• Les Zigotos

     

    Avant propos

    Ceci est la dernière des nouvelles que j'ai écrites entre 1977 et 1985, nouvelles que j'avais égrenées selon les lettres de l'alphabet : de A à Z, tournant toutes autour des thèmes qui m'étaient alors chers, soit notre sous-développement social face à l'Univers, "aux Univers" aurais-je plutôt écrit aujourd'hui. Cette dernière nouvelle m'est apparue, à sa dactylographie, comme d'une très grande modernité : le tournant libéral avait été pris par Mitterrand et son premier ministre de l'époque, Fabius, avait déjà lancé des "réformes" dont vous voyez aujourd'hui et avec bien plus de lucidité les méfaits. C'est notamment à cette époque que la finance prit le pas sur les industriels dans notre pays.

     

    Le directeur, bardé de suffisances, regarda avec horreur le spécimen peu reluisant de candidat qu'on avait osé faire transiter par son bureau. S'il fallait maintenant qu'il s'occupe du recrutement du petit personnel !

    L'homme en face de lui se retenait de sourire : d'abord, l'agacement du directeur était ouvertement visible ; ensuite, il savait que ce même directeur se muait tous les vendredis en garçon de course, le Président lui confiant la lourde responsabilité d'aller chercher son poisson hebdomadaire, préalablement commandé par téléphone : même pas le choix de l'espèce, simplement l'enlèvement furtif du coli à odeur puissante. Il savait aussi qu'il ne le recevait que parce qu'il lui était imposé par la secrétaire du président. Important, la secrétaire du président ! Et comme lui, minable, avait la chance de croûter et, parfois, de coucher avec la dite secrétaire...

    De là à obtenir un emploi... L'homme se foutait pas mal du profil du poste pourvu que poste il y ait : il était grand temps de renouveler les réserves financières fondues tout au long de son interminable chômage. Lequel lui avait donné une philosophie très relativiste de la vie. Humble, il était aujourd'hui le parfait béni-oui-oui. Et il y avait belle lurette qu'il n'en ressentait aucune honte. La vie lui avait été chanceuse un temps, malchanceuse depuis mais sans doute moins qu'à d'autres. Tous finiraient de toute façon sous terre ! L'homme était un être "fini", du moins pour les psychologues d'entreprise. Dénué d'ambition, seulement accroché à son revenu mensuel quel qu'il soit : la bouffe et le logis d'abord, le renouveau mental après. la déprime, en plus, il s'y était accoutumé. Dame, l'habitude des refus les banalise...

    ***

    - Ca y est ! Mille fois merci ! Pour te remercier, je t'invite à dîner...

    - C'est quoi comme emploi ?, demanda la secrétaire du président.

    - Coursier... Et oui, à mon âge et avec mes diplômes ! Reste l'accord définitif du chef du personnel. Mais si je suis présenté par Môssieur le Directeur...

    - Ce qui est marrant, c'est que je n'en ai même pas parlé à mon patron. Comme quoi, la crainte du grand chef... Où m'emmènes-tu ?

    - Euh... Chartier, ça te dirais ?

    - Gros malin, vas ! Bon, OK pour la bouffe populaire...

    Plus tard, entre deux draps, ils eurent pour la première fois quelques paroles presque aimables pour le directeur si compréhensif : "Quel con prétentieux ! Enfin, il m'a quand même dégoté un vague machin rémunéré. Merci donc au Monsieur" "Ca a parfois du bon, les imbéciles, non ?!" L'imbécile en question était loin de se douter de l'effet produit par son auguste personne : il pérorait dans sa salle à manger, tentant plus ou moins de se faire plaindre par ses convives pour le triste sort qui lui était réservé après quinze années de bons et loyaux services. "Recruter un chauffeur, à mon niveau ! Ce salaud de Magrenet doit encore s'en pourlécher les babines. Quand je pense que j'ai failli être choisi à sa place ! Ah, s'il n'avait pas été poussé par la politique..." Son épouse ne disait rien, chaque fois exaspérée par la grosse tête de son époux qu'elle ne supportait plus que par obligation : après vingt ans de vie conjugale, divorcer eut été une folie économique. Pas d'héritage à attendre, pas de cotisation pour la retraite, il lui eut fallu travailler jusqu'à sa mort. Dans le cas présent, son mari lui était particulièrement odieux car elle connaissait, elle, les dessous  de la bagarre qui l'avait opposé à Magrenet après le départ de De La Tour. Le politicien n'avait pas été en l'occurrence celui qui en était accusé. Son époux avait intrigué à mort mais stupidement car, hors sa connaissance du marché des pistons électroniques -ça n'allait pas loin !- il n'entendait pas grand chose au management des grands groupes tandis qu'il avait mal choisi son camp, en plus : l'instinct l'avait poussé à tripatouiller plutôt côté des portefeuilles bien garnis et, manque de pot, les dits portefeuilles avaient valsé aux élections de l'époque. De plus Magrenet avait fait ses preuves, notamment financières, et son mari n'avait pu le déboulonner malgré une débauche de basses œuvres. Magrenet n'avait pas oublié : l'histoire du poisson le vendredi, quelle merveille ! Sans compter les multiples études qu'il confiait régulièrement à son mari pour avoir ensuite le plaisir pervers de démolir publiquement les conclusions avancées par ce dernier ou, mieux encore, de se coucher dessus en lui faisant comprendre qu'il avait d'autres chats à fouetter. Et le coup de la secrétaire ! Pffuitt, disparue ! Un pool central, sauf pour le président. Et celui du bureau ! Coupé, mal, en deux par une cloison sous prétexte d'un manque de place. Avanies sur avanies, du pain béni pour l'épouse ulcérée. Et le mari qui buvait l'acide jusqu'à la lie de peur de perdre son gros revenu. Ecœurant...

    ***

    Magrenet, lui, prenait un bain. Piscine intérieure chauffée, domesticité, une deuxième femme 25 ans plus jeune que lui et qui acceptait de nombreuses choses et leurs excès, bref, le pieds. Pas tout-à-fait cependant : l'insatisfaction venait qu'il pensait à présent et sérieusement à la politique. Mais, dans son camp à lui, son poste était considéré comme un bâton de maréchal. Remonter le courant était donc sa priorité, articles économiques dans les grands quotidiens à l'appui -pour sa documentation, il faisait œuvrer une jeune recrue détournée de son emploi initial. Mais ses articles, une fois publiés, ne faisaient-ils pas aussi de la publicité à l'entreprise ?

    Mollement allongé dans l'eau, Magrenet songeait à un nouvel article, cherchant à résister à la vision lascive que lui offrait son joujou femelle affublé d'une extraordinaire combinaison de bain (métal et plastic transparent) Après tout, il pouvait bien s'offrir les deux plaisirs, c'est-à-dire, en clair, reporter les pensées économiques à plus tard. Son collaborateur était là pour ça... Il nagea vers la vision au bout de la piscine...

    ***

    Deux ans plus tard, il considérait pensivement le tas de chaires creuses, drogué à mort et surmonté d'une chevelure filasse qui lui faisait face. Elle n'avait même plus la force de récriminer contre l'ultime couleuvre qu'il lui avait enfoncé dans la gorge : Magrenet, sentant que deux divorces eussent été d'un effet déplorable sur son image de marque politique, venait de décider de faire interner sa deuxième femme dans une clinique psychiatrique. Ainsi aurait-il le beau rôle, l'homme affublé d'une folle dont il se préoccuperait -du moins le laisserait-il entendre- quotidiennement ou presque. Et ses incartades amoureuses ultérieures seraient sans danger -on ne divorce pas d'une aliénée mentale- et passeraient aux yeux du public pour des dérivatifs à sa peine profonde. L'ex-joujou sexuel venait d'encaisser le coup sans broncher, totalement brisé. Tout en se disant in petto qu'il avait peut-être été un peu brutal, Magrenet se dirigea vers le bar.

    Le directeur, quant-à lui, était à nouveau rempli d'espoirs : la carrière politique du président pouvait libérer, enfin et à son profit, la place tant convoitée. S'il n'y avait eu son épouse dont il supportait de moins en moins le visage fermé, il aurait presque eu le cœur à la fête, oublieux même des succès à répétition de  Magrenet : après tout, il ne serait plus rien si son camp venait à s'effondrer électoralement. Selon les sondages, ce temps béni approchait... La perspective de la revanche le remplissait d'ardeur. D'abord, il se débarrasserait du jeune con que le président avait progressivement imposé comme son remplaçant lors de ses absences de plus en plus fréquentes. Tout juste bon à rédiger des nuées de discours, incapable de distinguer un piston d'un vérin ! Celui-là, le directeur se promettait de s'en occuper sérieusement. D'ailleurs c'était "moi ou lui" ! Ensuite et grâce à ses contacts avec le coursier, délégué CGT -ça t'apprendra, Magrenet, à me refiler l'embauche des moins que rien !-, il concoctait un coup en vache, type grève générale avec déballages sur la gestion. Dame, les finances ça mènent à tout sauf à l'industrie ! Le directeur, lui, était un homme sérieux. Et de son temps ! Car on parlait emplois, aujourd'hui, production chez soi, reconquête du marché intérieur. Plus il y songeait, plus il considérait que Magrenet était fichu...

    L'homme, lui, cogitait sur son départ en préretraite. Les magouilles du directeur, il les voyait venir et s'en foutait royalement. De toutes façons elles n'étaient possibles qu'en raison d'une situation objective : c'était vrai que la politique strictement financière de Magrenet était dangereuse pour l'emploi. C'était vrai aussi que les pays de l'est avaient peu à peu grignoté jusqu'à l'os les marchés d'exportation du groupe. Les transferts avaient été rendus de ce fait indispensables pour préserver la structure financière. Le délégué CGT ne voyait pas très bien comment lutter contre cette logique implacable. Simplement s'opposait-il à l'inhumanité des décideurs : il n'était pas question que ladite logique se développe sans qu'on se préoccupe de tous les paumés du groupe qui allaient se retrouver bientôt sur le carreau puis à la dérive. Les gros se recasaient et avaient de quoi tenir le coup... Il allait donc entrer dans le jeu minable du directeur. Et après, il réussirait bien à faire imposer sa solution : un peu de protectionnisme, des subventions publiques, bref de quoi amener tranquillement la plupart des salariés à l'âge de la préretraite. Au delà, ça ne le concernait plus. Le futur, de toute façon, n'était pas l'affaire des petits. A tel point que le délégué en était parfois pris de vertiges : tous ces titrés publics et privés qui s'en occupaient en leur nom, dans les journaux, à la télévision, partout, monopolisant la scène, ça lui faisait toucher du doigt le primitivisme de son environnement. Et de se savoir singe, même évolué, ne le réconfortait guère : combien de temps faudrait-il encore à ces primates avant qu'ils condescendent à se débarrasser de leurs fourrures !?

