• Pourquoi l'Afrique décolle

    J'ai écrit pour "New Africa" deux articles sur le décollage économique de l'Afrique. Le premier sur l'augmentation du capital disponible et le second sur la démographie et l'évolution des mœurs. Je les diffuse l'un après l'autre sur mon blog et sur Facebook...

    Pourquoi l'Afrique décolle

    (Christian d'Alayer, mai 2018)

     

    De grands pays africains en tête de la croissance mondiale cette année ! Ce n'est pas une galéjade mais une estimation de la Banque mondiale sur la lancée des résultats de 2017 : 6 pays africains devant la Chine et 2 en tête absolue de la croissance mondiale, le Ghana détrônant l'Ethiopie de peu en 2018. Voilà de quoi faire taire les sceptiques, surtout dans la diaspora africaine. On voit d'ailleurs, dans le tableau 1, que l'Inde et les Philippines se sont elles aussi et enfin éveillées.

    Le graphique 2 compare le décollage des trois grands ensembles humains de demain, Chine, Inde et Afrique. Le point commun est la cassure très nette du 3e millénaire. Si la Chine, en effet, a commencé à s'industrialiser avant l'envol des prix des matières premières, ça n'est qu'à partir de cet envol que son économie a littéralement explosé. Et c'est elle qui, en fait, a véritablement créé les conditions du décollage du monde non occidental. En faisant plus que contribuer à la baisse des prix industriels à partir des années 1980 (textiles au début) puis en pesant sur les prix des matières premières par ses achats de plus en plus importants. J'ai déjà donné les chiffres de ce retournement des termes de l'échange mais il est bon de les rappeler ici : prix industriels divisés par 12 en moyenne par rapport aux années 1980 et prix des matières premières multipliés par 9 d'abord puis redescendus à une multiplication par 4,5 aujourd'hui par rapport à décembre 1999, le mois le plus bas de tous les temps (le baril de pétrole descendu à moins de 10 $ !)

    Quelque soit donc l'explication que les économistes et historiens donneront plus tard à ce décollage, ils ne pourront passer sous silence ce retournement assez phénoménal si on veut bien se souvenir que, deux siècles durant, l'Occident a basé son essor sur l'achat de ses matières premières à vils prix et la vente de ses produits manufacturés très au dessus de leurs prix de revient. Un phénomène que beaucoup d'Africains appellent "pillage" mais qui est bel et bien terminé aujourd'hui : l'Afrique achète asiatique et pas cher ; et elle vend beaucoup plus chèrement qu'autrefois ses matières premières. Je me souviens par exemple des tentatives de la Côte d'ivoire des années Houphouët pour vendre son cacao à 1000 $ la tonne, 1 $ le kilo de fève. Sans succès et Abidjan puait littéralement le cacao retenu trop longtemps. Aujourd'hui, son prix international est supérieur à 2500 $ ! Même topo pour l'or du Ghana voisin : les cours ne permettaient plus, à l'époque, d'extraire du métal de mines dont les coûts d'extraction dépassaient 100 $ l'once. Depuis, les cours se sont envolés et les compagnies minières ont fini par connaître des problèmes pour avoir trop laissé filer les coûts d'extraction. L'once vaut toujours autour de 1200 $ après avoir atteint jusqu'à 1800 $. Quant  à l'or noir, il est monté jusqu'à 120 $ le baril pour redescendre à 45 $ et remonter aujourd'hui autour de 80 $...

    Pendant ce temps, l'Occident s'est endetté pour pouvoir continuer à consommer autant avec de moindres revenus réels.  Les économistes ont parlé de financiarisation dont l'élément principal est tout de même le crédit. Ses dirigeants ont lancé de grandes politiques de baisse des coûts de production sans arriver toutefois à empêcher leurs multinationales de délocaliser massivement leurs usines. Le seul résultat a été de casser la dynamique de leurs marchés intérieurs en enregistrant des baisses de recettes fiscales alors que les coûts sociaux augmentaient avec le chômage et l'allongement de la durée de vie après départ en retraite. Il semble qu'ils commencent aujourd'hui à revenir sur cette politique sous la pression des électeurs et des syndicats, du moins les Etats Unis, l'Allemagne et l'Angleterre avant sans doute et maintenant très vite l'Italie.

