• EPILOGUE : LA MORT<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

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    Derniers entretiens<o:p></o:p>

    Elle a survécu. Elle n’est certes pas dans une grande forme mais m’accueille avec toute la chaleur dont elle est encore capable. Nous avons bientôt terminé, n’est-ce pas ? Comment lui dire que le genre de réflexions que nous avons menées n’est jamais terminé ? Que la quête d’une vérité n’est d’abord jamais emplie de certitudes et qu’ensuite et surtout, toute explication débouche inévitablement sur de nouvelles interrogations ? Je lui ai fait cours, en quelque sorte, mettant ainsi de l’ordre dans des idées que je ruminais depuis longtemps. Mais dans le plus total chaos… Et, depuis, de nouveaux « blancs » sont apparus, contredisant parfois celles de mes théories que je croyais les plus arrêtées. Ainsi mon jugement sur elle n’est-il plus si négatif qu’au début, mettant à bas ce que je pensais jusqu’alors de l’argent et de l’intelligence (deux concepts que je croyais opposés). Oui, c’est bientôt fini : vous entendrez la fin avant de décéder, je vous le promets ! Madame Florin ébauche un sourire amical… Mais, subitement, ses yeux se font plus perçants, moins larmoyants : j’ai besoin que vous développiez vos arguments sur l’auto reproduction des élites. Car je ne suis pas d’accord à priori : les dirigeants politiques sont élus tandis que la plupart des dirigeants d’entreprise sont recrutés hors tout népotisme, ce qui n’était pas le cas autrefois… <o:p></o:p>

    -         Pas de problème. Voyons d’abord les dirigeants politiques : ils sont aujourd’hui tous issus d’un grand parti au sein duquel sont étudiées les « candidatures à la candidature ». Il existe même des « primaires » institutionnelles aux Etats Unis. Le hic, car il y en a un, et de taille, est que ne peuvent réellement prétendre à la « candidature à la candidature » que des « hiérarques », autrement dit des gens du sérail. Des sénateurs exclusivement aux Etats Unis, des technocrates aujourd’hui chez nous. Lesquels s’imposent même en province où, il n’y a guère, officiaient pourtant de nombreux « notables »… Les autres, ignorés par les médias, n’ont aucune chance de l’emporter. Le phénomène est amplifié du fait de l’argent lors des élections finales. Ne peuvent ici gagner que ceux qui disposent de l’assistance d’un grand parti, capable d’aller chercher pour eux cet argent des affiches, des encarts médiatiques, de la location de salles, etc. Les campagnes électorales modernes sont d’immenses shows itinérants qui coûtent les yeux de la tête. Et, là encore, le pezzouille de base qui se lance seul dans la course n’a aucune chance, quand bien même les médias parleraient de lui : voir la candidature Coluche lors des présidentielles de 1988.  Son plus haut score dans les sondages fut 16% et il se retira sous la pression du parti socialiste qui voyait s’effriter par trop son électorat : il n’aurait pas gagné mais il aurait risqué de faire battre Mitterrand…<o:p></o:p>

    -         Il n’empêche que les hiérarques, comme vous dites, ne s’auto reproduisent pas…<o:p></o:p>

    -         Si, de plus en plus. Voir la famille Bush à laquelle succédera peut-être Hilary Clinton, ou bien les Mitterrand, père et fils… Mais le plus gros de l’auto reproduction n’est pas dans la filiation de sang : je vous ai expliqué que les élites modernes vivaient dans le consensus. Si bien que tout nouvel élu ressemble comme un clone à son prédécesseur, au point que les Français n’arrivent plus à différencier un Jospin d’un Juppé et que nos politiques économiques peuvent être menées par un socialiste ou par un chiraquien sans qu’une virgule seulement change entre les deux gestions. A ce consensus s’ajoute, vous ai-je dit aussi, le fait que les grandes écoles sont de plus en plus farcies de fils d’anciens élèves des mêmes écoles. Si ce n’est pas de l’autoreproduction, qu’est-ce ?! Passons à présent aux patrons des grandes entreprises : dans le public, ils sont désignés par le pouvoir exécutif. Une cooptation de technocrates, en fait. Dans le privé, ils sont nommés par des conseils d’administration eux-mêmes issus d’assemblées générales dans lesquelles les banques, détentrices des pouvoirs des sicav et autres fonds de placement, font la loi. Les patrons des banques sont bien entendu et depuis belle lurette des hiérarques eux-mêmes et nommeront prioritairement des gens qui leur ressemblent à la tête des entreprises qu’ils contrôlent de fait. Tout cela au sein d’un univers d’arrivistes où tout est pesé par tous, les services rendus comme les coups tordus : il n’y a guère de place pour les autres, de toute évidence, dans ce système de renvois d’ascenseurs ! L’ère des grands nombres sociaux met toutefois et déjà à mal ce système : aux Etats Unis, des « petits » n’hésitent pas à faire campagne contre les dirigeants d’entreprises dont ils n’approuvent pas la gestion. Et, de fait, pas mal de ces dirigeants ont eu, ces dernières années, la désagréable surprise d’être « débarqués » en assemblée générale par une majorité de petits venant apporter leurs voix à leurs opposants plus institutionnels. Ils ont réagi, bien sûr, pour se protéger : en faisant entrer plus de fonds bancaires dans le capital et en risquant alors d’être débarqués par des patrons de fonds de pension. Mais on peut négocier avec ces fonds de pension, notamment de confortables indemnités de licenciement, alors qu’il est beaucoup plus difficile d’obtenir des avantages similaires de la part d’une AG remplie de « fous furieux », CQFD ! <o:p></o:p>

    -         Ces fous furieux m’ont aidé jadis à virer … (le nom qu’elle donne me fait sursauter).<o:p></o:p>

    -         Ah !, c’était vous ! Pas mal… En tous cas, vous voyez que la tête des entreprises d’importance est tenue de mains fermes par des gens « du sérail », même si les gueux ont commencé à se rebeller aussi dans ce domaine. Passons à présent aux médias.<o:p></o:p>

    -         Ce n’est pas la peine : vous m’avez déjà expliqué le processus, de même que vous m’avez dit tout le mal que vous pensiez du pouvoir judiciaire…<o:p></o:p>

    -         Mais pas sous l’angle de l’auto reproduction. Mais peu importe, passons. J’en viens donc à ma conclusion sur cette lutte constante, depuis des siècles, entre la plèbe et les élites, avec deux remarques : la première a trait au pouvoir réel des élites qui ne cesse de se réduire…<o:p></o:p>

    -         Bush et ses amis ont pu quand même déclarer une guerre inique !<o:p></o:p>

    -         A un pays qu’ils pensaient pouvoir écraser en quelques mois. Auraient-ils pu lancer leurs troupes contre un ennemi de plus grande envergure ? J’en doute, leur opinion publique ne l’aurait pas permis. Autrement dit, les gueux rendus agressifs par le terrorisme et une manipulation médiatique sans précédent ont accepté une nième « politique de la canonnière », très probablement auraient-ils revus leurs prétentions à la baisse s’il s’était agi, d’entrée, d’un second Vietnam… Mais pensez aussi aux dirigeants politiques européens, tenus par les directives de Bruxelles qu’ils ont d’ailleurs eux-mêmes contribué à mettre en place, et, plus généralement, au poids croissant des sondages dans leurs décisions : leur réélection est tellement importante à leurs yeux qu’ils n’osent absolument pas aller à l’encontre d’un sentiment public supposé…<o:p></o:p>

    -         Pourquoi supposé ?<o:p></o:p>

    -         Parce qu’un sondage n’est pas un vote et qu’on peut aussi manipuler les sondages. Mais je ne retiens de ces sondages et pour ma part  que la trouille qu’ils inspirent à nos élites : elles savent bien, elles, que la piétaille progresse et veulent à tous prix éviter de mettre cette piétaille de mauvaise humeur. <o:p></o:p>

    -         Ok, j’ai compris. Votre deuxième argument ?<o:p></o:p>

    -         Il s’agit ici de la réaction de la dite piétaille face à la fermeture de « l’ascenseur social » : en ordre totalement dispersé, les gens ont commencé à agir directement. Dans des associations, en écrivant aux journaux, en protégeant outre mesure leur sphère personnelle, ce qu’on appelle entre élites le « communautarisme », en boycottant qui, des industries qui ne respectent pas l’environnement, qui des investisseurs dans des pays anti-démocratiques, qui des médias qui leur mentent… Vous ne pouvez pas imaginer le niveau de ces réactions civiques dont personne, bien entendu, ne vous parle !<o:p></o:p>

    -         Avez vous des exemples concrets ?<o:p></o:p>

    -         Bien sûr : les dirigeants de nos télévisions, vous disais-je il y a quelques jours, confondent grand public et vulgarité. Ils imposent donc des merdes du type « La ferme célébrités », si je ne me trompe pas sur le nom –je ne regarde pas ce type d’émissions- qui, affirment-ils aux annonceurs, « font un tabac ». Et de montrer, en guise de preuve de cette réussite, des « taux d’écoute » de 40 et 50%. En oubliant de préciser que ces taux soi-disant astronomiques ne recouvrent plus que 4 ou 5 millions de téléspectateurs contre le double quelques années plus tôt : c’est à une dégringolade globale de l’audimat qu’on assiste en fait, mais l’on continue à vous faire croire que les Français sont toujours des veaux puisqu’ils se délectent de ces émissions absconnes… Dans la réalité, ils louent des DVD ou font autre chose que regarder la télévision. Mais le consensus est, très provisoirement, le plus fort : les annonceurs ne bougent pas, leurs agences non plus, et les médias peuvent continuer à agir en fonction de leurs seuls desiderata. Ca ne tiendra pas longtemps, si vous voulez mon avis…<o:p></o:p>

    -         Non. Car, si vous avez raison, les financiers de mon espèce n’accepterons pas de telles pertes d’argent à répétition. Surtout quand la rentabilité descend en dessous de 10% : nous n’avons alors et en général aucun état d’âme…<o:p></o:p>

    -         L’ère des grands nombres… J’aime !  <o:p></o:p>

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    A ce moment, un téléphone sonne. La milliardaire sort un combiné sans fil de sous sa couverture et appuie sur un bouton : je découvre ainsi la ligne directe de la dame dont très peu de gens, je le suppose, ont le numéro. Je me lève pour sortir, mais la dame, d’un geste, me demande de rester. De quelle participation s’agit-il ? … Les actions baissent ? Et alors ?! Il vous a demandé d’augmenter notre part du capital et de tenir la position, vous la tenez … Je me fous de vos états d’âme ! … Un service que me demanderait le ministre des Affaires étrangères ? Ai-je jamais décidé de vendre ou d’acheter des actions en fonction du souhait d’un ministre ! Je les emmerde, vos ministres ! … Une menace ? … Alors dites lui que mon héritier aura en mains, dès que nous aurons terminé cette conversation, toutes les preuves des « indélicatesses » de votre ministre : et que celui-ci n’a qu’une solution dans cette affaire, fermer sa gueule… Une affaire d’Etat ? Quelle affaire d’Etat ! Vous n’allez pas me faire croire que le soutien que nous apportons à une entreprise sud africaine non stratégique menace la France ! … Elle a piqué un marché en Algérie à un ami du ministre ? … Ah ! Pas en Algérie, au Maroc. Et après ? Passez le moi, votre ministre…<o:p></o:p>

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    Madame Florin écarte le combiné de son oreille et me regarde en me faisant un clin d’œil :

    -         Vous avez compris, je suppose, ce dont il s’agit ?

    -         Bien sûr : de ma décision de porter à 40% notre participation dans la start up du Cap. Ca déplait visiblement au gouvernement français…<o:p></o:p>

    -         Pas au gouvernement : au ministre des Finances seulement qui doit, très certainement, avoir une dette envers un concurrent français de cette start up. Mais attendons d’interroger le ministre…<o:p></o:p>

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    Nous attendons ainsi dix bonnes minutes avant que le bonhomme se manifeste. La vieille dame part immédiatement à l’assaut : je n’ai pas l’habitude d’attendre … Si vous le prenez comme ça, sachez que, dans les minutes qui suivent, un coursier partira au Canard Enchaîné avec la copie des papiers que vous savez … Comme vous le voudrez, Adieu ! Et la dame, apparemment ragaillardie par l’incident, raccroche en me faisant un second clin d’œil : je lui laisse 30 secondes… Il ne s’écoule pas 15 secondes avant que le téléphone ne sonne à nouveau : Allo ? … Mais il n’y a aucune ambiguïté, Cher Monsieur : je vous ai clairement menacé, vous m’avez quasiment injurié, je suis en train de mettre mes menaces à exécution. Tenez, le pli pour le Canard est déjà sous enveloppe … Oh !, si ! Je vous ai parfaitement compris, vous ne voulez pas mettre la politique de la France en danger à cause d’une vieille folle … Vous n’avez pas utilisé le terme « folle » mais ça revenait au même. Quant à votre politique de la France, vous pouvez vous asseoir dessus : c’est la politique de vos financiers de campagne que vous défendez. Je crois d’ailleurs que je vais en toucher un mot à votre patron … Ce que je veux ? Des excuses à plat ventre d’abord … Je n’entends pas bien … Ah ! C’est mieux ainsi. Répétez lentement s’il vous plait, je tiens à vous humilier autant que vous l’avez fait … La mourante est d’une cruauté sans égal à ma connaissance. Il s’agit toutefois d’un énarque et ça ne me fait ni chaud ni froid : d’une part ces gens là savent, quasiment dès l’enfance, avaler des couleuvres ; d’autre part, ils en font avaler pas mal aux gens qu’ils dominent. Mais savoir qu’un grand ministre de la République est au bout du fil, transpirant et prêt à toutes les bassesses pour calmer un témoin gênant de ses turpitudes est revigorant ! Je sais toutefois que Madame Florin va devoir lâcher quelque chose en contrepartie et, d’avance, je plains ces pauvres Sud africains qui se croient, depuis mon intervention, à l’abri des pépins boursiers.

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    La vieille dame m’étonne à nouveau : non seulement elle ne « lâche » rien, mais elle se permet d’exiger en outre une intervention du ministre dans une autre affaire, une histoire de marchés truqués dans laquelle est impliquée une entreprise sous son contrôle. Au fil de l’entretien, le ministre comprend toutefois que la perte, de toute évidence, du soutien financier du concurrent de « ma » start up, sera largement compensée par le soutien de Géraldine. Quel con ! Ne sait-il pas qu’elle est mourante ? Règle numéro un, commente la vieille dame après avoir raccroché, ne jamais baisser sa garde : entre prédateurs, le plus faible n’a aucune chance. Et ces gens n’ont pas l’atome d’un sentiment. Si j’avais été ne serait-ce qu’un peu aimable, le bonhomme m’aurait forcé à lâcher vos Sud Africains, à lui promettre un soutien lors des prochaines élections et, probablement, à lui faire un autre cadeau dans un autre domaine. Ce, alors que j’ai toutes les cartes en mains… Elle m’explique qu’elle s’est de fait employée, à coups de dizaines de millions d’euros, à obtenir des informations « confidentielles » sur à peu près tous les dirigeants qui comptent en France, ses dossiers lui permettant d’être invulnérable depuis maintenant plusieurs décennies. Je pensais que c’était l’apanage des ministres de l’Intérieur, ce genre de sport ?, lui dis-je. A qui croyez vous que sont allés les millions d’euros que j’ai dépensés ?, me répond elle… Quel monde ! Et dire que j’ai failli, un temps, accepter d’en faire partie… Les zigotos qui nous dirigent m’auraient-ils seulement laissé vivre si j’avais accepté l’héritage ? Je me souviens à cet égard du sort réservé à feu Bokassa par son « ami » Giscard d’Estaing : un traitement digne des lettres de cachet du 18e siècle, avec les moyens du 20e siècle… Et toutes ces barbouzes fouillant le « château » de l’empereur centrafricain, à la recherche du moindre papier pouvant prouver les compromissions du président français… Sachant que, depuis, nos élites ne se sont pas vraiment civilisées, je n’aurais eu aucune chance de m’en tirer. Ou alors comme une sorte d’homme de paille à leurs ordres. Vivez dans le luxe et faites ce qu’on vous dit de faire ! Madame Florin, elle, avait pu dominer cette engeance en étant plus « requin » que ces squales, plus méchante et plus dure. Je n’avais pas sa stature…

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    Nous reprenons notre entretien comme s’il ne s’était rien passé :

    -         Où en étions nous, cher ami ?

    -         A l’inanité des luttes pour le pouvoir : les élites en ont de moins en moins tandis que, vous ais-je dit précédemment, les gueux disposent en gros, dans nos pays riches, des mêmes biens matériels que les élites mais sans les emmerdements des élites. Le monde développé évolue ainsi sous le poids croissant de la loi des grands nombres. Savez-vous que, dans ma jeunesse déjà, j’avais eu le pressentiment de cette évolution ?<o:p></o:p>

    -         Non, mais vous allez me raconter…<o:p></o:p>

    -         J’ai « commis » un livre de science fiction, jamais publié, dans lequel les humains tiraient au sort pour savoir qui allait commander, une fonction franchement pas recherchée dans mon histoire. La personne qui s’y collait se voyait affublée d’une sorte de « boîte noire » recueillant les pensées profondes des autres sur tous les sujets à débat et n’avait plus qu’à indiquer la synthèse, la décision collective en fait, que lui « crachait » la dite boîte noire. <o:p></o:p>

    -         Vous étiez déjà anarchiste ! Mais pourquoi votre livre ne fut-il jamais publié ?<o:p></o:p>

    -         Parce que je n’ai jamais cherché d’éditeur : c’était juste pour moi, comme un prurit… <o:p></o:p>

    -         Vous avez eu beaucoup de prurits ?<o:p></o:p>

    -         Pas mal : des nouvelles, un essai sur le déterminisme…<o:p></o:p>

    -         Quelle était votre conclusion ?<o:p></o:p>

    -         Que nous, les humains, bâtissions peu à peu notre indépendance vis-à-vis des Dieux.<o:p></o:p>

    -         Comment cela ?<o:p></o:p>

    -         En résumé, notre avenir est déterminé par notre louvoiement entre des « improbables » et des « possibles » : un vieillard ne battra pas un jeune au tennis. C’est improbable. Mais il peut soit mourir d’une crise cardiaque, soit abandonner avant : voici deux avenirs physique possibles pour ce vieillard dont le déterminisme est marqué de toute évidence par l’intrépidité. Mais, progressivement, nous retardons l’âge de l’impotence et il est possible alors qu’un jour, un vieillard batte un jeune au tennis. C’est très grossièrement résumé car reste le déterminisme de son intrépidité, le facteur intellectuel le plus difficile à maîtriser. Nous pouvons toutefois y arriver, surtout collectivement.<o:p></o:p>

    -         Expliquez-vous.<o:p></o:p>

    -         Prenez le cas de la guerre qui vous interpelle tant.<o:p></o:p>

    -         C’est vrai, ça me rend malade…<o:p></o:p>

    -         Notre déterminisme est ici notre culture de l’agressivité. Dominer son agressivité individuellement n’est pas aisé. Il faut suivre de nombreuses séances de psychothérapie et recourir éventuellement à la « camisole » chimique. A plusieurs, c’est par contre bien plus facile : des discussions, des écrits, de la réflexion qui débouchent sur une sorte de « conscience collective » qui nous immunise, individuellement et hors les « cas sociaux », contre les actions agressives, considérées comme asociales. Nous pouvons éprouver des pulsions, mais nous arrivons à les contrôler. <o:p></o:p>

    -         C’est un peu ce que nous faisons, non ?<o:p></o:p>

    -         Les gueux, oui. Et presque inconsciemment. Les femmes, ici, jouent un grand rôle, comprenant instinctivement que le machisme qui les fait souffrir vient de l’agressivité des mâles. Elles introduisent donc de plus en plus d’interdits dans notre vie, interdits qui, progressivement, inhibent partiellement cette agressivité. Mais les élites, non, mille fois non ! La culture de la compétition est leur fondement. Comment voulez-vous qu’elles puissent prôner des comportements non agressifs ? Le feraient-elles d’ailleurs qu’elles ne seraient pas crédibles : l’exemple est, en la matière, bien plus important que le discours. Et les exemples que ces élites nous donnent sont à chier, si vous voulez bien me passer cette expression.

    -         Je vous « la passe », comme je vous ai passé toutes les « expressions » que vous avez jusque là employées. J’observe d’ailleurs que vous utilisez généralement un langage peu populaire : comment se fait-il alors que, par ailleurs, vous prônez la libération de la plèbe de la férule de ses élites ?

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    Est-ce maintenant la fin ? La malade est partie sur des sentiers qui lui sont propres, quittant mes perspectives historico philosophiques. Je m’approche d’elle :

    -         Parce que je n’ai jamais crû et me refuse à croire que les gueux sont voués à une sous-culture. Pour résumer, qu’ils préfèrent aujourd’hui la variété à la grande musique peut me chagriner au premier abord. Mais, au second, je réalise que, ce faisant, ils rejettent aussi, par boycott, tout ce qui leur rappelle l’élitisme. La veulerie des élites semble par ailleurs les enfermer dans l’abominable, les « Ile de la tentation » et autres « Ferme célébrités ». Mais je vous ai expliqué que la réalité, celle qu’on ne vous dit pas, est toute autre : la moitié au moins des anciens téléspectateurs a quitté les ondes… Bref, je continue à croire en la « revanche des gueux » dont la dynamique dépasse, de très loin, mes capacités d’analyse. Pourquoi, dans ces conditions, changer le style de mon discours ? Pourquoi, par exemple, m’emmerder à transposer mes pensées dans un roman érotico policier au seul objectif de vendre ? C’est du marketing de bas étage, ça. Car mon discours ne peut que se perdre dans la transposition, quelques dialogues dans un océan de stupre ! Je n’ai que la volonté de vous convaincre, pas celle de vendre des millions d’exemplaires. Je suppose que si mon message convient à ce nouveau siècle, d’autres sauront le reprendre de plus belle manière…

    -         Vous manquez décidément d’ambition !<o:p></o:p>

    -         N’est-ce pas ? Mais revenons à nos moutons si vous le voulez bien…<o:p></o:p>

    -         Non : allez déjeuner…<o:p></o:p>

    -         Vous m’abandonnez une partie du peu de temps qu’il vous reste à vivre ?!<o:p></o:p>

    -         Oui. Je crois en fait arriver maintenant à bon port. Et j’ai besoin de solitude…<o:p></o:p>

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    Je descends donc aux cuisines où Danièle m’accueille à bras ouverts : c’est bien ce que vous faites ! Et puis, votre tirade sur le rôle des femmes par rapport à l’agressivité des hommes ! Tenez, je vous embrasse ! En arrivant ce matin, et puisque c’était à mon tour de décider, j’avais commandé une araignée de mer suivie d’un pigeon aux petits pois. J’avais exigé que l’araignée soit préparée selon mes normes, soit les pattes pré-cassées, le corps coupés en 4 morceaux et le contenu de la coque mélangé, à la fourchette, à de la moutarde, du sel, du poivre, du piment et un filet d’huile d’olive. Nous mangeons cette préparation dans un silence recueilli, jusqu’aux derniers morceaux : la « merde » du crabe traitée comme je l’ai indiquée, étalée, tel du pâté, sur des tranches de pain grillé, frottées d’ail et d’huile d’olive… Un régal ! Le pigeon n’est pas mal non plus, avec ses petits pois frais cuits sans eau –juste deux cuillérées à soupe, m’avoue Danièle- avec un cœur de laitue, un oignon, un sucre, un bouquet garni et quelques lardons fumés. Les cosses n’étaient pas fripées, m’explique la cuisinière. Les petits poids étaient donc parfaitement frais… Pourquoi sert-on un très bon volatile, le pigeon, avec ces remarquables petits pois ? Le pigeon devient presque superflu… Je l’imagine alors rôti avant d’être mêlé à une sauce « champignons- poivre- crème fraîche » moins gustative. Je m’en ouvre à Danièle qui me répond instantanément : c’est parce que votre recette de petits pois ne convient pas au pigeon. Il faut à ce petit volatile des petits pois quasi « neutres », tout juste salés, poivrés légèrement et sucrés. Et c’est le mélange sucre-poivre qui, au travers des petits pois, fait ressortir le goût subtil du pigeon… Lequel, pour exister dans votre palais, doit être confrontés à des goûts plus forts : la douceur de la chair de la bête n’en ressort que plus vive… Je suis d’accord sur le remède, pas sur le diagnostique : pourquoi nos ancêtres ont-ils élaboré une recette mêlant deux goûts dominants ? Le petit pois, par lui-même, donne son nom à n’importe quelle recette. Parce qu’il domine. Tandis que le pigeon est trop fin pour survivre, dans le palais, à un tel traitement. Certes, quelques épices ou herbes peuvent en relever le goût, mais de tels ingrédients mélangés à des fèves dominatrices n’en sont pas capables. Les Marocains, me souviens-je, ont associé le pigeon au miel : le sucre est-il donc la panacée ?

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    Vous entrez dans la grande cuisine et dans l’imagination : je vous en félicite !, me gratifie Danièle sitôt connue ma réflexion. Je commence donc à concevoir l’univers des cuisiniers modernes, amenés à tout remettre en question : ils veulent d’une part comprendre le cheminement de leurs ancêtres et, de l’autre, laisser une trace dans l’histoire culinaire. Donc inventer. Avec une majorité de gens normaux, donc des recettes médiocres, et quelques génies, poursuit la cuisinière. Plus les médias, j’ajoute. Lesquels poussent les médiocres à faire n’importe quoi pour qu’on parle d’eux ! Qui est médiocre, en l’occurrence ? Les chefs de cuisine fous ou les médias qui les portent au pinacle ? C’est Clément qui nous apporte un début de solution : vous attaquez longuement les élites dans vos entretien avec la patronne : n’est-ce pas du fait de ces élites, principaux clients des grands restaurants, que sévissent les inventeurs fous ? Vous savez, passés une dizaine de repas chez Bocuse, on se lasse. Bocuse est donc bien obligé de changer sa carte. Danièle et moi lui objectons qu’il peut aussi puiser dans le répertoire existant, énorme en France. Mais ces gens ont tout essayé ou presque. Et puis le « répertoire existant », comme vous dites, sent bien trop sa « cuisine bourgeoise » pour plaire aux grands de ce monde. Il fallut un Chirac pour aimer passionnément la tête de veau. Mitterrand, lui, appréciait les ortolans, un oiseau que ni vous, ni moi, ne mangerons jamais. Pour complaire aux foules, nos élites disent aux journaux –qui ne vérifient jamais- qu’ils aiment le choux farcis ou la potée auvergnate : je suis bien certain qu’elles n’en ont mangé qu’une ou deux fois dans leur vie. Le reste du temps, elles « diététisent » chèrement à domicile ou posent leurs culs malpropres sur les chaises dorées des trois étoiles Michelin. Pour elles, le poisson au chocolat est un passe-temps amusant, donc médiatisable…<o:p></o:p>

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    Clément donne du grain à moudre à ma théorie sur la revanche des gueux : hors quelques militants passionnés, personne n’aime les élites, de gauche comme de droite. On fait avec parce qu’on n’a pas d’autre choix, me disent, désabusés, Danièle et Clément. De toute façon, c’est blanc bonnet et bonnet blanc : tous ces gus se sucrent sur notre dos et se moquent pas mal de notre sort… Pourquoi, alors, continuent-ils à voter pour les uns et pour les autres ? Parce que le droit de vote est notre conquête. Nous éliminons plus que nous ne choisissons, mais nous votons ! Décidément, la désignation de candidats crédibles est le « nœud » de la véritable démocratie, parodie aujourd’hui plus qu’accomplissement. Je leur suggère d’entrer en masse dans les partis politiques : ça ne sert à rien. Tout est verrouillé dès le plus bas étage. Savez-vous à quoi ressemble une réunion politique de base ? J’avoue que non, n’ayant jamais milité de ma vie. A un meeting : vous venez, vous vous asseyez et vous écoutez. Puis vous repartez… Au passage, on vous rappelle que vous n’êtes pas à jour de votre cotisation. Croyez-vous que les leaders payent leur cotisation à hauteur de la nôtre, c’est-à-dire en fonction réelle de leurs revenus ?! Mais les élections internes ? Elles se multiplient… Ouai… J’ai été inscrit dans le bled où j’habite. Un quartier populaire… Lors de la désignation du candidat à la présidentielle, on a effectivement voté. Mais, auparavant, la direction locale « avait fait le ménage » : elle avait exclu un bon quart des militants qui n’avaient pas payé leurs cartes –tout en gardant un bon autre quart dans le même cas- et fait entrer, par contre, tout un tas de gens inconnus, très probablement sympathisants du candidat à soutenir. Je suppose que, pour ceux-ci, les dirigeants ne furent pas très regardants quant au paiement des cotisations... Face à cette caricature de démocratie, je suis parti. J’ai appris par la suite, via des amis qui étaient, eux, restés au parti, que la direction avait ajouté à ses magouilles préparatoires un « bourrage d’urnes » pas possible partout où les dépouillements n’étaient pas contrôlés. Sans compter des « rectifications » au sommet et après dépouillement… Bref, l’élection interne fut une mascarade, mais présentée comme un modèle par une presse aux ordres. Car, in fine, le candidat du parti fut écrasé aux élections réelles : expliquez moi comment un parti majoritaire selon les sondages peut voir son candidat laminé alors qu’il a été désigné par une immense majorité des militants ? Il y a là quelque chose de plus que troublant… Je reviens à nos moutons culinaires : admettons que nos nouveaux errements culinaires viennent de la clientèle, donc des élites. On devrait normalement voir pas mal de chefs lâcher ce mouvement pour s’en tenir aux « canons » de la cuisine française… Danièle me rappelle nos conversations précédentes, au cours desquelles, justement, nous avons relevé ce mouvement, soit le refus des guides au profit du plaisir.

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    Le pigeon avalé, je remonte dans la chambre de Madame Florin que je trouve à nouveau dans le coma. J’ai l’habitude, maintenant : j’appelle le médecin, lequel « stabilise » l’état de sa patiente avant de m’avertir qu’elle vit ses derniers instants. Combien de temps ? Il ne sait pas. Souffre-t-elle ? Certainement pas… Quelque chose –l’instinct ?- me dit que, cette fois-ci, c’est vraiment la fin. Je reste donc à son chevet après avoir appelé Danièle et Clément, les deux autres personnes avec lesquelles elle a voulu terminer sa vie terrestre. Le temps s’égraine dans le silence, nous sommes tous plongés dans nos pensées. Je revois ma rencontre avec la moribonde comme dans un film : le notaire, les E-mails, mes colères, ses manipulations… Je n’arrive pas à résumer nos conversations, le travail intellectuel que cela demande m’est trop difficile. Je me remémore par contre des anecdotes, telles mes incursions dans sa gestion patrimoniale ou bien la première image que j’ai eu du notaire, ce « jeune premier » tiré à quatre épingles… Je n’oublie pas, bien sûr !, l’épisode du ministre des Finances… Le visage de la mourante est d’un blanc de craie, sa respiration, d’une lenteur à faire peur. Par moment, il me semble en outre qu’elle ne respire plus, comme si sa mort allait venir d’un simple arrêt respiratoire. Mais c’est le cœur qui va lâcher, comme l’avaient prédit le professeur Duboeuf : subitement, la vieille dame ouvre les yeux. Elle regarde droit devant elle, comme avant hier face à son fantôme : Etienne ! Etienne ! crie-t-elle en sourdine. Je lui prends la main. Elle la sert un peu puis plus rien. J’imagine plus que je n’entends son dernier souffle expirer de ses lèvres. Elle reste là, les yeux grands ouverts, rigide, morte, après avoir prononcé par deux fois le nom de son enfant disparu. Danièle, qui s’est levée, lui ferme les yeux…

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    Le testament

    Je n’ai pas un instant à moi. Sitôt joint le notaire, celui-ci me donne plusieurs instructions : appeler l’entreprise de pompes funèbres, prévenir l’attachée de presse de la morte (j’apprends à cette occasion qu’elle payait un cabinet spécialisé), prévenir les banquiers (j’ai la liste) - sachant, me dit l’homme de loi, que ma procuration reste valable pour les dépenses courantes et pour l’enterrement-, réunir le personnel pour les avertir, bref une série impressionnante de gens à mettre au courant et à rassurer. C’est important, me dit le notaire, il faut éviter que tout se précipite. Tout quoi ? Vous le verrez assez vite… Dans l’immédiat, je ne vois rien. J’informe et je rassure comme je le peux. Qui va prendre la suite ?, me demandent la plupart des gens. Je ne sais pas, réponds-je en toute sincérité. Des heures passées au téléphone avant que je ne sois confronté au premier visiteur. Un député !, me susurre Clément. Qui est l’héritier ? J’en vois un autre, puis un autre, puis un autre, les uns politiciens, les autres affairistes. Nous devons organiser une sorte de queue depuis le hall d’entrée jusqu’à la chambre, canaliser la venue des gens « informés » qui viennent vérifier que la redoutable Géraldine Florin est bien décédée. L’un d’entre eux (un ministre, me dit Clément), me demande même si je sais ce que vont devenir ses « archives ». Elles sont en lieu sûr, ne puis-je m’empêcher de rétorquer. L’homme me regarde de travers, comme un insecte monstrueux tombé au beau milieu de son potage – pardon !, de son « consommé ».

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    Tout cela ne pouvait se terminer que par une visite tout se qu’il y a de légale des barbouzes : Police !, m’intiment ces derniers. Nous avons un mandat de perquisition… Heureusement, tous trois avons anticipé la chose : deux avocats réputés et un huissier assermenté nous assistent. Le notaire a bien voulu considérer ces dépenses comme « courantes ». De plus, nous filmons la scène. Si bien que la perquisition se passe sans trop de dégâts. Elle ne donne bien entendu aucun résultat : les papiers sont à l’étranger, m’a prévenu le notaire. La police essaye une nouvelle fois de mettre la main sur les documents accumulés par la défunte, en tentant l’intimidation : Commission rogatoire ! Nous devons vérifier que la morte n’a pas été victime d’un meurtre. Ils veulent emmener le corps. Les avocats interviennent et font si peur aux pandores que ceux-ci renoncent. J’ajoute aussi mon grain de sel : je pourrais peut-être retrouver inopinément un ou deux documents, les communiquer à la presse… Le chef a sorti son portable et s’est écarté. Puis il est revenu : excusez-nous, c’étaient les ordres. Mais on vient de me donner le contre ordre. Nous partons… Il me regarde avec crainte, comme si j’étais toujours l’héritier de la vieille dame. Peut-on vivre face à des regards craintifs ? Il faut être pervers !

    <o:p> </o:p>

    Je ne suis pas sorti des pépins pour autant : tard le soir, Clément me tend le téléphone. C’est pour vous : la présidence… Je prends le combiné avec circonspection :

    -         Oui ?

    -         Je suis conseiller du président.<o:p></o:p>

    -         Oui. Que puis-je faire pour vous ?<o:p></o:p>

    -         Vous êtes, m’a-t-on dit, l’héritier de Madame Florin qui vient de mourir.<o:p></o:p>

    -         Vous êtes mal renseigné : j’ai renoncé à cet héritage…<o:p></o:p>

    -         Pourtant, vous organisez bien les obsèques de la défunte.<o:p></o:p>

    -         Oui, par amitié et sur la lancée de nos relations. Mais ça s’arrêtera là. <o:p></o:p>

    -         Qui dois-je alors contacter ?<o:p></o:p>

    -         Maître Maroil, je suppose, le notaire.<o:p></o:p>

    -         C’est déjà fait : il m’a renvoyé vers vous.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je suis interloqué : pourquoi André Maroil a-t-il dit une telle absurdité à un conseiller du président de la République française ? Il sait bien que je ne veux plus de cet héritage ! Je décide d’envoyer paître l’importun jusqu’à ce que j’en sache plus :

    -         Désolé, mais la situation m’échappe. Je ne peux rien vous dire avant d’en savoir d’avantage.

    -         Cependant, le président souhaiterait avoir des assurances.<o:p></o:p>

    -         Des assurances sur quoi ? Sur les documents que détenaient la défunte ? J’ai décidé, pour ne pas prolonger inutilement la conversation, de ne pas jouer à l’idiot du village…<o:p></o:p>

    -         Précisément.<o:p></o:p>

    -         Le notaire m’a prévenu qu’elle a laissé un testament : il faut attendre son ouverture pour savoir ce qu’il va advenir de ces documents. Peut-être a-t-elle d’ailleurs demandé à ses gardiens de les détruire ?<o:p></o:p>

    -         Mais vous avez passé tout votre temps à ses côtés : vous sauriez bien si tel avait été le cas…<o:p></o:p>

    -         Détrompez vous : je ne discutais avec elle que quelques heures par jour. Et je ne l’ai suppléée dans ses affaires qu’à trois reprises. Tout le reste du temps, elle a continué à gérer directement ses affaires. Avec, notamment, sa ligne directe.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    L’homme n’insiste pas. Il me donne ses coordonnées téléphoniques et me demande de le rappeler, « dans l’intérêt du pays », dès que j’en saurais plus sur l’héritier final.

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    Puis le jeu politique se calme, remplacé par celui des pleureurs et des pleureuses : dès que la presse a annoncé la mort de mon ex élève en supplément d’âme, des myriades de « grands amis », de « vieilles connaissances », de « parents » même, la plupart « éloignés », quelques uns « proches », se manifestent. La sonnette de la porte cochère n’arrête pas d’être actionnée. Dans le tas se présentent tous les redevables de la morte, conseillers en tous genres (je vois ainsi de près ceux qu’elle payaient plus de 2 000 euros/heure), banquiers (êtes vous l’héritier légal ?), assureurs, fournisseurs, hommes d’affaires… Epuisant ! D’autant que, si nous pouvons sans scrupule refouler les opportunistes, nous ne pouvons guère interdire aux habitués de la défunte de venir se recueillir sur son corps. Mais, comme je ne suis plus intéressé par son argent, je ne trouve aucun intérêt non plus au commerce de ces gens. Ils me fatiguent, un point c’est tout ! Du coup, j’ai l’air revêche et je lis à nouveau la crainte dans leurs regards… Détestable à tous points de vue ! 

    <o:p> </o:p>

    Arrive enfin le notaire qui m’avait prévenu ne pas pouvoir venir plus tôt : Madame Florin m’a laissé une liste de choses à faire d’urgence dès l’annonce de sa mort. C’est compliqué et long… Nous sommes presque intimes à présent.

    -         Ca va, vous tenez le coup ?

    -         Je commence à en avoir franchement marre ! <o:p></o:p>

    -         Tenez bon, plus que quelques jours… Quand l’enterre-t-on ?<o:p></o:p>

    -         Demain après midi. Grande messe puis ballet de voitures jusqu’au cimetière. <o:p></o:p>

    -         Je vous propose donc de nous retrouver après demain matin pour l’ouverture du testament.<o:p></o:p>

    -         Mais je ne suis plus de la partie.<o:p></o:p>

    -         Si : mes instructions sont d’ouvrir le pli en votre seule présence.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Et merde ! Clément, à mes côtés, veut me dire quelque chose. Je le regarde dans l’hébétement le plus total. Rassurez-vous : ce n’est pas ce que vous croyez. Après votre choix de ne plus accepter l’héritage de Madame, celle-ci nous a dicté un testament pour assurer autrement sa succession. Je ne peux pas vous en dire plus, sinon que ses dispositions vont seulement vous embêter quelques temps encore. Après quoi, vous serez libre… Le notaire regarde Clément comme s’il le découvrait pour la première fois : Nous cacheriez-vous quelque chose ? Clément sourit : non. Danièle, la cuisinière, et moi, connaissons simplement le contenu du testament car celui-ci, pour être valide, devait être co-signé par deux témoins. J’ajoute que c’est Danièle qui l’a écrit sous la dictée de Madame. Il peut peut-être nous dévoiler maintenant son contenu ? Non. Madame a été formelle : nous devons attendre qu’elle ait vraiment disparu, et sous une dalle de marbre, et dans nos têtes. Car, nous a-t-elle dit, Monsieur – il parle de moi- doit avoir l’esprit totalement libéré, y compris de son ex élève, pour prendre les bonnes décisions…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Nous allons dîner dehors, pour nous changer les idées. Nous emmenons Clément et la cuisinière avec nous. C’est Madame qui paye !, annonce le notaire.  Je rentre chez moi en forme, n’ayant fait comme d’habitude que tremper mes lèvres dans les vins choisis par les trois autres. Lesquels ont quitté, eux, le restaurant en titubant. D’autant que le notaire avait choisi un endroit à la mode dont les spécialités ne dépassaient guère le niveau de terminal d’un lycée hôtelier. Prétentieux, cher et plus que moyen : il ne restait que Bacchus pour remonter le moral des troupes ! Quoi qu’il en soit, je pu ainsi me reposer de la dure journée écoulée et me retrouvais frais le lendemain matin pour enterrer Géraldine. La journée ne fut qu’attente : attente des croque-morts, attente de la levée du corps, attente à l’église, attente au cimetière… Madame Florin aurait détesté ! Tout juste la présence, tant dans l’église qu’au cimetière, d’un nombre invraisemblable de « chaussures à clous » put elle me sortir du profond ennui dans lequel m’a plongé ces attentes. Il n’y eut, de mon point de vue, qu’un seul moment d’émotion : quand le cercueil fut descendu dans la fosse. Je pris conscience alors de la disparition définitive de la vieille dame, comme un souffle glacé sur mon cœur… Les autres, peu nombreux hors les pandores, eurent sans doute la même sensation car nous quittâmes silencieusement le cimetière… <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Clément m’entraîne vers la voiture de Madame : venez dîner avec nous… J’accepte : je leur dois bien ça malgré l’envie énorme que j’ai de gommer cette journée de mon existence, donc de l’écourter au maximum. Danièle et moi montons à l’arrière pour faire bisquer notre chauffeur. Qui se contente de sourire : faire le chauffeur ne me dérange pas. Je l’ai fait toute ma vie… Mais j’ai toujours l’impression de vous transporter sur ordre de Madame. Il faut du temps pour faire son deuil… Danièle a anticipé notre venue : une poularde demi-deuil nous attend, agrémentée d’un aïoli de légumes. De quoi nous rehausser le moral malgré, selon moi, l’erreur qui consiste à mélanger deux sauces blanches, celle de la poularde et l’aïoli. Mais Danièle n’en a cure : vous aimez ? C’est bon ? Alors ça me suffit… Aurions-nous transmuté ? C’est en effet moi qui joue à présent au puriste !

    <o:p> </o:p>

    En fait, elle a voulu me faire plaisir tout en poursuivant notre débat : la poularde a en effet un goût subtile et fin tandis que l’aïoli, résolument provençal, « arrache la gueule » : l’opposition de deux éléments et non la complémentarité. Je lui fais observer qu’en l’occurrence, l’aïoli a une tendance certaine à impérialiser. Oui, mais la poularde plus le demi deuil adoucissent votre bouche. C’est un peu comme une douche écossaise… Peu importe en fait, car je devine que ce dîner est un peu intéressé. Bon, dites moi tout !, dis-je pour les mettre à l’aise. Ils m’expliquent alors que la défunte m’a laissé tout pouvoir sur son héritage, y compris celui de l’accepter tout de même. Vous m’auriez alors comme employeur… Je comprends qu’en l’état actuel des choses, ils préféreraient cela : qu’allons-nous devenir ? Je leur explique que, si j’ai tous les pouvoirs, j’ai aussi celui de scinder l’héritage et de leur faire des legs. Ils ne sont pas chauds : ça veut dire pour nous que nous partirons à la retraite. Or nous aimons ce que nous faisons… Un restaurant, peut-être, à deux ? Mais ils y ont déjà réfléchi : beaucoup de travail à des heures impossibles et une rentabilité plus qu’aléatoire. Réfléchissons ! J’impose un quart d’heure de silence… Cinq minutes plus tard, je bondis : j’ai trouvé ! Tous deux me questionnent avidement :

    -         L’idée me vient d’Afrique : des cuisinières –les hommes ne font pas la cuisine au sud du Sahara- vivent en préparant un plat, un seul, dans une grande marmite. Puis elles se mettent à un coin de rue passante et vendent des écuelles. En général, tout est parti en moins de deux heures…

    -         Mais nous ne pouvons pas faire cela en France !, m’objectent-ils à juste titre.<o:p></o:p>

    -         Je suis d’accord. Mais vous pouvez vendre votre plat quotidien comme des pizzas ou des sushi…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    L’idée leur plaît. Des parts de bœuf bourguignon ou de pommes de terre boulangères au lieu de pizzas réchauffées et de sushi desséchés leur paraissent vendables. Ils ne s’interrogent même pas sur les coûts : je suis là pour ça ! Je leur expose alors brièvement les nécessités du métier, les pub dans les boîtes aux lettres, les livreurs, les règles d’hygiène et « tutti quanti »… Mais vous allez rechercher un héritier. Nous supposons que vous vous déciderez pour un « pro ». Vous pourrez donc l’obligez, en acceptant l’héritage, à acceptez un « deal » avec nous… Banco ! Je leur promets d’inclure leur nouveau projet dans l’héritage de leur ex-patronne. Et je leur conseille, en attendant, de potasser plus que sérieusement les livres de recettes : il va leur falloir choisir les plats adéquats puis inventer la manière de les préparer pour qu’ils soient savoureux et chauds à la livraison : il va vous falloir composer avec l’industrie et les processus industriels pour rester dans des marges de prix acceptables par le grand public. N’oubliez pas que votre concurrent existe, le surgelé. C’est tout un art ! Danièle est tout feu tout flamme : elle sent qu’elle va pouvoir donner sa pleine mesure dans ce projet : je réfléchis à l’industrialisation de la gastronomie française depuis des décennies. Je partirai, moi, du produit basique pour arriver au produit fini et non, comme les financiers, de l’idée d’un produit basique fournie à des ingénieurs de l’agro-industrie. Vous verrez la différence, je vous le garantis ! Je ne m’en préoccupe guère : dès lors que les premiers intéressés sont partants, le projet vivra. Je n’ai qu’à assurer sa pérennité, une affaire de finance et de conseils de gestion. Je leur dis simplement qu’ils devront accepter de grossir, c’est-à-dire de multiplier les points de vente, donc d’organiser une production carrément industrielle, s’ils ne veulent pas être laminés par une concurrence qui se multipliera dès lors qu’ils paraîtront réussir. Nous nous séparons sur ces bonnes paroles…

    <o:p> </o:p>

    Le notaire m’a donné rendez-vous à 9 heures 30. J’y suis, un peu moins inquiet que l’avant-veille depuis que Danièle et Clément m’ont dit, « grosso modo », de quoi était fait le testament. Le jeune-homme-bien-sous-toutes-les-coutûres s’est mué en une sorte de majordome un tantinet solennel pour procéder à la lecture des dernières volontés de feu sa cliente. J’ai attendu quelques courtes minutes dans un salon cossu, il me fait entrer cérémonieusement dans un bureau lambrissé, pourvu d’une table ancienne couverte de documents et de fauteuils Louis XVI gainés de cuir sombre. Il n’ose me tutoyer : prenez place, je vous en prie… L’ouverture de la grosse enveloppe kraft fait du bruit. Il en sort une liasse de feuillets blancs reliés entre eux par une agrafe. Il tousse pour expectorer je ne sais quoi de sa gorge, respire à fond, descend ses yeux sur les premières lignes et se lance :

    Cher ami, quand vous lirez –ou plutôt quand maître Maroil vous lira ces lignes, je ne serai plus de ce monde. J’ai demandé à Danièle et à Clément d’être les témoins du testament que je dois laisser derrière moi depuis que vous avez renoncé à mon héritage. Vous aviez parfaitement compris que votre refus me laissait dans l’embarras car il me fallait trouver une âme suffisamment trempée pour vous remplacer. Je n’en ai plus le temps. Je sais que vous penserez que, puisque j’étais certaine, dès l’origine, que vous refuseriez de jouer ce rôle, j’aurais pu y songer depuis longtemps : pensez-vous tous les jours que vous pouvez mourir d’un instant à l’autre ? Non, bien sûr. J’ai repoussé cette idée par trop funeste je ne sais combien de fois, jusqu’à ce qu’elle s’impose bien trop tardivement à moi. Je vais donc vous demander un dernier service, celui de trouver mon successeur. Pour ce faire, je vous donne tous pouvoirs sur mon héritage, y compris celui de le prendre à votre compte si jamais l’idée vous en revenait. Maître Maroil devra faire exactement ce que vous lui direz de faire, cette ultime procuration étant totale et définitive.

    <o:p> </o:p>

    Tout ce que je puis faire au moment où je dicte ce testament, est de vous donner quelques conseils. Je sais que vous savez les peser soigneusement… Le premier d’entre eux est d’éviter la facilité de la fondation : vous créeriez, ce faisant, les conditions d’une gigantesque corruption sans pour autant garantir une gestion efficace de mes biens. Et vous multiplieriez alors vos problèmes puisque vous n’auriez plus à trouver un héritier, mais plusieurs administrateurs. Au passage, en outre, l’Etat français ferait main basse sur la majeure partie des dits biens alors que la fiscalité de ces derniers a été méticuleusement préparée par mes conseils et maître Maroil. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’arrête la lecture pour demander au notaire quelles sont ces dispositions « méticuleuses » qui ont permis à Madame Florin d’échapper une ultime fois aux rigueurs de l’imposition française. Beaucoup d’éléments, me répondit-il. Dont le principal est l’exterritorialité. Sachez que la dame n’était plus française… Les explications qu’il me donne, près de trois quart d’heure durant, sont si étonnantes, si simples en plus, que je me refuse à vous les livrer ici : je m’en voudrais de contribuer ainsi et à une dénationalisation massive des riches français, et à la paupérisation de l’impôt le plus indispensable au brassage social. Mais sachez qu’elles existent bel et bien, d’autant plus à la portée du premier venu que la mondialisation est passée dessus. Bref, l’immense fortune laissée par ma vieille cliente ne sera pas taxée à 60% par l’Etat français mais, du fait des multiples combinaisons prévues, à environ 25% seulement, et par plusieurs états. Soit un peu plus que ce qu’aurait payé un héritier direct mais nettement moins que ce qu’aurait dû acquitter un tiers. Aurais-je pris le temps de me préoccuper de ce genre de question avant ma mort, si bien entendu je n’avais pas eu d’héritier direct ? La vieille dame n’avait pas trouvé de successeur mais avait organisé une gigantesque défiscalisation de son héritage ! On ne se refait pas… Je songeais en même temps aux Etats Unis, plus féroces encore que la France en matière de droits de succession : qu’auraient fait leurs limiers face aux montages fantastiques de la vieille dame ? Sans doute des années de procès avec, probablement, quelques points gagnés par l’Etat hôte sur les dits droits de succession. Mais l’exterritorialité des biens restait incontournable. Et Madame Florin avait placé son argent dans le monde entier…  La garce ! Reprenez, demande-je au notaire…

    <o:p> </o:p>

    Le deuxième conseil que je vous donne est de faire vite : si vous tardez à trouver la personne adéquate, le monde entier, en tout cas parmi les gens qui comptent, saura que vous êtes à la recherche de la dite personne. Imaginez les pressions auxquelles vous devrez faire face. Même si je me suis efforcée de toujours minimiser l’étendue de ma fortune, celle-ci a des aspects beaucoup trop visible pour être ignorée. Sans compter les investissements stratégiques que j’ai opérés ici et là : les Etats même interviendront !

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    Le troisième conseil est relatif à la personne adéquate. Je sais que vous savez maintenant quel type d’humain est capable de gérer une telle fortune. Ce n’est pas un enfant de cœur mais ce que vous appelez un prédateur qu’il faut. Et pas n’importe quel prédateur, médiocre « mangeur » posté par hasard à une place juteuse : il faut un vrai carnassier, lui-même créateur de richesses et sachant « manger » aussi les médiocres. Une « bête », si vous voulez, comme je l’ai été sous mon apparence de faible femme. Pensez qu’il devra s’imposer à des banquiers prestigieux, à des PDG aussi retors que puissants, à des politiques aussi voraces que soutenus par une ribambelle de réseaux… Maître Maroil, à cet égard, dispose d’éléments extra-testamentaires qu’il va vous livrer maintenant, en interrompant sa lecture.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je ne suis pas surpris : il faut bien qu’à un moment ou à un autre surgissent les fameux « documents » que recherchaient, dès le jour de sa mort, tant de policiers… Le notaire me confirme donc l’existence de ces documents et me remets une enveloppe cachetée par un sceau de cire. Impressionnant ! Je l’ouvre d’un coup sec et prend le feuillet unique qu’il contient entre deux doigts. Je lis. Le document m’indique que Madame Florin possède un compte dans une banque sud américaine. Ce compte comporte outre une importante somme d’argent, un « sous compte » gérée par un employé dont le nom est indiqué. Celui-ci est payée intégralement par le compte et doit répondre de jour comme de nuit aux sollicitations du détenteur du compte. Suivent les coordonnées du Monsieur. Je l’appelle :

    -         Vous êtes bien xxx ?

