• Africanistes : Devoir de rentrée

    (Christian d’Alayer, 28 août 2017)

    D’habitude, on donne des « devoirs de vacances » Mais il semble qu’en cette rentrée 2017, les médias hexagonaux aient demandé à leurs collaborateurs de mieux couvrir l’Afrique, un continent qui intéresse tout de même plus de 7 millions de Français d’origine africaine. On voit donc fleurir ici et là des écrits « africanistes » qui n’ont pas toujours –c’est un euphémisme !- la marque de l’expérience. Voici donc quelques données de base sur les pays d’Afrique, données propres à remettre  les pendules à l’heure.

    Premier enseignement, l’Afrique ne s’est pas effondrée économiquement avec la baisse (très relative) des prix des matières premières. Commençons par le pétrole (tableau 2) : Il a certes vu son cours baisser de plus de 50% par rapport à 2012. Mais de 25% seulement par rapport à 2009 et il reste 4 fois supérieur à son cours de décembre 1999. Il est normal, dans ces conditions, que les pays exportateurs de pétrole aient eu un peu de mal à conserver une croissance positive depuis la baisse du prix de leur principale exportation. Mais si vous considérez le fait que, selon quelques bonnes âmes, ces pays « ne vivent que du pétrole », alors il faut qu’elles nous expliquent comment, avec une telle baisse, l’Angola ait enregistré une hausse de son PIB de 1,1% en 2016 tandis que le Nigeria n’enregistrait qu’une petite baisse d’1,5 point. « Les statistiques africaines sont fausses » rétorquent nos « africanistes »Mais celles que vous avez sous les yeux sont tirées des ordinateurs de l’OCDE, organisme totalement indépendant des Africains. La Banque Mondiale peut, certes, être inféodée aux Etats qui la dirigent et qui, pour une raison ou pour une autre, peuvent vouloir présenter un pays de manière positive ou négative (ce fut le cas par exemple du Zimbabwe) Mais l’OCDE n’en a cure !

    D’ailleurs les prix de l’ensemble des matières premières ne se sont pas  effondrés comme vous pouvez le constater. Les fluctuations des autres « commodities », comme disent les Anglais, enregistrent des variations bien plus faibles (à l’exception du minerai de fer), sans commune mesure avec l’effondrement des années 1980-1990. Et si les scores de deux poids lourds de l’économie africaine font baisser la moyenne continentale, vous pouvez constater que la plupart des autres pays, hors quelques cas particuliers (Sud Soudan, Centrafrique par exemple), continuent à afficher des résultats enviables.  C’est que, deuxième point, le retournement complet des termes de l’échange à partir des années 1980 pour les prix industriels et 2000 pour les prix des matières premières, a enfin permis aux Africains de décoller  et d’enregistrer des croissances économiques durablement et fortement supérieures à leurs croissances démographiques. Ce, d’autant que la démographie recule très nettement dans les grandes villes tandis que l’exode rural s’accélère sur le continent.

    Bref, le tableau d’ensemble est, dans les faits, très différent de ce qui ressort de la lecture débilitante de bon nombre des articles « africanistes » actuels en France. Articles dans lesquels la mauvaise gouvernance continue à être donnée comme raison principale de la « stagnation » du continent. Permettez ici au déjà vieil observateur  de l’Afrique que je suis de vous donner l’élément qui m’a le plus étonné : quand j’ai cessé de m’occuper d’Afrique en 1986, le PIB du continent était de l’ordre de 300 milliards de dollars. Je m’y suis réintérressé 15 ans plus tard : ce PIB dépassait les 1500 milliards de dollars. Et aujourd’hui, à nouveau 15 ans plus tard, il dépasse les 6000 milliards de dollars. On est loin de la stagnation, non ?!

    C’est que le développement économique africain, surtout au sud du Sahara, repose essentiellement sur la consommation intérieure. En l’absence de réels investissements étrangers (il n’y en a pratiquement que dans le pétrole et les mines), ce sont des entreprises locales qui répondent à la demande. Les enfants en fait des artisans qui se débrouillaient comme ils pouvaient pour tenter de vivoter jadis face aux « comptoirs » des anciens colonisateurs. Tel l’Africain le plus riche aujourd’hui, Aliko Dangote, convoyant quelques camions de ciment importé avant de devenir le premier cimentier du continent puis le maître d’un empire industriel diversifié mais tourné vers le marché subsaharien. On trouve de tels personnages dans tous les pays africains, du nord au sud. Cevital par exemple en Algérie, partant de la construction métallique, investissant dans l’agro-industrie puis dans la distribution et devenant le premier groupe privé du pays avec près de 20000 employés dans une trentaine de pays.  Ou la famille Sawiris en Egypte qui part du BTP pour arriver dans les télécoms avec son conglomérat Orascom. Ou bien encore le Burkinabé Oumarou Kanazoé qui part d’une petite boutique pour devenir le n°1 du BTP dans son pays. Celtel aussi, ce géant africain des télécoms créé par le Somalien Mo Ibrahim. Et toutes ces grandes familles bamilékés qui ont lancé, les premières au sud du Sahara, des banques à capitaux locaux… Sachez d’ailleurs et alors que les Nations Unies veulent renforcer l’entreprenariat en Afrique, que ce continent contient le plus d’entrepreneur par habitant au Monde ! il y a moins de 20% de salariés outre Méditerranée.

    Dernier point qui n’est pas dans les tableaux, les Africains sont aussi des fourmis irréprochables. Dans ma jeunesse, les professeurs d’économie pensaient qu’il fallait au moins 25% d’épargne pour garantir une croissance de 3% nette d’inflation. Et tandis que les Occidentaux se mettaient à remplacer l’épargne par le crédit (leur taux actuels d’épargne sont inférieurs à 10%), les Africains ont atteint ce niveau sans même compter  l’auto-investissement, inchiffrable tant l’économie informelle est puissante là bas. Le Nigeria a augmenté le chiffre de son PIB de 80% il y a quatre ans en prenant alors en compte son secteur informel et il est le seul à l’avoir fait en Afrique. C’est dire que la réalité est encore très supérieure aux statistiques officielles et non l’inverse comme l’écrivent encore trop de grincheux. Si on regarde les taux d’épargne de tous les pays qui connaissent toujours une très forte croissance, on voit d’ailleurs qu’ils sont tous supérieurs à 25% du PIB, c’est ce qui sépare définitivement les économies non occidentales de leurs concurrentes européennes, nord américaines ou japonaises : nos professeurs d’économie d’aujourd’hui parlent de « financiarisation » alors qu’ils devraient simplement parler de crédit à outrance. Et de crédits non productifs, car soit immobiliers, soit à la consommation. Les PME ont beaucoup de mal à financer leur développement et les grandes entreprises ont recours aux bourses de valeurs alors surgonflées tandis que les Etats font appel à ce qui reste de l’épargne populaire via les banques pour faire face à leurs remboursements.

