• Petit cours de macroéconomie

     

    Petit cours de macro-économie

    (avril 2013)

     

    Je viens de terminer la lecture d’un livre d’Alternative Economique, « Les Grands auteurs de la pensée économique », que je recommande à tous ceux qui veulent rafraîchir leurs connaissances ou plus simplement avoir quelques connaissances en matière d’économie politique. Je rajoute l’adjectif « politique » car bien des idées et idéologies économiques ont entraîné des mesures politiques plus ou moins efficaces.

    Bien sûr, j’avais déjà lu une histoire des idées économiques, celle archi-connue de Schumpeter. Le Capital ne m’est par ailleurs pas inconnu de même que plusieurs autres ouvrages d’économie que l’on nous recommandait dans les années 1970 : Keynes, Walras, Schumpeter déjà cité et bien d’autres dont le fumeux Friedman (le fou d’ultralibéralisme) Plus récemment, j’ai découvert des auteurs modernes tels Irma Adelman (théoricienne du sous-développement), Michio Morishima (la pensée économique extrême orientale) ou Stiglitz (l’ex patron de la cellule économique du FMI devenu le pourfendeur de l’ultralibéralisme)

    Et je vous avoue mon immense déception, tout comme je l’avais ressenti mais en moins fort dans les années 1970. Car tous ces auteurs, d’Aristote à Stiglitz comme le sous-titre le livre que je vous ai présenté, se veulent universels : c’est comme ça partout, point final. Tout juste existe-t-il aujourd’hui une distinction entre les pays développés et les pays en développement. On a même fait une distinction des pays « émergeants » parmi ces derniers. Mais les politiques prônées par les différents intervenants restent toutes centrées sur leur plus ou moins grande adéquation avec deux et seulement deux critères : l’intervention ou non de l’Etat dans l’économie. Car c’est à cela que se rapportent toutes les théories économiques depuis des siècles, depuis plus précisément la « découverte » des lois du marché tout au long des trois derniers siècles.

    Grosso modo, les uns croient que les marchés s’équilibrent tout seul, de manière plus ou moins stable, tandis que les autres pensent que les équilibres ne peuvent qu’être contrôlés par l’Etat en fonction de leur impact sur la vie des gens. Pour illustrer le propos, certains disent que quand les riches s’enrichissent, il y a suffisamment de retombées pour sortir les pauvres de leur pauvreté et que si l’on appauvrit les riches, alors même les pauvres s’appauvrissent. Face à cela, les adversaires disent que sans intervention étatique, la croissance de la richesse des riches n’entraîne pas l’enrichissement des pauvres et qu’il faut que l’Etat s’en mêle, l’intervention de l’Etat augmentant la consommation et, donc, la croissance. Je vous passe les variantes de ce schéma global ainsi que l’enculage de mouches que les mathématiques ont introduit dans la recherche économique. En fait, il n’y a que les statistiques qui soient vraiment utiles en matière économique. Les Etats se servent de tableaux ultra informatisés reproduisant les échanges interindustriels afin de prévoir les conséquences de telle ou telle action sur l’activité globale. Mais vue les résultats en matière notamment de chômage, les technocrates peuvent rengainer leurs inutiles machines à prévoir et se contenter d’aller dans le privé : ça économisera plus à l’Etat, vu le prix qu’ils coûtent, que le non remplacement de je ne sais combien d’humbles mais utiles fonctionnaires partant à la retraite !

    Hier, c’est vrai, la bagarre des économistes était plus fouillée, notamment grâce à la prise en compte de l’Histoire dans les visions à long terme : la lutte des classes est très certainement la plus brillante des « découvertes » à cet égard. Aujourd’hui, on veut l’effacer au point que c’est l’un des Capitalistes les plus odieux de la planète, Soro, qui doit rappeler à l’ordre tous ceux qui feignent de croire qu’elle n’existe plus : « la lutte des classes existe bel et bien et c’est nous (les Capitalistes) qui l’avons gagnée » a déclaré publiquement ce nabab des temps modernes il y a un an. Tout comme le MODEM aurait pu le faire il y a deux mois quand le gouvernement mis en place par Hollande décida et de poursuivre l’économie dite « de l’offre » (celle qui estime que le marché s’équilibre tout seul), et de spolier les salariés par une loi honteuse (dite de « flexisécurité »)

    Si j’ajoute qu’aujourd’hui, l’unique prise en compte de l’Histoire dans la recherche économique porte sur le passage des économies féodales aux économies capitalistes, ce, sans référence aux luttes de classe, tandis que le système statistique mondial est manipulé de toutes parts (voyez l’indice des prix ou de croissance de l’INSEE !), alors vous connaissez grosso modo la macro-économie moderne, telle que parlée dans les salons chics.