    -         Oui. Que puis-je faire pour vous ? Je m’aperçois qu’il a compris mon français et qu’il me répond dans cette langue…<o:p></o:p>

    -         Je suis l’exécuteur testamentaire de Madame Florin. Je voulais juste savoir comment se passe les transmissions des documents que vous conservez pour son compte…<o:p></o:p>

    -         Il me faut les codes.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je regarde de plus près le feuillet et vois trois codes indiqués dans la marge gauche en haut et dans les deux marges du bas. Je les lis à mon correspondant.

    -         C’est parfait. Je suis autorisé à faire tout ce que vous me demanderez, le troisième code, celui que vous m’avez lu en premier, faisant de vous l’héritier de feu notre cliente.

    <o:p> </o:p>

    Je lui demande de me faxer, chez maître Maroil, la liste des documents qu’il détient. J’en ai pour quelques heures à la dresser, me prévient-il. Nous attendrons… Je préviens le notaire, ne voulant pas quitter son bureau –et son fax- des yeux, que nous resterons chez lui tant que nous n’aurons pas réceptionné l’envoi sud-américain. Je m’apprête ensuite à écouter la suite du testament quand l’homme de loi me dit que l’enveloppe cachetée n’est pas le seul élément en sa possession.

    -         Qu’est-ce qu’il y a d’autre ?

    -         Un cahier… Il prend le dit cahier à dos carré, épais, sur son bureau et me le tend : lisez…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    A ma grande stupéfaction, je vois des séries de paiements, avec les dates et les coordonnées des comptes récepteurs, alignés les uns après les autres. Il y a de tout : des hommes politiques, des journalistes, des écrivains, des inconnus, probablement fonctionnaires (j’ai repéré le nom d’un très haut fonctionnaire dans le tas), des entreprises même. Sur des pages et des pages ! La majorité des banques est située dans des paradis fiscaux mais il y a des indélicats qui n’ont pris aucune précaution, se faisant payer dans le pays où ils officient. Comme certains de leur impunité… Je rends le cahier au notaire : prenez en bien soin. Je suppose que vous avez ici autre chose qu’un simple coffre ? N’ayez crainte, me répond-il. La cachette est inviolable. Je demande à la voir mais il refuse : elle ne serait plus inviolable, m’explique-t-il. Il prend le document et sort. J’en ai pour trois minutes…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Pfffou ! Quel binz ! C’est comme dans une série noire… Tout d’un coup, je me demande pourquoi c’est le notaire qui détient ce cahier scandaleux : serait-ce lui qui le tient à jour ? Je pose la question dès son retour : c’est effectivement lui. Quel rôle exact joue-t-il donc dans le montage de la vieille dame ? Je suis un peu son secrétaire particulier, avec la possibilité d’authentifier directement les actes que j’accomplis pour elle. Ou plutôt que j’accomplissais. Il est donc au courant de tout ? De presque tout, rectifie-t-il. Car vous savez que Madame Florin ne faisait que ce qu’elle voulait. Parfois, certains de ses agissements échappaient à mon intermédiation. Je lui propose une pause autour d’un café, pause pendant laquelle il me parlera de ses relations avec la défunte.

    <o:p> </o:p>

    C’est un clerc de notaire. Qui n’avait qu’une seule cliente, la dame. Son patron l’avait pris entre quatre yeux pour lui confier la mission : vous devrez faire tout, je dis bien tout ce qu’elle demandera. Elle pourra vous appeler en pleine nuit, vous envoyer à l’étranger, vous remettre de l’argent liquide à transmettre à des tiers… Tout, absolument tout ! Même tuer si nécessaire ! J’apprends ainsi que les seules personnes à n’avoir aucun droit sur les documents sud américains sont les membres de l’étude notariale sur laquelle Madame Florin avait jeté son dévolu. Elle devait tenir mon boss par les couilles, c’est ce que je me dis depuis le début. Savez vous que j’ai dû envoyer un enregistrement de votre voix à la banque sud américaine ? Ce pourquoi son représentant ne vous a fait aucune difficulté : il savait que c’était vous… Il dispose de même de l’enregistrement de toutes nos voix, à jour qui plus est : Madame Florin a dû payer quelqu’un pour nous surveiller et enregistrer la voix des nouveaux. Pourquoi a-t-il accepté le deal de son patron ? Par intérêt, tiens ! Je suis payé une petite fortune et j’acquiers progressivement le capital de l’étude. La mort de Madame ne m’arrange d’ailleurs pas : je ne sais pas comment va se poursuivre ce montage mais je doute que son successeur accepte de rester avec nous. Nous en savons beaucoup trop ! Bah !, poursuit-il, fataliste, je finirai comme associé…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Nous reprenons la lecture :

    Voilà, Cher Monsieur, les conseils que je puis vous donner à l’heure de ma mort. J’ai maintenant quelques demandes à vous faire : je n’ai rien prévu de spécifique pour ma domesticité, notamment pour Clément et Danièle, mais je sais que vous réparerez aisément cette omission. Je n’ai pas non plus prévu de don à quelque œuvre que ce soit : là encore, je vous laisse seul juge, avec le notaire qui a toujours été de très bon conseil. A son sujet en outre, vous devez absolument assurer la confidentialité de ce qu’il sait sur mes avoirs et sur mes méthodes. C’est le moment d’en parler avec lui, sachant que son employeur ne pouvait rien me refuser et ne pourra rien vous refuser. Je suppose immédiatement qu’il figure dans la liste que doit me faxer le Sud américain. Son clerc arbore à présent un large sourire : je me tais si vous me désignez comme héritier, dit-il pour rigoler. En poursuivant immédiatement : rassurez-vous, je suis comme vous : moi aussi, j’aurais refusé. Je tiens à vivre longtemps et tranquillement. Je lui demande si sa cliente lui a fait commettre des horreurs. Vous le dirais-je si c’était le cas ?! Mais en fait, pas vraiment. Beaucoup de choses à la limite de la légalité mais qui seraient passées sans problème devant n’importe quel tribunal. Je le vois réfléchir : avec, quand même, un très bon avocat ! J’oubliais en effet les fameux paiements. Notez que je n’en ai transmis qu’une toute petite partie. Pour la plupart, elle me remettait un bout de papier dont je me contentais de recopier le contenu dans le cahier. Un ange passe… Que fait-on pour acheter votre silence ?, dis-je en rompant le silence. Vous m’achetez le reste des actions de l’étude ! Il lance ça au hasard, sans même y croire. Mais, pourquoi pas ? J’attends cependant, et le lui dis, de savoir ce que son patron a fait pour « ne rien pouvoir me refuser ». Entre temps, nous montons fictivement l’opération : il rend tout, cahier et savoir compris, à l’héritier que nous trouverons (je ne vais pas me priver de ses compétences sur ce plan !). Et l’héritier s’assure de son silence d’une part grâce aux paiements qu’il a tout de même effectué pour le compte de la légatrice, par une reconnaissance de dettes d’autre part : le montant de l’achat des parts restantes de l’étude, dette reconnue non productrice d’intérêts et s’éteignant au bout de trente ans. Le jeune homme se trémousse : il en a envie de pisser de contentement ! Attendez que votre patron accepte, le calme-je. Je ne sais pas encore ce qu’il a à se reprocher. Allez pisser et reprenons la lecture du testament…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Madame Florin n’avait en fait plus rien à me dire sur sa fortune. Dont, assez visiblement, elle se contrefichait à l’heure de sa mort. Trois conseils pour trouver l’héritier, sa domesticité, des dons aux bonnes œuvres si je le voulais bien et le silence de son « âme damnée ». Plus, il est vrai, la transmission de ses moyens de pression sur les puissants. Elle était toujours concise, me précise toutefois le notaire. Son testament ne m’étonne pas : il ressemble à toutes les consignes qu’elle me passait par écrit, d’ailleurs assez rarement : elle préférait le téléphone, sa ligne directe étant sécurisée. De même que ce portable, ajoute-t-il en me montrant fièrement un tout petit objet gris métallisé, dernier cri de la technique communicatrice. Le testament comporte toutefois d’autres feuillets qu’il faut bien lire. Mais il s’agit en fait de sa toute dernière intervention dans notre discussion historico philosophique. D’un commun accord, nous repoussons sa lecture à l’après midi. Le juriste veut faire monter des sandwichs, à l’américaine. Je le stoppe net : hors de question! Mangeons « vrai ». Je vous autorise même du vin, et du très bon… Nous appelons donc un restaurant coté du quartier, lequel veut bien, contre un coquet supplément, nous faire monter une commande en bonne et due forme : fois gras poêlé en entrée, filet de Saint-pierre en plat principal. Le notaire commande du Sancerre…

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    Nous en sommes au café quand tombe le fax d’Amérique du sud. Nous recherchons d’abord le nom du big boss de l’étude notariale : rien. Nous regardons rapidement les autres mentions de la liste, très longue, avec stupéfaction d’abord, crainte ensuite : c’est le genre de liste qu’il vaut mieux ne jamais avoir ne serait-ce qu’entre aperçu ! Le clerc la prend et va la ranger avec le cahier. Pendant son absence, je décide d’interroger directement le patron de l’étude : pourquoi ne pouvait-il rien refuser à la vieille dame et pourquoi ne pourra-t-il rien me refuser ? Son clerc, revenu dans son bureau, est moins affirmatif : il ne vous dira jamais pourquoi et, par contre, saura que vous ne savez rien sur lui. Mais nous n’avons pas d’autre choix. Le jeune homme appelle donc son patron qui accepte de me recevoir immédiatement.

    <o:p> </o:p>

    C’est parce que j’ai une dette énorme envers elle. Mais quoi encore ? Elle a sauvé mon fils… Il hésite à en dire plus mais finit par m’avouer que le dit fiston avait été pris en Thaïlande avec suffisamment de drogues pour mériter une éventuelle peine de mort. Heureusement, son père avait pu être prévenu immédiatement par des amis, lequel père avait pensé appeler Madame Florin. Le fils avait été relâché le jour même par la police et rapatrié en France dans la foulée. Je lui parle alors du testament et de la phrase curieuse de sa sauveuse. C’est parce qu’elle me connaît bien : elle sait que je lui serai fidèle jusque dans la tombe, ce qui est le cas actuel. Et dire que nous pensions à je ne sais quel atroce méfait commis par ce père malheureux ! J’explique alors le problème posé par son clerc. Mais je suis bien entendu d’accord pour en faire mon successeur ! Ce n’est pas mon fils qui peut y prétendre, le pauvre. Tout au contraire, même, n’ai-je plus alors à effectuer de recherche d’acquéreurs potentiels puisque c’est Madame Florin qui finance. Rassurez le de ma part. En lui disant qu’il n’a plus que quelques années à attendre : j’ai bientôt l’âge de la retraite et très envie de la prendre. Il est enchanté en fait. Car il sait que je ne serai pas « chien » sur le prix, n’y connaissant en outre rien. Je lui demande des nouvelles de son fils : il va de cure de désintoxication en cure de désintoxication. J’ai constamment peur de l’overdose. Je ne sais plus quoi faire. Sa mère en est malade, réellement : neuroleptiques, séances de psychothérapie et j’en passe. Vous comprenez pourquoi j’ai hâte de me consacrer à 100% à ma famille ! Peut-être arriverai-je alors à recoller au moins quelques morceaux ? J’ai dans l’idée de les faire tous voyager. Croyez-vous que cela puisse aider ? Je lui parle du « manque » des drogués et des problèmes que cela peut leur poser à l’étranger… Il n’y avait pas pensé. Peut-être avec l’aide d’un médecin ?, dis-je pour ne pas couper totalement son élan… Je le quitte en songeant qu’il n’a pas fini de souffrir.

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    Mon clerc de notaire, bientôt notaire tout court, saute de joie : vous voyez que j’avais raison d’en pisser presque dans mon pantalon !, dit-il en riant. Je le charge de négocier avec son patron et de mettre en place ce que nous avons convenu. Puis nous retrouvons le testament…

    Je passe à présent à nos entretiens et veux tout d’abord vous remercier de les avoir menés de manière aussi intéressante. In petto, je me dis qu’elle est bien bonne : il doit y avoir moins de 0,000005% des gens que cela intéresse… Peut-être aurais-je le temps d’aller jusqu’au bout ? Je ne sais pas : je sens mes forces décliner pour de bon. Un jour ? Deux jours ? Pas plus en tout cas… J’en viens donc à mes remarques sur votre conclusion. Ne vous étonnez pas, je vous connais à présent tellement  bien que je pourrais dicter la dite conclusion à votre place : vous m’auriez parlé encore et toujours de votre ère des grands nombres, synonyme pour vous de l’ère des gueux. Vous m’auriez rappelé la montée en force progressive de cette « piétaille », comme vous le disiez avec, finalement, beaucoup d’affection pour la dite piétaille, de la démocratie formelle à l’Etat providence avant de passer au marketing : j’avoue ici avoir été surprise. Jamais je n’aurais considéré cette technique de gestion des grands groupes comme un conquête sociale si vous ne m’aviez expliqué que le « regard » sur la société comptait autant. Disons le tout de suite : vous m’avez convaincue. Car j’ai pensé aussi aux Financiers de toujours, oeuvrant dans le secret. C’est aujourd’hui bien fini, je suis probablement l’une des dernières représentantes de cette espèce. Aujourd’hui, les financiers, sicav, fonds de pension et j’en passe, sont d’une part alimentés par la meute : pas de meute, pas de sicav ni de fonds de pension, et, d’autre part, doivent rendre des comptes, publier des bilans, expliquer leurs investissements. Certes, pour reprendre l’une de vos expression favorite, tout tourne actuellement autour de la rentabilité, les fameux 15% que vous avez mentionnés à de nombreuses reprises. Mais, entrant dans votre façon de voir les choses, qu’est-ce qui est le plus important du point de vue de l’évolution ? Les 15% qui, conjoncturellement, pèsent sur l’emploi en encourageant des délocalisations qui, de toute façon, se seraient faites un jour ou l’autre, ou bien le fait que les Financiers modernes doivent expliquer leur gestion au bon peuple ? Je n’ai plus le temps par ailleurs de demander à mes conseils d’effectuer des recherches. <o:p></o:p>

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    Je fais un signe au notaire qui arrête sa lecture : vous consultait-elle sur mes exposés ? Bien entendu ! Maître Maroil était au courant de tout, jour après jour. Elle payait aussi un cabinet spécialisé, du genre « SVP », qui vérifiait vos affirmations quasiment en continu… Ce n’était plus des entretiens mais une conférence ! Je la vois me dire : si vous aviez su, vous vous seriez retenu… Je demande au notaire de poursuivre.

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    Mais je suis certaine que, contrairement aux idées reçues, les riches d’aujourd’hui sont plus « dilués » dans la masse que sous l’Ancien régime. Il y en a plus d’abord et ils possèdent moins de part du patrimoine que leurs prédécesseurs. Même si, depuis effectivement une trentaine d’année, nous, les riches, avons recreusé quelque peu un écart qui se comblait auparavant à toute vitesse. Qu’est-ce qu’une Réaction, avec un grand « R », de quelques décennies face à une évolution constante depuis des siècles ? <o:p></o:p>

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    Je vous aurais donc approuvé, Cher ami. Ou, plutôt et dans mon état, me serais-je abstenue d’intervenir. Peut-être vous aurais-je seulement susurré à l’oreille une demande d’explication sur vos lois des grands nombres dont je ne comprends pas très bien les tenants et les aboutissants : expliquez les à maître Maroil qui donnera l’enregistrement à Clément et Danièle.<o:p></o:p>

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    J’explique immédiatement au notaire qu’il ne s’agit pas de « lois », en tout cas dans l’état actuel de nos connaissances sociales, mais d’une « ère des grands nombres », ère dans laquelle les phénomènes de masse l’emportent inexorablement sur la volonté des individus. Prenez le cas du marketing, cas souligné par Madame Florin : il a transformé le luxe, le « haut de gamme », en simple laboratoire des produits de grande diffusion. Ce, en quelques décennies. Alors que, des siècles durant, toute l’industrie humaine était tournée vers la satisfaction des besoins des seules élites, le plus petit nombre… Et dire que les élites, les « happy few », n’ont même pas conscience d’être devenus des sortes de cobayes ! Ils payent, eux, le prix fort, donc la recherche-développement des fabricants, avant que ce qu’ils ont acheté ne soit produit à bas prix en grande série. Tout au contraire ont-ils, de leur côté, exacerbé l’aspect « happy few » : ils jettent leur jouet devenu « vulgaire » et rempilent pour un nouveau gadget. Ils sont plus encore que les « gueux » victime de la publicité, CQFD ! <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Mes dires ne plaisent guère à l’homme de loi que je soupçonne immédiatement de s’adonner au « shoping » à outrance : j’ai bien envie de ne pas payer l’intégralité des parts du cabinet, lui dis-je. Pourquoi ? Il n’a pas peur, il est sincèrement étonné. Pour vous obliger à économiser et, ce faisant, à moins dépenser en conneries en tous genres… Il comprend mon intervention et rigole : vous avez vu que je désapprouvais le fait que vous me preniez pour un cobaye ignorant de l’être ! Mais, après réflexion, ça ne me dérange pas : nous sommes des centaines de millions, des milliards peut-être ?, à nous complaire dans la société de consommation. Laquelle a parfaitement apprivoisé notre propension naturelle à vouloir nous démarquer de la masse… C’est à mon tour de rire. Il m’en demande la raison : vous me faites penser à un enfant qui veut absolument avoir un jean ou des chaussette de telle marque pour ressembler aux autres. Alors que si vous réintroduisiez l’uniforme à l’école, il serait le premier à défiler dans la rue ! Le notaire m’explique que, lui, c’est tout le contraire. Je lui coupe le sifflet : pour le gosse aussi, c’est tout le contraire : il ne veut pas de l’uniforme. Sauf que sa « liberté » en la matière l’amène très vite à rentrer dans un système d’uniformes. Et sauf que ce nouveau système, lui, est fermé aux pauvres : le nouvel uniforme coûte beaucoup trop cher… Pas d’accord et de moins en moins content, le juriste ! Il m’explique les modes chez les gosses, qu’il n’y en a pas qu’une seule mais plusieurs, que ces modes permettent aux gamins d’exprimer très tôt leur « moi profond »… Je l’arrête résolument : nous aussi avons connu ce genre d’expression. Le « no futur » des punks vêtus de noir de la tête aux pieds, par exemple. Ou bien le genre « amoureux fou », mini jupes et tutti quanti. Permettez moi d’être quand même sceptique : qu’est-ce qui compte le plus dans ces comportements ? La réflexion ou le qu’en dira-t-on ? Ce sont déjà des petits vieux, plus soucieux de leur image que du contenu encore léger de leur cerveau. Triste ! « Vieux con ! », semble penser le notaire qui me regarde à cet instant sans aménité aucune. Un ange passe… Je décide de prendre un autre exemple pour ramener la paix : abandonnons les sujets qui fâchent. Si nous prenions l’exemple du contrôle de l’information en amont, cette terrible auto censure de l’information qui sévit aujourd’hui dans la plus grande partie du monde occidental ? Rasséréné, mon vis-à-vis acquiesce. Je poursuis donc : ma « loi » des grands nombres est simple ici : c’est le boycott non programmé mais terriblement prégnant des moyens d’information par le grand public. Boycott qui va forcer les médias, du moins leurs propriétaires, à revoir leur copie de fond en comble. Le phénomène a déjà commencé en France où les « gueux », tout au contraire des élites, paraissent décidément toujours en avance sur le reste du monde : Libération a dû se vendre à un Rothschild, fallait le faire ! Le Monde s’est, lui, mis entre les mains de l’empire Lagardère, fallait aussi le faire. France Inter, un temps en tête des radios généralistes de notre pays, se retrouve en queue de peloton, au même niveau qu’Europe N°1 dans laquelle, d’ailleurs, le propriétaire taille et retaille à grands coups de remplacement d’hommes dits « clé ». Même TF1 recule, c’est dire ! Tous nos moyens d’information sont affectés et les journalistes ont aujourd’hui une réputation à peu près au même niveau que celle des hommes politiques et des juges. <o:p></o:p>

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    Je vois que, cette fois-ci, le clerc de notaire est d’accord : il n’aime pas les journalistes aussi apprécie-t-il ma diatribe. Vous avez compris le truc des grands nombres ?, l’interroge-je toutefois. Pas vraiment : il a perdu le boycott au fil de mon exposé… Je lui explique donc que les masses, le grand nombre, peuvent ne pas aimer la merde. Que l’homme en général ne l’aime pas. Et qu’en dépit de la volonté farouche de la majeure partie des élites françaises de verrouiller l’information, celle-ci finira par l’emporter faute de médias verrouilleurs. Mais les titres que vous m’avez cités continuent à paraître ou à émettre, m’objecte maître Maroil. Combien de temps croyez vous que leurs sponsors accepteront de combler les trous ?, lui rétorque-je. Combien de temps Madame Florin l’aurait accepté, ajoute-je. Il s’exclame : certainement pas deux années d’affilée ! Sans compter, lui explique-je, l’inévitable concurrence : face à la dégringolade d’une offre de plus en plus médiocre, de nouvelles offres se lèvent inévitablement. Pour l’instant, ce sont les gratuits pour la presse écrite et Internet pour tout. Je lui raconte alors comment, dès années durant, j’ai pu bénéficier gratuitement des informations de l’AFP : d’abord, via des sites africains abonnés qui donnaient accès aux info de l’agence de presse. Puis via AOL. Jusqu’à ce que ces « sources » aussi se tarissent. Mais je suis confiant : d’une manière ou d’une autre, je retrouverai un accès gratuit à des info de qualité. Au pire, je m’abonnerai au Financial Times, l’un des derniers journaux crédibles et exhaustifs. Au mieux, un journal francophone de qualité verra le jour, sur Internet ou sur papier. <o:p></o:p>

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    J’ai une idée, tout à coup : et si je donnais cet objectif comme condition à l’héritage de Madame Florin ? Après tout, c’est moi et moi seul qui doit trouver la perle rare, ce requin capable de ne pas être écrasé par l’Establishment. J’ai tous les pouvoirs… Sans compter que je vais aussi mettre dans la corbeille la livraison à domicile de pot au feux et autres plats mijotés, ainsi que le rachat du cabinet notarial au profit du jeune clerc. Pourquoi pas la mise à disposition du grand public, c’est-à-dire gratuitement ou à bas prix, d’une source d’informations « haut de gamme », habituellement réservés aux élites… ? Du coup, j’ai hâte d’en finir avec le testament. Lisez, maître, lisez !<o:p></o:p>

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    Il y a bien plusieurs points de vos exposés qui m’ont laissée rêveuse voire sceptique. Tel votre pessimisme, finalement, sur le devenir de la civilisation occidentale, « bouffée de l’intérieur comme de l’extérieur » par nos anciennes colonies et vassaux. J’ai longtemps ressassé vos dires, notamment démographiques : ils paraissent imparables et, pourtant, j’ai du mal à admettre que dans moins d’un demi siècle, le « Chrétien blanc » ne dominera plus le monde. J’aurais pu le concevoir dans un futur lointain, très lointain, mais savoir cette évolution déjà largement entamée m’est presque insupportable. Telle aussi votre hargne anti-élitiste : il me semble ici que vous confondez élites et aristocratie… J’arrête la lecture pour préciser au notaire qu’en l’occurrence, les termes aristocratie et gouvernement des élites signifient pratiquement la même chose. Ce n’est pas ce que veut dire Madame Florin, se permet l’homme de loi. Sans doute se réfère-t-elle à la période d’avant la Révolution française, assimilant aristocratie et noblesse. « Donc transmission par la naissance et non élévation par le mérite », poursuis-je. Cela colle à peu près à ce qu’elle pensait des élites. Jusqu’au bout, elle s’est donc refusée à mettre l’élitisme en question. Elle n’aura donc jamais conçu de monde sans dirigeants et sans dirigés. Peut-être le concept allait-il trop loin pour cette indiscutable élite financière de notre époque ? A la veille de sa mort quasi programmée, elle avait réussi déjà à ne plus placer l’argent en tête de ses valeurs. Avec un peu plus de temps, peut-être aurais-je réussi à lui faire comprendre que le recentrage, qu’elle avait bel et bien opéré, d’investissements vers des activités profitant au plus grand nombre, avait plus de valeur que sa place au sein de la société. Même si le profit seul avait été sa principale motivation…

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    Mais peu importe : il me semble, au moment où je dicte ce testament, que vous avez accompli la tâche que je vous avais assignée, celle de me procurer un peu de « supplément d’âme » au moment de me présenter devant notre créateur. J’ai un petit doute à cet égard : me sera-t-il reproché d’avoir aussi acheté ce supplément d’âme ? La réponse, me semble-t-il toujours, vous appartient : vous avez encore la possibilité d’accepter mon héritage et, dans ce cas, l’acte d’achat sera consommé. Dans le cas contraire, je crois sincèrement à ma rémission. La salope ! D’une part elle a voulu me tenter jusqu’au bout, de l’autre elle charge mes épaules bien trop frêles à cet égard du fardeau de la juger « post mortem ». Le choix est en plus évident : si j’accepte l’héritage, elle va en enfer et moi aussi. L’enfer commençant en outre et pour moi de mon vivant… Je ne peux donc que l’absoudre en refusant une dernière fois son cadeau empoisonné et elle le savait en dictant cette phrase. Donc elle n’était pas une salope puisque sa proposition n’était, finalement, qu’une clause de style… Il est temps que cela se termine : il n’y a d’ailleurs plus d’autre feuillet entre les mains du notaire. Madame Florin finissait en assurant la terre entière de sa future compassion de bienheureuse et remerciait « tous ceux qui m’ont aidé à vivre ». Manière d’entrer aussi dans le monde des dits aides qui avaient eu l’heure de disparaître avant elle. S’y trouvaient son regretté fils, certes, mais ses neufs maris et, sans doute, une cohorte bigarrée de victimes et de bénéficiaires de ses investissements que devaient importuner en outre quelques âmes d’élites toujours oppressées par les menaces d’une dame que j’avais vu savoir être cruelle jusqu’à l’orée de sa mort.

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    Il est temps de parler du successeur, dis-je au clerc. Je sens que vous n’allez pas beaucoup dormir les prochaines nuits. Ma détermination est à présent totale : je sais qui je cherche et l’étude notariale va devoir mettre les bouchées doubles pour donner un nom à l’hériter parfait tel que je me le représente : une sorte de Bernard Tapie, soit un vrai squale sorti du rang et ayant donc fait ses armes plutôt sur le trottoir qu’à l’ENA, marié et, qui plus est, père de nombreux enfants : la plaisanterie a assez duré et le fabuleux héritage de dame Géraldine doit impérativement être morcelé au décès de l’héritier unique que je vais retenir parmi les futures propositions du notaire. Je ne m’oublie pas complètement dans le processus : j’ajoute au « panier » un don à mon égard, suffisant pour que je puisse vivre correctement de mes rentes jusqu’à ma mort (mais pas des « rentes de mes rentes », Dieu m’en préserve !). Lequel Dieu estimera peut-être que, ce faisant, j’ai été effectivement « acheté » par la vieille dame ? Je lui refile en tout cas le bébé, très content de rendre à la milliardaire défunte la monnaie de sa pièce. Il me semble que, là haut, elle rigole…


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  • 3e partie : LE MONDE D’AUJOURD’HUI<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

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    Repus, intantinet endormi, je quittais la table installée non loin du fauteuil relaxe de Mme Florin et m’asseyais à ses côtés. Tout en commandant du café à Clément qui desservait, je repris notre entretien :

    -         Je me refuse, vous disais-je, à rattacher le renouveau de la pensée européenne au développement de sa navigation. Je m’y refuse d’autant plus que, passé très vite le temps de ce que j’appellerai la « conquête de la route de la Soie », nos ancêtres se sont attaqués aux conquêtes tout court. Ils installent d’abord des comptoirs puis envoient des soldats, je vous ai déjà décrit le processus. Et vous savez qu’il a pris des aspects effrayants, telle l’abominable traite des Noirs précédant la colonisation…<o:p></o:p>

    -         Dans votre livre sur l’Afrique, j’avais été enchantée d’apprendre que notre traite ne faisait que suivre celle des Arabes – je crois que vous dites « Arabo-Turcs », lesquels ne firent pas non plus dans la dentelle, d’après ce que vous écrivez : ils aidèrent notamment les Sahéliens à constituer des empires dans le but d’aller razzier des humains en Afrique centrale…<o:p></o:p>

    -         Certes, ces pauvres Subsahariens ont été maltraités par à peu près tous les peuples de la Terre ! Mais, en ce qui concerne notre propos, je ne veux retenir ici que les éléments qui, selon moi, interdisent à l’historien d’accoler une évolution à une autre, ces deux là se soient elles déroulés dans le même temps : leur futur n’est pas lié. Pour comprendre le phénomène, prenez l’exemple d’un financier et d’un internaute moderne. Le premier participe aujourd’hui au gigantesque mouvement de financiarisation des économies. Son futur est en forme de courbe de gausse : tant qu’il n’est confronté qu’à des tenants de l’ancienne gestion, mettons des ingénieurs, voire des financiers de moindre envergure - peut-être qu’ils ont encore une conscience ?- notre financier règne en maître. Sommes-nous au sommet de la courbe ? Je le crois mais sans certitude : seulement l’idée que les peuples apprennent et qu’un jour proche, maîtriser un bilan ne suffira plus pour gagner vos satanés 15%. Je vous ai déjà parlé, d’ailleurs et en outre, de la voie sans issue que représente la fameuse « croissance externe » dans des marchés saturés. Et si ces financiers veulent aller chercher leur rentabilité dans les pays en développement, il va leur falloir maîtriser bien d’autres paramètres que les seuls ratios de leurs bilans trimestriels. Ce pourquoi, très certainement, ils s’y risquent peu aujourd’hui : ils ne sont tout bonnement pas compétents…<o:p></o:p>

    -         Allez ! Allez ! Vos digressions m’ennuient. J’oubliais que la dame n’aimait pas qu’on attaque les puissants. Et, surtout, les financiers dont elle était indiscutablement une représentante.<o:p></o:p>

    -         Toutes mes excuses, Chère Madame. Quoiqu’il en soit, vous voyez bien que l’avenir du financier est limité, comme l’était d’ailleurs son imperium : juste le temps que les humains apprennent à compter… L’internaute, lui, bien que contemporain du financier et, apparemment, enfant lui aussi de la mondialisation, n’a pas grand chose à voir avec le costume cravate…<o:p></o:p>

    -         Vous revoila insolent !<o:p></o:p>

    -         Considérez cette fois ci que mes excuses vous sont présentées à plat ventre ! L’internaute est, lui, un pionnier d’une communication nouvelle à l’échelle planétaire…<o:p></o:p>

    -         Je vous signale que la transmission télématique de données bancaires a précédé de loin celle des informations farfelues que vous pouvez trouver dans les forums et autres « chats ».<o:p></o:p>

    -         Très certainement mais peu importe : croyez-vous que c’est ce que retiendront les hommes de cette technologie ? De plus, considérez l’avenir de la dite technologie et des milliards d’être humains qui, demain et après demain, l’utiliseront : cet avenir vous semble-t-il plus limité que celui des financiers à la tête des entreprises ?<o:p></o:p>

    -         A vrai dire, je n’en sais rien : vous devez savoir comme moi que la finance a toujours mené le monde. Pourquoi cela cesserait-il ? <o:p></o:p>

    -         Nous ne parlons pas ici de la même chose. Je vous parle, moi, du phénomène qui a vu, en quelques décennies, des élèves de grandes écoles, essentiellement de formation financière, prendre la tête des grandes entreprises occidentales. Pas du banquier qui pèse le pour et le contre des emprunts auxquels on lui demande de souscrire. <o:p></o:p>

    -         Ah ! Vu sous cet angle, alors je suis parfaitement d’accord avec vous : qu’on accorde plus ou moins de crédit à l’envol de la télématique, celle-ci à d’ores et déjà gagné. Jamais l’avenir du financier, dans votre explication du terme, n’égalera celui d’Internet.<o:p></o:p>

    -         Et en plus, je ne me situe pas, moi, sur le plan d’une sorte de compétition entre les deux : il y a d’un côté un mouvement au sein des élites que certains jugeront éphémère, et de l’autre, une véritable révolution de la communication.<o:p></o:p>

    -         Je vois enfin ce que vous cherchez à m’expliquer. Pour en revenir à la route de la Soie, vous affirmez en fait que la navigation appartient au monde d’avant hier, celui qui voit démarrer l’essor technologique des humains et d’hier, celui qui voit les dits humains se constituer en sociétés, le tout, essor technologique et sociétalisation, comme vous la nommez, sous le signe d’une très forte militarisation des sociétés.<o:p></o:p>

    -         Exact…<o:p></o:p>

    -         Tandis que la renaissance des idées préfigure, elle, d’autres évolutions sociales dont vous allez me parler. La Renaissance en terme de puissance et celle des idées, bien que concomitantes, n’ont rien à voir l’une avec l’autre.<o:p></o:p>

    -         Bravo ! C’est presque ça dans le sens où, tout de même, l’aspect guerrier de la chose utilise au maximum les retombées des idées. L’exemple type ici est celui des travaux sur l’atome débouchant sur la bombe atomique. Mais il en est d’autres…<o:p></o:p>

    -         Il en est toujours d’autres ! Nous sommes, je crois, totalement en phase l’un et l’autre sur cette question ! <o:p></o:p>

    -         Revenons si vous le voulez bien un court instant sur la navigation afin d’épuiser le sujet avant de passer à quelque chose de bien plus sympathique pour moi.<o:p></o:p>

    -         Vous voulez continuer à me parler des colonies, je suppose ?<o:p></o:p>

    -         C’est cela même ! <o:p></o:p>

    -         Ne vous fatiguez pas, je connais un peu le sujet : dans ma jeunesse, les maîtres d’école n’avaient pas honte d’enseigner des thèmes coloniaux, démontrant la supériorité de l’Occidental sur le reste du monde. Si bien que nous avons su très jeune que les Européens avaient planté leurs drapeaux sur tous les sites ou presque où ils pouvaient les planter…<o:p></o:p>

    -         Ils « prenaient possession » d’ailleurs, ce faisant, alors que la contrée dans laquelle ils commençaient à pénétrer était déjà peuplée. Je n’insiste donc pas. Sinon pour vous dire qu’au delà des colonies, les Occidentaux ont aussi commencé à s’intéresser au fond des mers ainsi qu’à l’espace. Vous noterez que, sous l’eau comme dans les étoiles, ce sont les militaires qui se taillent la part du lion.<o:p></o:p>

    -         Sans oublier s’il vous plait le pétrole off shore ni les satellites de communication : le business est un autre ressort important dans ces évolutions !<o:p></o:p>

    -         Très juste… Au moins n’avons-nous pas érigé de cathédrale au fond des mers ni en orbite autour de la Terre ! Il est vrai que nous n’avons rencontré personne à convertir dans ces nouveaux lieux d’expansion territoriale.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    La vieille dame s’amusait beaucoup car elle avait compris mon raisonnement et, y entrant, pouvait quasiment anticiper mes dires. Et vous alliez conclure en me disant que tout cela présentait un air archaïque ? J’allais conclure un peu comme ça. Mais, puisqu’elle m’avait enlevé les mots de la bouche, je lui suggérai de passer instantanément au chapitre suivant. Celui sur les gueux, je crois. C’était le cas. Mais elle m’invita à prendre le thé avec elle, quelque chose que je peux encore ingurgiter, et à reporter au lendemain le démarrage du nouveau chapitre.

    <o:p> </o:p>

    La revanche des « gueux »<o:p></o:p>

    -         Alors, vous êtes d’attaque ? <o:p></o:p>

    -         Pas vraiment. Mon magnétiseur revient cet après-midi. Je ne pourrai donc vous écouter que jusqu’au déjeuner.<o:p></o:p>

    -         Vous avez mal ?<o:p></o:p>

    -         Oui, et cela ne cesse de croître…<o:p></o:p>

    -         Que puis-je faire pour vous ?<o:p></o:p>

    -         Rien, mais merci quand même. J’observais que, lorsque je lui proposais un service qu’elle savait inefficace, la dame me remerciait. Mais elle ne m’avait jamais remercié pour un service réellement rendu. <o:p></o:p>

    -         Passons donc, en espérant que notre conversation vous fera oublier votre douleur, à « la revanche des gueux », titre que j’ai affecté sans hésitation à cette partie.<o:p></o:p>

    -         Pourquoi « sans hésitation » ? Après tout, il se passe près de trois siècles, depuis le début de la Renaissance, avant que la populace ait son mot à dire !<o:p></o:p>

    -         Exact, mais cette populace ne dit mot si l’on ne l’a préalablement « chauffée ». Son  mûrissement a pris trois siècles, mais il s’est alors implacablement imposé aux élites. Tout comme son mûrissement actuel s’imposera aux élites de demain, s’il en existe encore…<o:p></o:p>

    -         Je vous en prie, restons en aux faits. Nul ne sait de quoi demain sera composé d’autant que la nouvelle division des sociétés, Quart Monde, peuple, classes moyennes, classes supérieures, est autrement plus complexe que l’antique division que vous m’avez décrite entre aristocrates militaires, cléricaux et Tiers Etat !<o:p></o:p>

    -         Oui ! Oui ! De grâce, attendez que j’en ai terminé avant de réagir vivement !<o:p></o:p>

    -         Jamais ! Je ne suis pas une élève docile, sachez-le. D’autant que mon état de santé me pousse à rejeter d’emblée ce qui m’apparaît comme une perte de temps dans ma compréhension du monde. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Elle avait raison : je passais d’entrée à mes conclusions. Mieux valait que je lui décrive d’abord par le menu les différentes étapes de cette « revanche des gueux » que, pour ma part, je trouvais trop évidente pour m’appesantir sur son évolution. Donnez-moi quelques minutes, si vous le voulez bien, pour ordonner mes pensées dans le sens que vous souhaitez. Nous prîmes donc un café –du moins pris-je un café tandis qu’elle me regardait- dans un silence total. J’étais prêt depuis longtemps quand je le lui annonçais.

    -         Allez y…<o:p></o:p>

    -         La révolte des gueux, du peuple donc face à ses élites, commence non aux révolutions anglaise et française mais dès les tout débuts de la Renaissance, quand l’humanisme fait son apparition.<o:p></o:p>

    -         Qui fait quoi, qu’est-ce que l’humanisme ? Vite, SVP…<o:p></o:p>

    -         Permettez-moi de suivre mon propre cheminement. La Renaissance est un bouillonnement d’idées européennes dans tous les domaines des arts, de la science et de la philosophie. Globalement, il se caractérise par un net abandon des mythes religieux, jusque là seuls ressorts de la pensée. Redécouvrant Aristote, le premier rationaliste, via les Musulmans d’Espagne, de nombreux intellectuels se mettent à réfléchir « hors les canons de l’Eglise » : en musique, cela donne et des thèmes profanes tels les « Concertos Brandebourgeois » de Bach, et un intérêt croissant des compositeurs pour les sons populaires, à des années lumières des chants grégoriens et autres messes solennelles alors en vigueur partout. En résumé, « l’ambiance » disparaît au profit de l’harmonique et du rythme. Guillaume de Machaut s’efface devant des « anonymes »…<o:p></o:p>

    -         Je ne comprends rien !<o:p></o:p>

    -         Guillaume de Machaut, clerc au service de Jean de Luxembourg, est un l’un des plus grands compositeurs de son temps. Ce musicien compose surtout des ballades et des messes solennelles, d’ailleurs fort belles : elles sont chantées par plusieurs voix, une technique de son invention. Les « anonymes » sont, eux, des ménestrels, des chanteurs de rue si vous voulez sauf qu’ils ne chantaient pas dans les rues mais allaient quémander leur pitance de château en château. Des musiciens issus du peuple, si vous voulez. Et ce sont d’abord ces musiciens d’en bas, pour reprendre une expression tout ce qu’il y a d’actuelle, qui font évoluer la musique populaire en l’imposant d’abord dans les château puis même dans les églises. Ecoutez, pour vous en convaincre, la musique du 14e siècle : on se croirait dans un banquet provençal, quand le petit châtelain a invité aussi la populace, dont il connaît tous les membres par leur prénom, à écouter l’artiste qui lui coûte si cher. Une musique qui a du mal à cacher ses origines plébéiennes, si vous voulez, et qui laissera des traces jusqu’à la fin du 19e siècle : tous les musiciens, par la suite et jusqu’aux modernes exclus, « auront la danse dans l’oreille ».<o:p></o:p>

    -         Que vous déclinez comment ?<o:p></o:p>

    -         Le peuple aimait les musiques simples et joyeuses. Il lui fallait des mélodies et du rythme. Lui était déjà sorti des églises et c’est ce que les ménestrels, issus de ce peuple, apportèrent aux châtelains, donc aux aristocrates, ceux qui, à l’époque et pour longtemps encore, payaient les musiciens.<o:p></o:p>

    -         Vous êtes en train de me dire que la Renaissance fut d’abord un mouvement populaire ! C’est plus que scabreux, votre thèse, car les grands noms de la Renaissance ne sont pas liés au peuple. Voyez Vivaldi, la créature du pape Clément XI…<o:p></o:p>

    -         Ou Monteverdi, le créateur de l’Opéra, un genre qui n’est pas typiquement populaire ! On est déjà loin de la Renaissance, en plein baroque. Mais vous pouvez noter que Vivaldi est le roi de la mélodie et du rythme, surtout du rythme ! Cet abbé à demi défroqué ne rejette pas l’héritage du bas Moyen âge.<o:p></o:p>

    -         Je ne connais pas la musique de cette époque. C’est quelle époque d’ailleurs ?<o:p></o:p>

    -         Celle de Jeanne d’Arc, entre 1450 et 1550… A l’est, souvenez-vous, ce sont les Mongols. Tandis qu’au Portugal, Henri le Navigateur commence à sévir.<o:p></o:p>

    -         Toutes ces dates donnent le vertige.<o:p></o:p>

    -         Mais vous voyez bien que le « pic » du renouveau des idées vient bien après la « Renaissance » stratégique de l’Europe. Vivaldi est né en 1678 et meurt en 1741, deux siècles après nos ménestrels. Je persiste donc à affirmer que la Renaissance des idées est d’abord le fait « d’obscurs et de sans grade », du moins en matière musicale, l’art le plus accessible à un peuple qui, dans son immense majorité, ne sait pas lire et qui n’a pas les moyens de s’acheter des tableaux ou des sculptures : songez que Michel Ange mit plus de 10 ans à achever –en fait il ne l’acheva pas tout à fait- le tombeau de Jules II, son principal commanditaire. <o:p></o:p>

    -         Je vois ce que vous voulez dire : tirant votre déduction de l’évolution de la musique qui « sort des cathédrales » bien avant que n’arrivent les grands noms de la musique baroque, vous insinuez que le peuple lui-même et avant les aristocrates a adopté un style de pensées tout ce qu’il y a de profane…<o:p></o:p>

    -         Ce, tout en restant très religieux, en témoignent tout de même les guerres de religion qui ne vont pas tarder à pointer leur nez. En fait et de tous temps, les villageois, ultra majoritaires à l’époque, ont séparé le profane et le sacré dans leur vie : les curés qui n’acceptaient pas de se taire face aux danses festives nocturnes, quasi païennes, au cours desquelles se nouaient bon nombre d’idylles, ne devaient pas faire long feu ! Pour résumer, on faisait bénir les champs avant de semer puis on remerciait Bacchus pour les récoltes ! Les « anonymes », en nombre considérable dans la recension que nous avons des écrits musicaux des 15e et 16e siècles, sont ces ménestrels ou troubadours, ou trouvères, qui faisaient passer le paganisme villageois dans les demeures aristocratiques. Tout comme le rock s’est imposé aussi dans les demeures les plus collet monté de nos aristocraties actuelles. Tenez, vous avez certainement entendu ce sommet musical qu’est Carmina Burana de Carl Orff ?<o:p></o:p>

    -         Bien entendu !<o:p></o:p>

    -         Et bien il s’agit de la compilation, orchestrée de manière moderne, de chansons à boire du bas Moyen âge. Des chansons de tripot que les jeunes devaient siffloter tout au long de la journée, comme nos jeunes sifflotent, quand ils n’ont pas des écouteurs stupides aux oreilles, les airs de leurs chanteurs ou chanteuses favoris. <o:p></o:p>

    -         Ce que vous démontrez laisse songeuse…<o:p></o:p>

    -         N’est-ce pas ! Toutes les litanies sur les « minorités agissantes » volent en éclats, de même que les défenses et illustrations du rôle des grands hommes dans la vie des peuples : ceux-ci savent parfaitement évoluer. « We don’t need another Hero ! » chantait fort justement Tina Turner dans Mad Max.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    “Ai-je raison ?”, me dis-je à cet instant. Il me semblait en effet et tout à coup osé de montrer à Madame Florin les débuts de la Renaissance comme un phénomène populaire. Après tout, ce sont des élites qui ont donné leur nom à la postérité, Pétrarque, Erasme, Shakespeare, Rabelais, Montaigne et tant d’autres ! Sans compter les arts, Dürer, Holbein, Bosch, Michel Ange, Fra Angelico, Léonard de Vinci, Le Titien et tant d’autres fils de bourgeois… Mais tous ces gens appartenaient aux 15e et 16e siècles tandis que les ménestrels avaient introduit le profane dans leur musique dès le 13e siècle.  Des masses « d’anonymes » à qui on se devait de rendre honneur. Eux n’avaient très certainement pas théorisé : ils avaient « laissé parler leur cœur » face à la foule qui se pressait, pour les entendre, dans la cour des châteaux forts. Plusieurs avaient dû, me rassurais-je aussi, payer d’une manière ou d’une autre leurs audaces, montrés d’un doigt indigné par quelque dévot imbécile. Ils avaient payé dans le plus strict anonymat : l’histoire des Michelet et autres mandataires de la République n’a jamais retenu, parmi eux, que le poète François Villon, fils du peuple, authentique aventurier et écrivain de génie, parmi tous ces gueux talentueux. N’a-t-on pas attribué à d’illustres auteurs des œuvres émanant de ces inconnus, telle une géniale « Musique bohémienne » on ne peut plus populaire donnée pour création d’amusement de l’immense Mozart ? A la réflexion, mon exposé ne faisait que rendre justice et ne falsifiait nullement l’Histoire, bien au contraire. C’était plutôt, me dis-je, les historiens estampillés, dûment diplômés et choyés par leurs pairs, qui commettaient une erreur monumentale en ne rendant pas hommage à tous ceux, qui des siècles durant, inspirèrent les élites sans en retirer un seul liard… Je repris donc mon exposé sans plus de scrupule :

    -         En pratique, les ménestrels dont je vous parle ont dû tourner en dérision pas mal de concepts considérés alors comme intangibles. Probablement d’ailleurs « à ras la terre », comme le droit de cuissage ou la lignée divine du seigneur local adoubé par un duc ou un prince proche du roi, représentant de Dieu sur Terre presque au même titre que le Pape. Ils ont préparé le terrain des humanistes, en fait, en introduisant le doute dans l’âme d’un peuple qui croissait en sagesse au fur et à mesure qu’il sortait du servage. Au début du 13e siècle, le paysan basique est donné comme une brute inculte qui n’a théoriquement pas le droit de quitter la terre qu’il exploite pour le compte d’un seigneur. Dans les faits, il y a belle lurette déjà que les garçons entreprenants ont fui pour faire la guerre ou être bandits de grand chemin. Bon nombre de filles par ailleurs, se sont adonnées à la prostitution dans les bourgs pour échapper à leur triste condition. Au 17e siècle, en France tout du moins – ailleurs, le phénomène mettra plus de temps à être éliminé, y compris en Angleterre où les ouvriers étaient encore traités comme des esclaves au début du 19e siècle -, le servage a vécu, remplacé par le métayage. Dès lors, les paysans n’auront de cesse de devenir propriétaires de leurs terres, de façon à ne plus avoir à en partager les récoltes… <o:p></o:p>

    -         C’est presque marxiste, ce que vous dites là : vous expliquez la Renaissance par un phénomène socio-économique…

    -         Pas tout à fait bien que je ne renie rien au matérialisme historique : l’évolution est prioritairement une affaire d’intérêt et, la plupart du temps, cet intérêt est économique. La seule erreur des marxistes est d’avoir pensé que le dit intérêt ne pouvait être qu’économique alors que les humains ont des ressorts d’action bien plus compliqués. Les croyances, la recherche du moindre stress, jusqu’à l’amitié parfois, notamment dans le cadre familial, tout cela joue aussi un rôle très important dans l’agissement des hommes. Mais pour en revenir à la Renaissance, effectivement, je vois un lien entre le bouillonnement des idées et le commencement de la fin de l’esclavage…

    -         Je ne perçois pas nettement ce lien.

    -         Pour le comprendre, il faut vous mettre à la place des gens : au lendemain de l’effondrement romain, les esclaves ont fui, très certainement dans les forêts qui sont nombreuses à l’époque. Nous ne sommes pas à l’Equateur : les hivers sont rigoureux et la subsistance dans les forêts est un réel problème. Les fuyards et leurs descendants ont dû progressivement regagner les exploitations agricoles qui, à l’époque, offraient beaucoup de travail : celui du défrichement. En chemin, vous imaginez dans quel état reviennent les descendants des esclaves romains ! Mais, peu à peu et en dépit des guerres féodales, ces manants se civilisent, retrouvent des traditions et le goût des fêtes, les sociétés se structurent et, partant, rentrent à nouveau dans un cycle dialectique : ce sont les jeunes qui, ici comme partout ailleurs, aiguillonnent les paysans. Jusqu’au moment où leur statut de semi hommes attachés physiquement à la terre qui les a vu naître n’est plus supportable. Le tout, en pleine expansion des moulins, moulins à huile comme moulins à céréales, des corporations, des colporteurs en tous genres et j’en passe, expansions multiples qui nécessitent des consommateurs pour perdurer. Le temps est venu, si vous voulez un raccourci, pour changer la société en profondeur. Les ménestrels en fait, premiers hérauts de ce changement, ne font que répercuter leurs conversations de comptoirs !

    -         Je suppose toutefois que la démographie a dû jouer un rôle encore plus éminent ?

    -         Détrompez-vous : un deuxième facteur déclanchant est très certainement et tout au contraire la Grande Peste qui décime la population européenne. Elle fait même plus que la décimer puisque l’on parle d’un tiers à la moitié de la population qui aurait disparu du fait de cette épouvantable épidémie.

    -         De quoi s’agit-il ?

    -         D’une peste noire, donc bubonique, qui atteint l’Europe en 1346, juste à la veille de la Renaissance. Elle nous vient d’Asie, preuve supplémentaire de l’omniprésence de la route de la Soie à cette époque, via les ports italiens en relation avec Byzance. Elle affectera surtout le midi méditerranéen mais même l’Angleterre n’en sera pas exempte, bien au contraire : touchées par le fléaux, ses grandes villes dans lesquelles s’entassent des centaines de milliers de gens dans des conditions sanitaires déplorables, seront bouleversées. Il faudra y brûler des quartiers entiers pour éviter l’apocalypse. Dans le midi de la France, beaucoup plus rural, on fuit les bourgs en créant, dans la basse montagne, des refuges de pierres dont on retrouve des vestiges jusqu’à aujourd’hui. Dans les villes, c’est la quarantaine : et de la ville elle-même, et des maisons des malades. Deux hivers rigoureux consécutifs auront raison de l’épidémie…

    -         Epouvantable !