    Et en définitive, sans doute les mêmes grincheux devraient-ils plus se soucier du devenir de l’Occident que de celui des pays de l’ancien « Tiers Monde », dont ceux d’Afrique, qui supplantent progressivement  cet Occident dans un nombre croissant de domaines. Voyez par exemple l’association du groupe Peugeot avec les Chinois, majoritaires relatifs dans le nouveau capital : le groupe a aujourd’hui racheté les filiales européennes du géant General Motors ! Et un autre chinois veut se payer le groupe FIAT qui a lui-même racheté l’Américain Chrysler : on n’en est plus au milliardaire exotique venu acheter une vigne bordelaise ! He bien en Afrique, ça commence aussi et Dangote sera dès l’an prochain le premier fournisseur de ciment aussi au Cameroun, devant le groupe franco-suisse Lafarge-Holcim qui fut jadis celui qui fournissait le ciment aux trois camions du milliardaire. En moins spectaculaire mais tout aussi important, les grossistes camerounais ont supplanté les Français dans toute leur sous-région en matière de produits maraîchers tandis que les paysans guinéens du Fouta-Djalon ont évincé d’Afrique de l’ouest les puissantes coopératives françaises exportatrices de pommes de terre. C’est cela, l’Afrique réelle…

     

    1)      Principales données économiques en Afrique en 2016

    (Source : OCDE, Perspectives économiques en Afrique)

    Pays

    PIB en millions $

    croissance en (en %)

    PIB/h  en $

    APD  en 2015 en millions $

    IDE 2015 en millions $

    Dette extérieure en % PIB

    Déficit public  en % PIB

    Balance courante en % PIB

    Réserves de change  en mois d’export

    Inflation  en %

    Algérie

     609 394

    3,5

    15 093

     88

    -587

    2,5

    -13,2

    -13,5

    24,0

    4,0

    Angola

     187 257

    1,1

    7 249

     380

    8 681

    51,1

    -5,5

    -11,2

    7,6

    19,7

    Bénin

     24 312

    4,0

    2 177

     430

    229

    19,1

    -6,2

    -7,1

    0,2

    2,6

    Botswana

     36 505

    2,9

    15 846

     66

    394

    23,3

    -0,7

    3,6

    13,4

    3,7

    Burkina Faso

     32 985

    5,4

    1 770

     997

    167

    21,4

    -3,1

    -4,3

    0,1

    1,5

    Burundi

     7 892

    0,9

     683

     367

    7

    24,8

    -6,7

    -18,7

    1,2

    6,6

    Cap Vert

     3 583

    3,2

    6 799

     153

    95

    102,3

    -3,3

    -7,2

    29,0

    1,6

    Cameroun

     77 237

    4,7

    3 228

     664

    620

    23,6

    -3,3

    -4,8

    0,8

    2,3

    R. centrafricaine

     3 206

    5,1

     641

     487

    3

    17,7

    -3,5

    -7,8

    4,5

    3,0

    Tchad

     30 587

    -3,4

    2 110

     607

    600

    23,3

    -5,6

    -8,6

    0,0

    3,1

    Comores

     1 259

    2,1

    1 560

     66

    5

    26,9

    -6,4

    -8,5

    8,4

    2,0

    Congo

     30 272

    -2,4

    6 385

     89

    1 486

    52,0

    -15,9

    -24,2

    1,0

    3,3

    Congo, Rép. dém.

     66 014

    2,5

     828

    2 599

    1 674

    24,4

    -1,6

    -5,7

    1,1

    2,1

    Côte d’Ivoire

     87 120

    8,4

    3 746

     653

    430

    39,6

    -3,8

    -2,0

    0,3

    2,0

    Djibouti

     3 345

    6,3

    3 718

     170

    124

    39,8

    -12,9

    -27,9

    3,3

    3,6

    Égypte*

    1 105 039

    4,3

    11 833

    2 488

    6 885

    16,9

    -12,8

    -5,9

    4,1

    12,9

    Guinée équatoriale

     31 769

    -8,2

    36 533

     8

    316

    9,5

    -5,4

    -11,6

    0,9

    1,5

    Érythrée

     9 169

    3,8

    1 713

     92

    49

    23,9

    -13,9

    -0,1

    ...

    9,4

    Éthiopie*

     174 742

    8,0

    1 716

    3 234

    2 168

    27,7

    -2,4

    -10,6

    ...

    11,6

    Gabon

     36 218

    2,9

    20 542

     99

    624

    38,0

    -2,8

    -8,2

    2,9

    2,5

    Gambie

     3 387

    2,1

    1 648

     108

    11

    36,7

    -7,3

    -11,4

    3,7

    5,1

    Ghana

     120 786

    3,3

    4 309

    1 768

    3 192

    57,1

    -8,7

    -3,9

    ...

    7,2

    Guinée

     16 084

    4,9

    1 242

     538

    85

    36,3

    -1,5

    -6,0

    2,0

    4,8

    Guinée-Bissau

     2 851

    4,9

    1 510

     95

    18

    22,5

    -4,0

    -2,2

    0,8

    2,6

    Kenya

     152 735

    6,0

    3 232

    2 474

    1 437

    38,3

    -7,8

    -6,0

    4,9

    5,1

    Lesotho

     6 019

    3,1

    2 786

     83

    169

    56,5

    -3,1

    -14,8

    6,7

    6,0

    Libéria

     3 881

    -0,5

     841

    1 094

    512

    23,6

    -2,2

    -28,5

    3,7

    8,6

    Libye

     90 892

    -8,1

    14 359

     158

    726

    16,5

    -53,8

    -37,8

    38,9

    10,1

    Madagascar

     37 491

    4,0

    1 505

     677

    517

    47,0

    -3,2

    -2,3

    3,4

    6,5

    Malawi

     21 227

    2,7

    1 196

    1 049

    143

    41,4

    -6,1

    -13,9

    3,8

    9,7

    Mali

     38 085

    5,3

    2 100

    1 200

    153

    24,9

    -4,2

    -6,7

    0,4

    1,6

    Mauritanie

     16 710

    3,1

    4 010

     318

    495

    88,4

    -3,3

    -15,8

    ...