    La confrontation se précisa peu à peu, attisée par la politique. Magrenet avait commencé par répercuter les consignes gouvernementales dans son entreprise, en remettant en cause certains des avantages acquis du personnel d'exécution. Il n'avait pas touché, n'y songeant même pas, aux privilèges de la direction et de l'encadrement supérieur : leurs membres voyaient seulement disparaître de leurs prestations mensuelles des lignes de comptes anodines et n'entrant que pour une part infime dans la masse globale de leurs revenus : que pèse dans un salaire de 30 000 F par mois la suppression d'un "gadget" social de 250 F ? Le délégué, lui, avait tout de suite récupéré "l'omission" de Magrenet en brandissant le bilan social de l'entreprise au cours d'une réunion d'atelier. Il avait calculé en pourcentage le poids salarial des différentes catégories du personnel, calcul oh combien explosif ! 40% du tout à moins de 10% des salariés, une moyenne convenable pour la maîtrise et l'encadrement moyen, les 30% restants à la grande majorité du personnel. Magrenet eut beau jeu toutefois d'avancer, pour contrer les syndicats, la méfiance des partis de la majorité vis-à-vis d'un tassement trop important des salaires : la Grande-Bretagne n'en était-elle pas quasiment morte, fuite des cerveaux, désindustrialisation et tutti quanti s'en étaient ensuivis ? "Comprenez moi bien, Messieurs, il n'est pas question de perdre les piliers, les têtes de cette maison ! Nous devons conserver nos ingénieurs et nos diplômés. Faute de quoi nous ne serons plus en mesure de nous maintenir dans la concurrence internationale, impitoyable comme vous le savez"

    Le directeur avait alors joué son va-tout. Bien obligé de par les positions des uns et des autres, il lui avait fallu choisir son camp, forcément celui de l'opposition à Magrenet. Il était donc devenu le chantre des "travailleurs", à la grande rigolade de ceux qui connaissaient un peu le bonhomme. Plus de mépris, plus de phrase hautaine mais le sourire forcé aux lèvres, la pommade à la main et les confidences "ultra secrètes" à la dernière des femmes de ménage. Il avait été jusqu'à fournir au délégué CGT les informations les plus confidentielles pour que celles-ci soient ensuite répercutées dans les médias qui s'en donnaient à cœur joie : Magrenet n'appartenait-il pas au cercle du pouvoir ?

    Le conflit, en se politisant, se durcit. Les pressions sur le président s'accentuèrent de toutes parts, au point que Magrenet lâcha prise, ne sachant plus s'il fallait résister ou négocier, démissionner ou sanctionner, investir ou déposer le bilan. La situation avait fini par dépasser les hommes qui avait crû la créer. Dans les cabinets ministériels, c'était à présent à qui ferait prévaloir "sa" solution. La pagaille monstre... Personne bien sûr, sauf les intéressés qui n'en pouvaient mais, ne se préoccupant du sort des milliers de "petits" privés de leurs revenus depuis le début de la grève... Le plus haut personnage de l'Etat, planant dans la stratosphère, fut à son tour et désagréablement atteint par le conflit quand celui-ci vint menacer la cohésion de la majorité, sondages aidant. Totalement hors circuit, il eut quelques banales paroles télévisées, espérant avant tout renverser la vapeur électorale grâce à l'affichage d'un "bon sens" totalement dépassé. Il déplut à tout le monde... et se mit fébrilement -quelle humeur dans son entourage, nom de nom !- à réviser l'histoire sociale du pays. Affaire d'Etat, source de panique ministérielle, le conflit fut couvert par la presse étrangère.

    Magrenet n'y résista pas : il fut limogé. En douceur de peur qu'il ne se mette, lui aussi, à parler à tort et à travers. Le directeur fut simplement ignoré. Petit magouilleur, il ne faisait simplement pas le poids, étant en plus assimilé à ceux dont il avait embrassé la cause par opportunisme. Le délégué par contre perdit sa sérénité dans la gloire de sa nouvelle notoriété. Pensez : il négociait maintenant en direct avec les politiciens les plus importants du moment, comptes rendus audiovisuels à la sortie de chaque réunion. Il eut aussi ses espérances personnelles, sautant la barrière indéfinissable qui sépare les esclaves des maîtres.

    Pendant ce temps, ces mêmes esclaves mirent au point une quête nationale devant leur permettre d'assurer leur subsistance vitale. Les produits de cette quête furent insuffisants et les troupes de grévistes s'effilochèrent, qui partant dans une autre entreprise, qui se clochardisant, qui allant jusqu'à se suicider. Divorces, alcoolisme, déchéances en tous genres complétèrent rapidement le tableau, lui-même servant de toile de fond à l'extraordinaire caricature de gouvernement des hommes qui continuaient à présenter la succession de valses hésitations des puissants.

    Le soufflé retomba de lui-même en refroidissant et l'histoire retint seulement les principaux épisodes de ces valses ainsi que les noms des principaux protagonistes. Il est vrai que l'affaire avait fini par lasser le public, attiré à nouveau par les prodiges des découvertes techniques se surajoutant les unes aux autres et jour après jour. Les singes, fatigués de se chamailler, retournaient à leurs jeux, bizarrement capables d'en inventer d'inouïes tout en restant impuissants à en organiser le maniement social. D'autres, au fin fond du tableau, plus petits que les plus petits de l'arrière scène, grondèrent encore un peu plus, des image de carnage dans leurs cerveaux : ne venaient-ils pas, une fois de plus, d'être les spectateurs du navrant show des nantis jouant à casser les outils de leur prospérité ?

    Certains surent saisir l'opportunité que leur offrait la défaillance d'un fournisseur sur un marché demandeur. Les images de massacre firent place à de la franche hilarité dans les milieux concernés...


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  • Ysopet* d'Afrique

     

    Le petit bonhomme s'assoit dans l'avion, content d'avoir pu trouver une place près d'un hublot, content aussi à l'idée de se retrouver dans quelques heures loin de son train-train quotidien. Il a bien quelques regrets, son bar-tabac favori, les courses le samedi matin au marché, le cours peinard de son boulot, les rues et les gens auxquels il est habitué... Dans l'ensemble cependant l'excitation l'emporte, renforcée par le luxe de l'avion et par la perspective de la vie nouvelle qui s'offre à lui. Une vie où, c'est sûr !, il sera enfin quelqu'un. Il n'a pas loupé sa chance : ce petit héritage tombant dans sa grisaille aurait pu n'être qu'un peu d'aisance en surplus. Il ne l'a pas voulu, il a tout abandonné pour se lancer dans l'aventure. Oh, ce n'est pas un grand aventurier ! Il n'a besoin que d'un peu de Soleil, un peu de fantaisie et de quoi entretenir le tout. Il a écrit à son cousin, au Mali, puis à son ancien chef de service parti lui aussi jadis mais pour Dakar. Il leur a demandé de lui trouver un petit investissement sur place, quelque chose qui lui permette de vivre et de se laisser vivre. Le chef de service a trouvé, très vite, "trop vite" s'interroge le petit bonhomme : une boutique du genre "copie service", comme celles qu'il a vues chez lui, avec leurs machines bizarres. Le chef de service a proposé une association : sans doute est-il lui aussi à la recherche d'autre chose, cette chaleur humaine fugacement entrevue ici et là et qu'on voudrait retenir à jamais. Le petit homme n'a pas hésité, il est dans l'avion...

    A Dakar, l'embarquement se passe moins bien : la foule des voyageurs est massée devant une porte vitrée, l'avion une centaine de mètres plus loin et un policier contenant les velléitaires de la précipitation. Ici, point de couloir où l'on chuchote, point de passerelle vous amenant directement dans le ventre de l'avion : un escalier mobile, comme dans l'ancien temps et la chaleur qui envahit tout. Le Nègre efflanqué tient ferme un balluchon sur sa poitrine, un vrai de vrai fermé par un nœud de tissus. Elle cogne d'ailleurs, sa poitrine : il n'a encore jamais pris l'avion et il a peur. Peur aussi de ce qu'il va trouver là bas. Par moment, il se gonfle d'optimisme, il tient son balluchon à bout de bras. Mais la plupart du temps, il le serre contre lui, refluant mal son vague à l'âme. L'aventurier n'est pas reluisant...

    Il a été placé dans une rangée centrale, entre une matrone imperturbable et un "toubab" barbu. Il n'ose pas bouger, son balluchon à ses pieds, la ceinture fermée, le siège relevé. Et pourtant il a toujours envie de fuir, de retourner dans sa savane. L'image de ses fils, condamnés à la misère, accroit son malaise. Puis lui redonne courage : s'il réussit, il les sortira de là. Et il réussira ! N'a-t-il pas de l'instruction ? Il sait lire, écrire et compter. Et il n'a jamais rechigné à travailler. Ce pays lointain regorge de richesses, il saura bien en saisir quelques miettes. lui aussi a écrit, une seule lettre. Son parent l'a aidé, il peut maintenant débarquer sans crainte d'être refoulé, ses papiers bien en place dans son portefeuille...

    Les deux avions se sont croisés au dessus de la mer, sans se voir tellement ils étaient éloignés l'un de l'autre. Le petit bonhomme a regardé un film, s'est laissé dorloter par les hôtesses. Le grand et maigre Sahélien a dormi, ne sachant que faire d'autre. Le petit Blanc a été ébloui à l'arrivée, émerveillé par le Soleil et la palpitation trépidante de la foule à l'aéroport. L'Africain a passé plusieurs heures à se dépêtrer des transports en commun avant de poser le pied à l'air libre, froid et pluvieux de la capitale. La richesse a eu, à ses yeux, mauvais genre...

    Les années ont passé. Le petit bonhomme a vivoté, plutôt bien, en suivant indirectement l'évolution du cours mondial de l'arachide. Dénué d'ambition, il a quand même souffert de l'arrogance des plus riches que lui. Pas trop tout de même, la quiétude de sa boutique, l'amitié de son ex-chef de service devenu associé, les facilités locales du luxe pour qui a un peu d'argent, tempérant largement le fait qu'il n'a pas, ici aussi, réussi à devenir "quelqu'un" Un peu d'aigreur parfois, une philosophie de supermarché, notamment vis-à-vis des problèmes de développement, un statut d'habitué au café de la place de l'Indépendance sont à présent ses caractéristiques, ses "signes extérieurs" de vie. Il triche beaucoup quand il écrit en France dore le tableau dans tous ses recoins. Mais le tableau n'en a pas besoin en fait : le petit bonhomme a quand même trouvé 80% de ce qu'il cherchait. Il ne regrette jamais.

    Le grand Nègre a, lui, envie de rentrer chaque soir que Dieu fait. Oh, ce n'est pas qu'il soit tombé dans une embuscade. Il gagne un argent qu'il n'aurait jamais espéré au pays, envoie ponctuellement son mandat à sa famille, s'est habitué au mépris et au racisme des toubabs, sort parfois avec des amis d'autres pays qui lui racontent des mondes fascinants. Mais ses deux épouses lui manquent, ses enfants lui manquent, le Soleil et l'insouciance lui manquent. Surtout ces deux là, le Soleil et l'insouciance. Il n'arrive pas à se faire à la gravité des toubabs, à leur côté porte-manteaux. Sans compter le travail où ils sont carrément dingue ! Une armée de forçat teigneux, maniaques du détail, avides de gains. Un temps, il a suivi. Maintenant, ça lui pèse. Si seulement il avait pu mettre un peu d'argent de côté... Mais déduction faite de son mandat mensuel, il lui reste tout juste de quoi vivre et économiser l'argent du billet d'avion pour les vacances. Il est obligé de continuer, ne serait-ce que parce que ses envois d'argent ont permis à son second fils d'émerger. Il a hâte de lui passer le flambeau. Mais il est encore jeune, trop jeune. Quant aux autres, des bons à rien. Seul le premier sert à quelque chose, travaille la terre. L'Africain a également développé sa philosophie personnelle : beaucoup de fatalisme...

    Ils sont rentrés, chacun de son côté. Le petit homme en première, roulant un peu les mécaniques, pour mourir en terre chrétienne. Le Nègre, le cœur plein d'une joie immense, pour son ultime retour, un aller simple cette fois-ci. Le Blanc a vendu son affaire à un Africain. Il a été un peu obligé, non par tracasserie ou règlementation mais parce que sa clientèle s'africanisait de plus en plus. Et, lui, ne se sentait pas assez d'affinités avec cette clientèle là pour la fidéliser sérieusement. Il a senti que l'heure de rentrer était venue, tout bêtement, comme un parasite  sent, dans le sang de la bête sur laquelle il s'est accroché, venir les anticorps qui le rejettent. L'Africain est rentré plus simplement parce que son second fils peut à présent le remplacer comme grand pourvoyeur des besoins familiaux . Il est fonctionnaire, bien payé, et les comptes et recomptes effectués de part et d'autre de la Méditerranée ont permis à tous de voir que son travail était aujourd'hui suffisant. Le père a posé ses outils et sa grisaille...

