Tchad

    18

    nc

    Botswana

    17

    34

    Egypte

    16

    78

    Cameroun

    15

    50

    Swaziland

    14

    23

    Algérie

    3

    7

    Nigeria

    3

    11

    Guinée Equatoriale

    0

    0

    Total Afrique

    22

    71

     

    3-      Les pays africains à risque selon le Fonds monétaire international (2015)

    Risque faible

    Risque modéré

    Risque élevé

    Surendettement

    Bénin

    Angola

    Burundi

    Soudan

    Ethiopie

    Burkina Faso

    Djibouti

    Zimbabwe

    Kenya

    Cap Vert

    Ghana

     

    Liberia

    Cameroun

    Mauritanie

     

    Madagascar

    Comores

    RCA

     

    Nigeria

    Congo

    Sao Tome & Principe

     

    Ouganda

    Côte d'Ivoire

    Tchad

     

    Rwanda

    Gambie

       

    Sénégal

    Guinée

       

    Tanzanie

    Guinée Bissau

       
     

    Lesotho

       
     

    Malawi

       
     

    Mali

       
     

    Mozambique

       
     

    Niger

       
     

    Congo Kinshasa

       
     

    Sierre Leone

       
     

    Soudan du sud

       
     

    Togo

       
     

    Zambie

       

     


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  • Le passeport africain unique : mythe ou réalité ?

     

    Les chefs d’Etat africains ont décidé de créer un passeport unique pour tous les Africains lors du dernier sommet de l’Union Africaine en juillet dernier à Kigali. Dans un premier temps, ce passeport ne serait que diplomatique, c’est-à-dire réservé aux dirigeants des Etats africains ainsi qu’à leurs représentants diplomatiques. L’unité du continent africain, vieux rêve de ses intellectuels, n’est-elle donc pas qu’une chimère et ses enfants ont-ils réellement une chance de la voir réalisée de leur vivant ? Car le corollaire d’un passeport unique pour tous les Africains est bien évidemment la suppression des frontières africaines pour les heureux possesseurs de ce passeport.

    Voyons donc si les conditions peuvent être réunies, rapidement ou non. Le premier point qui vient en tête est la division du continent en sous-ensembles historiques et linguistiques. Et sans doute la fameuse distinction coloniale entre Afrique anglophone, francophone et autres langues européennes (essentiellement le portugais et l’espagnol) n’a-t-elle plus aujourd’hui le même poids qu’hier. Certes, les anciens colonisateurs continuent à peser sur le devenir de leurs toujours féaux, au moins en Afrique francophone. La « France Afrique » n’est pas une vue de l’esprit de même que l’ingérence des Anglo-Saxons dans toute l’Afrique. Les Etats Unis ont ainsi beaucoup plus pesé sur la politique africaine au cours des dernières décennies que la France dans son « pré carré » Mais les Occidentaux ont laissé d’autres « crocodiles » se joindre à eux dans le marigot : la Chine, devenue ainsi le premier investisseur étranger sur le continent, mais aussi l’ensemble des pays du Sud avec lesquels l’Afrique commerce aujourd’hui plus qu’avec les pays du Nord. Cette présence économique amoindrit incontestablement la position des « Blancs » d’autant que leurs comptoirs emploient aujourd’hui plus de cadres locaux qu’expatriés : moins de présence physique, moins d’affaires, moins de connaissance du terrain, au point que de nombreux patrons de multinationales n’arrivent plus à percevoir leurs possibilités de gains dans un marché pourtant de plus d’un milliard d’habitants ! Et comme ils n’y arrivent pas, les pays du Sud vont continuer à prendre de l’importance jusqu’à réduire le poids des Occidentaux aux seules ventes d’armes et à quelques accords de défense. Qui sauteront eux-aussi quand les pays africains « vieilliront » et se stabiliseront : renforcement des Etats aujourd’hui déliquescents et renforcement de la force interafricaine qui a vu le jour pour combattre Boko Haram.

    Les vieilles Afriques des coloniaux ne viendront donc certainement pas contrarier la volonté de nombreux Africains de s’unir au niveau continental. Ce qui peut s’y opposer est à présent et surtout la redécouverte de leurs identités par les autochtones : Noirs contre Blancs, surtout d’Afrique du Nord (les Blancs d’Afrique australe ont été vaincus), et Sahéliens contre Forestiers, surtout Bantous (95% de la population dite forestière) Car le phénomène majeur des Indépendances a été l’alphabétisation très rapide du continent qui, liée à l’urbanisation croissante (50% en moyenne africaine aujourd’hui), a accouché de générations de jeunes avides de connaissances notamment historiques. Via les moyens modernes d’information, notamment Internet, ces nouvelles générations sont aujourd’hui beaucoup plus exigeantes, souvent vindicatives à l’égard de leurs dirigeants. J’ai connu les tensions de Casamance, elles ne sont rien actuellement par rapport aux situations de quasi guerre civile de la plupart des pays comportant, d’ouest en est et tout au long de la frontière entre Sahel et forêts, des « gens du Nord » et des « Forestiers » Les Pères de l’Indépendance avaient voulu éviter cela en déclarant d’abord définitives les frontières héritées de la colonisation. Puis en imposant un black out total sur l’histoire des différents peuples. Ils n’avaient même pas voulu que les Africains de tous bords sachent que les Maghrébins avaient razzié les Subsahariens des siècles durant et encore moins qu’ils avaient recruté des Sahéliens pour razzier les Bantous…

    Tous ces non dit reviennent aujourd’hui à la surface sans que les gouvernants prennent la mesure de leur toxicité. Là où il faudrait une catharsis, ils se murent dans le silence et continuent leurs politiques ethniques, alimentant les contestations futures. En Afrique de l’Ouest comme de l’Est, les germes de la discorde me paraissent bien plus forts que l’idée d’unité continentale. Tout juste l’Afrique du Sud a-t-elle connu un temps d’apaisement avec l’outil politique « Vérité et réconciliation » Mais les tensions remontent aujourd’hui du fait du pouvoir économique des Blancs, notamment en zones rurales. De plus, les Occidentaux n’ont rien fait pour calmer les esprits, bien au contraire. Rien n’a été réglé depuis leurs interventions soit directes, soit en aidant militairement une faction contre une autre, voir deux factions opposées l’une à la suite de l’autre comme en Centrafrique ! Sans compter l’afflux d’armes qu’ils ont favorisé, spécialement en aidant les rebelles Libyens contre Kadhafi (ces armes se sont retrouvées aux mains de Boko Haram) En fait, les oppositions n’ont jamais été aussi aigües, renforcées à présent et du fait de la montée en puissance de l’Islam radical dans le Monde, par des oppositions religieuses qui peuvent aller jusqu’à l’horreur comme au Nigeria. C’est l’intégrité des pays africains, surtout subsahariens, qui est ainsi menacée.

    Certes, les dirigeants africains ont correctement réagi, privilégiant, eux, la discussion et le compromis mais sachant aussi unir leur force quand le temps des armes ne pouvait être évité. Le pouvoir chancelant de Lagos sait pour l’instant et par exemple éviter la guerre de religion entre ses peuples tout en ayant fini par accepter l’union militaire avec ses voisins pour faire reculer, enfin !, les milices de Boko Haram. Et si, au Cameroun, les voix de la discorde se déchaînent sur Internet au fur et à mesure que se précise la retraite de Paul Bya, les populations encore disparates du pays font front commun contre les mêmes milices.

     Il n’empêche que, globalement, la stabilité de l’Afrique semble défaillir plutôt que s’installer comme on aurait pu le penser au lendemain des guerres des Congo. Ce, parce que beaucoup de pays dont les plus grands sont à présent touchés. Daech qui s’est introduit en Libye et en Egypte, menaçant les pays du Maghreb francophone ; le Mali fragilisé par l’irrédentisme touareg et la persistance du radicalisme islamique issu de l’effondrement libyen ; la Mauritanie de plus en plus fragilisée par la vindicte des populations « nègres » vis-à-vis des populations maures ; Côte d’Ivoire, Togo, Centrafrique, Burundi en proie à l’émergence d’une opposition ethnique (et non plus tribale) violente ; Ethiopie où démarre à présent une opposition générale contre les Tigréens…

    Et Afrique du Sud où s’épanouit, une première en Afrique, une xénophobie née sur l’existence d’une immigration énorme et incontrôlée en provenance de toute l’Afrique noire, en particulier du Zimbabwe voisin. Les pays arabes d’Afrique éprouvent de plus en plus un sentiment identique vis-à-vis des nombreux Subsahariens qui s’installent chez eux ou qui y transitent en attendant de partir pour l’Europe. C’est nouveau car auparavant, l’émigration interafricaine était un phénomène normal et pourtant massif. Les Nigérians qui contrôlent le commerce à Yaoundé, les Haoussas contrôlant le même commerce tout au long de la côte nord de l’Atlantique, les millions de Sahéliens venus chercher fortune au Nigeria, les Subsahariens venus chercher du travail en Egypte et en Libye, etc., etc., ont façonné la nouvelle Afrique tout au long du 20e siècle. Laissant penser que les tensions ethniques n’avaient pas véritablement d’avenir. Et alimentant même une théorie de développement économique dite « par diffusion » très à la mode en France dans les années 1970 à partir du modèle ivoirien. Alimentant aussi l’idée qu’un seul modèle suffisait à l’Afrique en dépit de sa complexité (idée largement répandue auprès des intellectuels africains) D’où, aussi, la naïveté tout de même des « unionistes » africains pensant que l’idée se suffisait presque à elle seule. L’apogée de leur espoir fut atteint quand Kadhafi réussit à changer « l’OUA » en « UA »…

    Leur espoir est donc très largement contrarié aujourd’hui et le moins qu’on puisse prédire est beaucoup de temps avant l’union au moins des pays subsahariens. Car s’ajoute aux faits précédents une réelle compétition économique entre les sous-régions du continent, voire même entre pays africains : l’exemple type est celui des bourses de valeurs, chaque pays voulant la sienne alors que les capitalisations possibles ne sont pas encore nombreuses. Il devait y avoir une seule bourse en Afrique centrale, il y en a deux, une au Gabon et une au Cameroun, sans compter les bourses nigérianes qui flirtent entre l’Afrique de l’ouest et l’Afrique centrale… Un phénomène identique existe avec les ports qui se concurrencent de plus en plus, tant à l’exportation (ports ghanéens et béninois à l’époque ou San Pedro n’était pas disponible) que, surtout, à l’importation, notamment à l’est du continent (concurrence du Kenya avec Djibouti) Et ces oppositions vont croître quand les ports d’Afrique centrale, Douala-Kribi et Pointe Noire, en concurrence entre eux, concurrenceront les ports sud-africains à l’ouest (les ports kenyans concurrencent déjà les ports sud-africains à l’est)

    Pour l’instant les concurrences ne sont pas féroces car les infrastructures sont loin d’être terminées aux niveaux routiers et ferroviaires. Les bateaux cherchent toujours à aller au plus près des destinations finales. Mais Mombasa au Kenya a déjà pris pas mal de fret au port orientaux d’Afrique du sud et Kribi au Cameroun devrait s’imposer rapidement en Afrique centrale, gênant cette fois-ci ses ports occidentaux.

    J’ai cité cet exemple portuaire car il est immédiat. Il y en a d’autres qui s’imposeront au fur et à mesure du développement du continent : qui fournira à qui les métaux nécessaires à la métallurgie ? Qui de l’Egypte ou du Nigeria s’imposera dans le ciment ? Quelles raffineries fourniront quelles régions ? Pour l’instant, c’est surtout l’alimentation et le textile qui sont en jeu dans les échanges interafricains. Plus l’essence aux frontières du Nigeria. Mais qu’en sera-t-il demain ? Ces futurs échanges forcément concurrentiels obligeront les Etats à réfléchir, leur interdissent déjà la naïveté…

    Et je crains donc que le passeport africain unique reste diplomatique longtemps encore. Si on en croit d’ailleurs la vie du passeport européen, remis fortement en question aujourd’hui, c’est l’immigration qui met cette vie le plus en cause. Dans l’état actuel de la situation des migrations en Afrique, je doute fort que l’Afrique du sud se rallie rapidement à l’idée d’unicité, surtout depuis les dernières élections municipales qui ont vu une baisse d’audience de l’ANC. De même que le Maroc ou la Tunisie, sans parler de la nécessité de combattre le terrorisme, donc de contrôler les frontières, dans pratiquement tout le Sahel. Peut-être alors les chefs d’Etat africains ont-ils voulu plus conjurer le sort à Kigali que démarrer une nouvelle étape de l’Union ?


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  • Les Investissements étrangers ne déferlent pas sur l'Afrique

    Que des grands patrons commencent à regarder le Continent, soit. Mais ils n'ont pas encore mis la main au portefeuille...

    (Christian d'Alayer, 19 mars 2016)

     

    Bon nombre de journalistes occidentaux croient que l'Afrique est le nouvel Eldorado des investisseurs. Ne parlons plus des sceptiques, ceux-là le seront même quand leur média ruiné sera racheté par un milliardaire africain ! Mais voyons si l'indéniable accélération de la croissance africaine depuis l'an 2000 a eu des conséquences importantes en matière d'investissements internationaux. Et si vous regardez le graphique 1, cela semble évident : les investissements directs étrangers décollent à partir de l'an 2000, y compris les investissements africains hors d'Afrique, le solde paraissant rester plus que vigoureux.

    C'est une illusion d'optique : les chiffres en ordonnée sont des milliards de dollars. Et vous voyez que le maximum est obtenu en 2014 avec des IDE entrant compris entre 50 et 55 milliards de dollars. Sur un total mondial d'environ...1500 milliards de dollars d'IDE la même année. Aussi aurais-je dû étirer terriblement le graphique sur la droite pour respecter l'échelle mondiale. Et auriez-vous dû alors voir un tout petit décrochage des courbes et non pas ces belles envolées trompeuses...

    Pour bien voir la réalité et faute de pouvoir publier un graphique à l'échelle réelle, il faut se reporter aux chiffres bruts, soit le tableau 2. Et là, vous voyez immédiatement qu'on ne joue pas dans la cour des grands où évoluent des pays dans lesquels les multinationales investissent des centaines de milliards (près de 300 milliards par an dans la seule Chine et plus de la moitié des 1500 milliards de $ dans les pays en développement)

    Il y a eu, certes, un sursaut des compagnies minières et pétrolières en Afrique quand, notamment, l'envolée du cours de l'or noir a permis de pomper rentablement les nappes en eau profonde (1500 mètres et plus) L'envolée de l'or a aussi permis de rentabiliser des mines aux coûts d'extraction supérieur à 100 $ l'once. Mais ce sont surtout les Sud Africains qui se sont positionnés en Afrique. En Mauritanie, l'extraction du fer a connu un net regain et au Congo Kinshasa, les terres rares ont relancé les mines. Dont celles de cuivre dont le cours s'est aussi envolé, ranimant cette activité aussi en Zambie. Etc. Le petit envol des années 2000 et suivantes est essentiellement dû aux investissements pétroliers et miniers, il faut le savoir, et non aux investissements industriels et agro-industriels : le Sénégal attend ainsi toujours l'entreprise qui lui permettra de faire aussi des productions industrielles de bouche à partir de ses arachides, seule manière de valoriser encore plus des exportations aujourd'hui limitées à l'huile. Et il n'y a pas de hauts fourneaux en Mauritanie tandis que la Guinée ne sort toujours que de la bauxite, même pas de l'alumine, de ses gigantesques réserves de minerais. Songez qu'au Mozambique, les Sud-Africains ont créé de toutes pièces une énorme industrie d'aluminium, la seconde d'Afrique après la leur, à partir d'alumine importée d'Australie ! Cela va peut-être changer puisque une firme arabe, Emirates Global Aluminium va fabriquer au moins de l'alumine en Guinée Conakry afin de sécuriser ses approvisionnement en matière première.

    Les Africains seraient évidemment preneurs de toutes les valorisations possibles de leurs matières premières. Même le petit Gabon par exemple a banni les exportations de grumes, exigeant que ses entreprises scient au minimum les bois exportés (le pays déroule lui-même et depuis longtemps l'essence reine du déroulage, l'Okoumé) Des artisans travaillent le bois à la pelle au Cameroun, autre exemple, et inondent ainsi la sous-région en mobilier de toutes sortes. D'autres artisans, dans toute l'Afrique, travaillent les métaux précieux et fournissent les populations locales en bijoux de luxe. Quelques usines fabriquent en semi industriel les concentrés de tomates dont toute l'Afrique se nourrit et des ébauches de chocolaterie ont éclos dans les pays producteurs de cacao. Du local, donc, mis sur pied avec des moyens réduits et des technicités industrielles balbutiantes, heureusement sauvées par la qualité de l'artisanat local.

    Mais rien de vraiment sérieux pour combler les besoins croissants du plus d'un milliard d'habitants que compte aujourd'hui le Continent. Voyez d'ailleurs la part des investissements étrangers dans les investissements globaux de l'Afrique (colonne 6 du tableau 2) : les premiers chiffres (qui ne sont pas entre parenthèses) sont ceux de la CNUCED, établis d'après les données actuelles sur les PIB africains. J'ai rétabli un peu de réalité en augmentant le PIB de toute l'Afrique de 80%, donnée qui est celle qui a été appliquée officiellement au Nigeria il y a deux ans quand ce pays a décidé de jouer réellement le jeu des statistiques internationales en intégrant l'économie informelle (jusqu'aux péripatéticiennes !) dans ses statistiques nationales. Et la part des IDE dans l'investissement global africain est donc redescendue fatalement à des chiffres qui sont plus proches de ceux que j'ai calculé et mis entre parenthèses à la suite des chiffres officiels actuels. Mon calcule suppose bien évidemment que, pour obtenir 80% de plus de production, l'économie africaine a dû investir aussi 80% de plus que ne le disent les statistiques officielles (quand on connaît un peu l'Afrique, ce calcul ne paraît pas outrancier...) Et vous voyez que les IDE, insignifiant jusqu'en 2000, ne sont aujourd'hui à même que de générer au mieux 1% de croissance supplémentaire en Afrique : les économistes patentés estiment qu'il faut investir 5% du PIB d'un pays pour générer 1% de croissance. Soit 3% de croissance annuelle pour 25% de FBCF. Du moins "estimaient" Car, aujourd'hui, la financiarisation des économies occidentales a fait passer ce critère de croissance très largement derrière la valeur des entreprises en bourse...

    Bref, les IDE en Afrique sont encore très éloignées de leur objectif théorique qui est de faire décoller les économies dans lesquelles ils ont le bonheur de pénétrer. Le constat sera le même en 2015 (nous disposons pour l'instant des statistiques de 2014) puisque la CNUCED a annoncé que les IDE mondiales s'étaient repliées l'an dernier, y compris en Afrique. Et force est, in fine, de constater que le développement de l'Afrique est pour l'heure terriblement autocentré, essentiellement dû aux efforts et au génie de ses propres habitants. On sait par exemple que les tissus africains ont repris du poil de la bête face aux importations asiatiques essentiellement du fait et des stylistes locaux et des quelques usines de wax et de fancy d'Afrique de l'ouest (Nigeria surtout) De même sait-on que le ciment africain est parti aussi du Nigeria avec une multinationale locale mise sur pied de toutes pièces (les entreprises du milliardaire Dangote) Comme on peut aussi dire que les paysans camerounais ou guinéens ont joué un rôle moteur dans l'expulsion progressive des importations françaises de produits maraichers, de pomme de terre ou de poulets. Les coopératives françaises qui tenaient ces marchés n'ont pas voulu investir en Afrique, pensant empêcher ainsi la concurrence africaine. Elles n'auront réussi qu'à perdre les dits marchés tandis que l'Amérique latine et la Chine se chargeaient de leur barrer la route ailleurs. Que n'ont-elles pas travaillé avec les Africains pour pouvoir concurrencer les précédant ?! Le canadien Alcan, de même, s'est obstiné à ne vouloir tirer que de la bauxite de Guinée et du Ghana, ne voyant pas les entreprises asiatiques se développer par ailleurs jusqu'à venir proposer leurs services aux Africains ? Songez que France-Télécom (aujourd'hui Orange) s'est contenté d'un service minimum en Afrique des décennies durant avant de "ramer" aujourd'hui pour tenter de retrouver une part de marché dans un continent où la concurrence limite aujourd'hui considérablement les marges des nouveaux arrivants...