    4,9

    Maurice

     25 849

    3,6

    20 235

     77

    208

    82,9

    -3,4

    -3,9

    6,8

    2,7

    Maroc

     282 784

    1,5

    8 122

    1 369

    3 162

    29,9

    -3,9

    -3,8

    6,2

    1,3

    Mozambique

     35 313

    4,3

    1 228

    1 815

    3 711

    111,3

    -2,8

    -31,1

    2,2

    8,2

    Namibie

     27 035

    1,3

    10 754

     142

    1 078

    60,3

    -4,7

    -9,7

    2,9

    5,2

    Niger

     20 266

    5,2

     978

     866

    525

    68,5

    -6,8

    -19,4

    0,3

    2,1

    Nigeria

    1 088 938

    -1,5

    5 824

    2 432

    3 064

    2,6

    -2,3

    -1,8

    6,3

    12,4

    Rwanda

     21 970

    6,0

    1 849

    1 082

    471

    34,2

    -3,2

    -13,2

    4,3

    5,0

    Sao Tomé-et-Principe

      694

    5,0

    3 573

     49

    28

    88,4

    -8,8

    -8,9

    3,7

    2,9

    Sénégal

     39 717

    6,7

    2 548

     879

    345

    71,3

    -4,2

    -6,6

    0,2

    2,0

    Seychelles

     2 608

    4,8

    26 877

     7

    195

    67,5

    1,0

    -14,1

    3,5

    3,8

    Sierra Leone

     10 636

    4,3

    1 613

     946

    519

    34,1

    -4,9

    -16,6

    3,5

    10,0

    Somalie

    ...

    ...

    ...

    1 254

    516

    ...

    ...

    ...

    ...

    ...

    Afrique du Sud

     736 325

    0,3

    13 393

    1 421

    1 772

    49,2

    -3,4

    -3,9

    5,5

    5,6

    Soudan du Sud

     20 884

    -13,1

    1 640

    1 675

    -277

    ...

    -21.8

    -0,4

    0,6

    49.1

    Soudan

     176 304

    3,0

    4 282

     900

    1 737

    47,6

    -1,8

    -5,3

    0,2

    12,1

    Swaziland

     11 061

    -0,6

    8 482

     93

    -121

    14,5

    -12,3

    9,4

    4,0

    6,4

    Tanzanie

     150 633

    7,2

    2 731

    2 580

    1 532

    32,0

    -3,5

    -5,6

    3,3

    5,0

    Togo

     11 609

    5,0

    1 548

     200

    53

    33,6

    -3,2

    -10,1

    0,2

    2,4

    Tunisie

     130 831

    1,0

    11 501

     475

    1 002

    67,9

    -5,8

    -7,7

    3,2

    3,8

    Ouganda

     84 925

    4,8

    2 106

    1 628

    1 057

    35,5

    -4,8

    -8,4

    4,3

    5,9

    Zambie

     65 174

    3,0

    3 899

     797

    1 653

    66,7

    -10,5

    -3,7

    2,4

    8,0

    Zimbabwe

     28 326

    0,5

    1 774

     788

    421

    84,2

    -7,3

    -9,2

    0,8

    -0,8

    AFRIQUE

    6 039 933

    2,2

    4973

    44771

    54 079

    24,7

    -6,6

    -6,5

     

    8,3

     

    2)      Evolution récente des principaux prix de l’Afrique à l’export

    Note : $ = dollar américain, bbl = baril, cents = cents américains, dmt = tonne métrique sèche, kg = kilogramme, m3 = mètre cube, mt = tonne métrique,

    toz = once troy.

    Sources : Banque mondiale, Global Commodity Price Prospects, mars 2017.

             

    Produits

    Unité de prix

    2009

    2012

    2016

     

    Aluminium

    ($/mt)

    1 664,83

    2 023,28

    1 604,18

     

    Banane (US)

    ($/mt)

     847,14

     983,98

    1 001,15

     

    Charbon (Australie)

    ($/mt)

     71,84

     96,36

     65,86

     

    Cacao

    (cents/kg)

     288,88

     239,19

     289,08

     

    Café (Arabica)

    (cents/kg)

     317,11

     411,10

     361,11

     

    Café (Robusta)

    (cents/kg)

     164,42

     226,68

     195,31

     

    Cuivre

    ($/mt)

    5 149,74

    7 962,35

    4 867,90

     

    Coton

    (cents/kg)

     138,20

     196,71

     163,61

     

    Farine de poisson

    ($/mt)

    1 230,25

    1 558,33

    1 501,31

     

    Or

    ($/toz)

     972,97

    1 669,52

    1 248,99

     

    Huile d'arachide

    ($/mt)

    1 183,67

    2 435,67

    1 362,33

     

    Minerai de fer

    (cents/dmt)

     100,95

     128,50

     58,42

     

    Plomb

    (cents/kg)

     171,93

     206,46

     186,67

     

    Bûches (Cameroun)

    ($/m3)

     421,47

     451,39

     387,41

     

    Maïs

    ($/mt)

     165,51

     298,42

     159,16

     

    Pétrole (brut)

    ($/bbl)

     61,86

     105,01

     42,81

     

    Huile de palme

    ($/mt)

     682,83

     999,33

     700,19

     

    Phosphates (pierre)

    ($/mt)

     121,66

     185,89

     112,17

     

    Caoutchouc (États-Unis)

    (cents/kg)

     214,64

     337,73

     161

     

    Sucre (UE)

    (cents/kg)

     52,44

     42,01

     36,15

     

    Sucre (mondiale)

    (cents/kg)

     40,00

     47,49

     39,81

     

    Sucre (États-Unis)

    (cents/kg)

     54,88

     63,56

     60,92

     

    Thé (Moyenne 3 enchères)

    (cents/kg)

     272,40

     289,78

     264,08

     

    Thé (Mombasa)

    (cents/kg)

     251,96

     288,05

     229,85

     

                         

     

     


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  • La pauvreté en Afrique se porte...bien !

    Du moins si on en croit des statistiques qui ne sont pas sans défaut...

     

    Le rapport de la CNUCED sur les pays les moins avancés 2016 est paru en fin d'année dernière. Comme 80% de ces "PMA" (LCD ou Least developed countries en anglais) sont Africains, ce rapport permet en fait de voir comment ont réagi les pays les moins riches du continent à la baisse du prix des matières premières (voir le graphique 4). Les exportations des pays africains les plus pauvres s'en sont fatalement ressenties, près d'un quart de baisse en valeur en 2015 par rapport à 2014 (voir tableau 1) et le rapport note un véritable effondrement de leurs balances des paiements -jusqu'à moins 50% pour un pays comme le Mozambique ! L'organisme onusien a sorti des graphiques de chiffres qui ne sont pas publiés et il est impossible de reporter ici l'ampleur détaillée de cet effondrement. Car les graphiques sont trompeurs, tout dépend de l'échelle retenue pour y transcrire les données brutes. J'y reviendrai pour estimer tout de même le niveau d'emprunt des PMA africains

    D'ailleurs deux autres faits viennent adoucir ce constat : d'une part les pays africains les moins avancés ont aussi beaucoup épargné et investi (plus du quart du PIB en financement interne, c'est considérable - voir tableau 2) D'autre part, ils ont reçu aussi, entre l'aide publique internationale et les investissement directs étrangers, pratiquement autant que ce qu'ils ont perdu en exportations moins rémunérées.