    "Tels furent les aventuriers du 20e siècle, sans éclat et sans poids individuels sur le destin des pays qu'ils traversaient. Marco Paulo du monde industriel, ils ramenèrent chez eux les ferments de l'ailleurs, des histoires de vie quotidienne qui firent, peu à peu, oublier aux peuples la peur des autres. Par millions ils s'engouffrèrent dans des avions  et si peu, au début, firent souche dans leurs pays d'accueil, ils contribuèrent indiscutablement, à leur retour, à en banaliser l'image auprès de leurs enfants. Ils furent, malgré eux, les héros de la mixité. De véritables aventuriers, Mesdames et Messieurs, sans armée, sans moyen et qui, sans guerre, sans conquête, ont fait plus pour l'humanité que tous les Conquistadors de l'Histoire. C'est pour leur rendre hommage qu'investi des pouvoirs étatiques, je dépose aujourd'hui une gerbe sur ce monument qui vient heureusement de leur être dédié par la municipalité de Romorantin"

    Les applaudissements déferlèrent de la foule présente tandis que le préfet se penchait pour poser doucement les fleurs aux pieds du monument. Les caméras de télévision s'attardèrent sur l'attroupement en voie de dislocation, suivant parfois tel ou tel couple en combinaisons chatoyantes rehaussant des visages basanés et des chevelures crépues. Par contraste, les rares personnes d'origine non mixte parurent encore plus isolées aux yeux des téléspectateurs. Lesquels ne manquèrent pas  de se laisser alors aller à quelques faciles plaisanteries ou remarques méprisantes, de celles qu'on réserve en général à ces spécimens de l'Humanité définis comme "fin de race"...

     

    * "Recueil de fables médiévales" A noter que j'ai écrit ce texte à la fin de la décennie 1970, avant que la crise économique du début du 3e millénaire ne déclenche de vagues anti-immigrés dans les pays occidentaux. En dépit toutefois de ces vagues de rejet, le mélange des peuples via les "petits et les sans-grades" est devenu un phénomène planétaire, bien plus du fait des mouvements migratoires sud-sud que de ceux effectués dans le sens sud-nord : la mixité croissante des Humains est une réalité, différente toutefois de celle que j'imaginais il y a maintenant près de 40 ans...

     


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  • Xylophone

    (écrit au début des années 1980)

     

    Chers Collègues,

     

    Vous voudrez bien ignorer ma manie scripturale, l'électronique convenant mal à mes muses personnelles. Jacqueline se fera, j'en suis certain, un plaisir de détacher ces feuillets de la veille télécopieuse...

    Bangui ne s'est guère embellie depuis ma dernière visite : les tours de l'ère de l'uranium sont là et bien là ! Avec les dégâts causés par l'humidité et la chaleur que vous pouvez imaginer... Les communications restent difficiles : il est par exemple impossible de connecter le terminal de ma chambre d'hôtel avec l'ordinateur de la Caisse de Crédit aux Petites et Moyennes Entreprises. Il m'a fallu me rendre pédestrement en ville pour emmagasiner dans ma boîte transportable les informations dont nous avons besoins -je les transmets cette fois-ci sur le circuit informatique, tant pis pour mes muses !- La délinquance est, enfin, relativement importante et il est recommandé aux touristes de fermer leur véhicule à clef (ils n'ont toujours pas de modules individuels de transport et l'on doit louer des véhicules privés)

    Quoiqu'il en soit, j'ai rencontré comme prévu Roger Smith. Il croit toujours dur comme fer au projet d'usine de fusion. Le Collectif de l'Energie aurait donné un accord verbal et les modalités seraient à l'examen informatique. Réponse définitive dans moins de dix jours. Un problème subsistera cependant, celui du paiement : notre programme n'étant pas inscrit au programme de l'OUA, il nous faudra des financements privés. Localement et d'après ce que j'ai pu voir des premiers enregistrements de la CCPM, nous pourrions glaner quelques 30 à 40% des fonds en Centrafrique même. Je vais voir si la participation africaine peut être accrue jusqu'à 60/70% grâce aux pays voisins. Je commencerai par le Zaïre...

    Notre deuxième projet me semble par contre moins bien parti. Les habitudes locales paraissent en effet trop solidement ancrées pour que l'on puisse envisager l'implantation à court terme d'une chaîne de restauration rapide. Il fait chaud entre 12 h 00 et 16 h 00... De plus, l'hostilité du syndicat local des restaurateurs est à la fois patente et efficace : Mme Okwa refuse de me recevoir et, selon Roger, ce refus n'est pas étranger à un dîner d'il y a une quinzaine de jours au cours duquel la dame Okwa et le vieux Séloué Kidja ont longuement conversé. Il faudrait que nous nous mettions en situation d'imposer des négociations. Je dois dans cet esprit rencontrer demain matin le représentant de l'ILC (International Livestock Corp.) et je vous engage vivement à dépêcher quelqu'un à leur siège à Niamey : si nous arrivons à convaincre ILC de nous appuyer à Bangui, un gros progrès sera fait (voir à ce sujet Mme Duteuil, elle suit le dossier de près et saura vous donner des arguments ad hoc)

    Ma prochaine missive vous sera adressée de Kinshasa. A bientôt,

     

     

                                                                                                        Marc Klefa

     

    ***

     

    Chers Collègues,

     

    Kinshasa est un paradis au regard de la rive sud de l'Oubangui. C'est toujours la grande folie ici, les modes se succédant aux modes. Actuellement je signale aux amateurs que Lesbos est à l'honneur : une espèce de gourou féministe a lancé l'idée que la surpopulation ne pouvait être stoppée que grâce à la volonté des femmes. Du coup, d'un côté plus personne n'ose se montrer en couple hétérodoxe, de l'autre les femmes se sentent pousser des moustaches. Avec les suites psychologiques des musiques machistes d'autrefois, l'ambiance n'est pas triste...

    J'ai donc vu des femmes, beaucoup de femmes dont l'esprit aventureux en matière d'argent est un régal : la participation africaine au projet centrafricain se monte aujourd'hui à 68% ! Je crois qu'il faut arrêter là la souscription si nous voulons conserver une certaine maîtrise du projet. A vous de décider, moi je vote pour l'arrêt. Côté restauration, le mouvement lesbien peut nous être utile : elles sont tellement occupées à ruer dans les brancards qu'elles nous aideront sans problème à mettre à mal la restauration traditionnelle tenue majoritairement par des hommes. Il sera cependant indispensable de cotiser aux bonnes œuvres de ces demoiselles et dames et c'est cher (voir mes transmissions électroniques codées) ! D'un autre côté, la bouffe rapide aura une clientèle féminine assurée, du moins à Kinshasa. Pour Lubumbashi, je vous dirai ça demain...

    - Lubumbashi : évidemment, ça n'est pas ici la même musique qu'à Kinshasa ! Lubumbashi, c'est le siège technique des grosses boîtes zaïroises. Les femmes sont avant tout des grosses têtes qui se fichent un peu des excès de Kinshasa. J'ai commandé un sondage à une agence du patelin pour connaître le fin fond de l'âme de ces savantes. Un peu perturbées quand même, attirées même parfois, elles subiraient le poids d'un environnement très provincial. Rien à faire pour l'instant, ici je vais contacter les hommes...

    A part ça, j'écourte ma visite au Zaïre. Je devais aller à Matadi mais, finalement, ça ne nous apportera rien de plus. Je vais plutôt retourner à Bangui pour accélérer le projet fusion, fort de nos nouveaux financements (merci au passage d'avoir bien voulu me suivre en ce qui concerne notre propre participation : j'ai maintenant une position renforcée puisque, indirectement, nous sommes aussi mandataires des participations zaïroises)

    A bientôt...

    ***

     

    Et bien mes aïeux ! Les nouvelles vont vite en ce bas monde. Et d'une, la mode Lesbos a gagné le Centrafrique en quelques semaines : un hypermarché vient de fonder sa nouvelle pub sur ce thème... Et de deux, à peine arrivée à Bangui, j'ai subi les assauts conjoints de la BEAC et du vieux Kidja. Ce dernier crève de trouille face à la concurrence féministe. Et plutôt que de la voir rogner son empire, il préfère composer et il nous propose une association : 70/30, comme pour le projet fusion. J'ai dit oui, à condition que les 70% soient pour notre pomme. Nous jouons sur du velours... Quant à la BEAC, ils sont maintenant disposés à participer. Tu parles ! Trop tard, ai-je répondu...

    A bientôt...

    ***

     

    Bande d'affreux ! OK, je vous ai suivi : la BEAC participera comme sleeping partner. C'est d'ailleurs tout ce qu'ils demandaient, vous aviez vu juste. Pour Kidja par contre, il y a un os : vos 50/50, il n'en veut pas ; quitte à ne pas être maître du projet, il préfère mettre le moins de billes possibles dedans. Il m'a proposé 80/20 en notre faveur, à condition de placer ses hommes à lui... Difficilement acceptable car cela sent le capotage soigneusement préparé. Qu'en pensez vous ?

    A bientôt...

    ***

     

    J'ai contacté les gens de l'hypermarché pro-lesbien. Votre ordinateur est une pure merveille, il marche à fond. Kidja, repose en paix ! C'est donc la guéguerre, dame Okwa n'a qu'à bien se tenir. D'autant que l'hypermarché, c'est en fait une chaîne de distribution qui possède ses propres médias. La première salve a été tirée hier, à propos des avantages illégaux que ladite dame retire de sa charge publique. Paraît qu'elle utilise sa voiture de fonction les jours fériés, rétribuant le chauffeur sur les fonds du ministère. L'information a été reprise par tous les quotidiens...

    - La dame Okwa cherche à me contacter, m'ont dit les gens de l'hôtel. Bien sûr, je ne suis jamais là... Aujourd'hui, Bangui News, petit tirage mais en anglais, vient de lui trouver une nouvelle casserole : une histoire de neveu plus ou moins voleur... Je rentre à Paris le temps que tout ce pus sorte de l'abcès : pas besoin de lui donner des moyens de défense en étant présent. A toute à l'heure...

    ***

     

    Okwa me mange dans la main. Depuis notre entrevue houleuse à Paris, elle s'est considérablement amadouée. Notre premier établissement ouvre dans un mois et il sera officiellement inauguré par le ministre ! Tout cela sans l'ILC qui doit toujours se demander ce que nous lui voulions ! Tout va bien donc dans ce pays, sous la férule de Roger qui est aux anges : lui qui adore les disputes de ménage, il est au Paradis. Les maris trompés par leurs épouses nouvellement "à femmes", les femmes elles mêmes trompées par d'autres femmes dans leurs amours féminines, c'est explosif ! "Pour une mode, répète-t-il sans cesse, c'est une sacré putain de mode !"

    Je pars à Kinshasa dans une heure. A bientôt...

    ***

     

    Je viens de voir Brahetu qui est membre de la Commission sociale. Il paraît qu'ils vont réagir durement, le mouvement féministe mettant en danger l'ordre public. Peut-être devrait-on se désengager en souplesse ? J'attends votre réponse...

