• Quand le Tiers Monde réfléchit

    La CNUCED en folie !

    C'est un compliment : son dernier rapport sur les investissements dans le monde constitue une petite révolution dans le domaine de la recherche économique. Explications...

     

    Les économistes de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED) sont déchaînés ! Tandis que leurs homologues du FMI (Fonds monétaire international) et de la Banque Mondiale s'étripent avec ceux de l'Union Européenne sur leurs responsabilités réciproques vis-à-vis de l'échec (le mot est faible !) des politiques d'austérité mis en œuvre sur le vieux continent, ils ouvrent eux des voies nouvelles de réflexion sur l'évolution des économies modernes.

    Et la dernière et toute fraîche livraison de l'organisme onusien sur les investissements dans le monde (World Investments Report 2013) n'est pas intéressante pour ses commentaires sur le reflux des dits investissements en 2012 mais pour tous les à-côtés que l'étude recèle.

    Commençons par ce qui a encore trait aux investissements directs étrangers (IDE), le nom barbare donné par les économistes internationaux aux deux catégories d'investissements "transfrontaliers" (autre nom barbare donné aux investissements internationaux) Et donc par les pays qui reçoivent le plus et, c'est là la nouveauté, qui donnent le plus : la CNUCED n'a pas osé le faire, je l'ai donc fait à sa place et vous pouvez voir, dans le tableau n°1, que la Chine est désormais la place internationale où l'on investit le plus, devant même les Etats-Unis. Jusqu'à présent, l'ONU continuait à séparer la Chine de Singapour et de Hong-Kong. Et la Chine était donc en 2e position derrière les Américains. J'ai réparé cette erreur en additionnant les chiffres hong-kongiens et singapouriens à ceux de l'empire du Milieu et vous voyez donc que ce dernier est bel et bien le plus affectionné au monde par les "investisseurs internationaux"

    Qui sont-ils, ces "investisseurs internationaux" ? Vous pouvez en avoir une idée en regardant la place des Iles Vierges britanniques dans le tableau : 3e position... Comme il s'agit d'un paradis fiscal, on peut imaginer qu'une partie importante des dits investisseurs est constituée de réfugiés fiscaux, voire pire. Et c'est sans doute vrai. Mais le gros des troupes se recrute tout de même au sein de la communauté des multinationales qui effectuent deux types d'investissements : des rachats d'entreprises que nos économistes nomment des "fusions-acquisitions", et des créations d'activités que nos même économistes nomment, en anglais et poétiquement, "greenfield projects"

    Pour en terminer sur cette typologie des IDE, observez aussi et enfin la place croissante des investissements en provenance de pays jadis "exotiques" comme la Corée du sud ou le Mexique. Les dits pays en développement ont déjà pris la tête en matière de pays récipiendaires d'IDE (les Occidentaux n'en perçoivent plus que 41%, voir tableau n° 4) et l'on voit que leur pénétration de l'économie mondiale se poursuit aussi dans le domaine des investissements à l'étranger. Et eux font très peu de fusions-acquisitions, uniquement d'ailleurs dans le domaine de la téléphonie mobile. Ils créent des filiales... La CNUCED a donc tenté d'y voir plus clair dans ce phénomène et a utilisé un nom amusant, "BRICS", pour éclairer nos lanternes : elle a regroupé les pays les plus dynamiques, Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud et a calculé le cumul de leurs investissements à l'étranger, par zone d'investissements. Voyez les résultats dans le tableau 3ter et observez les places de l'Union européenne et de l'Amérique latine dans ces investissements : l'Europe est la cible privilégiée évidente des Chinois tandis que le Brésil paraît plus qu'intéressé par le Mercosur, ce marché commun sud-américain institué en 1991 entre le Brésil, l'Argentine, le Paraguay et l'Uruguay...