    L'Occident va bientôt s'apercevoir qu'il a tout perdu dans la mondialisation qu'il a lancée pour complaire à ses multinationales : le phénomène est certes neuf mais rapide et de plus en plus d'entreprises "basanées" taillent de plus en plus de croupières à ces multinationales occidentales qui ont mis le feu à leurs marchés intérieures avant que de perdre aussi la guerre économique mondiale. A cet égard, la bataille d'Afrique sera décisive : si les Occidentaux reculent aussi outre Méditerranée, que leur restera-t-il ?

     

    1- Les investissements directs étrangers en Afrique depuis 1994 (graphique extrait du tableau 2)

    Source : World Investment Report 2015, CNUCED

     

     

    2- Les flux d'investissements directs étrangers en Afrique (IDE) depuis 1994

    Source : World Investment Report 2015, CNUCED

     

    IDE entrant

    En milliards de $

    IDE sortant

    En milliards de $

    Solde IDE

    En milliards de $

    Part des IDE dans le monde

    (en %)

    Part de la FBCF*

    (en %)

    1994

    6,1

    1,9

    4,2

    2,4

    6,6 (3,6)

    1995

    5,6

    3

    2,6

    1,6

    5,2 (2,9)

    2000

    6,6

    1,5

    5,1

    0,7

    8,7 (4,8)

    2005

    29,5

    2,1

    27,4

    3,2

    14 (7,7)

    2010

    44

    9,3

    34,7

    3,3

    10 (5,5)

    2014

    53,9

    13,1

    40,8

    4,4

    10,6 (5,8)

    * Formation brute de capital fixe (investissements productifs dans la région)

     

     


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  • 2016, bon ou mauvais cru pour l’Afrique

    Christian d’Alayer, 28 décembre 2015

     

    Baisse du prix des matières premières (certains n’hésitent pas à parler d’effondrement), croissance du danger islamique (Boko Haram, Libye, Mali), démographie jugée démentielle, gouvernance montrée trop souvent du doigt… Il faut avouer qu’il y a du grain à moudre pour les Afro-pessimistes qui n’ont toujours pas vraiment désarmé en Occident. « 2016, Annus Horribilis ! » pensent-ils dès aujourd’hui pouvoir s’écrier en imaginant un Nigeria ensanglanté et incapable, car redevenu pauvre, de se débarrasser du fléau islamique. Ils verseront sans doute une larme sur les malheurs des autres pays pétroliers et attendront avec impatience de tristes nouvelles d’une Algérie que beaucoup trop encore d’étrangers souhaitent voir ravaler au niveau de la Libye : un jour, c’est son président qui n’est plus qu’un ectoplasme façon Salazar aux mains de ses proches, un autre, ce sont les soldats de Daech qui menacent de déferler sur un pays trop fragile, disent-ils, pour s’en sortir une deuxième fois, un autre, ce sont ses ressources économiques qui se tarissent… Curieusement, on entend moins de mauvaises choses sur des pays bien plus instables comme la Tunisie ou même le Maroc où les Islamistes sont au pouvoir, bien incapables d’ailleurs de supprimer une corruption, le Mahkzen, véritable institution du pays et incapables également de supprimer les bidonvilles de Casablanca…

    Mais trêve de railleries, voyons les statistiques car ce sont elles et rien d’autre qui peuvent nous prédire l’avenir immédiat de l’Afrique. Commençons par la croissance économique, tableau 5. Vous pouvez voir qu’à partir du nouveau millénaire, l’Afrique s’est développée plus vite que le reste du Monde, Chine exceptée. Le « ressac » de 2013 et 2014 est essentiellement dû aux contre performances d’une Afrique du nord empêtrée dans ses problèmes politiques ainsi qu’à celles d’une Afrique du sud dont les multinationales n’investissent pratiquement plus aux pays mais sont parties à la conquête du Monde. Le reste du continent s’est très bien comporté avec des prix en baisse à l’export et même le Nigeria a fait des prodiges, 5,4% en 2013 et 6% en 2014, malgré des prix de l’or noir en forte baisse.

    Il faut d’ailleurs relativiser ces « fortes baisses », voyez cette fois-ci le graphique 6 : même en berne depuis deux ans maintenant, les prix des matières premières restent très supérieurs à ce qu’ils étaient au tournant du millénaire : 5 fois plus élevés avant la baisse, un peu moins de 4 fois après la baisse, on est loin de l’effondrement. Et comme l’Afrique semble avoir résisté à de moindres recettes d’exportation deux années durant, on ne voit pas pourquoi elle ne résisterait pas une troisième année, CQFD ! Et avant même d’aborder les exportations, voyons pourquoi elle a résisté : la richesse globale en premier lieu a littéralement explosé : vous pouvez constater dans le tableau 1 que le PIB officiel du continent (on sait aujourd’hui, après la correction statistique du Nigeria incluant une partie importante de l’économie informelle que la réalité est supérieure d’environ 80% à la réalité officielle) a été multiplié par 4 en 35 ans alors que sa démographie n’a été multiplié que par moins de 2. Avec une part croissante de cette population s’urbanisant, passant de moins du tiers en 1990 à plus de 40% aujourd’hui. Les grands pays ont tous dépassé les 50%, cette concentration de main d’œuvre urbaine ayant entraîné le plus formidable élan entrepreneurial du Monde (le plus fort taux d’entreprenariat par habitant) Le continent, à défaut d’investissements étrangers massifs (voir bas du tableau 1) s’est littéralement couvert de PME locales dont certaines se sont envolées : il y a de plus en plus de milliardaires africains. Lesquels ont peut-être perdu de l’argent avec la décrue des prix à l’export mais sans pour autant détruire les nouvelles classes moyennes des grandes villes africaines. Et des campagnes : partout en effet, les agriculteurs ont mieux gagné leur vie. En recevant plus d’argent pour leurs productions dites de rente bien entendu mais aussi en se diversifiant. Les producteurs de céréales maliens par exemple, les plus pauvres, se sont mis à l’élevage sédentaire tandis que leurs femmes se lançaient dans la récolte de fruits et la culture du manioc en plein champ. Les paysans camerounais, autre exemple, ont inondé la sous région de leurs tomates et oignons tandis que leurs homologues du nord commençaient à commercialiser leurs bêtes. Bref, ces gens ont évolué très vite sans que l’extérieur voit vraiment leur évolution : elle n’a pas été statistiquement palpable car échappant structurellement aux statistiques (les Africains ne comptabilisent que les cultures de rente)… Croyez-vous que les Africains des villes comme des champs seront moins actifs en 2016 qu’au cours des années précédentes ?

    Voyons à présent ces fameuses exportations dont les cours pèseraient terriblement sur le devenir de l’Afrique moderne. Dans le milieu du tableau 1 cette fois-ci, vous pouvez voir que tant en 1980 qu’aujourd’hui, elles ont représenté et représentent 1/5e du PIB du continent (vous avez les PIB en valeur en haut du tableau) Comme si les prix n’avaient rien changé… En fait et compte tenu de leur augmentation assez fabuleuse, cela signifie que bien d’autres composantes du PIB ont augmenté très fortement. En d’autres termes, la dépendance de l’Afrique par rapport à ses produits d’exportation n’a pas augmenté avec les prix et cette donnée de long terme ne sera pas considérablement affectée en 2016 par une aggravation de la situation des prix, bien au contraire. D’autant que le commerce intra africain (voir tableau 3), soit la demande intérieure africaine, s’est envolé lui aussi, notamment en Afrique australe et en Afrique de l’ouest (grâce aux deux géants que sont l’Afrique du Sud et le Nigeria) : cela non plus ne changera pas cette année où l’on peut raisonnablement espérer une nouvelle hausse de ce commerce…

    Enfin, dernier élément du devenir économique africain, la situation financière internationale. Voyez ici le tableau 2 sur la balance commerciale des économies mondiales. On comprend d’abord pourquoi les Occidentaux sont hyper endettés tandis que les pays en développement accumulent les réussites et se sont largement désendettés ces dernières années. L’Afrique n’a pas échappé au phénomène alors qu’elle avait accumulé ses dettes à la fin du dernier siècle. Certes, la baisse du prix des matières premières a surpris des économies qui anticipent forcément les recettes d’exportation et 2014 a marqué un arrêt brutal à cet égard. Souvenez-vous par exemple de l’Angola qui, d’une position financière largement excédentaire en 2013, a dû recourir aux emprunts depuis deux ans pour poursuivre ses importants programmes d’investissements, notamment dans l’immobilier. Les actifs qu’elle a accumulé chez son ancien colonisateur portugais lui ont d’ailleurs permis de trouver immédiatement des créanciers à des taux d’intérêt très bas… Gageons que sur ce plan, l’Afrique va continuer à recourir en 2016 aux emprunts internationaux tandis que l’équilibre de son commerce extérieur, reposant trop sur les matières premières, restera fragile voir négatif comme l’an passé. Mais 5% de 20% du PIB ne représentent jamais qu’un petit point de croissance. Si les investissements étrangers augmentent (les médias français n’arrêtent pas d’annoncer un prochain débarquement des investisseurs hexagonaux sur le continent africain !), alors cette perte sera vite compensée. Et, en définitive, il n’y aura pas « d’annus horribilis » en Afrique en 2016 mais la poursuite de la croissance même si celle-ci, en l’absence d’investissements étrangers massifs, continuera à ralentir.

     

    1 – PIB, Exportations et Investissements étrangers dans le monde de 1980 à 2014

    Source : Manuel de statistiques 2015 de la CNUCED (Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement)

    Thèmes/Zones

    1980

    1990

    2000

    2005

    2010

    2012

    2013

    2014

    PIB total (milliards $)

                   

    PIB par habitant ($)

                   

    Monde

    12282

    22900

    33255

    47203

    65429

    73699

    75641

    77450

     

    2761

    4304

    5428

    7248

    9462

    10411

    10563

    10694

    Pays en développement

    2726

    4004

    7193

    11155

    21492

    26419

    27903

    29206

     

    826

    978

    1483

    2141

    3850

    4607

    4801

    4959

    Pays émergeants

    1012

    850

    375

    1058

    2108

    2760

    2902

    2617

     

    3497

    2693

    1247

    3554

    7023

    9172

    9634

    8682

    Pays développés

    8544

    18045

    25686

    34988

    41829

    44518

    44835

    45627

     

    9963

    19853

    26325

    34848

    40495

    42695

    42815

    43393

    Afrique

    559

    542

    636

    1104

    1925

    2280

    2344

    2426

     

    1179

    862

    788

    1213

    1870

    2108

    2114

    2135

    Exportations en valeur (milliards $)

                   

    Exportations en % mondial

                   

    Monde

    2050

    3495

    6452

    10502

    15302

    18496

    18954

    19003

     

    100

    100

    100

    100

    100

    100

    100

    100

    Pays en développement

    608

    843

    2059

    3807

    6438

    8224

    8434

    8485

     

    29,7

    24,1

    31,9

    36,2

    42,1

    44,4

    44,5

    44,6

    Pays émergeants

    85

    118

    149

    353

    609

    822

    807

    763

     

    4,1

    3,3

    2,3

    3,3

    3,9

    4,4

    4,2

    4

    Pays développés

    1356

    2534

    4243

    6340

    8254

    9449

    9712

    9754

     

    66,1

    72,5

    65,7

    60,3

    53,9

    51,1

    51,2

    51,3

    Afrique

    121

    104

    147

    311

    521

    640

    601

    555

     

    5,9

    3

    2,2

    2,9

    3,4

    3,4

    3,1

    2,9

    IDE* (milliards $)

                   

    Monde

    54,4

    204,8

    1363,2

    927,4

    1328,2

    1403,1

    1467,1

    1228,2

    Pays en développement

    7,3

    34,6

    232,2

    330,1

    579,9

    639

    670,8

    681,3

    Pays émergeants

    0,02

    0,07

    5,7

    31,8

    75,1

    85,1

    99,5

    48,1

    Pays développés

    46,9

    170,2

    1125,2

    565,4

    673,2

    678,9

    696,7

    498,7

    Afrique

    0,4

    2,8

    9,6

    29,5

    44

    56,4

    53,9

    53,9

    Afrique en % mondial

    0,7

    1,3

    0,7

    3,1

    3,3

    4

    3,6

    4,3

    *Investissements directs étrangers

    2- Balances commerciales mondiales de 1989 à 2014 (en pourcentages des importations)

    Source : Manuel de statistiques 2015 de la CNUCED

    Zones

    1989-91

    1994-96

    1999-01

    2004-06

    2008-10

    2009-11

    2010-12

    2011-13

    2012-14

    Monde

    -3,31

    -1,34

    -2,91

    -2,36

    -1,25

    -0,75

    -0,64

    -0,35

    -0,19

    Pays en développement

    2,03

    -4,27

    5,81

    10,96

    8,08

    7,42

    7,19

    6,73

    6,34

    Pays émergeants

    -5,95

    14,16

    46,99

    43,64

    30,53

    32,85

    35,42

    34,35

    34,37

    Pays développés

    -4,75

    -0,55

    -7,46

    -10,34

    -8,55

    -7,86

    -8,15

    -7,58

    -7,1

    Afrique

    3,44

    -5,87

    2,56

    18,78

    7,11

    4,1

    6,79

    2,03

    -5,06

     

     

    3- Aperçu du commerce intra africain de 1995 à 2014

    (Au travers des statistiques des principales organisations économiques sous régionales. Source : CNUCED)

    Zones

    1995

    2000

    2005

    2010

    2013

    2014

    UMA (Maghreb)

    1231

    1092

    1916

    3451

    5507

    5689

    CEMAC (Afrique centrale)

    105

    99

    326

    977

    896

    804

    CEPGL (pays des grands lacs)

    5

    4

    25

    92

    187

    221

    COMESA (Afrique australe et de l'est)

    1383

    1432

    3362

    8724

    10941

    10454

    EAC (Afrique de l'est)

    539

    484

    1134

    2096

    2342

    2491

    ECCAS (Afrique centrale)

    141

    152

    417

    1509

    1563

    1124

    ECOWAS (Afrique de l'ouest)

    2293

    2682

    5985

    9622

    14197

    12378

    MRU (Mano River -Afrique de l'ouest)

    103

    111

    238

    164

    175

    184

    SADC (Afrique australe)

    6636

    5513

    9765

    31302

    39554

    39510

    UMEAO (Afrique de l'ouest)

    1052

    976

    1702

    2484

    3531

    3888

     

    4- Urbanisation des populations dans le monde de 1990 à 2014

    Source : CNUCED

    Zones

    1990

    2000

    2010

    2014

    Monde

    43

    46,6

    51,5

    53,4

    Pays en développement

    34,6

    39,7

    45,8

    48,2

    Pays émergeants

    64,2

    63,8

    63,6

    63

    Pays développés

    73,9

    75,8

    79,2

    80,4

    Afrique

    31,1

    34,2

    37,8

    39,3

     

    5- Taux de croissance du PIB dans le monde de 1980 à 2014

    Source : CNUCED

    Zones

    1980-89

    1992-00

    2000-10

    2004-07

    2005-14

    2008-14

    2005

    2010

    2012

    2013

    2014

    Monde

    3,3

    3,1

    2,8

    3,9

    2,1

    2,2

    3,6

    4,1

    2,2

    2,3

    2,5

    Pays en développement

    3,6

    4,8

    6,1

    7,5

    5,7

    5,4

    6,9

    7,7

    4,7

    4,6

    4,3

    Pays émergeants

    3,4

    -2,7

    5,8

    8

    3,2

    2,3

    6,6

    4,7

    3,3

    2,3

    0,8

    Pays développés

    3,2

    2,9

    1,7

    2,7

    0,7

    0,9

    2,5

    2,6

    1,1

    1,2

    1,7

    Afrique

    2,2

    3,1

    5,5

    6

    4,2

    3,5

    6

    5,2

    5

    3,4

    3,2

    Dont Afrique du Nord

    2,8

    3,3

    5

    5,3

    2,8

    1,1

    5,7

    4,4

    5,4

    0,9

    0,7

    Dont Afrique australe

    1,5

    2,8

    3,9

    5,4

    2,7

    2,3

    5,1

    3,3

    2,4

    2,5

    1,7

    Reste de l'Afrique (entre…-et…)

    1,7-2,6

    2,4-3,6

    5,6-8

    5,7-10,2

    5,8-7

    4,3-7,6

    6-9,9

    4,7-7,8

    5-9,3

    4,1-6,6

    4,8-5,8

     

    6- Evolution du prix des matières premières de 1995 à 2015

    Source : Moody’s (indice mondial et mensuel du prix des matières premières. Les valeurs retenues sont celles des mois de décembre des années considérées, sauf en 2015 ou le mois retenu est celui de novembre)

    NB Compte tenu de l’emplacement, les années ont été remplacées par une numérotation de 1 ( 1995) à 21 ( 2015) L’année 2000 se trouve ainsi au numéro 6 (retournement des termes de l’échange à partir de 2001, numéro


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  • Pays pauvres : priorité à l'agriculture

    (Christian d'Alayer, 30 novembre 2015)

     

    Dans un rapport précédant (rapport 2015 sur le Développement économique en Afrique), la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED) recommandait aux gouvernements africains de rechercher aussi les emplois dont leurs pays ont besoin dans les services. voici à présent que l'organisme onusien s'est penché sur les pays les plus pauvres de la planète (on dit "les moins avancés" pour ne pas leur faire de peine) : 47 pays dont 34 africains sont inclus dont certains devraient sans doute ne pas apparaître. Qu'y-a-t-il de commun en effet entre le Burkina Faso, terre plutôt sèche de mil, de sorgho et de coton, et l'Angola, pays qui exporte près de 2 millions de barils de pétrole par jour, presqu'autant que le Nigeria avec 22 millions d'habitants seulement, presque dix fois moins que dans ce même Nigeria ? Même remarque pour la Guinée Equatoriale, avec près d'un demi million de barils par jour pour un demi millions d'habitants. Passe encore pour le Congo Kinshasa dont les 70 millions d'habitants tempèrent les abondantes ressources minérales en terme de richesse par habitant. Mais prôner la priorité de l'agriculture à Djibouti, une ville de 600000 habitants et quatre villes de plus de 10000 habitants, toutes plus ou moins plantées dans le désert, paraît quelque peu présomptueux. D'autant que les ressources des habitants hors la centaine de milliers d'éleveurs nomades du pays dépendent essentiellement du trafic avec l'Ethiopie voisine dont Djibouti est le port.  Que dire également de l'Ouganda, sorti depuis des années de la pauvreté et dont la présence dans la liste onusienne ne tient qu'aux difficultés politiques de la modifier...

     

    Il faut donc prendre le dernier rapport de la CNUCED pour une incitation à s'intéresser à l'agriculture dans les pays qui n'ont qu'elle comme principale ressource. Et dans ce cadre, j'invite les intéressés à se le procurer sur le site de la CNUCED : il regorge d'informations et de pistes de développement, des plus évidentes (mécanisation, intrants agricoles) aux plus "modernes" comme les ressources annexes que peuvent se procurer les agriculteurs africains à la façon de leurs collègues français ajoutant la location de gites ruraux à la palette de leurs revenus. Sur ce terrain de la croissance de la productivité agricole africaine, voyez d'ailleurs le tableau ci-après, extrait du rapport. Il vous donne par pays le rendement moyen à l'hectare (en dollar). Certains chiffres pourraient vous étonner, tels ceux de Gambie et du Sénégal ou encore ceux du Mozambique et ceux d'Ouganda. Sachez à cet égard que ces données viennent de la FAO qui estime les récoltes à partir de photos satellites, procédé assez imparable. La valeur consécutive est fonction des prix locaux payés aux paysans et on voit très bien ici les pays dans lesquels les villes ont cessé de se développer au dépend des campagnes et ceux dans lesquels le processus de revalorisation des prix agricoles n'a pas encore été visiblement entamé. Ce qui explique en partie le meilleur rendement à l'hectare des pays pauvres d'Asie par rapport à celui des pays africains. En partie parce que la présence d'eau en abondance pèse aussi : l'Asie produit du riz parce qu'il y a de l'eau et le riz est une denrée dont le rapport à l'hectare est excellent, avec des prix élevés...