    ***

     

    Marc ne s'était pas trompé : la Commission va soumettre à référendum un projet de législation très stricte en matière de mœurs. Les sondages sont très favorables. J'ai négocié le rachat de nos parts par l'ILC. Bien sûr, nous y perdons. Mais les dégâts sont limités si l'on veut bien, en outre, considérer le succès de l'opération fusion où nous gardons le leadership. D'ailleurs, la réaction en Centrafrique nous a fait perdre beaucoup d'argent : le premier établissement est un échec. Marc a laissé des traces certaines, attisées par Séloué Kidja. Et plutôt que de tenter de mettre des rustines sur un ballon percé de toutes parts, mieux vaut laisser un outsider changer le ballon... Boris

    ***

    A regret mais c'est la démocratie, j'ai contacté Kidja. Votre solution nous coûte le maximum. D'abord le dédommagement d'ILC -sans compter qu'on va maintenant les avoir contre nous- puis les cadeaux à Kidja ; enfin, ses hommes à lui dans la place. Je constate une fois de plus que notre système présente des défauts graves. Notamment celui de privilégier les rapports de force intestins au dépend d'une analyse objective des situations. Ainsi, après m'avoir suivi pour rappeler Marc parce que j'étais alors sur place pour vous entraîner dans cette voie, vous suivez maintenant Marc parce que je suis absent, un Marc qui défend humainement plus sa peau que nos objectifs. Je ne peux, dans ces conditions, que déposer officiellement une "soumission au personnel" avec demande de vote secret. En attendant, je suspends ma signature au bas du contrat Kidja à la décision du dit personnel... Boris

    ***

     

    Mon Cher Marc,

    Je suis désolé de ta décision de nous quitter. Tu as pris cette affaire trop à cœur alors que, dans le fond, tu préconisais comme moi le désengagement quand tu étais sur place. Je te souhaite bonne chance dans ta nouvelle activité, en te félicitant pour ton choix : le xylophone, comme la musique en général, est réputé pour adoucir les mœurs...

    Quant à Kidja, je signale à votre docte assemblée qu'il a pris langue directement avec l'ILC. Je me suis empressé de reprendre contact avec celle-ci et ai pu conclure un accord de reprise, évidemment à des conditions encore inférieures à celles d'il y a 10 jours. Ca nous coûte quand même moins cher que l'entente avec Kidja.

    Je souhaite enfin bonne chance à nos successeurs nommés par l'ensemble du personnel, tout en confirmant que je n'ai pas, moi, l'intention de m'initier au xylophone. Ca attendra bien quelques années... Boris


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  • Wyle Ryla

    (écrit au tout début des années 1980)

    Né par erreur d'un accouplement "in vitro" de spermatozoïdes et d'un ovule qui n'étaient pas faits l'un pour l'autre, Wyle Ryla présentait les caractéristiques rares d'un génétisme inné insuffisant. Cela ne se voyait pas au premier abord mais était décelable dès les premières investigations magnéto-nucléaires et, en tout état de cause, à chaque fois qu'il devait prendre un traitement génétique avant de partir pour telle ou telle station stellaire : le pauvre souffrait alors de tels phénomènes de déviation  qu'il fallait rapidement revenir sur le traitement et recourir à des procédés antédiluviens. Bref, l'unité médicale de la base d'envol de son lieu de résidence avait pris la détestable habitude de s'en servir comme cobaye à son insu.  Son patrimoine héréditaire était, il est vrai, bien plus proche de celui des hommes de l'ère pré-stellaire que de celui du vulgum pecus moderne.

    Triste pour Wyle Ryla à qui son état avait été révélé quand il voulut donner à la banque des naissances. "Accoupleriez-vous une femme à un singe ?" lui avait substantiellement rétorqué la machine. Il pouvait toutefois voyager non sans que, à chaque départ, les installations au sol ne lui rappellent le coût exorbitant qu'entraînerait la mise au point à son usage unique d'une thérapie des temps anciens. Il devait systématiquement signer une décharge...

    Et puis quel inconfort ! Ne pouvant transformer son apparence, il lui fallait adapter son grand corps de primate aux normes très amenuisées des mobiliers de bord en rougissant à chaque fois que les "petits hommes verts" du traitement génétique le regardaient en rigolant en douce. Il finit par renoncer aux voyages quoique ses préférences intellectuelles allassent aux tâches cosmiques et que toute sa formation aient été jusqu'ici centrée sur l'interstellarité. Sa reconversion fut dure mais aidée toutefois par son statut de cas social. Il choisit pour commencer les sciences manuelles, pensant trouver dans ses créations un dérivatif à sa peine profonde.

    les premières périodes actives qui lui furent imposées le déçurent très vite : il s'agissait bien sûr d'activités de contrôle et de maintenance... Il tâta alors les activités artistiques, bien vite renvoyées à leur machineries informatisées, puis tomba dans la marginalité au cœur d'une plaine quasi déserte : le primitivisme avec sourire obligatoire de ses compagnons l'écœura très vite. Wyle Ryla, en fait, ne pouvait oublier les étoiles...

    Il passa ensuite d'ordinateurs psychologiques à ordinateurs psychologiques, essaya les stimulations artificielles, prît même langue avec des groupes subversifs... Sans jamais trouver l'état idéal qui lui permettrait de vivre en paix avec lui-même. Son cas fut finalement isolé par plusieurs stations télématiques et donc soumis à une commission "ad hoc" Des humains, cette fois-ci, allaient s'occuper de lui. Primairement (mais n'était-il pas génétiquement primaire ?), il en attendait beaucoup plus que des machines.

    La commission œuvra très longtemps sur son problème, n'ayant sur les machines que l'avantage de l'imagination des 1352 personnes qui la composaient. On lui fit signer une décharge -il était habitué- destinée à prévenir tout retour en arrière de la solution qui fut trouvée à ses tourments. Cette solution fut soumise, pour approbation, aux habitants et aux mandataires des voyageurs explorateurs : elle coûtait cher !

    Au jour décidé, une navette vint le prendre au sol pour l'emmener dans un ultime voyage. Il n'avait cette fois-ci subit aucun traitement chimique. Son corps fut congelé à l'ancienne et introduit dans une soute. Le navire partit pour une destination inconnue, son programme étant exploratoire...

    Plusieurs années après, le processus de revitalisation se mit à fonctionner et Wyle Ryla fut réveillé par les machines. Sa soute comprenait plusieurs instruments de reconnaissance extérieure et il put ainsi repérer la petite planète que lui avait choisie le navire. Il la contempla, demanda des précisions aux machines et finit par acquiescer : oui, c'était bien là qu'il terminerait son long chemin.

    Wyle Ryla fut débarqué avec un lot consistant de bimbeloteries techniques en tous genres et on lui laissa même une navette en orbite autour de la planète pour pouvoir continuer, parfois, à rêver aux étoiles. Puis le navire disparut à jamais, poursuivant sa route et son programme exploratoire aux delà des confins galactiques qu'il venait d'atteindre.

    L'humain commença par aménager son nouveau royaume, usant et abusant de la congélation temporaire lorsqu'il lui fallait laisser au temps le soin de parachever les évolutions que, par ses touches technologiques, il accélérait. Du méthane originel il fit des chaînes de protéines basiques. Puis il fit surgir des végétaux de ces bases protéinées. Puis...

    Mais tout le monde connaît les processus d'évolution de la vie cellulaire. Wyle Ryla resta un temps abîmé dans la reconnaissance, puis la contemplation, du monde qu'il avait créé de toutes pièces. Puis il commença à s'ennuyer. L'idée lui vient donc de créer quelques compagnons et quelques compagnes qui agrémenteraient la monotonie de sa vie. Ainsi fut fait, lentement, de congélation temporaire en congélation temporaire successives...

    Se réveillant de l'une de ses périodes de sommeil glacé, il découvrit une planète remplie de sauriens atroces avec lesquels il ne se sentait aucune affinité. Wyle Ryla provoqua un cataclysme qui anéantit ces créatures et renouvela son expérimentation. Sa décongélation suivante lui permit d'observer des résultats nettement plus satisfaisants qui ne demandaient plus que des petits coups de pouce par ci, par là. Son monde évolua dans le bon sens des siècles durant, au cour desquels il n'eut besoin que de courtes périodes de décongélation pour des interventions assez bénignes.

    Jusqu'au jour où il put, Oh merveille !, voir sur sa planète ses semblables évoluer. certes pas gracieusement, plutôt cacophoniquement. Ses interventions se firent plus sociales, plus subtiles. Mais pas toujours : il dût notamment imposer à ses créatures des règles grossières de comportement, le temps lui manquant pour échafauder de plus délicates incitations. Il décida donc d'allonger ses périodes de sommeil congelé.

    Plusieurs millénaires du système plus tard, Wyle Ryla découvrit avec stupeur de curieux objets métalliques dans son environnement immédiat. "Pas de ça Lisette !" commença-t-il à se dire avant de se souvenir des règles qu'il avait formellement accepté avant de partir : pas de retour possible et pas d'extermination, même partielle. Déjà qu'il avait triché avec les reptiles...

    Il ne pouvait même plus décider de l'orientation de ses éventuelles interventions : pour lui tenir compagnie, il avait kidnappé une poignée de ses créatures, lesquelles étaient donc totalement au courant et de ses intentions, et de ses capacités. Aujourd'hui, elles avaient conscience de faire partie de "ceux d'en bas" et lui déniaient tout droit de contrer leur progrès technologique.

    Wyle Ryla préféra la paix dans son ménage et s'en remit au destin. Ce qu'avait escompté la Commission qui avait saisi l'opportunité de son cas pour créer, via un être un peu fou, une colonie aux caractéristiques différentes de celles de ses propres mondes. Peut-être, s'était-elle dit, cette colonie des frontières galactiques réussira-t-elle là ou ses coreligionnaires avaient échoué : réussir les voyages intergalactiques, trouver la route superluminique. Rien ne valait mieux à cette fin que ce coup de dé, cette part réservée au hasard.

    Si Wyle Ryla avait été plus entreprenant, il aurait déjà découvert le message qui lui avait été préparé dans les machineries de la navette pour le tenir informé, le moment venu, des intentions de ses anciens compatriotes. Mais Wyle Ryla était un homme obéissant et le moment n'était pas encore venu...


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  • Certitudes

    (écrit au tout début des années 1980)

     

    - Je te dis qu'on ne peut que difficilement, très difficilement  modifier l'avenir. Donc le passé...

    - D'abord, faudrait le matériel ad hoc dans le cas du passé. Quant à l'avenir, t'es peut-être un peu rapide, mec. C'est quoi la politique sinon l'organisation du présent en fonction d'un avenir souhaité ?

    - Les paramètres, bonhomme, les paramètres... Tu interviens sur un, deux ou trois d'entre eux au plus. Mettons le budget d'un Etat, la recherche publique et l'Education nationale. Et t'attends les résultats dans la branche privilégiée, par exemple l'informatique. Tu peux d'ailleurs toujours attendre si, en même temps, d'autres paramètres ne viennent pas à la rescousse : les capacités de production dont une main d'œuvre à peu près au fait de la chose ne serait-ce que pour la maintenance ; et un marché réceptif, ce qui n'est pas évident dans un monde élitiste ; et aussi des réseaux évolués d'information, voir l'objection précédente, etc....

    - Bon, ben tu agis aussi sur ces paramètres !

    - A condition de n'en omettre aucun. Et de pouvoir agir ! Tiens, prends l'élitisme qui fait obstacle à l'informatique distribuée. Plus exactement, qui reflète une situation peu propice à cette informatique : on perçoit bien qu'une informatisation réelle de la société passe par sa massification. Autrement dit, par une redistribution terrible du savoir. Donc et dans une première phase, par une redistribution des revenus. Ainsi pourraient être créés les grands réseaux télématiques qui lui manquent. tout cela veut dire aussi une réorganisation des systèmes de formation, particulièrement en ce qui concerne la formation continue : la masse, c'est comme les armées, elle n'avance qu'à la vitesse du dernier de ses fantassins. Si tu veux qu'elle avance à un rythme plus rapide que celui des générations, très lent à notre échelle, alors il faut toucher aux adultes. Le fameux truc des mentalités plus l'acquisition par tous de connaissances quasi astronomiques. Et, là, je parie ma chemise qu'on ne peut que difficilement y parvenir volontairement : il y a tellement d'autres paramètres qui interviennent à ce stade ! Tout cela pour te prouver que ton voyageur du temps agissant sur le petit grain de sable qui va tout bouleverser, c'est de la fiction pure, même pas de la science-fiction... En outre, les actions sur le grain de sable type budget, recherche et Education nationale ne sont probablement pas aussi volontaristes qu'on les présente. Prends Hitler : ça n'était pas un épiphénomène mais l'aboutissement d'une multitude de paramètres préexistants : crise économique, désir de revanche, pangermanisme et tutti quanti. Il aurait été trucidé par ton voyageur temporel en 1936 qu'un autre aurait pris sa place. Y compris en ce qui concerne l'antisémitisme qui atteignait son apogée à l'époque et pas seulement qu'en Allemagne. Accoles antisémitisme, régime militaire, pangermanisme et crise et tu as tes massacres, avec ou sans Hitler. D'ailleurs observes le racisme actuel, exacerbé par la crise. Si tu avais en outre des tentations militaristes et des mentalités du 19e siècle revenues en force, tu ne serais pas loin de nouveaux massacres !

