• Quelle croissance demain ?

     

    Quelle croissance demain ?

    Sud et Nord de plus en plus différenciés

     

    A l’occasion de la publication partielle des dernières données sur les investissements directs étrangers (IDE)  dans le monde en 2012, la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) a indiqué de quoi, selon elle, la croissance serait faite au cours des deux nouvelles années à venir. Premier point, vous noterez la forte baisse des IDE dans le monde entre fin 2011 et fin 2012 : près de 20% au niveau mondial, près de 40% au niveau e européen et plus de 35% au niveau des Etats Unis d’Amérique (voir tableau 1) : les investissements d’aujourd’hui étant les emplois de demain selon les monétaristes qui font aujourd’hui la loi en Occident, ce dernier doit donc s’attendre à une forte montée du chômage tant en 2013 qu’en 2014. Toutefois l’organisme onusien ne ferme pas la porte à des scénarii moins pessimistes : vous verrez qu’il a établi deux projections pour 2014 (pour 2013, il n’y a guère d’espoir), l’une pessimiste et établie selon les chiffres actuels (graphique 2) Et l’autre montrant une reprise des IDE en 2014, établie, elle, sur le constat d’une légère reprise aux Etats Unis d’Amérique (graphique 3)

    Voyez à présent, pour mieux mesurer l’impact de ces IDE sur la croissance et l’emploi, le graphique 4 : il met en parallèle cinq grands paramètres de cette croissance, soit les investissements étrangers, le niveau de l’emploi, la formation brut de capital fixe (soit le niveau des investissements en capital effectivement réalisés), le commerce extérieur mondial et, in fine l’évolution du PIB (produit intérieur brut) au niveau de la planète. Quelles conclusions tirer de ce rapprochement pas forcément complet mais répondant au moins à la pensée dominante aujourd’hui chez les Blancs en matière économique (l’offre crée la demande, vieille rengaine d’avant la Révolution française mais qui a l’avantage de s’opposer au Keynésianisme et aux politiques de redistribution des richesses) ?

    La première évidence est que les 5 courbes ont des évolutions concomitantes, emploi et investissements réalisés dans l’année ayant d’ailleurs un tracé strictement identique, les deux courbes se confondant : la liaison entre l’investissement et l’emploi ne souffre pas ici de contradiction ! La courbe des IDE est par contre beaucoup plus hachée que les autres courbes : les variations annuelles de ce paramètre jugé pourtant indispensable au développement par la CNUCED elle-même paraissent donc avoir moins d’impacts immédiats sur la croissance que prévu. Ce sont les investissements réalisés qui sont les plus prégnants, investissements plus internes aux économies concernées que dépendant des virements des grandes multinationales. En fait, ce graphique nous ramène aux théories économiques qu’on nous apprenait dans les années 1970, avec Schumpeter et Leontief, les taux d’épargne intérieure étant quasiment égaux aux taux d’investissement via la transformation bancaire…

    L’exemple de l’Afrique est édifiant à cet égard : voici des décennies que le continent reçoit le strict minimum d’IDE : juste de quoi extraire les matières premières dont les multinationales ont besoin. Et pourtant, sa croissance est aujourd’hui la plus forte du monde derrière celles de la Chine et de l’Inde. Elle devance même la croissance latino-américaine qui dispose, elle, de quatre fois plus d’IDE annuels pour une population deux fois et demie  moins nombreuse.

    Tout le monde sait ou presque aujourd’hui que les schémas actuels de croissance ne répondent pas vraiment à la réalité économique. De grands économistes du développement comme Samir Amin, incriminant le pillage du tiers Monde, sont dépassés depuis que les termes de l’échange se sont durablement inversés au détriment des pays développés. Les économistes spécialisés, eux, dans la gestion des dits pays, ne comprennent même plus rien à cette gestion, se contentant de réflexes quasi pavloviens pour avoir l’air de comprendre. Mêmes leurs opposants sont dans l’incapacité d’offrir une alternative crédible, tant ils sont empêtrés dans le problème apparemment insoluble de la gestion avec croissance d’une dette publique pharamineuse de pratiquement tous les pays riches.