     

    Au delà, on voit aussi très bien, dans le rapport, que la productivité agricole stagne dans les pays riches. La FAO, cette fois-ci, explique que ça n'est pas parce qu'il y a une limite physique à ce que peut donner notre planète en la matière, mais parce que partout, les courbes démographiques faiblissent voire se retournent. La demande stagne donc, du moins dans les pays riches, limitant fatalement la productivité du secteur. Mais les pays pauvres, eux, progressent et progressent vite. Voyez la hausse en une grosse trentaine d'années : 300% en Angola, 150% au Bénin, 230% au Burkina, même progression en Ethiopie, etc., etc. Tous ces pays ont connu une progression de leurs PIB très supérieure à la moyenne mondiale ces dernières années : 7,4% en moyenne entre 2002 et 2008, moins les années suivantes mais tout de même 6,1% en 2013 et 5,5% en 2014. On voit que ces scores sont aussi dus à leurs paysans même si les variations des pays pétroliers faussent le résultat d'ensemble. Songez par ailleurs, souligne la CNUCED mais en négatif, que le déficit commercial de l'ensemble des PMA , Asie comprise, a été de ... 49,4 milliards de dollars en 2014 (moins de 2% du PIB africain global de l'époque), avec un prix du brut descendu pratiquement de 20% et le prix des matières premières agricoles en berne de presque autant (-18% sur l'année)

     

    Bref, les pays les plus pauvres d'Afrique n'ont pas fait tomber la moyenne continentale, si l'on peut dire, réalisant eux aussi de très bonnes performances avec le peu dont nombre d'entre eux disposent. Voyez le Bénin par exemple, dont le rendement en dollars à l'hectare est aujourd'hui supérieur à celui des pays développés... La différence réside dans le nombre de travailleurs agricoles à l'hectare : 19 hectares par paysan aux Etats Unis, jusqu'à 11 paysans à l'hectare dans les pays les plus mal lotis d'Afrique. Lesquels se rattrapent, si l'on peut vraiment dire cela, en dépensant nettement moins à l'hectare que les Américains : quand un Africain répand 7 tonnes d'engrais à l'hectare, l'Asiatique en met 59 tonnes et le paysans développés, 119 tonnes ! Idem en dépenses d'eau : 3,4% des dépenses globales pour le paysan africain, 34,6% pour l'Asiatique et 13,6% pour l'Occidental. Et idem enfin pour la mécanisation : 0,6 machine à l'hectare sur le continent, 4,5 en Asie et 10,5 en Occident. Qui gagne au final quand on voit les agriculteurs français rattrapés par leurs banquiers quand les prix s'effondrent  ? "Adieu veaux, vaches, cochons..."  Le modèle occidental a montré ses limites, d'autant que les produits issus de ces coûteux process sont loin d'être "bio" tout en détruisant de très nombreux emplois !

     

    En fait, les agriculteurs africains sont loin d'être autistes. Ceux qui restent (l'exode rural est actuellement à son zénith en Afrique) ont déjà entrepris d'ajouter à leurs revenus des recettes annexes. Les cultivateurs pratiquent par exemple et aujourd'hui l'élevage qui est de moins en moins transhumant. Les femmes cultivent des arbres fruitiers plantés au milieu des céréales. Elles s'adonnent également au maraichage dans les régions disposant d'eau en abondance. Ils ont d'eux-mêmes abandonné les cultures dont ils ne tiraient aucun profit, comme celle du coton au Tchad car "culture fiscale" Et ils ne vendent plus leurs récoltes pour des clopinettes comme cela se passait dans les années 1960-1980. Aujourd'hui, ils sont regroupés en coopératives parfois très dynamiques comme au Cameroun ou en Guinée. La CNUCED a relevé les carences, montrant par exemple comment l'existence d'infrastructures de transport changeait littéralement la vie des campagnes, surtout en périphéries des villes. Et elle propose aussi aux pouvoirs publics d'apporter aux paysans le financement dont ils ont besoin quand les banques font défaut (les banques à capitaux africains sont moins frileuses, Bank of Africa ayant d'ailleurs commencé sa carrière en prêtant aux paysans maliens)

     

    En fin de compte, l'agriculture des pays africains pauvres comme émergeants a déjà pas mal bougé ces dernières décennies, si bien que des politiques volontaristes dans les pays les plus pauvres devraient obtenir rapidement de bons résultats. Et puisque le défi onusien est de supprimer la pauvreté d'ici 2030, cette rapidité est à prendre en compte...

     

     

    Pays les moins avancés : productivité agricole (dollars/hectare)

    Source : CNUCED d'après FAO

    Pays

    1980

    2012

    Afghanistan

    61,6

    92,9

    Angola

    13,9

    56,5

    Bangladesh

    855

    2398,4

    Bénin

    234,5

    571,8

    Bhutan

    188,4

    284

    Burkina Faso

    65,4

    217,6

    Burundi

    369,6

    552,2

    Cambodge

    256

    730

    Centrafrique

    87,3

    192,8

    Comores

    358

    451,7

    Congo (Kinshasa)

    126,9

    163,8

    Djibouti

    19,6

    43

    Erythrée

    13,6

    32,5

    Ethiopie

    87,1

    293,8

    Gambie

    114,1

    212,3

    Guinée

    55,9

    142,1

    Guinée Bissau

    68,9

    201,9

    Guinée équatoriale

    81,7

    171,1

    Haïti

    584,2

    591,6

    Kiribati

    314

    807,1

    Laos

    267,2

    791,1

    Lesotho

    46,8

    54,2

    Liberia

    122,8

    151,3

    Madagascar

    55,9

    87,2

    Malawi

    213,4

    556

    Mali

    32,1

    85,6

    Mauritanie

    7,3

    13,2

    Mozambique

    24,6

    59,2

    Myanmar

    495

    1323,2

    Népal

    432,1

    1457,9

    Niger

    31,3

    67,1

    Ouganda

    215,9

    395,8

    Rwanda

    530,5

    1328,1

    Salomon (Iles)

    991,8

    1103,9

    Sao tome & Principe

    382,5

    536,3

    Sénégal

    60,4

    157,3

    Sierra Leone

    127,5

    281,9

    Somalie

    29,4

    40,3

    Soudan

    34

    65,2

    Tanzanie

    87,5

    216,6

    Tchad

    13,8

    33

    Timor

    319,9

    376,9

    Togo

    111,6

    233,5

    Tuvalu

    414,7

    496,5

    Vanuatu

    401,6

    415,7

    Yemen

    25,1

    80,5

    Zambie

    26,6

    82,6

    PMA (ensemble)

    70,4

    166,4

    Dont Afrique

    49,9

    111

    Dont Asie

    215,8

    586

    Dont pays insulaires

    406,5

    506,7

    Autres pays en développement

    187

    505,1

    Pays développés

    348,9

    496,1

    NB Les pays non africains sont en italiques dans ce tableau


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  • Les 100 Africains les plus influents

     

    Ce ne sont pas les individus qui font l’histoire mais l’inverse

     

    Vous venez de parcourir une série de textes consacrés aux plus célèbres des Africains actuels dans tous les domaines, politique, économique, social, artistique sans peut-être vous demander s’ils ont façonné ou s’ils vont façonner le monde dans lequel vous vivez. Et si vous ne regardez que les artistes, très certainement vous-direz vous qu’indéniablement, ces génies influent sur notre devenir : difficile de nier par exemple l’influence de quelques écrivains, peintres, sculpteurs et musiciens sur la révolution que fut la Renaissance européenne. Et difficile aussi de nier l’importance de Kinshasa dans le réveil artistique de l’Afrique…

    J’ai pourtant la faiblesse de penser que les grands hommes sont plus les produits que les acteurs de l’histoire, même dans le domaine artistique. Commençons par le plus difficile à démontrer, le fait que Napoléon Bonaparte ou Alexandre le Grand n’aient été que des illustrations d’une histoire qui les dépasse. Pour Napoléon, rappelons donc qu’à l’époque où il surgit au beau milieu d’une Révolution, son nouveau pays (la Corse est devenu française sous Louis XV) est le plus peuplé d’Europe. C’est aussi le mieux armé puisque disposant d’une armée régulière depuis Louis XIV et de la seule artillerie digne de ce nom depuis Louis XV. Le général jacobin n’est enfin pas considéré par les Révolutionnaires comme leur meilleur capitaine : c’est Lazare Hoche qui est leur meilleur stratège jusqu’à sa mort début 1797. L’homme a tout inventé, des déplacements rapides à la primauté de l’artillerie en passant par la guérilla (c’est lui qui mate les Vendéens grâce à ses « Colonnes infernales ») Napoléon, remarquable stratège au demeurant et pourvu d’une rare détermination, entre en fait dans les bottes de son aîné dont la gloire finira par être évincée par la sienne (qu’il travaillera avec acharnement : Napoléon est aussi un génie de la communication)

    Alexandre Le Grand est de même l’héritier d’une civilisation qui, au 4e siècle avant notre ère,  a atteint son apogée. Son père, Philippe II de Macédoine, a unifié les cités grecques sous son joug, Il a eu comme précepteur l’immense Aristote et, enfin, il dispose de l’armée la plus disciplinée de l’époque, organisée par phalanges avec des soldats dont l’armement a été allégé pour être plus mobiles (phalanges thébaines mises au point par Epaminondas très peu de temps avant la naissance d’Alexandre) De plus, il pénètre en Perse dans la partie grecque de l’empire si bien qu’il est plus en terrain conquis d’avance qu’en terre inconnue. La société grecque est une société de cités aussi le nouvel empire d’Alexandre ne lui survivra pas. Ses successeurs helléniseront les royaumes qu’ils auront eus en héritage sans toutefois s’y substituer. C’est comme si le destin des Grecs avait été de diffuser leur culture sans imposer leurs travers et, notamment, leurs difficultés à vivre ensemble en paix. Vu de Sirius, Alexandre ne fut qu’un moyen de diffuser la culture grecque très rapidement…

    Napoléon, Alexandre, deux personnages qui ne vous touchent pas vraiment. Qui de Mandela ? L’homme qui terrassa l’Apartheid a-t-il réellement influé sur l’histoire sud-africaine ou n’est-il qu’un symbole ? Quelques rappels ici : ce n’est pas lui mais l’ANC qui impose des négociations aux Blancs. Lui est en prison et le patron de l’ANC est à l’époque Cyrille Ramaphosa, un personnage  d’une autre trempe. Non un fils de roi mais celui d’un sergent de ville. Non un combattant mais un syndicaliste dont les grèves ont eu plus raison des Blancs que tous les attentats de la branche armée de l’ANC. C’est cet homme qui, en amenant la puissance des syndicats à l’ANC en change radicalement et la composition, et la manière de lutter, et la puissance. Les Blancs vont alors chercher Mandela dans sa cellule tellement ils redoutent Ramaphosa. Mandela devient alors le symbole de…la réconciliation avec les dits Blancs, CQFD ! Et il choisira MBeki comme successeur, issu lui aussi d’une grande famille Xhosa et propre à rassurer les Blancs. Sans pour autant empêcher le cours de l’histoire : les syndicats ont toujours la majorité, MBeki est destitué et Zuma, autre créature syndicale, est élu à sa place. C’est la gauche qui gouverne une Afrique du Sud qu’elle seule a sorti de l’Apartheid. Mandela fut bien un symbole, douteux pour nombre de Sud Africains qui lui reprochent, justement, sa trop grande gentillesse avec les oppresseurs d’hier…

    Si vous creusez un peu l’histoire, vous verrez que tous les grands hommes sans exception sont issus de processus qui les dépassent. Les artistes puisent dans le passé les éléments de leurs créations. Les inventeurs sont tous des héritiers avant de passer le relais à de plus jeunes qu’eux. Et c’est pire dans le domaine économique : au plan des idées, on sait aujourd’hui que l’environnement prime sur tout. Le mur de Berlin tombe et, en quelques années, Thatcher, Reagan puis les Allemands, puis les Français découvrent les joies de la déréglementation et de l’ultra libéralisme. Sur le plan pratique, on vient de découvrir que les grands capitaines d’industrie étaient surtout des grands veinards, placés au bon endroit au bon moment. On sait que bon nombre de grands investisseurs se reposent sur les banques pour leurs fusions et diversifications et l’on voit très nettement aujourd’hui en Afrique que les milliardaires qui prolifèrent se sont en fait appuyés sur la consommation d’une classe moyenne naissante, elle-même issue de la productivité accrue des Africains de plus en plus urbanisés. Qu’aurait pu faire un Dangote sans, à ses débuts, la demande de logement de tous ses compatriotes débarquant en nombre croissant dans les grandes villes de la Fédération du Nigeria ? A qui aurait-il vendu le ciment qu’il achetait par bateaux entiers avant de le fabriquer dans toute l’Afrique ? Et qu’auraient fait les banquiers camerounais sans les tontines qui les précédèrent dans l’obtention du pécule nécessaire aux rentrées des classes. Et les classes moyennes auraient-elles éclos sans la multiplication de ces rentrées des classes, transformant en une génération un continent analphabète à plus de 80% en une addition de pays aux taux d’alphabétisation équivalent à ceux d’Asie ? C’est toute l’Afrique qui s’est éveillée et son dynamisme est forcément illustré par l’arrivée de « symboles » en nombre croissant : « les 10 Africains les plus riches », puis les 20, puis les 50. Voici ici les 100 Africains les plus influents… La presse sait mieux que quiconque utiliser les symboles pour synthétiser une situation.

    Encadré

    Hommage aux émigrés africains

    Il ne peut en être question dans une revue consacrée à des personnalités. Ils sont pourtant les premiers responsables du décollage actuel de l’Afrique. D’abord au niveau financier : leurs rapatriements d’argent ont été et restent supérieurs aujourd’hui et à l’aide publique international et aux investissements directs étrangers : chacun d’entre eux ne dépasse toujours pas 50 milliards de dollars par an alors que, selon la Banque Mondiale, les rapatriements d’argent en Afrique opérés par les particuliers dépassent les 60 milliards de dollars annuels. J’ai d’ailleurs calculé, d’après des chiffres au Mali établis par la Coopération française, que la réalité était très supérieure aux estimations de la Banque Mondiale et que cet argent frais envoyé au pays par ses enfants émigrés dépassait probablement ceux des IDE et de l’aide internationale réunis ! Voyez par exemple le décollage téléphonique au Sénégal : avant la multiplication des portables, il se fit via la multiplication de cabines téléphoniques, y compris en milieu rural. Cabines financées intégralement par l’argent des émigrés. Idem en ce qui concerne l’immobilier : au Mali par exemple, des quartiers entiers de villes ont été dédiés à l’investissement des émigrés constituant ainsi  leurs retraites. De riches artistes ou sportifs africains sont par ailleurs devenus de très importants investisseurs dans leurs pays d’origine. Tout cela sans compter les expéditions, parfois étonnantes, de biens en tous genres des pays d’immigration aux pays d’émigration. Songez aux pièces automobiles mais aussi aux médicaments et autres biens non fabriqués localement, neufs et d’occasion, qui prennent l’avion ou le bateau tous les jours que Dieu fait ! Et sans compter toujours sur les récits qu’ils ont donné du monde moderne aux autochtones : on ne chantera jamais assez de louanges à ces apports d’Africains sans prétention au développement de leur continent…

     

    La dialectique de l’évolution

    On sait depuis des lustres que la dialectique est un moteur puissant de l’évolution. Et on sait aujourd’hui que tous les hommes ne sont pas égaux face à cette dialectique : les cadets sont plus révolutionnaires que les aînés… Et c’est ainsi que l’art, par exemple, n’a pas arrêté d’évoluer, des artistes « réagissant » contre une mode à un moment donné, eux-mêmes mis en cause par leurs cadets à un autre moment. Mais il ne faut pas oublier un autre moteur tout aussi puissant, le mimétisme, bien plus prégnant dans le monde des affaires : quand il s’agit d’argent, la plupart des investisseurs se ruent là où d’autres se sont déjà rués. Aussi beaucoup de ceux qui réussissent le mieux sont-ils aussi des novateurs, des révolutionnaires. Il fallait l’être pour oser, dans les années 1980, s’opposer aux banques occidentales alors toute puissantes en Afrique. Il fallait l’être pour oser casser les codes vestimentaires européens alors en vogue en Afrique et faire ainsi revenir tout un continent à ses valeurs d’antan. Il faut l’être pour oser aujourd’hui et sans prêt bancaire, aller taper dans les poches familiales pour transformer une petite boutique artisanales en PME semi industrielle.


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  • Florilège d'idées fausses sur l'Afrique

    Christian d'Alayer - fin septembre 2015

     

    Du petit Ethiopien affamé et nu, dévoré par les mouches, à l'Algérie constamment au bord du gouffre, voici un petit florilège des bêtises égrenées sur l'Afrique en Occident comme sur Internet. La méconnaissance du continent par bien des Africains émigrés de même que leur ressentiment contre les pays qu'ils ont dû quitter économiquement ou politiquement expliquent en grande partie ce déversement quasi quotidien d'images de plus en plus ridicules au fur et à mesure que s'accélère la croissance africaine économique et sociale. Croissance niée d'ailleurs fréquemment par les mêmes émigrés qui ont du mal à concevoir que la terre qu'ils ont quittée puisse donner les fruits auxquels ils n'eurent pas droit.

    L’Ethiopie, mère de toutes les compassions

    Commençons donc par le petit garçon "éthiopien" puisqu'il reste l'icône absolue d'une Afrique miséreuse. Les guillemets sont volontaires : cet enfant n'était pas éthiopien mais somali, l'erreur étant le fait de journalistes occidentaux peu à l’aise avec la géographie africaine : l'Ethiopie est un immense plateau culminant entre 2400 et 3000 mètres de hauteur. Son altitude lui confère une température des plus clémentes ainsi que des précipitations bien plus abondantes qu'en bas, dans ces déserts chauffés tant par le Soleil que par le magma de nôtre planète : la croûte terrestre est en effet et aux pieds du plateau abyssinien la plus fine du globe, s'abaissant parfois à moins d'une dizaine de kilomètres d'épaisseur alors que la moyenne est de l'ordre de 60 kilomètres. Si bien que ne vivent dans ces contrés désolées que de rares tribus trainant avec elles de maigres troupeaux de dromadaires et de caprins aux os saillants. Tribus qui ont pour tradition "d'estiver" en hauteur au plus fort des chaleurs. Elles pénètrent donc sur les contreforts de l'Ethiopie en ayant constamment en tête l'idée de prendre pieds sur le plateau pour y couler des jours plus heureux. Ce sont ces tribus, appartenant en majorité au pays nommé Somalie, qui ont fait la guerre à une Ethiopie qui, de tous temps, dut défendre ainsi ses frontières sudistes. La guerre empêcha les Somalis d'estiver, ils souffrirent effectivement de faim en grand nombre. Le petit garçon était l'un d'entre eux... Affaire locale si l'on peut dire, car ailleurs, les conditions ne sont évidemment pas celles des déserts somalis. Au nord, la frange méditerranéenne est riche. Au centre nord, le Sahara est quasi inhabité, parcouru seulement par des peuplades commerçantes et, aujourd'hui, quelque peu guerrières (le commerce saharien n'est plus ce qu'il était et les caravanes se raréfient. Il faut pourtant bien que ces gens vivent !) Au centre sud, le Sahel n'est pas désertique. Il y pleut et la nature peut s'y épanouir. On y cultive le mil et le sorgho depuis des siècles et les troupeaux de bovins y existent également depuis des siècles, jadis élevés par des nomades (la transhumance), aujourd'hui de plus en plus tenus au sein de fermes où le commerce des bêtes sur pieds prend une importance croissante dans les revenus des fermiers. Plus au sud, c'est la forêt tropicale, véritable chaudron de vie : on ne meure de faim ici que lorsque la guerre vous a chassé sur les routes. En Afrique australe enfin, il existe certes des périodes de grande sécheresse et un désert, le Kalahari, rappelle à qui en douterait que les conditions de vie peuvent ne pas être optimum. Mais, globalement, il existe aussi des inondations en nombre et cette région est, elle aussi, très riche.  On voit donc et en définitive que notre petit éthiopien était plus que faux, une véritable idiotie proférée à la face du Monde par un Occident en mal de compassion...