    - C'est d'un pessimisme noir, ton truc !

    - Pas forcément, les paramètres évoluent. Le racisme, pour reprendre l'exemple, débouche aujourd'hui sur des expulsions. Sans être certain qu'il ne puisse un jour dévier vers quelque chose de plus horrible, on peut tout de même constater que les réflexes racistes moyens ont changé : on ne veut plus l'anéantissement de la race abhorrée, seulement son départ...

    - Et notre libre arbitre là dedans ?

    - C'est le fond du problème religieux. La réponse n'est pas collective, elle est individuelle : on a toujours la possibilité de refuser la pesanteur du passé et de vivre soi-même selon des critères philosophiques, moraux, économiques qui tiennent compte de l'idée que l'on se fait d'un avenir meilleur. C'est dur, très dur ! D'autant qu'on ne peut être certain de rien dans ce domaine et qu'au déphasage, à l'anormalité, s'ajoute le doute perpétuel... Et le découragement, tant l'évolution du monde paraît alors lente relativement à soi-même et à ses critères : essayes de résister au consumérisme !  Un, tu n'y arriveras que si tu te retranches du monde ; deux, ton comportement, s'il était généralisé, mettrait en péril tout l'édifice, celui sur lequel repose l'évolution moderne. Ce n'est pas non plus le but... Trois, ce comportement individuel a toutes les chances d'être collectivement inefficace : vivre pour soi-même n'est pas un critère de très haute valeur morale !                                         

    - Alors ?

    - Alors on est toujours entre deux chaises, mécontent de consommer, empêché de ne point le faire : si tu ne donnes pas aux industries de ton pays un marché intérieur suffisant, elles ne pourront par exemple jamais aller implanter des filiales dans le Tiers Monde. Tandis que pour subvenir aux besoins vitaux de ce Tiers Monde, elles doivent écouler le superflu dans leur pays d'origine. Triste mais réel. Toi, là dedans, tu ne peux que contracter ton estomac sous le poids des couleuvres à avaler.

    - Donc pas de libre arbitre...

    - Oh, si quand même ! Il reste des choix possibles : carriérisme ou convivialité, racisme ou universalisme, égoïsme ou humanisme... Cela se joue en solitaire. Pour résumer brièvement, je dirais que tu a le choix entre te laisser porter par la masse ou accompagner lucidement l'évolution. Dans ce dernier cas, il y a toujours des moments où tes choix débouchent sur une action, de celles qui participent de l'homme et non de la bête que nous sommes tous encore un peu. De celles qui font s'opposer, passivement ou activement -tout dépend des moyens qu'on a- tant à l'inhumanité, régimes oppressifs, multinationales abusives, fabrication dangereuse d'armements, qu'aux symptômes dégénérescents ou infantiles de notre émergence progressive : folie des modes par médias interposés, bêtise des foules, corporatisme, que sais-je encore ? Cela va de la désapprobation, vigoureuse ou non, d'un propos raciste à l'engagement militant, temporaire ou prolongé, pour la promotion d'une cause que l'on juge utile à la promotion globale de ses critères personnels. Paradoxalement, cela peut passer par le soutien d'entités, comme les multinationales, que ses frères d'arme du moment honnissent par tous les pores de leur peau...

    - Le libre arbitre serait l'engagement ?

    - Ou le refus de s'engager quand le jeu paraît tronqué ou faux... Il n'y a pas que cela, il y a la possibilité de faire entendre, plus ou moins bien importe peu, la parcelle du polymorphisme mondial que l'on représente fatalement. Il y a celle de vivre ou non le plus loin possible de la condition animale, en refusant par exemple la compétition qui nous rapproche des porcelets se battant après les tétons de la truie. Il y a peut être celle de transmettre ce type d'aspirations "acquises" aux générations à venir, même si cette transmission est négligeable. Individuellement, c'est une œuvre énorme déjà que de parvenir à s'abstraire soi-même, ne serait-ce qu'un peu, du poids du passé et de la masse du présent.

    - Arrives-tu à être tranquille, des fois ?!

    - De plus en plus rarement. Passé un seuil, on interprète tout à la lumière -où à l'obscurité, on n'est jamais sûr de rien- de plusieurs années de réflexion et chaque détail de la vie devient lourd à supporter tant il appelle de références.

    - Pourquoi ne pas s'arrêter à un stade considéré comme temporairement définitif ? Je ne sais pas, moi, en mettant par exemple au point des règles immuables de vie ?

    - Comme les moines ! Peut-être certains le peuvent-ils. Moi pas et j'en deviens malade, écorché au physique comme au mental : plus je rejettes de certitudes et plus je suis assailli de doutes, ce qui est logique ! Mais, dans le même temps, ces rejets apparaissent à d'autres comme autant de certitudes puisqu'elles s'opposent aux leurs. Et eux ne perçoivent pas mes doutes. C'est de plus en plus invivable, d'une part parce que mes relations avec les autres sont de plus en plus distantes et j'en souffre ; et d'autre part parce que grandit, au fur et à mesure, le sentiment d'une possible aberration personnelle, d'une faillibilité dont la probabilité est de moins en moins nulle...

    - C'est l'histoire d'un fou que tu me chantes !

    - C'est bien ce que je me dis !

    - Alors, tout ce qui précède est à entendre sous cet angle ?

    - Ben... Des phrases sans poids écrasées par une encyclopédie de mots. L'histoire d'un dingue, d'un doux dingue même, qui pense être, lui, l'exemple de la normalité...

    - N'as-tu jamais songé à te supprimer ?

    - De plus en plus, bonhomme ! Comme si ma place n'était pas ici. Et puis je me dis que la nature fait rarement des choses inutiles. Les fous peuvent n'exister que pour donner consistance à la normalité, cette normalité qui permet de mesurer l'évolution.

    - Optimiste quand même ?

    - Forcément. Mon "moi" a peu d'importance. Ce qui compte, c'est l'ensemble. Et si mes tourments peuvent servir, même comme repoussoir, à cet ensemble, tant mieux.

    - Ton libre arbitre du début se réduit cependant à presque rien...

    - Eh, le suicide ou l'acceptation de la vie, ça relève du libre arbitre, non !

    - Mouai... Tiens, bois, ça te remontera !

    - A la tienne !


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    (écrit au début des années 1980)

     

    L'avion volait bas, entre le vert profond de la forêt équatoriale et la première couche de concentration de l'humidité. Les passagers pouvaient de ce fait entrapercevoir le relief terrestre quand le halo d'hydrogène se faisait moins dense. C'était un vieil appareil, du type jet des années 1990. Ce que l'on faisait de mieux à l'époque en matière de mastodonte volant.  Au dessus des nuages passaient en un bref éclair les "trains du ciel", gigantesques conteneurs magnétiques qui allaient déverser sur les pistes africaines passagers et fret en quantité appréciable, puis embarquer le contingent similaire du retour -ou de l'aller pour les compagnies africaines.

    Ceux du jet étaient des touristes, des familles, des "broussards" de banlieue, des jeunes désargentés qui avaient succombé aux sirènes des tour-opérateurs leur annonçant monts et merveilles de cette randonné "à l'ancienne". Des hôtesses -le voyage était si long qu'il fallait bien l'agrémenter- passaient dans les travées, distribuant revues luxueuses, boissons et repas, s'inquiétant de quelques personnes âgées, de quelques enfants en bas âge. Un film avait été projeté, un vieux film avec des acteurs que même les moins jeunes ne connaissaient plus. Y rêvant encore, le corps un peu raide de n'avoir pas bougé plus d'une heure durant, les passagers regardaient aux hublots dans l'intention de se réveiller. L'un d'eux, une jeune femme d'une trentaine d'années, tira soudain son mari par la manche : "regardes, là !" Une arabesque de lumière était en effet visible, légèrement en dessous de l'avion, à sa gauche. "On dirait un éclair. La chaleur sans doute..." Le mari reprit sa lecture. L'arabesque persistait pourtant, comme dessinée dans l'éther par quelque main inconnue. Puis elle disparut d'un coup...

    D'autres passagers firent, de loin en loin, des observations identiques, certains voyant une arabesque, d'autres, une figure géométrique, tous une lumière forte, support des formes discernées. Les conversations s'orientèrent sur ce phénomène dont la matérialité fut bientôt officialisée par la voie du commandant de bord dans l'interphone : "certains d'entre vous ont pu voir un curieux jet d'énergie près de notre appareil. Je tiens à vous signaler que les conditions climatiques de l'endroit que nous survolons se prêtent à ce type de déséquilibre électrique. J'espère aussi que vous aurez la chance de voir, à votre retour, un orage équatorial. Sa vision à bord d'un avion est assez fantastique... Nous atterrirons comme convenu à 20 heures 30, heure locale. La température au sol est de 28° et le taux d'hygrométrie particulièrement élevé..."

    Quittant l'appareil au travers d'un couloir mobile, les passagers ressentirent tout de même cette chaleur moite l'espace du transbordement, une fine pellicule de transpiration apparaissant instantanément sur leurs peaux. L'air conditionné des installations fixes chassa vite les débuts de malaise. Les cars affrétés par les organisateurs les emmenèrent à l'hôtel où des cocktails et une réception folklorique les attendaient. "C'était comme ça au 20e siècle ?", s'enquit un jeune homme... Le dépaysement, le dîner copieux, le bourdonnement des réacteurs subit pendant près de 10 heures poussèrent l'essentiel de la troupe au lit à une heure plutôt prématurée pour l'Afrique.

    Nombre des voyageurs furent réveillés quelques heures plus tard par une lumière violente envahissant les chambres au travers des interstices des lourds rideaux opaques tirés aux fenêtres. Quelques cris extérieurs accompagnèrent ce curieux incident qui ne dura même pas une minute. La nuit reprit peu à peu ses droits dans un silence seulement troublé par le vague bruit des climatisations et les cliquettements des insectes dehors...

    L'odeur de la terre leur parut plus sèche le lendemain matin, quand ils commencèrent à s'aventurer aux alentours de l'hôtel -certains avaient préféré la piscine, d'autres, déjà !, le bar- Le pays avait été judicieusement choisi, sorte de réserve humaine d'autrefois, avec ses pistes de latérite rouge, ses quelques industries incrustées, telles des blessures vives, dans une nature préservée et sa grande ville mêlant grattes ciel monstrueux et vieilleries coloniales en enfilade. De larges flaques d'eau rougeâtres témoignaient, ici et là, de la puissance des précipitations nocturnes tandis que la forte chaleur matinale contrastait, pour les touristes européens, avec le froid habituel des saisons pluviales du Nord. Le pays ne vivaient pratiquement plus que du tourisme, un tourisme qui avait progressivement chassé ceux qui n'en bénéficiaient pas. Vastes étendues et faible population fortement conservatrice : c'était un paradis pour les promoteurs de vacances, même si aucun rivage marin n'ajoutait son sel et ses plages au patrimoine local. Les tour opérateurs vantaient un tourisme "intelligent" et faisaient appel à d'autres arguments moins subtils comme la "communion avec le cœur de l'humanité" ou le "plaisir de la contemplation et de l'oubli" Et, de fait, le pays comptait parmi les premiers sites touristiques du Monde...

    L'un des promeneurs matinaux osa lever les yeux vers le Soleil dur de l'avant midi  et poussa un petit cri d'étonnement en reconnaissant, très haut dans l'azur, les arabesques de la veille. Un attroupement se fit et, bientôt, on observa massivement la forme lumineuse, immobile sur son fond bleu. Mais le déjeuner fit vite oublier la vision tandis qu'un circuit en brousse éloigna jusqu'au soir les observateurs.

