• Petite histoire de capitalistes

     

    Petite histoire de capitalistes

     

    Il était une fois un sal petit fouineur, moche, boutonneux et aigri. Ce misérable était tellement méchant qu’il s’invectivait tout seul le soir devant sa glace, ne trouvant personne d’autre sur qui passer son ire. Il vivait seul, ça allait de soi. Et il en voulait au monde entier de sa solitude, ça allait également de soi. Vraiment la bête horrible ! Si vous aviez su, de plus, ce qui se passait dans son cerveau malade, vous auriez décampé vite fait. En matière de sexualité par exemple –si l’on ne parle pas de sexe dans les écrits d’aujourd’hui, c’est considéré comme ringard- problème qu’il n’appréhendait qu’en esprit, l’ignoble bonhomme imaginait des trucs pas possibles, la femme étant ravalée au rang de moins que rien, soumise aux pires caprices de son maître virtuel : il en repérait une ou deux dans les transports en commun, les déshabillait abstraitement puis les affublait d’accoutrements aussi barbares que pornographiques. Et ce qu’il leur faisait faire ! Soyons ringards et n’en parlons pas, ça vaux mieux…

    Comment dites-vous ? Rien d’extraordinaire ? « Libimachinchose » ? Ben mes cochons, je comprends notre décadence !  Bande de vipères lubriques ! Mon bonhomme, finalement, pas si vicieux que ça. Ca me les coupe, tiens !

    Heureusement pour l’histoire, cet homme finalement pas si vicieux que ça présentait d’autres particularités remarquables. Ainsi celle de chercher à nuire à ceux qui, croyait-il, le méprisait. Et comme il se pensait méprisé par tout le monde, vous imaginez le travail qu’il avait !

    Ah non ! Vous n’allez pas m’interrompre à chaque instant ! Qu’est-ce qu’il y a à présent ? « Pa-ra-no-ïa » ? « Vulgaire » paranoïa ?! Bon sang, que ce siècle manque de romantisme ! Que vous faut-il ? Du sang ? Des horreurs absolues ? De l’action, rien que de la grosse action primaire ? Et les nuances ? Et les contingences ? Et l’environnement culturel ? Aujourd’hui, Dostoïevski n’aurait jamais trouvé d’éditeur ! Vous m’emmerdez, vous savez ! Tenez, c’est justement pour ça que mon personnage vivait seul, écœuré par vos mentalités… Et puis d’ailleurs, c’est moi qui écris, pas vous. Si ça ne vous plaît pas, laisser tomber, j’en ai rien à f… comme dirait ma… Oh, pardon ! Elle pourrait me lire…

    Je reprends et n’y revenez plus : il était une fois un très sal type, laid petit et méchant. Cet homme, à la sexualité ordinaire quoiqu’inassouvie, était en plus paranoïaque. Monsieur Tout-le-monde, quoi…

    Merde alors ! Je vous ai dit que je ne voulais plus vous entendre, qu’est-ce qu’il y a encore ?! … Et bien quoi ? C’est ce que vous m’avez dit, non ? Ce type, quand il pense sexe, imagine des choses monstrueuses mais c’est, paraît-il, tout ce qu’il y a de plus normal. Deuxio, il est « vulgairement » paranoïaque. Un paranoïaque détraqué sexuel est donc affaire courante chez vous. C’est « monsieur Tout-le-monde », je le maintiens que ça vous plaise ou non.

    Je reprends à nouveau : il était une fois un paranoïaque tout ce qu’il y a de plus commun. Y compris en ce qui concerne ses penchants sexuels, tout aussi débiles que ceux de ses contemporains. Ca vous va, comme ça ? Non… Tant pis, je m’en fiche et je continue : ce vulgaire paranoïaque communément débile au plan sexuel vivait donc reclus dans son logement hors sa nécessaire et alimentaire présence au travail huit heure – pardon : sept heure trois quart- par jour. Que faisait-il ? « Pas grand-chose » suis je tenté de répondre. Mais il était indiscutablement là, apportant son très maigre écot au développement économique global –et foutez moi la paix, nom de Dieu, avec vos théories à la con sur le parasitisme social ! S’il n’y avait pas de parasite, il n’y aurait pas de parasité et donc pas d’économie. Le sal type participait donc à l’œuvre collective et je vous emmerde !

    Il avait un chef –taisez-vous !- un chef, disais-je, qui le détestait profondément, viscéralement aussi bien qu’intellectuellement. La répulsion de l’insecte innocent face à la mante religieuse, du moins imaginait-il ainsi son réflexe peu humaniste. Notez que jamais Monsieur le Chef ne songeait à sa mauvaise inclinaison comme celle, justement, d’une mante religieuse face à une innocente petite bébête : non seulement c’est lui qui pouvait bouffer l’autre mais en outre il s’en justifiait par avance.

    A plusieurs reprises –tiens, vous n’avez rien dit précédemment. Serait-ce que mes dires vous rappellent quelque chose ?-, à plusieurs reprises donc, le supérieur hiérarchique quoiqu’intermédiaire, avait tenté de faire vider les sal bonhomme. Sans succès : ce dernier ne faisant rien, ne pouvait commettre de faute, CQFD ! Alors il l’avait humilié, d’abord en privé ensuite publiquement. Il espérait le pousser à la démission ou, mieux, à quelque acte physique qui lui aurait donné l’occasion et de l’écrabouiller, et de le faire licencier pour faute grave. Mais même les plus cons d’entre nous sont suffisamment intelligents pour ne pas marcher dans une combine aussi minable : que pèsent les couleuvres face à leur prix, hein, je vous le demande ? Le sal petit bonhomme s’était contenté, dans l’ordre :

    1-      D’adhérer à la CGT ;

    2-      De se faire élire comme délégué ;

    3-      De prendre sa carte au Parti Communiste ;

    4-      De déclencher une grève contre les abus d’autorité du chefaillon.

