• Quel développement pour l\'Afrique ?

    Quel développement pour l'Afrique ?

    Le dialogue est-il possible entre les réalités démographiques et sociales et les idéaux des intellectuels ?

     

    A l'heure où la croissance africaine s'est enfin éveillée, de nombreuses élites s'interrogent très légitimement sur la qualité de la dite croissance. On vient de voir qu'en Afrique du Nord le social prioritaire, celui qu'incarne l'intégrisme islamique largement vainqueur des "printemps arabes" , a été ensuite laminé par l'effondrement économique qui s'en est suivi : fuite des touristes et des investisseurs étrangers et priorité donnée non pas au social mais à la politique expliquent très largement l'échec des Islamistes.

    Il semble que les interrogations soient quelque peu différentes au sud du Sahara où quelques âmes se préoccupent, certes, d'environnement, mais où peu de véritables plans ont été élaborés : pays par pays plutôt que région par région les dirigeants cherchent essentiellement à favoriser les initiatives surtout locales puisque l'investissement direct étranger a toujours fait et continue à faire grise mine au continent. Et c'est ainsi que ces dirigeants font, disent les observateurs, "feu de tous bois", un peu comme l'un de mes vieux mentors le comprenait : "quand un trou est vide, me disait-il, on ne se préoccupe pas du type de matériaux qu'on utilise pour le remplir" Il voyait l'économie comme une fosse que des jardiniers se contenteraient d'agrémenter de fleurs une fois comblée...

    J'aimais bien cette allégorie à l'époque. Mais aujourd'hui, plus au fait des réalités du terrain, elle me paraît bien maigre. Car l'Afrique est un continent qui bouge énormément, à commencer par toute cette jeunesse rurale qui se rue de plus en plus à l'assaut des grandes cités : aux Indépendances, plus de 80% des Africains vivaient en brousse. Aujourd'hui, plus de 50% sont citadins, avec des taux de chômage assez faramineux même s'ils sont sujets à caution. De plus, les Africains sont jeunes, plus de 65% ont moins de 20 ans. Ils savent presque tous (85%) lire, écrire et compter aujourd'hui mais les diplômés de l'enseignement supérieur sont peu nombreux : autour de 5 à 10% selon les pays. Ce qui implique de manière presque impitoyable la nécessité d'un développement manufacturier rapide : comment, autrement, voulez-vous donner du travail productif à tous ces jeunes non diplômés des nouvelles grandes villes du continent ?!

    Ce alors que le vieux système social subsaharien, ces queues de quémandeurs aux portes des villas, ne répond plus vraiment à la forte démographie locale : passer de 150 millions d'habitants en 1960 à plus d'un milliard aujourd'hui, 600% de croissance en un demi siècle, ne peut que donner le vertige à tout dirigeant un peu lucide ! Jusqu'ici, la solidarité africaine a pu amortir ce double choc démographique, exode rural et augmentation du nombre d'habitants. Mais demain ?

    C'est cette réalité là qui s'oppose aux visions des intellectuels qui voudraient un développement sans la monstrueuse culture du "fric" que les Occidentaux lui ont conféré depuis les années Reagan et Thatcher. A juste titre, ils ne veulent pas perdre leur âme -qu'ils cherchent par ailleurs et de plus en plus à retrouver- en générant eux aussi ces panoplies de milliardaires recensés dans le magazine "Forbes" A eux de trouver alors les moyens de concilier l'émergence rapide d'industries manufacturières (donc la multiplication des milliardaires !) et leurs aspirations spirituelles. Ca ne sera pas facile !