    -         Sans conteste possible. D’autant que la peste reviendra à plusieurs reprises, jusqu’au 16e siècle. Mais les hommes, alors, sauront mieux la combattre, ayant compris sa dissémination par l’air ainsi que le rôle des rats dans sa propagation : Le joueur de flûte de Hamelin, conte ancien repris par les frères Grimm, illustre parfaitement la connaissance acquises par les hommes à cet égard.

    -         Mais comment ce phénomène a-t-il pu jouer un rôle dans la Renaissance ? J’aurais plutôt parié sur le contraire !

    -         Là encore, mettez vous à la place des gens : face à la mort en très grand nombre, on ne peut que réfléchir, même si ça n’est que pour prier Dieu. N’oubliez pas que les gens sont repliés sur eux-mêmes, on ne reçoit plus ou peu, d’abord parce que l’approvisionnement des cités a été fortement ralenti. On voit en outre des représentants patentés de l’Au Delà, clergé, grande noblesse, ne rien pouvoir faire pour soulager les maux terribles des « sujets ». Mieux même : ces « Grands » meurent dans les mêmes proportions que celles qui affectent les « petits ». Lesquels voient bien que ce sont leurs décisions locales qui font la différence. La Grande Peste, si vous voulez, « dessille » les yeux de la population. Il faut savoir que sa première apparition aura duré quelques deux années. C’est long, terriblement long !

    -         « Et voilà pourquoi, Monsieur le Marquis, il y eut la Renaissance ! »

    -         Pas seulement : jusqu’à présent, je parlais de la préparation du terrain. Pour que les écrits des philosophes de la Renaissance puissent passer à la postérité, encore fallait-il que les lecteurs soient prêts à les entendre. Ce qui était donc le cas. Encore fallait-il aussi que les auteurs aient des sources en nombre suffisant pour échafauder leurs théories. Ce sera le rôle des Musulmans d’Espagne qui écriront beaucoup tout en ayant beaucoup étudié les Anciens dont les textes leurs furent transmis, traduits en arabe, par leurs coreligionnaires tant de Bagdad que d’Egypte. Pour votre gouverne, je vous rappelle ou vous informe que les textes antiques, grecs surtout, ne pouvaient s’appuyer sur la Religion qui, du temps des dits grecs, reposait en grande partie, comme partout ailleurs dans le monde, sur des cultes intimistes, culte des ancêtres ou culte des grandes données visibles de l’homme telles les vendanges, la guerre, la féminité, etc. Les écrits des philosophes grecs étaient donc profanes par obligation, les auteurs se posant des questions sur l’organisation politique ou sur le sens de la vie. Sans autre à priori que la rationalité de la pensée et son adéquation avec l’observable.

    -         « L’observable ! » Ne pouvez vous pas utiliser des termes plus grand public ?

    -         Il fallait que ce que vous disiez coïncide avec ce que les gens évolués, les citoyens libres et/ou lettrés, voyaient tous les jours. Certes, la notion d’atome, élaborée par les Grecs, dépassait de loin l’entendement du plus grand nombre. Mais les règles de vie édictées par les Epicuriens ou Socrate, pour citer deux philosophies opposées, entraient bel et bien dans un univers parfaitement repérable par les hommes de l’époque. De même que la démarche aristotélicienne…

    -         Quoi t’est-ce ?

    -         La pensée d’Aristote…

    -         Qui est-ce ?

    -         Le plus grand philosophe grec. Né quelques 4 siècles avant Jésus Christ, c’est le premier européen qui étudie systématiquement le comportement humain. Il introduit les classifications et la recherche de la causalité première…

    -         Stop ! Je ne suis plus…

    -         Bien. Le mieux est de vous donner des exemples : Aristote scinde ainsi l’activité humaine en trois types de vie, la contemplative, la politique et la « vie de plaisir ». De même explique-t-il les agissements humains par quatre causes fondamentales : causes matérielles, causes formelles, causes motrices, causes finales…

    -         Bref, il coupe les cheveux en quatre…

    -         Yes ! Mais c’est l’essence de la science, l’étude ordonnée des choses. Et c’est ce qu’on retiendra surtout de lui en Europe tant au 15e siècle qu’aujourd’hui. Ses théories sur la vie, sur la mort, sur Dieu et autres thèmes métaphysiques sont quelque peu oubliées. De même a-t-on pratiquement tout oublié de Platon aujourd’hui…

    -         Qui est celui là ?

    -         Un autre philosophe grec éminent de la même époque. Un peu plus ancien toutefois : il serait né en 427 avant Jésus Christ contre 384 avant Jésus Christ pour Aristote. J’oubliais : Aristote fut le précepteur d’Alexandre le Grand… Pour en revenir à Platon, cet homme a commis quelques théories plus qu’intéressantes sur le réel et le virtuel. Mais on n’a retenu que ses vues, assez fulgurantes il est vrai, sur le pouvoir politique. Vous savez, l’enchaînement entre la monarchie, l’anarchie, le despotisme et la République… Platon ne théorisait pas la démarche rationaliste mais il la pratiquait.

    -         Bien. D’où était parti cet aparté ? Je ne m’en souviens plus…

    -         Je vous disais que ce qu’il y avait d’important dans la démarche antique pour les penseurs de la Renaissance était sa coïncidence avec « l’observable » : là dessus, les dogmes de la Religion ne tiennent pas un seul instant la route ! D’où l’engouement des grands esprits qui s’engouffrent dans la brèche et découvrent avec délice le monde d’avant les adorateurs de Jésus. Une bouffée d’air pur dans un monde on ne peut plus imprégné de morale fondée basiquement sur la foi, l’irrationnel donc

    <o:p> </o:p>

    Mon hôtesse n’en pouvait plus. Elle était blanche, respirait par saccades et avait fermé les yeux. J’appelai le médecin qui arriva au galop. Tension, vérification du cœur, regard sur l’encéphalogramme – elle était branchée de partout !-… La tête va bien, c’est le reste qui ne suit plus. Tel fut le verdict de l’homme de l’art qui prescrivit, séance tenante, un repos complet. Vous devriez ne revenir qu’après demain, me conseilla-t-il. Mais la vieille dame avait l’oreille fine : non ! Non ! Revenez demain matin. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je m’apprêtais à quitter l’hôtel particulier quand Clément m’arrêta : votre déjeuner est prêt. Danièle a tout préparé, c’était à son tour de décider du menu. Je voyais bien qu’il tenait à ce que je reste. J’acceptais donc, sachant que la cuisinière avait dû me mijoter une vengeance à sa façon après ma mayonnaise pimentée de l’autre jour. Je lui demandais toutefois de manger à la cuisine, de façon à ne pas déranger sa patronne. Clément m’entraîna dans les sous-sols de l’immeuble, une immense pièce voûtée éclairée par des soupiraux. C’était pratiquement moyen âgeux, y compris une cheminée gigantesque dans laquelle on aurait pu faire rôtir un bœuf. Mais la cuisine avait incontestablement été modernisée, de grandes rampes lumineuses se reflétant dans un mobilier en aluminium digne des plus grands restaurants. Danièle bénéficiait d’ailleurs, me dit-elle, d’une « ergonomie » pensée, les tables de travail des viandes et des légumes étant par exemple bien séparées, de même qu’un espace pâtissier avait été aménagé à l’écart. Plusieurs portes donnaient sur la cuisine hors la porte principale que j’avais empruntée : les réserves, m’expliqua la cuisinière, dont une chambre froide et une cave à vin… J’avais beau essayer, je n’arrivais pas à m’imaginer un jour propriétaire de tout cela : je savais faire la cuisine, mais pas de cette façon. Mes instruments de base était un four unique dans lequel je ne pouvais en outre faire cuire qu’un plat à la fois, des casseroles en nombre limité, une seule sauteuse, une cocotte minute, un nécessaire à vapeur, un frigo dont le bas était réservé à la congélation, bref un univers banal de simple particulier. Vous ne pourrez jamais dépasser une dizaine de convives, me répondit Danièle à qui j’avais fait part de mes pensées. L’équipement que vous voyez, plus deux renforts en cuisine, m’a permis de préparer à de nombreuses reprises des repas de 50 ou 60 invités. Une fois même, nous avons dépassé la centaine. Madame recevait beaucoup avant de tomber malade… Nous ne jouions pas dans la même cour, pensais-je. Notre petite compétition en est d’entrée faussée. Je le lui dis. Elle n’est pas totalement faussée, répliqua-t-elle. Indépendamment de plats qu’il vous sera impossible de réaliser chez vous, telles les rôtisseries que seule l’engin que vous voyez là bas peut vous exécuter correctement, nous avons bel et bien une divergence culinaire de fonds : vous êtes un peu archaïque dans vos choix, ne retenant que des recettes éprouvées depuis des lustres, les plus simples possibles qui plus est, et vous ne faites preuve d’imagination qu’en rajoutant du piment et du poivre dans toutes vos préparations. La cuisine d’aujourd’hui, c’est bien autre chose, à commencer par la porte grande ouverte, justement, à l’imagination. Votre cuisine est tout bêtement une « cuisine bourgeoise » avec plus d’épices que de coutume.<o:p></o:p>

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    Je n’allais pas me laisser faire : sa présentation de mes goûts alimentaires était vraiment peu flatteuse et par trop réductrice. Je ne suis bien évidemment pas d’accord. La cuisine française a été élaborée pendant des siècles, par regroupements d’abord régionaux puis nationaux de plats locaux effectivement « testés » très, très longtemps. On ajoute par exemple des lardons dans les petits pois parce que des maîtresses de maison d’abord, des chefs de cuisine ensuite, l’ont fait bien avant nous, au Haut Moyen Age même, à une époque où, chez les pauvres, on ne servait qu’un plat : il fallait que celui-ci tienne au ventre ! Ce que vous me présentez est tout bêtement le remplacement brutal de ces siècles d’expérience par l’innovation à tout prix, en jetant pratiquement les dits siècles d’expérience à la poubelle. Quant aux épices, ce n’est qu’un retour aux sources : on relevait fortement les plats, les viandes notamment, à l’époque où il n’existait pas de chaîne du froid. J’ai découvert cela en Afrique et je vous signale que, là où le froid est venu, le piment disparaît très vite : les enfants préfèrent toujours, qu’ils soient blancs, noirs ou jaunes, les mets au goût « lissé » plutôt que ceux au goût relevé. En une génération, plein de familles africaines ont perdu jusqu’au souvenir du piment ! Comme je préfère les goûts « sublimés » aux goûts « éteints », je poivre, pimente et assaisonne effectivement plus que ce que les ménagères d’aujourd’hui ont l’habitude de faire. Et j’observe que mes invités aiment. Enfin, presque tous. Danièle avait une mine réjouie, je subodorais un argument contraire imparable. Et le veau Marengo !, m’asséna-t-elle de fait. Une réelle innovation, qui plus est réalisée « à l’instinct » par le cuisinier de Napoléon au soir de sa victoire. Dur… Danièle ne me donna pas le loisir de lui répondre tout de suite : elle m’invita à passer à table. Vous répliquerez tout à l’heure, si vous le pouvez… <o:p></o:p>

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    Je commençais par des petits feuilletés d’escargot, mise en bouche sur laquelle je ne trouvais rien à dire. C’était bon, point final. Puis vint une entrée moins traditionnelle, « effeuillé de poireaux aux ris de veau », comme me l’annonça un peu pompeusement la cuisinière. Elle avait nappé le tout d’une sauce de sa fabrication, une sorte de sauce poulette dans laquelle on aurait rajouté de la crème fraîche. Le ris de veau et les blancs de poireaux avaient été cuits séparément et elle avait utilisé les feuilles vertes pour son fond de sauce… Pas vraiment délicieux, mais pas mauvais non plus. Un peu fade, en fait : je demandais du poivre au grand regret de Danièle mais je trouvais la préparation tout de suite meilleure. Le plat de résistance était une escalope Lucullus, plat que j’adore et que, dans ma jeunesse, j’avais réalisé un grand nombre de fois. Puis la mode, bien que venant de l’immense Curnonsky, était passée… On braise une escalope de veau avec du bacon et du fromage. C’est ma vengeance, me prévint la cuisinière. Elle avait fait fort : alors que, dans la recette traditionnelle, on empile viande, bacon et fromage avant de cuire, Danièle avait préparé les ingrédients séparément et reconstitué l’escalope Lucullus après cuisson, avant de l’enfourner pour y amalgamer du fromage râpé ! Ca manquait de sauce, en plus. Elle avait donc déglacé successivement les plats de cuisson avec du vin blanc, mêlé les produits de déglaçage successifs et lié le mélange avec de la crème fraîche. Vous aurez vos goûts francs !, m’expliqua-t-elle avec un sourire d’une oreille à l’autre. La garce ! J’avouais ma défaite sur ce plan : son coup en vache était plus « cuisant » que mon piment dans la mayonnaise, sans l’ombre d’une hésitation. Danièle me retira le plat de sous mon nez écœuré, plat qu’elle remplaça séance tenante par une assiette déjà prête : du tendron de veau aux carottes, nous restions sur cette bestiole. Notez que, là aussi, il m’a fallut cuire séparément, au début, carottes et viande. Sinon, le jus rendu par les carottes aurait faussé la cuisson du veau. Mais j’ai été gentille : c’est bien la recette traditionnelle que j’ai utilisée. Et c’était bon, très bon même car, m’avoua-t-elle, la dite recette traditionnelle comprend des oignons et pas mal de poivre, ce qui relève les goûts. Je ne fis que toucher légèrement au dessert, un « demi cuit » de chocolat très en carte dans nos restaurants actuels mais que, pour ma part, j’apprécie moins que les anciens « fondants ». Et, après avoir remercié, quand même, la cuisinière, je répondis à son veau Marengo : ce que vous m’avez servi me conforte dans mes convictions : l’innovation à la « va comme je te pousse » est nulle. Un grand chef, peut-être et encore : pour une bonne nouvelle recette, combien de ratages ? J’en connais d’ailleurs, de ces grands chefs. Ils ne mettent sur leur carte que ce qu’ils ont réussi plusieurs fois d’affilée, avec dégustation préalable d’amis ou de commis qualifiés. C’est, comme ils le disent, « de la cuisine de laboratoire ». Mais, pour ces ténors très prudents, combien aussi de chefs moins talentueux et moins prudents ? Le résultat est là, en tous cas : il faut chercher pour trouver des tables qui vous servent encore ne serait-ce que votre fameux veau Marengo tandis qu’on trouve sans chercher je ne sais combien de tables qui vous proposent des mélanges à l’énoncé aussi prétentieux que le fond est sans saveur particulière. Dans un coin de leur carte, vous pourrez peut-être encore lire les noms de quelques mets moins ambitieux et, peut être toujours, juger réellement de la qualité du cuisinier en les commandant. Tout cela me rappelle l’épisode catastrophique de la « Nouvelle cuisine », une mode qui fit pourtant fermer boutique à un nombre incalculable de restaurateurs : pourquoi remettent-ils le couvert, si je puis ainsi m’exprimer ?<o:p></o:p>

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    Danièle, beaucoup plus férue que mois en la matière, avait une réponse : d’une part les grandes cuisines devaient se démarquer des petites qui, maintenant, pouvaient pratiquement tout servir en jouant sur les préparations industrielles : de la cuisine d’assemblage que vous n’aimez pas : les goûts sont « lissés » par les industriels et les restaurateurs ne peuvent que les relever légèrement. Mais les prix pratiqués sont à la hauteur : pas élevés…  Elle voyait aussi une dérive des guides qui, en s’internationalisant, étaient obligés de faire la promotion d’établissements étrangers aux mœurs douteuses. Tel le numéro un, le guide Michelin, qui n’avait pas hésité, en étoilant des chefs étrangers, à promouvoir ce qu’elle appelait « la cuisine incongrue » : des mélanges idiots mais franchement novateurs, tel l’intrusion du chocolat ou du café un peu partout, dans les entrées, dans les salades, dans les plats de résistance… Du moment que ça n’est pas franchement mauvais, on peut servir ! Au moins étais-je à l’abris – mais pour combien de temps ?- des fameuses « sardines au chocolat » de ma petite enfance quand, avec nos camarades d’école, nous jouions à trouver les mets les plus dégueulasses qui soient. Je m’en allais tristement, doutant du bon sens de mes contemporains : parce que ces restaurants « incongrus » avaient quand même des clients ! Et parce que j’étais quasi certain que la mode prendrait et que nos propres chefs devaient déjà penser aux mariages d’ingrédients les plus impossibles. Je me rassérénais cependant en songeant à une autre mode en train de prendre de l’ampleur, celle des chefs qui décidaient de dire « merde » aux guides gastronomiques et aux étoiles. Qui vivra verra, certes, mais j’espérais très fort que les seconds l’emporteraient sur les premiers auprès des clients…

    <o:p> </o:p>

    Ma conversation culinaire m’avait toutefois donné des idées pour la présentation, cette fois-ci entière, de mon chapitre sur la « revanche des gueux ». Il me semblait en effet que les bizarreries culinaires des grands chefs récemment étoilés par le guide Michelin s’apparentaient furieusement tant aux crétineries musicales des « classiques » modernes, Boulez en tête, qu’aux simagrées littéraires actuelles, portant aux nues les émules de Céline tout en laissant les ventes tomber dans l’escarcelle du marketing : une fuite générale vers le « happy few » friqué, à l’exacte contraire de l’évolution humaine… Je m’en ouvrais, dès le lendemain matin, à une Géraldine qui me parût avoir retrouvé toute sa verve. Et que croyez vous que le Monde devienne sans élite !, me répondit-elle aussitôt. Vous êtes incorrigible ! Dès qu’une expression vous paraît incompréhensible,vous incriminez l’élitisme des artistes. D’abord, qui paye ces artistes ? Le petit peuple ? Combien d’ouvriers sont allés chez Bocuse ? Croyez-vous que les employés basiques des grandes surfaces vont acheter les livres d’Orséna, ex-prix Goncourt ? Et qui va financer le développement « classique » des maisons de disques ? Les midinettes qui se payent le dernier tub du vainqueur de la « Star’ac » ?! L’offre suit la demande, c’est une constante économique…<o:p></o:p>

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    J’expliquais à ma cliente qu’alors, cela signifiait que les grands de ce monde, à l’opposé de ceux de la Renaissance, étaient des Philistins, recherchant plus le côté « happy few » dans l’art que sa beauté intrinsèque. Et cela vous paraît une idée révolutionnaire !, me rétorqua-t-elle en se moquant. Quand vous aurez compris que nous, les vrais riches, tenons nos chefs esclaves plus par les sentiments, cet « honneur » d’appartenir à un monde fermé, même intellectuellement, au bas peuple, que par l’argent, alors vous serez digne de me succéder. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Présentée comme cela, sa succession m’apparaissait tout au contraire comme indigne de mon intellect. Et de sa quête d’un supplément d’âme ante mortem… Je voulus ainsi une contradiction féroce :

    -         Autrement dit, « qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ! »<o:p></o:p>

    -         Dans un sens, oui, mille fois oui…<o:p></o:p>

    -         Ce qui veut dire, compte tenu du petit nombre, tout de même, des vrais riches sur notre planète, que vous nous avez organisé un monde de cons ou, du moins, dirigé par des cons.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Madame Florin resta sans voix. Ma réflexion lui faisait en effet toucher du doigt un défaut majeur de son système : des cons étaient en effet absolument incapables de répondre aux sollicitation d’un monde en effervescence. Ils pensaient avoir apprivoisé la technologie, celle-ci s’enfuyait dans les pays en développement et nous revenait sous forme d’importations aux prix très inférieurs à ceux de nos productions locales. Les cons, alors, délocalisaient. Ce faisant, ils diminuaient, mais sans s’en rendre compte –il s’agit de cons !- les capacités de consommation des producteurs occidentaux licenciés, une philosophie tout à fait contraire à celle d’Henri Ford II, le génial financeur de la Ford T, la première voiture grand public au monde. Mes ouvriers sont aussi mes clients, avait-il noté avant de les augmenter plus que substantiellement. Et de gagner ainsi beaucoup d’argent, en vendant beaucoup de voitures. Les cons, eux, investissaient certes dans un nombre très réduit de pays émergeants. Mais ils envoyaient ensuite leur production de luxe, donc chère aussi quand construite à moindres coûts salariaux, dans les pays développés qui se saturaient dans la demi-heure suivante. Songez, chère Madame, que nous parlons du véhicule à 3500 € depuis des lustres. Tandis que Renault ne l’a sorti, d’ailleurs 1 500 € plus cher, qu’en 2005 : l’avenir appartient au nombre, j’y reviendrai, mais nous continuons, comme sous les Romains, à penser le marketing en termes aristocratiques. Et, vous, les financiers, ne faites jamais que rogner partout en vous autoproclamant des demi dieux dès lors que vos rognures ont dégagé des bénéfices –très temporaires- permettant de faire remonter le cours de vos actions. C’est déplorable ! D’autant que, vous allez le voir, jusqu’à ces dernières années, « les gueux » n’ont cessé de faire d’immenses progrès, jusqu’à révolutionner les marchés. Mais ça vous fait peur, ces marchés inconnus, cette « ère des grands nombres » : en fait, ce ne sont pas les peuples mais leurs dirigeants qui rechignent à y entrer. Il est vrai que tout laisse penser que les grands nombres s’opposent à l’élitisme. Et vous, Chère Madame ainsi que vos collègues d’en haut, le pressentez…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Cette dramatisation me permit de capter l’attention de la mourante sur l’importance du mouvement qui avait lancé le monde vers le développement économique généralisé. Sans la Renaissance en effet, lui expliquais-je aisément, il n’y aurait pas eu de « siècle des Lumières ». Et sans siècle des Lumières, il n’y aurait pas eu de Révolution industrielle, CQFD… La malade admit finalement et sans trop de difficultés que, sans découverte des grandes lois de la physique et de la chimie, il ne pouvait y avoir d’industries dignes de ce nom. Elle comprit de même que les humains ne pouvaient pas découvrir ces lois en restant soumis aux dogmes intangibles d’une église jalouse de son autorité et ne tenant ses ouailles que par la croyance au surnaturel. Je m’aperçus toutefois qu’elle était incapable d’évacuer ce surnaturel, ce Jésus à la fois homme et Dieu, cette Marie vierge, ces saints protecteurs, et qu’elle vivait en fait sans se poser de question. Oui, pensait-elle, la Terre tourne bien autour du Soleil, oui, le Soleil tourne bien autour du noyau de notre galaxie (au delà, elle ne se représentait plus rien), oui, la gravité existe, oui, nous descendons du singe, oui, la matière est constituée d’atomes (plus petit était toujours inconcevable à ses yeux)… Mais oui aussi, Jésus était un homme Dieu, oui, Marie l’avait conçu sans avoir été engrossée et oui, nous pouvions prier les saints proclamés par une Eglise infaillible. Montesquieu, Burke, Marx, les écrivains sociaux du 19e siècle n’existaient pas ! Réfléchissez : avez-vous toujours pensé ainsi ou bien n’est-ce qu’une conséquence du monde moderne et de son système d’informations ?, lui demandais-je alors. N’oubliez pas que vous allez mourir très bientôt : votre supplément d’âme dépend de votre réponse… Mais elle n’avait pas de réponse. Elle se souvenait bien avoir douté dans sa jeunesse, mais elle ne savait plus très bien de quoi ni dans quelles conditions. Peut-être, m’avoua-t-elle toutefois, ais-je douté quelques temps de l’Eglise. Pas de Dieu, non ! Mais de ses représentants sur Terre. Cela est loin aujourd’hui…

    <o:p> </o:p>

    Je lui racontais donc l’autre versant, non technologique celui-là, de la Renaissance et de ses conséquences idéologiques : en jetant les dogmes aux orties, les penseurs de la Renaissance ont, en premier lieu, découvert les philosophes grecs. La science n’est venue que plus tard, à partir du 17e siècle. Les premiers auteurs étaient des littéraires ou des artistes. Leurs visions mettaient à mal celle des rois « de droit divin », il s’agissait d’abord de visions politiques. Savez-vous que l’humanisme est le tout premier concept de la Renaissance des idées. A l’époque, il s’agissait d’ailleurs et plutôt « d’humanités », au sens où nous l’entendions au 19e siècle et au début du 20e siècle, quand les étudiants « faisaient leurs humanités » en étudiant les auteurs gréco-romains. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je lui contais alors comment avait commencé la Renaissance : par la création, au début du 15e siècle et à Florence, d’une « Académie platonicienne » par des réfugiés byzantins.  Les élèves y suivaient une « studia humanista », soit une étude de l’homme au travers des textes antiques parvenus à l’école via les traductions d’auteurs musulmans espagnols.  Auparavant, en 1348, une école similaire, mais sans la réussite de l’école florentine, avait été créée à Prague, en plein cœur de l’empire romain germanique. Lequel empire ne comptait plus que des universités humanistes à la fin du 15e siècle. La papauté elle-même fut touchée par la grâce, poursuivais-je : Nicolas V, pape en 1447, était un humaniste. Il créa la bibliothèque vaticane. Mieux : son secrétaire, Lorenzo Valla, critiqua la Bible… <o:p></o:p>

    -         Un pape et son confident ne font pas la Renaissance…<o:p></o:p>

    -         En Angleterre, c’est un ancien moine, par ailleurs premier ministre du roi Henri VIII, qui lance la nouvelle mode. Thomas More, ami d’Erasme et de Pic de la Mirandole,  paiera paradoxalement de sa vie non son progressisme mais son refus de la scission anglicane, son attachement donc à la Religion catholique, apostolique et romaine ! Quelques grands poètes, Erasme, déjà cité, Pétrarque, Boccace, Shakespeare, Rabelais, Villon dont je vous ai déjà parlé et bien d’autres encore, se font les relais du mouvement. Sans compter les penseurs, à commencer par Montaigne qui invente le genre des essais, ou bien Machiavel, un Florentin qui révolutionne la pensée politique. Tout cela se fait grosso modo en un siècle, une vraiment courte durée pour la mise à mort et du vieux système féodal, et de l’absolutisme de l’Eglise sur les consciences. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Madame Florin avait du mal à suivre. Elle connaissait bien les noms que je lui citais les uns après les autres mais ne pouvait pas les relier à un mouvement d’ensemble. Mêler par exemple Shakespeare aux auteurs de la Renaissance lui paraissait farfelu… Je décidais d’aller encore plus loin dans le paradoxe apparent : vous acceptez Rabelais comme auteur de cette époque de rupture. Et vous connaissez très probablement ses fameux « moutons de Panurge » qui se jettent aveuglément dans le vide.<o:p></o:p>

    -         Bien entendu ! C’est le fondement moderne de l’élitisme : sans guide lucide, les humains vont à la catastrophe…<o:p></o:p>

    -         Fort bien. Souvenez-vous maintenant de ce que je vous ai dit sur la musique de la Renaissance…<o:p></o:p>

    -         Les ménestrels ?<o:p></o:p>

    -         Tout à fait : ces artistes de rue qui font évoluer le sentiment des peuples européens. Et ces peuples qui, en fin de compte, évoluent sans élite et qui, tout au contraire, font évoluer les élites…<o:p></o:p>

    -         Je ne vois pas où vous voulez en venir.<o:p></o:p>

    -         Tout bêtement au fait que Rabelais lui-même, bien que profondément en rupture avec la pensée cléricale, restait tout aussi profondément attaché aux valeurs aristocratiques et ne pouvait imaginer un monde sans meneurs et sans suiveurs. Des généraux, si vous voulez, et une troupe disciplinée. C’est ainsi que les plus ardents défenseurs de la pensée libre de l’époque se représentaient les sociétés humaines. <o:p></o:p>

    -         Vous voyez bien : même les plus grands penseurs n’imaginent pas un seul instant que vos stupidités anarchiques puissent fonctionner !<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    C’était trop tôt. Je renonçais à poursuivre sur ce terrain et me contentais de revenir sur celui de la pensée sociale. Laissons cela de côté pour l’instant. Vous avez quand même retenu, je l’espère, que la pensée de la Renaissance est d’abord une pensée sociale ?<o:p></o:p>

    -         Il faudrait que je sois sourde pour ne pas avoir entendu votre message !<o:p></o:p>

    -         Et bien, cette pensée sociale ne va cesser de s’amplifier. Certes, l’Histoire d’aujourd’hui met surtout en valeur les découvertes scientifiques qui vont suivre la Renaissance. Mais, sur le plan humain, c’est d’abord l’avènement de la démocratie qui prime. En Angleterre d’abord, où les bourgeois sont les premiers à décapiter leur roi et à imposer à ses successeurs et une constitution, et la protection des individus contre l’arbitraire. C’est le fameux « habeas corpus » dont vous avez certainement entendu parler. Aux tous nouveaux Etats Unis d’Amérique ensuite, la république créée sur la défaite du colonisateur reconnaît l’égalité entre les hommes et organise la société sur des bases démocratiques. En France enfin, la révolution de 1789 scelle de façon définitive, dans le pays alors le plus puissant du monde, le sort de la monarchie de droit divin. Peu ou prou et en moins d’un siècle, tous les pays occidentaux ou presque suivront le mouvement. Et je vais maintenant vous expliquer, avant d’étudier plus en avant le dit mouvement, pourquoi il fut en fait plus important dans la conquête du monde que la maîtrise d’une technologie évoluée…<o:p></o:p>

    -         C’est la fameuse « revanche » de vos fameux « gueux »…<o:p></o:p>

    -         Oui Madame, mais ne vous moquez pas. La démocratie n’est pas, comme nous le suggèrent aujourd’hui les Américains, une simple histoire de droit de vote. Elle est surtout une histoire de partage : du pouvoir bien sûr, mais surtout du savoir et du bien être. Le droit de vote là dedans est un gadget.<o:p></o:p>

    -         Quand même ! Vous n’allez pas me faire avaler cette énormité !<o:p></o:p>

    -         Je vais essayer tout de même. Pour bien comprendre le phénomène, il faut vous replonger dans les mondes de cette époque, c’est à dire du 15e au 19e siècle : partout, les ruraux dominent en nombre –mais pas en terme de pouvoir- Ils sont, au début, analphabètes et pauvres. Voilà un siècle seulement, une partie notable d’entre eux était soumise au servage. Lequel servage subsistera en Russie jusqu’au 19e siècle. Les élites, aristocrates, cléricaux et, dans une certaine mesure, bourgeois, vivent de l’exploitation de leur labeur : il ne payent pas, ou très peu, leur nourriture, ce qui leur permet de s’adonner à d’autres investissements : industrie bien sûr mais aussi guerre, constructions titanesques, dépenses somptuaires, spéculations diverses et j’en passe. Et puis, presque subitement, les enfants des gueux apprennent à lire, à écrire et à compter. Les terres, en France tout du moins, leurs sont rétrocédées. Ils obtiennent le droit de se grouper, donc de faire pression sur les négociants et/ou les employeurs. Ils accèdent aux informations sur les marchés, etc. Vous noterez que je ne parle pas, à ce stade, de votre droit de vote : la plupart d’entre eux n’y ont pas accès car, jusqu’à la moitié du 19e siècle, le vote sera censitaire, réservé à ceux qui payent l’impôt. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    La milliardaire avait « recollé » : elle m’écoutait attentivement, en hochant la tête. Bref, les faits lui parlaient plus que les longs exposés, elle me l’avait dit et je m’apercevais que c’était vrai. Je poursuivais : la révolution était donc plus sociale que politique. Du moins, je me répète, en France où la vente des « Biens nationaux », surtout des terres confisquées et au clergé, et aux aristocrates qui avaient fuit…<o:p></o:p>

    - Les Révolutionnaires avaient confisqué leurs terres ?<o:p></o:p>

    - Oui, après une loi votée sous Robespierre. Jamais le pays ne les aurait autant soutenu, car le pays profond, les paysans, a soutenu la Révolution, si Paris n’avait pas procédé à cette réforme agraire. Contrairement aux Anglais qui, eux, se sont contentés de la démocratisation « formelle », comme disent les marxistes, c’est à dire les droits de vote, de réunion, d’expression, etc. Mais les conséquences furent alors les mêmes dès lors que les élections ne furent plus réservées aux seuls riches : la pression électorale amena les gouvernants à scolariser aussi les enfants des pauvres, à instituer des lois de protection sociale, à faire voter aussi les femmes…<o:p></o:p>

    - C’est bien plus tard !<o:p></o:p>

    - Oui, mais ça procède du même mouvement, de cette « revanche des gueux », gueux dont les femmes faisaient incontestablement partie. Quoiqu’il en soit, vous voyez bien que cette revanche est loin, très loin de se limiter au seul droit de vote !<o:p></o:p>

    - J’avais entendu parler de la vente des biens nationaux, mais je n’avais pas fait la liaison…<o:p></o:p>

    - Vous avez dû aussi entendre parler des paysans qui avaient agressé leur châtelain ?<o:p></o:p>

    - C’est vrai : la présentation qu’on m’a faite, enfant, des deux phénomènes était plutôt négative alors que, vue sous votre angle, ces phénomènes sont essentiels. Dans mes souvenirs, les biens nationaux avaient été raflés par des accapareurs tandis que les paysans agresseurs étaient des gens frustres et sanguinaires. <o:p></o:p>

    - Parce que l’histoire fut écrite par des élites, lesquelles ont une peur bleue de la foule.<o:p></o:p>

    - Je les comprend : tous ces gens qui font n’importe quoi sous l’emprise de meneurs assoiffés de sang…<o:p></o:p>

    - Encore une idée reçue : savez-vous que les foules révolutionnaires, dans leurs plus grands errements, n’ont jamais tué que quelques centaines de personnes. Contre plusieurs dizaines de milliers envoyés à la guillotine par les élites parisiennes. Et contre plus de deux millions massacrés ou envoyés au massacre par Napoléon et ses guerres. Les meneurs assoiffés de sang ne sont pas les hérauts spontanés des foules !<o:p></o:p>

    -  Mais ces têtes au bout de piques ?<o:p></o:p>

    - Oui, ça fait indiscutablement fantasmer. Mais ça reste du domaine du fantasme. Alors que Fouquier-Tinville ou la conscription paraissent presque normaux. Je reviens à mes moutons : Vous voyez bien maintenant, je l’espère, ce que la démocratisation a apporté aux « gueux » ?<o:p></o:p>

    - Oui, bien que je continue à être sceptique au fond.<o:p></o:p>

    - Vous êtes sceptiques sur les bienfaits de l’instruction ?<o:p></o:p>

    - Non, bien sûr !  <o:p></o:p>

    - Et sur ceux d’une plus grande dignité d’hommes et de femmes qui mangent à leur faim tout en dormant sous un toit correct ?<o:p></o:p>

    - Encore non ! <o:p></o:p>

    - Bien. D’où vient votre scepticisme alors ? Toujours de votre satané droit de vote ?<o:p></o:p>

    - Un peu : les gueux, comme vous le dites, n’ont toujours pas le pouvoir. Ils ne l’ont même pas eu chez les marxistes qui ont poussé à l’extrême les conséquences de leur pensée sur les minorités agissantes : c’est devenu la Nomenklatura !<o:p></o:p>

    - Là, vous me rassurez : je reviendrai plus tard, au prochain chapitre de nos entretiens, sur ce problème. Pour l’instant, je m ‘en tiens à une conséquence assez remarquable de cette première démocratisation occidentale : celle d’avoir créé des « troupes » capables d’initiatives. <o:p></o:p>

    - En quoi cela est-il remarquable ?<o:p></o:p>

    - Car, dans le même temps, les sociétés qui avaient dominé le monde jusqu’au 15e siècle s’enfonçaient, elles, dans un processus plutôt néfaste. Les Chinois durent « digérer » les invasions mongoles, invasions évidemment peu propices à quelque démocratisation que ce soit ! Tandis que les Turco-Mongols tentèrent, eux, de renouer avec leur grandeur passée en se lançant, déjà –le processus actuel n’est qu’une resucée du passé- dans le fondamentalisme religieux. Le phénomène était déjà apparu en Espagne, quand les Chrétiens portaient aux Musulmans des coups de plus en plus décisifs. Il fut presque omniprésent en Afrique du nord, porté par des Berbères désireux de se démarquer des Arabes « décadents ». Il exista jusqu’en Inde, l’Inde des Moghols, et n’épargna bien entendu ni la Mésopotamie, ni la Perse. Et, quand quelques Savonarole islamistes ne sévissaient pas, c’est la division qui régnait. Laquelle division, je vous l’ai déjà dit, fut plus néfaste aux Musulmans d’Espagne que la Reconquista et, bien entendu, plus mortifère que tout autre cause au règne de Bagdad sur l’empire turco-mongol. Je note au passage que les invasions mongoles en Chine furent également suivies de divisions territoriales, prémisses à la relance des guerres civiles qui avaient déjà ravagé l’empire à plusieurs reprises dans le passé, notamment sous Confucius. <o:p></o:p>

    - Les Européens continuèrent à se faire la guerre eux aussi.<o:p></o:p>

    - Certes. Mais d’une part ils étaient beaucoup mieux « armés », si je puis dire, pour supporter des guerres internes incessantes, pratiquant ce genre de sport depuis des siècles, d’autre part ils connurent, après la Grande Peste, une expansion démographique fabuleuse ; enfin, quand ils se mirent à conquérir le monde, c’est à dire à partir du milieu du 19e siècle, ils connurent une période de paix interne assez longue bien que relative.<o:p></o:p>

    - Pourquoi relative ?<o:p></o:p>

    - Et les deux guerres mondiales du 20e siècle ! Elles furent « civiles », c’est à dire européennes, au démarrage…<o:p></o:p>

    - Les militaires, toujours les militaires…<o:p></o:p>

    - Et l’esprit aristocratico militariste des populations, tout de même. Les gueux se sont certes vengés, mais, ce faisant, ils ont adopté aussi, majoritairement en tout cas, les comportements de leurs élites. Lesquelles, malheureusement, n’ont pas beaucoup évolué depuis le Moyen Age : la force prime le droit !<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    La vieille dame commençait à s’assoupir. Je stoppais donc là mes explications et me dirigeais doucement vers la porte. Quand vous reviendrez, vous devrez me résumer tout cela. Je passe en effet de moments de grande clarté en moment de totale incompréhension, ce qui veut dire que votre trame est quelque part perdue en route. Et puis je n’ai toujours pas bien compris votre concept de « troupes capables d’initiatives »… Pas si assoupie que cela, la malade ! Je notais sa demande et m’en allais aux cuisines où devait m’attendre ma commande du matin : de simples poireaux vinaigrettes suivis d’une lotte en matelote. J’avais exigé une cuisson au vin rouge qui donne au poisson un petit goût de crustacé beaucoup plus sympathique que le goût assez plat laissé par le vin blanc. La cuisinière connaissait le truc et n’avait pipé mot. De même qu’elle n’avait pas bougé un cil quand j’avais parlé de poireaux vinaigrette, voyant bien qu’il s’agissait là de mon retour de bâton face à son ris de veau aux poireaux plutôt fade d’hier : j’avais en effet voulu lui montrer que le légume valait mieux que ce qu’en faisaient bon nombre de nos chefs modernes…

    <o:p> </o:p>

    La nuit lui avait apporté conseil, comme on dit, et ses arguments ne manquaient pas de justesse :

    -         J’ai beaucoup réfléchi et vous avez tout faux !<o:p></o:p>

    -         Comme vous y allez ! Dites moi tout…<o:p></o:p>

    -         Oui : la cuisine moderne, je veux dire l’ouverture à l’imagination, vient tout simplement du fait que, aujourd’hui, nous disposons d’à peu près tous les produits tout le temps alors qu’autrefois, on devait jouer avec les saisons. Sans compter les modes de préparation qui se sont sophistiqués avec l’avènement du froid, du four à micro-onde, des plaques à induction et j’en passe. C’est la multiplication des possibilités qui pousse à imaginer de plus en plus de plats, jusqu’à l’incongru c’est vrai, et il est stupide de vouloir en rester à une cuisine élaborée, elle, à des époques où tout cela n’existait pas. Vous êtes donc passéiste !<o:p></o:p>

    -         Dans ma petite tête d’archaïque, j’aurais plutôt tendance à penser que les nouveautés dont vous me parlez permettent, par exemple, de servir du veau Marengo en plein hiver occidental, à une époque donc où, jadis, on ne trouvait pas de tomate. De là à servir du poisson dans un récipient rempli de chocolat, il y a une marge !<o:p></o:p>

    -         Vous êtes tout de suite excessif : je vous ai dit que je n’approuvais pas ces innovations purement médiatiques… Mais je ne vois pas pourquoi je me priverais, par exemple, des haricots verts africains quand nous n’en produisons pas en Europe.<o:p></o:p>

    -         Que viens-je de vous dire ? Que vos innovations, justement, permettaient de servir des plats savoureux à contre saison. De là à, systématiquement, créer des plats aussi compliqués que trop souvent sans intérêt tout en oubliant nos expériences passées, il y a une marge, convenez-en !<o:p></o:p>

    -         Non. Car à des temps nouveaux doit correspondre une approche nouvelle : si nous ne tentons rien aujourd’hui avec les outils assez fantastiques qui sont mis à notre disposition, nous ne progresserons jamais. <o:p></o:p>

    -         « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », c’est ce que vous êtes en train de m’expliquer. Fort bien –et là, je me répète par rapport à notre conversation précédente-, mais en l’occurrence, on a une montagne de coquilles d’œufs et presque pas d’omelette. Tandis que nous n’avons plus du tout ou presque de ce qui faisait auparavant la joie de nos palais… Que des grands chefs nous montrent le chemin, parfait. Je sais qu’eux, le feront prudemment comme je vous l’ai déjà dit. Mais notre monde est « surfait » : dès qu’un sbire basique attire, par ses outrances, plus de dix clients, il est présenté comme le « nouveau Bocuse » par des médias en folie. Du coup, d’autres médiocres en nombre croissant l’imitent, espérant, ce faisant, ramasser le gros lot. Je suis certain d’ailleurs que ces imitateurs médiocres se gardent bien de bouffer leurs propres saloperies. Entre eux, ils doivent se gausser de la connerie des clients qui avalent le tout sans broncher et payent, pour ce faire, des additions astronomiques. Vous savez, le phénomène n’est pas neuf : Molière l’avait mis en scène avec Le Bourgeois gentilhomme. Du « happy few » de bas étage en fait puisque, dans la réalité, il s’agit plutôt de « Ugly few » ! Les mecs doivent se retenir de vomir tout en regardant si leur voisin apprécie. Comme tous font le même manège, personne n’ose moufter. Et, au bout du compte, plutôt que de reconnaître qu’ils se sont trompés dans les grandes largeurs, ces « few » préfèrent jouer aux découvreurs de nouveaux talents. Basique et con et vice-versa !<o:p></o:p>

    -         Tout de même, admettez que tout n’est pas nul dans cette nouvelle cuisine.<o:p></o:p>

    -         Trouvez un autre terme : « nouvelle cuisine » est un concept qui, dans les années 1980, a amené à la ruine, vous disais-je hier, près de la moitié des bons chefs de l’époque. Ce qui prouve, d’ailleurs et entre autre, que les nouveaux chefs sont incultes : ils ont déjà oublié les déboires de leurs parents. J’espère simplement que la tendance contraire, lancée par deux ou trois ténors des cuisines, l’emportera sur ces crétins…<o:p></o:p>

    -         Vous parlez bien sûr du refus des macarons Michelin par d’anciens trois étoiles ?<o:p></o:p>

    -         Oui.<o:p></o:p>

    -         Savez-vous qu’il existe aussi des mouvements issus de la masse même des restaurateurs ?<o:p></o:p>

    -         Non, mais vous allez me l’apprendre…<o:p></o:p>

    -         Il y a déjà une vingtaine d’année, des restaurateurs ne pouvant prétendre au Michelin se sont regroupés, qui par région, qui par qualité de restauration, qui par simple amitié, pour promouvoir en commun le type d’établissements qui correspondaient au leur. Leurs associations ont pullulé, de même que les guides qu’ils éditaient pour se faire connaître…<o:p></o:p>

    -         Sans succès je suppose : les Michelin et autres Gault et Millau impérialisent beaucoup trop.<o:p></o:p>

    -         C’est vrai. Mais ce qu’il y avait d’amusant dans leur démarche est que tous ces cuisiniers furent d’accord pour mettre d’abord en avant la qualité des produits : ne vous auraient-ils pas un tantinet influencé ?<o:p></o:p>

    -         Si j’ai mangé chez eux avec plaisir, très certainement. Du moins un peu. Car ma défense du produit primaire vient de mon expérience propre. Voyez d’ailleurs les poireaux vinaigrette que je vous ai commandés : j’aime le goût des ingrédients et ne cherche donc pas à les travestir pour les « faire passer ». Il ne me viendrait pas à l’idée de constituer un nouveau goût inconnu à partir de ces produits primaires. De plus, je ne suis pas, moi, assez bon cuisinier pour tenter correctement ce genre de défi.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je voyais bien que Danièle n’était pas convaincue. Il est vrai que la cuisine était son métier tandis qu’elle n’était pour moi qu’un loisir. Découvrir des choses nouvelles devait être bien plus motivant pour elle que réussir, même à la perfection, un plat traditionnel. Il fallait donc, pensais-je, que nos chefs oublient jusqu’à l’existence du Petit salé lentilles avant que leurs successeurs ne le redécouvrent, en le remettant alors à la mode. Quel monde ! Et quelle dialectique idiote que ce va et vient de marketing ! Elle ne prenait nullement en compte les données sociologiques. Juste la mode, une connerie de mode, menée malheureusement par des « chefs de pub » qui, chez eux, devaient très certainement s’adonner à la pizza sur commande téléphonique. J’étais certain, en tous cas, qu’aucun de ces faiseurs de mode n’avait, ne serait-ce qu’une fois, fait leur marché, la seule manière de partir à la découverte des produits. Restaurant, payé par d’autres si possible, pizza. Pizza, restaurant… Brrr !

    <o:p> </o:p>

    J’étais toutefois très content de moi en retournant au 2e étage : les poireaux avaient été succulents tandis que la lotte en matelote s’était révélée, entre les mains expertes de Danièle, un véritable chef d’œuvre. Le tout étant d’une légèreté quasi absolue. Bref, la grande forme….

    <o:p> </o:p>

    Ce qui n’était pas le cas de Géraldine : elle était si pâle qu’un instant, je la crus morte. Le toubib à demeure (une petite fortune !) parut un instant affolé avant de laisser échapper un puissant soupir de soulagement. Elle ne mourrait pas encore aujourd’hui. Mais je dus remettre la suite de notre entretien au lendemain : la vieille dame avait vraiment besoin de repos. Je la retrouvais donc le matin suivant, presque fraîche, malgré, me dit-elle, une nuit épouvantable. J’ai vraiment crû ma dernière heure arrivée alors que vous n’étiez pas là… Elle et moi étions devenus plus proches que je ne l’imaginais. Elle s’était faite à ma présence tandis que, cher lecteur, tu sais maintenant que je suis pris –et bien pris !- dans ses rets. Je pensais d’ailleurs à ce moment que je gagnais et mes défraiements mirobolants, et son futur héritage, en accompagnant réellement son passage dans l’au delà. Nous poursuivîmes l’acquisition, à cet égard, de son « supplément d’âme » :

    -         Vous m’avez posé deux questions hier : la trame de mon raisonnement et comment les gueux ont pu devenir capables d’initiatives. Voulez-vous que nous commencions par mes réponses ?<o:p></o:p>

    -         Bien sûr ! Sinon je ne vous aurais pas posé ces questions…<o:p></o:p>

    -         La trame, donc, en premier : Jusqu’à la deuxième moitié du 14e siècle, l’Europe compte moins que l’Asie dans l’évolution des hommes. L’expansion ultra rapide de l’Islam en Asie montre d’ailleurs bien que le degré de civilisation est là bas tel qu’à côté, nous paraissons des barbares. <o:p></o:p>

    -         Je ne vois pas le lien entre l’Islam et la Civilisation.<o:p></o:p>

    -         Parce qu’aujourd’hui, l’Islam est la religion de peuples sous-développés. Ce n’était pas le cas entre les années 700 et 1400 : à cette époque, cette religion apportait beaucoup aux peuples conquis, militairement mais aussi, vous ai-je dit, culturellement par des gens qui respectaient leurs croyances tout en faisant montre d’une civilité bien plus grande que la nôtre. On se gausse, en ce début du 21e siècle, de la justice coranique en oubliant qu’au Moyen Age, le petit peuple européen n’avait pas accès à la Justice tout court. C’était encore la loi du plus fort et je me contenterai, sur ce point de vous citer une phrase archi connue de Jean de la Fontaine : « selon que vous serez puissant ou misérable »… Au moins, et toutes proportions gardées, le monde musulman de l’époque disposait-il de vrais juges et d’un recueil de textes s’imposant à tous. Et je ne parle ici que de la Justice. Jusqu’à la montée des fondamentalismes, il y eut aussi une liberté de pensée bien plus grande en Orient que chez nous où tout était verrouillé par les curés. Les grands esprits arabo-turcs eurent, eux, accès aux textes antiques avant l’an 1000 !<o:p></o:p>

    -         Bref, eux étaient civilisés et pas nous…<o:p></o:p>

    -         En quelque sorte. Jusqu’au milieu du 14e siècle où le peuple, essentiellement des paysans, commença à changer. Il se fit plus revendicatif, déjà, avec la multiplication de « jacqueries »…<o:p></o:p>

    -         C’était quoi ?<o:p></o:p>

    -         Des émeutes paysannes qui, progressivement, permirent de supprimer le servage.<o:p></o:p>

    -         C’est une histoire qui n’est pas racontée du tout à l’école.<o:p></o:p>

    -         Du moins pas beaucoup. Un peu tout de même puisque le mot « jacquerie » est parvenu jusqu’à nous. <o:p></o:p>

    -         Je comprends donc que la suppression du servage fut anarchique, au coup par coup.<o:p></o:p>

    -         Tout à fait. Mais on ne comprend pas bien l’évolution aujourd’hui car elle s’étala sur plusieurs siècles et n’eut pas que des jacqueries comme cause première : il y eut aussi des nobles plus évolués qui prirent des initiatives ; des clercs aussi, grands propriétaires terriens, qui avaient besoin de main d’œuvre et qui durent inventer de nouvelles méthodes de management pour attirer des candidats ; des terrains autour de « villes libres » également, occupés par des gens qui n’auraient jamais accepté le servage : pour eux, le droit coutumier dû aussi inventer des règles spécifiques. Etc. Une multitude en fait de causes qui, peu à peu, firent disparaître totalement le statut de serf tant en France que dans les autres pays d’Europe. Je vous ai dit que la Russie fut la dernière à abandonner le dit statut…. <o:p></o:p>

    -         Et c’est cette nouvelle paysannerie, j’ai retenu votre leçon, qui inspira aux ménestrels la musique profane, première apparition de la Renaissance.<o:p></o:p>

    -         C’est ma thèse en tout cas. A la suite de quoi la Renaissance des idées –n’oublions pas que, parallèlement, se développe une Renaissance stratégique fondée sur la navigation et la poudre- s’amplifie, relayée cette fois-ci par les universités, donc l’élite. Les arts et les lettres, mais aussi la science, notamment médicale, sont touchés en même temps. Deux siècles et demi plus tard, ce mouvement élitiste accouchera du « Siècle des lumières » au cours duquel seront découvertes les grandes lois de la physique, des mathématiques, de la chimie…<o:p></o:p>

    -         Et, m’avez-vous dit, le dit mouvement accouchera aussi de la démocratie.<o:p></o:p>

    -         Oui, un siècle encore plus tard : vous pensez bien que les élites ont résisté ! Elles résistent toujours, d’ailleurs, et farouchement. Mais j’y reviendrai au dernier chapitre. Pour l’instant, il faut simplement retenir que le mouvement démocratique ne s’est pas arrêté à votre satané droit de vote : les « gueux » ne cesseront de lutter tout au long des 18e, 19e et 20e siècle pour acquérir des droits. Le travail des enfants, la durée du travail, le salaire minimum, la protection sociale, les congés payés et j’en passe. Ca se fera souvent dans le sang, preuve si besoin est que les élites, décidément, ne se plient pas de bon cœur à l’évolution et au progrès humain. <o:p></o:p>

    -         Je suppose qu’à chaque fois, elles durent parler de compétitivité…<o:p></o:p>

    -         Vous êtes presque bonne, Chère Madame ! Mais je ne suis pas certain que le mot « compétitivité » existait au plus fort des luttes sociales. Les employeurs devaient plutôt utiliser des termes tels « qu’intérêt de tous », « bonne marche des affaires » ou peut-être et déjà « pression de la concurrence ». Ceci étant, l’esprit est, lui, resté inchangé : on met en avant des arguments économiques pour ne pas à avoir, en donnant plus aux salariés, à se donner moins à soi-même. Mais je reviens à l’histoire factuelle : globalement, tous les pays européens ont suivi la même évolution. Ca a été plus vite par ci, moins brutal par là, peut être, mais ça a été « universel », du moins dans les pays occidentaux. Notez qu’en Allemagne par exemple, c’est un aristocrate militariste de la pire espèce, Bismarck, qui concède les premières grandes lois sociales. En Angleterre comme en France, le jeu politique passe d’une bagarre entre libéraux et conservateurs –Républicains et royalistes en France -, à une bagarre entre gauche et droite, cette passation de pouvoir illustrant en fait la montée du socialisme en Europe. Jusqu’à la Commune de Paris puis les marxismes russes et allemands.<o:p></o:p>

    -         Bien. Je vois mieux votre raisonnement et je relie effectivement, dans ce raisonnement, la Renaissance, la Révolution et les conquêtes sociales. Et je comprends mieux à présent pourquoi vous n’avez pas voulu mêler les problèmes stratégiques, de puissance donc, à cette évolution politique. Dites donc, ça va puiser loin dans le passé, notre évolution ! <o:p></o:p>

    -         Bien sûr, il n’y a rien d’étonnant à cela. Simplement, avec l’essor technologique, avons-nous tendance à l’oublier. Nous ne voyons plus que les changements de gadgets, une vision, admettez le, tout de même plus que limitée pour un humain normal du 3e millénaire, disposant d’une imposante masse d’informations et d’un cerveau au moins aussi gros que celui de ses ancêtres du Moyen Age. <o:p></o:p>

    -         Nous régresserions donc ?<o:p></o:p>

    -         Depuis une trentaine d’années, oui je le crois. Mais il y a une explication à cela, je vous la livrerai au prochain chapitre. Restons en, si vous le voulez bien et pour l’instant à la « revanche des gueux ». Ai-je besoin, sur ce plan, de poursuivre ma synthèse ?<o:p></o:p>

    -         Non. Vous pouvez passer à ma seconde question : qu’entendez vous par « des troupes capables d’initiatives » ?<o:p></o:p>

    -         J’ai sciemment employé le mot « troupe » car, à compter des 16e et 17e siècle, l’histoire du Monde va se confondre de plus en plus avec celle d’une Europe conquérante : tandis que les peuples revendiquent socialement et politiquement à l’intérieur, ils sont aussi militarisés à outrance tant pour mener d’innombrables guerres intra européennes que  pour s’emparer de tous les territoires qu’ils découvrent hors d’Europe. On est, dès le 17e siècle, déjà très loin de la route de la Soie. Ce, en sachant que, très tôt, au 18e siècle, de simples sous-officiers savent lire et écrire : on a retrouvé par exemple des lettres de caporaux de l’armée napoléonienne d’un niveau extraordinairement élevé.<o:p></o:p>

    -         C’est à dire ?<o:p></o:p>

    -         Et bien, par exemple, l’ancêtre d’un ami prévoyait la défaite de Russie dès son arrivée à Moscou. Rien que sur les approvisionnements… L’empereur ne l’avait pas compris que, déjà, la piétaille le saisissait on ne peut plus clairement ! Si bien que cette piétaille s’en est retournée d’elle-même sur ses pas, obligeant l’état major à plier bagages…<o:p></o:p>

    -         C’est agaçant de découvrir ainsi des faits qui devraient faire l’objet d’une large divulgation !<o:p></o:p>

    -         Les militaires détestent les défaites et, sans doute encore plus, les désertions, surtout quand elles sont massives. Mais le fait est là : la retraite de Russie n’a pas été décidée par Napoléon et son entourage mais bel et bien par les soldats. L’information n’est évidemment pas plaisante pour les élites qui se sont empressées de la mettre sous le boisseau. Ce n’est pas la première fois qu’elles agissent ainsi…<o:p></o:p>

    -         Pour rester sur le terrain des initiatives, je suppose que votre exemple n’est pas le seul. Car, dans ce cas, je ne vois pas en quoi ce type d’initiatives fut de nature à procurer un avantage militaire décisif aux Occidentaux…<o:p></o:p>

    -         Bien entendu, non ! Ce que les plus redoutés soldats de leur époque ont pu faire en creux, si vous voulez bien accepter cette métaphore, ils l’ont fait aussi en relief. Pour que vous puissiez bien comprendre mon propos, je vais nous transposer au Koweït, lors de la première guerre du Golfe. Les Américains ont commencé par brouiller les communications des Irakiens et il ne s’est trouvé aucun d’entre eux, je dis bien aucun d’entre eux, capable de rétablir des liaisons entre les unités irakiennes. Je ne sais pas, mais même si le brouillage avait été efficace à 100%, ce dont je doute, ils auraient pu tenter de recréer un système antique  de signaux visuels. Avec des jumelles, non brouillables, elles, ils auraient pu améliorer leurs capacités défensives ? <o:p></o:p>

    -         C’est une carence du commandement, ça, pas des soldats.<o:p></o:p>

    -         Justement : la capacité d’initiatives « en relief » du troufion de base est celle de pouvoir suppléer cette carence. Exemple : les soldats allemands de la 2e Guerre mondiale lors de la contre offensive alliée sur le continent. Beaucoup d’entre eux se sont retrouvés seuls, privés d’ordre et de liaison avec des états major qui pliaient bagage pratiquement tous les jours. Globalement, ils ont pourtant su résister jusqu’à leurs dernières limites et négocier des redditions en bon ordre. Vous connaissez très certainement le réflexe habituel du soldat français face à un ordre : « attendons le contrordre ! »<o:p></o:p>

    -         C’est encore en creux, ça.<o:p></o:p>

    -         Pas forcément quand l’ordre est idiot. A ce moment, c’est la réaction du soldat qui est intelligente, donc en relief. Plus généralement, les soldats européens se sont avérés, face aux Asiatiques et autochtones américains, à la fois plus disciplinés et plus autonomes. Capables de comprendre et de respecter les grandes lignes stratégiques tout en adaptant les tactiques au terrain. <o:p></o:p>

    -         Etait-ce à cause de leur éducation ?<o:p></o:p>

    -         En partie, oui, mais pas seulement : n’oubliez pas que la piétaille européenne n’est plus couchée devant ses élites. Elle ose donc ce que jamais leurs adversaires de l’époque n’oseront. Si un chef turc se trompe, c’est toute son armée qui déguste. Tandis que si un chef européen se trompe, c’est rattrapable. On a ainsi vu de petits officiers faire semblant seulement de partir à l’assaut des lignes ennemies lors des stupides « offensives Nivelle » de la Première guerre mondiale…<o:p></o:p>

    -         Je suppose qu’il s’agissait d’un galonné stupide ?<o:p></o:p>

    -         Exact. Ces officiers de base permirent ainsi aux lignes françaises de ne pas être totalement anéanties lors des dites offensives et de pouvoir, ainsi, repousser les contre-offensives ennemies. Que fait, autre exemple, Lawrence d’Arabie sinon désobéir à ses supérieurs hiérarchiques en envoyant ses guerriers nomades conquérir la Syrie ? Il ne savait pas que les Français avaient des vues sur le pays mais il a bel et bien défait, sans aide ou presque –il n’en recevra qu’à la fin, juste avant la prise de Damas – une armée régulière turque avec des bandes de pillards…<o:p></o:p>

    -         Capables, eux aussi, d’initiatives !<o:p></o:p>

    -         Surtout parce que le colonel anglais leur laissait une assez grande latitude. Je ne suis pas certain que leurs chefs arabes aient assimilé cette culture. Bref, le guerrier européen, pour résumer, est beaucoup plus redoutable que son homologue asiatique, américain ou africain. Les conquistadors, dernier exemple, surent s’allier avec les esclaves ou quasi esclaves des Aztèques, des Mayas et des Incas pour écraser ces derniers avec des troupes espagnoles en nombre dérisoire…<o:p></o:p>

    -         Mais, là, il s’agissait des chefs…<o:p></o:p>

    -         Pas seulement : le chef peut décider une alliance. Mais si le soldat de base n’est pas à même de relayer son effort de séduction, l’alliance ne produit rien. Non, je vous assure, les conquêtes européennes ne s’expliquent pas seulement par nos navires et nos canons. Nous avions aussi et, j’ajouterai quant à moi, surtout, une piétaille de très grande qualité, même si la dite qualité fut totalement dévoyée.<o:p></o:p>

    -         Là, je suis d’accord avec vous : ils ont massacré pas mal de monde !<o:p></o:p>

    -         C’est la dimension culturelle des sociétés.<o:p></o:p>

    -         Comment cela ?<o:p></o:p>

    -         Voyez le phénomène religieux : vous ne nierez pas que nous sommes imprégnés jusqu’au plus profond de nous par des croyances élaborées à l’origine par des sectes, lesquelles réagirent aussi, dans l’élaboration de ces croyances, en fonction de leur propre environnement « cultuel »…<o:p></o:p>

    -         Soyez plus clair SVP. Je ne vous suis pas…<o:p></o:p>

    -         Le Christianisme est, à l’origine, une secte juive. OK ?<o:p></o:p>

    -         Ouais…<o:p></o:p>

    -         A partir du Yawe ou Jehova des Juifs, ce qui est d’abord une secte crée une religion fondée et sur la « Sainte Trinité », le Père, Yawe, le Fils, Jésus et le Saint Esprit, le petit oiseau représenté dans les tableaux religieux ; et aussi sur l’amour de son prochain, la non violence et la spiritualité. Un ensemble très oriental en fait qui va être « mouliné » curieusement par les Romains, adeptes, eux, de la division des sociétés en classes sociales inégales, de la violence et du matérialisme. Au bout du compte et de nombreux siècles, nous appelons ce curieux mélange « civilisation judéo-chrétienne » : du remord en grande partie des saloperies que nous continuons à commettre dans les grandes largeurs. L’exemple type est celui de la charité que nous octroyons aux victimes de nos prédations…<o:p></o:p>

    -         Vous ne poussez pas le bouchon un peu loin ?<o:p></o:p>

    -         Peu importe : reconnaissez en tout cas que nous sommes toujours imprégnés de cette philosophie religieuse.<o:p></o:p>

    -         Ca, je veux bien.<o:p></o:p>

    -         Il en va de même pour bien d’autres traits de nos cultures. La gastronomie par exemple, chez les Français. Et la vision militariste du monde, telle que nous l’ont léguée tant les Romains que les aristocrates barbares qui les ont relayés. Tout est compétition, avec des vainqueurs et des vaincus et vous savez que, chez nous, « vae victis ! », mort aux vaincus !<o:p></o:p>

    -         Je commence à comprendre : vous insinuez que les gueux, bien qu’en cours d’émancipation, sont aliénés à cette culture militariste…<o:p></o:p>

    -         Bien plus que cela : ils ne comprennent, eux aussi, que la force, comme leurs maîtres. Nos rapports sociaux d’aujourd’hui ne sont d’ailleurs et jamais qu’une organisation de rapports de force : la rue n’a jamais abandonné son pouvoir malgré l’élection de représentants du peuple au suffrage universel et personne ne trouve rien à redire, en Occident, à ses manifestations. C’est même un des droits les plus défendus par les syndicats.<o:p></o:p>

    -         En vous écoutant, je ne peux m’empêcher de penser aussi à ma propre sphère, celle de l’économie et des finances : c’est vrai que, là aussi, nous avons plutôt tendance à nous combattre qu’à composer…<o:p></o:p>

    -         Oui : ce que vous et moi nommons « militarisation des sociétés » va beaucoup plus loin que l’inflation des budgets militaires. Nous « partons à l’assaut des marchés », nous « lançons des OPA hostiles », nos grands patrons sont des « tueurs »… Et comme nous sommes devenus, pour un temps au moins, les maîtres du Monde, nous avons peu à peu insufflé ces valeurs à l’ensemble du dit Monde. Le libéralisme, cette organisation structurelle de la compétition à tous les niveaux est un produit typiquement européen. Nous lui avons même donné une base scientifique, l’explication de l’évolution par la dite compétition : seuls les forts s’en sortent. <o:p></o:p>

    -         Alors que, probablement, c’est plus complexe.<o:p></o:p>

    -         Plus que probablement : le dressement des premiers singes humanoïdes sur leurs pattes arrières, libérant les pattes avant pour beaucoup plus de préhension, n’est pas, à priori, la conséquence d’un rapport de force mais celle d’un changement climatique. Notre navigation du 15e siècle n’est pas, là encore, le fruit d’une plus grande combativité ou celui d’une meilleure connaissance des mers, mais celui d’un approvisionnement en bois de charpente beaucoup plus aisé que celui des Arabo-turcs. Etc. Quoi qu’il en soit, vous comprenez à présent pourquoi nos conquêtes furent si sanglantes…<o:p></o:p>

    -         Vous semblez ne pas beaucoup aimer vos compatriotes !<o:p></o:p>

    -         Je pourrais vous répondre « il y a de quoi ! » mais ce serait faux. Je suis moi-même très imprégné de notre culture : j’ai pratiqué le sport de compétition, je n’aime pas perdre au jeu, je suis gourmand, bref je suis comme un poisson dans l’eau dans cet Occident dont je vous expose les tares. Mais cela n’empêche pas la lucidité : n’oubliez pas qu’une partie aussi de notre héritage, une partie importante qui plus est, est celle des grands penseurs sociaux, antiques comme de la Renaissance, du Siècle des lumières et des 19e et 20e siècle. Montaigne fut un observateur très critique, déjà, de notre racisme. Aldous Huxley, beaucoup plus récemment, attaqua avec virulence notre attachement aux classifications sociales. De plus, le remord, vous disais-je, est une constante du judéo-christianisme. Mais nous en arrivons, là, à des considérations que je préférerais développer dans la dernière partie, celle des grands nombres. Car cette partie me semble porteuse de plus d’espoir que ne le laisse présager notre actuel impérialisme libéral.<o:p></o:p>

    -         Bon, arrêtons alors. Je voulais de toute façon vous demander un service sur un tout autre plan.<o:p></o:p>

    -         Encore une incursion dans vos affaires ?<o:p></o:p>

    -         Et dans vos futures affaires, ne l’oubliez pas. C’est exact. Vous avez vu que je ne me porte pas très bien actuellement. Je suis par exemple incapable de discuter avec vous plus d’une demi-journée durant. Or il faut bien que je m’occupe aussi de mes capitaux. Ca fait deux jours que je refuse à cet égard de prendre mes banquiers au téléphone, je n’en ai pas la force. Pourriez-vous donc me suppléer ? J’essaierai de vous aider dans la mesure de mes faibles moyens actuels…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’en restais secoué plusieurs minutes, réalisant que la vieille dame avait arbitré en faveur de son intellect contre les obligations de sa fortune. Certes, la dite fortune devait bien perdre un peu de son aura à ses yeux déclinants. Elle ne partirait pas avec elle, ou du moins se damnerait si elle partait avec elle : qu’avait à faire le Cosmos d’une financière accroc ?! Quel supplément de connaissance en retirerait-il ? Si j’étais Dieu, je jetterais sans l’ombre d’une hésitation une telle âme inutile. Georges, tu simplifies trop, me dis-je. Il est vrai que la personnalité des fanatiques de l’argent pouvait être plus complexe, qu’ils pouvaient, eux aussi, avoir des pensées profondes… Sur cette réflexion, je m’en allais dans mon bureau habituel, celui pourvu d’une grande table de chasse et d’un téléphone, pour contacter les banques de mon élève en « supplément d’âme ». J’avais peu de temps ce matin, l’heure du déjeuner approchant. Et je commençais à devenir sérieusement accroc, moi, aux discussions avec Danièle. Je décidais d’entendre seulement ce qu’avaient à dire les banquiers, puis de répercuter leurs dires tant auprès des deux conseils extérieurs que nous avions engagés qu’auprès du notaire. Je ne donnerai de directives qu’en fin d’après midi, une fois collectées les réactions de ces tiers. Finalement, ce n’était pas si difficile !

    <o:p> </o:p>

    Malheureusement, la liste que m’avait remise Madame Florin comprenait un cabinet d’avocats suisses à rappeler. Et ce que ces Helvètes me dirent faillit bien me gâcher le déjeuner : des méchants intentaient un procès à leur cliente. Je déteste les procès ! Qui ? Pourquoi ? Que suggérez vous ?, demandais-je en résumé aux hommes de loi. Mon interlocuteur m’expliqua que leur cliente avait vendu, il y a quelques années, une entreprise à des Allemands en réalisant une importante plus value. Les Germains se rebiffaient aujourd’hui, ayant découvert depuis quelques vices cachés dans l’entreprise en question. Dans l’immédiat, les avocats jouaient la montre. Mais ils attendaient tout de même un fil directeur leur permettant de se mettre en état de marche. Je fus quelque peu rassuré : ce genre d’affaires pouvait durer des années et les avocats pouvaient attendre que leur cliente me donne elle-même ses instructions. Sur ce, je descendis aux cuisines…

    <o:p> </o:p>

    M’y attendait, trônant au milieu de la table, une rosace de queues de langoustines surmontant ce que je pris tout d’abord pour des légumes. Mais il s’agissait de trois rondelles de tomates couvertes elles-mêmes par de fines tranches d’avocat. Une sauce orange entourait le tout, elle-même encerclée par une sorte de sciure de couleur brune rouge. Je ne dis rien et commençais à manger. Succulent, bien que les langoustines ne soient pas assez fermes à mon goût personnel : glacées, elles avaient été poêlées et non ébouillantées… Mais, je me répète, c’était néanmoins succulent.

    -         Vous voyez que l’innovation a du bon ! J’ai rapporté la recette d’un restaurant de Trébeurden en Bretagne…<o:p></o:p>

    -         C’est vrai que cette entrée est merveilleuse. Mais vous remarquerez qu’elle est simple, n’attentant pas aux arômes des produits. Le vinaigre d’agrume est notamment remarquable. Mais qu’est-ce que cette chapelure décorative ?<o:p></o:p>

    -         Elle n’est pas que décorative : elle a aussi été utilisée dans la cuisson des langoustines. Il s’agit de piment d’Espelette.<o:p></o:p>

    -         Mais ça n’est pas fort du tout…<o:p></o:p>

    -         Parce que ce piment n’est pas fort. Il est par contre très parfumé : j’ai voulu vous montrer ainsi que l’on pouvait relever les goûts sans arracher la gueule. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je lui parlais alors de la fermeté des langoustines et de ma thèse à cet égard : si vivantes, on peut en faire ce que l’on veut. Mais si « glacées », alors seul le bouillon pendant un laps de temps d’autant plus court que les langoustines sont petites est à même de raffermir les chairs. Danièle parut sceptique mais me promit de procéder à plusieurs essais avant de donner son verdict de professionnelle. Nous passâmes alors au plat de résistance : du porc à l’ananas. Un plat des îles, me dit-elle, pour aborder un sujet que nous avons tous deux ignoré jusqu’à présent : que faites vous des cuisines étrangères que la mondialisation nous fait découvrir de plus en plus ? Ca aussi, ça pousse à innover ! Elle n’avait pas tort : nous avions, nous les virtuoses de l’art culinaire, tout à gagner à emprunter aux étrangers ce qu’ils avaient de meilleur à nous donner. Nous l’avions toujours fait, d’ailleurs, adoptant assez aisément le couscous, les différentes préparations de poisson crû, jusqu’aux sushi et sashimi japonais, les hamburgers américains même. Cette dernière réflexion me fit réagir : qu’en pensez-vous ? Danièle était une fine lame. Elle ne rejeta pas brutalement les Mac Donald : le principe d’un sandwich au boeuf haché n’est pas catastrophique en lui. Après tout, nos sandwichs au jambon procèdent de la même approche. Ce que je n’accepte pas, c’est le choix délibéré des Anglo-saxons de mêler sans réfléchir « culinairement » des concepts très différents dans leurs hamburgers. Ok, ils décident de mettre du bœuf entre deux tranches de pain. Dans ces conditions, on peut parfaitement travailler le concept, ce qu’avaient fait les « Wimpy » de ma jeunesse : du pain assez mou pour ne pas en rajouter à la fermeté du sandwich, le bœuf ne fondant pas naturellement dans la bouche, du steak haché grillé à la demande, à point, rose ou saignant, des oignons poêlés pour relever le tout, et de la moutarde. Simple et vous aviez en bouche les goûts de chaque ingrédient. Le problème est que les Américains ont laissé faire leurs services marketing : les enfants, principaux consommateurs de viande hachée, aiment le sucré ? On remplace la moutarde par du ketchup, soit de la purée de tomate sucrée. D’accord, mais les parents, eux, n’aiment pas trop. Bon, OK, on se dirige vers l’aigre doux. Pas mal doux, les enfants restant majoritaires dans la clientèle, mais un peu aigre tout de même pour que les adultes puissent toujours se croire adulte. Au fil du temps interviennent la « diversification », on ajoute par exemple du fromage, et les réglementations ou modes, et le fromage, par exemple, s’allège en perdant le peu de goût qu’il avait. La clientèle évolue, réclame plus de goût, justement ? Pas de problème ! L’industrie sait faire, noie le tout dans le maximum de glutamate pour faire passer la remontée de l’aigre dans le mélange auprès des plus jeunes, ajoute ici et là quelques succédanés pas cher d’épices et augmente ses prix. Ou du moins, crée une variante plus chère du hamburger de base. <o:p></o:p>

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    Clément et moi étions hilares. La description du hamburger américain par une cuisinière professionnelle française était sans doute le pire camouflet que puissent entendre des gens qui avaient axés l’alimentation de leur population sur la seule rentabilité des fournisseurs. Le libéralisme mondialisé, ici, subissait sa plus grande défaite : il était tout bonnement incapable de qualité… Je fis rire et Clément, et Danièle, en leur parlant alors de la « qualité » vue par les industriels : plus une seule bactérie dans leurs préparations, point final. De l’hygiène, et encore –je songeais notamment aux fromages qui avaient besoin des bactéries, les bonnes tuant les mauvaises-, mais pas un atome de sens culinaire. Ils voulaient faire du fric et devaient, dans leur fort intérieur, mépriser salement tous ceux qui leur apportaient ce fric ! Mais Danièle avait d’autres éléments de réponse à donner à ma question : vous oubliez au passage l’influence italienne dans la cuisine américaine. Que dire donc des pizzas ! J’ai été là bas, une semaine. La pizza se vend « small », de quoi nourrir deux gros mangeurs, « middle », de quoi en contenter quatre, ou « large », assez pour donner une indigestion à une famille de huit personnes. Les pâtes sont infâmes, sans goût aucun, tandis que l’excellence se mesure essentiellement à l’épaisseur des ingrédients, surtout du fromage, que les fournisseurs ajoutent sur la pâte. J’ai pourtant aimé la pizza, jadis. C’était dans un château délabré de Cabrière d’Avignon, dans le Vaucluse. Le chef d’alors la proposait en entrée, une pâte légèrement feuilletée qu’il faisait lui-même, d’une finesse extrême et simplement « peinte » d’un peu de vraie sauce tomate et de vieux comté râpé. Ca gonflait à la cuisson, séparant la pâte en deux crêpes encore plus légère que venait relever la « peinture » de tomate et de fromage. Une pure merveille, à des années lumières des pâtés indigestes qu’on vous propose aujourd’hui. Mais c’est vrai qu’on ne parle plus de gastronomie mais d’alimentation.<o:p></o:p>

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    Clément et moi étions émus : et par la passion de Danièle, et par son évocation d’une pizza de rêve qui nous faisait tout deux saliver. Vous pourriez peut être nous faire ça, maintenant ? Danièle remisa son porc à l’ananas, d’ailleurs très bon, auquel je n’avais presque pas touché et nous embaucha comme aides pour aller plus vite en besogne. Sa dextérité était impressionnante : en presque moins de temps qu’il nous faut pour décrire le processus, elle mélangea la farine, le sel et l’eau, ajouta la levure, fit gonfler la pâte sous un torchon humide –nous attendîmes en devisant-, la reprit, la plia, la replia et la re-replia de nombreuses fois  avant de l’étaler en trois ronds extrêmement fins qu’elle finit par enduire, au pinceau de cuisine, d’une véritable sauce tomate préparée par nous, sur ses instructions, à l’huile d’olive. Quelques râpes de fromage plus tard, nos pizzas étaient enfournées… Tout réside maintenant dans la cuisson : comme j’ai agi rapidement, je ne connais pas le temps exact nécessaire. Mais la pâte doit être cuite tout en restant blanche ou, tout du moins, juste blondie. C’est ça le secret et il suffit de surveiller le four. Le résultat était de fait à la hauteur de ses accents poétiques. Nous avions en bouche le goût du blé cuit, de la tomate fraîche et d’un grand fromage. Aucune saveur ne chassait l’autre tandis que leur mélange en bouche donnait faim : la gastronomie, me rendis-je compte, était le contraire de l’alimentation. Plus on s’y adonnait, plus on avait faim. Puisque nous sommes dans le rustique, intervint Danièle tandis que nous finissions notre dégustation, je vais nous chercher des olives. Et nous croquâmes ainsi des olives de toutes sortes en discutant : de petites olives de Nice violette, au goût incomparable, des grosses olives vertes fendues et salées très légèrement, des olives noires ratatinées à la grecque, de belles olives grises pimentées… Vous donnez à fond dans mon dada, dis-je à Danièle. Le produit, rien que le produit, toujours le produit ! « Je ne suis pas fermé à votre concept, me répondit-elle. Mais je me refuse aussi à me fermer aux innovations. Le monde gastronomique ne va tout de même pas s’arrêter au cassoulet ! »<o:p></o:p>

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    Illico presto, je m’empressais de commander un cassoulet pour le lendemain : même s’il s’arrêtait au cassoulet, ce serait un moindre mal. En tout cas, un mal moindre que le poisson au chocolat… Danièle et Clément rirent. Nous étions devenus amis et, songeais-je, je n’arriverai jamais à devenir leur employeur et patron. Passer de l’amitié à la domination était quelque chose de monstrueux, de tellement monstrueux que, pensais-je en me remémorant ma réflexion à propos du jugement de Dieu sur les âmes des humains, que l’Univers ne peut que rejeter avec horreur ce type de comportement. C’est la pire des trahisons, quelque chose de plus veule même que l’inceste, car choisi et non pas dicté par les sens. C’est plongé toujours dans cette réflexion que je revins aux affaires de la mourante, m’asseyant avec déplaisir face à la table de chasse. J’appelais d’abord nos conseillers puis le notaire, m’apercevant que, dès lors qu’il s’agissait de très grosses sommes, le décideur restait solitaire : tous ceux qui étaient intervenus n’avaient en fait ni le temps, ni les capacités d’un propriétaire pour donner des avis indubitables. Dans chacun des cas que j’eu à résoudre, je dus finalement faire appel à mon seul intellect, prenant des décisions à 75% contraires à celles qui m’étaient recommandées. La vieille dame, par exemple, détenait 32% des parts d’une entreprise sud africaine « high tech ». Elles les avaient acquises à 9 rands l’action, la valeur de la dite action étant montée jusqu’à 200 rands l’unité. Aujourd’hui, elle était redescendue à 22 rands et la banque qui suivait l’affaire me pressait de vendre. De même que nos conseillers et le notaire. J’avais demandé aux conseillers financiers de se procurer les dix derniers bilans trimestriels de l’entreprise, bilans on ne peut plus honorables : les bénéfices n’avaient jamais diminué et c’est uniquement sur le crash des valeurs technologiques que s’était effondrée la valeur du capital. Connaissant bien l’Afrique du sud, merveilleusement gérée par les Noirs, je décidais non pas de vendre, mais d’acheter et portais à 40% la part de Géraldine dans le capital de l’entreprise. Dites aux dirigeants que je n’irai pas plus loin, avais-je commandé au banquier. Ils doivent impérativement savoir que nous n’envisageons pas une prise du contrôle de la gestion et que cette opération est à la fois un soutien face aux bourses et une spéculation. Dépité, le dit banquier n’avait pu qu’acquiescer. La fortune de Madame Florin était bien trop colossale pour qu’il puisse ne serait-ce qu’envisager de désobéir.

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    Je réglais ainsi la totalité des affaires financières en un peu moins de trois heures. Puis je tentais de voir la milliardaire mourante au sujet du procès suisse. Elle accepta de me recevoir un court instant :

    -         Faites au mieux, mon ami. Je n’en peux plus et, en outre, ces affaires juridiques m’ennuient au plus haut point.<o:p></o:p>

    -         Je tente donc une conciliation : d’après ce que j’ai compris, votre prix d’achat était tellement bas que votre marge de négociation est énorme.<o:p></o:p>

    -         Oui, mais ne faites rien vous-même : laissez agir les avocats. Vous devez savoir que les hommes d’affaires sont comme des sportifs : toujours à l’affût d’une faiblesse de l’adversaire. S’ils vous imaginent prêt à négocier, ils vous enlèveront jusqu’à votre slip ! Ayez donc en tête un compromis mais, pour l’instant, montrez vous déterminés à aller au procès. Un jour, un de ces avocats suisses vous appellera pour vous demander un accord sur une possible négociation…<o:p></o:p>

    -         C’est de l’enfantillage.<o:p></o:p>

    -         Oui, mais nous n’y pouvons rien : tout le monde se plie au dit enfantillage.<o:p></o:p>

    -         Me permettez vous tout de même de tenter de limiter le temps et l’argent que nous allons dépenser dans cette affaire ?<o:p></o:p>

    -         Vous avez carte blanche, je vous l’ai déjà dit…<o:p></o:p>

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    J’appelais les Suisses et m’enquis d’abord de la marge exacte de négociation que nous avions. Puis j’annonçais à l’avocat atterré que je négocierai en direct avec nos adversaires. Le PDG allemand parut tout d’abord réservé, s’étant mis en tête de faire, lui, une plus value sur une possible décision de justice en sa faveur. Je lui « rentrais dans le lard » en lui expliquant que nous avions les moyens, sans préjuger en outre du fond, de faire durer sa procédure pendant plus de 10 ans. Nous allions nous battre, lui expliquais-je, d’abord pour obtenir un changement de juridiction. Après tout, c’est Paris qui était aujourd’hui au centre de l’affaire. Durée : entre 2 et 3 ans compte tenu des appels et des autres interventions procédurales. Puis il faudrait ensuite dépenser des fortunes de part et d’autre pour monter les dossiers et, éventuellement, circonvenir les juges. Nous avons des moyens dont vous ne pouvez imaginer l’ampleur, expliquais-je au PDG allemand à qui j’offris, tout au contraire, de racheter l’entreprise à son prix de vente moins 20% :

    -         Vous rendez-vous compte que, si j’acceptais, un cinquième des capitaux investis seraient purement et simplement évanouis dans la nature ?<o:p></o:p>

    -         Vous rendez-vous compte d’un autre côté que, pour l’instant, vous perdez près de 10% du capital chaque année ? Mon offre est plus qu’intéressante sachant qu’en outre, vous avez certainement ponctionné terriblement l’entreprise. Au final, vous ne devriez pas perdre d’argent.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    L’Allemand finit par accepter à, non pas 20% de moins, mais 15% plus un accord de partenariat de cinq ans : ainsi maintenait-il les synergies qui lui avaient fait racheter l’entreprise. Ce, sans même consulter son conseil d’administration. Et c’est ainsi que madame Florin se retrouva une 2e fois actionnaire majoritaire d’une société industrielle sur laquelle elle avait déjà réalisé d’énormes bénéfices. J’appelais le notaire en lui demandant de trouver le gestionnaire ad hoc, capable de faire remonter les cours de l’action. Je n’y connais rien, me répondit-il. Mais je connais le cabinet de recrutement qu’utilise habituellement notre cliente. Il me donna ses coordonnées, je l’appelais aussitôt. Tout était donc en place dès l’après midi, l’affaire ne pouvant toutefois se concrétiser qu’après diverses interventions juridiques et notariales dont je refilais le suivi au cabinet suisse fort dépité jusqu’à présent puisque, en intervenant en direct, je lui avais retiré le pain de la bouche. Le patron d’outre Rhin avait, de plus, demandé à me rencontrer, ce qui ne me plaisait pas outre mesure : je m’engageais, ce faisant, dans la gestion d’un héritage que j’étais par ailleurs de moins en moins enclin à recueillir…

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    L’ère des grands nombres<o:p></o:p>

    Clément m’appela dans la soirée : Madame est tombée dans le coma ! Je me précipitais à l’hôtel particulier où le majordome me fit garer ma vieille voiture à côté des carrosseries rutilantes de sa patronne. Je fonçais dans la chambre du 2e étage où je retrouvais le médecin en conversation avec le professeur Duboeuf. Leur patiente paraissait décédée, ne respirant pratiquement plus et d’une pâleur extrême. Elle est dans un coma profond, m’expliquèrent les toubibs. Et je crains que ce soit la fin, précisa le professeur. Bizarrement, alors que jusqu’à présent, j’avais toujours réagi par une tristesse non feinte, c’est avec une peur intense que j’accueillis la nouvelle. Non la crainte de perdre la personne avec laquelle j’avais engagé une conversation de longue haleine, après tout Madame Florin était condamnée à brève échéance et se savait condamnée, mais celle de me retrouver à la tête de son empire. Pour l’heure toutefois, il me fallait prendre une décision sur son éventuelle ré-hospitalisation : qu’est ce que ça peut changer ? Le professeur parut embêté mais ne me mentit pas : rien. Pourquoi l’hospitaliser, dans ces conditions ? Les deux médecins voulurent bien en convenir. Ils discutèrent entre eux de la meilleure manière de la sortir quand même du coma, de façon à ce que ses dernières heures soient lucides : elle nous l’avait demandé… Je compris, à quelques mots normaux de leur conversation technique, qu’ils allaient lui administrer un cocktail de produits divers qui, s’il risquait d’abréger sa résistance cardiaque, devrait la faire émerger de son état végétatif. Etes vous d’accord ?, me demandèrent-ils. Dans le coma, souffre-t-elle ?, répondis-je. Mais ils me persuadèrent d’accepter pour respecter l’une de ses dernières volontés. Je ne réclamais même pas de preuve de cette volonté, je la savais dans le caractère de la mourante : elle préférais évidemment avoir mal que de partir sans le savoir…

    <o:p> </o:p>

    Je passais la nuit à ses côtés, Clément venant me relayer de temps à autre. Vers 5 heures du matin, elle s’éveilla :

    -         Que faites vous là ?<o:p></o:p>

    -         Vous étiez dans le coma.

    -         C’est donc la fin… Je suis heureuse de vous savoir à mes côtés. Les médecins vous ont-ils dit combien de temps il me reste à vivre.

    -         Avant de vous administrer des produits pour vous sortir du coma, le professeur Duboeuf pensait que ce coma serait le dernier.

    -         Je n’ai donc presque plus de temps. Vous ont-ils dit aussi comment surviendrait ma mort ?

    -         Par arrêt cardiaque. Ils avaient d’ailleurs peur que les produits qu’ils ont mis dans le goutte à goutte vous tuent de cette façon.

    -         Alors il me reste quand même quelques heures. Je vous en supplie, terminons donc nos entretiens historico-philosophiques, afin que je puisse les emmener avec moi.

    -         Vous pensez que vous allez partir avec votre supplément d’âme ?

    -         Bien entendu !  Quelle question ! Mais c’est vrai que vous ne connaissez pas mes croyances : j’ai toujours pensé que l’heure de notre mort était le moment le plus important de notre vie. C’est comme un ordinateur que l’on éteint : il peut être clos sur des jeux vidéos, sur de la pornographie, sur du courrier, sur plein de chose, finalement. Bien sûr, il a aussi en mémoire tout ce qu’on a enregistré, ainsi que les logiciels qui ont permis de travailler sur le dit ordinateur. Il n’empêche qu’il vaut mieux, à mon avis, se présenter devant l’Eternel avec, en fond d’écran, un très beau texte sous Word plutôt qu’avec des photos cochonnes ou un jeux d’argent en cours…<o:p></o:p>

    -          Peu importe alors que nous ayons ou non terminé…

    -         Vis-à-vis de Dieu, sans doute. Il n’a pas besoin de découvrir ce qu’il sait déjà. Mais j’ai envie de connaître la suite, très envie même : je suis curieuse de savoir comment vous allez insérer notre période actuelle, l’écroulement du soviétisme, la mondialisation et l’ultra libéralisme dans vos grandes perspectives historiques habituelles.

    -         C’est effectivement plus « coton » que précédemment puisque nous manquons de recul. Tenez, j’ai encore du mal à démêler, dans ma tête, les causes apparentes et les causes profondes de la fin de l’empire soviétique. Les causes apparentes paraissent être de deux ordres : l’échec économique, accentué par la course aux armements lancée par les Américains ; et le « lâchage » des populations soviétisées, tiraillées entre des besoins vitaux non satisfaits et des revendications nationalistes croissantes. N’oublions pas en effet que nous ne parlons pas que des Russes, mais aussi de peuples d’origine turco-mongole dont probablement seules les élites avaient rallié un régime qui se voulait universel mais qui restait terriblement moscovite. Une cause plus pérenne est probablement le mouvement de fond des « gueux » cherchant, toujours et encore, à s’affranchir de leurs élites. Mouvement qui s’accélère partout dans le monde du fait de la démographie : songez qu’aujourd’hui, quand les enjeux sont d’importance, vous pouvez trouver des foules dépassant le million de manifestants. Que peuvent faire quelques milliers de policiers, même surarmés, face à un tel nombre ?! L’absolutisme royaliste iranien est tombé ainsi en quelques heures, de même que la dictature élitiste ukrainienne. Rappelez vous aussi les émeutes sud-coréennes ou les « conférences nationales » imposées aux dictateurs africains. Pour beaucoup de Musulmans par ailleurs, Al Quaïda ressemble à Robin des Bois, un redresseur de torts face à l’impérialisme occidental. Mais vous ne dites rien alors que ma dernière phrase aurait dû vous faire bondir…

    -         Je n’en ai plus le temps. Continuez…

    -         Les temps actuels me paraissent donc être dans la continuité de ceux qui se sont achevés avec les « 30 Glorieuses », ce tiers de siècle qui a suivi la 2e Guerre mondiale et qui, jusqu’au premier choc pétrolier, a vu se conjuguer, en Occident, croissance forte et mise en place de l’Etat providence. Un semi socialisme en fait, avec des prélèvements fiscaux et sociaux qui, dans certains pays, sont allés jusqu’à représenter 50% du PIB. Nous avions là comme un « pic » dans la revanche des gueux. Et puis, en 30 ans également, tout paraît avoir changé : les Occidentaux sont revenus peu à peu sur bon nombre de leurs conquêtes sociales, l’insécurité s’est établie partout, le fossé à recommencé à se creuser, à toute vitesse même, entre la richesse des élites et celle des gueux, etc…

    -         Ce n’est donc pas dans la continuité…

    -         Si. Mais, cette fois-ci, ce sont les gueux du monde entier qui montent peu à peu au créneau. Si vous voulez, notre période actuelle est à la fois dans la continuité de celle de la route de la Soie et dans la continuité non plus de la Renaissance, mais du fait que, de tous temps, les gens cherchent à améliorer leur condition. La Renaissance et l’histoire de l’Europe qui a suivi vous ont démontré, je suppose qu’ils n’y arrivent que lorsque certaines conditions sont réunies.

    <o:p> </o:p>

    La milliardaire à l’agonie voulait me dire quelque chose mais n’y arrivait pas. Je penchais mon oreille vers son visage :  je ne comprends pas, l’entendis-je murmurer. Je précisais donc ma pensée : dans la continuité de la route de la Soie car, après que notre recherche d’une route maritime puis notre conquête du Monde eurent été achevées, tout récemment d’ailleurs puisque les Américains ont encore essayé de conquérir au début du 3e millénaire, ce Monde réagit et se met en quête de conquérir à son tour non des territoires, mais une « existence » propre. Ce furent d’abord les guerres de décolonisation, puis des réactions, nombreuses, tant contre notre impérialisme économique que contre notre impérialisme culturel. Le dernier avatar de ces réactions, certainement pas le dernier, étant le terrorisme islamique. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’approchais à nouveau mon oreille de sa bouche : pourquoi dites vous que le terrorisme n’est certainement pas le dernier avatar de la réaction des peuples contre notre impérialisme culturel ? <o:p></o:p>

    -         Parce que l’impérialisme subsiste. Il faut être terriblement arrogant pour croire que le Monde entier nous envie au point de vouloir nous ressembler. Les élites, peut être et encore pas toutes. Mais les gueux, certainement pas : ceux-là tiennent à leurs croyances et à leur mode de vie. Ils envient notre richesse, pas notre religion –ou plutôt, notre « déchristianisation »-, pas notre luxure, même pas notre démocratie dont ils repèrent presque plus vite que nous l’élitisation croissante. Je reviendrai sur cette idée, mais je poursuis sur l’anti-impérialisme culturel et économique. Il faut savoir à cet égard que tous ces gens nous connaissent relativement bien aujourd’hui : par la radio d’abord, puis par le cinéma et, aujourd’hui, par la télévision. Ce, d’autant que nous exposons presque avec orgueil nos tares les plus critiquées par eux. Tenez : j’ai acheté un hebdomadaire cette semaine dans lequel il y a une « enquête » complaisante sur l’échangisme sexuel. Près de 8 pages avec des photos ! Il y a 10 ans, ce numéro aurait été interdit de vente dans bon nombre de pays musulmans. Ce n’est même plus la peine aujourd’hui : les kiosquiers cachent les exemplaires exportés car personne ne les achètera. Et voyez avec quelle complaisance nos médias relatent également les « faits d’armes » des Américains en Irak. C’est autant de piqûres d’épingle pour les lecteurs « gueux » des pays en développement qui, eux, ne voient pas du tout ces actions comme des « faits d’armes ». Etc., je passe à présent à l’impérialisme économique : il est encore plus visible celui-là, avec la Banque mondiale et le FMI régentant de fait l’économie de pas mal de pays. Dont les gueux savent très bien que ce ne sont pas leurs compatriotes qui dirigent ces organismes. Il y a pire : les compagnies pétrolières occidentales qui deviennent de véritables « états dans les états » quand elles s’installent quelque part, ainsi que nos grosses boîtes qui enlèvent marchés de privatisation sur marchés de privatisation, tel notre « petit prince du cash flow », Bolloré, qui contrôle tous les transports du Cameroun. Avant qu’il se défasse de sa compagnie maritime, il n’y avait que le transport aérien qui lui échappait, mais ce sont ses entreprises qui remplissent les soutes des bateaux et des avions. Comment voulez-vous que les peuples, à défaut de leurs élites, ne réagissent pas contre notre domination économique mondiale qui leur impose par exemple des prix de matières agricoles extrêmement bas quand nos propres agriculteurs sont archi protégés ? Ces gens savent aussi très bien que leurs entreprises n’ont aucune chance de pouvoir ne serait-ce qu’espérer pouvoir rivaliser un jour avec nos mastodontes « multinationaux ». Seuls les Chinois en ont la perspective parce qu’ils ont un marché intérieur tellement monumental que la croissance interne de leurs entreprises est phénoménale. L’Inde, de même, commence aussi à produire quelques « mastodontes ». Demain, le Brésil, peut être, vu sa population. Et Après demain, très certainement l’Afrique subsaharienne qui bouge beaucoup et qui dispose de marchés sous-régionaux de plus en plus vivants – et peuplés ! <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Toujours le petit manège de me rapprocher de son visage pour entendre sa voix affaiblie : j’ai compris. Il y aura t-il un fin à ce nouvel affrontement ?<o:p></o:p>

    -         D’abord, ce n’est pas un « nouvel » affrontement, c’est nous qui vivons cela comme un affrontement. Nous pourrions très bien rechercher des consensus successifs, permettant aux peuples pauvres de trouver une dignité économique propre à relancer aussi leur dialectique culturelle interne. Ensuite, nous ne sommes qu’au début de cet affrontement puisque nous l’avons voulu tel : il y aura de plus en plus de contestations économiques, devant les instances internationales comme l’OMC, dans les relations bilatérales, dans les forums internationaux et j’en passe. Sans compter les « coups tordus » tels des marchés publics que les gens du Sud ne nous offriront plus, même après avoir été soudoyés. En Afrique par exemple, dès que les Sud Africains se présentent, ils disposent d’un capital de sympathie d’autant supérieur au nôtre que ce dernier, lui, décroît à raison de l’augmentation de la lucidité et de la colère des jeunes. Enfin, notre propre dynamique interne semble elle aussi évoluer et j’avoue être incapable de vous dire, aujourd’hui, quand tout ce chambardement se stabilisera. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Sur ces derniers mots, j’arrêtais de parler pour permettre à Madame Florin de se reposer. Je descendis aux cuisines pour boire un café. Il était encore très tôt et Danièle n’était pas arrivée. Mais je pu voir qu’elle n’avait pas renoncé au cassoulet : des cocos de Paimpol reposaient dans une casserole d’eau froide. Il fallait que je lui parle de la qualité des cocos congelés, bien meilleurs que les cocos secs. Et je réalisais alors qu’elle allait se moquer de moi : c’est bien le défenseur des traditions qui s’apprêtait à lui vanter les mérites d’une nouveauté par rapport à la recette plus que centenaire ! J’étais d’ailleurs loin du compte car, bien plus tard, la cuisinière allait surtout me vanter la « nouveauté » que représentait le coco de Paimpol que j’aimais tant dans le cassoulet. Nouveauté par rapport à la tradition qui avait, elle, utilisé la production du Sud ouest, donc le haricot blanc. Frais en saison, sec hors saison, point. Et la congélation là dedans n’était qu’une variante du produit sec, certains préférant, d’autres pas, en fonction de leur appétence ou non pour le caractère farineux de la fève hors saison.