    Et puisque nous en sommes à l'Ethiopie, restons y : non seulement le petit garçon n'était pas éthiopien mais en plus il n'était pas représentatif du tout des peuples d'Ethiopie. Ceux-ci sont les descendants des Pharaons noirs, jamais colonisés ni par les Grecs, ni par les Romains, ni par les Arabes. Ils vivaient au Soudan avant que débutent les razzias qu'ils durent fuir en se réfugiant sur les hauteurs d'Abyssinie. Ils possèdent l'écriture depuis des temps immémoriaux et comptent parmi les tout premiers convertis tant au Judaïsme qu'au Christianisme (ils furent chrétiens avant les Européens !) Ils forment sans doute le fameux "royaume du prêtre Jean" dont parlaient tous les marins médiévaux. Et la "royauté des royautés" a perduré des siècles durant, unissant toutes les tribus issues de l'antique royaume d'Aksoum établi à l'est du Soudan, cette partie de l'Egypte pharaonique qui ne connut jamais la domination de l'étranger et qui avait fondé sa prospérité sur le commerce avec l'Inde. L'Ethiopie n'est donc pas ce pays de va nu pieds en guenilles que nous montrèrent les quelques rares Occidentaux à y avoir pénétré et qui se mêlèrent des trafics contrôlés par les autochtones (café, esclaves et armes) C'est un pays de traditions très anciennes qu'une révolution marxiste et une guerre civile terrible sortirent d'un long sommeil. Comme la Chine. Et ce pays est aujourd'hui celui qui, toujours comme la Chine en Asie, connaît les rythmes de croissance les plus rapides de son continent. On est décidément de plus en plus éloigné de l'image de l'enfant famélique !

    La femme africaine ne fait plus pleurer…

    Passons à présent à une autre image compassionnelle, celle des femmes victimes en nombre de l'excision. Et c'est vrai que l'OMS (Organisation mondiale de la santé) estimait à 140 millions le nombre de femmes ayant subi cette opération barbare en 2013. Deux ans après, la presse occidentale annonçait le phénomène "en expansion" avec une estimation du nombre de victimes compris entre 120 et 130 millions ! Premier fantasme donc, la croyance que l'excision s'étend alors que sa pratique tend plutôt à décroître. Il ne reste d'ailleurs plus que trois pays à n'avoir pas encore légiféré contre cette pratique, le Nigeria, l'Ouganda et la Somalie. Elle ne s'étend qu'en...Occident, notamment en Angleterre et en France où le communautarisme ambiant pousse les autorités à fermer les yeux bien trop souvent. Deuxième fantasme, celui de croire que le phénomène est essentiellement subsaharien : parmi les pays où il est le plus répandu, c'est l'Egypte qui emporte le pompon ! Dans les pays où les taux d'excision dépasseraient 90%, que pèsent les femmes somalies, guinéennes (5 millions environ dans chacun de ces deux pays) ou djiboutiennes (200 000) face aux 40 millions de femmes égyptiennes ?! L'excision est en outre presqu'essentiellement musulmane, ne concernant donc pas les populations animistes et chrétiennes de la forêt et du sud de l'Afrique. Ce, sachant qu'hors l'Egypte, les pays les plus peuplés sont le Nigeria (la moitié des 180 millions d'habitants est musulmane), l'Ethiopie (l'Islam y est quasi inexistant) et l'Afrique du sud (idem) Bref, d'une part l'excision régresse dans le Monde et, d'autre part, ce n'est pas un phénomène africain mais musulman, CQFD !

    La femme noire n’est donc pas cette quasi esclave soumise et à des traditions monstrueuses, et à un mâle outrageusement dominant. Elle ne tire pas le soc dans des champs aux terres durcies par la sécheresse ! Même en terres musulmanes : au Mali par exemple, ce sont les hommes qui sèment et récoltent mil, sorgho, coton, maïs ou riz. Les femmes s’adonnent à la récolte des fruits et au maraichage qu’elles vendent elles-mêmes sur les marchés et dont elles conservent jalousement les recettes de peur que celles-ci ne servent à payer une maîtresse aux maris volages. En Afrique forestière et bantoue, les femmes se sont émancipées depuis des lustres, les guerres ayant terminé le travail si l’on peut dire : même au Congo (dans les deux Congo), elles durent s’occuper seules de leur famille, relancèrent ainsi une agriculture délaissée par les hommes partis au combat (et au pillage !) et trustèrent les administrations abandonnées également. Si bien qu’à l’issue des guerres, les deux Etats durent modifier leurs législations pour s’adapter à la nouvelle donne, celle de femmes libérées par le travail. Tout comme en Europe à l’issue de la première puis de la seconde guerre mondiale…

    Qui veut encore « Sauver l’Afrique » !?

    Toujours dans le domaine de la compassion, on voit périodiquement les Occidentaux militer pour "sauver l'Afrique" Quand j'étais rédacteur en chef, j'ai ainsi vu défiler des propositions toutes plus farfelues les unes que les autres. Un jour, un chercheur du CNRS est venu me voir pour me vendre l'idée d'un four solaire "révolutionnaire" : de simples miroirs faisant converger les rayons du Soleil vers un point central où il suffisait de poser les aliments pour les cuire. Fort bien, mais lui rétorquais-je "croyez-vous que les Sahéliennes rurales fassent la cuisine en plein Soleil ?" Ce "révolutionnaire" n'avait jamais mis les pieds en brousse... Un autre jour, c'est une journaliste qui voulut absolument passer en Une un papier sur le jujuba, "plante qui allait sauver le Sahel du désert" J'eu beau lui rétorquer que la lutte contre le sable avait fait l'objet d'études poussées dans les pays concernés, notamment en Algérie avec un début d'expérimentation. Et que, pour stopper l'avancée du sable, il fallait plusieurs barrières de végétation bien différenciées, rien n'y fit : je suis persuadé qu'elle croit toujours que sa plante à usage cosmétique est l'avenir du Sahel... Une autre fois, ce fut un ingénieur agronome qui m'assura que la faim dans le Monde (alors pensée uniquement africaine par l'Occident) serait vaincue par les poulets dont l'élevage supplanterait définitivement les autres sources de protéines animales. "Et le lait ?", lui répondis-je. Aujourd'hui, on vous présente les insectes comme relaie de bovins dont les déjections méthaniques mettraient le climat terrestre en péril ! Une autre fois... Mais ces histoires finissent par lasser aussi m'arrêterai-je à cet hydrologue qui ne voulait pas que l'on plante d'arbres dans le désert pour ne pas assécher les nappes phréatiques. Au moins lui n'avait pas tout-à-fait tort : au delà d'une certaine exploitation, les nappes phréatiques s'assèchent effectivement comme cela est en train de se passer en Arabie saoudite...

    Au delà, toutes ces fausses bonnes intentions n'ont aucune chance de "sauver l'Afrique" Le développement est un processus universel qui n'a rien à voir avec le bricolage de quelques ONG aussi talentueuses puissent-elles être. Il passe bien entendu par le développement économique, lequel répond à des règles strictes mises en évidence notamment par l'Autrichien Joseph Schumpeter : association des facteurs de production (travail, capital, "facteur résiduel") et donc exode rural et investissements, utilisation du progrès technique (et donc transfert de technologie), etc. Et le développement social suit le développement économique, il ne le précède pas comme le prouvent les évolutions européennes du 19e siècle ainsi que l'exemple chinois : les incantations à la "bonne gouvernance" qui ont fleuri à la fin du siècle dernier étaient, elles aussi, du domaine du fantasme, CQFD ! Là encore trop de détail peuvent lasser aussi me contenterai-je de relever que c'est en matière de développement économique que le plus de bêtises a été déversé à grands seaux à propos de l'Afrique. Des imbécilités sur les capacités comparées des Blancs et des Noirs (voir le calamiteux ouvrage de l'ancien patron du service international du journal Le Monde, Stephen Smith, "Négrologie") aux moqueries des "rois nègres" se plaignant des "termes de l'échange" (ils avaient totalement raison comme le prouve à postériori le déclin de l'Occident après leur renversement total au cours des 15 dernières années), c'est à un véritable crime médiatique contre l'Afrique qu'on a assisté, retardant pour des décennies -et encore jusqu'à aujourd'hui en dépit de ses taux actuel de croissance - l'entrée en masse des investissements directs étrangers sur le continent africain. Les Africains commencent à réaliser que l'image qui a été donnée d'eux des siècles durant leur a été préjudiciable au même titre que les effroyables désordres démographiques et civilisationnels causés par les razzias fomentées par  les Arabes et la Traite puis la colonisation gérées directement, elles, par les Occidentaux.

    Il n’y a plus de « roi nègre »

    Et c'est aussi, en sus des interventions néocoloniales que le dit Occident continue de mener sans vergogne sur le continent, qu'effectivement, les Africains aiment de moins en moins les Blancs comme l'a relevé récemment un député français : le fantasme du gentil nègre analphabètes a vécu avec une population qui sait lire, écrire et compter aujourd'hui à plus de 80% et qui s'est urbanisée à 50% (pour l'instant, en 2015) L'Afrique d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec celle des "pères blancs" Privée d'investissements étrangers, elle a suscité ses propres entrepreneurs dont le nombre et la richesse croissent d'année en année : de plus en plus de milliardaires africains entrent désormais dans le classement de la revue américaine Forbes. Ce tandis que les signes de l'émergence d'une classe moyenne africaine se multiplient. Par exemple et aujourd'hui, plus de la moitié des foyers africains disposent de quoi se payer plus que le strict nécessaire, Afrique noire incluse. Autre élément permettant de mieux comprendre le phénomène, jamais les taux d'épargne (et donc d'investissement) des Africains n'auront été aussi élevés, dépassant aujourd'hui tous 20% du PIB (alors que les taux occidentaux se sont effondrés, passant tous en dessous de 15%) Si bien que l'auto investissement est roi en Afrique en même temps que le pourcentage d'entrepreneurs : sans la concurrence des multinationales, les Africains se sont jetés littéralement dans la satisfaction par leurs propres moyens des besoins de leurs nouvelles classes moyennes.

    Ce qui décale encore plus le regard occidental sur l'Afrique : les Européens surtout continuent à examiner le continent au travers des dires et des actes de ses dirigeants étatiques. Or les Etats africains ne représentent plus vraiment leurs assujettis théoriques. Et c'est facile à comprendre : ces Etats sont nés au lendemain des Indépendances, dans les années 1960. A peine éclos, ils furent la proie de la Banque Mondiale, du FMI et des clubs de créanciers qui les obligèrent à "dégraisser" et à privatiser le maximum de services publics. Dans le même temps, la mondialisation leur supprima leurs principales recettes, les droits de douane. Privés du personnel compétent d'inspection, ils ne purent bien sûr remplacer correctement ces recettes traditionnelles par des impôts autres, revenus, bénéfices ou TVA. Désargentés, sans prise réelle sur les pays qu'ils administrent, ils continuent à être la cible des quolibets occidentaux, comme si rien n'avait changé. Or tout a changé : les populations ont appris à vivre sans Etat, tout comme la Belgique voici un an put vivre sans gouvernement. L'exemple le plus caractéristique à cet égard est l'électricité à Lagos : la mairie est totalement incapable, faute de moyens, d'assurer une distribution correcte de l'électricité publique qui, de toute façon, fonctionne elle-même très mal. Mais Lagos est la ville où il y a le plus de générateurs privés par habitant au Monde ! L'Etat se contente donc de vendre l'essence à très bas prix pour assurer la fourniture d'énergie... Et c'est comme cela que sur tout le continent, les "Autorités" paraissent dépassées par la vitalité de leur environnement. L'immobilier est totalement anarchique d'Alger à Luanda, le commerce interafricain explose tandis que les grands axes routiers ne sont pas terminés (ils ont quand même pas mal progressé), l'industrie autochtone commence à concurrencer les importations asiatiques sans que celles-ci soient réellement appréhendées par les statisticiens gouvernementaux, les bouchons se multiplient dans des villes où, théoriquement, ne sont vendus que très peu d'automobiles, etc. L'émergence africaine, réelle, ne dépend pas de ce que font ou ne font pas les patrons politiques du continent mais de l'addition d'une myriade de comportements individuels incontestablement dynamiques. Au point qu'aujourd'hui sortent des études scientifiques cherchant à démontrer que le regroupement de nombreux humains dans des villes est à lui seul dynamique, la production cumulée de ces individus regroupés surpassant celle dont ils faisaient preuves isolés. Il me vient parfois des envies de cruauté quand je lis les appréciations aussi péremptoires que fausses de la plupart des observateurs occidentaux, pas vous ?

    Sida or not Sida ?

    "Mais il y a le SIDA" Ah, oui, ce fameux "syndrome d'immunodéficience acquise" qui serait né en Afrique et qui serait la première cause de mortalité du continent... Plus personne ne vous parle réellement aujourd'hui de l'Afrique, tout juste de l'Afrique australe où les mineurs ont des rapports fréquents avec des prostituées contaminées et où la maladie est effectivement grave et pose des problèmes prioritaires aux Autorités publiques. Et pourquoi ne vous parle-t-on plus trop de l'Afrique alors qu'il y a 15 ans à peine, l'OMS (Organisation mondiale de la santé) annonçait à grands cris d'orfraie des "taux de prévalence" (taux de contamination) supérieurs à 50% de la population dans presque tous les pays. Deux ans à peine après cette présentation de la pandémie, l'OMS rabaissait ses estimations : le Sénégal et l'Ouganda, notamment, qui avaient été montrés comme les pays les plus contaminés, retombaient en dessous de 25%. Puis deux nouvelles années plus tard, leurs taux s'alignaient pratiquement sur ceux des pays européens, à moins de 8 %... Je me souviens très bien de cette évolution fantasmagorique car j'avais écrit à l'époque un article dans lequel je conseillais aux médecins occidentaux de filer massivement en Afrique apprendre à guérir le SIDA ! Ce serait risible si, en même temps que l'OMS montrait ainsi du doigt l'Afrique, tous les crédits internationaux n'avaient pas été redirigés dans le domaine de la recherche sur le SIDA. La France de Jacques Chirac par exemple redéploya la totalité de ses budgets vers cette recherche !

    Ce alors que l'on sait maintenant que le SIDA est d'abord une maladie de riches, issue et de la multiplication des rapports sexuels (surtout dans les milieux homosexuels) et du développement des drogues dures dans les pays développés (du fait de leur injection par seringue) Je prends les paris et suis certain que la première cause de mortalité en Afrique n'est pas le SIDA mais la malaria (ou paludisme) qui, elle, continue ainsi à manquer cruellement de moyens de recherche et d'éradication. Une maladie de riches d'un côté, une maladie de pauvres de l'autre et tous les efforts de la "communauté internationale" centrés vers la maladie de riches, CQFD ! Pour l'instant, sachez qu'une seule initiative occidentale contre le paludisme a réellement fonctionné, le financement par des acteurs et actrices américains de moustiquaires traitées dans un grand nombre de pays subsahariens. L'initiative de Sharon Stone rencontra en effet un large écho aux Etats Unis où même Bill Gates décida de réorienter les fonds très important de sa fondation vers la lutte contre le paludisme. "Buzz" donc mais malheureusement unique. L'OMS et l'Occident en général continuent à privilégier outrageusement le SIDA. Ici et là on entend parfois qu'un vaccin antipaludéen "pourrait être" efficace puis plus rien : la plupart du temps, les chercheurs n'ont pas les moyens de passer à la phase des tests, phase de loin la plus onéreuse de la recherche médicamenteuse...

    Le paludisme est donc et en fait le seul vrai danger médical auquel vous êtes confronté quand vous allez en Afrique. Pour le SIDA, il est aisé de protéger les rapports que vous pourriez avoir avec des personnes dont vous n'êtes pas certain de l'innocuité. Et pour les autres maladies, la vaccination vous met à l'abri de la plupart d'entre elles. La prise de quinine correctement dosée est suffisant là où la souche du paludisme est bénigne (Afrique de l'ouest) Mais les souches sont nettement plus mortifères au centre et à l'est du continent où, du fait du réchauffement planétaire, les moustiques commencent même à s'acclimater à l'altitude. Si vous vous rendez dans des pays à risque, voyez préalablement votre médecin car la prévention médicamenteuse est alors plus complexe (et plus coûteuse pour des autochtones qui n'ont souvent pas les moyens de se la procurer)...

    Bande de paresseux !

    Je n'évoquerai pas ici les particularités physiques souvent prêtées aux Africains, la libido exacerbée des Arabes ou la taille des membres sexuels des mâles noirs : elles relèvent tellement du fantasme que point besoin est de les réfuter. Mais j'ai souvent entendu que les Africains étaient paresseux et lents. La réputation de paresse vient des expatriés horripilés par la lenteur de secrétaires dans leurs bureaux climatisés. Que n'ont-ils vu les malheureuses victimes du travail forcé (il perdura jusqu'au début des années 1950 !) mourir en masse le long des voies de chemin de fer construite à la schlag ! Que n'ont-ils entendu Patrice Lumumba énoncer les horreurs commises par les Belges pour forcer la population congolaise à produire toujours plus de caoutchouc ou de cuivre ou de... Travailler pour les Blancs n'est donc pas une joie pour les enfants des martyrs de la colonisation, premier point. Le second est, tout de même, la chaleur ambiante : l'expatrié vit quelques années au plus au sein de cette chaleur et dispose en outre de conditions particulièrement agréables : climatisation, automobile pour se rendre au travail, villa ou appartement agréable. Ce qui n'est pas le cas de l'immense majorité des Africains citadins qui doivent fréquemment parcourir de grandes distances à pied pour aller travailler et en revenir. Je me souviens d'une rencontre avec un investisseur chinois à Abidjan. "Climatiser l'usine est trop chère, m'avait dit cet homme, mais je l'ai ventilée. Et mon personnel mange même dans l'usine, je n'ai aucun problème de rentabilité à ce niveau" Tout le contraire d'un autre investisseur, anglais celui-là, qui avait dû fermer les portes de son unité de production pour empêcher ses salariés de quitter intempestivement leur poste de travail. Forcé de rester en pleine chaleur, ces salariés œuvraient évidemment avec lenteur, produisant toutefois à moindre coût que la concurrence importée : les usines prolifèrent aujourd'hui sur le continent, sous équipées, sous financées et produisant donc à des coûts très bas. Pas de frais financiers, pas d'amortissements excessifs et des salaires actuellement les plus faibles du monde. Faudrait-il qu'en plus les salariés se tuent à la tâche, confrontés à des conditions climatiques extrêmes ? C'est en fait la simplicité et le système D qui permettent aux Africains de se passer des investissements directs étrangers qui ont fait plus qu'accélérer le développement de la Chine : un congolais par exemple a imaginé une tablette à bas prix pour le marché congolais où il fait effectivement un "tabac" Il en a commandé la fabrication d'abord en Chine avant d'envisager aujourd'hui sa délocalisation au Congo d'où il espère fournir toute la sous région. A l'heure où ces lignes paraissent, sans doute a-t-il encore beaucoup avancé dans son projet ? Ce alors que l'Etat congolais est déliquescent et que le jeu politique est encore loin d'être stabilisé. Mais, expliquait-il, point de frein administratif de ce fait (sans doute quelques bakchichs), des terrains abondants et bon marché, la possibilité de fabriquer sa propre énergie et une construction rapide et peu chère. Le tout autofinancé par les plus values de ses ventes chinoises et vous obtenez des productions fatalement compétitives par rapport à celles des grosses machineries mondialisées et devant rétribuer leurs financeurs.  Que donnera ce système à long terme, c'est en fait la seule question importante. Car la croissance des entreprises a des coûts tandis que les bourses locales sont encore embryonnaires hors celles d'Afrique du Sud. Avec un peu de recul, on voit donc que les Africains pourraient se passer de nos multinationales à condition que leur épargne soit orientée aussi vers les PME. Leur défi n’est plus d’émerger de leur brousse mais de créer leurs propres grandes entreprises à partir de l’imposant tissu de petites et, parfois, moyennes entreprises qu’ils ont créées. Vous avez dit « paresseux » ?