    En fait, il n’y a pas d’autre solution que d’allonger la durée des dettes : c’est au cours des années 1970 que les néolibéraux ont imposé aux états occidentaux (le Japon n’a pas suivi) de se financer sur les marchés, donc auprès des banques commerciales. Et non plus auprès des particuliers en émettant des bons du trésor à 25 ans avec  remboursement par tirage au sort. Du coup, les dettes sont aujourd’hui libellées à moins de 8 ans en moyenne, dont une majorité importante à moins de…3 ans ! Les Etats occidentaux font donc une « cavalerie » d’enfer, empruntant pour rembourser, au point d’arriver aujourd’hui à ne même plus pouvoir rembourser les seuls intérêts de leurs dettes.  Les Américains ont commencé à faire racheter les dites dettes par leur banque centrale, politique malheureusement contrée par l’opposition républicaine : seuls 3500 milliards ont pu ainsi être non seulement rééchelonnés mais dilués par la planche à billets (la dette reste supérieure à 15 000 milliards de $) En Europe par contre, l’Allemagne s’est opposée constamment à ce type de politique, n’y cédant que contrainte et forcée (Grèce, Espagne, Irlande, Portugal) et au coup par coup tout en renforçant les politiques d’austérité des pays concernés. Donc en augmentant leur récession et en accroissance corrélativement leur endettement du fait de moindres rentrées fiscales. Je crois avoir écrit à ce propos qu’il s’agissait de mauvaise gouvernance européenne et je maintiens bien évidemment cette critique.

    Toujours est-il que la transformation de ces dettes à court et moyen terme en dettes à très long terme ferait sortir les Etats concernés de l’enfer de la cavalerie. Qui, soit dit en passant, enverrait devant les juges tout particulier ou toute entreprise qui s’y adonnerait… J’ai un exemple chiffré en tête, celui de l’Etat français bien entendu : sa dette dépasse aujourd’hui les 1800 milliards d’euros à 7 ans et demi en moyenne, soit un montant théoriquement remboursable de 240 milliards d’euros/an. Sachant que le budget de l’Etat est de l’ordre de 500 milliards d’euros hors budget social (environ 500 milliards également) Convertissez ces montants sur le long terme, mettons 25 ans : l’Etat ne doit plus sortir que 72 milliards par an. Avec un peu d’inflation, c’est parfaitement jouable sans verser à nouveau dans la cavalerie délétère.

    Mais l’Occident ne prend pas le chemin de cette politique de sagesse. Car les banques, aux mains desquelles il s’est pratiquement donné, ont tiré d’énormes ressources de leurs prêts aux Etats. Et une grande partie de leurs actifs est constitués des dits prêts, à présent plus qu’à risque. Ce, tandis que les banquiers ne veulent pas entendre parler de rachats massifs de leurs avoirs étatiques par une banque centrale. Bref, le scénario pessimiste est plus probable que la vision moins dure de l’avenir. Du moins en Occident.

    Car les pays en développement  n’ont pas souffert autant de la crise (ou des crises pour ceux qui voient au moins deux crises entre celle de 2008 dite des « subprimes » et celle actuelle de l’euro et de l’endettement public) Leurs investissements ont moins souffert tandis qu’ils ont commencé à développer entre eux un commerce qui fait maintenant jeu égal avec le commerce sud-nord. C’est la Chine qui tire les prix de matières premières et ce sont les Asiatiques qui ont le plus investi, par exemple, en Afrique ces dernières années en dehors des investissements quasi rituels au niveau des matières premières (ils sont du même niveau d’une année à l’autre, voire d’une décennie à l’autre en dollars constants) Les grands groupes panafricains de téléphonie mobile sont africains (NTM, Orascom) ou asiatiques, même si l’anglais Vodafone a dû dépenser des milliards de £ pour acheter NTM : ce sont des Arabes puis des Indiens qui ont repris Orascom tandis que France Télécom a énormément de mal à ne pas sombrer sur le continent et que Vivendi cherche à vendre Maroc Télécom qui, lui, se porte nettement mieux que SFR ! Toyota, autre exemple, est en train de racheter la CFAO, ex-comptoir français qui maintenait encore de bonnes positions de la firme Peugeot en Afrique. Et il ne reste vraiment plus que les armes pour faire encore entendre la voix de la France sur le continent. Dubaï fait plus que brouter l’herbe de Bolloré dans les ports d’Afrique francophone et le danois Maersk a pris le pas sur Delmas Vieljeux dans le transport maritime circum Africa. Au point de pousser Bolloré à vendre le vieil armement français à la CGM. Bref, et macro-économiquement, et sur le terrain, on voit que les liaisons sud-sud ont vraiment pris une importance majoritaire dans la croissance du continent, lequel n’est donc plus autant impacté qu’avant par les crises économiques de ses anciens coloniaux.

