• Publicité

    Publicité

    (écrit au début des années 1980)

     

    L'avion volait bas, entre le vert profond de la forêt équatoriale et la première couche de concentration de l'humidité. Les passagers pouvaient de ce fait entrapercevoir le relief terrestre quand le halo d'hydrogène se faisait moins dense. C'était un vieil appareil, du type jet des années 1990. Ce que l'on faisait de mieux à l'époque en matière de mastodonte volant.  Au dessus des nuages passaient en un bref éclair les "trains du ciel", gigantesques conteneurs magnétiques qui allaient déverser sur les pistes africaines passagers et fret en quantité appréciable, puis embarquer le contingent similaire du retour -ou de l'aller pour les compagnies africaines.

    Ceux du jet étaient des touristes, des familles, des "broussards" de banlieue, des jeunes désargentés qui avaient succombé aux sirènes des tour-opérateurs leur annonçant monts et merveilles de cette randonné "à l'ancienne". Des hôtesses -le voyage était si long qu'il fallait bien l'agrémenter- passaient dans les travées, distribuant revues luxueuses, boissons et repas, s'inquiétant de quelques personnes âgées, de quelques enfants en bas âge. Un film avait été projeté, un vieux film avec des acteurs que même les moins jeunes ne connaissaient plus. Y rêvant encore, le corps un peu raide de n'avoir pas bougé plus d'une heure durant, les passagers regardaient aux hublots dans l'intention de se réveiller. L'un d'eux, une jeune femme d'une trentaine d'années, tira soudain son mari par la manche : "regardes, là !" Une arabesque de lumière était en effet visible, légèrement en dessous de l'avion, à sa gauche. "On dirait un éclair. La chaleur sans doute..." Le mari reprit sa lecture. L'arabesque persistait pourtant, comme dessinée dans l'éther par quelque main inconnue. Puis elle disparut d'un coup...

    D'autres passagers firent, de loin en loin, des observations identiques, certains voyant une arabesque, d'autres, une figure géométrique, tous une lumière forte, support des formes discernées. Les conversations s'orientèrent sur ce phénomène dont la matérialité fut bientôt officialisée par la voie du commandant de bord dans l'interphone : "certains d'entre vous ont pu voir un curieux jet d'énergie près de notre appareil. Je tiens à vous signaler que les conditions climatiques de l'endroit que nous survolons se prêtent à ce type de déséquilibre électrique. J'espère aussi que vous aurez la chance de voir, à votre retour, un orage équatorial. Sa vision à bord d'un avion est assez fantastique... Nous atterrirons comme convenu à 20 heures 30, heure locale. La température au sol est de 28° et le taux d'hygrométrie particulièrement élevé..."

    Quittant l'appareil au travers d'un couloir mobile, les passagers ressentirent tout de même cette chaleur moite l'espace du transbordement, une fine pellicule de transpiration apparaissant instantanément sur leurs peaux. L'air conditionné des installations fixes chassa vite les débuts de malaise. Les cars affrétés par les organisateurs les emmenèrent à l'hôtel où des cocktails et une réception folklorique les attendaient. "C'était comme ça au 20e siècle ?", s'enquit un jeune homme... Le dépaysement, le dîner copieux, le bourdonnement des réacteurs subit pendant près de 10 heures poussèrent l'essentiel de la troupe au lit à une heure plutôt prématurée pour l'Afrique.

    Nombre des voyageurs furent réveillés quelques heures plus tard par une lumière violente envahissant les chambres au travers des interstices des lourds rideaux opaques tirés aux fenêtres. Quelques cris extérieurs accompagnèrent ce curieux incident qui ne dura même pas une minute. La nuit reprit peu à peu ses droits dans un silence seulement troublé par le vague bruit des climatisations et les cliquettements des insectes dehors...

    L'odeur de la terre leur parut plus sèche le lendemain matin, quand ils commencèrent à s'aventurer aux alentours de l'hôtel -certains avaient préféré la piscine, d'autres, déjà !, le bar- Le pays avait été judicieusement choisi, sorte de réserve humaine d'autrefois, avec ses pistes de latérite rouge, ses quelques industries incrustées, telles des blessures vives, dans une nature préservée et sa grande ville mêlant grattes ciel monstrueux et vieilleries coloniales en enfilade. De larges flaques d'eau rougeâtres témoignaient, ici et là, de la puissance des précipitations nocturnes tandis que la forte chaleur matinale contrastait, pour les touristes européens, avec le froid habituel des saisons pluviales du Nord. Le pays ne vivaient pratiquement plus que du tourisme, un tourisme qui avait progressivement chassé ceux qui n'en bénéficiaient pas. Vastes étendues et faible population fortement conservatrice : c'était un paradis pour les promoteurs de vacances, même si aucun rivage marin n'ajoutait son sel et ses plages au patrimoine local. Les tour opérateurs vantaient un tourisme "intelligent" et faisaient appel à d'autres arguments moins subtils comme la "communion avec le cœur de l'humanité" ou le "plaisir de la contemplation et de l'oubli" Et, de fait, le pays comptait parmi les premiers sites touristiques du Monde...

    L'un des promeneurs matinaux osa lever les yeux vers le Soleil dur de l'avant midi  et poussa un petit cri d'étonnement en reconnaissant, très haut dans l'azur, les arabesques de la veille. Un attroupement se fit et, bientôt, on observa massivement la forme lumineuse, immobile sur son fond bleu. Mais le déjeuner fit vite oublier la vision tandis qu'un circuit en brousse éloigna jusqu'au soir les observateurs.

    Les arabesques laissèrent place, la nuit venue, à la lumière intense de la veille. Et, cette fois-ci, les gens étaient aux fenêtres ou encore dehors. D'où venait la lumière ? Personne ne le savait vraiment, la source paraissant toujours émaner d'un quartier ou d'un bloc d'habitations voisin. Toujours les mêmes cris sans que, cependant, d'autres manifestations accompagnent la luminosité. Qui dura cette fois-ci cinq bonnes minutes. Tout le monde convint d'ailleurs, plusieurs jours après, que les temps d'apparition s'allongeaient, la dernière lumière nocturne ayant presque atteint les trois quarts d'heure de durée. Une progression géométrique ?

    Par une sorte de réflexe collectif de pudeur, rien ne filtra à l'extérieur du pays. Jusqu'au jour où le temps fut venu pour les touristes de regagner leurs pénates, c'est-à-dire l'Europe. Là, "radio trottoir"  fonctionna à merveille, jusqu'à susciter une émission télévisée sur la plus importantes des chaînes privées européennes.

    Le phénomène disparut d'Afrique pour réapparaître en Europe où les populations ébahies se virent offrir, par d'extraordinaires publicités célestes et lumineuses, toutes faites d'arabesques splendides et de merveilleux signaux fluorescents, des séjours touristiques hors pairs, intergalactiques et bon marché. Ainsi nous contactèrent les premiers extra-terrestres...


    Tags Tags : ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :