• Qu'est-ce que la France-Afrique ?

    La FranceAfrique est-elle nuisible à l'Afrique francophone ?

    Christian d'Alayer - Mai 2017

     

    "FranceAfrique" ! Dès qu'apparait ce terme et depuis l'ouvrage à succès de François-Xavier Verschave, "La Françafrique, le plus long scandale de la République"  , les Français imaginent des barbouzes et des hommes d'affaires pillant allègrement les finances des pays africains avec l'aide de dirigeants politiques corrompus jusqu'à la moelle. En Afrique, les intellectuels qui se sont penchés sérieusement sur la question, tel le site Lisapoyakama (des historiens de l'école de Cheik Anta Diop), voient surtout l'aspect institutionnel des relations franco-africaines.  En fait, les deux réalités s'additionnent : la FranceAfrique est à la fois le produit d'une création institutionnelle et de réseaux secrets intervenant pour défendre les intérêts de la France en Afrique.

    Institutionnellement, le rôle de la France en Afrique, l'existence du "pré carré", est indéniable : il y a d'abord une lourde chape économique mise en place avec le franc des colonies françaises d'Afrique, "F CFA". La dépendance monétaire est complétée par des accords de coopération qui vont jusqu'à des "conventions monétaires mensuelles", en résumé le prêt (archi conditionné !) d'argent en fin de  mois aux états en difficulté. Ce, avant bien sûr le renversement des termes de l'échange à partir du tout début du 3e millénaire.

    Il y a ensuite les accords militaires avec parfois l'existence de bases militaires françaises chargées théoriquement de défendre l'intégrité territoriale des pays africains ainsi "alliés". Elles ont peu servi à cet objectif et beaucoup plus à la défense des régimes en place contre leurs opposants, voire au remplacement des régimes ayant perdu la confiance de Paris.

    Et il y a enfin la coopération culturelle fondée surtout sur l'instauration du Français comme langue officielle des pays "francophones". Cela plus l'existence de centres culturels dans tous les pays d'Afrique francophone, plus la coopération au niveau de l'éducation, plus la formation d'étudiants dans les écoles supérieures françaises, plus... La liste est longue des liens culturels entre la France et ses anciennes colonies d'Afrique, jusqu'à l'envol, à partir des années 2000, de la "Francophonie". Englobant certes d'autres pays tels le Canada ou le Vietnam mais concernant surtout l'Afrique dite francophone du fait du nombre de ses locuteurs.

    Ces trois volets sont la conséquence des mécanismes mis au point sous De Gaulle au moment des Indépendances et ont en fait peu évolué, ni dans leur forme, ni dans leur esprit. Le CFA est toujours en place, les bases militaires et la Francophonie aussi. Bien plus, le lien de subordination s'est accru du fait de l'invention, sous Sarkozy, de "l'ingérence humanitaire" : sous couvert de défense des droits de l'homme, la France s'est arrogé le droit d'intervenir, surtout militairement, dans les affaires intérieures d'autres pays. Et donc surtout de pays d'Afrique puisque la sphère d'influence de l'hexagone ne va guère plus loin. Et c'est ainsi que disparurent Gbagbo puis Kadhafi...

    Qu'en est-il de la FranceAfrique de Verschave, des barbouzes et des réseaux ? Nous avons un indice tout récent à cet égard : l'avocat Robert Bourgi a offert deux costumes de grand luxe au candidat Fillon qui a eu la bêtise d'accepter. Or cet homme fut le porteur des valises africaines de Chirac. Car les réseaux franco-africains, peu connus en fait, mélangent les services secrets français, des hommes de confiance dans les filiales africaines de grandes sociétés françaises (pensez aux responsables de la communication et aux chefs d'agence d'Air France ou, hier, d'UTA) ainsi que des particuliers qui y trouvent leur intérêt. Souvenez vous de l'affaire Falcone et des livraisons d'armes à l'Angola : on y voit le fils Mitterrand, soit la cellule Afrique de l'Elysée, le père et le fils Pasqua (et leur réseau corse en Afrique) ainsi qu'un Russe juif, Arcadi Gaydamak. Sous De Gaulle (et Jacques Foccart), la France aurait livré les armes. Trois présidents plus tard, c'est un montage complexe dans lequel tout plein d'intermédiaires se gavent...

    Faible différence donc du point de vue des Africain qui ont vu, hier,  la France aider les rebelles au Nigeria et qui voient aujourd'hui des armes françaises payées par des Qatari atterrirent dans les hangars de Boko Haram. Qui ont vu jadis le marché occulte des diamants ou de l'ivoire passer par Bangui et Bokassa et qui ont vu hier le marché occulte des diamants du sang (du Liberia en guerre civile) passer par Ouagadougou et Compaoré. L'homme par qui la France a aussi renversé le président ivoirien...

    Les réseaux sont donc toujours en activité, très certainement moins patriotes qu'au temps de De Gaulle et Foccart : l'argent semble à présent le moteur essentiel de leurs actions. Mais le résultat ne change pas : l'Afrique francophone reste le pré carré de Paris. Du moins au sud du Sahara : en Afrique du nord, les relations ne sont plus les mêmes que celles du temps où De Gaulle laissait abattre Ben Barka à Paris pour complaire à Hassan 2 et aux Américains : aujourd'hui, Paris ne sait pas comment empêcher le royaume chérifien, s'il cherche à l'empêcher, de débarquer des tonnes de cannabis en France. Tandis que l'Algérie reste farouchement indépendante et que la Tunisie ne se sort pas de son printemps arabe. Dans ces contrées, l'hexagone n'a pas d'autres ressources que de pratiquer une politique étrangère normale !

    Sa politique ailleurs anormale a-t-elle nui et continue-t-elle à nuire a ses "bénéficiaires" ? C'est ce que dit le milliardaire nigérian Dangote, roi du ciment africain. C'est ce que disent de très nombreux Africains, de plus en plus nombreux d'ailleurs. Voyons ce qu'il en est : dans le tableau 1, vous pouvez voir les taux de croissance des principaux pays subsahariens (à l'époque) à des dates caractéristiques et en moyenne annuelle de 1971 à 1990. De 1971 à 1975, ce sont les trois premiers chocs pétroliers. Ils entraînent les autres matières premières dans leur hausse et on voit surtout que l'Afrique francophone, non pétrolière hors les petits Gabon et Congo-Brazzaville, résiste plus longtemps à la chute des cours. Par la suite, années de médiocres prix des matières premières, on voit que la croissance non francophone se porte à peu près comme celle de son homologue francophone. 

    Il y a-t-il pour autant égalité de résultats ?  Il faut voir cela de plus près : l'Afrique du sud connaît en effet des difficultés politiques à partir des années 1980. La lutte contre l'Apartheid, notamment de la part des syndicats de mineurs qui lancent de grandes grèves, obère singulièrement les productions minières sud-africaines. Le résultat entraînant une sous valorisation du monde non francophone. Une rébellion sévit durement en Ouganda dans les années 1980. Idem au Ghana où Jerry Rawlings prend le pouvoir par la force en 1979 et 1981 pour mettre fin à la corruption. La Tanzanie entre en guerre contre l'Ouganda en 1978... Bref, l'Afrique non francophone connaît de nombreux problèmes politiques dans les années qui suivent les Indépendances tandis que l'Afrique francophone, hors le Cameroun, est relativement épargnée : elle ne connaît que le remplacement de dirigeants par d'autres sans doute plus dociles. On parle même dans les années 1980 du "miracle ivoirien", de la "perle de l'Afrique" ! Et pourtant, les chiffres sont là : dès le début, les non Francophones semblent se débrouiller aussi bien que les Francophones en dépit d'une moindre stabilité politique. Comme ces non Francophones vont nettement mieux que les Francophones depuis  les années 1990, la question de la nuisance de l'influence française peut se poser...

    On sait que le franc CFA n'est pas étranger à une moindre croissance, surtout au cours des dernières années, depuis l'ancrage à l'euro. Et très probablement la main mise française sur son pré carré a-t-elle dissuadé aussi des acteurs importants de la vie économique, notamment les banques africaines, d'y intervenir. Souvenons-nous à cet égard des "banque bamilékés" au Cameroun. Longtemps les filiales locales de banques françaises s'opposèrent à ces héritières des tontines qui ne furent autorisées qu'à partir des années 1990. De même les émigrés francophones ne purent-ils financer que des cabines téléphoniques rurales quand leurs homologues non francophones pouvaient souscrire des actions des grands opérateurs mobiles qui, en Afrique du sud, qui au Nigeria, qui... Il fallut de même des décennies avant que les paysans francophones se lancent dans l'agriculture vivrière en sus des produits de rente. Etc., etc. Les exemples foisonnent des retards pris en Francophonie du fait et des pressions françaises (pensons aux privatisations !) et de la pesanteur de l'existant, phénomène très français : il fallut plus de 10 ans pour réformer la filière coton en Francophonie alors que le Nigeria a relancé sa filière oléagineuse en moins de 5 ans. La FranceAfrique est donc aussi l'ancrage en Afrique des pesanteurs françaises alors que les Africains, où qu'ils soient, se sont toujours caractérisés par une faculté phénoménale d'adaptation.

    On est donc loin en fin de compte de la vision d'une Afrique francophone ayant mieux démarré après les Indépendances du fait de la présence française, face à une Afrique anglophone abandonnée purement et simplement par les Britanniques qui ne se mêlèrent en outre pas de la gestion locale. Economiquement, la FranceAfrique a gêné l'essor des pays africains où elle s'est implantée :  et par opposition aux initiatives locales concurrentes, et par transposition des mauvaises habitudes françaises dans des contrées où ces habitudes ont empêché le génie africain de s'exprimer.

     

    1- Croissance économique des principaux pays subsahariens de 1971 à 1990 (en pourcentages)

    Source : statistiques en ligne de la CNUCED

    Pays

    1971

    1975

    1980

    1985

    1990

    1971-1990*

    1992-2015**

    Cameroun

    3,5

    11,2

    -2

    -2,3

    -0,6

    4,1

    3,3

    Côte d'Ivoire

    9,5

    8,2

    -10,9

    4,5

    -1,2

    3,6

    3,2

    Madagascar

    4,2

    1,3

    0,8

    1,2

    3,1

    0,7

    2,5

    Mali

    2,6

    11,6

    -4,3

    8,5

    2,4

    4

    6,8

    Sénégal

    -0,1

    7,5

    -3,3

    3,8

    3,9

    2,7

    3,8

    Moyenne pays francophones

    3,9

    8

    -3,9

    3,1

    1,5

    3

    3,1

               

     

     

    Afrique du Sud

    4,3

    1,7

    6,6

    -1,2

    -0,3

    2,5

    2,8

    Ghana

    5,6

    -12,4

    0,5

    5,1

    3,3

    1,6

    5,4

    Kenya

    6,5

    -0,4

    5,6

    4,3

    4,2

    4,8

    3,6

    Nigeria

    14,2

    0,7

    2,2

    11,3

    11,3

    3,9

    5,4

    Ouganda

    2,7

    -1,3

    -3,4

    -0,3

    6,2

    1,2

    7,4

    Tanzanie

    4,2

    5,9

    3

    4,6

    6,6

    3,2

    5,6

    Moyenne pays anglophones

    6,25

    -1,2

    2,4

    4

    5,2

    2,9

    5

    * Moyenne arithmétique des 20 années concernées

    ** Rappel des statistiques relatives à l'incidence du F CFA sur la croissance comparée des pays subsahariens

     

     

     

     

     

     

     


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