    <o:p> </o:p>

    Quand je remontais, Géraldine dormait me sembla-t-il le plus normalement et le plus profondément du monde. Son visage avait même retrouvé quelques couleurs. Je réveillais le médecin qui fut encore plus étonné que moi. Mais il me raconta que, souvent, les mourants paraissent retrouver du tonus avant de trépasser. J’attendis qu’elle se réveille, ce qu’elle fit une heure et demi environ plus tard : elle avait accompli un cycle complet de sommeil et le regain pouvait bien être plus durable que ne le pensait l’homme de l’art. Où en étions nous ? Je ne me rappelle plus très bien…<o:p></o:p>

    -         Je vous disais en substance que ce qui caractérisait notre monde actuel était la montée en puissance des peuples que nous avions conquis militairement, économiquement et culturellement entre le 17e siècle et aujourd’hui. Mouvement qui, je l’ajoute maintenant, n’a fait que commencer avec les décolonisations politiques des années 1960…<o:p></o:p>

    -         Ah !, oui. Et vous aviez relié ce mouvement tant à celui qui débuta avec la route de la Soie qu’avec celui qui concerne votre « revanche des gueux »…<o:p></o:p>

    -         Oui, en précisant que je manquais toutefois de recul pour croire « mordicus » à ce que j’avance. En tous cas, les deux phénomènes, montée en puissance stratégique et économique du Tiers Monde et revendications sociales et politique croissantes dans le même Tiers Monde sont concomitants. J’avais ajouté que nous en étions à une phase de confrontation qui devrait durer – et s’amplifier - encore un bon bout de temps. Je voudrai à cet égard attirer votre attention sur la démographie.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je n’eus pas besoin cette fois-ci de m’approcher de sa bouche pour entendre sa question : je ne suis pas totalement inculte !, me dit-elle d’une voix claire. Et je sais très bien compter : je comprends parfaitement, sans que vous ayez besoin de m’expliquer le phénomène, que le nombre d’habitants est un paramètre quasi obsessionnel de l’évolution des sociétés. Voyez-vous, j’ai toujours milité, dans mes conversations avec les grands de ce monde, pour une ouverture de nos frontières. Non pas, comme nous avons tenté et tentons de la faire, aux seuls diplômés, mais aux seuls jeunes. Un critère d’âge, donc, plutôt qu’un encouragement à la fuite des cerveaux dans le Tiers Monde…<o:p></o:p>

    -         Je ne puis que vous féliciter. Mais, dites moi, que vous répondaient ces « grands » ?<o:p></o:p>

    -         Nous n’étions bien entendu pas en réunion électorale et aucun journaliste n’était présent. Si bien qu’ils me disaient « leur » vérité, à savoir que la population ne l’accepterait pas et que, s’ils défendaient publiquement ma thèse, ils seraient balayés lors des prochaines élections. <o:p></o:p>

    -         C’est bien ce que je pensais : occultons la réalité plutôt que de perdre son siège ! Ce qu’il y a de fou est qu’aujourd’hui, alors que le nombre n’a jamais été aussi influent dans notre évolution, ils n’ont jamais eu autant de moyens d’occulter la réalité.<o:p></o:p>

    -         Que voulez vous dire par là ?<o:p></o:p>

    -         J’en reviens aux élites qui s’arqueboutent pour s’opposer à la montée en puissance des gueux. Car, le nombre, c’est les gueux, pas les élites. Tenez, la musique de variété qui renvoie la musique classique aux oubliettes ou presque ; les plus grandes chaînes de restaurant qui sont non des filiales de Bocuse & Co. mais des Mac Do et pizzerias pas chères ; les éditeurs forcés d’abandonner Camus pour Poivre d’Arvor ; le théâtre filmé de notre enfance remplacé par la Ferme célébrités, et j’en passe !<o:p></o:p>

    -         Je suis résolument en faveur des élites après votre description !<o:p></o:p>

    -         C’est parce que les dites élites croient, en matière de consommation, qu’il faut faire « populaire », donc, pour eux en tous cas, vulgaire. Alors que Jules Vernes était talentueux et populaire, tout comme Victor Hugo. Mais laissons cela pour l’instant si vous le voulez bien et revenons à nos élites qui font tout pour s’opposer à la montée en puissance de la piétaille.<o:p></o:p>

    -         Faites… Je ne m’étonnais plus de son silence face à des phrases qui, il y a seulement une semaine, l’auraient faite bondir au plafond : la mourante était à présent prioritairement comptable du temps qui lui restait à vivre…<o:p></o:p>

    -         Le contrôle de l’information n’a jamais été aussi féroce qu’aujourd’hui. Oh !, on n’en est plus à la censure brutale du 19e siècle, censure qui laissaient tout de même passer les livres de Jules Vallès ou ceux de London, pour ne citer qu’eux. C’est par une sorte de consensus des élites que passe aujourd’hui la dite censure : des journaux qui ne présentent qu’une version des événements et assassinent toutes les autres pensées… Je comprends à vos yeux que vous souhaitez des exemples. En voici : la couverture de la 2e guerre du Golfe par la presse anglo-saxonne, celle du référendum sur la Constitution européenne par la presse française, le lynchage médiatique d’une Edith Cresson, etc. Il faut vraiment chercher pour trouver des points de vue originaux… Ne dites pas le contraire, vous m’avez fait venir et non Colombani ou Serge July.<o:p></o:p>

    -         Ils ne seraient pas venus !<o:p></o:p>

    -         Détrompez-vous : l’odeur de l’argent a, sur ce type d’humains, des effets que vous n’imaginez même pas ! Simplement, eux, vous auraient fait signer un contrat… J’en reviens à ma censure moderne : voyez les livres à présent et dites moi si vous en avez trouvé beaucoup de réellement iconoclastes dans les librairies ?<o:p></o:p>

    -         Non, c’est vrai. Même pas en matière de gestion : ce que les éditeurs français m’ont proposé de plus osé était traduit de l’Américain… J’ai fini par ne plus en acheter et par payer des consultants.<o:p></o:p>

    -         Dites-vous que mon éditeur est un tout petit éditeur de province, comptant surtout sur le bouche à oreille… La radio n’est pas mieux : passé le temps du dévergondage au lendemain de l’ouverture mitterrandienne, tout est rentré dans l’ordre. On passe de la musique à 90% tout en filtrant soigneusement, très soigneusement, les appels des auditeurs lors des rares émissions politiques et sociales. L’économie est confiée en outre à des raseurs prétentieux et, bien sûr, « consensuels » que personne n’écoute. <o:p></o:p>

    -         La télévision est un peu pareille. <o:p></o:p>

    -         Pire car, là, l’agence de pub fait sa loi. Avez-vous déjà vu un salarié d’agence de pub ?<o:p></o:p>

    -         Pas vraiment ! <o:p></o:p>

    -         Beaucoup de jeunes et quelques rares ténors : des gens sans expérience ni connaissance et des membres de l’Honorable consensus. Bref, le système s’est imposé en un peu plus d’une décennie à toutes les rédactions. Surtout aux rédactions audio-visuelles. Avec deux grands critères : l’audimat et le contentement de l’annonceur. Lequel contrôle ainsi et en fait tout ce qui n’est pas contrôlé directement. En France, TF1 est aux mains du groupe Bouygues, un groupe qui a fait sa richesse sur les marchés publics du BTP ; Antenne 2, FR3 et Arte sont contrôlés par l’Etat ; la 6 fut contrôlée par un consortium financier franco-belge avant de passer aux mains d’un groupe d’éditions allemand ; le groupe Lagardère contrôle une bonne moitié de la presse française ; le groupe Dassault, un petit quart ; etc., etc. Il suffit alors à nos élites de veiller au grain en matière de recrutement des sous-chefs pour s’assurer d’une autocensure plus stricte que celle qu’imposaient les fonctionnaires de Napoléon III aux trublions du régime. C’est pareil ailleurs : voyez le poids du groupe Murdoch dans les médias anglo-saxons… Etonnez-vous après que les jeunes ne lisent pas et préfèrent s’informer sur Internet ! Car un bâillon reste un bâillon et les productions des médias autocensurés sont d’une affligeante médiocrité. Savez-vous qu’il y a 20 ans, on cherchait encore l’information. Aujourd’hui, soit celle-ci doit venir d’une « source autorisée » -imaginez lesquelles !-, soit c’est du recopiage. Quand vous pensez que le peuple américain a chassé Nixon du pouvoir pour avoir espionné ses adversaires politiques tandis qu’ainsi traité, il a réélu un Bush junior coupable, lui, d’avoir entraîné son pays dans la guerre sur un énorme mensonge ! L’Angleterre si fière de sa presse a, toujours ainsi traitée, réélu le menteur Blair. Je suis particulièrement heureux que les gueux français, eux, aient toujours manifesté la plus grande réserve, le mot est faible, vis à vis de l’information officielle –bien que soi-disant pluraliste- que tous les médias leur déversent à longueur de journée. Les chouchous des médias ont tous, je dis bien tous, été battus aux élections importantes et vous connaissez comme moi le résultat du dernier référendum : comme si nos compatriotes étaient mithridatisés contre ce traitement médiatique honteux…<o:p></o:p>

    -         Que dire alors des informations financières ! Je suis bien placée pour vous répondre que c’est véritablement de la merde : une bulle immobilière spéculative s’effondre, des mois durant, on vous serine que « c’est le moment d’acheter ». La bourse chute, on vous explique en long, en large et en travers que « ça n’est qu’un mauvais moment à passer et qu’il faut absolument se garder de vendre ». Telle entreprise, gros annonceur par ailleurs, a des mauvais résultats ? « Il a fallu provisionner » tel imprévu, vous dit-on. En sous entendant que demain, forcément, sera meilleur. Une poignée de salopards, il n’y a pas d’autres mots, enferment les « investisseurs », comme ils appellent complaisamment les particuliers qui placent leurs quelques sous, dans une non information permanente propre, s’ils n’avaient tout de même pas un peu de jugeote, à les ruiner en deux temps trois mouvements. Aux Etats Unis, les « gueux », comme vous dites, on commencé à se rebeller et à porter plainte contre ces nuisibles. Quelques juges ont bien voulu accepter leurs doléances et les premières condamnations sont tombées…<o:p></o:p>

    -         Le mouvement étant irréversible, ajouterai-je. Cela fait partie de ma théorie sociale des grands nombres : il n’est plus possible aujourd’hui, compte tenu et des connaissances acquises par les « petits », et de leur nombre, d’échapper aux conséquences de ses actes. <o:p></o:p>

    -         Pourtant, si j’en juge aux très nombreux rescapés des scandales français, ils continuent tout au contraire à y échapper en masse ! Voyez le Crédit Lyonnais : Haberer et ses comparses ne sont toujours pas passé en jugement… <o:p></o:p>

    -         La France est, en Occident, un cas à part tant la Justice est corrompue chez nous : corrompue par l’arrivisme, corrompue par l’esprit de corps, corrompue par les réseaux, corrompue aussi et surtout par une Ecole nationale de la magistrature qui, loin de former des juristes compétents et irréprochables, fabrique à tour de bras des carriéristes qui se prennent pour des Dieux. Qu’ils sont de fait un peu puisqu’ils sont tout ce qu’il y a de plus légalement irresponsables. Ils peuvent faire les pires conneries, ils ne risquent jamais qu’un retard dans leur avancement. La Belgique exceptée, nous disposons probablement de la pire magistrature occidentale. D’une lenteur aujourd’hui proverbiale, elle est aussi paresseuse, clanique, structurellement incompétente…<o:p></o:p>

    -         Là, je ne vous suis plus !<o:p></o:p>

    -         Si, elle est structurellement incompétente parce qu’on nomme à des postes ultra sensibles, le jugement des mineurs, l’instruction, le suivi des peines, de tout jeunes magistrats sans expérience. Sans compter la justice commerciale, aux mains d’hommes d’affaires très souvent, trop souvent à l’affût des opportunités plus qu’à la recherche du droit. C’est un cloaque, considéré d’ailleurs comme un cloaque par la majeure partie des Français. Mais toutes les tentatives de réforme n’ont d’une part porté que sur l’indépendance des juges, soit un renforcement de leur irresponsabilité, et, d’autre part, sont restées lettres mortes la plupart du temps, contournées par le sempiternel « manque de moyens » invoqué par ces foireux. Je ne rêve qu’à une chose…<o:p></o:p>

    -         Que vous allez m’expliquer !<o:p></o:p>

    -         A un référendum organisant le licenciement collectif de nos juges et la fermeture pure et simple de l’école de la Magistrature pour repartir sur des bases totalement neuves. <o:p></o:p>

    -         Lesquelles ?! Vous savez bien que, quelle que soit la méthode de recrutement, vous retomberez sur les mêmes causes, le clanisme, les intérêts, l’arrivisme, qui reproduiront les mêmes effets…<o:p></o:p>

    -         Sauf si, une fois n’est pas coutume, nous imitons les Américains et soumettons la nomination des juges à un processus électoral et sauf si, pour enterrer une bonne fois pour toutes leur immonde « intime conviction »…<o:p></o:p>

    -         Pourquoi « immonde » ? Après tout, il faut bien prendre une décision…<o:p></o:p>

    -         Qui est, en l’occurrence, la porte ouverte, justement, au clanisme, aux intérêts et à l’arrivisme. Pour quelques juges intègres, combien de « je m’en foutistes », de corrompus, de tordus ?! Et les intègres ne mouftent pas : l’esprit de corps plus la fameuse « autorité de la chose jugée ». Leur pouvoir ne tient qu’à l’interdiction de les remettre en cause, ils le savent très bien, intègres comme tordus. Cela va si loin qu’il est extrêmement rare qu’une cour d’Appel réforme une décision inique de juge d’instruction. De même que la réouverture d’une affaire pénale très mal menée est une véritable révolution alors qu’elle devrait être banale. Au bout du compte, nous avons une justice toujours dépendante du pouvoir exécutif et un nombre réellement invraisemblable de dénis de justice au quotidien…<o:p></o:p>

    -         Oui, ça, je connais. En plus, les juges de première instance ne sont pas courageux : plutôt que d’avoir à affronter le verdict d’une cour d’appel, tout de même un peu plus sérieux, ils s’arrangent pour que leurs jugements approximatifs, pour être gentille, entraînent un coût, pour le perdant, inférieur à celui auquel il devra faire face s’il fait appel. C’est quasi systématique. Clément ainsi fut jadis condamné en première instance à payer des arriérés de loyer réclamés par sa propriétaire qui estimait que son loyer n’avait pas été assez élevé au cours des années passées. En violation flagrante avec le principe de non rétroactivité, principe d’ordre public qui plus est. Mais la juge, il s’agissait d’une femme sans doute en délicatesse avec son ou ses locataires, avait pris bien soin de ne le condamner à payer que 1000 euros, soit la moitié de ce que lui aurait réclamé un avocaillon de quartier pour s’occuper de son affaire en appel. Je lui ai remboursé les 1000 euros et il n’a pas fait appel…<o:p></o:p>

    -         J’ai eu moi-même un voisin, une personne âgée, qui avait demandé à la justice de dire le droit dans un conflit qu’il avait avec un autre voisin. Le vieil homme était, c’est le cas de le dire, parfaitement dans son droit car le dit voisin voulait réduire la largeur de son droit de passage et avait entrepris de construire un mur sans même attendre la décision du juge. Lequel ne pouvait donc et tout de même pas condamner mon voisin, assuré qu’il était de voir son jugement réformé en appel. Il ne « dit » donc pas le droit, mais condamna le vieil homme pour « abus de droit » : entre temps mais trop tard toutefois au regard de la loi, l’autre voisin avait détruit son début de mur. Le juge devait certainement avoir des accointances avec ce dernier pour se coucher ainsi sur les délais légaux de mise aux normes et forcer mon voisin à payer 500 euros tout de même à l’autre voisin. Une honte qui est, malheureusement, très loin, beaucoup trop loin d’être isolée : quand vous discutez de ce problème avec les gens, c’est fou ce que les anecdotes peuvent tomber. Il n’est pas une famille qui n’en connaisse pas au moins une. Pour ma part, je n’arrive même plus à les compter. Au point que la seule chose de valable qu’on puisse faire face à la justice française, c’est de l’éviter : mieux vaut un mauvais arrangement qu’un bon procès. On se débarrasse du problème, même de façon désagréable, alors qu’autrement, on le traîne des années durant pour tomber, trop souvent, sur une décision parfois inique, parfois contraire au droit, parfois insuffisante et j’en passe. <o:p></o:p>

    -         Je comprend pourquoi vous avez passé outre mes suggestions et traité directement avec les Allemands !<o:p></o:p>

    -         Comment le savez-vous ?<o:p></o:p>

    -         Le PDG m’a appelé sur ma ligne directe…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Bien que mourante, Géraldine Florin continuait à avoir des antennes partout. Pour le monde extérieur, je n’étais toujours qu’un factotum, personne ne croyant à la disparition de la vieille dame. Encore un élément qui ne m’inspirait pas confiance en son héritage : j’allais devoir me battre pour faire reconnaître mon autorité sur son argent, quand bien même un notaire tout ce qu’il y a de réel aurait estampillé mon droit de propriété de son cachet légal. Là encore, un phénomène propre au grand pouvoir : la transmission juridique ne suffisait pas, il fallait aussi une sorte d’investiture morale, manière pour les élites de se protéger contre les malfaisants de mon espèce. J’imaginais les pressions sur le notaire pour lui faire vendre, à bas prix et pour payer les droits de succession, les meilleurs morceaux de l’empire à des gens « recommandés ». Je voyais très clairement les banquiers et les créanciers piller allègrement des comptes que je ne maîtrisais pas. Et je ne me voyais pas du tout entamer des séries de procédures pour faire rétablir mes droits, surtout avec le peu de bien que je pensais des magistrats.

    <o:p> </o:p>

    Si j’additionnais par ailleurs l’ensemble des inconvénients liés à cet héritage, il fallait que je sois fou pour l’accepter : je haïssais physiquement la finance ; il m’était impossible de devenir l’employeur, donc le maître de gens devenus des amis et, par ailleurs, je détestais jusqu’à l’idée même d’avoir des domestiques ; la possession de biens matériels à outrance ne m’intéressait aucunement ; cette possession ne permettait même pas de faire avancer une vérité qui se heurtait essentiellement au consensus des élites et, pour couronner le tout, j’allais devoir faire des pieds et des mains pour conserver intact un héritage qu’en fait je ne convoitais pas ! Madame Florin sentit que quelque chose ne tournait pas rond : vous pouvez me parler : je ne risque plus d’ébruiter vos états d’âme ! Je lui fis donc part de mes doutes : je le savais depuis le début, me répondit-elle.

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    Et c’est à présent  et seulement que je réalise, après son aveu, qu’elle m’a berné depuis l’origine : elle savait très bien que je ne pouvais pas être son héritier. Pourquoi, dans ce cas, m’avoir proposé des défraiements et non un salaire en bonne et due forme ? Et pourquoi à un taux horaire qui, bien que plus qu’honorable pour moi, était très inférieur à celui qu’elle versait à des consultants bien moins importants que celui qui intervient juste avant la mort ? Pourquoi, sinon pour payer moins cher, une démarche qui la condamnait à tout jamais : j’avais été bien bête de croire qu’elle avait finit par gagner son paradis en laissant un dernier « fond d’écran » vierge de tout matérialisme. Loin d’être vierge, celui-ci ressemblait aux dernières pensées d’un maquignon : on négociait jusqu’à son « supplément d’âme »… Je suis furieux. Je le lui dis sèchement et décide de tout plaquer, la vieille dame bien sûr, mais aussi Clément, Danièle et son cassoulet, même les derniers émoluments qui ne m’ont pas été payés.

    <o:p> </o:p>

    J’essaye sans succès de faire claquer le portillon du hall d’entrée : trop lourd, trop asservi à un groom surpuissant. Et je me dirige rapidement vers le métro… quand je réalise que je suis venu exceptionnellement en voiture et que ma voiture est garée dans l’hôtel particulier. Je suis bien obligé de faire demi tour. Je sonne, Clément m’ouvre à demi hilare. Comment continuer à être fâché ? Je commence à tout leur raconter aux cuisines, tandis que fume mon cassoulet, parfaitement gratiné sous sa couche de chapelure. Mais nous le savons déjà !, m’interrompt Danièle. Comment cela ? Madame Florin n’a pas eu matériellement le temps de leur donner les détails de notre relation… J’apprends que le magnétophone exhibé par ma « cliente » au début de nos entretiens leur était essentiellement destiné, que tous deux passaient des heures à nous écouter après mon départ quotidien. La fureur me reprend : non seulement la dame a chipoté jusqu’aux conditions de son décès, mais en plus elle a diffusé sans autorisation mes propos à des tiers. L’odeur des cocos et du confit d’oie me calme toutefois et je ravale mes propos désobligeants. J’entame le contenu du bol de faïence blanc à deux anses, comme cela se pratique dans les restaurants du Sud ouest. C’est sublime, le liant de la graisse ne pouvant altérer ni le goût de terre aromatisé des cocos ni l’odeur forte du volatile. Par dessus tout, règne le subtil fumet du bouquet garni, rehaussé par l’ail. Chaque parfum se détache avant de céder la place à un autre. Et cette graisse qui, seule, les marie… J’avale et le met, et les révélations de la journée.

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    Danièle et Clément ont respecté mon silence, je leur en suis reconnaissant. Nous discuterons demain, promets-je. Ils paraissent soulagés de me voir revenu à de meilleurs sentiments. C’est que, de fait, je ne vois plus pourquoi je me suis mis en colère. Après tout, cette histoire m’a plutôt été bénéfique : elle m’a permis d’ordonner mes idées, j’ai été plus que correctement rémunéré et, ce qui ne gâche rien, j’ai merveilleusement mangé tout en ayant une discussion, culinaire celle-ci, non dépourvue d’intérêt. Je reviens au chevet de la mourante :

    -         Je suis contente que vous soyez revenu. Bien que j’ai perdu mon pari avec Clément.<o:p></o:p>

    -         Un pari ?<o:p></o:p>

    -         Oui, lui pensait que vous alliez revenir tout de suite tandis que j’étais certaine de devoir quand même vous envoyer un Email avant. Vous avez plein de défauts, dont celui d’un caractère pas facile, mais vous n’êtes pas rancunier. Les intellectuels, en général, sont rancuniers… <o:p></o:p>

    -         Quand ils ne sont pas reconnus. Ils sont aigris.<o:p></o:p>

    -         Mais vous n’êtes pas reconnu !<o:p></o:p>

    -         Non, mais je ne suis pas non plus et du tout ambitieux. Ca compense largement. <o:p></o:p>

    -         Je vous l’accorde : il faut vraiment  ne pas l’être pour refuser un héritage comme le mien. Voulez vous que nous en parlions ?<o:p></o:p>

    -         Juste en ce qui concerne le montant de mes défraiements : pourquoi si peu par rapport aux sommes que vous donnez à vos autres conseillers ?<o:p></o:p>

    -         Ah ! C’est ça qui vous a tracassé ! Je voulais que vous restiez libre, en fait. Trop d’argent vous aurait attaché presque servilement, comme tous ces conseillers que vous mentionnez et qui sont prêts à toutes les bassesses pour ne pas perdre ma clientèle. Avant même d’avoir jeté mon dévolu sur vous, je savais combien je devais donner à cet ultime conseil. Et je savais que celui que je choisirai devrait suivre le cheminement intellectuel que vous avez suivi, c’est à dire finir par refuser l’héritage. Autrement, je me serais trompé sur la personne : l’argent et l’intellect ne font jamais bon ménage, c’est comme l’eau et l’huile, ça se repousse. Les émulsions sont rares et souvent monstrueuses. Vous observerez d’ailleurs que bon nombre d’artistes dépensent sans compter, « jettent l’argent par la fenêtre », comme pour conjurer cette loi quasi physique. Je dois vous avouer qu’à cet égard, vous m’avez plu d’entrée…<o:p></o:p>

    -         Comment cela ?<o:p></o:p>

    -         Quand vous avez eu votre crise d’écoeurement face aux descriptions que je vous faisais de mon métier…<o:p></o:p>

    -         Vous ne m’avez rien dit de votre contentement, c’était plutôt le contraire !<o:p></o:p>

    -         Comment auriez-vous réagi si je vous avais félicité tandis que, par ailleurs, je vous offrais des milliards d’euros ?<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Sa fortune se chiffre donc à des milliards d’euros et non, comme je le subodorais, à quelques centaines de millions. Ca n’est décidément pas fait pour moi mais je songe aussitôt que mon refus ne va pas arranger ses affaires. C’est vrai, m’avoue t-elle. C’est trop important pour être seulement laissé en jachère le temps que l’étude notariale trouve un héritier. De plus, l’Etat va y mettre son nez. Car mes seules héritiers du sang sont les enfants de ma tante qui, rappelez-vous, est partie à l’étranger. Toute cette branche de ma famille est aujourd’hui australienne et je ne vois pas comment l’establishment français va pouvoir accepter que des Australiens viennent mettre leur nez dans les innombrables entreprises à capitaux français dans les quelles j’ai une participation, parfois très importante. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Même au temps de la mondialisation ? intervins-je. Surtout au temps de la mondialisation ! Car, à présent, l’Etat surveille de près les investissements étrangers. Imaginez que les Américains, par exemple, s’emparent de la Cogema, notre principale société nucléaire. Ou qu’ils contrôlent nos télécommunications via une France Telecom dans laquelle ils seraient majoritaires. Ou qu’ils s’imposent même dans l’une de nos deux grandes sociétés automobiles, pouvant ainsi revitaliser leur propre industrie au détriment de la nôtre… Vous avez déjà et certainement lu que Chirac, après Jospin et avant le prochain président se préoccupait aussi et outre de qui allait racheter tel ou tel journal, de qui allait prendre le contrôle de tel ou tel groupe industriel d’importance. Ses interventions ont toujours été suivies d’effets bien que jamais formalisées : des réunions de cabinet, des invitations en catimini à l’Elysée et, au bout du compte, c’est un Français qui rachetait l’entreprise à vendre. Les Américains sont moins féroces là dessus : leurs assurances sont passées en masse entre des mains étrangères, leurs télécommunications aussi, des compagnies pétrolières même.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je lui raconte alors, parce que j’avais pu le vérifier « de visu », que ces soi-disant rachats de compagnies pétrolières par des compagnies britanniques ont été négociés au plus haut niveau et que, dans les endroits stratégiques, les Américains font toujours la loi, telle des barbouzes américaines au sein d’Amoco Algérie, rachetée par BP. Ils restent de toute façon entre Anglo-saxons, me répond-elle. Souvenez-vous de la phrase de Churchill : « entre l’Europe et le grand large –donc l’Amérique-, la Grande Bretagne choisira toujours le grand large ». Ce sont eux les maîtres du Monde, pas les Occidentaux en général, du moins voient-ils les choses comme ça. Il est temps, de revenir à nos perspectives historico philosophiques. Je juge utile, ici, de faire une digression démographique en partant de ces Anglo-saxons :

    -         Connaissez-vous les tendances démographiques américaines ?<o:p></o:p>

    -         Je sais qu’ils font plus de bébés que nous et qu’ils sont encore loin de la régression, contrairement aux pays européens.<o:p></o:p>

    -         Certes. Mais qui fait les bébés ?<o:p></o:p>

    -         Je vois ou vous voulez en venir : les non Anglo-Saxons. <o:p></o:p>

    -         Oui, en tout cas plus que ces derniers. Rajoutez à cela l’immigration et vous avez un futur américain proche qui ne sera plus anglo-saxon mais probablement hispanique. En tout cas, entre les Noirs américains, les asiatiques et les hispanophones, les « Wasp »…<o:p></o:p>

    -         Qu’est-ce cela ?<o:p></o:p>

    -         White Anglo-Saxon Protestant. L’Américain pur sucre, descendant d’Anglais. Et bien ces Wasp seront théoriquement minoritaires dans 25 ans. <o:p></o:p>

    -         Et la culture, cher Monsieur ? C’est vous même qui avez attiré mon attention sur son importance : tous ces non « Wasp » épousent la culture des Wasp en vivant aux Etats Unis…<o:p></o:p>

    -         Certes. Mais regardez tout de même la persistance des cultures italienne ou chinoise aux Etats Unis malgré plusieurs générations d’immigration. Sans compter le rejet des dits Wasp par ces non Wasp du fait de l’arrogance des premiers, leur sentiment de dominer le Monde : venant d’en bas, on peut imaginer qu’hors quelques convertis dévoyés, ils seront plus ouverts aux différences que les Anglo-saxons. Sans compter aussi que la richesse américaine, toujours hors quelques exceptions, est concentrée entre les mains de Wasp en petit nombre. Lesquels vont bien devoir, un jour ou l’autre, se mettre à copuler avec des non Wasp. Bref, je ne sais pas de quoi l’Amérique sera peuplée demain, mais je suis sûr qu’elle sera de moins en moins peuplée de clones de « W » Bush et consorts. Mieux même : le pouvoir revient toujours, là bas, entre les mains de grandes familles. Lesquelles vont avoir de plus en plus de mal à s’imposer électoralement aux « métèques » qui se font de plus en plus pressants : voyez sur ce point les villes qui sont passées récemment aux mains des Noirs, Atlanta ou Washington par exemple. Ca a donc commencé. Et ça va continuer, jusqu’à la Maison blanche qui, un jour ou l’autre, sera habitée par un ou une hispanophone. <o:p></o:p>

    -         Une évolution en douceur…<o:p></o:p>

    -         Voire… Car il existe déjà des sortes de milices prêtes à se rebeller contre le phénomène. Il y eut d’ailleurs et à cet égard des précédents fâcheux, le tristement réputé Klu Klux Klan. Dans un pays où les ventes d’armes sont libres qui plus est… Et dans un pays où la culture militarisante, la raison du plus fort si vous voulez, est terriblement prégnante. Non, je ne suis pas sûr du tout que cette forme de « revanche des gueux du Sud » se passe dans le plus grand calme. Voyez déjà les cris d’orfraie de nos propres populations dès qu’on veut construire une mosquée en centre ville… L’affrontement, vous ai-je dit l’autre jour, affrontement que nous privilégions dans nos relations avec les autres, sera long. Il pourrait être aussi assez rugueux. Notez que je vous ai longuement exposé le cas des Etats Unis. Mais j’aurais tout aussi bien pu parler de l’Angleterre ou de la France ou de l’Allemagne ou de l’Italie…<o:p></o:p>

    -         N’en jetez plus ! je sais bien que, dans ces pays aussi, les autochtones de souche commencent à décroître en pourcentage de la population globale…<o:p></o:p>

    -         Il en a toujours été ainsi. Nos populations sont le fruit de  mélanges pas possibles opérés au fil des temps, parfois brutalement comme l’invasion romaine, parfois étalés sur plusieurs siècles comme les invasions barbares, parfois assimilés en deux, voir une seule génération comme, chez nous, les immigrations polonaise, espagnole, portugaise, italienne ou yougoslave…<o:p></o:p>

    -         Vous ne dites rien des Africains.<o:p></o:p>

    -         Nous en sommes à une génération et demie. Pour voir que, déjà, la population maghrébine termine son assimilation, au point de se heurter à l’immigration subsaharienne qui ne fait que commencer. Contrairement à ce que nous pensons aujourd’hui –mais les Français ont toujours pensé que leurs étrangers étaient inassimilables- cette immigration africaine s’assimile plutôt bien, aussi rapidement sinon plus rapidement que les immigrations précédentes. Bien sûr, « nos ancêtres les Gaulois » en prend un coup. C’est nous, en fait, qui ne savons pas prendre la mesure de notre enrichissement démographique et culturel. Ou, tout du moins, nos élites. Car, à la base, la piétaille, elle, copule déjà, va au restaurant chinois, prend des vacances chez les barbares, bref, a parfaitement assimilé, elle, les bienfaits de l’apport. Il ne reste en fait que les ghettos, la délinquance des banlieue et la religion qui posent réellement problème. <o:p></o:p>

    -         Et l’insécurité en général…<o:p></o:p>

    -         Mais l’insécurité en général, comme vous dites, n’est pas liée à l’immigration. Elle est liée au chômage, à l’anonymat croissant des populations, à l’ultra libéralisme, bref à un ensemble de facteurs totalement différents. Sauf que des politiques, pas seulement les Lepénistes, en profitent pour tenter d’engranger des voix sur la xénophobie. Avec d’autant plus de succès que, par ailleurs, la rébellion sudistes prend aussi des formes très agressives, tel le terrorisme.<o:p></o:p>

    -         On en revient à votre prédiction d’un affrontement « long et rugueux ».<o:p></o:p>

    -         Tout à fait. Sans oublier que, dans le passé, les affrontements n’ont pas toujours été « courts et pacifiques ». Voir la turquisation puis la mongolisation forcées d’une grande partie de la Russie. Voir les mêmes influences en Inde. Voir l’hispanisation et la lusophonisation de l’Amérique latine… L’immigration douce que nous avons connue depuis les années 1970 peut d’ailleurs paraître exceptionnelle à cet égard…<o:p></o:p>

    -         Voulez vous dire que ce caractère exceptionnel pourrait prendre fin ? <o:p></o:p>

    -         Depuis que nous clamons haut et fort notre détermination à stopper l’invasion, peut être. Car, là encore, nous posons les termes du problème sous un angle militariste, un rapport de forces. Or tous les policiers européens sont d’accord pour dire qu’il est impossible de stopper l’immigration clandestine. Quand nous démantelons une filière, il s’en crée cinq autres. Quand nous expulsons une centaine d’étrangers, il en vient plusieurs milliers d’autres. Une politique intelligente aurait été de donner du travail à tous ces ruraux qui fuient leurs campagnes pour gagner des villes africaines au développement économique insuffisant pour les accueillir tous : le surplus vient automatiquement là où il pense pouvoir assurer sa subsistance, en traversant la Méditerranée. Mais nous n’avons rien fait de tel, tout au contraire puisque notre aide au développement a diminué au cours des dernières années tandis que l’essentiel de nos investissements à l’étranger est fait de rachats d’entreprises en Europe ou aux Etats Unis. Et, à présent, viennent des gens qui ne nous aiment pas et qui nous aimeront encore moins après avoir découvert la condition réelle de leurs frères partis les premiers : sous-payés, méprisés, continuellement harcelés par la police… Quel vivier de délinquants et de terroristes ! Les affrontements ont d’ailleurs déjà commencé avec ces quartiers où la police n’ose pas s’aventurer… <o:p></o:p>

    -         N’exagérez-vous pas ? La politique répressive a bel et bien porté ses fruits à New York et il semble que nous nous dirigions nous aussi dans cette voie…<o:p></o:p>

    -         Tin, Tiiin, Tiiiin ! Le preux chevalier blanc Sarkozy arrive, avec son armure étincelante et sa fière épée dressée vers le ciel. Les nuages se dissipent, le soleil réapparaît… Vous croyez encore aux démonstrations de nos politiques ? Vous m’étonnez ! <o:p></o:p>

    -         Mais, New York, tout de même…<o:p></o:p>

    -         C’est vrai qu’une justice moins cool envers les délinquants que la nôtre peut freiner la montée de l’insécurité. En remplissant toutefois les prisons, donc à un prix élevé, et certainement moins que la baisse du chômage et une prise en charge sérieuse des élèves en difficulté. J’observe à cet égard que l’insécurité a diminué à New York aussi tandis que baissait le nombre des chômeurs. Et qu’elle a augmenté par contre chez nous pendant que l’Education nationale commençait à ne plus pouvoir faire réellement face à l’augmentation énorme du nombre des élèves : depuis une vingtaine d’années, elle s’est de plus en plus contentée de faire de la sélection par le haut, en éjectant purement et simplement du système scolaire sérieux, celui qui mène aux emplois, les éléments les moins doués. Ou du moins, compte tenu de nos programmes scolaires démentiels, les moins aptes à mémoriser. Pour la comprenette, c’est une autre paire de manche ! J’observe également que, tandis que ce phénomène prenait de l’ampleur, nous avons nous aussi remplis nos prisons, preuve que notre justice n’est finalement pas si « cool » que ça. Elle l’est surtout envers les délinquants mineurs, jugés qui plus est et en majorité par des jeunes femmes inexpérimentées. Mais souffrez que je m’en tienne là : nous sommes trop éloignés de mon propos originel qui était de souligner les évolutions démographiques au sein même de l’Occident et de vous dire, en fait, que les maîtres du Monde sont bel et bien en train d’être « bouffés de l’intérieur », si vous voulez bien me passer cette expression triviale. <o:p></o:p>

    -         « Bouffés » en plus, comme vous dites, par des gueux. Car l’immigration sélective est un leurre…<o:p></o:p>

    -         C’est votre dada, je sais. Mais vous avez tout à fait raison : comment sélectionner ce qu’on n’arrive pas à contrôler ? Je ne comprends même pas que nos journalistes n’aient pas réagi… Quoi qu’il en soit, tout cela n’est qu’épiphénomène, si vous voulez mon avis profond. <o:p></o:p>

    -         Si vous le dites…<o:p></o:p>

    -         Oui : il ne s’agit d’abord que des frictions dues à une immigration désormais inéluctable. Car la démographie occidentale, la démographie blanche chrétienne si vous voulez, a désormais trop baissé pour que nous puissions nous en sortir, toujours démographiquement, sans apports extérieurs. Le vieillissement de nos populations est, sans ces apports, un cauchemar à court terme. Et pas seulement vis-à-vis du financement des retraites : il est aussi cauchemardesque sur les plans culturels et sociaux. La culture est quelque chose de vivant, même si elle puise sa force dans le passé. Dans un monde de vieux, elle ne peut que se figer, voire régresser. Quant à la société, point n’est besoin, je pense, de vous faire un dessin. Vous pouvez tout à fait imaginer les fantasmes sécuritaires croissants, ces villages fortifiées pour retraités aux Etats Unis par exemple, les besoins également croissants en structures d’aide et d’accompagnement, hospices inclus, sans compter la consommation : les personnes âgées consomment peu et n’aiment pas le changement. Une horreur, vous dis-je !<o:p></o:p>

    -         Bien, je vous suis. Mais vous avez dit « d’abord », au début. Je suppose qu’il y a un « ensuite » ?<o:p></o:p>

    -         Certes. Et cet « ensuite », c’est tout bêtement l’envol de la démographie sudiste : un milliard de Chinois, un milliard d’Indien, bientôt un milliard d’Africains… Sans compter les autres Asiatiques et les Sud Américains. Bref, les maîtres du Monde, déjà envahis pacifiquement, seront bientôt débordés aussi à l’extérieur. Avec un exemple type ici, celui de Coca Cola : la boisson n’est pas si irrésistible pour qu’elle puisse envahir le monde sur ses seules qualités : son succès a de fait beaucoup flirté avec le « modèle américain » qu’elle était censée représenter. Aujourd’hui, l’Amérique n’est plus un modèle pour bon nombre de sudistes. Et l’on voit fleurir des coca-cola indigènes un peu partout avant que la boisson elle-même ne soit délaissée au profit d’autres boissons non alcoolisées moins écoeurantes. C’est un peu ce qui nous attend, face à des pays dont les marchés intérieurs sont d’ores et déjà suffisants pour faire décoller n’importe quel fournisseur de biens grand public. Il suffit juste de transformer des esclaves en consommateurs, pour schématiser, et c’est en bonne voie : les « classes moyennes », comme on dit, fleurissent partout, la revanche des gueux n’étant pas un phénomène réservé aux Occidentaux.<o:p></o:p>

    -         C’est une apocalypse occidentale que vous me décrivez !<o:p></o:p>

    -         Pourquoi le terme apocalypse ? Parce que nous ne serons plus les maîtres du Monde ? Il suffit que nous cessions de penser en termes de compétition pour remplacer le terme par « évolution ». L’évolution de l’homme étant ici la diffusion partout d’un peu plus de sécurité et de dignité. Et la possibilité, alors, d’un beaucoup plus grand nombre de chercheurs et d’artistes, donc d’une culture vingt fois plus riche qu’aujourd’hui. Faut-il s’en plaindre ? Mais il se fait tard et, si vous le voulez bien, nous reprendrons la conversation demain matin. Ce, d’autant que je n’ai pratiquement pas dormi la nuit dernière !<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je suis de fait épuisé. Tant la nuit passée que la journée ont été riches en évènements et j’ai moins dormi que veillé la richissime malade. Je dois aussi digérer mon refus final de l’héritage fabuleux, faire le point, retrouver le sens de mon propre avenir. J’aurais aimé faire un « break » d’une semaine au moins mais le sais impossible : la maladie de Géraldine Florin ne m’en laisse pas le temps. Je m’endors sitôt arrivé, sans même dîner…

    <o:p> </o:p>

    J’arrive tard le lendemain matin. J’ai crû que vous ne viendriez pas ! Je n’attache pas d’importance à son reproche : je connais les personnes âgées pour lesquelles le contact avec les tiers, surtout quand ils sont attendus, deviennent de plus en plus essentiels. La vieille dame n’échappe pas au phénomène. Et puis, maintenant que je suis délivré de son argent –du moins de son héritage : je me suis quand même très bien adapté à mes somptueux « défraiements » !-, je peux sans honte m’avouer que je me suis attaché à elle. Je n’ai jamais eu peur de ses yeux perçants, de son nez presque d’aigle et de son imposante stature, aussi ces attributs m’emplissent-ils aujourd’hui et plutôt de ce que je dois bien appeler de la « tendresse ». Comment puis-je éprouver de la tendresse pour une milliardaire ! Je m’analyserai plus tard…

    -         Nous en étions restés à la démographie qui condamnait, assez rapidement à mon avis…<o:p></o:p>

    -         A quelle échéance ?<o:p></o:p>

    -         Vous voyez vous-même qu’il s’agit ici d’une question d’une ou deux générations seulement. Les grands rendez-vous démographiques, tels que vous pouvez le constater dans les banques de données américaines ou onusiennes, sont en 2025 et 2050. Les tendances de 2025 sont irréversibles, à moins d’une immense peste ou d’une guerre mondiale monstrueuse, celles de 2050 sont encore contrariables. <o:p></o:p>

    -         Qu’est-ce à dire ?<o:p></o:p>

    -         Le fait que les Wasp seront minoritaires aux Etats Unis est irréversibles, même si la population totale de l’Angleterre émigrait là bas. Le déclin de l’empire Anglo-saxon, si vous voulez, est définitivement inscrit, et à relativement court terme, dans les courbes démographiques… De même que le déclin occidental et il ne s’agit pas seulement là d’un déclin démographique : vous êtes suffisamment économiste pour comprendre l’intérêt, pour les nouvelles puissances, d’aussi formidables marchés intérieurs sur leurs coûts de production.<o:p></o:p>

    -         Je suis d’accord. Et je comprends mieux, à présent, ce que vous vouliez dire quand vous accusiez les financiers occidentaux d’incompétences : il va leur être de plus en plus difficile de recoller au train de l’évolution. Parce qu’ils ont laissé se créer, en Chine, en Inde, en Afrique même –vous savez que j’ai pas mal investi en Afrique du sud- des entreprises capables aujourd’hui de partir à l’assaut du monde…<o:p></o:p>

    -         Vous êtes incorrigibles ! Vous persistez à concevoir le Monde comme une immense arène où s’entretuent des gladiateurs. Je dis, moi, que ces financiers sont incompétents dès lors qu’il s’agit de croissance interne, donc, aujourd’hui, d’investissements dans des marchés non saturés. Mais tous réunis, ils sont bien incapables de maîtriser des marchés vastes de plusieurs milliards d’habitants. C’est la loi des grands nombres qui s’imposent à tous. Comment voulez-vous, par exemple, qu’un Bouygues monopolise tous les marchés publics chinois et empêche, ce faisant, des entreprises locales de prospérer jusqu’à aller lui tailler des croupières en Afrique ? Ce qu’il y a de bien dans ce phénomène est que, au bout du compte, le Monde va recréer une diversité bien mise à mal par la mondialisation occidentale.<o:p></o:p>

    -         C’est un fantasme, cela ! Voyez le marché automobile : il n’y a jamais eu autant de modèles qu’aujourd’hui… <o:p></o:p>

    -         Pas d’accord, Chère Madame ! Il existe des variantes autour d’un nombre limité de modèles. Disons les petites voitures, les moyennes, les grosses, plus des fourgons et, mettons, trois catégories de camions en fonction de leur puissance. Tous ces engins se ressemblent car tous élaborés sur des ordinateurs. Quelques stylistes leur donnent des apparences dissemblables et les options font le reste. La diversité, qui déboucherait –je suis tenté de dire plutôt « qui débouchera »- sur un réel progrès de l’humanité dans les domaines de la sécurité, de la consommation, des vapeurs toxiques et autres paramètres, serait –sera ?- d’avoir d’abord plusieurs options de motorisation nouvelle, à l’hydrogène, au méthane, à l’électricité, que sais encore ?, et, ensuite, plusieurs options de robotisation : des engins pouvant se raccorder à des rails pour les grandes distances ou bien des engins bourrés d’électronique fiable ou bien un retour au transport collectif agrémenté de véhicules urbains à disposition des particuliers. Pour l’instant, nous stagnons dans le confort : toujours plus de confort dans des véhicules pourvu d’un moteur à explosion fonctionnant à l’énergie fossile, point final. En termes mathématiques, c’est ce qu’on appelle le bas de la courbe de Gausse ! Mais la diversité a été mise à mal dans bien d’autres domaines, à commencer par la gastronomie. Aujourd’hui, du fait des prix il faut bien le dire, le « fast food » impérialise auprès des jeunes. D’autant que l’industrie alimentaire utilise le glutamate à haute dose…<o:p></o:p>

    -         C’est quoi, ce truc ?<o:p></o:p>

    -         Comme si vous ne le saviez pas, vous qui avez investi dans l’industrie agro-alimentaire !<o:p></o:p>

    -         Non, je vous jure que je ne sais pas ce dont il s’agit. J’en ai entendu parler, bien entendu, et je sais que ça sert à faire saliver, donc à aimer n’importe quoi imprégné de cette chose…<o:p></o:p>

    -         C’est une sorte de sel minéral présent dans des végétaux comme le soja, les algues, le maïs, le blé, la betterave à sucre, etc. Les Asiatiques utilisent depuis longtemps ces « glutens » naturels dans leur cuisine. Chez nous, c’est l’industrie qui en fait un usage immodéré…<o:p></o:p>

    -         Car, bien sûr, il fait aimer même la merde !<o:p></o:p>

    -         Vous vous lâchez ! Mais c’est exactement ça. Le glutamate est, en pratique, une poudre blanche et tout le monde devrait se méfier des poudres blanches : le sel fait grossir et les drogues tuent… Il ne semble heureusement pas y avoir d’accoutumance et pas d’effets secondaires notables, sauf chez des gens hyper sensibles. Le plus grand danger réside non dans le produit lui-même, mais dans le fait qu’il peut faire aimer, comme vous le dites, « jusqu’à la merde ». Et on observe de fait des conséquences dramatiques, comme l’accoutumance aux hamburgers industriels qui est en grande partie responsable de l’obésité d’un très gros tiers des Américains. Pas seulement les hamburgers d’ailleurs : les pizzas, le pop corn, les barres chocolatées, toute cette alimentation effectivement de merde est bourrée de glutamate…<o:p></o:p>

    -         Mais au moins les pauvres peuvent-ils manger sans se ruiner…<o:p></o:p>

    -         Et demain, ils pourront manger plus sainement. Toujours ma théorie sociale des grands nombres : car les services de marketing des multinationales sont à l’écoute des consommateurs. En dépend en effet la rentabilité du groupe. Vous noterez au passage que ce marketing est une victoire des gueux sur les élites : c’est le nombre qui compte ici, pas la qualité des sondés…<o:p></o:p>

    -         Tout de même, l’industrie du luxe…<o:p></o:p>

    -         Et la « ménagère de moins de 50 ans », qu’en faites vous ? Pour deux ou trois groupes qui font dans le luxe, plus quelques automobiles haut de gamme et autres gadgets du genre, vous avez le fameux « panier de la ménagère » dans l’indice des prix et toute la publicité des heures de pointe axée sur la dite ménagère. Non, je suis certain d’avoir raison. Le marketing, même s’il n’en est aujourd’hui qu’à ses tout débuts, est bel et bien une conquête sociale. Il finira d’ailleurs par enterrer les élites.<o:p></o:p>

    -         Comment cela ?<o:p></o:p>

    -         Quand celles-ci se rendront compte qu’elles ne disposent, en fait, que des mêmes biens matériels que les gueux avec cependant beaucoup plus de sujétions : impôts plus lourds, temps perdu à gérer son capital, horizons sociaux limités…<o:p></o:p>

    -         Pourquoi ?<o:p></o:p>

    -         Parce que la seule justification du luxe est aujourd’hui le fait que peu de gens en disposent. Mais ce luxe finit toujours par se retrouver dans les objets grands publics. Entre temps, toutefois, les « happy few » ne se retrouvent qu’entre eux et il s’agit là, effectivement, d’un horizon très limité ! Tenez, regardez-vous : j’ai chez moi, hors quelques éléments de cuisine dont je peux culinairement bénéficier en allant au restaurant, à peu près tout ce que vous avez chez vous. Sauf que, moi, je ne me pose pas de question sur ces biens matériels et peux donc m’adonner à d’autres sports que la gestion des dits biens matériels. Au final, vous vous retrouvez bien seule devant la mort tandis que je suis assuré, de mon côté, de la compassion au moins d’une famille, d’amis, de collègues de travail même pour lesquels je suis un égal, donc un proche. <o:p></o:p>

    -         Pour vivre heureux, vivons égaux ! C’est bien ce que vous êtes en train de me dire.<o:p></o:p>

    -         Oui, sachant qu’égal ne veut pas dire uniforme. Un jour ou l’autre, je crois que ça a déjà commencé, de plus en plus d’élites se rendront compte de l’impasse vers laquelle les conduit l’évolution. Leur enfermement social les rend d’ailleurs d’ores et déjà plus bêtes que la piétaille qu’elles sont censées diriger…<o:p></o:p>

    -         Vous poussez le bouchon trop loin !<o:p></o:p>

    -         Que nenni ! La réflexion est un processus dialectique. La piétaille, elle, grouille, se voit, se parle et, ainsi, progresse à la vitesse « grand V ». Les élites « dînent » entre elles, soumise qui plus est au processus extrêmement néfaste du « consensus » : non seulement la dialectique est pauvre du fait des intervenants, tous issu du même moule, mais en outre, les dits intervenants se sont interdits une fois pour toute de réfléchir de manière autonome. On obtient, au final, le spectacle affligeant auquel on a assisté avant et après le référendum français sur la constitution européenne.<o:p></o:p>

    -         Avec, tout de même, notre volonté, à nous les élites, de ne pas être balayées par la vague…<o:p></o:p>

    -         Je suis en total accord avec vous et vous m’enlevez d’ailleurs les mots de la bouche. Je voulais partir de cet exemple pour vous montrer à quel point les élites s’opposent à l’évolution. Ce n’est pas tant le refus de la constitution qui les chagrine que la manière : la « claque » magistrale une nouvelle fois donnée, par exemple, aux responsables des médias, a bel et bien été ressentie comme un début de mise à la porte. Et c’est tout le gratin de la presse qui tente donc d’endiguer le flot, perte de lectorat, courriers furieux des lecteurs et j’en passe…<o:p></o:p>

    -         Il est normal que les nantis défendent leurs privilèges.<o:p></o:p>

    -         Sauf que ces privilèges, comme je vous l’ai démontré, sont plus pesants que gratifiants !<o:p></o:p>

    -         Vous oubliez l’ivresse du pouvoir…<o:p></o:p>

    -         Quel pouvoir ? Vous même m’avez dit qu’aujourd’hui, il s’agissait d’une sorte d’osmose entre pouvoir politique, pouvoir économique et pouvoir médiatique. Sans réelle prise sur les gueux qui plus est puisque ceux-ci, du moins en France, s’échinent à contrarier ce système osmotique. Quand, historien, vous voyez cela, vous ne pouvez éviter de penser qu’il est à la veille d’ennuis encore plus graves. Et vous sentez bien d’ailleurs que tout craque, actuellement. Ce, tandis que la seule réponse des élites est d’accuser la piétaille d’être passéiste, archaïque, irrationnelle et j’en passe. Vous rendez-vous compte ? Les élites s’adressent à présent directement à la masse pour l’insulter ! C’est pré révolutionnaire, ça…<o:p></o:p>

    -         Laissons tomber le pouvoir. Passons à ses à côtés, l’argent par exemple…<o:p></o:p>

    -         Il est certain que tous ces gens se servent allégrement. Le patron du Monde, par exemple, Colombani, qui voulut, il y a quelques années, augmenter son salaire tandis qu’il demandait à une assemblée générale d’accepter un plan de licenciement et que le groupe de presse qu’il dirige enregistrait des pertes historiques :les élites semblent en plus avoir perdu toute retenue. Et bien, ce même Colombani fut l’un des plus virulents pourfendeur du peuple après la victoire du « Non » au référendum ! Faut le faire, avouez le !<o:p></o:p>

    -         Vous n’avez pas tort sur ce point : je vois moi-même, de ma hauteur capitalistique, monter les revendications non de la piétaille, mais des gestionnaires que j’ai engagés. Comme si la technostructure, sentant venir sa fin, voulait accaparer le plus possible de biens avant de mourir…<o:p></o:p>

    -         Vous leur prêtez beaucoup trop de jugeotte : en fait, ils sont tellement persuadés de leur supériorité qu’ils ne comprennent pas de ne pas être constamment récompensés à hauteur. Nos énarques croient ainsi être moins bien payés que les Anglo-saxons alors qu’ils le sont tout aussi bien. Et que l’accumulation, dont ils font une preuve de plus en plus constante, d’erreurs médiatiques majeures à une période où ils devraient se faire tout petit, est plutôt une preuve d’imbécillité que d’intelligence. Tenez, voyez la majorité UMP de cette année 2005 : elle vient d’enregistrer une nième gifle électorale. Mais, au lieu de la boucler, la seule chose qu’elle impose au nouveau premier ministre est de lui faire promettre d’étudier une réforme de l’impôt sur la fortune. J’avoue ne pas comprendre tant de bêtise !<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Le temps a passé, nous nous sommes fort éloignés de notre sujet et j’ai faim. D’un commun accord, nous stoppons là la conversation. Danièle, aux cuisines, m’a préparé, « dialectiquement », une terrine de bar aux noix de Saint-Jacques nappée d’une sorte de sauce mousseline de son invention ainsi que des « croque messieurs » allégés. Un « repas de terrasse de café », commente-t-elle, tenant visiblement à ce que nous entamions un débat sur la question. Je ne suis pas très adepte des terrines de poisson, en général assez fades. Celle-ci n’échappe pas à la règle, bien que la sauce mousseline, relevée par de la coriandre, soit assez plaisante. J’aime par contre les croque messieurs, la cuisinière n’ayant pas innové en la matière : mélange de fromage râpé et de lait pour le fromage, étalé au dessus de la tranche supérieure de pain de mie, jambon de bonne qualité au milieu (et suffisamment épais), cuisson au gril. Pour ma part, je préfère les préparations maisons, faites dans des instruments de cuisson « à l’étouffé » : elles permettent plus de fantaisie. Je m’en ouvre à la cheffesse : comment se fait-il que vous, l’apôtre de l’imagination culinaire, n’ayez pas adopté cette technique ? Danièle est un peu interloquée. Elle réfléchit quelques secondes avant de me répondre : par habitude, je suppose. Mais aussi parce que je fais très peu de croque messieurs. Madame, si mes souvenirs sont bons, a dû me commander les derniers il y a cinq ans. Pour nous, chefs de cuisine, il ne s’agit pas vraiment de cuisine… Je lui explique qu’ayant écouté mes conversations avec sa patronne, elle ne peut plus tenir ce langage : le peuple, lui, mange ce type de plats, facile à préparer, très énergétique et, finalement, très bon. Ca n’a rien à voir avec le hamburger ! Quitte à innover, pourquoi n’avoir pas répliqué à ce dernier par un travail, même industriel, sur ce produit ? Ca reste un sandwich à la viande et au fromage dans lequel les quantités requises doivent être soigneusement pesées : trop de fromage tue le pain et le jambon, trop de jambon donne un résultat insipide, un pain trop épais devient un étouffe-chrétien… Tout au contraire est-ce resté un apanage des Auvergnats, si tant est que les dits Auvergnats continuent à dominer le marché des cafés brasseries. Je me remémore à cet instant et la mainmise des brasseurs sur bon nombre de cafés, et les investissements de financiers dans ce domaine, et la filière chinoise, nouvelle mais très active intervenante. Imaginez ce qu’on peut rajouter à loisir dans cette recette typiquement française. Hors le « croque madame » juchée d’un œuf sur le plat, on peut imaginer tout un tas d’ingrédients se mariant bien. Le poivre, par exemple, avec le fromage ; le jambon fumé au lieu du jambon blanc ; la salade verte qui, elle, évolue fort bien et avec le fromage, et avec la cuisson ; les oignons  et l’ail. Etc. Il est même étonnant que, compte tenu de l’antériorité du croque monsieur sur le hamburger, l’industrie alimentaire française, la 2e du monde, n’ait pas tenté de faire du croque monsieur un produit au moins aussi grand public que le dit hamburger. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Danièle souhaite toutefois une conversation plus recentrée : en Italie, explique-t-elle, les restaurants sont divisés en quatre catégorie qui ne peuvent changer de nom une fois le restaurant inscrit dans l’une des quatre catégories. En gros, les cantines, les pizzerias, les bons restaurants et les très bons restaurants. Chez nous, les cafés, les petites brasseries et les restaurants surfaits des lieux touristiques prétendent avoir autant de droit que Bocuse à l’appellation « restaurant ». Et ils s’opposent donc à la mesure. Qu’en pensez vous ?<o:p></o:p>

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    La réponse n’est pas facile : d’un côté, pour le client lambda, ça facilite les choses. Il sait exactement où il met les pieds et combien ça va lui coûter. De l’autre, cet enfermement est contraignant,  freinant l’évolution. J’ai d’ailleurs pu observer, en Italie, que les cartes ne bougent pas beaucoup. Le « flou » français me parait à cet égard bien plus riche, d’autant que, dans notre pays, l’imagination n’a jamais été réservée aux seuls grands chefs. Je n’ai pas de réponse toute faite, lui répondis-je, trop content de botter ainsi en touche. Mais elle insiste, veux connaître ma pensée profonde… Ok ! On y va : je suis contre, en fait, comme je suis contre tous les enfermements catégoriels. Imaginez un peu ce que pourrait être notre Monde si nous n’avions pas, dès l’enfance, catalogué les gens une fois pour toute. Hors la cuisine, c’est le diplôme qui fait loi. Grand diplôme, grande carrière. Petit diplôme, petite carrière. Et ce n’est pas parce qu’on nous montre des réussites hors norme que la norme, elle, est modifiée en profondeur. Alors que la vie serait bien plus intéressante, pour tous, si nous pouvions changer de carrière au fil du temps et des circonstances. Si, pour caricaturer mon propos, un énarque pouvait un jour se muer en charcutier et si un charcutier, tout au contraire, prenant conscience de ses capacités, pouvait se muer sur le tard en organisateur. Aujourd’hui, nous savons dès l’adolescence ce que nous deviendrons professionnellement tout au long de notre vie. Quelle tristesse ! Et c’est l’élitisme qui nous maintient dans cet enfer. Alors, de grâce !, laissons l’art culinaire, un art encore partagé par le plus grand nombre des Français, hors de ce système barbare !  