    Alors, certes, le tableau n'est pas rose. Mais il est nettement moins sinistre que ce qu'on rapporté ces derniers temps et le FMI et des médias occidentaux apparemment ravis que l'Afrique se porte mal. En fait et comme pour les pays africains riches, les PMA ont eux aussi entamé leur décollage, la liaison entre une épargne intérieure forte et une croissance restant vigoureuse en dépit d'un effondrement des prix des biens et services exportés par ces pays est sans appel. Vous pouvez d'ailleurs constater aussi ici que les prévisions de croissance de la Banque mondiale pour l'Afrique telles qu'indiquées dans son rapport sur le commerce international en 2015 (voir article d'African Business de décembre 2016, Faut-il encore croire aux statistiques ?),  ne correspondent pas du tout avec celles qui sont indiquées ici : l'Afrique n'a bel et bien perdu qu'autour d'un point de croissance avec la baisse du prix des matières premières en 2014 et 2015 :  l'avenir n'est plus du tout sombre.

    Et si les Africains ont dû emprunter pour combler le déficit de leur balance commerciale, c'est en fait à la marge. On le voit bien  en rapprochant les tableaux : sans apports extérieurs, il ne manquait à leurs PMA que 3% de leur PIB pour financer leurs investissements en 2012, plus qu'1,7% en 2013 et qu'un peu plus d'un point en 2014. Or leur croissance fut très supérieure à ces pourcentages tout au long de ces années. Et comme les financements extérieurs ont compensé la baisse des recettes d'exportations, un simple calcul montre qu'il ne leur a finalement même pas manqué la différence entre la FBCF et l'épargne intérieure, soit très peu par pays, de l'ordre d'une à quelques dizaines de millions de dollars selon les pays. Ce qui est négligeable face à la capacité d'exportation des dits pays, entre 130 et 180 milliards de dollars annuels.

    C'est la raison pour laquelle pratiquement aucun de ces pays n'a fait appel aux financiers publiques (et on ne peut plus conditionnels) habituels, Bruxelles ou Washington surtout : ce sont les banques privées qui ont surtout prêté, à des taux actuellement plus qu'intéressants. Et finalement, il en a été des pays africains pauvres comme des pays africains riches, soit un ralentissement très modéré d'une croissance qui reste soutenue.

    Encadré

    La véritable loi de l'évolution n'est-elle pas autre que celle du marché ?

    Les quinze dernières années ont apporté un éclairage assez perturbateur de l'analyse économique mondiale. Le renversement total et durable des termes de l'échange, cette fois-ci en défaveur de l'Occident (qui semble ne pas s'en rendre compte), a en effet remis à l'honneur les plaintes jadis moquées des tout premiers dirigeants de l'Afrique indépendante au sujet du pillage des matières premières de leur pays. Par ailleurs, les tenants occidentaux de l'ultra libéralisme ont obtenu satisfaction avec l'application des dogmes de "l'économie de l'offre" dans les 4/5e de la planète. Ainsi que par l'ouverture des marchés de l'ex-Tiers Monde via la "mondialisation" Ce faisant, ces économistes et les dirigeants qui les suivirent, ouvrirent en fait les marchés occidentaux aux productions nettement plus compétitives des pays émergeants. Ils pensaient que la technologie les sauverait : les dits pays émergeants s'avérèrent tout aussi technologiques que les pays développés, peuplant même leurs "silicone valley" de leurs meilleurs éléments sans que pour autant cette fuite des cerveaux dépeuple les leurs : aujourd'hui, la Chine dépose plus de brevets que les Etats Unis et plus aucun produits "High Tech" de grande consommation n'est produit en Occident ! La conjonction des deux évolutions, voulue par les Occidentaux, a conduit visiblement à l'effondrement de son empire constitué à coups de canon depuis le XVIe siècle : un endettement public démentiel accolé à des dépenses militaires toutes aussi démentielles. L'Occident ne vit plus qu'à crédit et seule l'intelligence de ses créditeurs le sauve de la débâcle. Mais qu'arrivera-t-il si le dollar s'effondre ?

    Si bien que la "main invisible du marché" est bien en peine d'expliquer ce qui arrive à l'économie mondiale : c'est aujourd'hui la Chine qui mène le jeu et qui a fait, par exemple, de Dubaï -et donc du Pacifique- le principal port de la planète. Adieu la domination de l'Atlantique nord, adieu la suprématie du Nord sur le Sud en matière commerciale : ce sont aujourd'hui les relations Sud-Sud qui l'emportent !

    C'est comme si une main cette fois-ci extérieure avait pris les manettes et inversé le cours de l'économie pour que les pays pauvres ne le soient plus, au détriment des pays riches. Dieu ? Des extraterrestres ? Je pense plus prosaïquement qu'une fois atteint un certain niveau de développement, d'une part les peuples n'ont plus "envie" ; et que, d'autre part, ceux qui ne l'ont pas atteint réclament leur dû quoiqu'il arrive. C'est l'exemple de la Corée du Sud : une fois atteint un certain degré de développement, les Coréens ont réclamé -et obtenu !- des hausses de salaire permettant à leur économie de se fonder aussi sur l'essor du marché intérieur. Quand les Coréens auront atteint un niveau de plus grande richesse, peut-être qu'eux aussi n'auront "plus faim" ?

    Les Occidentaux, dans ce schéma, ont donc loupé le coche : ils auraient pu imaginer le monde d'après leur surconsommation. Ils ont inventé celui de la sur-prédation, recréant des inégalités du niveau du XIXe siècle. Jusqu'à porter même atteinte aux produits de luxe qu'aujourd'hui trop peu de gens peuvent se payer. Le Suisse Richemont, l'un des deux grands mondiaux du luxe avec LVMH, se pose publiquement la question de son avenir ! Et l'ère des robots arrive à une vitesse hier encore inimaginable...

