• Progrès

    Progrès

     

    Le technicien dirigea habilement la boule au dessus de la charge, pressa le bouton et cette dernière s'éleva d'un coup en se collant contre la dite boule. Les spectateurs applaudirent et hurlèrent de retentissants "bravo !", "formidable !", "inouï !"... Le directeur commercial de Rosairo & Chang inc. fit un signe au technicien. Celui-ci abaissa l'ensemble boule-charge jusqu'à ce qu'il touche le sol puis appuya de nouveau sur son bouton, libérant ainsi l'un de l'autre.

    D'autres essais suivirent, tous concluants : Rosairo & Chang avait bel et bien réussi à domestiquer, du moins dans le domaine de la manutention, la fantastique gravitation universelle. Ce que certains avaient pris pour un canular s'avérait en fin de compte plus que plausible, démontré. Les journalistes présents sentaient des fourmillements dans leurs doigts et repassaient dans leur tête quelques unes des phrases dithyrambiques que leurs lecteurs, auditeurs ou visionneurs allaient sous peu voir ou entendre. Certains se préoccupaient déjà des mises en garde, fouillant leurs souvenirs à la recherche des possibles bavures que pouvait entraîner une utilisation malsaine de la nouvelle technologie.

    Ainsi Mahmoud Leperdriel, correspondant de la banque de données S.I.D.T. (Société pour l'Information sur les Dangers de la Technologie), établissait en pensée les grandes lignes du programme informatique qui, automatiquement, sortirait les anomalies potentielles des différentes applications imaginables, voir humainement imaginables : bêtes, disciplinés mais systématiques et rapides, les ordinateurs trouvaient parfois des choses qu'un cerveau humain n'aurait pu déceler qu'au terme de longues études et enquêtes...

    L'Américain Hernandez songeait, lui, aux séries de production et aux problèmes  qu'elles allaient poser : concevoir et réaliser un prototype était une chose. Passer au stade industriel en était une autre, surtout quand, à la complexité du matériel à fabriquer s'ajoutait la difficulté d'obtenir en série des masses aussi denses que la boule. Le prototype n'avait-il pas été mis au point dans un accélérateur de particules !? Des sommes folles avaient été dépensées, une énergie formidable avait été nécessaire, des techniciens, des ordinateurs, des consultants extérieurs y avaient concouru ! En fait, c'est au niveau du dosage de la densité que les risques étaient les plus grands : il fallait exactement, à moins d'un micron près, obtenir l'équilibre avec la gravitation terrestre. Avec une réserver de densité, on pouvait ensuite accroître très légèrement et "directionnellement" celle de la boule, ce qui était plus aisé à réaliser. De même que le calcul du nouvel équilibre gravitationnel, charge comprise, exécuté automatiquement par un microprocesseur intégré à la boule. Tout cela constituait toutefois un travail industriel gigantesque et il faudrait sans doute beaucoup de temps, si cela devait un jour arriver, avant que cette nouvelle façon de manutentionner les charges soit compétitives avec les traditionnels robots. Rosairo & Chang avait de fortes chances d'être dépossédé de sa trouvaille au profit d'autres industries ! Hernandez pensait tout particulièrement à l'agence spatiale soviéto-européenne (texte écrit au tout début des années 1980...) dont le dynamisme était proverbial : la contre-gravitation maîtrisée lui serait beaucoup plus utile qu'au fabricant d'engins de manutention et il était prêt à parier qu'avant même la démonstration d'aujourd'hui, l'agence s'y était intéressée...

    Le directeur commercial de Rosairo & Chang n'était pas loin de penser la même chose. Mais, pour lui, la question était déjà résolue et la problématique était toute autre : l'assemblée des chefs de service de l'entreprise avait approuvé -à huis clos- la proposition directoriale de ne pas se lancer dans la production industrielle dans le domaine de la manutention mais de développer des brevets vendus ensuite sous licence. Et le commercial avait un peu peur de ne pas assez connaître ce marché, nouveau pour lui,  des ventes internationales de brevets. Et restait d'ailleurs sur ce plan l'impact des médias dont dépendait le succès de l'opération. Par un concours malheureux de circonstances, il avait été le seul à monter l'aspect relations publiques du projet et il en supporterait seul les conséquences. Cette solitude n'était pas courante mais cela arrivait parfois, quand la charge de travail n'autorisait pas son habituelle conception collective. Le directeur commercial aurait tout de même préféré que le cas ne se présente pas pour une affaire aussi importante ! Il scruta anxieusement les visages des journalistes tout en se remémorant la liste de leurs noms : au cas où il en aurait oublié quelques uns, ce qui lui aurait assuré une publicité négative dans les organes concernés.