    De grands enfants…

    Leur sens festif s’imposait pour clore ce florilège : vous tous comme moi avez certainement remarqué le teint grisâtre de collègues ou amis noirs les lendemains de fête. Et il est vrai que « chez ces gens là, on danse ! » On se couche en tout cas tard et je me souviens de longues nuits moites à discuter sur les trottoirs de Dakar ou d’Abidjan. La télévision a tué ces soirées passées dehors et aujourd’hui, les villes africaines sont aussi désertes la nuit qu’en Europe. De même que le roi du Maroc a interdit à ses sujets de dépenser jusqu’au délire pour les fêtes familiales. Oh tempora ! Oh mores ! Disons toutefois et d’entrée que tout n’est pas fini et que les conversions à une vie plus sobre ne sont qu’en cours : les Nord Africains dépensent encore beaucoup pour recevoir familles et amis lors des grandes occasions, ce phénomène n’étant pas juif ou arabe mais sémite. De même que si les Subsahariens ne font plus la fête dans la rue, ils continuent à la faire chez eux ou dans des locaux ad hoc. Sont-ils pour autant « de grands enfants » et n’est-ce plutôt pas nous qui avons perdu le sens de la fête ? Tout comme nous perdons le sens de la famille et celui de la solidarité au moins entre voisins ? En fait, ces « grands enfants » peuvent nous sauver de la grisaille de vies vouées intégralement au travail et à l’accumulation personnelle de richesses. Dans nos sociétés « sages », les taux de divorces sont partout supérieurs à 50 %. Nos taux de suicides atteignent des sommets, au point que nous avons dû intégrer dans nos remboursements de médicaments ceux destinés à nous guérir de nos « burn out » L’acupuncture, les massages, le yoga poussent comme des mauvaises herbes sur le béton de nos villes. Bref, c’est nous qui nous comportons comme des gamins, incapables de réagir sainement face à des engrenages économiques complètement fous. La folie nous guette, pas eux…

    Encadré

    Cette Algérie que les Français ne connaissent plus

    Sous la double houlette des enfants de rapatriés et des émigrés Kabyles, le regard de l'hexagone sur l'Algérie indépendante a été et reste désespéramment noir : l'Algérie ne peut pas se porter bien ! Pour les descendants des Français d'Algérie qui durent renoncer à ce qu'ils considéraient comme leur pays après les accords d'Evian en 1962, il est évident que les autochtones livrés à eux-mêmes étaient et restent incapables de retrouver même le niveau de développement qu'avaient atteint les colons. La rancœur reste tenace pour ceux qui n'ont toujours pas compris que le "statut des Indigènes" n'était pas viable à terme assez court tandis que l'égalité conduisait irrémédiablement à la suprématie de la culture locale, arabo-musulmane, sur la culture importée, judéo-chrétienne, tant le rapport démographique leur était défavorable... Les Kabyles, eux, continuent de détester leurs conquérants arabes en dépit de leur islamisation et du maintient des structures décentralisées mises en place par les Français sur le modèle métropolitain. Ce ne sont plus ici les Algériens qui sont des incapables mais les Arabes d'Algérie...

    Depuis donc un demi-siècle, tant les élites politiques françaises que leurs médias voient "le mal partout" à Alger. Pendant la guerre civile opposant le FLN aux Islamistes radicaux par exemple, ce n'était pas ces derniers qui étaient cloués au pilori par les médias français mais, pour décrédibiliser le gouvernement algérien, les...services secrets gouvernementaux accusés de perpétrer eux-mêmes les tueries ! Bouteflika mit fin à cette guerre horrible en accordant l'amnistie à une très grande partie des Islamistes qui déposaient les armes. Il fut considéré alors comme un demi fou. Elu et réélu, il est aujourd'hui présenté, selon, comme la marionnette du FLN, comme celle de son frère ou encore comme la réincarnation de Machiavel. Alors qu'il est surtout un diplomate extrêmement doué... Autre exemple, le boom immobilier d'outre Méditerranée n'a pas du tout été perçu en France. Gageons qu'il va l'être maintenant que la baisse (provisoire) du prix de l'or noir oblige le pays à limiter ses importations !

     


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  • L’Union africaine est-elle réalisable ?

    (Christian d’Alayer – août 2015)

     

    Kadhafi éliminé par les Français, l’ouest et le centre de l’Afrique traumatisé par Boko Haram, l’Afrique du Nord et le Sahel goutant aux charmes de l’Islamisme radical, que peut-il bien rester aujourd’hui du mythe de l’unité africaine ?  N’oublions pas non plus les mouvements d’humeur de populations irrités ici par le racisme arabe, là par le néo-colonialisme et l’on obtient un patchwork peu propice à quelque rapprochement que ce soit entre les 54 pays et 4 territoires autonomes (ou autonomisés…) du continent africain.

    Peut-on encore y croire et existe-t-il encore ne serait-ce qu’une petite flamme prête à être rallumée au premier rayon de Soleil ? Répondez « Non ! » et vous serez immédiatement bombardé d’injures sur le Net. Répondez « Oui ! » et vous serez pris pour l’idiot du village répétant inlassablement, comme une ritournelle, « unité, unité, unité… »

    Essayons donc de considérer froidement les choses. Et d’abord la naissance du concept. « L’OUA » direz vous immédiatement, cet organisme panafricain dépourvu de pouvoirs et d’argent mais permettant aux chefs d’Etat africains de se retrouver et de discuter entre eux une fois par an. Elle fut créée en 1963 et dissoute en 2002 pour être remplacée par l’Union Africaine chère au leader libyen après d’ailleurs une première réunion préparatoire à Syrte, son village natal, deux ans auparavant. Le Monsieur avait tout payé et cet organisme a donc 13 ans aujourd’hui, l’âge de l’adolescence. S’il n’a pas encore de grande réalisation à son actif, il a su quand même mettre en place l’idée sérieuse d’une force militaire panafricaine qui s’est concrétisée avec la force actuellement mise en place entre le Nigeria, le Tchad et le Cameroun pour lutter contre Boko Haram. Son actuel président prône par ailleurs l’idée d’un Tribunal pénal international purement africain et le retrait des pays africains de la Cour pénale internationale de la Haye. Il n’empêche que l’UA a été absente des conflits majeurs du continent ces dernières années, Côte d’Ivoire, Libye, Mali et bien entendu Congo Kinshasa, laissant les pays occidentaux y agir pratiquement à leur guise. La naissance juridique de l’unité africaine peut donc paraître un échec même aux yeux de ses plus ardents défenseurs…

    D’autant que son concept originel était nettement plus ambitieux, prônant en effet, à partir des Etats Unis d’Amérique, l’union de tous les Nègres du monde face à l’oppression des Blancs.  Blyden Edward, Williams Henry Sylvester, W. E. Dubois, Marcus Aurelus Garvey, Price-Mars Jean,  Padmore Georges furent les principaux initiateurs outre Atlantique (Etats Unis et Jamaïque) du projet au 19e siècle. Notamment le premier nommé qui, dès les années 1880, envisagea une « Fédération des Etats d’Afrique de l’Ouest » Et, lors d’une conférence à Westminster Hall en juillet 1900, le mot « panafricanisme » fut prononcé par Henry Sylvester Williams… Presque un demi-siècle plus tard, lors d’une autre conférence tenue en 1945 à Manchester cette fois-ci, WE Dubois, conscient de l’importance des mouvements africains de libération, incita les Noirs à renouer avec leurs origines africaines. Unité donc mais aussi africanité, un concept que les travaux du Sénégalais Check Anta Diop relancèrent à partir de la fin des années 1960. Il mit en effet en évidence l’antériorité des sociétés noires dans l’évolution de l’humanité ainsi que la mixité de la civilisation égyptienne, puisant ainsi dans le lointain passé les racines d’un renouveau spirituel panafricain connu aujourd’hui sous le nom de « kémitisme » Ce concept mêle le monothéisme religieux d’Akhenaton à l’idée que les Egyptiens étaient majoritairement noirs et que de l’appropriation de la culture égyptienne (via les Grecs) par les Blancs est née la fracture actuelle entre Blancs et Noirs. Au niveau populaire, le kémitisme est surtout une volonté de retour des Subsahariens à leurs sources spirituelles, quelque chose de plus fort encore que le développement autocentré de feu Mobutu Sese Seko. Une variante du concept, plus récente, revient à la Négritude chère aux Afro Américains, sous le nom de Kamitisme, du nom Kamite (Afrique), Kham voulant dire « noir » en copte. Cette variante s’appuie aussi sur les travaux de Cheick Anta Diop…

    Avec Mobutu on aborde d’ailleurs non plus la naissance du concept d’unité africaine mais, tout au contraire, sa confrontation avec la réalité. Premier élément d’opposition, les frontières issues de la colonisation et qui mêlaient des peuples très différents au sein de territoires totalement artificiels. Les « Pères de l’Indépendance africaine » comme on les appelle toujours, se rangèrent quasiment d’entrée au principe de droit international dit « uti possidetis juris » pour « principe de l’intangibilité des frontières » C’est en effet, dès 1964 lors d’un des tous premiers sommets de l’OUA, qu’ils décidèrent  de ne pas toucher à ces frontières. On conviendra qu’en matière d’unité, on peut faire mieux ! Qu’ensuite des hommes tels que Kwame Nkrumah, Sékou Touré ou Amilcar Cabral se soient faits les chantres du panafricanisme ne change rien : les Africains, divisés au 19e siècle entre puissances coloniales au Congrès de Berlin, se retrouvaient encore plus divisés au lendemain des Indépendances. Là où préexistaient des colonies britanniques, françaises, espagnoles, portugaises et allemandes, survinrent des dizaines d’Etats prenant la relève des administrations coloniales. Ainsi la France disposait de deux administrations distinctes, celle d’Afrique de l’ouest et celle d’Afrique centrale, dirigées respectivement de Dakar et Brazzaville. Ce sont pas moins d’une quinzaine d’Etats qui s’édifièrent sur leurs souvenirs…

    Lesquels furent loin d’être « lointains » : si les Britanniques semblent s’être retirés de pratiquement toutes leurs anciennes colonies, n’exerçant plus qu’un lointain parrainage via et leurs multinationales (surtout minières et pétrolières), et la structure très lâche du Commonwealth–à l’exception notable toutefois du Zimbabwe dont le seul nom les met en rage-, il en va tout autrement de la France qui exerce un néocolonialisme revendiqué (la France-Afriqueet le pré carré) sur et dans ses anciennes colonies. De là des oppositions qui s’exercent jusqu’à aujourd’hui entre Africains francophones et les autres : les Africains eurent ainsi le plus grand mal à élire un président de l’UA, la France s’opposant via ses « satellites » à l’élection d’une personnalité hostile à ses intérêts. C’est presque par provocation qu’ils finirent par porter le cauchemar des Anglo-Saxons, Robert Mugabe, à la tête de l’institution panafricaine !

    Voilà donc le constat historique récent, s’opposant à la fédération des Etats africains imaginée par les Noirs Américains. L’histoire ancienne mais loin d’être oubliée s’y oppose d’avantage. C’est, encore et toujours, l’esclavage qui est à l’origine des oppositions d’aujourd’hui. Mais cette fois-ci l’esclavage mis en place par les Arabes depuis le 7e siècle après JC. Dans un premier temps, les Arabes passèrent par les côtes africaines et financèrent et armèrent les peuples nomades et vite islamisés du Sahel pour razzier essentiellement les villages de cultivateurs bantous qui, à l’arrivée de leurs prédateurs, s’étendaient jusqu’aux confins des plaines (le « royaume du Ghana » à l’époque, confédération en fait libre de villages, courait jusqu’au fleuve Sénégal !) En quelques siècles, les Bantous furent repoussés jusqu’aux lisières des forêts (les Soudanais héritiers des Pharaons se réfugièrent sur les hauts plateaux d’Abyssinie) et les Sahéliens construisirent leurs « empires » à l’ouest et « royaumes marchands » au centre et à l’est que les Européens considèrent toujours, même aujourd’hui, comme l’âge d’or de l’Afrique subsaharienne ! A l’ouest, les Ashantis (des Bantous ) commencèrent une reconquête dès le 18e siècle, reconquête stoppée net au Ghana par les colonisateurs britanniques. Songez que la Côte d’Ivoire fait partie de leur reconquête et que l’actuel président Ouattara est un descendant des rois sahéliens vaincus lors de cette reconquête ! Quand vous savez cela, vous pouvez imaginer la férocité des oppositions actuelles entre Sahéliens et Forestiers dans tous les pays où ils doivent cohabiter au sein des « frontières issues de la décolonisation » Le dernier avatar et non des moindres est bien entendu celui de Boko Haram, né sur l’opposition entre Chrétiens (bantous) et Musulmans (sahéliens) au sein de la Fédération du Nigeria. Mais il y en eut d’autres, telle la bagarre entre les familles Eyadema (sahélienne) et Olympio (bantoue) au Togo, le génocide des Tutsis (sahéliens) par les Hutus (bantous) au Rwanda, l’actuelle bagarre au Burundi voisin au sujet du troisième mandat présidentiel (président bantou), ou encore la guerre civile en Centrafrique entre Sahéliens musulmans et Chrétiens bantous (on s’est gaussé de l’empire de Bokassa. Mais il s’agissait bien d’un empire régissant des peuples très différents)

    Avec l’alphabétisation des populations subsahariennes, ces oppositions retrouvent une vigueur que les pères de l’Indépendance africaine avaient voulu étouffer (cette partie de l’histoire africaine n’est toujours enseignée ni au sud ni au nord du Sahara où les Maghrébins découvrent aujourd’hui avec étonnement qu’ils furent esclavagistes !) On n’étouffe pas l’histoire dans un continent de grande oralité qui découvre Internet ! Si bien d’ailleurs que l’opposition entre les Subsahariens et les Arabes, quasi inexistantes au 2e millénaire, s’est avérée de plus en plus tendue au cours des dernières années. D’autant que l’afflux de migrants sur les côtes nord africaines a éveillé un racisme arabe aussi véhément que contraire aux enseignements du Coran, attisant en retour la ire des Subsahariens…

    ***

    Croyez-vous encore à l’unité africaine après ces premières démonstrations ? Voici donc quelques éléments pouvant éclairer le futur prévisible de l’unité des Africains. Vous avez compris bien sur que cette unité excluait désormais l’Afrique du Nord. On ne s’en parle plus qu’entre peaux bien noires, d’autant que les Arabes ne s’entendent même pas entre eux ! Alors voyez les pesanteurs économiques, le continent étant en plein essor et devant de plus en plus compter sur ce facteur dans l’imagination de son futur. D’abord l’existant, ces blocs à l’ouest et au sud qui commencent à compter, l’un sous domination de l’immense Nigeria, l’autre sous celle de l’ancienne blanche et puissante Afrique du Sud, un pays qui, tout de même, a disposé un temps de l’arme atomique (les Noirs y renoncèrent à la fin de l’Apartheid) Avec en outre un ambitieux Angola entre les deux blocs et un Cameroun qui s’évertue à devenir indispensable au centre du continent. Sans compter le réveil prévisible d’un autre géant, l’ex Zaïre… A l’est, le Kenya peine à égaler la grande Ethiopie, enfin digne descendante de son passé pharaonique et qui s’opposera fatalement un jour à la montée de Sud Africains ayant embrigadé jusqu’à la Tanzanie dans leur camp. Bref, on voit que le développement a créé des entités qui sont plus concurrentes que complémentaires. Est-ce un mal ? Ces concurrences donnent des visions aux dirigeants africains et on ne peut par exemple pas comprendre Paul Biya sans regarder ce qu’il a fait en matière de liaisons commerciales avec les voisins de son pays : un réseau routier pauvre à l’intérieur mais l’un des plus riches d’Afrique en matière de connections internationales. Des villes frontières qui sont de véritables marchés de gros et un réseau bancaire disproportionné par rapport au pays mais parfaitement adapté au commerce. Et le Nigeria, qui a mit du temps (guerre du Biafra…) à s’éveiller mais qui, en quelques décennies, est devenu le fournisseur de toute l’Afrique en matière de tissus africains, d’huile de palme raffinée (les populations préférant toutefois et toujours la rouge, non raffinée), d’instruments de cuisine, etc. Ce mastodonte passait jadis par des intermédiaires, les fameuses « Mama Benz » du Togo par exemple, pour commercer avec l’Afrique francophone. Il le fait directement aujourd’hui, au point d’avoir dépassé la France comme partenaire commercial dans plusieurs pays dont le Cameroun ! D’où d’ailleurs la grogne croissante des Francophones coincés par la parité fixe entre Franc CFA et euro face à des non Francophones pratiquant allégrement (et très intelligemment) la dévaluation compétitive.

    La compétition avive en fait le développement en mettant le doigt sur les faiblesses des économies concurrentielles. Et si Ouattara, contrairement à son prédécesseur Gbagbo, est un fidèle du CFA, il faut quand même savoir que c’est ce CFA qui a fait fuir l’industrie textile ivoirienne au Nigeria, seul pays à même de contrer les importations de textiles asiatiques provenant surtout du…Cameroun travaillant alors essentiellement en dollars (le Congo Kinshasa voisin est dollarisé à 80% sans le reconnaître officiellement et le change est favorable aux Camerounais) Et cette compétition ne fait que commencer. Elle s’accroîtra au fur et à mesure que les blocs économiques attireront des investissements industriels sous régionaux permettant, seuls, d’accroître les séries et d’abaisser les prix locaux. Songez que les pays se font déjà la guerre pour attirer le peu d’investisseurs qui se sont dirigés sur l’Afrique jusqu’à aujourd’hui. Qu’en sera-t-il quand ils viendront massivement chercher les derniers bas salaires de la planète ?! D’autant que les Africains ont un besoin urgent d’emplois urbains, leur démographie et l’exode rural entraînant un chômage très important en ville. Le successeur actuel de feu Nkrumah ne fera aucun cadeau à celui de feu Sékou Touré et les enfants d’Amilcar Cabral tenteront de piquer les investisseurs du pays de ceux de Robert Mugabe, CQFD !

    A plus long terme alors ? Peut-être, mais il y aura d’autres obstacles tel celui de la langue. Certes, les élites africaines parlent toutes plus ou moins l’Anglais. Le monde francophone est réellement francophone quoiqu’en disent les férus de langues « vernaculaires ». On est loin toutefois d’un langage panafricain comme le Lingala put l’être et le reste en Afrique centrale. L’Haoussa, autre langage commercial panafricain (sahélien celui-là)  ou le Swahili (en Afrique de l’est) sont certes répandus mais loin toutefois de valoir l’anglais ou le mandarin dans le rapprochement des peuples. Et on compte quelques 1800 langages africains encore vivants !