    Les arabesques laissèrent place, la nuit venue, à la lumière intense de la veille. Et, cette fois-ci, les gens étaient aux fenêtres ou encore dehors. D'où venait la lumière ? Personne ne le savait vraiment, la source paraissant toujours émaner d'un quartier ou d'un bloc d'habitations voisin. Toujours les mêmes cris sans que, cependant, d'autres manifestations accompagnent la luminosité. Qui dura cette fois-ci cinq bonnes minutes. Tout le monde convint d'ailleurs, plusieurs jours après, que les temps d'apparition s'allongeaient, la dernière lumière nocturne ayant presque atteint les trois quarts d'heure de durée. Une progression géométrique ?

    Par une sorte de réflexe collectif de pudeur, rien ne filtra à l'extérieur du pays. Jusqu'au jour où le temps fut venu pour les touristes de regagner leurs pénates, c'est-à-dire l'Europe. Là, "radio trottoir"  fonctionna à merveille, jusqu'à susciter une émission télévisée sur la plus importantes des chaînes privées européennes.

    Le phénomène disparut d'Afrique pour réapparaître en Europe où les populations ébahies se virent offrir, par d'extraordinaires publicités célestes et lumineuses, toutes faites d'arabesques splendides et de merveilleux signaux fluorescents, des séjours touristiques hors pairs, intergalactiques et bon marché. Ainsi nous contactèrent les premiers extra-terrestres...


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  • Informatique

    (début des années 1980)

     

    "Ciment...2351 tonnes" Pourquoi 351 et pas 52, 53 ou 54, je vous jure ! Comme s'ils les comptaient au kilo ! "Directeur..." Tiens, ils ont conservé la rubrique. Passons... Vite dit ! Il n'y a rien pour la responsabilité juridique. OK pour le directeur, "Monsieur Ada Krumpeth" Age ? Rien... Et merde ! Quand faut y aller : "Centre d'observation socio-économique TIGA à société des Cimenteries Off-shore..." Contact puis : "Age A. Krumpeth ?" Stand by puis "Né le 8 décembre 1975" Stand by... Stand by, Stand by, il ne va tout de même pas me décliner la profession de son arrière grand père et les mœurs de son poisson rouge ! Et ben si, il...

    Passionnant ! A chaque fois que ça arrive, je prends mon pied : suffit d'enfourner les infos sur le programme interne et, pfutt, on a tous les trous par déduction. Par exemple, ce Krumpeth, en partant de son âge, de son milieu d'origine, de sa situation actuelle et de son pays de résidence, on obtient avec plus de 75% de probabilité : sa confession religieuse, ses opinions politiques, son comportement sexuel, sa façon de piloter les nodules de transport, ses tendances consuméristes et celles de sa famille, ses goûts artistiques, ses préférences culinaires... Je m'arrête à ces dernières, histoire de vérifier : s'il aime les plats asiatiques, il a dû aller dans plusieurs restau ad hoc du coin. Peut-être bien qu'il a payé par carte : bingo ! En plus, y'a la trace. Vachement même, le mec récidive fréquemment... Tiens, si je me farcissais sa sexualité, pour voir ?...

    Marrant, dans le fond, l'informatique. Les cons qui ont réglementé la chose n'y pigeaient que dalle, pour sûr ! Empêcher les fichiers sans contrôler les programmes, fallait le faire ! Au  moins, les fichiers, ça limitait la taille des cibles. Là, on n'a qu'à donner les spécificités connues et on a le reste dans l'heure. Après, suffit de vérifier et de raccourcir les listes en ajoutant des paramètres au fur et à mesure. Même que la machine nous les donne, les dits paramètres, voir mon exemple : je pars de Krumpeth, la machine déduit sa gourmandise probable. Mettons que ce Krumpeth soit un "pas beau" et que je cherche ses possibles copains. N'ai qu'à demander : un, les responsables d'industrie comme le ciment ; deux, ceusses qui ont un profil similaire à celui de mon gus ; tertio, je cherche des traces financières pour reconstituer l'itinéraire des noms que sort la machine ; quarto, on rapproche les itinéraires de tout ce petit monde. Et in fine, en taule les affreux ! Notez qu'au départ, j'ai pas la queue d'un fichier. Le seul problème, c'est la disparition des traces financières au bout de deux ans : avant, c'était trois, code commercial oblige : la durée des créances. Mais ils ont légiféré et on ne peut plus faire de vrais historiques : rien que de l'actualité.

    Quant à l'interconnexion des données, fallait pas faire d'exception. Tant pis pour les politiques. D'ailleurs, que ferait un observatoire économique sans branchement sur les données financières ? On n'est quand même pas des démons. On ne se sert que rarement des potentialités du programme. les fois où les pressions sont...disons "intéressantes"

    L'opinion s'en contrefout en plus. Comme il n'y a pas beaucoup de cas qui sortent, ça conforte les gens dans leur je-m'en-foutisme. Sans compter que, aspect positif du truc, on te prédit l'inflation au jour le jour maintenant. Et du costaud, pas plus de 0,08% de marge d'erreurs. Dame, en suivant tous les paiements dès qu'ils sont concrétisés... Restent les chèques : ça existe encore, ces machins là, et faut attendre les compensations hebdomadaires. Heureusement qu'on a un programme pour les évaluer à l'avance !

    Je reviens à mon Krumpeth : faut que je termine avant la bouffe. Car, après, je déconnecte, observation ou pas.  22 heures, c'est 22 heures ! "Client...GRTP" Quoi t'est-ce ? "Groupe de recherche pour les travaux publics" OK, je vois et je comprends les 351 : sont à une tonne près, les mecs. Et ils savent drôlement compter, en plus. Là où je les pleins, c'est à la réception s'il y a eu des pertes ou du coulage : obligés de compléter en allant se fournir chez les "Xrama" du coin. Et après, la justif : à l'informatique, faut se la faire !  C'est vachement salaud, une machine : "un chou est un chou, na !" Sans doute qu'ils payent de leurs deniers à eux ?

    La voilà, mon explication, ma motivation plutôt : c'est pour leur éviter ces douloureuses amputations financière qu'on se transforme parfois en détective. Trouvez le voleur et, hop !, ils rentrent dans leurs frais. Ca concoure à notre image de marque. Bon, Krumpeth, je poursuis...

    J'ai même dépassé les 22 heures. Une sacré avance, que j'ai prise ! Car le Krumpeth, et bien c'en est un. J'ai tout fourni à l'ordinateur et après, par habitude, j'ai connecté un ou deux autres programmes, histoire de. En plein dans le mille ! Il correspond à un paramètre près (la tension nerveuse moyenne probable) au profil robot des insoumis infiltrés, ceux qui refusent la massification. J'aurais dû m'en douter : le "directeur", c'est symptomatique... Cet apprenti chef de mes deux est donc un saboteur en puissance. Il ne m'appartient plus et je l'ai refilé au programme de la prévention sociale. On va te le surveiller vite-fait...

     

    ***

    Quel boulot de con ! Je reçois une information, je connecte et j'attends. La plupart du temps, le programme me renvoie le tout dans la gueule : "S.S." qu'il dit, "Sans suite". Et pourtant, j'en ai vu passer des affaires dignes d'intérêt. Tenez, hier encore, un dénommé Krumpeth, le profil même de la bébête anachronique, l'homme hiérarchisant dans toute sa splendeur. La machine l'a détecté en quelques secondes... "S.S.", quelle stupide machine ! Je ne vais pas suer sang et eau à passer outre. Faut un rapport dans ce cas. Et, là, je n'ai pas d'élément tangible, rien que des présomptions. Dans le fond, le programme n'a pas tout-à-fait tort : s'il fallait aussi se préoccuper de présomptions... Et pour un délit mineur en plus, une manie rétro. C'est vrai qu'il ne fait de mal à personne, ce Krumpeth. Ses collègues ne doivent pas être tristes en le regardant travailler. Peut-être roulent-ils exprès les "r" en le traitant de "Monsieur le Directeur", enregistreur en poche ? C'est ce que je ferais à leur place. Bon, je le sors mais je l'archive, ça peut peut-être servir...

     

    ***

    - Qu'est-ce qui ne va pas ?

    - Ca a l'air saturé.

    - Il y a de nouvelles mémoires qui doivent prochainement être mises en service.

    - Ce ne sont pas les mémoires : les actuelles ont encore de la place. Non, j'ai l'impression que ce sont les éléments calculs.

    - Vous avez interrogé le répartiteur ?

    - Oui... IL préconise un délestage.

    - Il a dit quoi !?

    - C'est vrai qu'il n'est pas programmé pour...

    - Faut donc qu'on en discute. Et avec cette satanée saturation, ça va être coton. Essayons quand même.

    Les deux hommes lancèrent l'opération référendum en respectant scrupuleusement les indications constitutionnelles... Sans succès, le réseau ne pouvant absorber une programmation de plus. "Et un sondage ?", interrogea le premier. Le sondage ne donna rien non plus.

    Il fallut recourir, dans une pagaille de fin du Monde, aux vieilles méthodes du papier et des urnes pour s'apercevoir que, dans les localités qui avaient pu être couvertes par cette pratique antédiluvienne, chacun souhaitait conserver ses programmes propres et délester ceux des autres. Trois ou quatre autres référendums papier plus tard, on entrevit l'esquisse d'une solution, en additionnant les négations : grosso modo, les populations préféraient avant tout autre solution que l'on supprime les contrôles. Saine et positive réaction : la production d'abord. Contrôler du vent, les gens comprenaient que ça ne rimait à rien.

    Ainsi fut fait et le réseau reprit un fonctionnement presque normal, laissant à la dynamique économique le soin de réparer elle-même les petites blessures que lui causaient les anomalies humaines. Il est vrai que les risques étaient tout de même légers, on n'était plus au XXe siècle. Il y eut un peu de chômage, celui des contrôleurs à recycler. Cela ne dura pas longtemps, sinon dans la tête de gens qui avaient espéré, avant la décision, devenir eux-mêmes des contrôleurs pendant quelques années. Bah, ils firent autre chose...


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  • Tueries

    (écrit dans les premières années de la décennie 1980)

     

    -"Oh Otton, nous te vénérons !

    - ... nous te vénérons ", reprit la foule.

    - "Accordes nous ta force!

    - ... Accordes nous ta force !

    - Aides nous à savoir mourir en braves !

    -... Aides nous à savoir mourir en braves !"

    ***

    - Quels cons ! Et maintenant ils vont s'étriper : on n'a vraiment pas le droit d'intervenir ?

    - Non mon pote. Que dalle ! Tu regardes en touriste, de loin. Et c'est pas fini vieux : t'en a pris pour cinq de leurs siècles ! Si t'a signé...

    - C'est pour en chier, je sais, tu te fais lourd. Dis moi, quoi qu'ils en font at home des images qu'on leur balance ?

    - Sais pas. Des études ? Des comparaisons ? Des stat ?

    - Mouai... Je demande à voir : seraient pas un peu vicieux plutôt ?

    - Ah, ça, certainement pas ! Rappelles toi la mission Jupiter : des écolos un brin saldingues, qu'ils avaient envoyés. Qu'est-ce qu'ils ont pris au retour, Nom de Nom ! Doivent encore croupir dans leur placard, les mecs...

    - Exact. Sans compter la mission "Trinité" : eux, ils n'avaient pourtant rien fait de mal.

    - Sauf d'intervenir. Et c'est pas vieux... Bon, ben mieux vaut s'installer en automatique : moi, le carnage, ça me répugne. Même si les gus en bas, c'est pas tout-à-fait du développé : plus proche de l'amas biochimique que du complexe cervical !

    ***

    - Tu sais, je commence franchement à avoir des nausées cosmiques !

    - T'en fais pas, la relève arrive. Encore un tout petit siècle...