    <o:p> </o:p>

    Danièle se fait songeuse, pensant sans doute à tout ce qu’elle a voulu mais pas pu faire du fait de son appartenance, une fois pour toute, à la catégorie « cuisiniers ». Certes, il existe et même de plus en plus, des destins multiples. Mais réservés à la piétaille : on peut être successivement vendeur, caissier, commis de cuisine, mais pas vendeur puis membre d’un cabinet ministériel. Tandis que le membre de cabinet ministériel qui devient vendeur, il n’en existe aucun à ce jour, « déchoit ». Je poursuis ma réflexion : le monde de demain recèle des possibilités innouies. Mais, pour les concrétiser, il va nous falloir enterrer un nombre incroyable de préjugés, de styles de vie obsolètes, tout notre fond de carriérisme et donc l’élitisme. Ca prendra du temps, notamment quand on voit les évolutions récentes au travers desquelles, pour nous protéger, nous érigeons des barrières infranchissables : barrières des diplômes, on l’a vu, mais aussi barrières de l’âge et barrières « non tarifaires », comme on parle des obstacles non tarifaires aux importations, que sont la cooptation de fait, le népotisme et la recherche du consensus dès l’apprentissage. Le Monde merveilleux de demain n’est pas fait pour les clones, si vous voulez un raccourci saisissant, mais bien au contraire pour les têtes de mule. Autrement dit, pour une piétaille débridée et non pour des élites consensuelles. Car, à ce niveau de mobilité, c’est la volonté qui prime, pas la mémoire. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Danièle ne suit pas. Mais j’entends la voix de Madame, dans la cuisine ! Bravo pour votre envolée. Je vous rappelle toutefois que ça m’est réservé… Je regarde autour de moi, pensant trouver non Madame, mais un walky talky quelconque ayant permis à la mourante de suivre notre conversation. Il est en face de moi, un peu comme « la lettre volée » d’Edgar Poe, d’autant moins visible qu’il est offert à tous les yeux. Ainsi la vieille roublarde a-t-elle aussi suivi, dès le début, mes entretiens avec Danièle et Clément. Je ne m’énerve plus à présent, plutôt amusé. Je remonte donc au 2e étage un grand sourire aux lèvres. Rassurez-vous, je n’écoutais pas quand j’étais au plus mal, me dit la vieille dame en m’accueillant, tout sourire également.

    -         Ca n’a pas d’importance : chez vous, c’est bon enfant puisque le but est de faire partager mes diverses conversations à vous trois. Le hic est qu’aujourd’hui, ce type de techniques est utilisé pour bien d’autres objectifs, la surveillance du personnel par exemple.<o:p></o:p>

    -         C’est interdit par la loi…<o:p></o:p>

    -         Autre exemple, le contrôle des peuples par le pouvoir exécutif. Vous savez, les Américains qui se vantent de pouvoir écouter n’importe quelle conversation sur toute la planète et d’entrer dans n’importe quel ordinateur partout dans le Monde. Heureusement sont-ils débordés par le nombre, là encore : comment quelques milliers de chiens de garde pourraient-ils maîtriser des milliards de communications, même filtrées par des ordinateurs surpuissants ? Ca n’a aucunement renforcé les capacités des espions américains, bien au contraire : ceux-ci, en délaissant le facteur humain dans la recherche d’informations, se sont trouvés « fort dépourvus quand la bise est venue »…<o:p></o:p>

    -         Le système des indics a aussi ses avatars. <o:p></o:p>

    -         Certes. Mais nous nous égarons. Je vous propose une synthèse intermédiaire avant de continuer à traiter de l’ère des grands nombres.<o:p></o:p>

    -         J’allais vous le suggérer…<o:p></o:p>

    -         Bien. Nous n’avons en fait que très peu progressé, n’évoquant que les changements stratégiques en cours, tous ayant comme perspective prévisible un déclin de l’empire occidental, ainsi que la crispation actuelle d’élites confrontées à la montée en puissance des « petits ».<o:p></o:p>

    -         Plus de nombreuses digressions…<o:p></o:p>

    -         Plus de nombreuses digressions. Les changements stratégiques en cours, vous ai-je dit, sont liés surtout aux évolutions démographiques, émergence du sud de la planète et immigration incontrôlable au nord. Le schéma, vous le noterez, est le même que celui qui prévalut aux invasions turques tant à l’est qu’à l’ouest de l’Asie centrale : pression démographique puis invasions. Sauf que, cette fois-ci, les invasions sont pacifiques et que nous pouvons donc, si nous en avons la volonté, « assimiler » les envahisseurs plutôt que d’avoir à subir leur propre assimilation. Malheureusement, vous ai-je dit encore, nous restons archaïques à cet égard en prenant tout ce qui se passe sous l’angle de la confrontation. De ce fait, nous exacerbons les conflits, inévitables dans ce genre d’évolutions… Je me souviens vous avoir dit aussi que ces conflits exacerbés dureraient autant que durerait notre impérialisme tant culturel qu’économique. Vous observerez que le « bushisme » junior n’apporte aucune amélioration sur ce plan, bien au contraire, puisque les Américains ont enfourché le thème de la démocratie –réduite au seul droit de vote- comme thème de bataille au Moyen Orient. En quelque sorte, l’Occident, par la voix de son pays le plus puissant, a déclaré une guerre à l’ensemble du Monde. Et nous perdrons cette guerre du seul point de vue démographique, CQFD ! L’assimilation, elle, nous aurait permis de perpétuer notre domination, comme Rome n’a pu perpétuer la sienne qu’au prix de la citoyenneté d’un nombre croissant, jusqu’à la majorité des gens, de barbares assimilés. Mais, avais-je ajouté in fine, peu importait en fait : l’essentiel résidait non en la continuité de notre imperium, mais en la mise à niveau des « gueux » du Tiers Monde. <o:p></o:p>

    -         L’essentiel pour une plus grande richesse humaine de la planète, aviez-vous même précisé.<o:p></o:p>

    -         Exact. Puis nous avons abordé, sous plusieurs angles successifs, le problème des élites : contrées et par le processus électoral de leur désignation, et par la nouvelle façon de regarder les sociétés, je veux parler du marketing, ces élites se replient sur elles-mêmes, achevant ainsi leur « médiocratisation ». Le jour n’est sans doute pas si éloigné où elles cesseront d’être utiles et ne présenteront plus que leurs inconvénients de prédateur de moins en moins cachés. <o:p></o:p>

    -         Vous voulez dire que ces élites contribuent elles-mêmes, par leur comportement, à l’accélération de leur perte ?<o:p></o:p>

    -         Sans aucun doute. Moins elles s’avèrent efficaces, plus elles sont arrogantes. Ca n’est pas fait pour durer ! Je prends deux exemples ici : un, l’ultra libéralisme qui n’est que le nom donné à un mouvement de balancier contraire au mouvement social démarré, je vous le rappelle, dès la Renaissance européenne. On redonne en fait aux élites, aux détriments des gueux. Et pas seulement que de l’argent : le savoir aussi, via une information ultra contrôlée… Il faut être fou pour croire que cela va durer, d’autant que les moyens de communication ont connu, ces dernières années, une formidable accélération technologique. Les soviétiques n’ont pas tenu, les ultra libéraux ne tiendront pas non plus, même s’ils ont eu le gingin d’enfermer la pensée politique au sein de mouvements politiques, toutes tendances confondues ou presque, qui font partie de leur sphère. Ce, via l’argent des élections… On voit où cela mène les apprentis sorciers français, les premiers à être confrontés au refus obstiné de la piétaille d’entrer dans leur jeu. Deuxième exemple, celui de l’Education nationale. Face au nombre, celle-ci ne peut plus se contenter de « sélectionner les meilleurs », la seule chose qu’elle sache réellement faire. Elle implose de partout et dans tous les pays, au point de voir les élites, de gauche comme de droite, envoyer leurs enfants dans des écoles privées en nombre croissant. Là aussi, on peut prédire sans risque que le système ne tiendra pas : la piétaille exige des réformes que les élites se refusent à leur accorder. A chaque fois, elles tentent de renforcer la sélection…<o:p></o:p>

    -         Il y a pourtant eu la réforme Jospin, les 80% de réussite au bac…<o:p></o:p>

    -         Dites « aux bac », pluriellement. Car la réforme ne visait pas à ouvrir les portes du pouvoir, des pouvoirs même, à la piétaille, mais à éviter une augmentation incontrôlable de la délinquance juvénile. En outre, cette réforme ne remettait pas en cause l’omniprésence du diplôme comme fondement de la carrière professionnelle à vie. On a donc multiplié les bac, avec des « spécialités » plus faciles, réservant toujours les « grands bac », C et S, aux élites et à leurs enfants. Car elles se reproduisent bien évidemment et tout naturellement, les dits enfants baignant dès le premier âge dans un milieu adapté aux concours et bénéficiant de tous les moyens de parents aisés. C’est ce que j’appelle la réaristocratisation des sociétés occidentales… De toute évidence, ce système n’a aucun avenir. Car, même s’il se perpétue, il entraînera de tels retards par rapport aux étrangers, asiatiques notamment, que c’est toute notre société qui tombera sous la coupe des dits étrangers qui nous imposeront alors leurs propres valeurs. Voulez-vous que je continue sur la Justice, au bord de l’explosion, prise entre la pression des gueux, les plaintes des consommateurs pour caricaturer, et sa fonction de gardienne du temple élitiste ? Ca part dans tous les sens, du plus frelaté au plus populiste, sans que personne y voit clair et sans que personne ne cherche même à remettre notre troisième pouvoir sur des rails rationnels. Là aussi, le système n’a pas d’avenir. Car l’actuelle évolution est la perte d’autorité, une évolution oh ! combien mortifère… <o:p></o:p>

    -         Comme vous me l’avez dit je ne sais plus quand : « ça craque de partout »…<o:p></o:p>

    -         Oui. Comme dans toute civilisation au bord de l’effondrement. La mondialisation et les regroupements régionaux qui limitent les capacités d’intervention d’Etats nationaux attaqués en outre par des « gueux » électoralement de plus en plus rétifs, une montée en puissance d’ex-vassaux qui se permettent même de nous tailler des croupières technologiques, une forme de lutte contre notre impérialisme, le terrorisme,  qui renvoie aux orties nos armes les plus sophistiquées et, pour couronner le tout, des élites qui ne pensent qu’à s’en mettre plein les poches, totalement incapables de guider leur peuple dans ce maelström. Alors que la solution existe : celle, tout au contraire de l’ultra libéralisme, de ne plus « affronter » les autres mais de composer avec eux. Une sorte de démilitarisation de nos esprits, permettant la négociation réelle et la planification des évolutions. Entre temps, chez nous, nous avons tout loisir de casser aussi les classes sociales et de reprendre un avantage, cette fois-ci humain et non technologique, sur les autres sociétés. <o:p></o:p>

    -         Explications ! Comptable du peu de temps qu’il lui reste à vivre, la vieille dame ne parle plus que par mots brefs. Je sens l’épuisement dans sa voix autant que dans son regard. Mais elle ne veut pas arrêter pour se reposer, ayant sans doute peur de ne plus se réveiller une fois endormie. Je poursuis donc :<o:p></o:p>

    -         Comme vous l’avez dit hier ou auparavant, je ne me souviens plus exactement, nos classes sociales actuelles sont plus complexes que celles d’avant la Révolution : les aristocrates-militaires ont, certes, disparu, le clergé ne représente plus grand chose, mais la carrière professionnelle et l’argent ont largement remplacé ces deux précédentes classes au sein de feu le Tiers Etat. Aujourd’hui, vous avez les fonctionnaires et les salariés du privé, les cadres supérieurs, les cadres moyens et le personnel d’exécution, les cols blancs et les cols bleus, les gouvernés et les gouvernants, les riches et les pauvres et j’en passe. Avec, tout de même, un cumul de « plus » chez les élites, carrières prestigieuses, argent, informations, etc., qui n’a rien à envier au cumul de jadis. <o:p></o:p>

    -         Propriétés foncières ! Je comprends qu’elle n’est pas d’accord, estimant que les élites d’avant la Révolution possédaient d’immenses biens immobiliers, sans commune mesure avec les capitaux détenus par les riches d’aujourd’hui. C’est d’ailleurs moi qui ai attiré son attention sur la réforme agraire de la Révolution française…<o:p></o:p>

    -         Vous avez raison : en pourcentage de la richesse nationale, probablement les nantis d’hier possédaient-ils plus d’avoir que ceux de maintenant. De même étaient-ils les seuls à savoir lire et écrire, donc à « savoir » en général… C’est notre vision, trop instantanée, qui nous fait penser que rien n’a changé dans ce bas monde entre la plèbe et l’élite. Or j’ai passé de nombreuses heures à vous expliquer, tout au contraire, l’irrésistible revanche des gueux. Probablement, mon aveuglement vient-il du fait que l’élite semble aujourd’hui plus se renforcer que faiblir d’avantage : retour sur les lois sociales, extrême financiarisation des économies et, au bout du compte, un écart qui se creuse à nouveau entre les riches et les pauvres, en France comme dans tout l’Occident. <o:p></o:p>

    -         Retour de balancier… La vieille dame veut dire qu’au lendemain des années d’après 2e Guerre mondiale, marquées par une très forte redistribution de la richesse, le balancier social ne fait que, dialectiquement, revenir dans l’autre sens. Mourante, mais l’esprit acéré : elle m’enlève les mots de la bouche. Je me contente d’opiner de la tête avant qu’une nouvelle idée ne traverse la dite tête :<o:p></o:p>

    -         Il y a quand même une nouveauté, les grands médias : jadis, « ne sortaient du lot » que les proches du roi et les généraux talentueux. Plus quelques histrions et écrivains, de très grand talent ceux-ci. Aujourd’hui, les nantis semblent en outre « truster » nos antennes paraboliques : les grands patrons deviennent des vedettes du show biz, les producteurs de télévision ultra payés accaparent l’animation de leurs émissions, les politiques sont suivis comme de véritables stars, bref, ces puissants étalent jusqu’à leur vie privée sous nos yeux apparemment admiratifs… Je note à ce dernier égard que la presse « people » semble marcher du feu de Dieu depuis une vingtaine d’années, bien que les têtes qu’elles montent en épingle restent désespéramment les mêmes. Voyez les Grimaldi ! Comme quoi, finalement, les « people » ne sont pas si nombreux… <o:p></o:p>

    -         Ca contrarie votre théorie…<o:p></o:p>

    -         Effets et contre effets : le fait qu’aujourd’hui, jusqu’à la plus misérable des plus misérables immigrées puisse penser être un jour en pleine lumière médiatique est un signe indéniable de la montée des gueux dans notre univers. Au 19e siècle, aucun d’entre eux ne pouvaient imaginer être simplement élu maire ou député. Ils donnaient d’ailleurs leurs voix à des enfants égarés de la bourgeoisie et non à l’un des leurs. La situation a beaucoup évolué au cours du 20e siècle, caractérisée, jusque vers le dernier quart du siècle, par des mots tels « qu’ascenseur social » ou « modèle américain ». Votre balancier a un peu tout cassé depuis et notre immigrée n’a guère d’autres chances d’accéder à la notoriété qu’au travers d’activités artistiques, comme avant la Révolution !<o:p></o:p>

    -         Tout de même, le jeu social n’est pas aussi fermé !<o:p></o:p>

    -         Vous croyez ? Regardez ce que les politiques, les médias et les juges ont fait d’un Bernard Tapie !<o:p></o:p>

    -         Un bandit !<o:p></o:p>

    -         Pas plus qu’Haberer, l’ex patron du Crédit Lyonnais. Ou que les élus d’Ile de France qui ont trempé dans l’une des plus gigantesque affaire de corruption que la République ait connue : les médias se gardent bien d’en parler ! Ou que… Mais je pourrais vous citer des heures durant les noms d’histoires de ce genre faisant passer les magouilles de Tapie pour des anecdotes gentillettes. Mais qui n’ont pas eu pour autant le retentissement médiatique –j’allais parler de « curée »- des dites magouilles. La France n’est pas un cas à part, d’ailleurs : voyez aux Etats Unis les affaires Enron ou Dick Cheney. Il y a seulement vingt ans, le vice-président américain aurait été forcé à la démission… Pour en revenir à l’ascenseur social, comment voulez-vous qu’il fonctionne quand les bonnes places deviennent inamovibles, exactement comme sous l’Ancien régime ? Si vous ajoutez à cela que les élites s’auto reproduisent de plus en plus… <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    La mourante ne m’écoute plus. Elle regarde droit devant elle, comme hypnotisée par je ne sais quel fantôme, et respire difficilement. Je n’ai encore jamais vu quelqu’un décéder en direct et la scène m’est pénible. J’appelle le médecin… Quelques dizaines de minutes plus tard, ce dernier vient me dire que l’état de sa malade est « stabilisé ». Passera-t-elle la nuit ? Il ne sait pas : elle n’aurait pas dû passer la journée. Elle peut se remettre un peu, durer encore quelques jours, tout comme ne pas se réveiller. A-t-elle mal ? Le toubib ne croit pas : si les drogues ne faisaient plus d’effet, alors elle souffrirait depuis longtemps. Je rentre chez moi dans un état second, l’esprit totalement envahi par l’image de la femme qui m’a offert des milliards pour sauver son âme. Quel sera son « fond d’écran » au moment exact de sa disparition ? Mes fresques anarchisantes ou un souvenir venu du fin fond de son enfance ? Ce fantôme, par exemple, qu’elle a regardé fixement de longues minutes durant ? Qu’était-ce ? De l’innocence ou du remord ? Je m’aperçois qu’au fond, je ne sais pas grand chose d’elle. Sa fortune ? Gageons qu’elle dut plus souvent la gérer par habitude que par cupidité… Ses maris ? Pensait-elle réellement à leur mort chaque jour de sa vie ? Sans compter son fils, cette blessure terrible... Son âme doit, quand même, être emplie de bien d’autres choses que son savoir-faire financier ? Sa vie fut-elle d’ailleurs et bien que largement dominée par l’argent, totalement inutile ? Elle-même répond par la négative : j’ai aidé le monde à orienter ses investissements dans des activités nécessaires au plus grand nombre, m’avait-elle expliqué au tout début de nos entretiens. Et ce n’est pas faux : l’argent qu’elle a placé dans l’agro-industrie, dans les télécommunications, dans les biens de consommation fut plutôt bien placé. Et pour elle, et pour le monde. Peut-être a-t-elle, ce faisant, oublié que le dit monde ne se nourrissait pas que de biens matériels, qu’il lui fallait aussi de la poésie, des perspectives cosmiques, de la folie même ! Mais aurait-elle pour autant sauvé son moi profond en investissant dans les fadaises cinématographiques actuelles ? L’aurait-elle sauvé même en finançant je ne sais quel contre spectacle « intello-dépressif » ? Juger les morts est, de toute évidence, un exercice bien difficile ! Je passe une fort mauvaise nuit…


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  • 2e partie : LE MONDE D’HIER<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Quand je revins le lendemain matin, je trouvais les portes cochères de l’immeuble grande ouvertes et une ambulance garée face à la porte vitrée donnant sur l’escalier angevin. Des gens attendaient, probablement des employés de maison que je n’avais jamais vus. J’aperçu Clément toutefois, silencieux et blême. Je m’approchais : que se passe-t-il ? Le majordome me regarda, ses yeux semblant se réveiller. Lui qui se tenait habituellement raide comme un passe-lacets me tendit la main : bonjour Monsieur. C’est Madame qui ne va pas bien du tout. Elle a hurlé cette nuit…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je réalisais qu’elle était très malade. « Pas en phase terminale mais presque », m’avait-elle dit. La crise qui, visiblement, la terrassait n’eut donc pas dû me surprendre. Mais sa vitalité était telle que j’avais fini par ranger sa maladie dans un coin obscur de mon cerveau. A ma grande surprise, je fus plutôt contrarié : n’aurais-je pas plutôt dû être ragaillardi par une information qui me rapprochait de son héritage ? Sur le moment, je ne sus si ma contrariété venait de l’interruption forcée de mes exposés ou bien du pas vers la mort que venait de faire une vieille dame à laquelle je m’étais peut-être attaché ? Je n’eus guère le temps de creuser la question. Clément m’invita en effet à monter au 1er étage où m’attendait, me dit-il, le notaire. Les médecins s’occupent de Madame, précisa-t-il. Elle n’est pas visible…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Maître André Maroil était un jeune juriste plein d’allant, très chiquement vêtu, encore plus chiquement coiffé. Je dû lui donner l’impression d’être un vieux baba cool sur le retour avec mes vêtements fripés et mes chaussures au cuir terne. Ca, l’héritier de Madame !, devait-il se dire… Mais il ne montra aucun signe de dépit. Il marcha sur moi comme à l’assaut d’une forteresse, la main largement tendue. Très heureux de vous voir en cette pénible occasion : vous allez avoir un peu de travail. Je m’enquis de la tâche à accomplir :

    -         J’ai comme instruction de vous considérer comme tuteur légal dans le cas où Madame Florin viendrait à ne plus pouvoir exercer ses facultés intellectuelles. Cela semble être le cas.<o:p></o:p>

    -         Avoir mal ne veut pas dire qu’on n’est plus à même de réfléchir, lui rétorquais-je. <o:p></o:p>

    -         Dans l’immédiat, si. Il y a une décision à prendre et elle ne répond pas aux sollicitations des médecins : doit-on ou non l’hospitaliser ?<o:p></o:p>

    -         C’est au médecin de nous le suggérer…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Nous grimpâmes ainsi et de concert l’étage qui nous séparait des appartements de Géraldine où s’affairaient une bonne demi-douzaine d’hommes et de femmes en tenue blanche. Laquelle de ces formes quasi impersonnelles avait autorité ? Sans doute la plus imposante, en tout cas celle qui nous intima l’ordre de ne pas entrer afin de ne pas déranger « le corps médical ». La dite forme était surmontée d’une crinière poivre et sel imposante, peu courante dans les services d’urgence. Je m’en ouvris au notaire qui me présenta alors « le professeur Duboeuf » en m’expliquant que ce brillant cancérologue suivait régulièrement la vieille milliardaire. Je ne pu m’empêcher de me demander s’il serait venu me soigner en personne au cas où, pauvre, j’aurais eu les mêmes symptômes que sa riche patiente… Mais je me contentais de le saluer et de lui dire que nous étions venus discuter avec lui de l’hospitalisation éventuelle de la malade. Bien sûr qu’il faut l’hospitaliser ! Dans son état, il lui faut des soins intensifs difficiles à administrer ici. Il lui faut aussi une surveillance constante avec des appareils qu’il n’est pas aisé de transporter dans cette chambre. Nous nous rangeâmes aux arguments du praticien et décision fut prise de l’emmener immédiatement à l’hôpital américain de Neuilly : nous n’eûmes même pas à discuter de cette destination, prise d’autorité par le professeur. Sa malade ne pouvait tout de même pas se retrouver aux urgences d’un quelconque établissement public parisien !

    <o:p> </o:p>

    En regardant partir l’ambulance, le notaire me demanda d’être très disponible dans les jours qui allaient suivre. Ce n’est pas que je craigne sa mort immédiate mais, en tant que tuteur légal, vous aurez peut-être à prendre des décisions ne souffrant pas de retard. <o:p></o:p>

    -         Quels types de décisions ?, lui demandais-je, soudainement inquiet.

    -         Surtout des arbitrages financiers : la fortune de ma cliente est telle qu’une seule journée sans intérêt représente une petite fortune…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je devins carrément blanc : je n’y connaissais rien et ne pouvais que faire des conneries. Je le dis au notaire : vous n’aurez pas à prendre de vrais décisions mais à donner un accord aux banques quand celles-ci vous solliciteront. Je leur ai communiqué vos coordonnées. Voyez seulement si les banquiers ne proposent pas des placements idiots. Mais comment pourrais-je savoir s’ils sont idiots ou non ? C’est du bons sens, me répondit maître Maroil. Et si vous hésitez, appelez moi : à deux, nous arriverons bien à quelque chose ! Mais ça ne me convenait pas : ni lui, ni moi, n’étions des financiers talentueux. Je me souvins alors de ce que m’avait raconté Mme Florin sur sa gestion : elle payait très cher des conseillers extérieurs. Ne pourrait-on pas faire appel à des gens qui s’y connaissent ? La suggestion plut au notaire, de même que cette réflexion à deux qui, je crois, lui procurait un sentiment de sécurité : comme moi, il devait être affolé par les conséquences immédiates de l’indisponibilité de la vieille femme. Nous convînmes de rechercher, chacun de notre côté, un expert financier, deux conseils valant mieux qu’un seul ainsi que me l’avait appris la financière.

    <o:p> </o:p>

    Laquelle ne resta toutefois que trois jours dans une sorte de demi coma provoqué par des doses importantes de morphine. Si bien que le notaire et moi n’eûmes qu’une seule décision à prendre, le déplacement tout de même de plusieurs millions d’euros d’une position à terme –sur laquelle la milliardaire avait gagné plus de 10% en un trimestre- vers une position d’attente à la rentabilité certes limitée mais sans risque (c’est le principe que, sagement je crois, nous avions retenus). Je m’en expliquais auprès d’elle après qu’elle m’eut fait mander dans sa suite de l’Hôpital Américain. Aviez-vous trouvé vos conseillers ?, me demanda-t-elle en guise de réponse. Ni le notaire, ni moi, n’avions cependant finalisé leur recrutement, si bien que nous n’avions enregistré aucune dépense. Mais ce n’est pas ce qui lui importait : votre réflexe était le bon, il vous fallait au moins deux experts à vos côté. Mais il fallait le faire dans l’urgence, pas en prenant votre temps. Imaginez qu’au lieu de ce petit compte à terme qui se terminait, vous eussiez dû vous coltiner l’un ou plusieurs de mes gros placements en entreprise ? Contrairement à ce que vous avez sans doute appris avec le temps, en finances, plus l’affaire est grosse, plus il faut la traiter rapidement…<o:p></o:p>

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    Je jugeais son affirmation quelque peu présomptueuse. Tout le monde sait que plus une affaire est importante, plus il est nécessaire de peser ses décisions… Ca, c’est le raisonnement du vulgum pecus, répondit-elle en s’échauffant visiblement. On ne gagne pas d’argent comme ça. D’abord, tandis que vous « prenez le temps de la réflexion », votre argent est immobilisé. Si vous faites affaire, vous aurez perdu les intérêts du temps de cette immobilisation. Les banques ne vous font pas de cadeau et, au niveau où se situent mes intérêts, je vous jure que je calcule de très près les fameuses dates de valeur. Si vous ne faites pas affaire, vous aurez perdu beaucoup de temps pour rien et, notamment, du temps sur les autres affaires que vous auriez pu faire. Et puis il y a surtout le fait qu’on ne gagne pas d’argent en étant timoré : soit on perçoit très vite son intérêt –et les points clé d’une affaire-, soit on renonce. Mais vite !  Je lui objectais qu’elle envoyait des cabinets auditer les entreprises qu’elle envisageait de racheter et que ces audits pouvaient prendre beaucoup de temps… Erreur !, répliqua-t-elle : quand j’envois des gens auditer une entreprise, c’est que l’affaire est déjà conclue, et pour moi, et pour le vendeur. La seule inconnue est le rabais qui sera consenti sur le prix de vente initial. Et, là, le temps joue pour l’acheteur… <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je m’apercevais que Mme Florin, qui s’en était défendue au début de nos entretiens, « savait merveilleusement gérer sa fortune ». Elle avait théorisé une grande partie de ses modes d’action et intervenait beaucoup plus directement qu’elle voulait bien l’admettre dans les prises de décision de ses divers conseils et gestionnaires délégués. Vous auriez pu vous contenter intellectuellement de ce savoir faire, intervins-je. Elle mit quelques secondes avant de comprendre le sens de ma phrase : si j’ai fait appel à vous, c’est que je ne m’en contente pas. Mon savoir-faire, comme vous le dites, pourrait même être un don qu’il ne suffirait pas à me procurer une mort paisible. Mon besoin d’autre chose, d’une sorte de « supplément d’âme », est viscéral. Je ne le contrôle pas. Ou, plutôt, je ne le contrôle plus : car ça fait déjà un bout de temps qu’il me tarabuste. Longtemps, j’ai repoussé les sollicitations de mon inconscient en travaillant et en m’étourdissant dans l’argent. La vieillesse et la maladie, en m’obligeant à relativiser et travail, et argent, ont contribué à débrider cet inconscient qui, aujourd’hui, m’a totalement envahie : je ne peux plus me passer de nos conversations, même dans cet hôpital. Nous allons donc les reprendre, si vous le voulez bien. Malheureusement, nous devrons nous contenter des après midi car les matinées sont trop entrecoupées de visites médicales et de soins pour que nous puissions converser en toute quiétude. Je dis « malheureusement » car, de la sorte, nous ne pourrons plus déjeuner ensemble, une occupation qui, croyez moi, m’enchantait tout autant que vous. <o:p></o:p>

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    C’est ainsi que, tout le temps de son hospitalisation, je  me rendis chaque après-midi à son chevet pour l’entretenir de l’évolution du Monde…

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    La route de la soie et l’essor de la cavalerie<o:p></o:p>

    Nous en étions arrivé, enfin, à la fameuse Route de la Soie qui me tenait tant à cœur. Ce, parce qu’elle était très largement sous estimée dans les livres d’histoire tant occidentaux qu’orientaux. Pourtant, cet épisode de l’histoire humaine est presque aussi important que le changement climatique le long du Rift, dis-je à la malade.

    -         Vraiment ? N’exagérez-vous pas ? <o:p></o:p>

    -         Le changement climatique transforme des singes en humanoïdes, préfigurant les hommes actuels. La route de la soie est la mère de toutes les civilisations actuelles, donc des hommes sociaux que nous sommes progressivement devenus…<o:p></o:p>

    -         Pourtant, que je sache, et les Mésopotamiens, et les Egyptiens, les premiers humains sociaux, sont bien antérieurs à votre route de la Soie ?<o:p></o:p>

    -         Qu’en reste t-il aujourd’hui ? Je vous ai bien dit que cette route était à l’origine de toutes les civilisations qui existent à notre époque contemporaine. Je n’ai pas parlé des civilisations antiques, lesquelles appartiennent à ce que nous avons convenu d’appeler tous les deux « le monde d’avant hier ». Disons d’entrée que ce que je vais vous exposer appartient « au monde d’hier », préfigurant les mondes d’aujourd’hui et de demain. <o:p></o:p>

    -         C’est un peu abstrait, tout ça…<o:p></o:p>

    -         Aussi le mieux est-il que je commence. <o:p></o:p>

    -         Les faits d’abord, si vous voulez bien…<o:p></o:p>

    -         Ok. Sans doute existait-il déjà des relations commerciales entre les Chinois et les peuples d’Asie centrale avant que l’Occident n’intervienne : en témoigne l’intrusion, pendant des siècles, des dits Chinois dans cette Asie des steppes. Ils n’en seront chassés que par les Turcs. Je professe d’ailleurs l’idée que l’avancée technique, économique et sociale des Chinois sur le reste du monde à cette époque est sans doute issue des échanges tant commerciaux qu’intellectuels qu’ils bâtirent alors avec des peuples très étrangers aux leurs. <o:p></o:p>

    -         C’est à quelle époque ?<o:p></o:p>

    -         Les premiers Chinois « civilisés » remontent à 1 500 ans avant Jésus Christ. C’est la dynastie Chang. Le taoïsme, la grande religion chinoise, existe d’ailleurs dès cette époque. Pour vous donner une idée du temps pendant lequel ces Chinois dominèrent la région, sachez que les Turcs n’interviendront, eux, qu’à partir du 9e siècle après Jésus Christ !<o:p></o:p>

    -         Je m’y perds un peu. Est-ce que vous pouvez me donner quelques grands repères temporels de l’antiquité humaine ?<o:p></o:p>

    -         Pas de problème : la « civilisation humaine » commence au Moyen Orient et en Afrique. Il y a deux pôles : les Sumériens en Mésopotamie, environ 3 200 ans avant Jésus Christ, et les Egyptiens le long du Nil, environ 3 000 ans avant Jésus Christ. Les Chinois se mettent à construire des empires, vous ai-je dit, aux alentours de 1 500 ans avant Jésus Christ, à peu près en même temps que les Grecs. Les Perses, à l’époque on parle des « Mèdes », se manifestent vers 800 avant Jésus Christ. Rome fait son apparition au même moment. L’empire que cette colonie, troyenne selon Homère, crée progressivement, dure jusqu’au 4e siècle après Jésus Christ. Les Arabes n’envahissent son empire d’Orient et une partie de son empire d’Occident qu’à partir du 7e siècle après Jésus Christ. Les Turcs supplantent Chinois et Arabes dès la  fin du 1er millénaire et resteront l’une des grandes puissances mondiales jusqu’au 19e siècle. Entre le 13e et le 17e siècle, ils subiront la férule des Mongols auxquels ils sont toutefois étroitement mêlés. A noter que les Turco-mongols ont aussi envahi les Indes où ils ont créé un autre grand empire, celui dit des Moghols.<o:p></o:p>

    -         Vous nous avez oublié…<o:p></o:p>

    -         Où avais-je la tête ?! La montée en puissance des Occidentaux est progressive : Renaissance au 14e-15e siècle, Renaissance qui est, à mon avis et avant tout, maritime…<o:p></o:p>

    -         Comment cela ?<o:p></o:p>

    -         Je vous raconterai tout à l’heure. Pour l’instant, je poursuis l’exposé des repères chronologiques du monde d’avant hier : Renaissance occidentale donc, suivi, deux cents ans plus tard, du « Siècle des Lumières » précédant la Révolution industrielle puis la constitution d’immenses empires coloniaux. Je m’arrête là, nous ne sommes déjà plus, et depuis belle lurette, dans l’Antiquité. Y voyez-vous plus clair ?<o:p></o:p>

    -         Je vois surtout, me remémorant ce que vous m’avez dit sur l’évolution du singe à l’homme, que la civilisation est vraiment un phénomène récent…<o:p></o:p>

    -         Tout à fait : plusieurs milliards d’années furent nécessaires pour passer de l’amibe au singe, pour prendre un raccourcis un peu saisissant. Le passage du singe à l’homme nécessita, lui, plusieurs millions d’années. La « sociétalisation » de l’homme, veuillez me pardonner ce barbarisme évoquant, pour moi, le passage du chasseur-cueilleur à l’éleveur cultivateur, prit quant à lui plusieurs dizaines de milliers d’années. Que représente, à cet égard et en effet, les 3 000 à 4 000 années de « civilisation », soit le regroupement des tribus au sein d’ethnies puis de groupements d’ethnies disposant de grandes citées et d’armées redoutables ? C’est cette rapidité qui me fait penser que, dans l’histoire de l’humanité, la seule chose qui compte vraiment est le nombre, tout comme les animaux. Mais nous avons, nous, un cerveau autrement mieux structuré que celui des animaux, les plus malins puissent-ils être… Puis-je continuer à présent mon exposé sur la route de la Soie ?<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Mais Géraldine était fatiguée. Elle ne répondit pas à ma question, se contentant de fermer les yeux, comme si elle s’assoupissait. Je me retirai sur la pointe des pieds, heureux quand même d’avoir pu réentamer une conversation avec elle : finalement, je devais tout de même l’aimer un peu pour éprouver ce sentiment ?

    <o:p> </o:p>

    Je me retrouvais dès le lendemain après midi au pied de son lit, impatient de poursuivre mon histoire des sociétés humaines. Mais elle semblait ne pas aller très bien : les yeux fermés, elle respirait avec bruit et ses traits exprimaient la douleur de toute évidence. J’allais partir quand elle me dit, les yeux toujours clos : restez, s’il vous plait. Je me tins coi, attendant la suite. Un long silence suivit, avant qu’elle ne parle à nouveau : je ne suis pas bien. Mais, avant que vous ne me laissiez, j’aimerais vous demander un service…<o:p></o:p>

    -         Dites moi…<o:p></o:p>

    -         Hier soir, j’ai ordonné de transformer une partie de mes avoirs en SICAV de PME. Ce, pour vous éviter de trop lourds droits de succession, ces SICAV bénéficiant d’exonérations. C’était une erreur : ce que vous gagnerez en matière fiscale sera très largement mangé par ce que vous perdrez en matière de rentabilité : soyez gentil d’arrêter le processus et d’investir plutôt le maximum de liquidités sur les matières premières. Ne m’interrompez pas, je suis dans l’incapacité de poursuivre une conversation. Vous trouverez sur la tablette, ici, à côté de mon lit, un pouvoir qui vous donne tous les droits. Allez, cher ami. J’espère que, demain, je serai en meilleure forme…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je pris le papier et courus chez le notaire. Lequel parut d’abord impressionné : savez-vous qu’avec ce pouvoir, vous pouvez même transférer à votre nom l’intégralité de ses biens ? Je n’y avais pas pensé mais ne souhaitais en fait même pas y songer ne serait-ce qu’une demi seconde. Je ne répondis toutefois pas au notaire : ça ne le concernait pas. Je lui demandais simplement s’il avait finalisé le recrutement des conseillers financiers. Oui. Il nous suffit de leur téléphoner… Ce que nous fîmes séance tenante. Tous deux nous répondirent aussitôt : les matières premières sont en effet un excellent placement à court terme. Et de nous suggérer qui, le cacao, qui, le cuivre. Le notaire et moi optâmes pour un « panier » de produits de base intéressants parce que les Chinois n’en produisaient pas : non parce que, s’ils se mettaient à en acheter plus, les cours grimperaient, mais parce que les « investisseurs institutionnels » devaient s’imaginer qu’ils allaient en acheter plus. J’avais compris la leçon de la financière mourante sur le vrai court terme : il fallait que le rendement démarre aussitôt l’investissement effectué. Nous appelâmes les différents banquiers concernés, en leur faxant le pouvoir qui m’avait été donné. Comme ceux-ci savaient déjà que j’étais le tuteur légal de Géraldine Florin, il n’y eut pas de problème. Sinon celui des sommes en jeu : du fait des ventes en urgence opérées par la vieille dame, les « liquidités » représentaient des sommes faramineuses. Même maître Maroil en fut déboussolé : on ne peut tout de même pas placer autant d’argent sur les matières premières ! Mais je pensais déjà comme la milliardaire : les cours vont s’envoler. Nous devons le faire, à condition de vendre très vite puis de racheter à la descente. L’une des nombreuses banques de Madame Florin fut choisie pour suivre l’ensemble de l’opération. Nous exigeâmes d’elle un engagement écrit à respecter, à l’heure près, nos ordres d’achat et de vente. Et de nous affecter un correspondant réellement permanent, pouvant si nécessaire et de chez lui, passer des ordres sur les bourses étrangères. Je gagnais dans cette affaire mes « premiers millions d’euros », sous forme de tonnes de matières premières diverses : Géraldine –ou moi si elle décédait entre temps- toucherait ses bénéfices dès les livraisons à terme effectuées. Il subsistait bien quelques inconnues sur des produits secondaires mais, dans l’ensemble, le phénomène de hausse puis de baisse avait parfaitement fonctionné. Nos achats avaient fait grimper les cours, nos ventes les avaient fait descendre tandis que, progressivement, nous rachetions en douce, les cours regrimpant également en douce. Simple et efficace…

    <o:p> </o:p>

    -         Vous devenez bon !, voulu bien me dire mon élève en philosophie. Dites vous bien que, si j’avais été à votre place, j’aurais fait exactement pareil. En vendant cependant beaucoup plus d’avoirs, de telle sorte que mes spéculations sur les matières premières soient assurées de réussir. <o:p></o:p>

    -         Vous oubliez les frères Hunt, lui rétorquais-je, ces pétroliers texans qui voulurent devenir les rois de l’étain en achetant tout ce qui passait à leur portée. La Malaisie, premier producteur mondial, doubla alors ou presque sa production, ruinant les dits frères qui se retrouvèrent en possession de stocks énormes de marchandise à vendre bien moins cher qu’ils ne les avaient achetées.

    -         Mais, en l’occurrence, vous aviez fort intelligemment misé sur un panier de matières premières. Il ne pouvait pas vous arriver les mêmes désagréments…

    <o:p> </o:p>

    Je n’insistais pas, souhaitant passer au plus tôt à nos conversation intellectuelles. La dame me suivit sur ce terrain et je pu, enfin, reprendre mon explication du rôle primordiale que la route de la Soie, ou « des épices » comme la nommerait les Médiévaux, allait jouer dans l’évolution de l’Humanité.

    -         Nous en étions restés aux premiers échanges commerciaux entre les Chinois et les peuples d’Asie centrale. Des échanges qui, à mon avis, expliquent déjà en grande partie l’avancée de la civilisation chinoise sur les autres civilisations à cette époque…<o:p></o:p>

    -         Je me souviens de votre thèse à cet égard.<o:p></o:p>

    -         Bien. Nous arrivons maintenant à la rencontre entre l’Occident et l’Extrême Orient…<o:p></o:p>

    -         C’est déjà de l’histoire ancienne.<o:p></o:p>

    -         Comment cela ?<o:p></o:p>

    -         Et bien, oui, Alexandre…<o:p></o:p>

    -         Une épopée guerrière qui ne fait que répandre le savoir grec en Orient. A terme, ça permet son appropriation par les Arabo-Turcs puis sa réappropriation par les Occidentaux, via le « Diar el Andalous ». Mais en aucun cas cette épopée ne modifie les civilisations, du moins en profondeur, c’est-à-dire auprès des masses. Ce qui va les modifier, c’est la consommation des productions et de l’intellect étranger  par le petit peuple. Alexandre, c’est 300 ans avant Jésus Christ. Les premiers achats de biens chinois par des Européens se situent, eux, à l’époque des « 12 Césars » de Suétone, à l’époque du Christ…<o:p></o:p>

    -         C’est amusant que le Christ soit né en même temps que l’Occident se mettait à importer des marchandises chinoises…<o:p></o:p>

    -         En fait, ça n’a pas totalement coïncidé : il s’en faut d’une cinquantaine d’années. Mettons que les premiers achats romains datent de Néron, bien qu’il ne reste aucune trace du début de ces achats… Quoiqu’il en soit, ce ne sont, sous les Romains, que les riches aristocrates qui achètent chinois, des denrées jugées à l’époque comme bien plus évoluées que celles produites par les esclaves de la « capitale du monde » : soieries, poterie, ivoires, métaux travaillés... Le périple des marchandises importées est alors essentiellement maritime, tenu par des caboteurs de la péninsule indienne qui les convoient jusqu’à l’Egypte. De là, les dites marchandises gagnent aisément l’Italie. <o:p></o:p>

    -         On n’entend pourtant pas beaucoup parler aujourd’hui des poteries chinoises, pour ne citer qu’elles, qui auraient été retrouvées dans les ruines romaines…<o:p></o:p>

    -         Détrompez vous : le commerce fut si florissant, pour les Chinois, qu’il mit en péril l’équilibre économique de l’empire romain. Au point que l’administration impériale finit par interdire purement et simplement les importations chinoises. Et ça, on en a retrouvé trace. Au delà, demandez vous d’où viennent tous ces instruments de beauté en écaille qu’on a retrouvés : des tortues méditerranéennes ?<o:p></o:p>

    -         Comment payaient les Romains, puisque leurs propres productions étaient largement dépassées par celles des Chinois ?<o:p></o:p>

    -         Probablement en métaux précieux, or et argent. Quoiqu’il en soit, ces premiers échanges ne produisent pas les effets des suivants, loin de là.<o:p></o:p>

    -         Pourquoi ? <o:p></o:p>

    -         Tout bêtement parce qu’ils sont réservés à une toute petite élite dont les mœurs sont bien incapables à l’époque de « tirer » ceux de la masse. Laquelle, de toute façon, n’a pas les moyens de se plier à la mode des Grands : trop chère….<o:p></o:p>

    -         Donc les échanges entre Rome et la Chine sont voués à l’échec.<o:p></o:p>

    -         A « l’éteignoir historique» plutôt. Car les interdictions administratives n’ont pas beaucoup dû traumatiser les nobles : le contrôle douanier de ce temps n’a pas grand chose à voir avec celui de nos modernes gabelous. De plus et surtout, l’Occident et l’Orient savent à présent que tous deux coexistent au sein du même monde.<o:p></o:p>

    -         Je croyais que c’était Marco Polo qui avait découvert la Chine ?<o:p></o:p>

    -         Voilà une imposture de l’Histoire : Marco Polo, c’est le tout début de la Renaissance. Tandis que les échanges commerciaux avec la Chine n’ont cessé de se développer depuis l’époque de Néron. Tenez : Byzance tient toute sa richesse de la route de la Soie. Et Byzance, c’est seulement trois siècles après Jésus Christ, deux siècles et demi seulement après Néron. L’interdiction impériale n’a pas vraiment porté ses fruits ! Elle a simplement mis un terme à la route maritime indienne, plus facilement contrôlable que la route terrestre. Marco Polo en fait n’est qu’un voyageur parmi d’autres, assuré de trouver les Chinois au bout de son périple. Car, à son époque, l’Occident est déjà prêt à remplacer, par ses caravelles, les chevaux et les dromadaires asiatiques : le vénitien arrive, si l’on peut dire, « après la guerre », d’autant que Venise va terriblement pâtir du remplacement des caravanes turco-mongoles par les armadas navales d’Henri le Navigateur. Mais j’anticipe, restons en à l’irrésistible envolée de la route terrestre.<o:p></o:p>

    -         Parfaitement. Et toujours avec des faits, rien qu’avec des faits, sinon je me perds…<o:p></o:p>

    -         Bien. Aux alentours du 3e siècle après Jésus Christ donc, à l’époque de Constantin le Grand qui scinde l’empire romain en un empire d’Occident et un empire d’Orient, les échanges commerciaux avec la Chine n’existent théoriquement plus.<o:p></o:p>

    -         Pourquoi théoriquement ?<o:p></o:p>

    -         Car, face à l’interdit impérial, les fonctionnaires cessent simplement de les recenser et d’en parler : un phénomène universel, on ignore quand on ne peut pas contrôler, de peur de recevoir les foudres du pouvoir central. Mais les échanges, eux, se perpétuent très certainement. <o:p></o:p>

    -         Mais vous m’avez dit que les Turcs, leurs principaux artisans, ne sont intervenus que de nombreux siècles plus tard…<o:p></o:p>

    -         Entre temps, d’autres peuples s’en sont chargés. N’oubliez pas que les Chinois, à l’époque, sont maîtres de l’Asie centrale. Les Romains se sont par ailleurs cassés les reins face aux Perses qu’ils n’ont, eux et contrairement à Alexandre le Grand, jamais conquis. Très certainement ces Perses ont ils pris le relais des Indiens auprès des Chinois, alors leurs voisins immédiats. Toujours est-il que le nouvel empire romain d’Orient va très vite bénéficier du commerce avec l’Asie : il est bâti pour, si vous voulez bien me passer cette expression…<o:p></o:p>

    -         Comment cela ?<o:p></o:p>

    -         Regardez sur une carte : Byzance est le dernier bastion occidental avant l’Asie, une sorte de ville frontière. Certes, ses territoires sont, au début, immenses : une grande partie de l’Europe de l’est, l’Anatolie…<o:p></o:p>

    -         C’est où, cette Anatolie ?<o:p></o:p>

    -         La Turquie actuelle. Plus l’Egypte et ses colonies moyen-orientales telles la Syrie et la Palestine, plus la Grèce, plus la Sicile, plus l’Afrique du nord… C’est vaste ! Et ça peut expliquer la grandeur et la pérennité de cet empire : Byzance ne sera conquise par les Musulmans qu’en 1453, plus de mille ans après sa création. Mais l’empire d’Orient se résumait à l’époque à la seule ville de Constantinople, tous ses territoires ayant été perdus depuis belle lurette. Bien des historiens ne comprennent d’ailleurs pas, car ignorant la route de la Soie, comment cette ville a pu tenir aussi longtemps sans les impôts versés par un arrière pays conséquent. Il faut savoir, pour compléter le tableau d’ensemble, que la ville fut, jusqu’au bout, défendue par les Vénitiens et les Génois…<o:p></o:p>

    -         Je ne comprend rien à ce que vous m’expliquez : sous Constantin, Venise et Gênes, ces futures villes libres de l’Italie médiévale, ne devaient guère avoir d’importance. <o:p></o:p>

    -         Vous avez raison, il me faut m’en tenir à la chronologie. Byzance est donc créée un siècle avant ce qu’on appelle « la chute de l’empire romain » qui n’est en fait que celle de l’empire romain d’Occident, couvrant, lui, l’Europe de l’ouest : Italie, Gaule, Espagne, Angleterre, une partie de la Germanie, la Belgique… Cet ensemble sombre sous les coups de butoirs des invasions germaniques successives. Mais Byzance, elle, perpétue le monde gréco-romain. Elle sera la puissance dominatrice incontestable de sa région pendant des siècles encore. Sa culture rayonnera jusqu’au monde arabe qui lui doit bien des héritages, les philosophes bien sûr, mais aussi et surtout l’architecture ou une partie de son art culinaire. Et une réputation de richesse incomparable que les Orientaux tenteront désormais d’imiter sans relâche. « Byzance » est d’ailleurs synonyme de richesse, non ?<o:p></o:p>

    -         C’est vrai…<o:p></o:p>

    -         Et d’où croyez vous que cet appendice de Rome tire la dite richesse ? Comment sa culture, profondément imprégnée d’orientalisme –il suffit d’écouter sa musique pour s’en convaincre- a-t-elle pu évoluer à ce point tandis que sa maison mère, si vous me passez cette expression, disparaissait purement et simplement ? Est-ce uniquement dû aux impôts versés par ses paysans ? Ou bien à ses conquêtes ? Sachez à cet égard que Byzance sera toujours sur la défensive, de son origine à sa chute finale. Tandis qu’elle étalera constamment ses richesses... <o:p></o:p>

    -         C’est à cause de la route de la Soie, je pressens votre réponse !<o:p></o:p>

    -         Ne vous moquez pas : c’est bien cette route de la Soie qui fait la richesse de la ville et de ses dirigeants. Byzance est le terminal occidental des marchandises asiatiques d’où elles repartent, avec de très confortables plus values, vers les capitales de l’Occident latinisé. Quand on sait cela, on comprend pourquoi Venise et Gênes furent tant acharnées à la défendre contre les Turcs : parce que et Venise, et Gênes devinrent, au Moyen Age, les relais de Byzance dans la distribution en Europe des produits d’Asie. Leur grandeur et leur richesse sont liées à celles de la capitale de l’empire d’Orient…<o:p></o:p>

    -         Bon. Je veux bien admettre que Byzance doit son aura aux échanges commerciaux avec l’Asie. Après tout, ça correspond à tout ce qu’on sait de cet empire justement « oriental ». Et c’est vrai que sa marque est évidente à Venise, n’importe quel touriste basique peut s’en rendre compte. Ce que je ne vois pas précisément, c’est le type de marchandises qui a pu occasionner autant de conséquences financières et culturelles…<o:p></o:p>

    -         La soie, bien entendu, qu’on ne produisait pas en Europe à l’époque. Les épices ensuite, qui valaient des fortunes et dont la consommation était largement répandue chez nous : voyez le poivre, mais on peut citer la cannelle et bien d’autres ingrédients encore. Je souligne une nouvelle fois qu’il s’agissait alors de denrées déjà très répandues, dépassant de très loin le seul cadre des aristocrates. On dirait aujourd’hui qu’il s’agissait de biens « grand public », donc consommés en très grandes quantités. Plus les esclaves et ce n’était pas là la moindre des recettes des commerçants de la filière. Ce commerce était déjà monumental à la grande époque de Rome qui raflaient des humains partout où elle le pouvait : le temps des conquêtes était terminé et il fallait bien alimenter les marchés on ne peut plus vivaces de l’Imperium. Songez que l’Empire compta jusqu’à 30% d’esclaves, c’est une civilisation en fait qui vivait sur l’esclavage… Lequel ne disparu pas du jour au lendemain avec l’arrivée des Barbares : rappelez-vous le servage qui ne fut supprimé, en Russie, qu’à la fin du 18e siècle et qui perdura chez nous jusqu’au 15e siècle. Si bien qu’il y avait des esclaves dans l’Italie de la Renaissance et que Venise comme Gênes mais aussi des villes d’Europe plus nordique, participaient à un marché dont les principaux acheteurs devinrent progressivement les Arabes, quand nos propres sociétés se libérèrent peu à peu de ce système.<o:p></o:p>

    -         Si je comprends bien, nous achetions donc des épices et de la soie et vendions des esclaves ?<o:p></o:p>

    -         Il y a de ça. Notez toutefois que le gros du commerce d’esclaves de la route de la Soie ne concernait pas l’Europe : des Turcs vendaient des Turcs à des Arabes…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je m’arrêtais, voyant Mme Florin fermer les yeux. Mais elle me dit : continuez, je ne fais que me concentrer… Je poursuivis donc :

    -         L’empire arabe précède en effet l’empire Turc de deux siècles seulement : les esclaves turcs prirent progressivement le pouvoir car ils étaient utilisés surtout pour guerroyer. Ils tenaient donc le bon côté du manche et ne se privèrent pas, partout, d’imposer leur puissance. Notamment en Egypte où les Mamelouks, après moult rebondissements, établirent un règne millénaire. Sans compter le fameux Saladin, turc d’origine lui aussi, qui unifia le monde arabe les armes à la main avant de chasser les Occidentaux du Moyen Orient. Entre les conquérants turco-mongols et les prises de pouvoir local par les guerriers turcs, on peut dire que les populations assurément cavalières d’Asie centrale conquirent plus de la moitié du Monde pendant cinq siècles…<o:p></o:p>

    -         Quand vous dites « assurément cavalières », c’est parce que, je suppose, vous allez me parler à présent des chevaux ?<o:p></o:p>

    -         Oui, et pas seulement des chevaux. Mais souffrez que je m’en tienne à ces courts prémisses : je vous vois presque exténuée…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Géraldine n’en pouvait visiblement plus, exprimant, dans son visage, les souffrances les plus dures. J’appelais une infirmière, qui n’en pu mais, n’osant pas, de son seul chef, lui administrer les doses de morphines nécessaires à sa sérénité. Il nous fallut, à la malade, à l’infirmière et à moi-même, attendre un bon quart d’heure avant qu’un docteur dûment patenté ne se manifeste et n’ordonne les doses de calmant dont nous avions tous conscience qu’elle avait besoin. Vu le prix pratiqué par votre établissement, cette attente est insupportable, aboyais-je. Le médecin, un jeune maghrébin, tout comme dans les hôpitaux publics, s’excusa : vous avez raison. Mais je suis, pour l’heure, le seul à l’étage… Je résolus d’envoyer une lettre carabinée à la direction de l’hôpital privé hyper luxueux qui avait pour devise de s’interdire de faire souffrir ses patients. Mais, après une courte réflexion, je décidais de rapatrier Madame Florin chez elle en achetant si nécessaire les instruments médicaux nécessaires au maintien de sa lucidité. Je savais en effet, par elle, qu’elle ne pouvait être guérie. J’appelais donc le notaire, mon comparse en gestion de la fortune immense de la dame. Etes vous certain que sa santé n’en pâtira pas ? J’en étais évidemment persuadé, comme j’étais sûr qu’une dame aussi riche pouvait se permettre de payer un médecin à demeure jusqu’à sa mort, ce qui m’avait poussé à prendre cette décision. L’hôpital américain fit intervenir jusqu’au professeur Duboeuf pour me convaincre de renoncer à faire partir la vieille dame. Je dû employer les grands mots pour leur faire lâcher prise puis menacer le professeur d’une campagne de dénigrement pour lui faire acheter, dans l’urgence, tous les appareillages nécessaires à l’hospitalisation à domicile de la vieille femme. Lesquels furent livrés dès le lendemain, au moment où l’ambulance ramenait la malade chez elle. Bien plus tard, je reçu, à mon nom, une lettre d’excuses de la direction générale de l’hôpital.