    Il y a donc du travail, beaucoup. Comme il y en a en matière culturelle, le retour à l’âme africaine étant un mirage (encore faudrait-il mieux connaître l’Antiquité africaine) : le rythme a beau être panafricain, il diffère considérablement du nord au sud du continent, même modernisé et donc standardisé. Pour schématiser, la rumba chère aux Kinois ne l’est pas aux oreilles des Bamakois… Idem en matière culinaire, le mil et le sorgho sahélien n’ayant pas la même saveur que les multiples préparations du manioc forestier. Tout cela évolue bien sûr et, par exemple, les cultivateurs maliens ont ajouté le manioc à leurs productions de coton et de maïs tandis que le riz paraît se généraliser à toute l’Afrique.  De même que des cuisiniers africains commencent à regrouper les plats de diverses origines africaines dans leur carte. A l’étranger malheureusement, la découverte étant pour l’instant étrangère au continent : la cuisine française s’est forgée par addition de plats régionaux dans les cuisines parisiennes et cela a pris des siècles. Comme prendra l’unité africaine si jamais elle se fait : son avènement en tout cas n’est pas pour demain…

     

     

    Encadré

    Les Afriques de demain

    Cinq blocs vont de plus en plus se confronter économiquement en Afrique (voir graphiques A et B) Le plus importants d’entre eux aujourd’hui, tant démographiquement qu’économiquement, est le bloc de l’ouest dont le chef de file est indéniablement le Nigeria. Peu ou prou, il finira par subjuguer tous ses voisins, francophones comme anglophones, ne serait-ce que par l’immensité du marché qu’il représente pour les exportations des dits voisins. Gageons même que l’épisode Boko Haram n’entamera pas son impérialisme naissant, reposant plus sur la vigueur de ses nouveaux milliardaires que sur celle d’un Etat qui est loin d’être au niveau des frontières qu’il a à garder.

    Et l’Afrique du nord direz-vous ?! Regardez dans le détail, soit le tableau 1 (notez que tant les graphiques que les tableaux sont extraits des statistiques de la CIA américaine, WorldFactsBook, année 2014) : hors Egypte, soit le Maghreb seul, cette partie du continent pèse peu démographiquement. Elle avait, certes, une certaine avance économique sur les pays subsahariens mais cette avance fond à vue d’œil d’une part et les écarts démographiques sont tels que le nord aura beaucoup de mal à concurrencer, demain, un sud beaucoup plus peuplé. Si on ajoute l’Egypte, alors bien sur l’Afrique du nord devient « le » mastodonte du continent. Mais l’Egypte appartient plus au Moyen Orient qu’à l’Afrique et ses échanges concurrencent en fait plus le bloc de l’est qu’ils ne profitent au Maghreb…

    Et c’est pourquoi j’ai positionné ce bloc de l’est en 2e position, dominé par deux poids lourds, l’Ethiopie et le Kenya. Sont-ils concurrents ? Aujourd’hui peut-être pour attirer d’éventuels investisseurs étrangers. Mais demain ? Djibouti, le port indépendant de l’Ethiopie est certes concurrent du port kenyan de Mombasa. Mais il suffit de regarder une carte des deux pays pour se rendre compte que seul ce dernier est à même de desservir l’ensemble de l’Afrique de l’est, Djibouti paraissant condamné à n’être que la desserte maritime de son puissant voisin éthiopien. Puissant il l’est en effet face au Kenya qui ne pourra jamais rivaliser démographiquement avec les descendants noirs des pharaons. Comme, en outre, ces derniers se développent deux fois plus vite que les Kenyans, force est d’imaginer un bloc dominé demain par l’Ethiopie, le Kenya jouant le rôle d’intermédiaire de l’Afrique avec l’Orient et, peut-être, de frontière avec le bloc austral qui a posé ses tentacules jusqu’à la Tanzanie voisine.

    Laquelle appartient en effet aujourd’hui au bloc austral, ayant adhéré à la Communauté de développement d’Afrique australe dès sa création en 1992. De plus, les Sud Africains y ont effectués de nombreux investissements notamment aurifères comme ils en ont effectué dans tous les pays de leur zone. Laquelle est sans doute la mieux structurée d’Afrique, comportant à la fois un marché commun (aux contours encore plus vastes que ceux de la zone de développement) et une zone régionale d’investissements. C’est ainsi que le Mozambique est devenu le fournisseur quasi unique de la zone en alumine et, ce, grâce aux investissements là encore sud-africains. Lesquels ont concernés à peu près tous les pays de la zone, du tourisme seychellois aux produits alimentaires namibiens. Cette omniprésence sud-africaine est d’ailleurs le talon d’Achille de la zone : d’une part, les entreprises sud-africaines investissent plus hors d’Afrique du sud qu’en Afrique du sud où le développement est donc nettement moins rapide que dans les autres pays de la zone ; de l’autre, l’Afrique du sud représente l’Eldorado pour tous les habitants de la dite zone qui s’y ruent donc en masse. Tellement qu’ils exaspèrent la population locale jusqu’à commettre des actes barbares. Ce bloc va donc connaître probablement quelques soubresauts économiques et sociaux dans les années à venir avant de repartir à la conquête du continent.

    Reste le centre, pour l’instant ventre mou du continent : le Congo ne s’est pas encore réveillé. Ce grand pays (il s’agit de Kinshasa bien sûr, pas de Brazzaville) presqu’aussi peuplé que l’Ethiopi, regorge, lui, de ressources minières. Mais il a subi la colonisation la plus féroce de tous les temps suivie d’une dictature paralysante pour finir par une guerre terrible  imposée de l’étranger et qui a fini par détruire totalement ses liens sociaux et économiques : tout, absolument tout était à reconstruire. En attendant, seul le Cameroun paraît avoir réellement profité de son long sommeil. Commercialement bien sûr, il en a profité pour devenir le « passeur » d’à peu près tout entre l’est, l’ouest et le centre du continent. Mais culturellement aussi, la guerre ayant laissé filer à Douala surtout le leadership musical et des arts plastiques que Kinshasa avait réussi à mettre sur pied en dépit de ses difficultés. Comme le Cameroun est un pays qui a commencé à intégrer réellement ses diverses cultures et qu’il commerce avec à peu près tous les Africains, cette transmission de leadership devrait durer un bon moment. A noter aussi, dans cette zone, l’aire Fang qui touche le Cameroun, la Guinée Equatoriale et le Gabon et dont les retombées commencent à être conséquentes tant commercialement que culturellement…

    Restent quelques pays hors zone tels le Sénégal et la Mauritanie qui hésitent en fait entre le nord et le sud (c’est pareil pour une partie du Soudan) Leur devenir est tellement écartelé tant économiquement que culturellement qu’il n’est pas possible de le tracer aujourd’hui. Regrettons seulement que trop d’étrangers au Continent se fassent une image de l’Afrique à partir de leur seul exemple…

     

     

     

    Graphique A : la population africaine (en millions d’habitants)

     

    Graphique B : les PIB africains (en milliards de dollars)

    1 – l’Afrique du nord

    Pays

    Population

    PIB

    Algérie

    38,8

    552,6

    Libye

    6,2

    103,3

    Maroc

    32,9

    254,4

    Tunisie

    10,9

    125,1

    Total

    88,9

    1035,4

    Egypte

    86,9

    945,4

    Total

    175,8

    1980,8

     

    2- L’Afrique australe

    Afrique du Sud

    48,4

    683,1

    Botswana

    2,2

    33,6

    Comores

    0,8

    1,2

    Lesotho

    1,9

    5,6

    Madagascar

    23,2

    33,6

    Maurice (Ile)

    1,3

    23,4

    Mozambique

    24,7

    29,8

    Namibie

    2,2

    23,6

    Seychelles

    0,1

    2,3

    Swaziland

    1,4

    8,7

    Tanzanie

    49,6

    92,5

    Zambie

    14,6

    61,8

    Zimbabwe

    13,8

    26,9

    Total

    184,2

    1026,10

     

    Total : 184,2 millions d’habitants et 1026,10 milliards de $

    3- L’Afrique de l’ouest

    Nigeria

    177,2

    1,058

    Bénin

    10,2

    19,8

    Burkina Faso

    18,4

    30,1

    Côte d'Ivoire

    22,8

    71,9

    Ghana

    25,8

    109,4

    Guinée

    11,5

    15,3

    Guinée Bissau

    1,7

    2,5

    Libéria

    4,1

    3,8

    Mali

    16,5

    27,1

    Niger

    17,5

    17,7

    Sao Tome & Principe

    0,2

    0,6

    Sierra Leone

    5,7

    12,9

    Togo

    7,4

    10,2

    Total

    319

    1379,3

     

    Total : 319 millions d’habitants et 1379,3 milliards $

    4- L’Afrique centrale

    Congo Kinshasa

    77,4

    55,7

    Angola

    19,1

    175,5

    Burundi

    10,4

    8,4

    Cameroun

    23,1

    67,2

    Congo Brazzaville

    4,7

    28,1

    Guinée Equatoriale

    0,7

    25,3

    RCA

    5,3

    2,9

    Rwanda

    12,3

    18,7

    Tchad

    11,4

    29,9

    Total

    164

    411,7

     

    5- L’Afrique de l’est

    Ethiopie

    96,6

    139,4

    Djibouti

    0,8

    2,9

    Erythrée

    6,4

    7,9

    Kenya

    45

    134,7

    Ouganda

    35,9

    66,7

    Somalie

    10,4

    5,9

    Soudan

    35,5

    159,5

    Sud Soudan

    11,6

    23,3

    Total

    242,2

    540,3


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  • Les priorités sanitaires africaines

    Christian d'Alayer, juin 2015

     

    La médecine occidentale est-elle réellement à la source du boom démographique du continent depuis les Indépendances ? Les Occidentaux en tout cas y croient dur comme fer : c'est parce que les Africains perdent moins d'enfants qu'ils prolifèrent...

     

    Et bien cette assertion est totalement fausse. Voyez le tableau 1 : dans les colonnes de gauche et de droite suivants la mention des pays concernés, vous trouverez la part des dépenses de santés dans la production intérieure brute des dits pays ainsi que l'espérance de vie moyenne de leurs habitants. Et dans les deux colonnes centrales, les taux de mortalité maternelle (mères mourant à l'accouchement) et infantile (enfants décédant avant d'atteindre l'âge d'un an) Pour référence, voyez en bas du tableau le score des Français auxquels j'ai rajouté la moyenne mondiale bien entendu impactée par les scores des pays en développement.

     

    Les chiffres parlent d'eux-mêmes : quel que soit le niveau des dépenses de santé, les pays africains enregistrent toujours, dans leur immense majorité et surtout au sud du Sahara, des taux de mortalité maternelle et infantiles extrêmement élevés. Ce qui explique, mais en partie seulement, les chiffres des espérances de vie qu'il faudrait calculer après exclusion de la mortalité infantile pour rendre compte réellement de la pyramide des âges en Afrique (plus il y a de mortalité infantile, moins la durée de vie moyenne est allongée, CQFD !)

     

    En poussant le raisonnement, on peut même ajouter que ces mortalités maternelles et infantiles expliquent, outre la polygamie dans bon nombre de pays, le fait que les Africains continuent à multiplier le nombre de leurs enfants dans les campagnes (ce n'est déjà plus le cas dans les villes et les Africains sont urbanisés à 50% aujourd'hui)

     

    Et c'est ce qui donne aussi la clé des priorités sanitaires africaines de demain que l'on peut déduire par élimination :

     

    -  A l'heure actuelle et se remettant tout juste de l'épidémie de fièvre Ebola un peu surmédiatisée par les Occidentaux, les Subsahariens privilégient toujours et encore les grandes épidémies disparues des pays riches : malaria, choléra (dans les camps de réfugiés), maladies tropicales diverses (dont la maladie du sommeil ou celles causant la cécité) et autres fièvres jaunes disparues ailleurs. En sus bien sûr du Sida et, ce, à grands renforts de charité internationale, d'ONG et autres intervenants là aussi hyper médiatisés. Tout juste parle-t-on (et agit-on, il faut le dire) du prix des médicaments de pointe, trop élevés pour les pays pauvres.

     

    On voit par ailleurs  que la réduction des mortalités à la naissance tant des mères que des bébés ne serait pas du luxe comme cela s'est fait progressivement dans tous les pays riches. Les taux africains de mortalité sont les plus élevés du monde. Songez qu'au Tchad par exemple, 1100 femmes sur 100 000 décèdent en accouchant, plus de 1%. Et la moyenne africaine s'étale, au sud du Sahara, entre 0,3 et 0,5% contre 0,008% en France !

     

    Le tableau est encore plus sombre en matière de mortalité infantile : Alors que les Français ne perdent que 0,3% d'enfants à la naissance, les Africains en perdent entre 1 et 10%.

     

    Reprenons ces grandes données d'une autre manière, plus spectaculaire encore : les Africains donnent naissance à environ 35 millions d'enfants chaque année. Quelques 170 000 mères ne s'en remettent pas tandis qu'environ 2 millions de bébés trépassent !

     

    - Environ 2,2 millions de morts annuels du seul fait de mettre un bébé au monde constitue donc la première cause de mortalité en Afrique, n'en déplaise à l'OMS qui s'époumone sur le SIDA. D'autant que les dirigeants africains, en l'absence de grands moyens, doivent aussi constater les décès dus surtout à la malaria : entre 1 million et 2 millions selon les estimations. Sharon Stones avait donc raison de lancer son appel à ses amis acteurs pour financer la fourniture de moustiquaires traitées aux Subsahariens. Et les Africains ont raison, semble-t-il de continuer à rechercher un ou des vaccins contre ce fléaux...

     

    La France, l'OMS, la "communauté internationale" avaient-elles raison par ailleurs de privilégier la lutte contre le Sida dont, disaient toutes ces belles âmes, l'Afrique était la victime prioritaire ? Là aussi, les chiffres avancés sont spectaculaires, supérieurs dit l'OMS à ceux du paludisme. Mais est-ce réellement le cas ? Souvenez-vous des dits chiffres, ces taux de "prévalence" (nombre de personnes affectées par le virus) dépassant 50% dans la plupart des pays d'Afrique subsaharienne. A peine deux ou trois ans après la publication de ces chiffres, tous les pays concernés à l'exception de l'Afrique du Sud retombaient à des prévalences juste un peu supérieures à celles des pays développés. Le Sénégal fut même félicité par l'OMS pour avoir ramené son taux au niveau des dits pays. Je me souviens avoir alors publié une chronique invitant les médecins occidentaux à venir très vite se former aux méthodes africaines d'éradication de la maladie, méthodes visiblement spectaculaires voire miraculeuses !

     

    Il y a eu très certainement manipulation des opinions publiques tant occidentales qu'africaines pour mettre le virus de l'immunodéficience humaine(VIH) au centre et des recherches médicales, et des financements publics internationaux. Et, ce, au dépend de la malaria (paludisme) qui est une maladie de pauvres, peu rémunératrice. La France par exemple et Chirac étant président, cessa de financer les recherches sur cette maladie (et sur beaucoup d'autres) pour consacrer l'essentiel de ses budgets sanitaires internationaux à la recherche sur le Sida.

     

    On sait aujourd'hui avec certitude que le dit Sida a essentiellement affecté en Afrique les personnes en relation avec la prostitution féminine et, notamment, les mineurs (employés des mines), surtout en Afrique australe. Ce pourquoi le Sida a été et reste un drame en Afrique du Sud où le secteur minier emploie une grande partie de la population non rurale. Et l'on sait aussi que, du fait des retombées financières, bien des malades en brousse furent déclarés victimes du Sida alors qu'ils souffraient de pathologies autres. Ce qui a eu deux conséquences malheureuses : celle bien sûr de fausser les statistiques de morbidité et  de mortalité africaine ; mais aussi celle d'avoir empêché bien des Etats de mettre le doigt sur les maladies qu'ils devaient combattre prioritairement puisque le Sida fut trop souvent déclaré à la place de ces maladies.

     

    - Force est aujourd'hui et d'ailleurs de constater que nous ne disposons pas de statistiques africaines précises sur les maladies qui génèrent des épidémies en dehors du paludisme et, faussement, du Sida. Tout ce que l'on sait ou croit savoir n'est que bribes d'information quand il ne s'agit pas de rumeurs. Exemples ? Bien des Sénégalais affirment posséder des médications populaires contre les maladies sexuellement transmissibles. En dehors du Sida bien sûr...  En Côte d'Ivoire, bien des gens du peuple utilisent des remèdes locaux contre l'hépatite. Qui sévit cependant et tue probablement plus que ceux qui ne prennent pas ces remèdes. On sait aussi que la plupart des maladies répertoriées comme tropicales n'ont pas été éradiquées : dengue (infection virale un peu similaire au paludisme), filariose (maladie parasitaire souvent dermique), leishmaniose (autre maladie parasitaire,  cutanée la plupart du temps), maladie du sommeil (mouche Tsé Tsé), onchocercose (ou "cécité des rivières", maladie parasitaire très répandue), bilharziose (ou "dermatite des nageurs", autre maladie parasitaire encore plus répandue) sévissent toujours.

     

    Que dire alors des infections importées telles la rougeole et autres maladies infantiles ? Certes, les vaccins existent et ont été largement répandue sur le continent, au point d'ailleurs de susciter, là bas comme en Occident, des réactions de méfiance un peu paranoïaques. N'oublions pas que les Africains inventèrent très tôt cette vaccination pour se protéger de la variole apportée par les Européens et qui anéantit les Indiens d'Amérique du Sud. Elle est à l'origine des scarifications que bien des esprits sérieux d'aujourd'hui, africains comme non africains, prennent pour des rites d'accession à l'âge adulte. Il s'agissait à l'origine de vaccinations "sauvages", soit l'inoculation du sang de personnes résistantes à des jeunes pour leur conférer cette résistance. Vaccination ne tenant pas compte des rhésus sanguins et ne fonctionnant donc qu'à 25% ou 30% au mieux. Mais fonctionnant...

     

    Certes donc, les vaccins existent et, globalement, les populations africaines s'y adonnent volontiers. Mais qu'en est-il des cancers "modernes" dus par exemple au tabagisme ou à l'alimentation (alcool notamment) ? Que faire du surpoids, autre maladie d'importation récente ? Des maladies cardio-vasculaires dues au stress de la vie moderne ? Que faire même des accidents de la route ? Les Etats africains n'ont même pas fini de maîtriser leurs grands fléaux, n'ont pas encore attaqué la mortalité due aux naissances, ne consacrent que de misérables fonds à leurs maladies endémiques et se trouvent maintenant confrontés à des "modernités" que les Occidentaux n'arrivent pas eux-mêmes  à surmonter...

     

    Dans ces conditions, la première des priorités semble être celle des statistiques : pour décider, il faut avoir une vision claire de la réalité. On sait que, dans le fond, les dispensaires locaux fonctionnent plutôt bien sauf dans les pays en guerre. L'infrastructure existe donc pour l'établissement de ces statistiques fiables, à condition de donner à leurs responsables le sens de leur importance à cet égard. Après tout, les infirmiers et infirmières qui, souvent, sont les médecins de ces petites structures locales, peuvent avoir des diagnostics de bonne qualité. Il suffit de les convaincre de l'intérêt général d'une compilation statistique de leurs diagnostics pour qu'ils effectuent un petit travail comptable et le répercutent.

     

    Que l'on soit ou non professionnel de santé, on sait qu'un Etat est obligé de reposer ses décisions, surtout de santé, sur des statistiques. En la matière et concernant l'Afrique, sur des statistiques de mortalité. En sus donc d'un appareil comptable à mettre rapidement en place, il paraît urgent de se pencher aussi sur les mortalités à la naissance, finalement première cause de décès en Afrique. Ce, si l'on veut sortir du jeu médiatique stupide qui abouti à accorder la priorité des pouvoirs publics aux maux qui font le plus de "buzz" Et là, on verra que l'intelligence ne passe pas par la mobilisation internationale mais par celle des petits professionnels de terrain. Accorder par exemple ne serait-ce que quelques heures de formation de sage femme aux infirmiers et infirmières opérant dans les dispensaires est sans doute plus utile que faire venir des unités médicales occidentales d'urgence ! Comme il paraît plus opérant d'effectuer des campagnes d'information à ras la terre auprès des familles rurales plutôt que de réunir à grands frais des centaines de pointures médicales dans les locaux de l'OMS !