    - T'as vu comment ils les occupent, leurs "petits siècles" ! Tu veux un résumé ?

    - Euh...

    - Tant pis, ça t'apprendra à avoir de la commisération à mon égard. Alors voilà : tableau numéro 1, du sang. Tableau numéro 2, du sang...

    - OK mais ça commençait déjà à se réglementer. On a vu les premières trêves.

    - Des clous ! Tu as surtout vu de meilleures façon de se trucider...

    - Et de se protéger, ça va avec...

    - Mouai... Tableau numéro 3, du sang...

    - Voui Monsieur. Mais avec des principes : on ne tue déjà plus uniquement parce qu'on se voit.

    - N'empêche qu'on tue de mieux en mieux...

    - Et qu'on se protège de mieux en mieux.

    - Mystère de l'évolution... Tableau 4...

    - Re voui, mais avec des traités : y'a déjà des périodes où on consent à ne pas se tuer, même si le progrès dans la manière de tuer s'accentue.

    - Tableau numéro 5...

    - Attends que ça se termine, Ducon !

    - Ta gueule !

     

    ***

     

    - T'es sûr que c'est un boulot peinard ? A voir la joie de ceux qu'on a remplacé...

    - Sans doute le temps, cinq siècles, c'est long...

    - Où en étaient-ils quand on est arrivé ?

    - Regardes toi-même...

     

    ***

     

    - Je commences à comprendre la hantise du retour.

    - ?

    - Oui, c'est fastidieux à la longue : le progrès, qu'ils disent. Tu parles ! Des milliardièmes de nanomètres par étape... Combien de temps nous reste-t-il à tirer ?

    - Comme si tu ne le savais pas. Tiens toi peinard, mec, c'est pas fini... Tiens, j'ai repris le système des tableaux de nos glorieux prédécesseurs.

    - Pourquoi "glorieux" ?

    - Parce qu'ils ont réussi à ne pas bouger. Pas comme les autres... Quel sang froid, quand j'y pense !

    - Meuh... Et alors, tes tableaux ?

    - Ah, oui. Bon, ben ils en étaient restés au tableau numéro 5, à peu près un par siècle. On en est au numéro 8 et toujours du sang. Mais les Glorieux avaient de la jugeote : y'a bel et bien une progression concomitante des réglementations et des raisons des tueries. C'est de moins en moins instinctif...

    - Tout doux ! Les procédés croissent tout de même salement vite ! Et si tes réglementations ne suivent pas...

     

    ***

     

    - Je te l'avais dit et même prédit ! S'ils utilisent leurs machines à tuer, tout pète !

    - Les utilisent-ils ?

    - Non, d'accord. Mais le risque est quand même maousse...

    - N'empêche que cette fois-ci, pour que les plus évolués se battent, faut de satanées raisons ! Les autres sont encore technologiquement à la traine, reconnais le...

    - Et si, justement, ces traînards possédaient les armes des premiers ?

    - Je ne sais pas... Il faudrait qu'ils aient en même temps les types pour les faire fonctionner, donc des gens évolués mais fous, complètement givrés.

    - Pas impossible...

    - Reprends tes calculs : et d'un, ça fait trois "si" soit une probabilité très faible. Et de deux, les tableaux s'enchaînent de plus en plus vite. On n'en est plus, loin de là, à un par siècle. Tiens, si tu prends, en pourcentage, la part des décès guerriers dans l'ensemble de la population, tableau par tableau, tu vois que ça chute méchamment.

    - Déconnes pas ! Et le tableau 21 ? Et le suivant, le 22 ?!

    - Le 21, il y avait effectivement un décalage entre les deux évolutions. Quant au 22, tu as pu observer la conjonction des trois "si"

    - Comme quoi, la probabilité n'est pas si faible que ça !

    - Encore plus faible, mathématiquement parlant, puisqu'elle s'est produite une fois...

    - J'attends pour voir. En attendant, s'il te plait, prépares nous une orbite plus lointaine. Des fois que tu aurais tort...

     

    ***

     

    -"Chef...

    - Qu'y a t-il Smith ?

    - Vous pouvez venir voir ?

    Les deux hommes, penchés sur l'imprimante, regardaient s'inscrire les coordonnées d'un objet en orbite non visible par les radars.

    - Qu'est-ce que c'est que cette merde !

    Le chef s'empara du téléphone et appela son supérieur hiérarchique... Ils furent bientôt une vingtaine de galonnés à scruter le  papier informatique sous toutes ses coutures, à vérifier les machines, à orienter les différents radars, balayeurs à laser et autres télescopes perfectionnés. Toutes les hypothèses furent soulevées. On contacta les Soviétiques...qui s'apprêtaient à contacter les Américains. De toute évidence, il ne s'agissait pas d'une nouvelle technologie meurtrière. Personne d'ailleurs ne savait fabriquer sur Terre un engin de cette sorte, invisible à l'œil nu des télescopes. En outre, la conjoncture politique, la possibilité de représailles,  bien visibles elles, les problèmes économiques, tout cela ne militait pas en faveur de la construction de tels engins...

     

    ***

    - Si tu veux mon avis, on est repéré !

    - Incontestable. Prends une orbite encore plus lointaine... Qu'est ce qui est à l'origine de notre découverte ?

    - Probablement un ensemble de facteurs, leurs ordinateurs faisant le reste... N'avons-nous pas des consignes préétablies dans ce cas ?

    - Si. Je crois qu'il doit y avoir quelque chose comme ça, une vieillerie quelconque dans nos tiroirs. Attends, je regarde...

     

    ***

     

    - "L'objet à disparu. L'imprimante ne donne plus rien"

    Les militaires restèrent dubitatifs ne sachant pas s'il s'agissait d'une anomalie informatique -pourtant tout avait été vérifié dans les moindres détails- ou d'un véritable OVNI, le premier enfin et réellement détectable hors atmosphère. Et s'il s'agissait d'un OVNI, devait-on le craindre ou l'espérer ?

    Russes et Américains agirent de concert, mirent en place une commission mixte, laquelle créa un office discret d'observation pouvant se servir de l'ensemble des moyens techniques des deux pays. Et on étouffa tout risque de diffusion de la nouvelle... Il subsista de part et d'autre un "Monsieur OVNII" (Objet Volant Non Identifié et Invisible" ainsi que des consignes très strictes de détection extra-terrestre dans les services de contrôle aérien. Cela facilita un peu le règlement de conflits mineurs dans certaines parties du monde. Pour les autres, les situations objectives locales continuèrent à peser sur le pouvoir de décision des deux Grands.

     

    ***

    (Paragraphe rajouté en novembre 2013)

    - Viens voir...

    - J'arrive. Quoi t'est-ce ?

    - C'est à ne plus rien comprendre : leur monde s'inverse...

    - ?

    - On en était resté à des évolués possédant des armes terrifiantes mais suffisamment sages pour ne pas s'en servir. La seule crainte étant que des non évolués puissent-eux aussi se doter des ces armes.

    - Exact.

    - Ben, à présent, ce sont les évolués qui utilisent leurs armes terrifiantes contre les moins évolués. Je n'y comprend rien !

    - C'est vrai... C'est fou !

    - Et ils ont mêmes des penseurs qui prônent la guerre contre les sous-développés ! Tu te rends compte, même leurs "sages" !

    - Restons sages, nous : on ne va rien faire du tout, comme on nous l'a ordonné. Eloignes nous seulement encore plus. Des fois que les non évolués ainsi maltraités se dotent d'une arme puissante et ne s'en serve immédiatement pour se venger. Car tu avais raison : ils peuvent aujourd'hui construire eux-mêmes de telles armes...

    - Mais ce ne sont pas eux les agresseurs !

    - Tout à fait d'accord. Mais à la vitesse des agressions des évolués, imagines le ressentiment chez les agressés. Et puis on ne peut plus se rapprocher pour des observations plus fines. Donc on ne peut qu'imaginer. Eloignes nous de ce bordel !


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  • Allocution du président Ali Bordesoul (5 janvier 2053)

                              

    "Mesdames, Messieurs,

    En cette nouvelle année 2053, je suis heureux de pouvoir vous présenter un bilan de notre société particulièrement optimiste et qui va nous amener, très rapidement maintenant, à aller au delà des objectifs que votre assemblée avait fixés à son conseil de services voici quatre ans. Vous aurez donc, au seuil de notre nouvelle programmation quinquennale, à choisir entre vingt neuf propositions, toutes tenues pour compatibles par les dix huit états intéressés et dans lesquels la VALCO Internationale intervient. Pour la petite histoire, je vous informe que ces vingt neuf propositions concurrentes ont été graduellement sélectionnées entre plus de six cent textes déposés initialement, nos moyens informatiques nous ayant permis d'effectuer ce travail de sélection en moins de cinq jours. Le nouveau logiciel du Département du Développement nous a notamment permis de synthétiser les textes à forte similarité en temps réel, c'est-à-dire au fur et à mesure de leur introduction en mémoire centrale ! J'y reviendrai ultérieurement..."

    La jeune fille écoutait la voix du président sortant, une synthèse de son discours apparaissant simultanément sur le deuxième écran. A ce stade du plaidoyer, elle appuya sur la touche "vérification", sans obtenir le clignotement caractéristique des affirmations erronées. Lauraine avait en effet renoncé à programmer une vérification systématique, connaissant suffisamment la VALCO pour ne pas avoir à charger inutilement les lignes de communication : n'étaient-ils pas actuellement près de 200 000 personnes à suivre l'émission comme l'indiquait le compteur sur le premier écran ?! Il y avait donc une probabilité infime de faire passer une fausse information face à ces 200 000 teigneux dont la diversité des préoccupations maintenait constamment en rouge le témoin de recherche en mémoire centrale. Elle n'avait d'ailleurs elle-même appuyé sur le bouton que parce que l'intensité lumineuse du témoin lui avait paru faible.

    "...la négociation, continuait le président, nous a permis , en abandonnant au niveau local la fabrication et la commercialisation des réhydratateurs grand public, de reprendre en série automatisée la production, jusque là artisanale, des jouets en bois. Les sommes en effet dégagées par notre abandon nous ont donné les moyens d'acquérir le brevet de Paxton & Cie qui, je vous le rappelle, est basé sur la projection de poussières cellulosiques dans des moules biochimiques. Les études marketing sont prometteuses et nous pouvons envisager un développement important des ventes dans les années à venir..."

    Elle coupa l'émission en enclenchant le bouton "mémoire-résumé" En fait, le conseil d'administration commençait à l'ennuyer plus que sérieusement. L'ordinateur se rappellerait à ses bons souvenirs suffisamment à temps pour qu'elle puisse voter après avoir ingurgité les informations indispensables et, sur 200 000 téléspectateurs, un de moins n'avait pas d'importance. Elle appuya cette fois-ci et par principe sur la touche "vérification automatique"...

    Dans les sous-sols du siège social, l'équipe du président travaillait d'arrache-pied. Triés sur le volet, ils pianotaient comme des fous en fonction des courbes qui apparaissaient sur leurs écrans. Pour eux comme pour leur patron, c'était le quitte ou double : s'ils réussissaient, la vie de l'entreprise reprendrait un sens, les résultats faussés par eux ne devant pas manquer de dynamiser une opposition actuellement moribonde. Ils retrouveraient les atmosphères de complot, les réunions en douce, le choc des êtres humains. Dans le cas contraire -et peu leur importait alors leur sort personnel- le ronronnement des machines continuerait à anesthésier les gens qui se contenteraient de plus en plus de leurs beuglantes solitaires, chez eux, face aux ordinateurs. Ils avaient donc pour mission de truquer le jeu électronique mais de façon à ce que cela n'apparaissent que progressivement. Ainsi l'opposition humaine, faite de regroupements physiques, aurait-elle une chance de naître.