     

    1- Commerce extérieur des pays africains les moins avancés, en milliards de dollars

    Source : CNUCED (Rapport sur les PMA 2016)

    Pays

    2005

    2013

    2014

    2015

    2014/2015

    tous les PMA, exports

    95,9

    255,9

    251,8

    200,9

    -20,20%

    Dont Afrique

    66,9

    183,8

    175,3

    131,9

    -24,70%

     

     

     

     

     

     

    Tous les PMA, imports

    108,3

    312,9

    333,5

    305,1

    -8,50%

    Dont Afrique

    73,1

    210,6

    221,7

    190,2

    -14,20%

     

     

     

     

     

     

    Balance commerciale

     

     

     

     

     

    Tous les PMA

    -12,4

    -57

    -81,7

    -104,2

    27,60%

    Dont Afrique

    -6,2

    -26,8

    -46,5

    -58,2

    25,40%

     

    2- Besoin de financement extérieur des PMA africains, en % de leurs PIB

    Source : CNUCED (Rapport sur les PMA 2016)

    Pays

    2002-2008

    2012

    2013

    2014

    Tous les PMA, FBCF*

    22,2

    26,6

    25,9

    26,2

    Dont Afrique

    22,5

    27,2

    25,7

    25,5

     

     

     

     

     

    Tous les PMA, épargne intérieure

    20

    23,3

    22,9

    23

    Dont Afrique

    21,7

    24,2

    24

    24,2

     

     

     

     

     

    Besoins de financement, PMA

    -2,2

    -3,3

    -3

    -3,2

    Dont Afrique

    -0,8

    -3

    -1,7

    -1,3

    Croissance de ces pays

    7,9

    6,1

    5,6

    4,1

    * Formation brute de capital fixe

     

    3- Apports de financement extérieur dans les PMA d'Afrique (en milliards de dollars)

    Source : CNUCED (Rapport sur les PMA 2016)

    Pays

    2002-2008

    2012

    2013

    2014

    IDE tous PMA

    10,9

    21,4

    26,3

    35,1

    Dont Afrique

    8,4

    16,8

    22,9

    28,1

    Aide au développement, PMA

    21*

    27

    28

    25,5

    Dont Afrique*

    16,8*

    21,6*

    22,4*

    20,4*

    Total Afrique (PMA)*

    25,2*

    38,4*

    45,3*

    48,5*

    En % de leurs exportations

    nc

    nc

    24,6%*

    27,7%*

    * Estimation de l'auteur

     

     

     

     

     

    4- Evolution du prix des matières premières  depuis l'an 2000


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  • Article pour le Grigri – juillet 2017 :

    Vous n’aimiez pas Sarkozy ? Vous allez adorer Macron !

     

    Con de Blanc je suis, con de Blanc je reste. Mais la politique occidentale m’a détourné de vous un temps certain et je vous présente mes plus plates excuses. D’autant que les résultats de la dite politique… M’enfin, si les Cieux exhaussaient tous mes vœux politiques, que pourrais-je bien vous raconter ?!

    Malheureusement toujours et encore les conneries qu’on déverse sur vous à grands flots. Ainsi avais-je relevé déjà que le sieur Ben Yahmed père (vous savez, Jeune Afrique…) avait recommencé à dégoiser sur l’Afrique incapable de se développer et sur tous ses dirigeants pourris qui retiraient le pain de la bouche de leurs peuples. He ben, ça a pris de l’ampleur : le petit garçon au gros ventre plein de vide mourant sous des nuées de mouches est revenu en trombe dans les médias français bien pensant. Français seulement cette fois-ci car les autres ont enfin compris qu’ils pouvaient commencer à gagner tout plein de sous chez vous : les Chinois, ça fait un bail mais il y a aussi les Allemands qui s’annoncent. Vous en avez de la chance ! Vous gagnez une Merkel au gros lot ! Vous pensiez par ailleurs voici 8 ans avoir aussi gagné un Obama à ce jeu. Manque de pot, l’affiche était surfaite et le « premier président noir de l’histoire des Etats Unis » s’avéra plus blanc que blanc à l’intérieur. Même vis-à-vis des Noirs Américains qui se sont fait allégrement descendre par les shérifs locaux au cours de ses deux mandats. Le président blanc-noir ne sourcilla qu’à la veille de quitter son poste…

    Mais revenons à nos moutons et à votre non développement présumé par les bons médias de France et de Navarre. A leur décharge, faut savoir que les grandes intentions à votre égard des politiciens et politiciennes locales ont fait « pschitt », ont sombré comme des enclumes lancées d’un bateau en train de couler lui-même (la France n’a plus un radis public) Ce fut d’abord l’homme qui s’auto décerna le titre de Grand Eclairagiste de votre continent, j’ai cité Borloo. Abandon faute de commande, les Chinois étaient déjà passés. En plus, ils sont nettement moins chers côté panneaux solaires… Puis il y eut le traité de Paris : nos journaleux ont bien noté le désistement trumpiste, moins l’indifférence africaine. Ce qui a amené récemment le jeune Macron à prononcer les deux discours les plus cons jamais sortis de la bouche d’un président français sur votre continent, pire que Sarkozy, le mec ! Oui, pas un mais deux discours calamiteux qui, ailleurs, auraient conduit leur(s) rédacteur(s) ou « trice(s) » dans les plus basses geôles du pays.

    Le premier, vous le connaissez : arrêtez de faire des gosses bandes de lapins stupides. Et vos dirigeants d’Afrique de l’ouest (ceux qui sont réellement à la solde des Occidentaux) d’en rajouter en imaginant de limiter à trois le nombre de vos gnards. Comme si d’une part vos bouseux incultes allaient se mettre à porter capote auprès de leurs six femmes ! Car, deuxième point, tout le monde sait en Afrique que le nombre d’enfants des citadins chute vertigineusement tandis que le nombre de ruraux est également en chute libre au fur et à mesure que se déploie l’exode rural. Vous faites comme tout le monde, quoi ! Ce qu’auraient dû savoir les conseillers de Macron qui semble s’être aussi mal entouré que son créateur Hollande. Mais bon, la France ne compte plus qu’en Afrique de l’ouest francophone (le Nigeria fédéral est totalement incapable d’appliquer une loi limitant les naissances) Enfin et dernier point, les dits conseillers calamiteux auraient dû également savoir que l’Afrique est le continent le moins peuplé du monde au km2. Les saignées arabes puis européennes ont été telles que la démographie africaine n’a recommencé à croître qu’après les Indépendances, quand on a foutu la paix aux habitants. CQFD mais il fallait le dire. Tout cela est vérifiable aisément dans les statistiques démographiques sur long terme de l’ONU…

    Grosse bêtise donc que ce discours. S’il n’y avait eu que lui ! Figurez-vous que le Macron s’est fendu d’une autre énormité : terrorisme et environnement (défense de l’environnement) sont liés. Enfin, selon Macron et son détestable entourage. Autrement dit, si vous avez Boko Haram, c’est parce que vous n’êtes pas assez soucieux ce votre environnement ! Vous brûlez trop de forêts primaires, vous faites pousser trop de palmiers à huiles, vous faites trop d’enfants et votre développement risque de foutre en l’air la belle politique écologique mise sur le papier à Paris. Donc vous avez le terrorisme en prime. Allez savoir ici si c’est la France qui vous l’envoie pour vous punir ou vous empêcher de vous développer ou s’il y a une relation de cause à effet entre votre indigne conduite écologique et la naissance « ex nihilo » du terrorisme africain !?