    La Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED) dont j'utilise fréquemment les remarquables travaux a publié à cet égard et en juillet 2011 un rapport sur l'industrie africaine : Promouvoir le développement industriel en Afrique dans le nouvel environnement mondial. Alors, biens sûr, les auteurs du rapport pensent à l'insertion de l'industrie manufacturière africaine dans une économie mondiale extrêmement compétitive. Et remarquent que le continent part de très loin. Voyez le tableau 1, il est terriblement cruel : la part des industries manufacturières dans les PIB de l'Afrique a reculé partout entre 1970 et 2008. Certes, les industries minières ont progressé d'autant mais ces dernières, si elles procurent des rentrées fiscales indispensables aux Etats du continent, ne sont pas particulièrement adaptées aux demandes d'emplois des citadins non diplômés. Ce, d'autant que les manufactures existantes, même en Afrique du Nord, ne sont pas de grandes pourvoyeuses d'emplois : voyez le tableau 2, peu encore d'industries automobiles et liées à l'automobiles, faux semblants des industries textiles (au Mali par exemple, les 50% sont à considérer par rapport au poids de l'industrie manufacturière dans la région : 5% du PIB...) Et, in fine, éparpillement des industries agro-alimentaires constituées surtout et hors les huileries, de PME à rayonnement presque uniquement local.

    Bref, tout est à faire ou presque. Curieusement et ce que n'ont pas vu les rapporteurs, c'est que le terreau artisanal africain est bien plus riche. La confection par exemple domine le secteur des vêtements dans de nombreuses villes. L'ameublement reste globalement entre les mains de très petites unités. La restauration, y compris la restauration rapide, échappe presque totalement (à l'exception de l'Afrique du Sud) aux grands groupes. La distribution est le fait quasiment d'individus. Le tourisme, dans les pays où il existe -surtout en Afrique du Nord- reste l'apanage de petites sociétés. Même la promotion immobilière est encore majoritairement aux mains d'entreprises "à taille humaine". Bref, l'Afrique n'est pas dépourvue d'emplois et c'est même la structure actuelle des dits emplois qui lui évite des émeutes à répétition.

    La solution de notre dilemme serait-elle alors dans le refus des grandes unités ? Le "petit" serait-il spécialement "beautifull" sur le continent ? Malheureusement, si la production africaine de biens de consommation est le fait de petites structures, ça n'est pas par volonté ni idéologie : c'est par pure nécessité puisque les multinationales ont carrément boudé le continent. Et aujourd'hui, les artisans qui fournissent la population se payent peu, les prix sont bas et tout le monde paraît content du système. Un peu comme les citadins, hier, se satisfaisaient des prix extrêmement bas payés aux paysans. Mais quand il s'agit de fournir non plus quelques dizaines de milliers de privilégiés mais des millions de gens moins riches, l'artisanat n'y suffit plus. Ce ne sont d'ailleurs pas des artisans qui ont fourni leurs précieux téléphones mobiles aux centaines de millions d'Africains qui se sont rués pour en obtenir, mais des multinationales. Et les Nigérians qui, les premiers, ont entrepris de fabriquer des ordinateurs sur le continent, se sont adossés sur des structures de groupe et ont créé des usines... Bref, la nécessité de l'artisanat ne peut en aucun cas faire la loi d'un véritable développement. Mais il constitue un indéniable "fonds de commerce" sur lequel de véritables processus industriels peuvent éclore assez rapidement : le Sénégal, par exemple, possède de nombreux et excellents mécaniciens qui, pour l'instant, se contentent de remettre sur roues les épaves importées d'Europe. Implanter là-bas une unité de fabrication de moteurs ne devrait donc pas poser de problèmes insurmontables ; de même que la multiplication d'unités agro-industrielles au Cameroun parait plus qu'appropriée ; ou que le retour du textile en Côte d'Ivoire est parfaitement envisageable, même si le Nigeria voisin lui a chipé la vedette il y a belle lurette... Etc., la liste des possibilités est immense tellement les carences sont grandes, des simples instruments de cuisine (des Chinois, si mes souvenirs sont bons, avaient pas mal réussi) ou de toilette aux véhicules de transports, en passant par tous les autres besoins quotidiens des Africains.