     

    En fait et comme dans bien d'autres domaines, la santé africaine passe résolument par une prise en main de la dite santé par les Africains eux-mêmes. Et ils savent très bien le faire, qu'il s'agisse de recherche sur le SIDA ou de lutte contre les pandémies (voir encadré) Le temps n'est plus où les ministères africains concernés ne servaient qu'à négocier l'importation des médications occidentales d'ailleurs sujettes aujourd'hui à de dangereuses contrefaçons. Et l'on a vu, avec l'affaire de la fièvre Ebola apparue en Afrique de l'Ouest, que l'organisation des services de santé pesaient plus que l'importation d'éventuelles recettes miracles...

     

    Encadrés

    Quand les médecins africains se prennent en mains

    Tout ceux qui s'intéressent au continent africain ont sans doute suivi la polémique sur l'origine congolaise possible du SIDA. Ils savent moins qu'un institut de recherche sur le SIDA est opérationnel au Congo Kinshasa ni que le Kenya, autre exemple, continue a chercher pourquoi tant de prostituées kenyanes n'ont pas développé la maladie. Ils sont nombreux aussi à ignorer que des médecins d'Afrique de l'ouest recherchent dans la pharmacopée traditionnelle et en liaison avec les rares descendants des chamanes encore au fait de cette pharmacopée à base de plantes, des remèdes à de nombreux maux dont souffrent les populations. Et cette démarche est loin d'être méprisée par l'Occident puisque ses laboratoires eux-mêmes sont friands de ces plantes médicinales exotiques. Qui sait par ailleurs que c'est un médecin nigérian, le professeur Akin Osibogun, qui a trouvé comment guérir les malades de la fièvre d'Ebola (en les sur hydratant) Etc. Les exemples de réussite médicales africaines abondent bien qu'en Occident on continue à porter au pinacle le rôle finalement marginal d'ONG spécialisées. Lesquelles opèrent aujourd'hui et surtout en zones de guerre où, il est vrai, les belligérants ne se préoccupent pas beaucoup des civiles ; des personnes déplacées notamment,  la cible privilégiés des interventions occidentales. Mais des médecins locaux interviennent aussi et on se souviendra longtemps par exemple du gynécologue congolais Denis Mukwege venu secourir les nombreuses femmes violées et violentées par les soldats de tous bords. N'oublions pas en outre tous ces infirmiers et infirmières qui tiennent les dispensaires locaux, souvent seules structures médicales en brousse et sans lesquelles la mortalité africaine serait bien plus élevée qu'aujourd'hui. Ces petits soldats de la santé africaine, respectés localement, restent malheureusement trop ignorés des centres sanitaires des grandes villes où le manque de moyens prive il est vrai les responsables du temps qu'ils devraient consacrer à l'épidémiologie. On a vu, avec l'épidémie de fièvre Ebola en Afrique de l'ouest (appelée stupidement "pandémie" par l'OMS) que le manque d'information de ces petites structures locales les avait laissées totalement désarmées face à la maladie...

     

    Des statistiques embryonnaires

    L'Organisation mondiale de la Santé (OMS) publie des statistiques annuelles sur la morbidité des différents pays du monde. Ces séries sont relativement correctes pour les pays développés dont les services de santé savent faire remonter l'information de la base, médecins généralistes de campagne inclus (il existe en effet des protocoles très strictes d'alertes) Mais les pays anciennement en développement ou toujours en développement n'ont pas encore les moyens sophistiqués des pays riches. Les services centraux ont souvent d'autres chats à fouetter que de compiler des séries statistiques tandis que la remontée de l'information de la base à la tête de la chaîne souffre à la fois d'absence de protocoles adaptés à leur environnement et de moyens insuffisants, notamment en matière de diagnostic, dans les structures locales. Si bien que les statistiques sont la plupart du temps estimées, même quand une source aussi sérieuse que la CIA édite noir sur blanc une date précise de publication des chiffres : il serait plus qu'étonnant qu'un pays comme le Sud Soudan connaisse lui même et en 2014 le nombre de ses enfants morts à la naissance ! Ou qu'il puisse fournir, à deux décimales près, l'âge de la durée de vie moyenne de ses habitants !! Il faut plutôt lire que l'estimation des chiffres édités date de 2014...

     

     

     

     

    1- La santé en Afrique - Fiches pays

    Source : CIA WorldFactsBook

    pays

    Dépenses de santé (%PIB)

    Mortalité Maternelle*

    Mortalité infantile**

    espérance de vie***

    Afrique du Sud

    8,8

    300

    41,61

    49,56

    Algérie

    5,2

    97

    21,76

    76,39

    Angola

    3,5

    450

    79,99

    55,29

    Bénin

    4,5

    350

    57,09

    61,07

    Botswana

    5,3

    160

    9,38

    54,06

    Burkina Faso

    6,2

    300

    76,8

    54,78

    Burundi

    8,1

    800

    63,44

    59,55

    Cameroun

    5,1

    690

    55,1

    57,35

    Cap Vert

    3,9

    79

    24,28

    71,57

    Comores

    4,5

    280

    65,31

    63,48

    Congo Brazzaville

    3,2

    560

    59,34

    58,52

    Congo Kinshasa

    5,6

    540

    73,15

    56,54

    Côte d'Ivoire

    7,1

    400

    60,16

    58,01

    Djibouti

    8,8

    200

    50,2

    62,4

    Egypte

    5

    66

    22,41

    73,45

    Erythrée

    2,6

    240

    38,44

    63,51

    Ethiopie

    3,8

    350

    55,77

    60,75

    Gabon

    3,5

    230

    47,03

    52,06

    Gambie

    5

    360

    65,74

    64,36

    Ghana

    5,2

    350

    38,52

    65,75

    Guinée

    6,3

    610

    55,24

    59,6

    Guinée Bissau

    5,9

    790

    90,92

    49,87

    Guinée Equatoriale

    4,7

    240

    71,12

    63,49

    Ile Maurice

    4,8

    60

    10,59

    75,17

    Iles Salomon

    8

    93

    16,17

    74,89

    Kenya

    4,7

    360

    40,71

    63,52

    Lesotho

    11,6

    620

    50,48

    52,65

    Libéria

    15,5

    770

    69,19

    58,21

    Libye

    3,9

    58

    11,87

    76,04

    Madagascar

    4,1

    240

    44,88

    65,2

    Malawi

    9,2

    460

    48,01

    59,99

    Maldives

    8,5

    60

    24,59

    75,15

    Mali

    5,8

    540

    104,34

    54,95

    Maroc

    6,4

    100

    24,52

    76,51

    Mauritanie

    6,4

    510

    56,06

    62,28

    Mozambique

    6,4

    490

    72,42

    52,6

    Namibie

    8,3

    200

    45,64

    51,85

    Niger

    7,2

    590

    86,27

    54,74

    Nigeria

    6,1

    630

    74,09

    52,62

    Ouganda

    8

    310

    60,82

    54,46

    Rép. centrafricaine

    3,8

    890

    92,86

    51,35

    Rwanda

    10,7

    340

    59,59

    59,26

    Sao Tome & Principe

    7,9

    70

    49,16

    64,22

    Sénégal

    5

    370

    52,72

    60,95

    Seychelles

    4,7

    nc

    10,77

    74,25

    Sierra Leone

    15,1

    890

    73,29

    57,39

    Soudan

    7,2

    730

    52,86

    63,32

    Soudan du sud

    2,6

    2054

    68,16

    nc

    Swaziland

    8,5

    320

    54,82

    50,54

    Tanzanie

    7

    460

    43,74

    61,24

    Tchad

    3,5

    1100

    90,3

    49,44

    Togo

    8,6

    300

    46,73

    64,06

    Tunisie

    7

    56

    23,19

    75,68

    Zambie

    6,5

    440

    66,22

    51,83

    France

    11,7

    8

    3,31

    81,66

    Monde

    8,7

    430

    49

    71

    * Nombre de décès sur 100 000 naissances ; chiffres de 2010

    ** Nombre de décès d'enfants de moins d'un an, pourcentage sur 1000 naissances, chiffres de 2014

    *** Espérance de vie à la naissance, en nombre d'année, chiffres de 2014

     

    2 La santé en Afrique : la mortalité maternelle

    (Classement extrait du tableau 1)

    pays

    Mortalité  Maternelle

     (sur 100 000)

    Tunisie

    56

    Libye

    58

    Ile Maurice

    60

    Maldives

    60

    Egypte

    66

    Sao Tome & Principe

    70

    Cap Vert

    79

    Iles Salomon

    93

    Algérie

    97

    Maroc

    100

    ...

    ...

    Cameroun

    690

    Soudan

    730

    Libéria

    770

    Guinée Bissau

    790

    Burundi

    800

    Rép. centrafricaine

    890

    Sierra Leone

    890

    Tchad

    1100

    Soudan du sud

    2054

    Seychelles

    nc

    France

    8

    Monde

    430

     

    3 La santé en Afrique - la mortalité infantile

    (Classement extrait du tableau 1)

    pays

    Mortalité infantile

    (sur 1000 enfants)

    Botswana

    9,38

    Ile Maurice

    10,59

    Seychelles

    10,77

    Libye

    11,87

    Iles Salomon

    16,17

    Algérie

    21,76

    Egypte

    22,41

    Tunisie

    23,19

    Cap Vert

    24,28

    Maroc

    24,52

    ...

    ...

    Congo Kinshasa

    73,15

    Sierra Leone

    73,29

    Nigeria

    74,09

    Burkina Faso

    76,8

    Angola

    79,99

    Niger

    86,27

    Tchad

    90,3

    Guinée Bissau

    90,92

    Rép.  centrafricaine

    92,86

    Mali

    104,34

    France

    3,31

    Monde

    49

     

    4 La santé en Afrique - l'espérance de vie

    (Classement extrait du tableau 1)

    pays

    espérance vie (en années)

    Maroc

    76,51

    Algérie

    76,39

    Libye

    76,04

    Tunisie

    75,68

    Ile Maurice

    75,17

    Maldives

    75,15

    Iles Salomon

    74,89

    Seychelles

    74,25

    Egypte

    73,45

    Cap Vert

    71,57

    ...

    ...

    Nigeria

    52,62

    Mozambique

    52,6

    Gabon

    52,06

    Namibie

    51,85

    Zambie

    51,83

    République centrafricaine

    51,35

    Swaziland

    50,54

    Guinée Bissau

    49,87

    Afrique du Sud

    49,56

    Tchad

    49,44

    France

    81,66

    Monde

    71


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  • Cameroun-France : relations détériorées

    Christian d'Alayer - 10 avril 2015

     

    Aimez-vous la France ? Si on posait aujourd'hui la question aux Africains, que croyez-vous qu'ils répondraient ? "Non ! Les Africains ne nous aiment pas" répond sans précaution oratoire un député français Philippe Baumel qui vient de rendre un rapport sur les relations franco-africaines. Ce député socialiste, proche d'Arnaud Montebourg, est membre de la Commission des Affaires Etrangères à l'Assemblée Nationale : c'est peut-être un trublion, mais pas le dernier trublion venu. Et s'il met les pieds dans le plat, c'est qu'il a rencontré réellement des Africains francophones qui n'aiment pas la France...

    Il s'est intéressé surtout au Mali où, il est vrai, l'intérêt manifesté par les troupes françaises à l'égard des Touaregs a été ressenti comme une véritable trahison à Bamako, tant par les dirigeants que par la population. Des radicaux viennent d'ailleurs d'entamer une campagne militaire contre les séparatistes maures en dépit des mises en garde françaises : le bénéfice de l'opération  Serval semble d'ores et déjà anéanti...

    Mais s'il s'était aventuré dans d'autres pays, il aurait sans doute constaté le même désamour envers l'ex-colonisateur : la destruction de la Libye et l'assassinat de Kadhafi n'y sont sans doute pas étrangers de même que le remplacement manu militari de Laurent Gbagbo en Côte d'Ivoire par Alassane Ouattara. Sans compter la toute récente affaire de viol d'enfants par des militaires français en Centrafrique. Mais il y a bien d'autres faits qui, additionnés, contribuent à ce que les Français appelleront comme ils le voudront et que les autochtones commencent à nommer de la désillusion, au sens étymologique du mot : la fin de l'illusion.

    Le Cameroun de Paul Biya peut être considéré comme un laboratoire de cette évolution assez proche donc de l'anticolonialisme d'antan. Tant ici l'affaire libyenne que l'ivoirienne ont monté la population contre Paris. Le nord Sahélien n'a pas apprécié du tout l'assassinat d'un leader musulman charismatique tandis que le sud bantou a, d'entrée, pris fait et cause pour Gbagbo contre non Ouattara lui-même mais Paris et Washington sans qui il ne serait jamais arrivé au pouvoir. Tandis que l'intrusion de l'armée française sur le sol africain a en outre rappelé de mauvais souvenir à un pays qui n'a pas encore oublié l'affreuse guerre menée d'abord par les Français contre les Camerounais indépendantistes de l'Union des Populations du Cameroun (UPC) puis par le président Ahidjo mis en place par les Français contre la même UPC. L'armée française n'a toujours pas admis avoir quelque peu massacré les populations indépendantistes tandis que les historiens évitent soigneusement de rappeler et de chiffrer le nombre des morts de la répression de 1960 afin de ne pas ranimer les oppositions ethniques au sein d'une nation en voie réelle de formation. Mais selon diverses sources, on approcherait voire dépasserait les 100 000 morts entre ceux d'avant l'Indépendance et ceux du début de la même Indépendance, là encore l'armée française refusant d'admettre qu'elle aida Ahidjo à annihiler son opposition.

    Les relations franco-camerounaises ne seront de ce fait jamais aussi chaleureuses que celles entretenues longtemps entre Paris et Abidjan. Mais les Camerounais seront au moins aussi nombreux que les Ivoiriens à visiter la France, voire à s'y installer et les liens culturels seront longtemps  bons et nombreux. Ce qui n'est pas le cas des liens commerciaux puisque le Cameroun a considérablement réduit le poids de la France dans ses exportations qui ne représentent même plus 10% des importations africaines de l'ancienne métropole. Les achats camerounais en France sont de leur côté et toujours très proche de ceux de la Côte d'Ivoire mais ne représentent plus qu'un tout petit pourcentage, 2,5%, d'exportations françaises en Afrique surtout concentrées en Afrique du Nord.

    C'est que, depuis le changement de millénaire, la Chine s'est attaquée commercialement à l'Afrique. la valeur de ses échanges avec le continent est passée de 250 millions de dollars en 1965, pas grand chose si on divise ce chiffre par le nombre de pays africains concernés, à plus de 200 milliards de dollars aujourd'hui ! L'empire du Milieu a également développé ses investissements, plus de 25 milliards de dollars cumulés à fin 2013. Et la valeur des contrats qu'elle pouvait obtenir en Afrique, notamment dans le domaine du BTP a littéralement explosé : plus de 400 milliards de dollars signés fin 2013 ! A comparer avec les chiffres français, une trentaine de milliards d'euro à l'export, une autre trentaine à l'import plus des investissements limité à quelques dizaines de projets annuels et un montant inférieur à 20 milliards de dollars, les plus gros montants réservés bien entendu au secteur minier et pétrolier...

    Bref et alors que le Cameroun "pèse" aujourd'hui quelques 30 milliards de dollars officiels (probablement beaucoup plus en intégrant l'économie informelle comme le Nigeria vient de le faire avec une augmentation de 80% de ses résultats), la France n'y génère un courant d'affaires que d'un milliards de dollars environ par an, 3% du PIB au mieux... C'est peu si vous vous mettez à la place des Camerounais qui, comme tous commerçants dignes de ce nom, font les yeux de Chimène d'abord à leurs meilleurs clients et fournisseurs. Lesquels, au pays jadis des Bamilékés entreprenants ("jadis" car à présent tous les Camerounais s'y sont mis) sont...Africains ! Songez que le Nigeria exporte aujourd'hui plus que la France et de très loin si l'on y inclue l'informel. Et que les cinq premiers clients du Cameroun sont, dans l'ordre mais très près les uns des autres, le Portugal, l'Espagne, les Pays Bas, la Chine et le Tchad...

    Rien d'étonnant alors quand la foule de Yaoundé a bousculé et hué l'ambassadrice de France au Cameroun, Christine Robichon, lors de la grande marche de soutien à la lutte contre Boko Haram. La presse locale n'a pas relayé l'événement car l'ambassadrice gère les aides que Paris apporte à la dite presse. Mais le Web s'est déchaîné. Certes, l'expression est libre au Cameroun, à un point qui effraierait bien des Français habitués au respect des puissants. Paul Biya est souvent traîné dans la boue et je connais pas mal de journalistes qui ont pâti de leurs débordements réels et exagérés à cet égard : les langues et les plumes s'étaient donc un peu civilisées ces dernières années. Elles sont redevenues sauvages à l'égard de cette pauvre Christine Robichon, issue du sérail (Sciences-Po Paris, langues orientales) et déjà trois fois ambassadrices (Soudan, Sri Lanka & Maldives avant le Cameroun) après une carrière entièrement consacrée au Quai d'Orsay. Un monde où l'injure n'est guère tolérée ! Voici quelques mots doux qui lui ont été adressée ces dernières semaines : "Le peuple camerounais, en dépit des difficultés et des frustrations  accumulées, n’ignore plus où se trouve  son véritable ennemi. Arrêtez de parcourir les quartiers populaires de Douala  à  la recherche des mécontents comme vous le faites depuis votre arrivée au Cameroun. Vous recherchez une «  étincelle sociale » pour allumer les troubles comme votre  pays  a pris coutume de le faire dans de nombreux pays africains" Ou encore : " Mais au Cameroun comme en territoire conquis, vous vous  baladez  dans  les quartiers populaires  de Douala : New-Bell, Bali, Quartier Congo comme un Sous-préfet qui rend visite à ses Administrés. Retenez que le Cameroun n’est pas une Préfecture  de la France et Douala non plus une Sous-préfecture. Vous vous permettez de pénétrer dans ces quartiers  populaires, à bord de votre  voiture arborant le fanion du drapeau français comme au bon vieux temps de la Coloniale."

    C'est qu'en outre le Cameroun bruisse de rumeurs sur de possibles accointances entre Paris et Boko Haram, les armes saisies par les troupes tchadiennes et camerounaises lors de leurs combats contre la secte terroriste s'étant avérées malheureusement et en grande partie d'origine française. Le président tchadien, Idriss Déby, s'est lui-même étonné de cette provenance, le gouvernement français n'ayant de plus pas fait réellement de grands efforts pour expliquer le phénomène : c'est le journal Le Monde, quasi organe du dit gouvernement, qui a publié un article expliquant qu'il s'agit probablement des armes fournies aux rebelles libyens par Sarkozy et revendues aux rebelles nigérians financés par "un état du Golfe" Ami de la France (c'est moi qui ajoute cette précision), ce que n'ignorent évidemment pas les Africains du champ de bataille.

    Alors l'ambassadrice, son ministre Laurent Fabius et les rares hiérarques du PS français qui s'intéressent au continent répètent à qui mieux mieux que la France est l'amie du Cameroun. Il en faudra plus, beaucoup plus pour sauver ce qui peut l'être de la présence française dans ce pays. Les filiales des banques françaises n'existent déjà pratiquement plus, laminées par la croissance phénoménale des "banques bamilékés" créées à partir des vieilles tontines et contre lesquelles les dites filiales ont rageusement combattu dans les années 1980 ; Et le Cameroun n'est plus du tout prioritaire pour les investisseurs français qui le plaçaient déjà au 66e rang de leurs préoccupations en 2011 ! Restent trois mastodontes à l'échelle du pays, le groupe Bolloré dans les transports et l'agro-industrie, le pétrolier Total et le groupe Lagardère dans l'édition (Hachette) La position de Bolloré semblerait compromise en ce début d'année 2015, une rumeur courant sur son possible remplacement à la gestion du port de Douala. Total ne fait plus de recherche au Cameroun et a vu la concurrence croître sensiblement sur le marché de la distribution : plus de 20% aujourd'hui alors que le groupe était quasi monopolistique voici une quinzaine d'années à peine. Et la domination d'Hachette sur le marché des livres scolaires ne tiendra guère que quelques années encore, les fournisseurs locaux étant aujourd'hui aptes à se substituer aux importations quelque peu vieillottes du fournisseur français. Même l'armement est en train d'échapper aux Français : Paul Biya s'est adressé aux Russes pour doter l'armée camerounaise d'armes lourdes et d'engins de transport de troupe...