    <o:p> </o:p>

    Pourquoi étais-je intervenu aussi vigoureusement dans le devenir de Madame Florin qui, en outre, ne me manifesta jamais son contentement ? Aujourd’hui que tout est accompli, je sais que j’étais alors et totalement passé sous son contrôle, une sorte de « syndrome de Stockholm » que la garce avait parfaitement anticipé…

    <o:p> </o:p>

    Il se passa trois jours avant que je puisse reparler à la dite garce qu’à ce moment, je voyais plutôt sous un jour attendri. Installée, de nouveau, dans son fauteuil relaxe, elle bénéficiait en outre d’un goutte-à-goutte qu’elle pouvait actionner à la demande, sur simple pression d’un bouton à portée de sa main. De nombreux appareils étaient par ailleurs reliés à son corps, donnant minute après minute son pouls, son rythme cardiaque, jusqu’aux saccadements électriques de son cerveau… Sa première question concerna le menu que je souhaitais pour le déjeuner. Visiblement, cela la travaillait bien qu’elle fut désormais astreinte à des repas diététiques. Pour lui faire plaisir, je me creusais la cervelle : un rôti d’autruche, lui dis-je, convenablement aillé, poivré et pimenté, avec des pois chiches. Elle conservait un formidable tempérament car elle me répondit aussitôt : pourquoi pas plutôt des cocos de Paimpol ? Mais je voulais réserver ces fameux cocos à une commande ultérieure de cassoulet. Clément disparut pour transmettre la commande aux cuisines… Je poursuivis donc mon exposé :

    -         C’est le moment de vous parler non des chevaux, qui ne sont qu’une part infime de l’art de la guerre, mais de l’évolution de cet art entre l’Antiquité et aujourd’hui…<o:p></o:p>

    -         Vous sortiriez alors de votre classement de notre évolution entre avant hier, hier, aujourd’hui et demain.<o:p></o:p>

    -         Certes, mais nous épuiserons ainsi le sujet et n’aurons plus à y revenir.<o:p></o:p>

    -         Bien. Je vous écoute…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’entrepris alors de lui raconter comment les multitudes turques avaient déferlé sur l’Asie orientale et  sur l’Europe, ces centaines de milliers de cavaliers émérites bousculant, par courts assauts répétés, les lignes défensives de nos armées en trop grande partie pédestres, usées progressivement jusqu’à la débandade. Toujours, les Turco-mongols se heurtèrent, chez nous, aux remparts de Byzance et de Vienne. Mais ils enlevèrent sans beaucoup de mal la Chine et l’Inde. De plus, les forêts européennes ne se prêtaient pas à l’élevage des chevaux, plusieurs centaines de milliers tout de même à faire paître chaque jour que Dieu fait…<o:p></o:p>

    -         Nous avons été sauvés par le manque de pâture !?<o:p></o:p>

    -         En partie : les Turco-mongols sont tout de même allés jusqu’à Moscou et Vienne. Sans compter le rempart roumain dont il me faut vous dire un mot : la férocité d’un de ses princes, Vlad Dracul, suffit à faire plier les Ottomans. Il entoura sa capitale de corps turcs empalés, la légende racontant en outre qu’il pava de têtes de Turcs la route qui menait à la dite capitale. C’est l’ancêtre de notre moderne « Dracula », un homme qui savait ce qu’impressionner voulait dire ! C’était aussi un remarquable chef de guerre dont l’armée obéissait à ses ordres au doigt et à l’œil… <o:p></o:p>

    -         Je sens que vous allez me parler de discipline !<o:p></o:p>

    -         Exact. Mais auparavant, laissez moi vous dire un mot des tactiques employées dans l’Antiquité : les Egyptiens furent nombreux et valeureux ; tout comme les Mésopotamiens, dont les plus redoutables d’entre eux, les Assyriens qui, en outre, possédaient déjà des armures. Bref, jusqu’à Alexandre, le nombre d’abord, la technologie ensuite –elle est archi présente dans les victoires hittites- firent toujours la différence.<o:p></o:p>

    -         Pourquoi Alexandre ?<o:p></o:p>

    -         Parce qu’il est le premier, à la suite de son père Philippe il est vrai, à avoir compris l’intérêt de la discipline militaire : les phalanges ne se débandaient pas face aux multitudes perses qui s’empalaient, division après division, sur les lances des soldats grecs. Quand, ensuite, ceux-ci lançaient leur cavalerie, c’est tout au contraire l’armée adverse, usée par ses échecs, qui se débandaient. Alexandre conquit l’empire perse, le second du monde à l’époque derrière les Chinois, avec quelques dizaines de milliers de combattants. Au fil de ses victoires toutefois, le Conquérant incorpora des régiments locaux à son armée qui, sur la fin, était devenue une sorte de coalition occidentalo-orientale : il devait bien y avoir plus de perses que de grecs dans l’armée macédonienne qui envahit l’Egypte !<o:p></o:p>

    -         Vous allez me dire la même chose, je suppose, des Romains ?<o:p></o:p>

    -         Bien entendu. Mais pas seulement la discipline en ce qui les concerne : ils avaient en outre une sorte de rage de vaincre que l’on ne retrouve que chez les Anglo-saxons d’aujourd’hui. Voyez Hannibal, le plus grand stratège sans doute que la Terre ait connu : il défait les Romains de bataille en bataille, jusqu’à l’admirable victoire de Canne. Puis il se repose à Capoue… Jamais les Romains n’auraient agi ainsi. Quand ils finissent par vaincre les Carthaginois, ils rasent la ville : « Carthago delenda est ! » et anéantissent l’empire ennemi à jamais. On retrouve ce trait, comme je vous l’ai dit, chez les Anglo-saxons,  jusqu’à la conquête coloniale britannique, jamais vaincue en dépit de ses nombreux déboires et toujours méticuleusement anéantissante de ses ennemis : massacre systématique des élites au Ghana, par exemple, tout comme sa main mise totale sur l’Amérique du nord : il n’y subsistait, avant l’émigration forcée africaine puis les émigrations modernes, notamment hispanophones, qu’une sorte de « village gaulois » au Canada, vivant sa culture comme dans une sorte de siège militaire permanent. Les Romains furent tels et ce n’est visiblement ni les Français, ni les Espagnols, ni les Italiens qui ont hérité de ce douteux caractère…<o:p></o:p>

    -         Vous n’aimez pas les Anglo-saxons !? <o:p></o:p>

    -         Pas trop, c’est vrai. Ces créateurs de l’Apartheid sont aussi les envahisseurs modernes de l’Irak et les gens qui perpétuent sans vergogne la culture militaire dans un monde qui est fait pour tout, sauf cette culture. J’observe d’ailleurs que nos élites latines sont fascinées par ces Anglo-saxons, méprisant de ce fait leurs propres peuples et leur propre culture. <o:p></o:p>

    -         Vous galégez, là : ils admirent surtout le « modèle Blair » qui a vaincu le chômage…<o:p></o:p>

    -         En oubliant que, pour ce faire, l’Angleterre a pu compter très largement sur sa production pétrolière… J’affirme que, bénéficiant des mêmes royalties, l’Europe continentale aurait fait mieux. C’est-à-dire sans plonger un bon tiers de sa population dans la précarité et les bas salaires ! Regardez d’ailleurs le Danemark qui vit, lui aussi, sur une forte manne pétrolière : il n’y a pas une foultitude de bas salaires chez eux…<o:p></o:p>

    -         Nous dérivons, mon cher. Tout comme dans le cas des énarques, Mme Florin n’aimait pas qu’on s’attaque à ses certitudes les plus intimes. Pour elle, la « flexibilité » était un dogme qui ne souffrait aucune critique, quand bien même ses excès entraîneraient-ils un quasi retour social au 19e siècle. J’étais habitué à présent et m’empressais de revenir au sujet initial :<o:p></o:p>

    -         La masse, la technologie et la discipline, vous voyez là les trois grands leviers de la stratégie militaire. La discipline ne peut qu’endiguer la masse quand la technologie est du côté de la masse. Mais imaginez ce qu’elle peut faire quand la technologie est de son côté, c’est à dire, pour les Européens, quand ils créent peu à peu une artillerie invincible. Je fais juste un aparté pour vous parler d’un quatrième levier, la diplomatie : ce, non pas parce que le grand théoricien européen de la guerre, Carl Von Clausewitz, a écrit que celle-ci était la continuation de la diplomatie « sous d’autres formes », mais parce qu’un Chinois, Sun Tzu, a écrit au 4e siècle avant Jésus Christ que le plus grand stratège était celui qui remportait des batailles sans avoir à combattre. Autrement dit, grâce à la diplomatie. Vous noterez que, dans les deux cas, la diplomatie est considérée par les militaires comme une branche de leur art douteux… <o:p></o:p>

    -         Je vous concède qu’ils n’y ont malheureusement recours que lorsqu’ils ne se sentent pas en mesure de l’emporter par la force.<o:p></o:p>

    -         Tout cela se passe de commentaires entre nous, chère Madame. Continuons donc : en Europe, le grand stratège de l’artillerie fut Louis XV qui, le premier, créa des écoles d’artilleurs. Les canons français restèrent d’ailleurs les meilleurs au monde jusqu’à la 2e Guerre mondiale incluse. Napoléon, avant même les avantages qu’il tira d’une mobilité extrême de ses troupes –et donc de leur caractère discipliné-, fut avant tout l’héritier de ce monarque : il était lui-même artilleur, ne l’oubliez pas ! Et il fut aussi un héritier des Romains, envoyant systématiquement sa cavalerie légère anéantir les vaincus en fuite. Des vaincus parce qu’ils se précipitaient, croyant au nombre, dans les pièges de « l’ogre » : des tirs croisés de canons qui ne leur laissaient aucune chance. <o:p></o:p>

    -         Pourquoi les Turcs n’utilisèrent-ils pas cette technologie ? Ils seraient encore impériaux aujourd’hui !<o:p></o:p>

    -         Ils avaient des canons. Mehmet II, qui conquit Constantinople au 15e siècle, enleva d’ailleurs les formidables remparts de la ville avec d’énormes canons fabriqués pour l’occasion. Mais ce peuple était bien trop attaché à sa cavalerie pour révolutionner sa stratégie de fond en comble. Quand la révolution industrielle permit aux Occidentaux de fabriquer en nombre des pièces d’artillerie de plus en plus sophistiquées, ils s’écroulèrent comme un château de cartes. N’oublions pas que moins d’un siècle auparavant, Bonaparte avait fait la démonstration, en Egypte, du pouvoir absolu du canon sur le cheval : même cette démonstration ne leur suffit pas…<o:p></o:p>

    -         Je commence à comprendre ce que signifie réellement le terme « politique de la canonnière » !<o:p></o:p>

    -         N’est-ce pas ? L’arme atomique n’étant que le prolongement de cette politique. Tout en illustrant à merveille le « tout technologique » auquel semble se vouer notre civilisation occidentale, du moins la quasi totalité de ses élites. Quoiqu’il en soit, ce développement me permet de souligner comment l’Europe a pu tirer son épingle d’un jeu qu’elle ne contrôlait pas du tout jusqu’au 15e siècle : militairement, elle ne peut qu’essayer de contenir, tant bien que mal, les assauts des Turco-mongols. Ce, tout en se déchirant en innombrables « guerres civiles » qui dureront jusqu’à notre ère. Des guerres qui expliquent, partiellement au moins, notre folie militariste et notre élitisme forcené. Diplomatiquement, elle est inexistante au niveau mondial. Les souverains orientaux se contentent de répondre poliment aux sollicitations de nos propres souverains qui n’existent pour eux qu’au temps des croisades : quand la papauté exporte au Moyen Orient tous les voyous de nos royaumes et principautés en espérant, ce faisant, faire reculer l’Islam. L’affaire est réglée, pour eux, en deux petits siècles au terme desquels l’Islam sort plutôt renforcé que diminué de la confrontation. La discipline européenne, au demeurant très relative puisque les Croisés se constituent immédiatement en principautés indépendantes et souvent antagonistes, n’a rien pu faire contre la masse arabo-turque dès lors que celle-ci cessa de s’entredéchirer…

    -         Je me perds un peu dans tous ces développements…

    -         Excusez-moi. Je résume donc pour vous permettre de vous y retrouver : la route de la soie se constitue entre 1500 avant notre ère, sous la dynastie chinoise Chang et, au plus tard, à l’époque de Jésus Christ, quand les Romains se mettent à acheter des biens chinois. Ce gigantesque flux commercial crée une accélération du développement, en Chine d’abord, puis auprès des peuples d’Asie centrale, Turcs et Mongols, préalablement touchés par la vague arabo-islamique qui, elle-même, s’est constituée sur le commerce international –n’oubliez pas que Mohamed était lui-même caravanier-, donc sur cette « route de la soie ». Avant les Turcs, probablement les Perses ainsi que les descendants des Mésopotamiens –dont les Arabes- ont-ils joué un rôle charnière entre la Chine, l’Inde et l’Europe. Les échanges qui ont lieu sur cette route sont commerciaux et culturels : les Turcs ramèneront ainsi d’Inde la notion du zéro qui est à la base de nos mathématiques modernes. Ces mêmes Turcs, ou Arabo-Turcs en la circonstance, se réapproprieront la science et la philosophie grecques, notamment en Egypte, dans la Bagdad d’Haroun Al Rachid – c’est l’époque des « Mille et une nuits »- et en Espagne, du temps des Omeyyades espagnoles. Byzance profite « à mort », si vous me permettez cette métaphore, du circuit auquel elle participe plus qu’activement avec l’aide, au Moyen Age, de Venise et de Gênes.

    -         Je comprends que Venise et Gênes allaient chercher à Constantinople les marchandises asiatiques qu’ils ramenaient chez eux. Et ensuite ?

    -         Des caravanes se constituaient qui parcouraient l’Europe. Mes ancêtres ainsi ont fait leur richesse en pillant les dites caravanes qui passaient dans la montagne près de Digne : ils faisaient dégringoler des cailloux sur le convoi puis « allaient au résultat ».

    -         Je ne veux même pas savoir ce que cela signifie !

    -         Pas plus que ce que faisaient, à la même époque et bien plus tard les naufrageurs… Sauf que ces naufrageurs, eux, n’avaient pas eu à se réfugier dans la montagne pour fuir les « Sarazins »…

    -         Continuez s’il vous plait sur le sujet principal.

    -         Tout cela perdure jusqu’au 15e siècle, entrecoupé de gigantesques batailles, dont celles des Mongols, pour le contrôle de la route commercial. Il faut savoir que le centre du monde est alors bel et bien cette Asie centrale aujourd’hui en proie au tribalisme et aux seigneurs de la guerre : le cœur, c’est l’Afghanistan ! D’immenses cités relais se constituent, dont la fameuse Samarkand qui n’est plus aujourd’hui qu’une grosse ville assez crasseuse d’une ex-république d’Union soviétique… Autour de ce cœur, c’est la Chine, à présent dominée par les Turcs puis les Mongols, et l’Inde, alors très évoluée et dominée, elle, par les Turco-mongols. L’Europe, alors, est « barbare », aux yeux des Asiatiques comme à nos propres yeux. Seule Byzance rappelle que l’Europe abrita, jadis, une très grande civilisation. Mais les Latins détestent cette ville, au point de la piller lors de la 2e Croisade…

    -         Si je retiens bien ce que vous me dites, votre route de la soie est à l’origine de l’essor des civilisations d’Asie centrale…

    -         Et de Byzance, et de Venise, et de Gênes, ne l’oubliez pas : car le fait qu’une petite partie de l’Europe était, elle aussi, « touchée par la grâce » du commerce international est loin d’être neutre dans la suite des événements : si les écrits des Anciens nous ont été transmis par les Musulmans d’Espagne, la créativité de la Renaissance viendra, elle, d’Italie et, plus généralement des ports européens en liaison avec les Espagnols, dont les ports des Pays-Bas aux mains, à l’époque des Espagnols chrétiens, héritiers des Musulmans d’Espagne. Schématiquement, les Italiens, du fait de leur habitude du commerce international, possèdent, seuls en Europe –ailleurs, ce sont les Juifs-, des banques puissantes. Si bien que le commerce, un temps capté par les Portugais du fait de leur flotte, reviendra très vite sous la férule transalpine. Mais j’anticipe, restons-en pour l’instant à la toute puissance turque.

    -         Pourquoi ? Il y a –t-il beaucoup d’autres choses à dire là dessus ?

    -         Quelques unes. Et, par exemple, le fait que ces civilisations d’Asie centrale, si malmenées dans nos livres d’histoire, avaient des caractéristiques très différentes des nôtres.

    -         Par exemple ?

    -         Votre antimilitarisme devrait être flatté en apprenant que ces empires et royaumes arabo-turco-mongols étaient en fait bien moins militaristes que leurs homologues européens.

    -         Comment cela ?

    -         Nous vivions, nous, sur des « classes » bien déterminées : aristocratie, les militaires, clergé et « Tiers Etat », quelques bourgeois en fait. Les paysans, eux, n’avaient droit à aucune représentation lors de la convocation « d’Etats généraux » alors qu’ils constituaient plus des 2/3 de la population. Vous noterez, hors l’anomalie que je viens de relever, que le sommet de la hiérarchie était occupé par les militaires, nos sociétés vivant ainsi sous un régime indéniablement militariste : prestige de l’uniforme, minoration terrible du rôle de la femme et j’en passe. Ce qui n’était pas le cas des Asiatiques, pourtant vainqueurs des guerres de l’époque : les « grands » chez eux étaient des fonctionnaires, des lettrés donc, ainsi que des gros commerçants, liés à la route de la soie. Les princes arabo-turcs se flattaient presque tous de protéger les arts et les lettres alors que les nôtres rivalisaient dans la construction et de châteaux forts, et d’édifices religieux. Même l’Espagne musulmane en proie aux guerres civiles continua à encourager la science et la poésie. Il y eut une autre différence essentielle : l’agriculture. Tandis que nous vivions au sein de grands domaines, soit aristocratiques, soit religieux, les Asiatiques avaient, eux et depuis fort longtemps maîtrisé une gigantesque révolution agraire. En organisant d’abord leur production autour de petits propriétaires –les grands domaines étaient l’exception-, en systématisant ensuite l’irrigation qui leur permit de diversifier prodigieusement leurs cultures. Nous leur devons la plupart de nos légumes, la plupart de nos arbres fruitiers, la plupart de nos épices, etc. Et ça, c’est résolument populaire : leurs régimes politiques n’étaient pas élitistes au sens des nôtres, d’où en fait leur succès auprès des masses : les conquêtes arabes d’abord, turques ensuite, furent acceptées presque avec enthousiasme par le petit peuple, jusqu’à ce que l’Eglise, prenant conscience de sa progressive perte d’influence dans les territoires conquis –les Arabo-Turcs ne forçaient pas, eux, les mécréants à se convertir, d’autant que les dits mécréants devaient payer un impôt spécifique- « diabolisa » les « Sarazins ». Il suffit de regarder de près les édifices religieux construits à partir du 12e siècle pour se rendre compte de l’importance de cette campagne d’intoxication : elles sont farcies de représentations sataniques des « Infidèles », les peintures qui ornaient à l’époque les murs intérieurs des églises n’étant pas en reste. Bref, le mouvement en faveur des Musulmans fut ainsi stoppé dans la « Chrétienté d’en bas », prélude à une Reconquête dont l’espagnole n’est qu’un pâle prémisse…

    -         Bigre ! Vous voudrez bien m’excuser, mais ce sera tout pour aujourd’hui : il faut que je digère tout cela…

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    Je passais donc à table, un petit meuble installé tout exprès à côté du fauteuil relaxe : Madame Florin ne pouvait plus que se contenter de me regarder manger. La cuisinière avait prévu du melon en entrée mais un melon sophistiqué : des boules orangées étaient mélangées avec des quartiers de pamplemousse tout ce qu’il y a de jaune, le tout agrémenté par ce qui me parût être de la crème fraîche et de la menthe. Je m’abstins de tout commentaire désagréable, aimant par dessus tout les goûts nets : le mélange m’obligeait à piocher ingrédient par ingrédient, de façon, surtout, à ne pas mélanger les saveurs. Pourtant, me dis-je, la cuisine française est avant tout un mélange de saveurs ! Je ne savais plus trop quoi penser quand Clément me servit, à moi tout seul, un énorme pâté en croûte : c’était sans doute le rôti d’autruche ? C’était le rôti d’autruche. Il me fallait impérativement reprendre la cuisine en mains si je ne voulais pas finir avec je ne sais quel « épaule de machin chose avec son jus de navet et ses champignons à l’ananas » ! Je mangeais cependant une tranche du rôti d’autruche en croûte, agrémenté d’une « purée de pois chiches aux graines de sésame » et il me sembla reconnaître un vague goût d’ail dans la petite sauce marron qui accompagnait le tout. Ce, alors que j’attendais une viande truffée d’ail et rôti tout bêtement au four, accompagnée de pois chiches cuits à l’eau avant d’être poêlés avec quelques légumes soigneusement émincés, le tout rehaussé d’un jus d’agneau et d’un peu de piment. Cela ne vous convient-il pas, demanda mon hôtesse ? Je décidais de lui faire part de mon désappointement et nous parlâmes cuisine deux bonnes heures d’affilée. Elle tenait, tout de même, à défendre sa cuisine, tout en reconnaissant que les goûts basiques forts avaient du bon. Mais en goûtant, sur ma suggestion, à la viande en croûte, froide qui plus est, elle reconnût très honnêtement que la viande avait perdu, en se croûtant, son « cachet » de viande grillée. Et qu’au bout de la saveur, ne restait que le goût détestable de la farine mal cuite… Je ne sais pas d’où nous viennent ces détestables habitudes, dis-je alors, peut-être d’une fuite en avant soi-disant créatrice à l’attention des riches aristocrates qui, jusqu’au 18e siècle, étaient les seuls à pouvoir se payer de véritables cuisines avec chef et marmiton marmitonnes. L’idée de mettre de la viande en croûte n’est pas mauvaise en elle-même, en témoignent les nombreux pâtés en croûte qui délectaient et délectent toujours les gourmets. Mais, de là à y fourrer une viande rouge dont le goût ne s’exprime que si elle est saisie avant d’être retirée de la cuisson, il y a une marge ! Ou bien alors faudrait-il cuire séparément la croûte et la viande puis les assembler, toutes deux cuites, au dernier moment… Géraldine fit venir sa cuisinière qui, je l’appris alors, s’appelait Danièle : Monsieur n’a pas trop aimé votre repas. Il souhaiterait vous faire quelques suggestions pour l’avenir…<o:p></o:p>

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    L’entrée en matière de mon hôtesse m’assurait l’hostilité de la cuisinière. Je résolus donc de la faire entrer dans notre conversation, comme dans un débat, et répétais mes critiques, mais sous forme interrogative. Danièle se plia au jeu. Elle défendit bec et ongles son entrée, « un classique ! », mais voulut bien reconnaître que, « peut-être », la croûte et la viande rouge n’étaient pas faite l’une pour l’autre dans la recette traditionnelle qui, effectivement, laissait soit la viande trop cuite, soit la pâte pas assez cuite… Je ne pus rien obtenir vis-à-vis des pois chiches : la purée était une denrée évoluée, pratiquée par les Libanais, « les plus civilisés des Arabes », tandis que ma recette poêlée venait visiblement du fin fond de l’Atlas où Berbères et paysans se déclinaient à l’unisson.

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    -         Vous avez là l’exacte mesure de toute réforme, intervint Mme Florin. Vous avez réussi à lui faire à moitié admettre vos objections quant à la viande rouge en croûte, mais vous n’êtes absolument pas passé en ce qui concerne le melon et les pois chiches. Et bien que je sois la patronne, celle qui lui verse ses chèques mensuels, tandis qu’elle sait que vous êtes mon héritier, votre tentative de réforme se solde par un échec à  84%...<o:p></o:p>

    -         Ou une réussite à 16% le premier jour : avec ce taux, en 6 jours ¼ j’ai révolutionné votre cuisine !<o:p></o:p>

    -         N’en croyez rien : votre « taux » diminue à la vitesse « grand V » au fil du temps. Et puis je ne suis pas certaine de vouloir révolutionner ainsi ma cuisine : mes goûts me semblent un peu plus subtiles que les vôtres : j’aime rechercher, voyez-vous, en ingurgitant. Alors que vous m’apparaissez comme une sorte de hussard souhaitant dévorer successivement des goûts parfaits mais ultra concentrés. Sont-ils simplement esquissés que vous les jugez « à l’eau de rose ». N’ais-je pas tort ?<o:p></o:p>

    -         Non. C’est un peu vrai…<o:p></o:p>

    -         Un peu beaucoup ! Votre personnalité s’éclaire d’ailleurs à la lumière de votre gastronomie : vous êtes un fonceur qui détestez vous embarrasser des fioritures…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je restais sans voix tellement ses dires me paraissaient exacts. Etais-je donc trop abrupt, manquant de finesse ? J’en vins à douter de tout ce que je lui avais raconté et, partant, incapable de continuer sur ma lancée d’avant le déjeuner. Je le luis dis. Mais la dame se contenta de rire. Après quelques interminables secondes de ce rire moqueur, elle ajouta : Pourquoi croyez vous que je vous ai choisi ? Entrer dans le jeu des autres est le passe-temps favori de la plupart des penseurs de notre époque : il faut faire de l’argent, donc produire des écrits –ou des films, ou de la musique- qui recueilleront le maximum de suffrages dans le minimum de temps. D’où l’aspect beaucoup trop « marketing » de ces productions médiocres. Tandis que vous passez sur le monde tel un animal nerveux, s’ébrouant à chaque coin de rue pour chasser les poussières de la rue précédente. De mauvaises langues diraient de vous que vous êtes « brut de décoffrage ». Je préfère, de loin, ma qualification de « hussard »… Ne m’avait-elle donc retenu que pour mon anticonformisme ? Oui, admit-elle. Je cherchais un penseur. J’ai trouvé beaucoup de discoureurs télévisuels dans la France d’aujourd’hui, mais peu, vraiment très peu de novateurs. Et, riche comme elle l’était, elle n’avait pas hésité à mettre toute sa fortune dans la balance pour arriver à ses fins. Que pouvais-je rétorquer ? Après tout, j’y trouvais de l’intérêt, un double intérêt intellectuel et financier. Je revins à la cuisine :

    -         Ne révolutionnons donc pas votre cuisinière. Toutefois, en l’occurrence, c’est moi qui mange tandis que vous regardez : pourrais-je au moins faire part de mes préventions dans mes commandes ?<o:p></o:p>

    -         Je vous propose de préciser vos commandes une fois sur deux : ainsi préserverais-je mes préférences tout en accédant aux vôtres…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    L’essor de la navigation européenne<o:p></o:p>

    J’agréais bien entendu sa proposition tout en pensant qu’ici, deux mondes s’opposaient irréductiblement : j’aimais les goûts, les choses, les pensées franches tandis qu’un « ailleurs », pour moi, aimait se vautrer dans l’à peu près et le faux semblant. Je lis dans vous comme dans un livre ouvert, intervint Madame Florin : vous voulez bien composer avec ce qui vous apparaît comme le mensonge parce que vous ne pouvez faire autrement : vous n’êtes démocrates que faute de mieux ! Je ne pouvais accepter un tel jugement : mon respect des autres – dans l’action - venait de trop loin, de trop d’années sous la férule pouvait-on dire, pour être mis en cause. Mais que feriez-vous si vous aviez le pouvoir absolu ?, me rétorqua-t-elle. D’abord, il s’agit là d’une hypothèse d’école – Pas tant que ça : votre héritage fera de vous un homme hyper puissant !- Ensuite, poursuivais-je, ignorant volontairement son interruption, l’habitude que j’ai prise de me taire face à la meute ne s’éteindra pas comme une chandelle : je continuerai très probablement à chercher, comme toujours, à contourner l’obstacle –Ca veut dire quoi, ça ?!- Et bien je chercherai toujours, comme tout vrai démocrate, à convaincre : je sais, car petit et donc sujet aussi à la terreur, que cette dernière n’entraîne qu’une acceptation de façade. En matière de mœurs, sujet des plus intimes qui soit, elle est totalement inefficace. Mais j’entrais là dans des thèmes beaucoup trop étrangers à la milliardaire pour qu’elle y porte une attention soutenue. Je changeais immédiatement de conversation :

    -         voulez-vous que nous reprenions notre route de la soie où elle en était avant le déjeuner ? La dame voulu bien. Je poursuivais donc : Nous en étions arrivé en fait à la fin de l’essor des peuples d’Asie centrale, maîtres de la fameuse route. <o:p></o:p>

    -         Et là intervient votre Henri le Navigateur…<o:p></o:p>

    -         Oui. C’était un prince portugais qui, curieusement, ne navigua jamais. Né en 1394, il était le troisième fils du roi Jean 1er du Portugal. Ce dévot créa une académie maritime ainsi qu’un chantier de construction navale à Sagres, au sud ouest du pays, et finança la plupart des expéditions vers le sud de l’Afrique qui se multiplièrent. Dès que des ingénieurs italiens, payés par lui, eurent inventé la Caravelle, il fut encore plus prolixe : dès lors, la navigation européenne était née. <o:p></o:p>

    -         Pourquoi fut-il aussi pétri d’ambitions maritimes ? <o:p></o:p>

    -          A l’époque, les marins rapportaient une légende, celle d’un royaume dit « du prêtre Jean » qui ne pouvait être atteint que par la mer. S’agissait-il des Chrétiens nestoriens d’Abyssinie ? Toujours est-il qu’Henri y crut dur comme fer : chaque fois qu’il armait une expédition, il espérait en secret qu’elle découvre ce royaume. Son père puis ses frères aînés lui abandonnant une partie notable des cargaisons ramenées par ses expéditions –on a parlé de 20%-, Henri fut riche. Et plus il fut riche, plus il pu armer de Caravelles, CQFD ! Si bien qu’une croyance infantile et des revenus on ne peut plus adultes permit à ce personnage assez méconnu…<o:p></o:p>

    -         C’est vrai qu’avant que vous ne m’en parliez, je ne connaissais même pas son existence.<o:p></o:p>

    -         Vous avez toutefois entendu parler des navigateurs portugais, Vasco de Gama ou Magellan par exemple ?<o:p></o:p>

    -         Oui, un peu… <o:p></o:p>

    -         Reprenons donc : sa foi et sa fortune permettent à Henri le Navigateur d’armer un nombre impressionnant d’expéditions maritimes. Avec, qui plus est, un plan d’attaque aussi simple que systématique : descendre le plus loin possible les côtes d’Afrique. Si bien que, très peu de temps après le décès d’Henri Le Navigateur en 1460, la ville de Lagos, au Nigeria, devient une sorte de « base bis » de Lisbonne où seront même construites des Caravelles. En bois exotique s’il vous plait !

    -         Les premières délocalisations !

    -         Et oui… Mais les Européens seront bien moins sages par la suite. Quoiqu’il en soit, ce prince initie donc l’Europe à la navigation « au long cours », sachant que, dès cette époque, les marins n’arrêtent pas de parler entre eux d’une route maritime des épices : un nombre impressionnant de cartes circule, des plus farfelues aux plus sérieuses et c’est ainsi que nous arrivons à Christophe Colomb…

    -         Un Portugais lui aussi ?

    -         Non, un Italien sans doute, probablement génois et fils de marin. Mais il a toujours caché ses origines de peur qu’on le renvoie, justement, à ses origines dans un monde qui n’accordait de crédit qu’aux aristocrates : les aventuriers devaient obligatoirement tricher.

    -         Ceci étant, j’ai vu le film et je sais bien qu’il fut longtemps boudé : par les Portugais eux-mêmes…

    -         Normal : Colomb voulait traverser l’Atlantique alors que les Portugais voulaient descendre le long des côtes africaines. Les deux desseins, d’ailleurs, seront réalisés…

    -         Et par les Espagnols avant que, toujours selon le film, la reine Isabelle n’accepte de le financer.

    -         Nous étions en pleine « Reconquista » avec d’énormes dépenses militaires. Dans les faits et indépendamment des légendes, l’Espagne ne finança Colomb, qu’elle avait très envie de financer pour faire pièce à son voisin portugais, qu’après avoir pris Grenade, dernière place tenue par les Musulmans en Espagne. Isabelle la Catholique et Ferdinand d’Espagne eurent alors beau jeu de sortir quelques menues monnaies de leur portefeuille soudain regarni !

    -         Là encore, j’ai besoin de repères chronologiques…

    -         Fort bien : un peu moins de 30 ans après la mort d’Henri le Navigateur, en 1487, Bartolomeo Diaz double le Cap de Bonne Espérance, accédant ainsi et à la côte est de l’Afrique, et à l’Océan Indien. En 1498, Vasco de Gama découvre la route maritime des Indes, c’est-à-dire que, poussé par les Alizés du sud, il traverse l’Océan Indien en biais pour accoster sur les plages de la péninsule indienne. Entre temps, Christophe Colomb a débarqué aux Antilles : en 1492 très exactement, titre du film que vous avez vu. En 1500, les Portugais sont au Brésil, en 1511, ils sont en Chine, en 1542, ils arrivent au Japon. Le premier tour de Monde est entrepris par Magellan en 1519. Il sera terminé par ses lieutenants en 1522. L’Europe du Nord n’est pas en reste : l’Anglais John Cabot découvre l’Amérique du Nord en 1497, suivi par le Français Jacques Cartier. Un Florentin, Verrazano, a lui aussi débarqué en Amérique du Nord mais sa découverte n’aura pas de suite chez lui. Les Conquistadors, quant à eux, s’emparent de l’Amérique latine entre 1520 et 1550 : notamment Hernan Cortez et Francisco Pizzaro…

    -         Tout cela a une forte odeur de conquête…

    -         N’oubliez pas que nous sommes déjà les peuples les plus militarisés du Monde, rappelez-vous ce que je vous ai dit sur notre division en classes sociales dont la plus élevée est celle des militaires… Vous noterez aussi que, du début de la navigation au long cours, mettons 1450, aux dernières grandes conquêtes initiales – qu’hypocritement nous nommons « découvertes » -, aux environ de 1550, il s’écoule un tout petit siècle seulement : notre prise de possession du commerce entre l’Asie, maintenant l’Amérique et l’Europe aura, tous comptes faits, été extrêmement rapide, presque à la hauteur de l’accélération technologique du 20e siècle ! Songez que, au cours de ce minuscule siècle, nous aurons, nous Européens, détruit la civilisation bantoue, détruit la civilisation Moghol, détruit la civilisation amérindienne, et porté plus que le vers dans le fruit de la civilisation japonaise traditionnelle… Nous n’arrivions vraiment pas comme des demi-Dieux apportant paix et développement aux autres peuples !

    -         Je commence à comprendre votre intérêt pour la route de la Soie ! Dites m’en un peu plus toutefois sur ces destructions ultra rapides de civilisations dont vous ne faites que l’énumération.

    -         Les Bantous, c’est simple : les Portugais débarquent sur les rivages mozambicains et pénètrent profondément à l’intérieur des terres : ils arrivent ainsi jusqu’à la vallée du Limpopo, dans l’actuel Zimbabwe. Ce cœur de la civilisation bantou abrite un royaume prospère, à l’origine de nombreux échanges commerciaux inter bantous. Ils cassent tout tandis que, à l’ouest, en remontant le cours du Congo, ils font de même avec les états bantous qu’ils trouvent sur leur passage : en un siècle, l’immense civilisation bantou, exempte jusque là des horreurs guerrières du nord du Sahara, est laminée…

    -         Les Moghols maintenant ?

    -         Ils font comme ailleurs : un navigateur découvre, le commerce suit. Quand les termes du commerce ne leur plaisent plus, ils font intervenir les militaires. Leurs comptoirs s’agrandissent, provoquent la jalousie des grandes puissances qui interviennent à leur tour et, bientôt, l’Inde Moghol n’est plus que le théâtre des passions européennes, notamment franco-anglaises… Toutefois, en Indes, les Européens se gardent bien de pénétrer profondément dans les terres : ce sont les Anglais qui s’en chargeront au 19e siècle, sous le couvert, d’abord, d’une compagnie privée. Leur influence néfaste est ici et d’abord psychologique, déstructurant des Etats qui apparaissent incapables de les éliminer.

    -         Passons sur les Amérindiens, tout le monde connaît aujourd’hui les tragédies des Incas et des Mayas. De même que celle des Indiens d’Amérique du Nord…

    -         Dont l’anéantissement ne sera toutefois finalisé qu’au 19e siècle : les Anglo-saxons ont procédé par étapes… J’en viens donc aux Japonais à qui les Européens vendent des mousquets : révolution au pays des Samouraï ! La société traditionnelle nippone ne s’en remettra jamais…

    -         C’est terrible ce que vous me dites là !

    -         Oui, car il faut compter sur les destructions postérieures qui n’épargneront, à ma connaissance, que les Papous de Nouvelle Guinée : aborigènes d’Australie, Chinois, peuples d’Asie centrale, toute la population africaine, Inde continentale et j’en passe, rien n’échappera à la rage « occidentale », rage dite « civilisatrice » puisque débarquaient aussi, avec les hommes qui s’en servaient, des technologies totalement nouvelle pour les nations conquises.

    -         Vous oubliez les pères blancs !

    -         Ah, oui ! Excusez moi : dans le terme « civilisateur », les Européens ont aussi inclus la fourniture, clés en mains, de notre valeureuse religions chrétienne : apostolique et romaine avec les peuples latins, réformée avec les peuples anglo-saxons. Dois-je en dire plus ?

    -         Non, surtout non !, me répondit la dame, pour une fois hilare. Mais le concept ne me donnait guère envie de rire. Je me sentais plutôt épuisé et profondément triste, triste de faire partie de cet Occident qui avait réduit le monde à ses médiocres ambitions d’élites militarisées. Le manche fermement tenu, depuis, par ma race, était si souillé de sang, si raciste que je n’eu, tout à coup, plus envie de raconter. La suite, c’est demain !, assénais-je fermement. Géraldine aurait voulu que je lui parle aussi du « bon côté de la force », de la révolution des esprits, de la naissance de la démocratie, de la scolarité généralisée et de tout le reste, mais je tins bon. Je ne traite ici de l’essor européen que dans le cadre de la route de la Soie. Une grande partie de ce que vous appelez « le bon côté de la Force » appartient à la partie suivante consacrée à la revanche des gueux. Or, dans le cadre fixé, cadre commercial avant tout, j’observe que les Européens, en prenant le contrôle des échanges, détruisent tout : ce qu’ils retireront, culturellement, de leur frottement avec les autres peuples tient dans une boîte d’allumettes…

    <o:p> </o:p>

    Je m’en allais profondément déprimé, ayant pleinement pris conscience du « côté obscur » de ma civilisation tout en la racontant. J’errais ainsi quelques heures au hasard de mes pas avant de regarder ma montre et de me précipiter dans la première bouche de métro venue. Entre temps, je m’étais juré, quand j’hériterai de l’énorme fortune de Madame Florin, de consacrer mon temps et tout l’argent nécessaire au rétablissement de la vérité historique tant chez nous que chez les peuples conquis dont les élites, à mon goût, montraient une propension bien trop grande à adopter nos points de vue sur l’évolution du monde et le développement de leur pays : non seulement les Occidentaux avaient commis le pire, mais ils avaient persuadé une grande partie des victimes lettrées que leur sous-développement n’était dû qu’à leurs carences, notamment en matière de bonne gestion de leurs biens publics. Je m’étais promis aussi de défaire définitivement la réputation de bon nombre d’éditorialistes soi disant de gauche qui n’arrêtaient pas, à longueur de colonnes, de cogner sur les horreurs commises par quelques « rois nègres » responsables, à leurs yeux, de l’ensemble des problèmes du Tiers Monde. Ce ne sera pas difficile, pensais-je, avec tous les budgets de publicité que j’allais bientôt contrôler : les éditeurs me mangeraient dans la main et je n’aurais qu’à exiger des têtes bien sanguinolentes, de quoi passer à leurs successeurs le goût du massacre éditorial facile et bête. Je m’arrangerais bien évidemment pour que tout le monde sache pourquoi ces têtes étaient tombées…

    <o:p> </o:p>

    Ma légatrice doucha mon ardeur vengeresse dès le lendemain matin :

    -         Oui, vous serez puissant et contrôlerez, mais très indirectement, bon nombre d’agences publicitaires. Mais pas au point d’obtenir la tête d’un « Grand » du journalisme : ces gens là aussi ont beaucoup de pouvoir et le schmilblick ne fonctionne qu’en osmose… Au delà, ajouta-t-elle, votre thèse n’est pas la seule imaginable : si vous partez du principe que, de tous temps, les humains ont été impérialistes, alors vous pouvez parfaitement admettre que l’histoire du Monde depuis le 15e siècle n’est qu’une revanche de l’Europe sur l’Asie. Avec des opérateurs, si vous me permettez cette qualification, bien plus déterminés que leurs homologues étrangers. <o:p></o:p>

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    Géraldine avait visiblement réfléchi et il lui déplaisait que notre univers soit montré sous un jour aussi sombre que celui que je lui avais fait toucher du doigt. Qu’auraient fait les Turcs, me dit-elle, si nous n’avions voulu acheter la soie et les épices qu’en dessous de leur prix d’achat ? Sans doute camperaient-ils aujourd’hui à Paris et Londres ! Nous leur avons résisté là où il fallait et les avons calmés, par ailleurs, sous des tonnes d’or. C’est « bien joué » en fait, d’autant plus qu’à terme, nous leur avons enlevé tout le gâteau et bien plus encore grâce à nos navires. Que répondre à cette vision égocentrique de la planète Terre ? Le raisonnement était celui de la majorité des Occidentaux et je ne pouvais guère espérer de la vieille femme richissime une remise en cause aussi rapide de cet état d’esprit. J’essayais tout de même, en biaisant : cela m’étonne de vous, un tel point de vue : car, ce faisant, vous donnez raison aux militaires, vos plus intimes ennemis… Elle ne se laissa pas prendre au piège : ce ne sont pas eux qui sont à l’origine de l’essor maritime européen mais, m’avez-vous vous-même dit, des marins dirigés par la Religion et des commerçants. Les militaires ne sont venus qu’après… C’était vrai « sur le papier ». Mais je signalais à la vieille dame que, dès les premières expéditions, des gens d’arme étaient présents, munis non seulement de mousquets et de chevaux mais aussi de canons on ne peut plus redoutables : les financiers étaient peut être philanthropes, mais pas les hommes de terrain. Et ceux-ci étaient indiscutablement marqués, très profondément marqués, par la culture militariste de leur temps… Demandez vous simplement pourquoi Christophe Colomb embarqua, dès sa première expédition, autant de poudre, de mousquets et de chevaux ? Un simple réflexe, en fait, face à l’inconnu. Mais un réflexe terriblement révélateur : face aux difficultés, on emploierait la force, point final. Et c’est d’ailleurs ce qui fut fait, dès la seconde expédition… L’Occidental de l’époque ne connaît que ce langage primaire. En connaît-il d’ailleurs un autre aujourd’hui ? <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je n’arriverai pas à convaincre Madame Florin, c’était évident : elle ne répondait pas, gardant un silence réprobateur : cette antimilitariste convaincue ne se résolvait pas à aller jusqu’au bout de ses convictions. Elle garderait, jusqu’à sa mort maintenant très proche, des idées incohérentes sur l’évolution de l’humanité, acceptant la domination occidentale, féroce et militariste du monde tout en rejetant les lobbies militaro-industriels. En fait, me dis-je, elle ressemblait à la plupart de ses contemporains, de gauche comme de droite. Je n’avais aucune chance, face à un tel unanimisme, de modifier, par mon contrôle prochain mais indirect « d’un grand nombre d’agences de publicité », la relation que font les médias du monde non occidental. Que valait alors son argent ? Pour la première fois depuis que j’avais été pris dans ses rets, je commençais à douter de l’intérêt réel de posséder beaucoup d’argent : qu’allais-je bien pouvoir en faire ? Des biens immobiliers fabuleux ? De très grosses voitures ? Une nourriture continuellement de grand luxe ? Des voyages dans des conditions inimaginables ? C’était enfantin, sans intérêt. Le regard des autres ? De l’envie, du ressentiment, de la haine peut-être… J’entrevis vaguement une solution en pensant aux investissements dans des régions qui n’avaient pas eu l’heur de plaire, jusqu’à présent, aux multinationales, l’Afrique en tête. Mais je me voyais déjà m’ennuyer à mourir sur des comptes d’exploitation et autres « business plans », incapables de m’y intéresser réellement. Une fondation alors ? En étant quasi certain que ses dirigeants se serviraient les premiers et que j’allais de fait créer les conditions d’une formidable corruption.

    <o:p> </o:p>

    La situation actuelle me plaisait donc plus que les perspectives ouvertes par le décès de ma cliente. Je m’aperçu que je ne tenais pas du tout à sa disparition, bien au contraire, y voyant plus d’inconvénients que d’avantages : je n’étais tout simplement pas mûr – ou pas fait – pour cet immense héritage. Mais je n’en dis rien à celle qui « avait semé le trouble dans mon âme candide », espérant que le temps, s’il m’en restait encore, allait me permettre d’y voir plus clair.