    L'excitation neuronale des économistes de la CNUCED ne s'arrête cependant pas à ces constats novateurs. Ils se sont aussi demandés ce que représentaient les rapatriements d'argent dans les IDE. J'ai moi-même et à plusieurs reprises noté que les dits rapatriements, pour la plupart effectués sous forme d'envois d'argent à la famille, étaient plus importants en Afrique et que l'aide publique au développement et que les fameux IDE. Voyez le graphique N°5 : non seulement les chiffres onusiens confirment l'importance des dits rapatriements, mais ils montrent qu'ils sont essentiels dans le mécanisme des IDE. Globalement, ils constituent d'ailleurs plus de la moitié de ces IDE, l'Afrique étant en tête du phénomène avec plus de 65% de ses investissements "étrangers" générés par de l'argent envoyé au pays par des émigrés : la libre circulation des personnes dans le monde participent plus que grandement au développement économique du dit monde, CQFD !

    La moisson n'est pas terminée. Il n'y a pas de graphique ou tableau ici parce que, visiblement, le phénomène n'est pas encore chiffré. Mais le rapport de la CNUCED comporte une longue partie consacrée au double, triple, voire quadruple comptage d'un même bien dans le commerce international. Page 123 (voir photo ci-après), l'organisme publie un graphique tout simple montrant comment, à partir de matières premières exportées par un pays, les mêmes matières premières puis leur semi-travail sont comptés autant de fois à l'export que les pays suivants y incorporent de la valeur ajoutée avant de les réexpédier vers d'autres lieux. Phénomène dont la CNUCED avait déjà noté l'impact évident sur le gonflement finalement exagéré du commerce international. Ses économistes sont allés plus loin et on conçu un modèle explicatif, la "Gross Value Chaine" ou "GVCs" à partir de laquelle, espèrent-ils, la comptabilisation sera possible. Ce, en décortiquant tout bêtement l'apport de chaque pays à la fabrication finale. Le modèle ne comporte pour l'instant que des exemples  mais on peut imaginer le sophistiquer puis le remplir dans un avenir pas trop lointain. Car l'idée est simple : la production finale est divisée en stades de fabrication, en commençant par les matières premières. S'y ajoutent les fabrications à faible apport technologique, puis celle à apports "moyens", puis celles à haut niveau technique sans oublier le savoir et les services annexes. Il suffit ensuite d'entrer des pourcentages globaux par pays pour disposer d'une matrice permettant de calculer l'exact apport du pays au commerce mondial : le Brésil, dans l'exemple publié, est ainsi taxé d'une part "matière première" de 60%, de 5% en matière de fabrication peu technique, 15% en technicité moyenne, 5% en technicité sophistiquée et, in fine, 10% pour le savoir-faire et les services annexes...

    On voit ainsi se créer, sous nous yeux, une nouvelle théorie globale de l'économie mondiale qui nous emmène très loin des disputes entre néolibéraux . Bon d'accord, ça peut ne passionner que les économistes. Mais c'est déjà ça !

     

    Encadré

    Quand le Tiers Monde réfléchit

    Oui, il s'agit bien en l'occurrence du Tiers Monde qui réfléchit au devenir économique de la planète. Car la CNUCED est soumise à la règle de la majorité des pays membres, chaque pays ayant une voix tout comme au sein de l'Assemblée générale des Nations Unies. Les autres organismes onusiens sont régis très différemment, les pays ayant un poids politique équivalent à leur part dans le capital de l'organisme. Historiquement, se sont les grands pays occidentaux qui ont financé les dits organismes non démocratiques. Et ce sont eux qui les dirigent, CQFD ! D'où la soumission de leurs économistes à l'idéologie dominante en Occident, le néo-libéralisme, surtout au sortir d'une confrontation froide mais violente avec l'ex-camp communiste. L'idéologie n'ayant rien de scientifique, il ne sort pas grand chose d'intéressant des bureaux d'étude de ces organisations internationales.