    Bref, la France est sur le point d'être tranquillement mais surement "boutée" commercialement hors du Cameroun. C'est qu'en soubassement de ce mouvement existe une opposition stratégique fondamentale sur le rôle du Cameroun en Afrique centrale. Paris a misé sur les pays pétroliers comme le Gabon puis le Congo-Brazzaville. Ce pour des raisons que le procès d'Elf a bien mis en évidence : les liaisons dangereuses entre l'argent du pétrole et les partis politiques français... Sans oublier l'Histoire et l'attachement des Gaullistes à certains pays plutôt qu'à d'autres. Et ces préférences ont eu des conséquences bien évidemment sur les prises de position françaises dans les guerres commerciales que se livrent les pays africains.

    L'exemple du port de Douala est criant à cet égard : dès l'Indépendance, Yaoundé a joué la carte de l'ouverture aux pays voisins. Les Camerounais ont alors créé de toutes pièces des villes frontières leur permettant de commercer avec le Nigeria, la Centrafrique, le Tchad, le Gabon, la Guinée Equatoriale et le Congo. Garoua fut reliée au Nigeria très tôt ainsi que Kyossi à la frontière du Gabon et de la Guinée Equatoriale. Ancienne ville aussi que Garoua-Boulaï à la frontière de la république Centrafricaine mais par contre toute récente la liaison entre la ville de Djoum et le Congo. Certes, ces villes de commerce de gros n'abritent pas les transactions, pour la plupart opérées dans les capitales économiques. Mais elles drainent des norias de camions dont l'organisation crée même aujourd'hui des remous sociaux : les importateurs voudraient éviter les ruptures de charge aux frontières, ce que les transporteurs et les responsables des villes frontières refusent obstinément...

    Le Cameroun, aidé en outre par ses nouvelles et puissantes (à l'échelle de l'Afrique) banques autochtones, est donc devenu en quelques décennies la plaque tournante du commerce en Afrique centrale. Position que les autorités veulent renforcer en créant à Kribi, non loin de Douala, un port en eau profonde 24 heures sur 24 (Douala n'étant accessible qu'aux heures de marée haute) C'est maintenant chose quasiment faite alors que les Français, eux, tentent quasi désespérément de faire revivre le port du Congo-Brazzaville, Pointe Noire, relié à la capitale congolaise par voie ferrée. Cet axe, on le voit bien, est directement concurrent de celui du Cameroun pour tout le commerce en Afrique centrale et notamment au Congo Kinshasa dont la façade maritime occidentale est très mal desservie (Matadi n'est reliée à l'intérieur que par le fleuve Congo avec des rapides insurmontables en amont et par une chemin de fer antédiluvien)

    On voit bien que, dans ce cas à la fois précis et primordial pour le Cameroun, la France est plus un fauteur de trouble qu'un véritable ami. Les relations entre les deux pays ne pouvaient donc que se détériorer, indépendamment de toutes autres polémiques. Or, des polémiques, il y en eut et il y en a en nombre. Pêle-mêle et récemment, le traitement réservée par la foule à l'ambassadrice française ; mais aussi un contentieux relatif à des condamnés français de droit commun, Paris refusant le verdict des tribunaux camerounais ; mais aussi les relations personnelles glaciales entre un président français socialiste qui n'a jamais mis officiellement les pieds à Yaoundé  et un président camerounais jugé "trop longtemps au pouvoir" par l'entourage du premier. Au point que le journal Le Monde, toujours lui, a publié plusieurs articles sur l'état de santé de Paul Biya et, à cet occasion, a donné voix à l'opposition plutôt qu'aux soutiens du régime. Ce qui amena le quotidien français à mettre en doute le moral de l'armée camerounaise au moment où celle-ci...enregistrait les premières victoires africaines contre Boko Haram ! Cela sonne comme un véritable tir de barrage face au locataire du palais d'Etoudi (l'Elysée camerounais) qui a paradoxalement rassemblé l'immense majorité de la population autour de son président : les opposants, d'habitude virulents, n'osent plus s'attaquer à l'armée du régime qu'ils honnissent et sont obligés de ménager celui qu'ils considèrent comme leur Satan.

    Rappelons pour mémoire une autre bataille dans laquelle la France intervint pour aider son ami Bongo au détriment du Cameroun : celle du siège de la bourse des valeurs des Etats d'Afrique centrale. Ca aurait dû être Douala où résident la majeure partie des entreprises susceptibles d'être cotées en bourse, le choix se porta sur Libreville, choix refusé bien entendu par le Cameroun. Si bien qu'aujourd'hui coexistent deux bourses, l'une gabonaise et l'autre camerounaise mais toutes deux inopérantes.

    Ce qui est remarquable dans ces relations franco-camerounaises, c'est que leur détérioration est continuelle, comme si la France n'avait jamais cherché à comprendre son ex-partenaire. Abidjan, la "perle de l'Afrique", fut encensée et choyée jusqu'à ce qu'une personnalité trop indépendante tire son épingle du jeu mouvementé de la succession à Houphouët-Boigny. Depuis son éviction, les embrassades ont repris. Le Gabon, le Congo, le Sénégal, ont tous trois été cajolés par la France. Mais pas le Cameroun, pays pourtant aussi riche et aussi peuplé que la Côte d'Ivoire. Peut-être parce qu'il ne fut pas totalement francophone, partagé à Berlin entre la France, l'Allemagne et l'Angleterre ? Un temps d'ailleurs, le Cameroun ulcéré rejoignit le Commonwealth, c'est dire ! Mais peut-être cela fut-il une chance pour le Cameroun : les baisers de la France peuvent être mortels, ce n'est ni feu Bokassa, ni Gbagbo qui contrediront ! 


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  • Pourquoi la crise "mondiale" n'est qu'occidentale

    Christian d'Alayer - 3 mai 2015

    Moins de 1 point de croissance l'an dernier en Europe occidentale, une croissance moins forte que prévue aux Etats Unis, les organismes de Washington, FMI et Banque Mondiale, qui alertent à qui mieux-mieux les dirigeants mondiaux sur l'infortune de la production mondiale, les analystes des marchés qui crient "au loup !" face aux "piètres" performances des "BRICS", à en croire les meilleurs économistes de notre planète, le Monde courre à sa perte.

    "C'est la faute aux gens !", disent les uns, les accusant de ne plus faire assez d'enfants et de partir trop tôt à la retraite. C'est parce qu'on n'a pas fait assez de réformes structurelles disent les libéraux les plus radicaux accusant pêle-mêle les gouvernements de manque de courage et les salariés de toucher des rémunérations trop élevées. C'est par excès d'austérité rétorquent leurs rares opposants...

    Ce qui est amusant dans ces faux débats est que tous leurs auteurs réfléchissent à court terme, d'une année sur l'autre. Et en ne regardant en plus que quelques paramètres, les Etats Unis d'Amérique, l'Union européenne et la Chine, pour schématiser. Tous paramètres de fait primordiaux dans les salles de marché où les logiciels ont été programmés essentiellement sur ces quelques bases : le dollar, l'euro et le yuan (on ne parle plus du yen depuis la catastrophe de Fukushima censée avoir renvoyé le Japon à l'âge de pierre)

    Si ces économistes à la réputation assise voulaient bien prendre un peu de champ, ils verraient très vite et d'abord que :

    - Un, la croissance mondiale s'est littéralement envolée depuis les années 1980, avec une très forte accélération à partir de l'an 2000. Le tableau 2 et, surtout, le graphique 2bis illustrent parfaitement ce phénomène plus que repérable statistiquement. Songez qu'entre 1970 et 2014, le PIB mondial est passé de 3000 milliards à plus de 70 000 milliards de dollars, une multiplication par plus de 20 en 44 ans ! Le monde tourne donc autour de 4%/an de croissance depuis ce petit demi siècle et parler d'écroulement parce que l'Occident n'en n'est plus le principal bénéficiaire est quelque peu rapide...

    - Deux, les mêmes tableaux et graphiques montrent aussi très clairement que le fossé de richesse s'est accru au profit de l'Occident entre 1970 et 2000 mais qu'à partir du tournant du millénaire, c'est l'inverse qui s'est produit avec un rattrapage très rapide de l'ancien Tiers Monde. En clair, les taux de croissance de ce Tiers Monde ont été beaucoup plus élevés que ceux de l'Occident.

    - Enfin, le tableau 1 montre aussi que cette différence de taux de croissance persiste dans la crise ressentie en Occident : les taux de croissance occidentaux sont inférieurs à 2% depuis des années (le FMI "espère" une reprise en 2015...) tandis que les taux des pays en développement, en légère baisse du fait de moindres achats dans les pays développés, se maintiennent tout de même tous au dessus de 4%/an. Et, phénomène nouveau, l'Afrique émerge avec des taux supérieurs aux taux moyens, taux qui ne fléchissent même pas avec la stagnation en Europe, ex plus gros client du continent. La crise ne touche donc pas l'ancien Tiers Monde ou, au pire, à la marge.

    Ce qui est fou est que, en dépit de ces chiffres on ne peut plus éloquent, les Occidentaux continuent à réfléchir comme si le monde s'arrêtait, justement, aux frontières de leur zone de prospérité, exactement comme dans les années 1950 et 1960. Voyez le tableau 4 sur les pays les plus compétitifs selon eux. C'est une école de management suisse qui le publie depuis plusieurs années, fondé dit-elle sur plus de 300 critères dont, surtout, le "ressenti" des chefs d'entreprises (ça ressemble d'ailleurs furieusement aux ressenti des chefs d'entreprise en matière de corruption dans le classement annuel d'Amnesty International)

    Ont-ils interrogé beaucoup de chefs d'entreprise non Occidentaux ? Toujours est-il que dans les 20 premiers pays de leur classement, vous trouvez encore 13 pays occidentaux où, selon les taux de croissance respectifs, il fait de moins en moins bon vivre ! Car qui dit faible croissance dit chômage et croissance des inégalités. Mais tant pis ! Nos bons chefs d'entreprise préfère la Finlande à la Chine et la Nouvelle Zélande au Nigeria !

    En fait, la crise n'est qu'occidentale, elle n'est pas mondiale. Et ce, d'abord parce que les marchés occidentaux ne sont plus que des marchés de renouvellement : les gens sont globalement riches et, faute de nouvelles technologies révolutionnaires, ne songent plus à s'équiper mais à renouveler leurs équipements. Ce, d'autant que la démographie occidentale est aujourd'hui en panne, avec un nombre croissant de personnes âgées qui ont moins de besoins que les jeunes. Tandis que l'ancien Tiers Monde est resté démographiquement dynamique, avec des besoins croissants. La "théorie de l'offre" a occulté cet élément fondamental pourtant des économies, au point que plus personne n'en parle réellement dans les médias occidentaux...

    Deuxième point de l'occidentalisation de la crise, le retournement total des termes de l'échange depuis la fin 1999. L'évolution des taux de croissance sur long terme (graphique 2bis) suit d'ailleurs de très près l'évolution de ces termes de l'échange : dans les années 1970, les chocs pétroliers successifs sont immédiatement suivis de la découverte et de l'exploitation du pétrole de la mer du Nord qui va non seulement contribuer à l'effondrement assez rapide des prix des matières premières en général, mais permettre à l'Occident d'accélérer son développement au détriment du Tiers Monde : tandis que le premier vend une masse croissante de biens industriels chers au second, celui-ci s'époumone à produire à bas prix de plus en plus de matière première. Souvenez-vous des crises successives du café, du coton, du bois qui minèrent des pays jeunes obligés de rembourser des emprunts effectués quand leurs exportations valaient cher avec des revenus d'exportations parfois divisés par plus de 2 ! C'est à cette époque bénie pour l'Occident que survint le redouté "club des 4", FMI, Banque Mondiale, Club de Paris (créanciers publiques), Club de Londres (créanciers privés) qui détruisit de fait les Etats en formation dans les pays anciennement colonisés (Afrique) ou sous tutelle de fait (Asie et Amérique latine) en les forçant à licencier leurs fonctionnaires nouvellement formés et à privatiser leurs services publics naissant.

    Décembre 1999, août 2008 : en moins de 10 ans, ces données initiales de l'économie mondial furent balayées par la plus forte hausse des prix des matières premières que le Monde ait jamais connu. L'or noir vit le prix du baril passer de moins de 10 dollars (10 décembre 1999) à nettement plus de 100 dollars (à la veille de la crise financière de 2008) L'or vit son cours passer de 300 dollars l'once à plus de 1600 dollars. Les prix du cacao attinrent rapidement des sommets jadis même pas rêvés par feu Houphouët Boigny qui ne voulait "seulement" que 1000 dollars la tonne. Etc., pas une seule matière première échappa à ce phénomène entretenu qui plus est par la consommation croissante des pays en développement eux-mêmes, à commencer par la Chine.

    Et ce n'est pas la petite baisse de 25% en moyenne enregistrée depuis le ralentissement des économies occidentales qui permettra à celle-ci de retrouver des termes de l'échange aussi favorables que ceux des années 1980 et 1990 : un autre malheur est en effet survenu pour elles, celui de la baisse rapide et très importante des prix des biens industrialisés, baisse due au départ à la concurrence chinoise puis à celle de l'ensemble des pays en développement. Leurs salaires sont nettement inférieurs à ceux des pays développés, c'est vrai. Mais un autre facteur a joué, celui des séries de fabrication : tandis que le marketing détruisait progressivement l'avantage des grandes séries dans des pays trop sophistiqués, la Chine s'engageait, elle, dans un processus réellement industriel, campagnes de qualité incluses. Prenez par exemple un produits aussi simples que les cuiseurs vapeur électrique. Une seule usine chinoise fabriqua un seul modèle à des centaines de million d'exemplaires (les Chinois sont gros consommateurs d'aliments cuits à la vapeur) Tandis qu'en Europe, plusieurs fabricants sortaient chacun 3 à 5 modèles tirés à moins d'un million d'exemplaires chacun. Les prix ? 35 à 50 euros par modèle européen contre 15 euros, en Europe, pour le modèle chinois. Cet exemple n'est bien entendu pas exhaustif et tout un chacun peut se remémorer l'hallali interminable des industries occidentales du textile, la mort, prématurée elle, de l'industrie européenne des panneaux solaires ou encore et auparavant, les coups de butoir portés par l'industrie japonaise aux industries américaines de biens d'équipement, machines outils en tête. Sans oublier l'automobile dans le marché de laquelle, après la déstabilisation -le mot est faible- créée par l'industrie japonaise, on a vu la petite Corée venir faire le ménage à son tour avant que l'Inde (Tata) et la Chine ne pointent aujourd'hui le bout de leur nez conquérant. Et sans oublier aussi l'acier et l'Indien Mittal devenant en quelques années le principal acteur mondial devant un Russe...   

    Bref, ce fut et cela reste un véritable carnage en Occident : l'Angleterre la première renonça de fait à son secteur industriel, L'Amérique, après la perte de villes comme Détroit (automobile) ou Chicago (agro alimentaire) tenta de résister en se lançant très rapidement dans les nouvelles technologies et, un temps, y réussit. Jusqu'à ce que les pays émergeants sachent aussi produire de la haute technologie à bas prix... Des économistes conséquents auraient pu, auraient dû analyser et prévoir le choc. Et inciter alors les gouvernements occidentaux à accélérer la robotisation des usines, la formation des ouvriers à de nouveaux métiers et à former le public contre le marketing de plus en plus destructeurs d'entreprises de plus en plus gérés par des financiers se reposant sur des commerciaux. Mais un autre malheur empêcha l'Occident de se reprendre intelligemment : en même temps que naissait l'industrie dans les pays en développement, l'Angleterre puis l'Amérique décidèrent qu'il était temps d'inverser un cours social devenu bien trop favorable aux salariés. Cette décision volontaire et réfléchie (école dite "de Chicago") abouti en fait et en quelques années également à faire passer le coût salarial occidental global de plus de 20% à moins de 15% dans l'ensemble des coûts de production. La financiarisation des économies, conséquence du vieillissement des populations (fonds de pension), transféra quasi intégralement aux actionnaires ces 5% retirés aux salariés. Et, pour éviter l'effondrement des marchés intérieurs, l'épargne des ménages fut remplacé par le crédit. La mauvaise décision au mauvais moment car, pendant ce temps, la part des exportations occidentales dans le commerce mondiale ne cessa de baisser. Avec un marché mondial qui leur échappait de plus en plus et des marchés intérieurs en recul relatif, la marge des filiales occidentales des multinationales ne pouvaient que se dégrader. Et là encore la réponse fut de prendre aux salariés pour donner aux actionnaires...

    Il y a belle lurette maintenant que les multinationales occidentales n'investissent plus dans leurs pays d'origine. Elles ont, elles, compris où se trouvait leur intérêt et agissent d'autant plus librement que l'ultra libéralisme en vigueur en Occident a interdit aux Etats occidentaux d'interférer dans la gestion des entreprises : à de mauvaises décisions au mauvais moment, les Occidentaux ont ajouté celle de se lier les mains face à leur déclin !

    Et voilà pourquoi la crise actuelle n'est pas mondiale mais bel et bien occidentale. La baisse de leurs achats internationaux affecte certes les exportations des pays émergeants mais ceux-ci disposent du relai de leur consommation intérieure. Relai qui nécessite de toucher à la compétitivité des entreprises exportatrices (hausse des salaires) mais on a vue que les séries jouaient un rôle au moins aussi important que des coûts salariaux faibles dans cette compétitivité.

    De même les Occidentaux se trompent quand ils pensent que la baisse actuelle des prix des matières premières va affecter lourdement la croissance des pays producteurs. C'est vrai pour quelques pays seulement qui ne comptent notamment que sur l'or noir pour vivre. Mais on le voit notamment en Afrique subsaharienne, la croissance repose surtout sur l'essor des classes moyennes, sur la consommation intérieure donc, de plus en plus satisfaite par des PME locale dont la création s'est fortement accélérée ces dernières années sur le terreau fertile de l'artisanat.

    Bref, l'Occident, y compris le FMI et la Banque Mondiale, va devoir réviser sérieusement ses croyances économiques s'il veut surmonter une crise qui est en fait de suprématie mondiale. En l'état actuel du débat en son sein, il n'a aucune chance d'en atténuer les conséquences. "Demain, nous enverrons nos jeunes faire le ménage chez les Chinois" m'a dit sous forme de boutade un avocat international. Me confirmant aussi et par la même occasion que les services, jusqu'à présent épargnés par la crise occidentale, commençaient à en souffrir. Et c'est bien ce qui nous attend...

     

    1- Taux de croissance du PIB mondial depuis 2012

    (Source : FMI, octobre 2014)

    Pays

    2012

    2013

    2014

    2015*

    Monde

    3,4

    3,3

    3,3

    3,8

    Pays développés

    1,2

    1,4

    1,8

    2,3

    Dont Etats Unis

    2,3

    2,2

    2,2

    3,1

    Dont zone euro

    -0,7

    -0,4

    0,8

    1,3

    Dont Japons

    1,5

    1,5

    0,9

    0,8

    Pays émergeants et en développement

    5,1

    4,7

    4,4

    5

    Dont Chine

    7,7

    7,7

    7,4

    7,1

    Dont ASEAN

    6,2

    5,2

    4,7