    Mais ce n’est même pas cela qui m’exaspère, vous ai-je dis plus haut : c’est la grosse tête des économistes qui pensaient et pensent être universels. Ainsi les économistes indiens pensent-ils que leurs théories sur le développement s’appliquent à tous les PVD alors que tout dépend des évolutions de chaque région et de chaque pays. La Chine, ainsi, s’est relevé de siècles d’immobilisme en deux temps, trois mouvement, parce que cet empire disposait de grandes villes, de routes, d’université, d’un passé colonial et tutti quanti depuis des millénaire. Les investissements massifs d’abord de la diaspora chinoise puis des multinationales, alliés à des transferts tout aussi massifs de technologies de plus en plus sophistiquées ont entraîné des taux annuels de croissance à deux chiffres depuis maintenant une trentaine d’année. Encore 10 ans seulement et la Chine sera devenue la première économie mondiale…

    Le modèle est déjà un peu moins transmissible en Inde où les pouvoirs locaux sont, historiquement en plus, nettement plus forts qu’en Chine. On devrait redire comme jadis « les Indes » et non « L’inde », avec d’ex comptoirs florissants et des campagnes arriérées. Là, l’Etat ne peut qu’intervenir car l’immensité de la misère met en péril les îlots de croissance : ce ne sont pas les Africains qui sont les plus pauvres du monde mais bel et bien les Indiens quand on rapporte leur PIB au nombre des habitants, CQFD mais on ne le dit jamais…

    Et il est encore moins transposable en Afrique où les infrastructures pré-razzias, traite et colonisation ont été totalement détruites et où le nombre d’habitants était ridiculeusement faible jusqu’aux Indépendances : l’urgent était d’abord de repeupler puis de construire des infrastructures autres que celles des Occidentaux qui se contentèrent de mettre en place des moyens d’enlever le plus de matières premières possible. Il fallait des grandes villes, c’est fait, une population alphabétisée, c’est pratiquement fait alors qu’en 1960 seulement 30% des Africains savaient lire, écrire et compter, des PME, c’est fait, des banques locales, c’est fait… Etc. Si bien que ce n’est que depuis le 3e millénaire après JC que l’Afrique a pu réellement se développer. Aujourd’hui, sa moyenne est autour de 6%/an, avec des pays qui, comme l’Ethiopie, approche des 10%/an en moyenne. Je ne vais pas vous faire un cours sur l’Afrique, dont je suis  un peu spécialiste, mais l’exemple suffit à vous montrer que, même en matière de développement, on ne peut mettre tout le monde à la même sauce : il y a des étapes à suivre avant de pouvoir accueillir de la haute technologie si vous voulez un résumé succinct de ma pensée à ce sujet. Et ce n’est pas un économiste mais un philosophe anglais du 18e siècle, Edmund Burke*, qui théorisa le développement diversifié des peuples selon leur environnement et leur culture. Ainsi les Anglo-Saxons ont-ils édifié leur libéralisme outrancier sur des siècles de lutte contre les Etats centraux : contre l’absolutisme en Angleterre et contre la couronne anglaise en Amérique. Tandis que nous, peuples latins, avons hérité de millénaires d’Etats relativement bien gérés et auxquels nous avons pris l’habitude de demander d’intervenir. Des Etats dont l’ultralibéralisme demande aujourd’hui la démolition pure et simple alors que nous ne savons pas faire autrement…

    Bref et si vous lisez Les Grands auteurs de la pensée économique comme je vous y encourage, lisez le avec un esprit critique : ce n’est pas parce que l’économiste dont on vous parle est archi connu que son discours est forcément transposable dans votre environnement. Historiquement, disent certains esprits, le capitalisme, le marché, a généré plus de croissance que l’économie dirigée. Ce qui est faux : dans l’Antiquité par exemple, les économies étaient dirigées afin notamment d’éviter les disettes : c’est l’Etat qui stockait et cet Etat forcément puissant (il fallait aussi qu’il protège le pays des invasions) se mêlait d’à peu près tout, jusqu’à envahir les régions exportatrices de céréales qui devaient alors payer un tribut à leur vainqueur.