    Le type commence bien mal son mandat, après avoir, je vous le rappelle, commis d’autres monstruosités au cours de sa campagne électorale : la Guyane qui serait une île par exemple ou les frêles esquifs comoriens qui ne serviraient qu’à transporter des migrants. Nous ne sommes donc pas au bout de nos peines et je vous parie que, de bourdes en bourdes, ce président là va rejoindre ses prédécesseurs immédiats au firmament des mandats ratés. Car il n’y a aucune raison pour que ses conseillers et ministres –et lui-même !- ne se trompent pas aussi lourdement sur l’Europe, l’Amérique et l’Asie. Avoir par exemple réservé sa première apparition en Afrique aux militaires français présents au Mali n’était pas malin quand on sait que la population malienne les déteste du fait de leur connivence avec les Touaregs. Il reçoit par ailleurs Ouattara à l’Elysée tandis que ses députés invitent Soro à leur congrès ! C’est du Hollande tout craché, incapable de pencher d’un côté ou d’un autre, toujours entre deux (mauvaises, la bonne serait de faire libérer Gbagbo) décisions. Et il fait tellement peur aux dirigeants non ouest-africains francophones que Biya vient de virer Bolloré du port de Kribi alors qu’Hollande lui avait mis le couteau sous la gorge pour qu’il donne ce marché à l’homme d’affaire français (faut dire aussi que confirmer le patron de Camrail à Kribi après un déraillement monstrueux et sanglant aurait été du plus mauvais effet !) –Un bémol ici : on me dit que, finalement, Biya aurait signé le marché avec Bolloré ?

     

    Bref, la dégringolade présidentielle française continue de plus belle. Elle reflète plus que parfaitement le déclin accéléré de l’empire occidental dont la France n’était déjà plus qu’une pièce de rechange. Tenez, un dernier coup d’œil sur l’aveuglement de cet empire déjà à terre : figurez vous que les Nations Unies se demandent comment augmenter le nombre d’entrepreneurs en Afrique, continent qui comporte déjà le plus grand nombre d’entrepreneurs par habitant au monde ! Et des journaleux vous montrent du doigt parce que vos entrepreneurs ne donnent pas assez d’avantages sociaux à la « classe laborieuse » (entendez : aux salariés) dans un continent qui ne comporte que 18% de salariés, le plus faible taux au monde ! 


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  • L'histoire du Poular, une révolution sémantique

    Christian d'Alayer - 1er juin 2017

     

    Aujourd'hui, je vais vous parler des langues africaines. Ce, parce qu'un Guinéen, Thierno Oumar Baldé, m'a adressé son livre sur le "Poular", la langue de base des langages peuls : " Le Poular, ancêtre des langues indo-européennes - Les Peuls, au carrefour des langues afro-eurasiatiques" Livre instructif et dérangeant en ce qu'il apporte un regard nouveau sur l'histoire ancienne de l'Afrique.

    Avant de l'avoir lu, je pensais comme beaucoup d'historiens que l'Afrique subsaharienne était peuplée jadis et presque essentiellement de Bantous qui furent repoussés en lisière de forêt (et en forêt) par les razzias financées par les Arabes. Thierno Oumar Baldé a semé le trouble dans mon âme candide : via les langues, il démontre d'abord que les Peuls viennent du Moyen Orient . Puis qu'ils font partie eux-aussi du monde bantou, de la même famille linguistique Niger-Kordofan. Laquelle paraît être de la même lignée que les langues indo-européennes (les comparaisons apportées par l'auteur sont saisissantes) !

    Etant depuis des lustres intéressé par la linguistique qui permet, mieux que les fouilles, de reconstituer l'histoire très ancienne de l'humanité,  je connaissais bien entendu les 5 grandes familles des quelques 1800 à 2000 langages encore parlés en Afrique : les langues "afro-asiatiques" du nord du continent, les langues "nilo-sahariennes" parlées dans le Sahel, les langues "nigéro-congolaises" des Bantous, les langues "koïsan" des premiers peuples d'Afrique australe et les langues "austronésiennes" des îles d'Afrique visitées depuis longtemps par des populations issues du sous-continent indien. 5 familles auxquelles il faut ajouter, depuis deux siècles, les langues imposées par les colonisateurs...

    L'histoire du Poular racontée par notre Guinéen bouleverse cette vision qui est en fait celle des sémanticiens blancs qui se sont penchés sur l'Afrique. Elle montre une évolution bien plus complexe des langues africaines dont on sait toutefois que la multiplicité est issue des rencontres de sociétés bouleversées par les razzias puis la traite et la colonisation. Mais là où je pensais que les langages modernes découlaient schématiquement de la rencontre de Bantous et de Sahéliens, on voit avec l'histoire du Poular que ces langages de rencontre ont une "génétique" plus compliquée car découlant -en tout cas en ce qui concerne les Peuls- de rencontre entre des langues d'une même branche. Si bien que les centaines de langages africains encore parlés sur le continent (beaucoup des 1800 à 2000 recensés sont en voie de disparition) ne sont pas "que" des additions de langues sahéliennes et bantoues mais ici, de telles additions et ailleurs, d'une sorte de "pidgin" entre deux langages d'une même lignée. Le patchwork sémantique africain est donc bien plus riche que les Blancs qui s'y intéressent le pensent encore.

    A côté de cela, le fait que le poular (et les langues du groupe Niger-Kordofan) pourrait bien être l'ancêtre des langages indo-européens  est presque anecdotique : on sait en effet que l'humanité est issue d'Afrique -il y a bien aujourd'hui une thèse contraire mais elle relève plus de l'idéologie que du travail scientifique- et, de ce fait, il est plus que probable que la langue mère initiale de l'humanité soit aussi issue d'Afrique.