    Il y a donc aussi le "déclin de l'empire occidental" à la base du décollage du reste du monde, déclin visible aujourd'hui dans à peu près tous les domaines, économique mais aussi culturel et démographique. Il n'y a vraiment qu'au niveau des dépenses militaires que les Occidentaux semblent surnager. Mais on a vu en Syrie que leurs dépenses étaient bien supérieures à la puissance qu'elles étaient censées conférer, sans doute trop gaspillées au profit des marchands d'armes. C'est l'exemple frappant des "bombes intelligentes" à 2 millions de $ pièce et qui, sans valoir le bombardement "éclairé" par des hommes au sol, n'ont pas vraiment échappé aux tirs anti-aériens de machines russes pourtant de génération ancienne.

    Retournement des termes de l'échange, déclin occidental, quelles autres explications peut-on donner au décollage de l'ex Tiers Monde ? La mondialisation bien sûr leur a été bénéfique. Ce qu'il y a d'étonnant ici est que cette mondialisation a été initiée par les Occidentaux eux-mêmes, mystifiés par leurs multinationales. Lesquelles se sont mises à produire chez les pauvres pour vendre chez les riches : transferts de technologies et ouverture des frontières occidentales... Au début, l'Occident a misé sur la haute technologie, pensant être à l'abris des transferts pour un bon moment. L'idée a germé dans les années 1990 et 25 ans plus tard, les produits de la haute technologie nous viennent de Chine et de Corée du sud avant que d'autres pays ne viennent s'ajouter à la liste de ceux qui les maîtrisent, dont la péninsule indienne. On fabrique des ordinateurs même en Afrique et Renault vient de réaliser que les Marocains savaient tout autant que les Français fabriquer des automobiles complexes. Le président américain en a tiré la conclusion évidente, pour lui et ses électeurs : poursuivre l'ouverture à tout va des frontières est un suicide. Comme c'est le premier pays occidental à tous les points de vue, il y a fort à parier que les dirigeants de l'Organisation internationale du commerce vont se faire beaucoup de cheveux gris dans les années à venir...

    Pour terminer, je voudrais attirer votre attention sur le tableau 3 reprenant quelques indicateurs de base pour les trois grands ensembles démographiques de la planète, Chine, Inde et Afrique.  On y voit plusieurs éléments dont en premier le fait que le seul qui puisse vraiment impacter la croissance est l'épargne des ménages.  Celle des Chinois est impressionnante et, ce, depuis longtemps. Afrique et Inde ont aussi une épargne forte, notamment par rapport aux Occidentaux qui se sont abîmés dans l'endettement au détriment bien sûr de leurs "bas de laine" (les plus forts taux occidentaux ne dépassent pas 14%) Mais les Chinois ont un plus, soit un système bancaire qui recycle ces formidables taux d'épargne. Alors qu'Inde et Afrique connaissent encore l'auto-investissement majoritaire. Soit des investissement à la hauteur de l'épargne et non supérieurs à cette épargne. Et donc des montées en puissance des entreprises bien moins rapides...

    Ce qu'on sait du développement dans chaque pays corrobore ces statistiques : l'Afrique par exemple connaît le plus fort taux d'entreprenariat du monde. Mais il s'agit de petites entreprises qui croissent seulement au rythme de leurs succès, sans concours financiers extérieurs. J'ai lu ici et là qu'il "fallait augmenter le nombre des incubateurs de start-up" Ca ne réglera pas le problème bancaire, très largement -mais insuffisamment- remplacé un peu partout par les crédits familiaux. Comme jadis les tontines camerounaises palliaient le défaut de crédit à la consommation lors des rentrées scolaires. Ce sont d'ailleurs ces tontines qui, en se transformant en banques, ont fini par faire partir les filiales bancaires françaises...