    D'autant que les facteurs de production ne sont pas élevés sur le continent, voir le tableau 3. L'eau est certes hors de prix et le coût du transport prohibitif, mais tous les autres postes sont nettement inférieurs, y compris les salaires non indiqués dans ce tableau : depuis près de 10 ans maintenant, ce sont les salaires moyens africains qui sont les moins élevés du monde... Pour l'eau, malheureusement il faudra attendre que le continent en ait achevé la maîtrise pour que son prix soit compétitif. L'alternance en outre et dans de nombreux pays de déluges et de redoutables sécheresses n'arrange pas les choses. Mais le prix des transports peut être abaissé : en suscitant d'abord la concurrence dans les deux domaines navals et aériens, par l'accroissement tout bête de la demande en matière routière et ferroviaire (donc naturellement)

    Notons qu'il n'y a rien ici qui puisse heurter, bien au contraire, nos idéologues africains du développement économique : abaissement du prélèvement éhonté opéré par les transporteurs étrangers sur les richesses continentales du fait d'un manque de concurrence ; et développement endogène ensuite (sauf si les grandes firmes internationales changent leur politique d'évitement du continent) Qu'il soit endogène ou aidé par les investissements étrangers, ce développement suscite et suscitera obligatoirement l'émergence de milliardaires et donc d'une culture de l'argent. Et cette culture ne pourra être contenue que si l'éthique sociale la modère : plutôt que de s'opposer à la croissance "à l'Occidentale", nos intellectuels devraient donc se pencher sur les moyens d'insuffler aux masses africaines un "supplément d'âme", sachant que, de toutes façons, la société de consommation ne pourra pas ne pas les atteindre. C'est le rôle de la littérature, de la musique, des arts en tous genres dont le cinéma, que de donner d'autres envies que d'accumuler des biens de consommation : encore des industries à, non pas créer (elles existent déjà en nombre en Afrique), mais renforcer afin de leur éviter les travers des industries correspondantes en Occident, à savoir et du fait de la financiarisation, leur chute dans les abysses du marketing outrancier. En Occident, l'industrie culturelle ne détourne plus les masses du consumérisme parce qu'elle y a succombé elle aussi, CQFD.

    Encadré : Quid de la location de terres agricoles sur longue durée

    On sait qu'ici et là, notamment en Ethiopie, des Etats ont loué des terres qui aux Occidentaux en mal de substituts aux hydrocarbures (fabrication de méthane à partir de biomasses), qui aux Chinois en mal, à terme, de surfaces cultivables pour leurs propres besoins alimentaires. C'est une méthode de développement qui a surtout touché le continent africain aux Etats souvent désargentés et prêts à peu près à tout pour se renflouer. J'ai pu constater qu'au Mali par exemple, les Chinois, loin d'enseigner leurs méthodes de riziculture aux autochtones, laissaient leurs parcelles pratiquement en friche. Des "réserves de terre pour l'avenir" en fait... Je reçois aujourd'hui des plaintes de Togolais dont le pays s'est lui aussi adonné à cette pratique qui, comme partout ailleurs, a toujours suscité l'ire des habitants. Notez qu'en Espagne par exemple, les étrangers ne peuvent posséder plus de 5000 m2 de terrain...

    Selon des sources non vérifiées (Togolais sur Internet), 15 à 20 millions d'hectares auraient ainsi été achetés ou loués par des étrangers sur le continent africain. La même source fait état d'un canton entier au Togo, celui de Yoto au sud du pays, qui aurait été acheté par un seul homme, soit plus de 4000 hectares. Avec le même nombre d'habitants qui pourraient ainsi être évincés de leur domicile...

    C'est une affaire à suivre car elle n'apporte rien en matière de valeur ajoutée aux pays qui y succombent. Au contraire par exemple des terres louées par la Mauritanie à des compagnies qui les exploitent en vue d'exporter leurs productions : les locaux n'auraient sans doute pas mieux valorisé les dites terres, faute de moyens financiers.

     

    En fait et comme dans toute affaire, il y a du bon et du mauvais. Remplacer des terres agricoles par des terres de biomasse énergétique est une hérésie. Constituer des réserves foncières pour des pays étrangers pareillement. Mais valoriser la production agricole d'un pays via des investissements directs étrangers n'est pas forcément une mauvaise solution, CQFD...