    Sylvie Gueye, elle, se moquait royalement du spectacle qu'on lui avait offert : vieille routière des réunions de presse, elle travaillait avec l'aisance que confère la possession d'astuces et de méthodes éprouvés de longue date. En outre, elle n'aimait plus son métier, peut-être en raison de son caractère aujourd'hui répétitif, et s'apprêtait à en changer. Tous les accords nécessaires avaient été obtenus ainsi que la prise en charge de sa formation. Elle serait donc pilote de nef magnétique et sa préoccupation actuelle était de savoir sur quelle ligne on lui ferait faire ses classes passé l'année de formation théorique. Elle ne savait pas, s'en désintéressant, que la petite boule de Rosairo & Chang pouvait bouleverser ses projets : à l'heure où son cerveau hésitait entre la ligne transatlantique et la desserte des îles du Pacifique, les ordinateurs de la société étatique Aérospatiale bourdonnaient sous l'impulsion du programme que venaient de rentrer les informaticiens, programme centré sur les applications spatiales de la maîtrise de la contre-gravitation. C'était un programme financier comparatif et des chiffres obtenus dépendait l'avenir du transport aérien magnétique. Une toute petite marge en moins et le programme serait connecté au P.P.E.E. (Plan Permanent d'Evolution Economique) pour mise en route d'un politique graduelle de substitution. Avec tout ce que cela comportait en matière de compression des personnels liés à l'ancienne technologie et de mise en place des personnels de première génération de la nouvelle technologie : à ce niveau, on faisait rarement appel à des néophytes mais plutôt à des savants ayant effectué de longues années dans la branche en cause et qui pouvaient ainsi débroussailler sérieusement et vite le terrain. Mais d'ici qu'ils y parviennent, Sylvie Gueye avait quand même le temps d'atteindre l'âge limite des personnels navigants !

    Le représentant de la Banque Internationale des Amériques avait, lui aussi, des préoccupations très spécifiques. Rosairo & Chang devenait un client inquiétant, ses prix moyens n'arrivant pas à s'aligner sur ceux de son principal concurrent, African Automatisation, qui lui prenait marché sur marché. La politique de niches développée pour faire face à cette concurrence tardait à produire ses fruits et le conseil du secteur au sein de la banque rechignait de plus en plus à geler des fonds chez ce client : les dits fonds auraient eu, ailleurs, des utilisations plus profitables. La boule pourrait-elle être le sauveur attendu ? Le représentant comptait et recomptait la clientèle possible et s'interrogeait sur l'extrême concentration du secteur : il n'y avait plus que trois firmes de construction aéronautiques et spatiales dans le monde... Une telle concentration pousserait inévitablement Rosairo & Chang à établir un prix de vente du brevet très élevé, au point en fait de bloquer l'exploitation de la découverte pendant les 5 années de validité du dépôt sous garantie. Ce que ne pouvait accepter la banque qui soutenait deux des trois constructeurs de nefs : il y avait donc dilemme, l'idée d'une reconversion de Rosairo & Chang dans le domaine aéronautique et spatial pouvant être cependant une solution acceptable : car la banque serait alors le financier de cette reconversion... Et puis le secteur aéronautique en serait revivifié, les "magnétistes" étant alors obligés de travailler leurs coûts pour tenir le choc pendant les 5 années de protection du brevet. Là encore, la banque y trouverait son compte.

    A toutes ces considérations se mêlaient des préoccupations politiques et écologistes qui allaient immanquablement mobiliser -"gaspiller", pensait le banquier- des tas d'énergie et de temps informatiques. Bref, le représentant de la Banque Internationale des Amériques fatiguait à l'avance à l'idée du travail qui les attendait, lui et ses collègues. Il était temps qu'il change d'horizon ! Sa participation à la démonstration lui faisait voir, à cet égard, le métier de journaliste sous un angle intéressant. En plus, il aurait peu de formation théorique à subir, ce qui était loin d'être négligeable pour un homme qui en serait alors à sa cinquième reconversion professionnelle. Il mit dans un coin de sa mémoire l'ordre de se renseigner sur la filière à suivre, indépendamment des indications des banques de données : celles-ci avaient tendance à simplifier les informations trop au delà de la réalité...

    Tout le monde se leva pour se rendre dans la salle de réception où trônait un énorme buffet. Des cadeaux avaient été prévus pour chacun des invités (boules en modèle réduit, jeux électroniques, mallettes en similicuir...) et une excursion était au programme de l'après midi. Une bien belle journée...


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