    Alors ceux-ci tentent de se rassurer en pensant que leurs moindres achats vont faire de grands dégâts en Chine. Et il est vrai que la croissance du géant asiatique est repassée sous les 10%/an. Mais elle n’a baissé que d’un point et demi tandis que son immense marché intérieur n’a pas encore été vraiment sollicité en dehors des BTP. Le temps d’adaptation est forcément long dans un empire qui était encore agricole à plus de 50% il y a dix ans seulement. Mais la Chine fait aujourd’hui tout plus vite qu’ailleurs et les esprits chagrins devront très certainement devenir encore plus chafouin à l’avenir : la crise est avant tout occidentale, menée par des dirigeants qui refusent de sortir des schémas du néolibéralisme, face à un « Tiers Monde » bien plus pragmatique et sans arrogance aucune : il n’a pas, lui, gaspillé des milliers de milliards de dollars en arsenaux militaires tous plus horrifiques les uns que les autres !

    Ce sera ma conclusion sur la croissance : avant la 2e guerre mondiale, l’Allemagne nazie ainsi que les Etats Unis d’Amérique ont, disent de bonnes âmes, retrouvé le chemin de la croissance après la grande crise de 1929 grâce à leur politique d’armement. Du Keynésianisme pur et dur en fait, sauf que Keynes n’imaginait pas qu’une augmentation des dépenses militaires fasse aussi partie des politiques de relance budgétaire qu’il prônait. Il semble n’en être plus rien aujourd’hui, malgré les formidables dépenses militaires américaines au cours des années 1975-2013. L’Europe aussi y alla, mais sur une plus petite échelle, de sa frénésie d’armement. Souvenez-vous par exemple du plan de 500 milliards de francs (environ 77 milliards €) sur dix ans voté par la majorité chiraquienne de cohabitation. Souvenez-vous également de la course aux armements lancées par Reagan pour faire chuter l’URSS… Et qui, aujourd’hui, paraît en meilleure posture économique en Occident sinon l’Allemagne qui ne peut réarmer ainsi que les pays nordiques qui sont relativement neutres en matière de politique étrangère. On aurait pu y ajouter le Japon, lui aussi dans l’impossibilité de réarmer, mais qui a connu l’effroyable catastrophe de Fukushima. Tout cela parce que les néolibéraux, partisans de la non intervention des Etats dans l’économie, ont tout simplement oublié les crises ainsi que l’obligation des dépenses sociales pour gagner les élections : tous les gouvernements qui ont « taillé » dans ces dépenses se sont retrouvés dans l’opposition lors des élections suivant immédiatement les coups de hache : ces trois causes, armement, financement des crises et nécessité de maintenir un certain niveau de politique sociale, ajoutées aux malencontreux cadeaux fiscaux faits tant aux entreprises qu’aux riches particuliers ont plombé les comptes des Etats occidentaux, Allemagne comprise : Angela Merkel est actuellement obligé de financer les chômeurs en nombre croissant de son pays touché inévitablement par les crises de ses principaux clients européens.