    Il faut donc lire ce livre disponible en ligne chez Edilivre (www.edilivre.com) C'est un ouvrage de sémantique, certes, mais aussi et surtout d'histoire africaine. Il est très bien écrit et son auteur, autodidacte (ce qui étonne quand on le lit !) a une vie peu banale : emprisonné jeune par le régime de Sékou Touré, c'est dans les geôles du dictateur qu'il commence à s'intellectualiser au contact des "pointures" qu'il y rencontre : cadres de l'administration coloniale, professeurs, hommes politiques...  Libéré, il se réfugie au Sénégal où, entre de multiples petits boulots alimentaires, il milite au sein de la gauche parlementaire. Ce qui lui permet de continuer à s'instruire en touchant à tout. En 2000, à 46 ans, il retourne en Guinée où il s'adonne, cette fois-ci définitivement, à l'agriculture (les pommes de terre du Fouta-Djalon ont détrôné celle de France dans toute la sous-région) Ce, tout en continuant à avoir la passion de l'étude et de l'écriture ! Il existe des paysans écrivains mais je découvre ici pour la première fois un paysan sémanticien de talent.

     

    La sémantique est en effet un art difficile qui demande d'ordinaire des décennies d'études. Son pape actuel, l'Américain Noam Chomsky, n'a par exemple jamais quitté l'Université où il a étudié puis enseigné (et milité activement !) Thierno Oumar Baldé a une approche moins grammaticale que celle de Chomsky. Il part plus volontiers des racines linguistiques, ce qui lui permet de trouver des analogies troublantes entre des langues d'origine à priori très différente. C'est que la vision de l'Américain est avant tout comportementale, philosophique (l'influence du langage sur le comportement) Tandis que celle du Guinéen est historique. Chomsky pourrait expliquer pourquoi les Africains parlent vite, Baldé leur dit d'où ils viennent. Il me fait penser, toutes choses étant égales par ailleurs, à ces musiciens africains qui n'ont jamais appris le solfège : "vous êtes drôles, vous les Blancs, me dit un jour l'une d'entre eux et elles : vous avez des oreilles et vous vous servez de vos doigts !" De fait, nombre d'entre eux et elles ne se servent ni de clé de sol, ni de dièse. Et pourtant, que leur musique est belle !


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  • La FranceAfrique est-elle nuisible à l'Afrique francophone ?

    Christian d'Alayer - Mai 2017

     

    "FranceAfrique" ! Dès qu'apparait ce terme et depuis l'ouvrage à succès de François-Xavier Verschave, "La Françafrique, le plus long scandale de la République"  , les Français imaginent des barbouzes et des hommes d'affaires pillant allègrement les finances des pays africains avec l'aide de dirigeants politiques corrompus jusqu'à la moelle. En Afrique, les intellectuels qui se sont penchés sérieusement sur la question, tel le site Lisapoyakama (des historiens de l'école de Cheik Anta Diop), voient surtout l'aspect institutionnel des relations franco-africaines.  En fait, les deux réalités s'additionnent : la FranceAfrique est à la fois le produit d'une création institutionnelle et de réseaux secrets intervenant pour défendre les intérêts de la France en Afrique.

    Institutionnellement, le rôle de la France en Afrique, l'existence du "pré carré", est indéniable : il y a d'abord une lourde chape économique mise en place avec le franc des colonies françaises d'Afrique, "F CFA". La dépendance monétaire est complétée par des accords de coopération qui vont jusqu'à des "conventions monétaires mensuelles", en résumé le prêt (archi conditionné !) d'argent en fin de  mois aux états en difficulté. Ce, avant bien sûr le renversement des termes de l'échange à partir du tout début du 3e millénaire.

    Il y a ensuite les accords militaires avec parfois l'existence de bases militaires françaises chargées théoriquement de défendre l'intégrité territoriale des pays africains ainsi "alliés". Elles ont peu servi à cet objectif et beaucoup plus à la défense des régimes en place contre leurs opposants, voire au remplacement des régimes ayant perdu la confiance de Paris.

    Et il y a enfin la coopération culturelle fondée surtout sur l'instauration du Français comme langue officielle des pays "francophones". Cela plus l'existence de centres culturels dans tous les pays d'Afrique francophone, plus la coopération au niveau de l'éducation, plus la formation d'étudiants dans les écoles supérieures françaises, plus... La liste est longue des liens culturels entre la France et ses anciennes colonies d'Afrique, jusqu'à l'envol, à partir des années 2000, de la "Francophonie". Englobant certes d'autres pays tels le Canada ou le Vietnam mais concernant surtout l'Afrique dite francophone du fait du nombre de ses locuteurs.

    Ces trois volets sont la conséquence des mécanismes mis au point sous De Gaulle au moment des Indépendances et ont en fait peu évolué, ni dans leur forme, ni dans leur esprit. Le CFA est toujours en place, les bases militaires et la Francophonie aussi. Bien plus, le lien de subordination s'est accru du fait de l'invention, sous Sarkozy, de "l'ingérence humanitaire" : sous couvert de défense des droits de l'homme, la France s'est arrogé le droit d'intervenir, surtout militairement, dans les affaires intérieures d'autres pays. Et donc surtout de pays d'Afrique puisque la sphère d'influence de l'hexagone ne va guère plus loin. Et c'est ainsi que disparurent Gbagbo puis Kadhafi...

    Qu'en est-il de la FranceAfrique de Verschave, des barbouzes et des réseaux ? Nous avons un indice tout récent à cet égard : l'avocat Robert Bourgi a offert deux costumes de grand luxe au candidat Fillon qui a eu la bêtise d'accepter. Or cet homme fut le porteur des valises africaines de Chirac. Car les réseaux franco-africains, peu connus en fait, mélangent les services secrets français, des hommes de confiance dans les filiales africaines de grandes sociétés françaises (pensez aux responsables de la communication et aux chefs d'agence d'Air France ou, hier, d'UTA) ainsi que des particuliers qui y trouvent leur intérêt. Souvenez vous de l'affaire Falcone et des livraisons d'armes à l'Angola : on y voit le fils Mitterrand, soit la cellule Afrique de l'Elysée, le père et le fils Pasqua (et leur réseau corse en Afrique) ainsi qu'un Russe juif, Arcadi Gaydamak. Sous De Gaulle (et Jacques Foccart), la France aurait livré les armes. Trois présidents plus tard, c'est un montage complexe dans lequel tout plein d'intermédiaires se gavent...

    Faible différence donc du point de vue des Africain qui ont vu, hier,  la France aider les rebelles au Nigeria et qui voient aujourd'hui des armes françaises payées par des Qatari atterrirent dans les hangars de Boko Haram. Qui ont vu jadis le marché occulte des diamants ou de l'ivoire passer par Bangui et Bokassa et qui ont vu hier le marché occulte des diamants du sang (du Liberia en guerre civile) passer par Ouagadougou et Compaoré. L'homme par qui la France a aussi renversé le président ivoirien...