    Sur le Moyen Age, on ne connaît pas grand-chose en matière de croissance. On sait seulement que la production, essentiellement agricole, était latifundiaire, soit surtout sur des grands domaines. Et que les Etats centraux n’étaient pas très puissants. Il n’y eut en fait que peu de développement technologique durant cette longue période de notre histoire. Tandis que l’Asie montrait une inventivité prodigieuse et échangeait biens et savoir au travers des « routes de la soie » : le « 0 » mathématique, inventé en Inde, nous parvint ainsi via les Arabes. Auparavant, nous comptions en chiffres romains, les Romains ne connaissant pas cette notion du zéro. Déjà, notez le, l’Afrique était bouleversée par les razzias financées par les Arabes : les peuples de la forêt, jusque là omniprésents (le royaume du Ghana s’étendait jusqu’à la Mauritanie), furent peu à peu repoussés jusqu’aux lisières des forêts, là où règnent d’innombrables maladies, dont la mouche Tsé Tsé, vectrice de la maladie du sommeil. Les peuples pourchassés pour leur or et les esclaves s’égaillèrent partout, ceci expliquant le phénoménal mélange et des Africains, et de leurs cultures dans presque toute l’Afrique. Songez que sur quelques 1800 langages recensés dans le monde, environ 1200 le sont en Afrique. Et, ce, à partir de 3 bases seulement, afro-asiatique (Afrique du nord), nilo-saharienne et nigéro-congolaise. Plus les langues khoisanes, de moins en moins parlées (peuples autochtones d’Afrique australes)  Songez aussi qu’au début de la Renaissance européenne, les Portugais firent construire leurs navires au Nigeria, ces mêmes navires qui furent à l’origine de la puissance occidentale : voyez le traumatisme que ces populations subirent de notre fait et de celui des Arabes !

    Quant aux mérites comparés du Capitalisme libre et du Dirigisme, on vous a raconté là-dessus un peu n’importe quoi. Il est vrai que dans notre contexte actuel de haute technologie, la concurrence prend plus vite en compte les nouveautés. Mais à quel prix ! Cette concurrence n’a cependant et  pas toujours été l’Eden tant vanté : elle a conduit, souvenez vous, à la constitution des monopoles, au terme des concentrations d’entreprises. Phénomène cassé par les guerres et la veine keynésienne de l’après 2e guerre mondiale mais revenu terriblement en force aujourd’hui : il est par exemple de plus en plus coûteux d’acheter un avion de ligne ou un navire de commerce. L’immobilier est devenu inabordable tant au cœur des grandes villes qu’en bord de mer. Les prix alimentaires ont grimpé dans le monde entier…  Bref et si l’on excepte les gadgets, le « marché » n’apporte plus de réelles satisfactions au monde : plus de chômeurs, plus de précarité, les biens et services de première nécessité plus chers, etc., etc. Alors bien sûr, on ne vous parle que des téléviseurs et des « Smartphones » Ou bien de la « révolution du web » parce que vous pouvez acheter ces gadgets moins chers qu’ailleurs…

    Quant au dirigisme, il fut à l’origine des 30 Glorieuses qui virent « pour de vrai », le fossé se réduire entre riches et pauvres occidentaux. L’horrible Union soviétique connût par ailleurs son âge d’or économique, l’époque stalinienne au cours de laquelle le développement de l’industrie lourde fut un réel succès car les Soviétiques croyaient au modèle. L’URSS put ainsi résister au nazisme, son armement étant en outre très supérieur à l’armement allemand de l’époque : songez seulement aux orgues de Staline et à la rapidité de la contre offensive russe… L’Union soviétique conserva son avance technologique jusque dans les années 1960 (Gagarine) et ce n’est que face à la société de consommation que les Russes perdirent confiance dans leur modèle. Qui s’écroula… On oublie trop souvent ce paramètre de confiance dans les théories économiques : quand les gens croient en ce qu’ils font, il faut vraiment que ce soit totalement stupide pour que ça ne marche pas. La preuve ? Vous l’avez sous les yeux : l’ultra libéralisme, théorie fumeuse qui a comme corollaire l’obligation d’exporter et de fonder sa croissance sur l’exportation. Comme nous sommes dans un monde ouvert, imaginez-le, ce monde, si tout le monde se met à exporter plus que ce qu’il achète ! Mais pour l’instant beaucoup trop de gens croient à ce modèle et il arrive tant bien que mal à fonctionner. Ca craque toutefois et je crois que l’Europe unie sera son crépuscule…

    Et les PVD dans tout ça ? Qu’ont-ils à faire de nos ratiocinations théoriques ? On veut leur fourguer nos modèles alors que leur développement, pour l’instant, est essentiellement basé sur les exportations et leurs valeurs. On a oublié aujourd’hui ce que signifient les « termes de l’échange » Et pourtant, ils se sont totalement et durablement retournés depuis le tout début du 3e millénaire, à notre total et complet détriment : nous avons bénéficié de prix industriels élevés des décennies durant, face à des prix déprimés de matières premières. Certes, il y eut les chocs des années 1970 mais qui furent rapidement surmontés grâce, notamment, aux pétroles de la Mer du nord. Dans les années 1980, le  ministère belge de l’Economie reconnut dans une étude que le pays payait ses importations de matières premières moins chères qu’avant les deux chocs pétroliers ! Vous avez là l’explication réelle des soi-disant dépenses inconsidérés des dirigeants africains, incapables de rembourser quand les prix de leurs exportations s’effondrèrent à nouveau : ils ne fabriquaient pas plus « d’éléphants blancs » que nous mais avaient emprunté à la suite des deux chocs pétroliers et devaient rembourser après l’extinction rapides des conséquences de ces chocs, donc avec une valeur de leurs exportations considérablement diminuée par rapport à celle qu’elle avait du temps des emprunts.