    Bref, on voit bien que Sud et Nord n’ont désormais plus le même destin. Mais, pour en avoir conscience, il faut plus que des modèles mathématiques : il faut un regard sur l’histoire, la sociologie, l’évolution du prix des matières premières, etc. Toutes choses que les Occidentaux, nobélisés dès qu’ils alignent quelques séries de chiffres cohérentes, ont perdu de vue. Souvent d’ailleurs, c’est l’idéologie plus que l’observation scientifique qui prévaut chez eux…

     

    Encadré

    Les bas salaires sont loin d’expliquer la réussite industrielle du Sud

    Ils ont peut-être, sans doute même, attiré les investisseurs occidentaux : le textile est un exemple notable de cette propension des sociétés euro-américaine à faire confectionner leurs vêtements et autres objets textiles en Asie ou en Afrique du Nord. Le phénomène est valable aussi pour le travail du cuir ainsi que pour toutes les fabrications manufacturières. Mais dès qu’on passe à l’industrie, ce facteur ne joue plus : l’industrie automobile, par exemple et encore largement concentrée en occident, est très largement automatisée. Au point que les salaires ne représentent plus grand-chose dans les comptes d’exploitation des constructeurs. A ce niveau de sophistication, la technologie et la robustesse des automobiles fabriquées ont longtemps fait la différence. Mais le Sud, essentiellement le Japon d’abord puis la Corée du Sud, ont réussi assez aisément à arriver au niveau des Occidentaux, voir à les dépasser. Ce, parce que les constructeurs occidentaux ont délaissé leur « Recherche&Développement » pour amoindrir leurs coûts. Depuis quelques années, la bataille s’est déplacée sur le terrain des grandes séries : alors que les industriels occidentaux se lancent dans la « série limitée », une aberration industrielle dictée par un marketing fou cherchant à multiplier les « créneaux » ou « niches », les Chinois ou les Indiens font du Fordisme à fond : un seul produit fabriqué au plus grand nombre possible. C’est ainsi que les Chinois ont fait le vide dans le monde en matière de panneaux solaires ou qu’ils commencent à le faire dans le domaine du petit électroménager : quand Moulinex et Seb multiplient les modèles pour répondre à d’autant micro-demandes imaginées par leurs services marketing, les Chinois produisent un unique modèle en une couleur unique et à un prix défiant toute concurrence. L’effet du nombre ajouté à une intelligence industrielle pour laquelle le marketing n’est pas la norme mais un simple outil. Au final, c’est le prix qui l’emporte : Moulinex est tombé, racheté par son concurrent Seb, lequel ne survit que par des dépenses énormes en « R&D » Mais, là aussi, les Occidentaux sont encore loin d’en avoir conscience…

     

     

     

     

    1-Investissements directs étrangers (IDE) dans le Monde, 2010-2012

     

    2010

    2011

    2012*

    2011-2012

    Economies développées

    674,9

    807,8

    548,9

    -32,1%

    dont Europe

    407,6

    459,3

    293,5

    -36,1%

    dont USA

    197,9

    197,9

    146,7

    -35,3%

    dont Japon

    -1,3

    -1,8

    -0,4

     

    Economies en développement

    630,9

    702,7

    680,4

    -3,2%

    dont Afrique

    43,2

    43,4

    45,8

    5,5%

    dont Amérique latine

    187,9

    217

    232,6

    7,2%

    dont Asie

    397,8

    440,7

    399

    -9,5%

    Pays émergeants

    75,2

    93,7

    81,4

    -13,1%

    dont Europe orientale

    4,6

    7,2

    3,5

    -51,9%

    dont Russie

    43,3

    52,9

    44,1

    -16,6%

    Total Monde

    1381

    1604,2

    1310,7

    -18,3%

    Source : Global Investment Trends Monitor, Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED)

    *Estimations

     

     

     

     

     

     

     

    2-      IDE dans le Monde, 2005-2014, vision pessimiste

    Source : Global Investment Trends Monitor, Conférence CNUCED

    NB : Estimations pour 2012 et projections pessimistes pour 2013 et 2014

     

     

    3-      IDE dans le Monde, 2005-2014, vision optimiste

    Source : Global Investment Trends Monitor, CNUCED

    NB : Estimations pour 2012 et projections optimistes pour 2013 et 2014

     

     

     

     

    4-     

    5-      Evolution des grandes variables de la croissance de 2008 à 2009

    Source : Global Investment Trends Monitor, CNUCED

    *Estimations

    **Projections

    NB : FBCF = Formation brute de capital fixe (les investissements réalisés) : PIB = Produit intérieur brut


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