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Tableau 1 : Part de l'industrie dans le PIB de l'Afrique (en % du PIB)

    Source : CNUCED/ONUDI

    Régions

    type d'industries

    1970

    1980

    1990

    2000

    2008

    Monde

    total

    36,88

    38,1

    33,25

    29,09

    30,08

     

    Manufactures

    26,7

    24,38

    21,74

    19,18

    18,13

     

    Mines et BTP

    3,87

    7,08

    5,17

    4,51

    6,21

    Pays en développement

    Total

    27,29

    41,05

    36,8

    36,29

    40,24

     

    Manufactures

    17,56

    20,19

    22,39

    22,61

    23,73

     

    Mines et BTP

    5,67

    14,66

    8,87

    8,29

    10,93

    Afrique

    total

    13,11

    35,62

    35,22

    35,54

    40,68

     

    Manufactures

    6,25

    11,92

    15,31

    12,81

    10,49

     

    Mines et BTP

    4,81

    19,28

    15,16

    18,43

    25,75

    Afrique de l'Est

    Manufactures

    1,67

    4,93

    13,37

    10,37

    9,68

    Afrique centrale

    Manufactures

    10,27

    11,81

    11,19

    8,24

    6,36

    Afrique du Nord

    Manufactures

    13,63

    9,68

    13,39

    12,77

    10,72

    Afrique australe

    Manufactures

    22,03

    20,9

    22,89

    18,37

    18,2

    Afrique de l'Ouest

    Manufactures

    13,28

    16,78

    13,1

    7,75

    5,01

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Tableau 2 : structure industrielle de certains pays africains en 2009

    Source : CNUCED/ONUDI - VAM : valeur ajoutée moyenne

    A- Industries manufacturières de haute et moyenne technologie

    Pays (part de la VAM)

    Principales industries (part de la VAM)

    Egypte (48%)

    Produits chimiques (36%), machines (5%), machines électriques (4%)

    Afrique du Sud (31%)

    Produits chimiques (13%), automobiles (7%), machines (6%)

    Maroc (25%)

    Produits chimiques (16%), machines (3%), machines électriques (2%)

    Tunisie (22%)

    Machines électriques (9%), produits chimiques (7%), radio et TV (2%)

    Tanzanie (26%)

    Produits chimiques (25%), radio et TV (0,2%), machines électriques (0,2%)

    Nigeria (21%)

    Automobiles (16%), produits chimiques (2%), machines électriques (2%)

     

    B- Industries manufacturières de basse technologie

    Pays (part de la VAM)

    Principales industries (part de la VAM)

    Mali (61%)

    Vêtements (47%), mobiliers (9%), ouvrages en métaux (5%)

    Lesotho (55%)

    Vêtements (18%), cuirs (11%), impression (4%)

    Nigeria (53%)

    Mobiliers (16%), ouvrages en métaux (14%), textiles (10%)

    Maurice (48%)

    Vêtements (27%), textiles (8%), ouvrages en métaux (7%)

    Malawi (48%)

    Ouvrage en métaux (1%), impression (16%), textiles (8%)

    Angola  (41%)

    Textiles (25%), ouvrages en métaux (6%), impression (6%)

     

    C- Industries manufacturières liées aux ressources naturelles

    Pays (part de la VAM)

    Principales industries (part de la VAM)

    Ghana (86%)

    Produits alimentaires (44%), pétrole raffiné (13%), bois (13%)

    Soudan (84%)

    Produits alimentaires (61%), pétrole raffiné (15%), caoutchouc et plastics (2%)

    Libye (81%)

    Pétrole raffiné (25%), tabac (22%), produits alimentaires (19%)

    Madagascar (79%)

    Produits alimentaires (55%), pétrole raffiné (11%), tabac (6%)

    Gabon (76%)

    Produits alimentaires (44%), pétrole raffiné (17%), bois (10%)

    Kenya (68%)

    Produits alimentaires (28%), verres et autres minéraux (16%), pétrole raffiné (15%)

     

    tableau 3 : coût des services d'infrastructure en Afrique

    Source : CNUCED/ONUDI, 2009

    Postes

    Afrique subsaharienne

    Autres régions en développement

    Energie ($/kWh)

    0,02-0,46

    0,05-0,1

    Eau ($/m3)

    0,86-6,56

    0,03-0,6

    Transport routier ($/tonne/km)

    0,04-0,14

    0,01-0,04

    téléphone mobile ($/mois)

    2,6-2,1

    9,9

    Téléphonie internationale ($/3mn/USA)

    0,44-12,5

    2

    Internet ($/mois)

    6,7-148

    11


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