    Lequel, après un délai raisonnable –il ne faut jamais avoir l’air de céder à ses troupes- avait été prié poliment mais fermement d’aller inspecter les archives jusqu’à sa retraite –Je vous vois venir : vous allez me traiter de réac, de suppôt de la hiérarchie et tout ! Mais faites gaffe. Et d’une, j’ai des munitions moi aussi ; et de deux, mon histoire est parfaitement morale : le méchant est terrassé. Alors silence dans les rangs ! D’ailleurs je vous laisse l’horrible petit paranoïaque très volontiers. Faites en ce que vous voudrez, son sort ne m’intéresse plus. Il a gagné, grand bien lui fasse !

    Le chef, par contre, dans ses travées poussiéreuses, s’aigrissait à vue de nez. Il sentait de plus en plus le rance, commençait à avoir des boutons sur le visage et à imaginer des scènes sexuelles aussi dégoutantes que celle du vilain petit bonhomme. Que voulez vous : un homme à terre a lui-aussi sa « libitrucmachin » Mais il n’est pas le maître à qui la femelle enchaînée lèche les pieds. Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin, je suppose… On peut donc aller plus vite maintenant : il y eut donc inversion des rôles dans l’histoire. La seule différence est que le chef était trop vieux pour réagir comme le petit salopard de tout à l’heure. Sans compter que, côté image de marque syndicale potentielle, il trimbalait son passé de chef. Piégé, le mec. Rien d’autre à faire que de cuire à petit feu dans ses vieilleries, la « mémoire » de l’entreprise comme on lui avait dit. Lui aussi finit par s’invectiver tout seul devant la glace…

    Il végéta ainsi plusieurs années, jusqu’au jour où il adhéra à un parti d’extrême droite, activiste qui plus est. Pouvait pas aller à gauche, son ennemi y était ! –alors les gars, là vous vous gourez dur ! L’engagement politique, c’est pas forcément idéologique au départ. Cette justification a bon dos ! Primates, va…- En tout cas, il s’y révéla génial, dans son parti, à la fois comme meneur d’hommes et comme organisateur. Il fit 0,5% des voix aux élections locales, un succès salué comme il se doit dans la presse (avant, le parti n’obtenait que 0,1% des voix) –bon, je vous l’accorde : 5% et non 0,5%. Ok…-

    Je vous laisse fantasmer sur le développement futur de cette percée politique –non que je sympathise mais ça n’a pas d’intérêt dans mon histoire- pour en arriver aux conséquences professionnelles de ce « cursus honorum » Le chef avait eu son heure de gloire, vite repérée par ses employeurs : utile, non, d’avoir un gros bras sous le coude –c’est facile, je sais, mais je n’ai pu résister- On le repêcha de ses archives pour l’envoyer au service du personnel. Comme éminence grise…

    Imaginez la suite ! L’entreprise coula, inéluctable : à la suite d’une grève plus longue que les autres les deux protagonistes ayant fini par en venir aux mains –« vous me voyez venir » dites-vous. Ah, ah, pensez ce que vous voulez bande de médiocres !- Bref, l’entreprise O.A.E.I.O.U. (impossible de vous détailler le sigle : sa signification est perdue dans les archives) déposa son bilan et tout le monde se retrouva à la rue. Ca prit tout de même près d’un an…

    Les deux…compères, car maintenant il faut les appeler comme ça, se rapprochèrent l’un de l’autre. Dame, pour une fois qu’ils avaient un ennemi commun. Ils devinrent les meilleurs amis du monde, se partageant les responsabilités de la nouvelle société de gestion (U.O.I.E.A.O.) qui avait repris les actifs de la société défunte. A bas prix et payés par :

    1-      Une subvention départementale ;

    2-      Une subvention communale ;

    3-      Un prêt bonifié ;

    4-      Des fonds de souscription syndicale ;

    5-      Des fonds de souscription politique (les amis du chef) ;

    6-      Un peu de sous des salariés.

    Les seuls baisés dans l’histoire furent les anciens actionnaires. Mais c’était de l’argent qu’ils n’avaient pas gagné et qu’ils n’avaient seulement pas su conserver. Ils en furent toutefois très aigris et se répandirent en anathèmes contre les « socialo-marxistes » qui dépouillaient les gens de bien. Et puis on les oublia…

    L’histoire a une suite, je ne vous laisserai pas sur cette triste impression : peu de temps après, les deux compères déposèrent à leur tour le bilan de la société de gestion, recréant tout aussitôt une nouvelle société (A.E.I.O.O.U.) à capitaux cette fois-ci strictement personnels et en s’associant à un syndic de faillite, je me demande bien pourquoi. Tous trois s’inscrivirent à un parti conservateur modéré et devinrent des notables locaux.

    Voilà, c’est fini et je vous vois tous silencieux : que se passe-t-il ? C’est pas une belle histoire, ça, avec l’amitié qui finit par l’emporter, la production qui se maintient envers et contre tout, les affreux capitalistes héréditaires qui disparaissent et tout, et tout ? Mais arrêtez ! Vous êtes fous ! Je n’ai fait que raconter une histoire, c’est pas pour de vrai ! Aille ! Ouille !


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