    Tandis que ceux de la CNUCED ne sont soumis qu'à l'obligation d'être crédibles auprès de la majorité des peuples, majorité bien évidemment tiers-mondiste. Et l'on voit, notamment dans ce dernier rapport sur les Investissements dans le monde, qu'ils se "déchaînent" littéralement, étant aujourd'hui bien au delà des réflexions primaires sur les bien fondés ou non de la "main invisible du marché" : eux, ils sont en train de "disséquer" le marché pour en comprendre les rouages. Et ils parviennent à des résultats qui méritent mieux que les quelques lignes ici présentes d'hommage à leurs travaux et au courage qu'ils ont eu à les finaliser quand l'ONU reste profondément soumise aux idéologies.

     

     

     

    1- Les 20 pays qui ont reçu le plus d'IDE en 2012

    NB La Chine est passée en tête en comptant Hong Kong et Singapour

     

     

     

     

     

    2- Les 20 pays qui ont le plus investi hors de chez eux en 2012

    NB La Chine est deuxième en tenant compte de Hong Kong et de Singapour

     

     

    3- Stock d'investissements à l'étranger du groupe "BRICS" en 2011

    Régions

    millions $

    % du total

    Monde

    1130238

    100

    Pays développés

    470625

    42

    dont Union européenne

    385746

    34

    dont USA

    31729

    3

    dont Japon

    1769

    0

    Pays en développement

    557055

    49

    dont Afrique

    49165

    4

    dont Amérique latine

    175410

    16

    dont Asie

    331677

    29

    Pays émergeants

    31891

    3

         

    BRICS = Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud

     

     

     

     

     

    4- Flux d'IDE dans le monde de 2010 à 20122

    En milliards de dollars

    Régions

    2010

    2011

    2012

    Monde

    1409

    1652

    1351

    Pays développés

    696

    820

    561

    Pays en développement

    637

    735

    703

    Dont Afrique

    44

    48

    50

    Dont Asie

    401

    436

    407

    dont Amérique latine

    190

    249

    244

    Pays émergeants

    75

    96

    87

     

     

     

    5- Part des rapatriements d'argent dans l'ensemble des IDE entrants

     

     

     

     

     

     

     

    6- Flux d'IDE en Afrique en 2012

    Pays

    Millions $

    Algérie

    1484

    Egypte

    2796

    Libye

    0

    Maroc

    2836

    Soudan

    2466

    Tunisie

    1918

    Total Afrique du nord

    11502

    Bénin

    159

    Burkina Faso

    40

    Cap Vert

    71

    Côte d'Ivoire

    478

    Gambie

    79

    Ghana

    3295

    Guinée

    744

    Guinée Bissau

    16

    Liberia

    1354

    Mali

    310

    Mauritanie

    1204

    Niger

    793

    Nigeria

    7029

    Sénégal

    338

    Sierra Leone

    740

    Togo

    166

    Total Afrique de l'ouest

    16817

    Burundi

    1

    Cameroun

    507

    RCA

    71

    Congo Brazzaville

    2758

    Congo Kinshasa

    3312

    Guinée équatoriale

    2115

    Gabon

    702

    Rwanda

    160

    Sao Tome

    50

    Tchad

    323

    Total Afrique centrale

    9999

    Comores

    17

    Djibouti

    100

    Erythrée

    74

    Ethiopie

    970

    Kenya

    259

    Madagascar

    895

    Ile Maurice

    361

    Ouganda

    1721

    Seychelles

    114

    Somalie

    107

    Tanzanie

    1706

    Total Afrique de l'est

    6324

    Angola

    -6898

    Afrique du Sud

    4572

    Botswana

    293

    Lesotho

    172

    Malawi

    129

    Mozambique

    5218

    Namibie

    357

    Swaziland

    90

    Zambie

    1066

    Zimbabwe

    400

    Total Afrique australe

    5400

    Total Afrique

    50041


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