    Les réseaux sont donc toujours en activité, très certainement moins patriotes qu'au temps de De Gaulle et Foccart : l'argent semble à présent le moteur essentiel de leurs actions. Mais le résultat ne change pas : l'Afrique francophone reste le pré carré de Paris. Du moins au sud du Sahara : en Afrique du nord, les relations ne sont plus les mêmes que celles du temps où De Gaulle laissait abattre Ben Barka à Paris pour complaire à Hassan 2 et aux Américains : aujourd'hui, Paris ne sait pas comment empêcher le royaume chérifien, s'il cherche à l'empêcher, de débarquer des tonnes de cannabis en France. Tandis que l'Algérie reste farouchement indépendante et que la Tunisie ne se sort pas de son printemps arabe. Dans ces contrées, l'hexagone n'a pas d'autres ressources que de pratiquer une politique étrangère normale !

    Sa politique ailleurs anormale a-t-elle nui et continue-t-elle à nuire a ses "bénéficiaires" ? C'est ce que dit le milliardaire nigérian Dangote, roi du ciment africain. C'est ce que disent de très nombreux Africains, de plus en plus nombreux d'ailleurs. Voyons ce qu'il en est : dans le tableau 1, vous pouvez voir les taux de croissance des principaux pays subsahariens (à l'époque) à des dates caractéristiques et en moyenne annuelle de 1971 à 1990. De 1971 à 1975, ce sont les trois premiers chocs pétroliers. Ils entraînent les autres matières premières dans leur hausse et on voit surtout que l'Afrique francophone, non pétrolière hors les petits Gabon et Congo-Brazzaville, résiste plus longtemps à la chute des cours. Par la suite, années de médiocres prix des matières premières, on voit que la croissance non francophone se porte à peu près comme celle de son homologue francophone. 

    Il y a-t-il pour autant égalité de résultats ?  Il faut voir cela de plus près : l'Afrique du sud connaît en effet des difficultés politiques à partir des années 1980. La lutte contre l'Apartheid, notamment de la part des syndicats de mineurs qui lancent de grandes grèves, obère singulièrement les productions minières sud-africaines. Le résultat entraînant une sous valorisation du monde non francophone. Une rébellion sévit durement en Ouganda dans les années 1980. Idem au Ghana où Jerry Rawlings prend le pouvoir par la force en 1979 et 1981 pour mettre fin à la corruption. La Tanzanie entre en guerre contre l'Ouganda en 1978... Bref, l'Afrique non francophone connaît de nombreux problèmes politiques dans les années qui suivent les Indépendances tandis que l'Afrique francophone, hors le Cameroun, est relativement épargnée : elle ne connaît que le remplacement de dirigeants par d'autres sans doute plus dociles. On parle même dans les années 1980 du "miracle ivoirien", de la "perle de l'Afrique" ! Et pourtant, les chiffres sont là : dès le début, les non Francophones semblent se débrouiller aussi bien que les Francophones en dépit d'une moindre stabilité politique. Comme ces non Francophones vont nettement mieux que les Francophones depuis  les années 1990, la question de la nuisance de l'influence française peut se poser...

    On sait que le franc CFA n'est pas étranger à une moindre croissance, surtout au cours des dernières années, depuis l'ancrage à l'euro. Et très probablement la main mise française sur son pré carré a-t-elle dissuadé aussi des acteurs importants de la vie économique, notamment les banques africaines, d'y intervenir. Souvenons-nous à cet égard des "banque bamilékés" au Cameroun. Longtemps les filiales locales de banques françaises s'opposèrent à ces héritières des tontines qui ne furent autorisées qu'à partir des années 1990. De même les émigrés francophones ne purent-ils financer que des cabines téléphoniques rurales quand leurs homologues non francophones pouvaient souscrire des actions des grands opérateurs mobiles qui, en Afrique du sud, qui au Nigeria, qui... Il fallut de même des décennies avant que les paysans francophones se lancent dans l'agriculture vivrière en sus des produits de rente. Etc., etc. Les exemples foisonnent des retards pris en Francophonie du fait et des pressions françaises (pensons aux privatisations !) et de la pesanteur de l'existant, phénomène très français : il fallut plus de 10 ans pour réformer la filière coton en Francophonie alors que le Nigeria a relancé sa filière oléagineuse en moins de 5 ans. La FranceAfrique est donc aussi l'ancrage en Afrique des pesanteurs françaises alors que les Africains, où qu'ils soient, se sont toujours caractérisés par une faculté phénoménale d'adaptation.

    On est donc loin en fin de compte de la vision d'une Afrique francophone ayant mieux démarré après les Indépendances du fait de la présence française, face à une Afrique anglophone abandonnée purement et simplement par les Britanniques qui ne se mêlèrent en outre pas de la gestion locale. Economiquement, la FranceAfrique a gêné l'essor des pays africains où elle s'est implantée :  et par opposition aux initiatives locales concurrentes, et par transposition des mauvaises habitudes françaises dans des contrées où ces habitudes ont empêché le génie africain de s'exprimer.

     

    1- Croissance économique des principaux pays subsahariens de 1971 à 1990 (en pourcentages)

    Source : statistiques en ligne de la CNUCED

    Pays

    1971

    1975

    1980

    1985

    1990

    1971-1990*

    1992-2015**

    Cameroun

    3,5

    11,2

    -2

    -2,3

    -0,6

    4,1

    3,3

    Côte d'Ivoire

    9,5

    8,2

    -10,9

    4,5

    -1,2

    3,6

    3,2

    Madagascar

    4,2

    1,3

    0,8

    1,2

    3,1

    0,7

    2,5

    Mali

    2,6

    11,6

    -4,3

    8,5

    2,4

    4

    6,8

    Sénégal

    -0,1

    7,5

    -3,3

    3,8

    3,9

    2,7

    3,8

    Moyenne pays francophones

    3,9

    8

    -3,9

    3,1

    1,5

    3

    3,1

               

     

     

    Afrique du Sud

    4,3

    1,7

    6,6

    -1,2

    -0,3

    2,5

    2,8

    Ghana

    5,6

    -12,4

    0,5

    5,1

    3,3

    1,6

    5,4

    Kenya

    6,5

    -0,4

    5,6

    4,3

    4,2

    4,8

    3,6

    Nigeria

    14,2

    0,7

    2,2

    11,3

    11,3

    3,9

    5,4

    Ouganda

    2,7

    -1,3

    -3,4

    -0,3

    6,2

    1,2

    7,4

    Tanzanie

    4,2

    5,9

    3

    4,6

    6,6

    3,2

    5,6

    Moyenne pays anglophones

    6,25

    -1,2

    2,4

    4

    5,2

    2,9

    5

    * Moyenne arithmétique des 20 années concernées

    ** Rappel des statistiques relatives à l'incidence du F CFA sur la croissance comparée des pays subsahariens

     

     

     

     

     

     

     


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