    Deuxième point remarquable, on voit que les fameux IDE, "investissements directs étrangers" n'ont pas précédé le décollage : ils l'ont suivi. L'argent va à l'argent et peu sont les investisseurs capables de miser sur quelque chose qui n'existe pas encore. Même l'Inde, dont l'essor est aujourd'hui prouvé, souffre d'IDE insuffisants. Malgré cela, elle enregistre une croissance annuelle aujourd'hui supérieure à celle de la Chine. Laquelle est moins timide que l'Occident : elle investit de plus en plus en Afrique dont elle a perçu, elle, la dynamique nouvelle. L'Ethiopie lui doit beaucoup avec le transfert notamment d'immenses usines textiles. Et l'Afrique du sud peut aussi être remerciée par ses voisins : ses grandes entreprises n'investissent plus chez elle mais, justement, chez les dits voisins. le Mozambique notamment fut pourvu d'une énorme usine d'alumine clé en main au profit...du marché sud-africain ! Et la plupart des nouvelles mines d'or africaines sont pilotées par des compagnies sud-africaines. Les Occidentaux continuent, eux, à ne s'intéresser qu'aux hydrocarbures et aux mines, nonobstant d'innombrables congrès et symposiums où ils rivalisent de postures toutes plus intéressées les unes que les autres. Les actes ne suivent pas vraiment. L'accélération du développement de l'Afrique devrait donc venir du sud de la planète...

     

    1- Les croissances africaines les plus fortes en 2018 (suivis des autres meilleurs taux mondiaux)

    (Source : estimations Banque mondiale)

    Pays

    Taux estimé (%)

    Ghana

    8,3

    Ethiopie

    8,2

    Côte d'Ivoire

    7,2

    Djibouti

    7

    Sénégal

    6,9

    Tanzanie

    6,8

    Inde

    7,3

    Cambodge

    6,9

    Bhoutan

    6,9

    Philippines

    6,7

     

    2 - Evolution des PIB de l'Afrique, de la Chine et de l'Inde depuis 1970

    (Source : CNUCED)

     

     

     

    3 - Développement comparé de l'Afrique, de la Chine et de l'Inde (en millions de dollars)

    Sources : CNUCED et divers pour l'épargne des ménages ; PIB = Produit intérieur brut ; IDE = Investissements directs étrangers

    Zones

    1970

    1980

    1990

    2000

    2010

    2016

    PIB

     

     

     

     

     

     

    Afrique

    108537

    559396

    552167

    652972

    1948202

    2143440

    Chine

    89650

    305346

    398624

    1214915

    6066351

    11218281

    Inde

    59603

    179148

    316869

    453578

    1650635

    2259642

    Commerce extérieur (en dessous : % du PIB) 

     

     

     

     

     

     

    Afrique

    16129 (14,8%)

    121378

     (21,7%)

    104877

     (19%) 

    147905

    (22,6%) 

    521435 (26,8%)

    352388

     (16,4%)

    Chine

    2307

     (2,6%)

    18099

     (5,9%)

    62091

     (15,6%) 

    249203

    (20,5%) 

    1577754

     (26%)

    2097632 (18,7%)

    Inde

    2026

     (3,4%)

    8586

     (4,8%)

    17969

    (5,7%) 

    42379

     (9,3%)

    226351 (13,7%)

    364144

     (16,1%)

    Epargne des ménages (% du PIB)

     

     

     

     

     

     

    Afrique

    23%

    22%

    17%

    20%

    17%

    24%

    Chine

    25%

    30%

    35%

    35%

    45%

    40%

    Inde

    17%

    17%

    27%

    27%

    35%

    30%

    IDE

     

     

     

     

     

     

    Afrique

    1267

    400

    389

    10947

    61087

    59373

    Chine

    -

    57

    3487

    40319

    114734

    133700

    Inde

    45

    79

    237

    3588

    27417

    44486


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