    Et c’est ce retournement des termes de l’échange qui explique le début de décollage économique de pays pour lesquelles nous éprouvions, nous Occidentaux, le plus parfait mépris. Et qui explique aussi pourquoi, hors l’Allemagne et le Japon, les pays riches ont commencé à décliner en matière de puissance économique. Peu importe ici la fameuse « financiarisation » de l’économie mondiale : l’économie réelle a fini par l’emporter, et de loin. La hausse importante et durable du prix des matières premières emporte, dans sa furie, le Capitalisme débridé autant que le renouveau dirigiste. Nous avons voulu une économie mondialisée, par idéologie, et nous en récoltons les fruits amers. Pensez toutefois qu’ils sont bien plus doux et sucrés, les dits fruits, vus de Singapour, San Paulo, Lagos ou Bombay. L’immense majorité des humains s’en porte mieux et c’est bien ainsi, n’en déplaise aux fâcheux qui, même à gauche, insinuent que les travailleurs des pays en développement sont surexploités : au moins ont-ils du travail en plein exode rural ! Je me souviens à cet égard d’un raout organisé par je ne sais plus quel association d’intellectuels africains émigrés : « nous ne voulons pas du développement occidental », clama une donzelle étudiante en droit. Et elle fut applaudie par tous les intellos présents. « Allez dire ça aux chômeurs de Dakar ou Bamako » lui rétorquais-je. Et je fus ovationné par les auditeurs du fond de la salle, la grande majorité des participants.

    Vous avez ici un résumé du regard des PVD sur la macroéconomie. L’Etat ? Ils ne savent pas vraiment à quoi un véritable état ressemble, c’est trop récent pour eux. Le libéralisme ? Ils s’en moquent sinon pour en déplorer les trop nombreux dommages collatéraux, ceux qui poussent les intellectuels à refuser le développement à l’Occidental, égoïste et sans âme. Leur fracture se joue sur, justement, le retour de la spiritualité dans la vie humaine, concept que la société de consommation combat farouchement. Ils sont à des années lumières de nos débats qu’ils jugent beaucoup trop techniques, tout comme ils ne comprennent pas que nous ayons enfermé la musique dans le solfège. Certains diront que c’est parce qu’ils ne sont pas encore arrivés au niveau d’une société scientifique : peut-être. Mais on pourrait tout aussi bien rétorquer que nous, nous sommes arrivés à des niveaux scientifiques beaucoup trop élevés par rapport à notre niveau sociétal. Ce que je crois quand je vois le niveau ahurissant de nos arsenaux militaires et le poids des lobbies militaro-industriels dans nos économies et, pire, dans nos systèmes d’information.

    Il faut conclure : n’ai-je pas annoncé un « petit » cours d’économie politique ! Si vous avez lu mes précédents articles, vous savez ce que je pense du présent : nous n’avons pas d’autre choix, en présence du véto allemand, que de quitter et la zone euro, et l’Europe unie, pour réaménager les échéances de notre épouvantable dette publique en la faisant racheter par la banque centrale. Ce, en contrôlant strictement et les changes, et le commerce extérieur, afin d’éviter un rapide effondrement. Mais à long terme, notre seul espoir est d’engager de véritables échanges avec les pays en développement. Je verrai bien, par exemple, la reconstitution d’un grand ensemble méditerranéen étendu à l’Afrique subsaharienne. Il faudra, pour ce faire, remiser notre morgue d’anciens dominants au placard et commencer à accepter une mixité des cultures : quand on voit que nous n’avons plus grand-chose à dire en dehors du tout fric, ça ne pourra nous faire que du bien !

     

    * Mille excuses aux lecteurs qui ont lu "Hobbes" au lieu de "Burke", tous deux philosophes britanniques portant perruque. Mais Hobbes, anglais, est né nettement avant Burke et ne fut que le tout premier concepteur du libéralisme. Tandis que Burke, irlandais, fut le leader whig opposé à la Révolutiion française. Et il introduisit dans la pensée philosophique le concepte de relativité en fonction de l'environnement. Le moins qu'on puisse dire est qu'il ne fit pas école !


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