    Le président avait accepté de se sacrifier -de toute façon, il n'était élu que pour un an- afin de ré humaniser la VALCO. Il avait constaté avec bonheur que son initiative avait été bien reçu, tant au conseil qu'auprès des collaborateurs auxquels il s'en était ouvert. Au début, ils avaient envisagé de créer un programme après approbation démocratique. Mais ce programme comportait en lui-même son antidote, un appel même subtil aux associés et actionnaires par voie d'électrons étant tout sauf mobilisateur. Ils avaient donc imaginé cette opération tordue d'escroquerie bidon. En prenant tout de même les précautions d'usage afin d'être couvert en cas d'échec.

    Ce qu'ils ne savaient pas était que leur expérience n'avait rien d'original : les vingt premières firmes mondiales la tentaient en même temps qu'eux ou l'avaient déjà tenté et attendaient anxieusement les résultats. Il n'avait pas été possible de mettre les gouvernements locaux dans le coup : ils étaient trop ouvert au grand public ce qui aurait fait capoter d'entrée les opérations ; et ils étaient trop absorbés par de multiples autres opérations : ils auraient systématiquement décliné leurs offres de participation.

    Tous avaient lu et relu leurs manuels d'histoire, avaient concocté d'impossibles solutions, délibéré des heures durant. Le monde atteignait un nouveau palier. Le spirituel n'avait pas pris, écartelé entre la civilisation de l'abondance et l'intellectualisme de l'informatique. La conquête spatiale avait été plus que décevante à ce même égard, les étoiles finissant par n'être plus que des réserves de matières premières, qui plus est banalisées à mort. Personne n'applaudissait plus à l'arrivée des cargos charriant mille et une molécules nouvelles ainsi que des milliards de nouvelles images du Cosmos. On faisait du tourisme -oui, du tourisme ! (j'ai écrit cela au tout début des années 1980)- en orbite terrestre...

    La crise ne couvait plus, elle était là : des machines qui produisaient et des humains qui s'abêtissaient dans le sens étymologique du terme, qui commençaient à vivre comme des animaux, en se contentant de vivre... Si c'était ça le Paradis ! Plus aucun objectif sinon ces foutus boutons sur lesquels on appuyait pour voter ou pour questionner. Plus d'espérance sinon celle des nouveaux biens à créer et à acquérir. Et tout cela avait une logique spécifique, une fantastique baisse de l'imagination, quantifiée, mesurable dans les bureaux de recherche des entreprises les plus directement exposées au mal. Les quelques journaux-papier encore en circulation ne le mettaient même pas en exergue, assommés qu'ils étaient déjà par l'énorme masse d'informations à trier, cataloguer, digérer. Les églises -ou ce qu'il en restait- se torturaient l'esprit afin de ramener les fidèles à eux, fidèles ciblés, catalogués, marketisés...

    Personne ne le voyait, ce mal, car, dans le même temps il semblait au contraire que la communication de masse avait atteint son apogée : les problèmes étaient résolus en quelques minutes d'informatique, les besoins immédiats étaient comblés, les questions écologiques étaient instantanément identifiées et soignées...

    Les hommes du président transpiraient donc d'abondance dans les sous-sols de la VALCO Internationale, imprégnés jusqu'à en être sévères de leur mission salvatrice : l'homme allait enfin trouver sa place dans ce monde automatique, ne serait-ce que le court instant de leur tentative. C'était un humain précis, le président en exercice, qui en avait eu l'idée et c'était une équipe restreinte d'élites -n'ayons pas peur des mots !- qui la mettaient en œuvre. Rien que pour cela, la masse informatisée était tenue en échec - notez que si l'on additionnait tous les hommes concernés par toutes les expériences en cours, on aboutissait à un pourcentage statistiquement définissable du genre humain : l'aspect élitiste des meneurs avait du plomb dans l'aile !...

    Lauraine ralluma son poste de commande, s'apprêtant à subir la corvée du résumé. Il lui fallait bien ne pas perdre totalement pieds. Mais quelque chose ne collait pas : l'écran laissait de grandes surfaces vierges plusieurs secondes durant avant de révéler les images, comme si ses terminaux avaient du mal à se connecter à la mémoire centrale de la VALCO. "Merde", pensa-t-elle. "Ca se détraque" Elle prononça le mot "maintenance" dans le micro du pupitre. Rien n'apparut : au moins ses terminaux étaient-ils en bon état. Elle introduisit l'anomalie dans le circuit général : "retard à l'image", frappa-t-elle à cet effet...

    "C'est raté !", soupira l'un des hommes du sous-sol. L'anomalie avait été repérée trop tôt et il ne fallait maintenant à la machine que quelques minutes pour en repérer l'origine. Résignés, les comploteurs commencèrent à ranger leurs affaires. Tandis qu'imperturbablement, le président poursuivait son discours sur les écrans...

    Le procès fut grandiose, "les procès" d'ailleurs car, à la suite de l'affaire VALCO, des vérifications systématiques furent entreprises dans la plupart des grandes firmes internationales. On voulu voir un complot à l'échelle mondiale avec des ramifications interentreprises. L'ampleur des arrestations créa une véritable psychose. Des défenseurs spontanés vinrent aussi à la défense des inculpés. On commença à parler de procès politiques et les inculpés bénéficièrent ainsi de tribunes pour diffuser leurs idées. Leurs condamnations, pour la plupart légères, passèrent inaperçues dans le débat gigantesque dont ils avaient été les prémisses. Ils n'avaient pas raté. Simplement, pensa le président en signant le registre de sortie de prison, les voies du Seigneur sont impénétrables... 


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  • Sainteté

     

    Sainte Léo de Toulon naquit un beau jour de septembre 1993 dans les faubourgs de Dakar au Sénégal. Elevée dans la tradition d'une famille déracinée, originaire de Kaolack (Mali), elle grandit entre bitume et latérite sous le chaud soleil africain. Eprise très jeune d'un gaillard fort en gueule, désœuvré mais malin, elle se retrouva mariée sans savoir comment et nantie de trois "belles épouses" potentielles, son mari ayant signé pour quatre. Avant la troisième, le gaillard disparut pour l'Europe, laissant sa famille dotée déjà de deux enfants à ses parentés respectives. Quelques années plus tard, le beau jeune homme revint en coup de vent, surmonta les engueulades et enleva les deux dames dans l'avion d'Air Afrique (texte écrit quand cette compagnie existait encore) Exit le continent chaud et chaleureux...

    Distrait à ses épouses par une police française pointilleuse, l'époux abandonna à nouveau sa famille mais, cette fois-ci, sur le carreau parisien. D'où Fatimata, rebaptisée Léo, s'exila très vite pour Toulon : la clientèle y était très pépère et les frais de commercialisation ne risquaient pas de s'ajouter là bas à une concurrence très préjudiciable. Le callipyge étant fort prisé sur ces bords de la Méditerranée, Léo prospéra rapidement, repoussant, par son abattage naturel, toute velléité de commissionnement imposé. Bientôt même, la mère Léo en vint à prélever elle-même sa dîme sur quelques débutantes fascinées, puis s'imposa résolument comme matrone de sa profession, dans la ville rose d'abord puis dans tout l'Hexagone.

    Et c'est donc tout naturellement qu'elle conclut, au nom de ses congénères, les "accords de Beauvau", instituant une régulation du métier et des tarifications nationales. Suivirent d'autres accords, loi Chirac, décret du 15 juin, loi anti-proxénétisme, qui lui conférèrent une notoriété indiscutable dans le monde politique et culturel : l'assise de sa sainteté était posée...

    Dans son fort intérieur, Léo de Toulon était cependant en proie à une dramatique bataille psychologique : la défense des femmes les lui avait fait aimer. A tel point qu'elle finit par abandonner son métier, dégoutée des contacts forcés avec ces animalcules repoussants qu'étaient les hommes à ses yeux. Les poils l'horrifiaient, les poitrines plates l'écœuraient, les sexes dressés et vulgaires lui donnaient d'effroyables nausées... Restaient toutefois les épaules, ces merveilleuses épaules sur lesquelles elle aspirait à s'abandonner, oubliant tout, retombant en enfance.

    D'un autre côté, son goût nouveau pour la peau lisse et les redondances ne trouvait jamais à s'assumer : d'abord parce que Léo avait été élevée dans la crainte de Dieu, ensuite et surtout parce que le souvenir des épaules mâles faisait retomber sa tension à chaque fois qu'elle s'apprêtait à sacrifier à Bilitys. Pauvre Léo...

    Repoussé d'un sexe à l'autre, elle finit par être connue pour son abstinence que l'on prit, dans le Landernau politico-culturel, pour une admirable victoire de l'esprit sur la matière, du spirituel sur le sensuel. On s'en empara, deux livres, un film et plusieurs articles de journaux lui furent consacrés. Son aura atteint même les Amériques où une mode fut lancée. Sans danger heureusement, les natalités ainsi empêchées étant compensées par un surcroit de copulation dans les milieu non touchés par la grâce et alléchés par les primes à la naissance. Et puis ladite mode n'atteignit de toute façon que les populations déjà dépravées et en voie de déclin. Ce qui laissa plus de place aux autres, CQFD !

    Quelques années après toutefois, la mode revint, tel un boomerang, dans son pays d'origine d'où elle gagna les pays avoisinants. Et Rome fut affectée à son tour bien que le giton y fut plus à son aise que la bergère. Quelle chance pour le Vatican de pouvoir alors célébrer les mérites d'une émule de Mohamed : on en discuta, on négocia, on en convint : Léo était l'exemple parfait de L'œcoumène...

    Elle mourut entre temps, alors que les évêques et les ayatollahs s'apprêtaient à la béatifier de son vivant pour pouvoir la montrer à la télévision et relancer ainsi la ferveur religieuse à une époque où celle-ci en avait bien besoin. Ca n'avait pas été facile, l'Islam ne connaissant point les saintetés décrétées. Mais l'urgence avait fait nécessité et les saints avaient été adoptés contre le voilage, en compensation, du visage de Marie dans toutes les églises chrétiennes. Du travail pour les artistes, en plus...

    Du coup et avec sa mort, on passa directement à l'étape ultime, la sanctification par bulle papale, contresignée par tout ce qu'il pouvait y avoir de hiérarchie religieuse dans le monde. Un beau succès, Léo fut la première sainte universelle de l'histoire des hommes ! Elle fut commercialisée en bois, en plastic, en métal, en couleur, en gris... Son tombeau devint sanctuaire, ses restes, reliques. Morte, elle continuait à négocier son corps !

    Mieux que filmée, sa vie fut télé filmée et répandue dans les lucarnes de toute la planète, en toutes langues. La spiritualité remonta en flèche dans les sondages. Un jour fut choisi pour célébrer la "sainte Léo de Toulon" dans tous les pays, le même jour bien entendu. Sa fête s'ajouta aux nombreux jours fériés et chômés déjà en place. Mère de la spiritualité, elle devint le symbole de l'universalisme. Le Monde progressa d'un coup comme jamais il ne l'avait fait auparavant. Des rues, bientôt des places et des avenues, prirent sont nom. L'ONU, à New York, lui érigea une statue dorée. Le Sénégal lui voua son territoire et ses habitants...

    Dans les milieux très fermés des antiquités, on se vendait à prix de platine les objets qui avaient été retirés de sa maison après sa mort. Tous devaient atteindre des prix fabuleux. Tous ? Nenni ! dans le fin fond de Toulon, une espèce de vieux brocanteur hirsute s'époumonait à tenter de vendre sans succès de curieux objets qu'il attribuait à la sainte : des "trucs" mécaniques, électriques, à eau, à huile, chauffant ou pas, de formes allongées et rétractables. Des sortes de vérins obscènes qui lui valurent de copieuses bagarres avec des fanatiques offusqués. Ce, jusqu'à la destruction de son échoppe. "Pourtant, se dit-il tandis qu'on l'emmenait à l'hôpital, ce sont bien des choses à Léo ! Je les ai prises moi-même chez elle, à sa demande, juste avant sa mort..." Brisé par la colère populaire, le vieux brocanteur commença toutefois à en douter lui-même...


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