    -         Peu importe en fait, Chère Madame, repris-je. Que l’on voit dans l’essor maritime européen l’envol irrésistible du plus formidable militarisme de tous les temps ou bien une simple revanche des Européens jusqu’alors dominés par l’Asie ne change rien aux faits. Et ceux-ci vous intéresseront très certainement…<o:p></o:p>

    -         Allez-y.<o:p></o:p>

    -         Bien. Les navires portugais, espagnols, britanniques, français, néerlandais remplacent d’une part la route terrestre de la soie par une route maritime. Lisbonne puis les ports anglais et ceux de l’embouchure du Rhin s’imposent très vite, en un demi siècle, comme places européennes des épices, vouant Venise et Gênes à une lente agonie : les marchandises asiatiques sont nettement moins chères d’abord au Portugal puis directement dans les ports des pays de destination finale qu’en Italie. Les commerçants d’aval s’organisent et si les villes relais de l’hinterland européen ne souffrent pas trop du changement de leurs itinéraires –exception faite de villes espagnoles qui en profitent et de ville italiennes et françaises qui en pâtissent-, il n’en va pas de même des cités d’Asie centrale : la navigation européenne sonne leur mort, telle celle de Samarkand dont le lustre décroît alors même que l’empire turc semble au zénith avec l’avènement de son dernier très grand monarque, Soliman 2 dit « Le Magnifique ». Il règne de 1520 à 1566 et remporte de grandes batailles tant contre les Européens que contre les Perses. Il est très bien vu en France car il a défait les Hongrois, vassaux de Charles Quint, à Mohac en 1526 et assiégé Vienne en 1529 : les ennemis de nos ennemis sont nos amis, CQFD ! Sa flotte, qui pénètre jusqu’au Yémen via la mer Rouge, sera le seul rempart asiatique contre les Portugais qu’elle gênera un temps… Maintenant, vu de son côté…<o:p></o:p>

    -         Quel intérêt ?<o:p></o:p>

    -         Imaginer comment les non Européens ont pu voir la revanche européenne ne vous intéresse-t-il pas ?<o:p></o:p>

    -         Pas trop, non. Puisque, de toute façon, les Turcs finiront tous reclus dans votre Anatolie deux ou trois siècles plus tard… Tout le reste n’est que littérature, si vous voulez mon point de vue !<o:p></o:p>

    -         C’est un peu sommaire : les Turcs ont imprégné profondément les sociétés qu’ils ont conquises, à commencer par l’Egypte ou la Grèce, sans compter notre moderne Iran où le chiisme dominant est un de leurs héritages. Dans un chapitre consacré à la route de la Soie et à ses conséquences « sociétales », ces éléments sont loin d’être négligeables ! <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Mais je voyais bien que j’avais mis la vieille dame de mauvaise humeur. Je décidais donc d’arrêter là les cours du matin et lui proposait une interruption, le temps de vaquer à diverses occupations, mes téléphones habituels notamment, puis de déjeuner. Que m’avez vous prévu, puisque c’était à votre tour de décider ?, lui demandais-je. La question la rasséréna : feuilletés au fromage et raie au beurre noir, me répondit-elle à mon grand soulagement : je n’étais pas encore condamné à manger des mets aux saveurs multiples et souvent insipides. De plus, les feuilletés n’auraient pas de mal à être convenablement cuits tandis que la raie ne demandait pas des connaissances culinaires très étendues pour être réussie. Je décidais donc d’être, moi, d’humeur paisible. Je m’en fus dans mon bureau habituel, celui pourvu d’une ample table de chasse, pour passer mes coups de téléphone…

    <o:p> </o:p>

    J’avais réfléchis et il me fallait quand même lui parler un peu de vie sociale. Jamais, sinon, elle ne se pénétrerait, comme je m’en étais pénétré, de l’importance de la route de la Soie dans l’évolution de l’humanité. Si, pour résumer, elle refusait d’embrasser l’ensemble des conséquences de cette route commerciale, tant européennes qu’asiatiques, alors il ne lui resterait plus qu’à s’en remettre à la technologie pour tenter de comprendre le Monde. La dame était d’ailleurs de meilleure humeur et ne pipa mot quand je lui annonçais, après le déjeuner, une rétrospective générale de la route de la Soie :<o:p></o:p>

    -         Mais ne traînez pas trop en longueur, s’il vous plait. Vos synthèses sont, justement, ce que je redoutais et redoute le plus dans vos exposés. Moi, j’aime les faits !<o:p></o:p>

    -         Vous en aurez, mais après. Rassurez-vous, je vais essayer d’être bref. Un rappel en premier lieu : la « route de la Soie » est la relation commerciale qui s’établit d’abord entre la Chine et l’Asie centrale, puis entre la Chine et l’Europe via l’Asie centrale. La rencontre globalement pacifique, autant pacifiques que peuvent être des relations commerciales, entre des peuples différents génère incontestablement une accélération de l’évolution : au plan religieux par exemple, un commerçant arabe crée de toutes pièces l’Islam, religion qui emprunte beaucoup aux étrangers, notamment aux Juifs et aux Chrétiens : le monothéisme gagne ainsi jusqu’à l’Inde… <o:p></o:p>

    -         Vous savez, les religions exotiques et moi…<o:p></o:p>

    -         Etes-vous croyante ?<o:p></o:p>

    -         Bien entendu ! Mais sortie du catholicisme, je n’entends plus grand chose… <o:p></o:p>

    -         Pour bien comprendre l’influence de la route de la Soie, il faut avoir constamment en tête l’impérialisme arabe des deux premiers siècles suivant la mort du Prophète…<o:p></o:p>

    -         Vous voulez dire Mahomet…<o:p></o:p>

    -         Plutôt Mohammed, comme le nomme les Arabes. Lesquels, par leurs conquêtes éclairs, portent le flambeau islamique dans la moitié du monde connu : en deux siècles ils arrivent jusqu’en Asie centrale et font plus que malmener la chrétienne Byzance à qui ils arrachent notamment toute l’Afrique du nord, Egypte incluse. Les Turcs se chargeront du reste…<o:p></o:p>

    -         Les Arabes ont-ils dominé la route de la Soie ?<o:p></o:p>

    -         Oui, pendant deux siècles. Et il faut noter que leur essor est dû, justement, à cette route bien plus qu’à une religion qui est enfantée par la route. Ce n’est pas l’inverse tandis qu’aujourd’hui, les déçus de l’évolution, ceux qui regardent en arrière avec nostalgie, oublient singulièrement que la grandeur arabe fut essentiellement liée à son ouverture à d’autres cultures et non à un repliement religieux quelconque. Malheureusement, le passé arabo-turc est aussi truffé de tentatives d’un retour à la grandeur via la religion : je m’empresse de vous signaler que toutes ces tentatives, sans exception, ont été vouées à l’échec ! Pour schématiser mon propos, je dirai que les Arabes, s’ils veulent retrouver un peu du lustre d’antan, devraient s’engager massivement dans les services commerciaux des multinationales plutôt que de militer au sein d’organisations fondamentalistes…<o:p></o:p>

    -         C’est façon de parler, je présume ?<o:p></o:p>

    -         Bien sûr. Mais je continue sur d’autres influences de la route de la Soie : en matière scientifique, on lui doit la redécouverte des Anciens grecs ainsi que les prémisses des mathématiques modernes. Sans compter l’astronomie dont les différentes sociétés de la route vont pouvoir comparer les mérites locaux. En matière artistique, les peuples d’Asie centrale créent d’abord un style architectural totalement novateur, fondé sur la légèreté apparente de monuments soutenus par des centaines, voire des milliers, de colonnades élégantes. Ils inventent l’art de la miniature, ancêtre de nos bandes dessinées et publient les premiers recueils de recettes culinaires. Bref, la route accélère indubitablement leur évolution comme elle a accéléré celle des Chinois à ses débuts. <o:p></o:p>

    -         Vous m’avez dit tout cela !<o:p></o:p>

    -         Oui, mais ceci est une perspective d’ensemble…<o:p></o:p>

    -         Je m’ennuie un peu.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Dur labeur que celui d’enseignant, obligé sans cesse de trouver des chemins de traverse pour maintenir l’attention de ses élèves ! Je voyais bien que la malade décrochait tandis que je persistais à penser qu’elle devait avoir une idée d’ensemble de la route de la Soie avant de continuer. Je passais donc au jeu des questions-réponses pour raviver son intérêt :

    -         Fort bien. Essayons une sorte de jeu, si vous le voulez bien.<o:p></o:p>

    -         Essayons…<o:p></o:p>

    -         Quelles influences a, au début, la route de la Soie sur les Européens ?<o:p></o:p>

    -         Si je me souviens bien, elle commence par mettre en péril l’économie romaine.<o:p></o:p>

    -         Très bien. Et ensuite ?<o:p></o:p>

    -         Byzance…<o:p></o:p>

    -         Mais encore ?<o:p></o:p>

    -         Elle fait sa richesse ainsi que celle de Venise et de Gênes.<o:p></o:p>

    -         Parfait. Qu’achètent prioritairement les peuples européens ?<o:p></o:p>

    -         De la soie…<o:p></o:p>

    -         Non, celle-ci est trop chère : elle est réservée aux aristocrates.<o:p></o:p>

    -         Des épices donc !<o:p></o:p>

    -         Oui. Et que cela entraîne-t-il immédiatement ?<o:p></o:p>

    -         …<o:p></o:p>

    -         Vous ne voyez pas ?<o:p></o:p>

    -         Vous ne m’en avez rien dit jusqu’à présent.<o:p></o:p>

    -         A quoi servent les épices ?<o:p></o:p>

    -         A faire la cuisine, bien sûr !<o:p></o:p>

    -         Et donc quelle est la première conséquence de ces épices sur les civilisations européennes ?<o:p></o:p>

    -         Une évolution de leur cuisine, j’aurais du le deviner !<o:p></o:p>

    -         Le déduire plutôt… Quelques éléments ici : le pain d’épices qui fait son apparition dès le Moyen Age, l’utilisation abondante du poivre dans les viandes, d’autant que ces viandes n’étaient pas conservées comme aujourd’hui, dans des frigo, et qu’elles étaient toutes plus ou moins faisandées. La montée en puissance aussi de la pâtisserie, qui va utiliser des ingrédients d’abord importés avant d’être cultivés sur place, comme l’amande… Autre question puisqu’on parle de substitution des importations par des cultures locales : qu’importent aussi les Européens dans ce domaine ?<o:p></o:p>

    -         Vous me l’avez dit : des arbres fruitiers que nous n’avions pas.<o:p></o:p>

    -         Oui, tels les cerisiers ou, dans le sud de l’Europe, les pêchers et les abricotiers. Mais il y a aussi toutes les variétés de légumes que l’on trouve aujourd’hui sur nos tables. Les asperges par exemple…<o:p></o:p>

    -         Je croyais que c’était une invention angevine…<o:p></o:p>

    -         Syrienne, Chère Madame, parvenue jusqu’à nous via le Diar El Andalous. Savez-vous ce que mangeaient auparavant et massivement les Européens « d’en bas » ?<o:p></o:p>

    -         Des fèves, si mes souvenirs sont bons.<o:p></o:p>

    -         Exact, des fèves et de la viande de porc. Soit la recette du cassoulet, à ceci près que les fèves en question étaient de très grosses fèves bien farineuses et quelque peu indigestes. N’oublions pas le pain dans ce tableau : l’empire romain d’Occident n’en produisait pas beaucoup, faisant surtout venir ses céréales d’Egypte. Mais le produit existait et les Européens en cultiveront de plus en plus. Comme ils cultivent aussi la vigne, partout. Le vin est la boisson alcoolisée de base des Moyen âgeux !<o:p></o:p>

    -         Je croyais que, hors la France, c’était la bière ?<o:p></o:p>

    -         Pas au haut Moyen âge : à cette époque, la culture des céréales, du houblon et du malt notamment, n’est pas très répandue. On en est encore au défrichement des terre, avec de grands domaines reconstitués et des serfs : comme si, détruite par les Germains, l’agriculture romaine, fondée à 70% sur des grandes exploitations esclavagistes, s’était reconstituée sur des mêmes bases avec des acteurs différents…<o:p></o:p>

    -         Vos fameuses élites militaires.<o:p></o:p>

    -         Pas seulement : le clergé aussi est grand propriétaire. Il deviendra progressivement plus important même sur ce plan que les aristocrates. Mais revenons à nos questions : qui, en Asie, se disputent la maîtrise de la route de la Soie ?<o:p></o:p>

    -         Les Turcs d’abord, contre les Chinois.<o:p></o:p>

    -         Oui. Et après ?<o:p></o:p>

    -         Les mêmes Turcs, mais cette fois-ci contre les peuples occidentaux…<o:p></o:p>

    -         Vous voulez sans doute parler des Perses, ce qui n’est pas faux. Mais il y a une étape que vous oubliez dans ce tableau, les Arabes…<o:p></o:p>

    -         Ah !, oui. Vous m’en avez parlé. Une incursion de deux siècles…<o:p></o:p>

    -         On peut dire ça comme cela. Mais disons plutôt qu’après les prises successives de pouvoirs par les Turcs dans les capitales arabes, ce sont des Arabo-Turcs qui opèrent et opéreront tout au long de la route, d’est en ouest, jusqu’à la prise de Constantinople. Mais avant, que se passe-t-il entre le 12e et le 15e siècle ?<o:p></o:p>

    -         L’arrivée des Mongols !<o:p></o:p>

    -         Très bien. Disons donc, pour être plus complet, que des Arabo-Turco-Mongols règnent tout au long de la route, Indes comprises, jusqu’à l’effondrement de la dite route. <o:p></o:p>

    -         Qui intervient quand la navigation européenne au long cours commence son périple.<o:p></o:p>

    -         Lequel vise essentiellement quel objectif ?<o:p></o:p>

    -         Trouver une route maritime des épices. Mais pourquoi parle-t-on alors de la « route des Indes » et non d’une « route de la Chine » ?<o:p></o:p>

    -         Pour deux grandes raisons : d’abord parce que la route de la Soie traverse le nord des Indes avant de pénétrer en Asie centrale. Un simple regard sur une carte suffit à comprendre… Ensuite, parce que les Turco-Mongols, vous ai-je expliqué, ont envahi aussi les Indes où ils ont constitué un puissant empire, l’empire Moghol, qui produit et exporte aussi de nombreux produits à destination de l’Europe. Dont la plupart des épices que nous consommons. Ajoutons à cela que l’empire dit « du Milieu » connaît de graves déboires entre, mettons, le 9e et le 15e siècle après Jésus Christ…<o:p></o:p>

    -         Quels déboires ?<o:p></o:p>

    -         Des invasions successives de Turcs puis de Mongols. Les Chinois chasseront les Turcs et « siniseront » les Mongols mais, entre temps, connaîtront une nouvelle période d’instabilité politique peu propice aux échanges commerciaux… <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Tout cela faisait beaucoup pour l’esprit essentiellement financier de Géraldine Florin. D’un commun accord nous remîmes au lendemain la suite de notre synthèse. Et surtout, je l’espère, du renouveau européen ! Quand elle avait une idée en tête ! Mais elle me remit mon chèque mensuel et je partis tout à fait ragaillardi… <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Ma légatrice semblait en pleine forme le lendemain matin, comme si elle n’avait jamais été malade. Je la félicitais : j’ai fait venir un magnétiseur, me précisa-t-elle. Je sais qu’il ne s’agit que d’un soulagement temporaire, mais ça fait du bien. Le médecin que vous avez attaché jours et nuits à mes basques était furieux. Il a même annoncé son départ ! Bigre ! Elle s’était prise de bec avec le praticien légal, pourtant payé une véritable petite fortune. Il aurait dû être plutôt content de voir sa malade substituer des passes magnétiques à ses prises de morphine… Je résolus de régler le problème avant toute chose. On ne peut pas accepter de voir nos patients manipulés par des charlatans, m’asséna d’entrée l’homme de l’art. Il me fallut bien 20 bonnes minutes avant d’arriver à lui faire admettre que, la Faculté ayant renoncé à guérir la vieille dame, celle-ci avait tout loisir de consulter qui elle voulait, jusqu’aux bonnes sœurs de Lourdes. Elle est condamnée, de toute façon. Alors, qu’est-ce que ça change ? Mais je refusais d’augmenter, comme je pressentis qu’il le souhaitait, les émoluments du médecin, ceux-ci étant déjà plus que confortables : c’était la soumission ou la porte et je le lui fis comprendre avec ménagement. Encore maintenant, plusieurs mois après le décès de Géraldine Florin, je me demande s’il a admis mon point de vue ou s’il s’est seulement couché pour continuer à toucher le jackpot ?...

    <o:p> </o:p>

    Je revins au 2e étage de l’hôtel particulier où se trouvaient les trois pièces en enfilade des appartements de nuit de la dite Géraldine. Ca y’est, je crois qu’il ne vous embêtera plus ! Elle ne manifesta aucune gratitude pour mon intervention mais j’étais à présent habitué à ce comportement de sybarite (pour toi, lecteur inculte, sache que cet adjectif désigne une personne menant une vie molle et voluptueuse à l’instar des habitants de la ville achéenne –un peuple de l’Italie d’avant Rome- de Sybaris. Ce genre de personnages ne prête évidemment aucune attention aux autres, estimant en général que tout lui est dû). Je commençais donc mon exposé :

    -         Nous devons à présent aborder, avant d’aller plus loin, les conséquences de la route de la Soie sur la société européenne. Je procéderai, comme hier, par un jeu de questions et de réponses. La première question : qu’est-ce qui, selon vous et en premier lieu, affecte les Européens dans cette route de la Soie ?<o:p></o:p>

    -         …<o:p></o:p>

    -         Donnez vos idées dans le désordre, réfléchissons ensemble si vous le voulez bien.<o:p></o:p>

    -         J’ai pensé tout de suite aux Indiens d’Amérique voyant débarquer les Conquistadors en armures et chevaux…<o:p></o:p>

    -         Ca n’est pas le cas : n’oubliez pas que ce sont les Romains, un peuple fort et terriblement dominateur, qui, les premiers, voient arriver les produits asiatiques. Sans doute ont-ils dû surtout se poser des questions sur la qualité respective des esclaves chinois et de leurs propres esclaves. Ca n’a pas dû être marrant tous les jours d’être la propriété d’un maître fervent consommateur de produits asiatiques !<o:p></o:p>

    -         Vous m’avez parlé de la cuisine…<o:p></o:p>

    -         Oui, mais ça n’a pas beaucoup affecté les Romains : c’est surtout au Moyen âge que le phénomène prend de l’ampleur. D’autant que l’irrigation, les nouvelles plantes et les nouveaux fruits n’interviennent au Moyen Orient même qu’après les conquêtes arabes, donc plusieurs siècles après la disparition de l’empire romain d’Occident…<o:p></o:p>

    -         Je ne vois pas…<o:p></o:p>

    -         N’avez-vous jamais entendu parler de la « cavalerie franque » ? <o:p></o:p>

    -         Vaguement…<o:p></o:p>

    -         Une conséquence peu connue –sinon totalement ignorée- du frottement des Occidentaux avec les peuples d’Asie centrale est très certainement un usage beaucoup plus répandu de l’utilisation militaire du cheval. Les Romains, peuple de cultivateurs, n’utilisaient leur cavalerie que pour poursuivre les ennemis en déroute, ce qu’on appelle la « cavalerie légère ». Les Germains, dont les Francs font partie, fuyaient eux et depuis des générations les Turcs d’Asie centrale dont la pression étaient démographiquement et militairement continuelle. Ils connaissaient donc le pouvoir de la cavalerie d’attaque, dite « lourde », qu’ils employaient beaucoup plus massivement que les Romains. Ceci étant, ils ne disposaient pas, au contraire des Turcs, de réserves équines quasi inépuisables et devaient donc composer avec de forts contingents de combattants pédestres. Les forêts européennes leur furent tout aussi néfastes sur ce plan qu’aux Turco-Mongols, si bien qu’au Moyen âge, les aristocrates seuls se battaient à cheval. Mais avec une tactique axée essentiellement sur les dégâts causés au départ par la cavalerie lourde, tactique qui ne prit fin en France qu’après le désastre d’Azincour, au début du 15e siècle…<o:p></o:p>

    -         Curieuse influence pour une route commerciale !<o:p></o:p>

    -         Mais qui ne doit pas vous déplaire, à vous, la pasionaria de l’antimilitarisme… En tout cas, pour moi, les choses sont claires : les Germains avaient le souvenir de l’Asie centrale et la lutte que les Romains ont menée contre eux est, déjà, une première friction entre l’Asie et l’Occident. D’ailleurs, immédiatement derrière les Germains suivaient les premiers conquérants turcs, ceux d’Attila qui, déjà, utilisaient le cheval de manière systématique : souvenez-vous de ce que rapportèrent les rumeurs de l’époque, qu’ils mangeaient leur viande crûe, simplement attendrie sous les selles de leurs chevaux…<o:p></o:p>

    -         Maintenant que vous me le dites, ça paraît évident. <o:p></o:p>

    -         Les Européens apprennent donc à se servir du cheval, du moins militairement, des Asiatiques. Hors l’influence des produits importés, notamment sur l’alimentation européenne et avant la Renaissance, voyez-vous d’autres grandes influences ?<o:p></o:p>

    -         …<o:p></o:p>

    -         Je vous ai pourtant longuement parlé de la navigation : comme celle-ci aurait-elle pu s’envoler aussi rapidement sans la volonté de supplanter les Orientaux ? L’influence est ici « en creux », comme une sorte d’Eldorado qui nous pousse à agir. Les Européens se font une idée mirifique de l’Orient. Byzance, avant qu’ils ne la pillent, est considérée comme la plus luxueuse des villes du monde, ses fastes émerveillent et suscitent la jalousie. Sans compter le prix, tout de même, de la soie et des épices sur les marchés européens : ce luxe à la limite du grand public fait rêver les pauvres, accroît si besoin est l’ampleur de leur fantasmes orientaux. Quant aux riches, ils n’hésiteront pas à financer des expéditions maritimes pourtant bien risquées, ne serait-ce qu’en raison des nombreuses tempêtes qui se produisent en mer. L’appât du gain, vous connaissez cela !<o:p></o:p>

    -         Ne soyez pas insolent. Mais c’est vrai que je peux comprendre le phénomène, il est à la base de tout investissement…<o:p></o:p>

    -         Sauf que, à ce moment là, le fantasme est répandu dans toute la société, pas seulement chez les gens qui ont des capitaux à placer. Pour se rendre compte de son importance, il suffit de considérer les premiers Européens qui débarquent aux Antilles puis en Amérique du sud : tous, ceux d’en haut comme ceux d’en bas, n’en ont que pour l’or qu’ils imaginent d’une extrême abondance dans ces contrées qu’ils pensent être, au départ, comme de lointaines succursales des Indes. Ils n’auront cure des Autochtones, ça ne les préoccupe vraiment pas. Ce qu’ils veulent, c’est la richesse tout de suite. Une curée ! Et, pour en revenir à notre route de la Soie, une évidente frustration des siècles durant. En ce sens, vous n’avez pas tout à fait tort d’insister sur le caractère revanchard de l’essor européen à ses débuts. Vous comprenez pourquoi je ne peux pas rattacher les autres éléments de la Renaissance à cette route de la Soie. L’humanisme n’a pas grand chose à y voir !<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’avais demandé à la dame, en arrivant et puisque c’était à mon tour de passer commande, des écrevisses avec une ratatouille. Et j’avais indiqué quelques exigences : je voulais des écrevisses à la nage avec une mayonnaise ainsi qu’une ratatouille dont les légumes ne seraient pas cuits séparément comme le font bon nombre de cuisiniers et de cuisinières. La crainte d’un bouillon insuffisamment relevé pour les écrevisses me surprit en plein exposé. Je passais donc du coq à l’âne en demandant à Madame Florin de faire venir sa cuisinière. Avez-vous trouvé des écrevisses ?, lui demandais-je d’abord. Ca n’avait pas été un réel problème pour elle, compris-je, compte tenu –mais elle ne m’en dit rien, c’est moi qui meublait alors dans ma tête les blancs de ses réponses- des finances de sa patronne. Le bouillon est un fumet de blancs de poireaux, de carottes et de vin blanc, me dit-elle ensuite. En ajoutant que, compte tenu de mes goûts, elle y avait rajouté de l’ail, du poivre et du piment, de l’origan, des oignons, du cumin et de la moutarde : une préparation cajun qui relèvera terriblement le tout. Elle prononça l’adverbe « terriblement » avec un air suffisamment dégoûté pour que je comprenne qu’elle n’était pas d’accord avec mes goûts. Je la scandalisais encore plus en réclamant du piment aussi dans la mayonnaise. Puis je m’enquis des légumes. Ca ne m’a pas posé de problème : je suis adepte aussi d’une cuisson unique. Et, comme moi, elle coupait les légumes, notamment les courgettes, en morceaux assez gros pour résister à une demi heure de cuisson sur feu doux. Vous aurez le goût de chaque légume, je vous le promets. Et, pour prévenir votre question suivante, non, je ne dépasserai pas 30 minutes de cuisson. D’ailleurs, la ratatouille est déjà cuite et se repose. Elle sera nettement meilleure réchauffée… J’étais bien d’accord avec elle, ayant, moi aussi, pris l’habitude de confectionner ce genre de plat le matin afin de pouvoir le laisser reposer puis le réchauffer. J’eus une dernière appréhension : avait-elle bien ajouté aux habituels oignons, tomates, courgettes, aubergines et poivron le fameux piment vert sans lequel une ratatouille n’est pas une ratatouille ? Elle n’avait pas oublié bien que pensant, elle, que sans cet ingrédient, une ratatouille pouvait fort bien être servie sur les meilleures tables. Mais c’était mon jour, pas celui de mes hôtes et donc pas le sien. Je le lui dis avec un grand sourire auquel elle me répondit simplement : demain sera mon jour…<o:p></o:p>


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  • 1ere partie : LE MONDE D’AVANT HIER<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    De l’évolution des amibes<o:p></o:p>

    La dame m’attendait de pieds fermes. Elle avait redressé son fauteuil relaxe et fait ajouter une petite table basse à son côté droit : trônait dessus un magnétophone d’antan, bien visible et fait, tout aussi visiblement, pour pouvoir enregistrer des heures de conversation.

    -         Alors, vous avez un plan ? me dit-elle d’emblée, avec un sourire sceptique aux lèvres.

    -         Exact. Mais, vous voyant ainsi, prête à batailler, je sens que son adoption n’est pas pour tout de suite…

    -         Donnez-moi ses grandes lignes…

    -         « Quand le singe se redresse, La route de la soie, L’ère des grands nombres ». Je savais que, compte tenu de ses références, j’encourrais des remarques sévères. Lesquelles fusèrent aussitôt :

    -         C’est nul : vous ne mentionnez ni la Renaissance, ni les sauts technologiques, ni la révolution industrielle. Je ne peux pas accepter ce plan !

    <o:p> </o:p>

    Je m’étais préparé à ces objections et avais choisi de me battre sur le terrain de la technologie :

    -         Je ne vous demande que quelques minutes d’attention. Elle ne répondit pas mais je compris qu’elle m’écoutait… Pour admettre ma démarche, on peut partir, si vous le voulez bien, des fameux sauts technologiques que vous venez de mentionner. L’automobile par exemple, suivant d’assez près l’invention de la machine à vapeur. J’affirme que, quelle que soit par ailleurs la sophistication croissante de l’engin, la « révolution » n’est pas dans l’engin lui-même mais dans l’organisation qui s’est faite autour : routes, autoroutes, stations services, sociétés pétrolières et j’en passe. Autrement dit, ce n’est pas la technologie qui compte, mais ce qu’en font les hommes. Imaginez par exemple que les Romains aient découvert l’informatique : qu’en auraient-ils fait puisqu’ils ne travaillaient pas directement, disposant d’une armée d’esclaves, jusqu’à 30% de la population. On pense d’ailleurs que quelques zigotos antiques avaient découvert l’électricité : dont ils ne pouvaient rien faire, cette énergie nécessitant du transport et de la diffusion auprès d’une population apte à la recevoir. Rappelez-vous par ailleurs les feux grégeois : les Anciens avaient bel et bien découvert le pétrole sans que, pour autant, celui-ci révolutionne leur société. <o:p></o:p>

    -         Je vous entends. Mais il y a bel et bien un moment où une technologie tombe dans un terrain propice et crée une « rupture de l’histoire » : la métallurgie, par exemple, bronze puis fer, la poudre autre exemple, la motorisation, aujourd’hui l’informatique et les télécommunications…<o:p></o:p>

    -         Reprenons, si vous le voulez bien toujours, ces deux dernières technologies : pourquoi le terrain était-il propice ? Est-ce la technologie qui l’a rendu propice ? Non, bien sûr. C’est la démocratisation économique des sociétés, ce que j’appelle l’ère des grands nombres, plus intéressante à mes yeux que la technologie elle-même qui n’a fait qu’en profiter. Idem pour le fer : quel intérêt aurait-il eu si découvert dans des populations pacifiques ? Les paysans anciens ont d’ailleurs longtemps conservé leurs outils en bois alors que leurs seigneurs se battaient avec des dizaines de kilos de ferraille sur eux. Ils n’ont adopté en général des méthodes plus performantes de culture qu’après des réformes agraires qui leur ont conféré un droit sur les terres… <o:p></o:p>

    -         Je commence à voir où vous voulez en venir…<o:p></o:p>

    -         N’est-ce pas ? Convaincre Madame Florin s’avérait en fait plus facile que prévu. J’enfonçais toutefois le clou :<o:p></o:p>

    -         Pourquoi, dans les conditions que je viens de décrire, privilégier telle ou telle technologie sur une autre ? Après tout, les déferlements turcs puis mongols d’Asie centrale vers la Chine et l’Inde puis vers l’Europe peuvent être considérés indiscutablement comme une rupture de l’Histoire. Ils sont dus, technologiquement, à la maîtrise des chevaux, comme la contre attaque européenne est due la maîtrise de la navigation, elle-même consécutive à l’existence de nombreuses forêts en Europe, lesquelles manquèrent cruellement aux Musulmans qui, à l’époque, étaient plutôt de bons marins : ce sont eux qui inventèrent les premiers instruments de navigation. Pourtant, l’histoire occidentale ne mentionne le cheval et le bateau qu’à la marge, sans référence aucune à la technologie : on se souvient de Christophe Colomb, pas des architectes italiens qui inventèrent les Caravelles, pour schématiser mon propos. Quand aux Turcs et au Mongols, on ne s’en souvient que comme des infidèles ou des sauvages… Bref, je me suis refusé de partir, comme tous les historiens le font, de ces concepts pour expliquer l’évolution humaine. Je terminerai d’ailleurs par un simple constat renforçant mon point de vue : Turcs et Mongols nous ont certes battus parce qu’ils possédaient une cavalerie hors pair, avec des combattants capables de tirer des flèches tout en galopant. Mais pourquoi disposaient-ils de tels atouts ? Simplement parce qu’ils ont proliféré dans les steppes d’Asie centrale où, par ailleurs, a aussi proliféré le cheval. Et parce que leur position centrale, entre l’Inde, la Chine et l’Europe, leur a permis de rencontrer de nombreuses civilisations dont ils ont tiré de nombreux enseignements. Nous avons, nous Occidentaux, tendance à magnifier la technologie parce que notre suprématie actuelle est la résultante, notamment mais pas seulement, d’une supériorité technologique, notamment en matière d’armement, sur les peuples que nous avons vaincus. D’une part nous devrions être plus modestes, nous fûmes nous aussi vaincus dans le passé, et plus respectueux d’autre part des nombreuses contingences qui précèdent la généralisation d’une technique quelconque, conférant éventuellement une supériorité aux populations qui en disposent sur celles qui n’en disposent pas : à l’aune du temps céleste, nos cinq siècles de supériorité sur les non Européens ne sont pas grand chose, d’autant que, technologiquement parlant, les dits autres peuples nous rattrapent très vite. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    La vieille dame n’avait rien dit tout au long de mon exposé et resta sans voix à son issu. Vous allez bien ? finis-je par lui demander ?

    -         Oui. Je réfléchissais. Et je continue à ne pas être d’accord sur votre plan : même si j’entre dans votre raisonnement –et j’y rentre, rassurez-vous !-, je perçois que vous allez me gratifier de brillants exposés incompréhensibles pour une personne comme moi qui a passé sa vie à compulser des livres de comptes. Toutes mes excuses, cher Monsieur, mais je crois que vous devez « sur le métier remettre votre ouvrage »…

    <o:p> </o:p>

    Au tout début de nos relations, je l’aurais envoyée paître. Mais j’étais déjà vaincu par la promesse d’argent. Je ne pouvais donc qu’acquiescer amèrement, aucun intellectuel n’acceptant de gaîté de coeur de remettre ses créations en question… Je quittais donc l’hôtel particulier moins d’une heure après y être entré, déconfit et furieux. Mais résigné, déjà… Qu’allais-je bien pouvoir lui proposer qui recueille son adhésion ? Je ne voulais pas abandonner mes convictions et, en réfléchissant, je dû convenir qu’elle ne l’avait pas exigé. Voulait-elle donc quelque chose de plus scolaire ? Je fus tout à-coup indigné par son imprécision : elle rejetait mes propositions, mais sans dire ce qu’elle souhaitait réellement. Du temps où je travaillais pour un patron, j’eu de nombreuses fois à affronter ce type de réactions qui m’horripilait : parce qu’il avait l’argent, le dit patron pouvait sereinement se contenter de renvoyer, presque toujours méchamment, le subordonné dans les cordes, sans lui donner aucune piste lui permettant de rectifier la donne. Un comportement de satrape !, me dis-je. Mais, bon !, j’étais contraint, jugeais-je à l’époque, de me coucher devant les desideratas de la dame, faute que quoi je risquais de perdre et un salaire mirobolant, et un héritage encore plus faramineux.

    <o:p> </o:p>

    Je décidais de décliner tout bêtement mon plan original : au lieu des trois parties initiales, j’en créais six : Quand les singes se dressèrent, un tableau bête de l’évolution de la Terre telle que nous pensons aujourd’hui la connaître. Plus quelques vérités bien senties sur les bêtises auxquelles, face à ce tableau, croyaient encore un nombre incalculable de gens… Puis sa fameuse technologie, que j’intitulais l’âge du fer. En fait, la sophistication croissante des outils créés par l’homme. Après quoi devait venir ma fameuse route de la soie, scindée en deux : la route de la soie et l’âge d’or de la cavalerie ; et l’essor de la navigation. Géraldine allait en avoir pour son argent ! Je passais ensuite à ma troisième et dernière partie originelle, l’ère des grands nombres, en divisant, là aussi, l’exposé initial qui devenait : La revanche des gueux et l’ère des ondes, la mondialisation et l’envol démographique. Je m’étais juré que, quoiqu’il arrive, je ne changerai plus de fusil d’épaule ! Je lui adressai le tout par Email. Madame Florin me répondit sur un ton acerbe : croyez-vous que je sois dupe ? Votre nouveau plan n’est jamais que le déroulé de l’ancien et, ça, je ne l’achète pas !<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    On n’apprend pas à un vieux singe à faire la grimace ! Cette mise en scène, je la connaissais par cœur, ayant dû m’y coltiner plus que de coutume du temps où j’avais des patrons : une façon bien à eux de s’assurer qu’on a été vraiment jusqu’au bout de nos capacités. Je décidais donc de ne plus rien changer : Et alors ?, lui répondis je. Je n’en mourrai pas tandis que vous, si ! Plus sérieusement, soyez assuré que, cette fois-ci, nous tenons le bon plan : je n’ai pas renoncé à ma façon de voir le monde pour vous faire plaisir tandis que vous aurez vos exposés didactiques. La déclinaison de mon approche originale m’oblige en effet à vous narrer de nombreux faits en sus de mes idées… Nous voyons-nous demain pour commencer ? J’avais vu juste. Elle me répondit immédiatement : vous commencez à devenir sage… On se voit demain : à 9 heures si vous le voulez bien. Avez-vous une envie spéciale pour le déjeuner ? Je ne sais pas pourquoi, mais les lentilles s’imposèrent à mon esprit dans la seconde qui suivit. Je le lui indiquais, ce qui parût lui plaire tout spécialement : excellent choix, me répondit-elle aussitôt. Cela nous changera des mets de luxe qui, je vous l’avoue, m’ennuient de plus en plus.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    N’ayant pas, moi, l’occasion de manger les dits mets de luxe à foison, je n’étais bien évidemment pas d’accord avec elle. Mais je m’abstins de le lui dire –à quoi cela aurait-il servi ?- et partis vaquer à mes occupations. Soit une révision de mes connaissances en matière d’évolution des premiers hommes. Tout le monde connaît aujourd’hui, songeais-je, la succession des hominidés, ces « homo machin chose », « erectus », « sapiens », « sapiens sapiens » et autres qui apparaissent progressivement sur terre, comme si des sauts non technologiques mais génétiques avaient construit l’homme d’aujourd’hui par étapes à partir d’espèces de primates plus intelligents que leurs cousins. Je dis « espèces » au pluriel car il y eut au moins une voie sans issue dans l’apparition de l’homme, celle de l’espèce dite « de Neandertal » : ses représentants disparurent tous plus mystérieusement encore que les dinosaures, tandis que l’on croit, mais sans véritable certitude, que le croisement entre l’homme de Neandertal et l’homo sapiens sapiens ne fut pas génétiquement possible…

    <o:p> </o:p>

    Dans ma jeunesse, on parlait beaucoup du « chaînon manquant » permettant de relier indiscutablement l’homme au singe : on n’en parle guère plus aujourd’hui, comme si, pour les scientifiques, les preuves sont à présent suffisantes. Mais je savais bien, moi, que nous manquions de chaînons, de beaucoup de chaînons : j’allais, demain, exposer non pas notre seule filiation avec les singes, mais l’unicité de plus en plus diversifiées de la création de la vie sur Terre. Comment, pour résumer ma pensée, la faune s’est-elle scindée entre espèces ovipares, les plus anciennes et les plus répandues, et espèces mammifères ? Nous avons quelques idées de la sortie de l’eau des premiers reptiles, nous savons que les plumes des oiseaux sont faites de la même matière que les écailles des dits reptiles, mais pourquoi y eut-il des oiseaux à plumes, pour résumer, et non, hors le cas très différent des chauve-souris, une multiplication de ces dinosaures à ailes de cuir et grands becs dentés dont seulement quelques espèces semblent avoir vécu avant la grande catastrophe qui annihila tous les grands reptiles de l’ère tertiaire ? Autre question à laquelle je n’avais pas de réponse : comment est-on passé de l’amibe, pour schématiser, à l’organisme pluricellulaire spécialisant de plus en plus de parties de son corps ? Dans ma jeunesse, j’avais imaginé des cellules « intelligentes », c’est-à-dire capables de se reproduire, formant d’immenses chaînes devenant progressivement prédatrices des cellules non organisées et des chaînes plus petites. Je pensais, déjà, que cette évolution avait été le fruit de la multitude et de l’instinct de survie au sein de la multitude. L’apparition de la première cellule « génétiquement animée » était déjà expliquée, toujours dans ma jeunesse, par la rencontre de l’électricité et d’un milieu liquide fortement chargé en sels minéraux : des savants avaient pu, en simulant des éclairs dans une bombonnes remplie d’eau de mer organiquement stérile, créer « ex nihilo » des acides aminés, prélude à la construction de gènes tout ce qu’il y a d’organiques.

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    Bref, me semblait-il, nous avions beaucoup progressé dans notre connaissance du passé au cours des quarante dernières années, mais nous étions loin, très loin, de tout savoir. Je n’allais toutefois pas faire part de mes incertitudes à Mme Florin : il lui fallait du solide « avant de mourir ». Je décidais donc de partir des acides animés pour, dans une première partie, lui brosser un tableau à peu près cohérent de l’apparition puis de la diversification de la vie sur terre. J’inventais à cet effet, le poète pouvant sans complexe suppléer le scientifique dans l’état actuel de nos connaissances : quand je revis ma légatrice le lendemain matin, j’allais jusqu’au bout de mon imagination de jeunesse en lui décrivant les chaînes d’amibes se constituer en corps de plus en plus épais et spécialiser progressivement des zones de leur corps épais en fonction prédatrices, fonction digestive et autres fonctions d’élimination des déchets. Des sortes de lombrics ? interrogea-t-elle. N’oubliez pas les végétaux, me fallut-il lui rétorquer à regret. Car la discussion s’enlisa ensuite dans cette première interrogation à laquelle je n’avais pas vraiment de réponse, la scission des premiers organismes vivants entre faune et flore. « Poétiquement », j’étais capable d’imaginer des amas cellulaires devenir qui, des nomades –donc la faune future-, qui se fixer durablement au sol sous-marin –donc la future flore, mais sans autre appuis scientifique ici que le fait que l’une et l’autre de ces deux représentations de la vie disposent, donc disposaient, d’un patrimoine génétique. Sans doute une réponse aux sollicitations du milieu, concluais-je face à ses interminables « pourquoi ». En me demandant à haute voix pourquoi il n’existait pas de végétaux pourvus d’organes sensoriels aussi performants que ceux des animaux. C’est Madame Florin qui, cette fois, me répondit : connaissons-nous vraiment les végétaux pour affirmer qu’ils n’ont pas de système sensoriel plus développé que nous le pensons ? Je me souviens avoir lu quelque chose sur une personne qui a effectué des expériences sur des plantes contrôlées par des capteurs électriques : les dites plantes semblaient, d’après l’article, réagir assez vivement aux sollicitations brutales de l’expérimentateur. <o:p></o:p>

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    Que penser de ces affirmations pas vraiment encore admises par la communauté scientifique qui, il est vrai, s’est très peu penchée sur cette question : ce qui l’intéresse avant tout dans la végétation, c’est d’une part sa productivité alimentaire et, de l’autre, son poids dans les « écosystèmes ». Je laissais donc la dame sur sa faim, continuant pour ma part, mais sans en lui faire part –zut à de nouvelles et interminables discussions sur ce sujet !-, à penser que le cerveau, donc les organes sensoriels, fait vraiment la différence entre les espèces vivantes de notre planète. Mais la donzelle était vraiment très fine : elle avait presque deviné mes pensées et me parla des minéraux :  sait-on d’ailleurs si les pierres, elles aussi, n’ont pas une vie intrinsèque. Après tout, quand on les regarde de très près, elles sont, tout comme nous, composées d’atomes avec des électrons qui n’arrêtent pas de bouger. C’est de la vie, ça ? Elle m’ennuyait, la dame, pour rester poli ! C’est vrai que des cailloux peuvent réagir à des sollicitations électriques, tel le quartz, et interagir ainsi avec leur environnement. Idem en ce qui concerne la signature magnétique du globe terrestre, tant partiellement que globalement. Le toucher de certains végétaux, me disais-je aussi, peut être fabuleux, de même que leur interaction avec des espèces animales : des mimosas ne vivent-ils pas en une sorte de symbiose avec des fourmis ?

    <o:p> </o:p>

    Mais nous étions dans une discussion sur l’évolution, pas sur la vie en général. Je le lui dis fermement, en concluant : de toute façon, c’est sans fin. Car, avec la physique des quanta, on s’aperçoit que la qualité matérielle ou énergétique d’un objet est fonction de l’angle d’observation. Au delà des discussions que nous pouvons avoir sur l’origine de la vie organique sur la planète Terre existe maintenant une interrogation sur l’existence universelle de cette vie organique.

    -         Je ne comprends rien à ce que vous me dites là.<o:p></o:p>

    -         N’ayez crainte, moi non plus ou, en tous cas, pas beaucoup plus que vous : mes idées sont simplement tirées de la découverte des « quarks », la plus petite particule que nous connaissions il y a une dizaine d’années –depuis, je crois qu’on est allé encore plus loin dans le microscopique- : j’ai lu que ces quarks étaient matière ou onde selon l’angle d’observation, donc selon l’observateur. <o:p></o:p>

    -         Vous voulez dire que l’atome n’est pas l’élément fondateur de tout ? <o:p></o:p>

    -         Ca, on le sait depuis des lustres ! Mais les hypothèses actuelles, outre le fait qu’elles ne sont compréhensibles scientifiquement que par quelques physiciens seulement, nous entraînent « poétiquement » dans de véritables abysses de la pensée. Car, face à l’infiniment petit qu’on ne sait plus matériel ou ondulatoire, existe aussi un infiniment grand dont on ne fait qu’entrevoir et l’immensité, et la complexité.<o:p></o:p>

    -         Dites-m’en quand même quelques mots…<o:p></o:p>

    -         Soit, mais rapidement sinon vous mourrez avant même que j’ai entamé ma fameuse « route de la soie » à laquelle je tiens beaucoup. Pour résumer très, mais alors vraiment très grossièrement, les astrophysiciens pensent actuellement que nous ne vivons pas dans « un » univers, mais au sein d’une quasi infinité d’univers qui s’imbriquent les uns dans les autres, constituant la trame d’un super univers dont les lois dépassent leur entendement. Donc le mien bien entendu ! Imaginez donc des amas plus ou moins importants de « choses », ondes pour les uns, particules microscopiques pour les autres, se démenant furieusement au sein non pas de l’infini, mais d’une infinité d’infinis dont on est sûr qu’ils n’ont pas les mêmes lois. Ce parce que les uns seraient constitués de matière et les autres, d’antimatière. Je vous avoue très franchement, moi qui suis littéraire, éprouver parfois l’envie de me remettre aux maths pour me représenter cette véritable folie. Car, autant je pense que les mathématiques peuvent nuire à notre compréhension du monde, notamment socio-économique, autant je suis persuadé qu’elles sont indispensables pour entendre la musique actuelle de nos physiciens et astrophysiciens. <o:p></o:p>

    -         J’aurais dû m’adresser à l’un d’entre eux !<o:p></o:p>

    -         Et, dans ce cas, vous n’auriez pas eu ma route de la soie… <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Tout cela nous avait amené à l’heure du déjeuner. Géraldine voulut bien suspendre la discussion et sonna son majordome –j’avais décidé de le nommer ainsi. Après une courte pause au cours de laquelle je pu passer quelques appels téléphoniques, je revins dans l’antre de la milliardaire. Nous y attendait une salade de cresson –j’adore le cresson !- qui précédait, me dit-elle, vos fameuses lentilles. Lesquelles étaient en effet très richement dotées de petits salés en tous genre, dont une énorme échine de porc. Il y en avait au moins pour quatre personnes… L’après-midi allait être très digestive ! Mon hôtesse avait exceptionnellement servi un vin rocailleux du sud-ouest pour ce plat biblique (exception faite de la viande de porc que les Juifs ne mangeaient pas, même aux temps les plus reculés de l’Antiquité) : je sais que vous ne buvez d’alcool que très rarement mais goûtez au moins ce vin juste après la première bouchée : vous devriez être étonné. Un vin de fait aux senteurs quelque peu oubliées en ces temps « parkériens » de trop forte teneur en alcool et de vieillissement en fûts de chêne. Je n’ai jamais vraiment regretté l’époque où je m’adonnais encore au culte de Bacchus et où, trop jeune sans doute, je ne voyais dans cette pratique que matière à me griser. Avant qu’une hépatite virale puis un ulcère à l’estomac ne me contraignent à changer radicalement de comportement, j’ingurgitais des degrés d’alcools aux goûts plus ou moins prononcés mais ne savais pas goûter les saveurs subtiles du vrai vin. Saveurs que je ne découvris, justement, qu’en me contentant d’y tremper mes lèvres après en avoir longuement respiré les vapeurs. Cette fois-ci toutefois, sans doute était-ce dû aux conversations ardues du matin, je me laissais un peu aller et buvais non pas un mais deux verres du vin « Florin » –j’appris qu’elle avait acheté le vignoble ! C’est donc dans un état assez lourd que je sortis de table, en n’ayant comme seule envie que celle de dormir. Je vais vous faire raccompagner, me proposa t-elle. Suggestion que je m’empressais d’accepter, non seulement parce qu’il ne m’était pas indifférent de rentrer chez moi en voiture avec chauffeur plutôt qu’en RER, mais parce que j’était aussi curieux de voir de plus près au moins l’une des carrosseries rutilantes que j’avais entre aperçu le premier jour où j’étais entré dans l’hôtel particulier. Après quoi je n’y avais plus prêté attention. Le majordome me conduisit donc au rez de chaussée où lui et moi –lui devant, moi derrière- nous engouffrâmes dans une grosse Peugeot bourrée de luxe : sièges en cuir, parures en bois un peu partout, équipement audio-visuelle ultra perfectionné (il y avait même des écrans de télévision incrustés au dos des fauteuils avant)… Ne travaillant pas, de mon chef, l’après midi, j’avais perdu 1 200 euros. Mais le sentiment de luxe que me procura la voiture –qui serait bientôt mienne !- me fit passer à la trappe cette désagréable réalité.

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    Quand le singe se redresse

    Alors, vous allez me parler du singe, cette fois-ci ? Géraldine était d’attaque, moi aussi, la matinée promettait d’être intéressante. Car je me prenais au jeu, découvrant qu’enseigner, pour peu qu’on se pique d’être le plus juste possible, permettait d’ordonner sa propre pensée et, partant, de l’approfondir. Quel enseignant peut se targuer, ajoutais-je in petto, de toucher 300 euros de l’heure tout en n’ayant aucune activité de maintien de l’ordre à assurer ? Et tout en ayant la perspective de toucher le jackpot à l’issu de ses cours ? J’entamais donc très civilement la conversation :

    -         Oui, chère Madame, mais d’un singe debout. Qui utilise ses pattes avant comme instrument de préhension et non plus comme instrument de sustentation…

    -         J’imagine très bien, tout cela a été abondamment commenté dans les journaux, que le fait d’avoir des mains a donné des idées au singe humanoïde…<o:p></o:p>

    -         Certes. Mais ce dressement de l’ex grand singe n’est pas la seule explication de son gros cerveau : deux autres phénomènes ont joué en aval. Celui de naissances prématurées d’abord, obligeant les espèces humanoïdes à pratiquer systématiquement l’apprentissage, donc à conceptualiser leurs actes ; celui de modifier ensuite et profondément leur alimentation, s’ouvrant bien plus à la viande qui leur procura le phosphore indispensable à la multiplication des cellules cérébrales. <o:p></o:p>

    -         Comment tout cela est-il arrivé ?<o:p></o:p>

    -         Selon notre grand paléontologue, Yves Coppens, du fait d’un changement climatique important intervenu le long du « Rift », cette faille dans la croûte terrestre qui courre de la mer Rouge au Mozambique : la dite faille entraîna un réchauffement important de la région, transformant des zones arboricoles en savanes. Nos grands singes n’eurent pas d’autres choix que de se lever pour voir et la nourriture, et leurs prédateurs. Ce faisant, ils eurent de plus en plus de naissances prématurées tandis qu’ils ne trouvaient plus, en abondance, qu’une nourriture carnée, essentiellement constituée, au départ, de carcasses d’animaux. Très tôt, ces humanoïdes durent d’ailleurs se mettre à suivre les troupeaux de ruminants…<o:p></o:p>

    -         Bon, je me répète, tout cela est à présent bien connu. Nous devrions aller vite en besogne aujourd’hui…<o:p></o:p>

    -         N’en croyez rien : beaucoup de gens encore aujourd’hui n’acceptent pas de descendre du singe. Le darwinisme a été banni de l’apprentissage des enfants dans de nombreuses écoles américaines tandis que, pour un nombre encore plus grand de Musulmans ruraux, il s’agit là de dires carrément sataniques. <o:p></o:p>

    -         C’est vrai que ça pose un problème aux religions qui prône que l’homme a été créé par Dieu à sa ressemblance. <o:p></o:p>

    -         Oui, les religions dites « du livre », celles qui croient donc en la genèse de l’humanité telle qu’elle est racontée dans la Bible, six jours de travail pour Dieu plus un jour de repos, la femme tirée d’une côte de l’homme et j’en passe. <o:p></o:p>

    -         D’accord, mais aujourd’hui, ces résistances sont marginales. <o:p></o:p>

    -         Parce qu’une grande partie des humains ne s’est pas intéressée à la genèse véritable de notre espèce. Pour l’instant, le débat se limite au Monde occidental et aux élites des pays en développement. <o:p></o:p>

    -         Croyez-vous que les paysans africains, par exemple, s’en désintéressent ?<o:p></o:p>

    -         A vrai dire, je n’en sais rien : il s’agit là de croyances très intimes. Les dits paysans peuvent s’y intéresser sans le claironner. Le rôle de la télévision est en outre majeur dans le processus de connaissance, bien plus que celui des maîtres d’école, tandis que de nombreux ruraux du Tiers Monde disposent aujourd’hui d’un accès à la dite télévision. Mais, qu’ils y aient ou non accès, on ne peut pas vraiment savoir ce que  pensent ces paysans : croient-ils ou non en une genèse « naturelle », évolutionniste, de l’homme, that is the question ?<o:p></o:p>

    -         Les églises ont-elles pris la mesure du Darwinisme ?<o:p></o:p>

    -         Avant de répondre à cette question, permettez moi d’épuiser, si vous le voulez bien, le sujet des incroyants : hors le fait religieux, il y a aussi tous ceux qui croient en d’autres interventions, telle celle d’éventuels extra-terrestre. Il est certain que, pour eux aussi, la découverte de restes de singes de plus en plus humains au fil et à mesure que se déroule le temps pose problème : une espèce quasi importée aurait alors détruit jusqu’aux plus infimes traces des espèces autochtones évoluées, les géniteurs farfelus qu’ils évoquent étant donc de « mauvais génies » et non des Dieux ou demi Dieux.

    -         Mes religions officielles maintenant, si vous le voulez bien…

    <o:p> </o:p>

    Quelle impatience ! Je réalisais toutefois que, pour elle, ces histoires d’extra terrestres étaient de la connerie tellement pure que rien ne valait la peine qu’on s’y attacha. Je gardais mes commentaires pour moi et enchaînait :

    -         Les églises chrétiennes ont évolué, oui. On peut d’ailleurs le comprendre car leurs ouailles sont surtout des citadins développés. Aujourd’hui, elles voient l’intervention divine en amont du processus, comme une sorte de démiurge capable de maîtriser, pour poétiser à nouveau, la terre, la mer, le feu… et l’évolution. Les autres religions, moins, voire pas du tout, tel l’Islam fondamentaliste. J’avoue ne pas connaître la position sur ce sujet des cléricaux bouddhistes, taoïstes ou hindouistes…

    -         Mais comment, sur le terrain, arrivent-elles à concilier l’enseignement d’un Dieu proche des hommes, proche au point de leur envoyer des messies et des prophètes, avec une réalité paléontologique qui nie cette proximité ?<o:p></o:p>

    -         Elles ont toutes un vrai problème. Et comme tout corps constitué, elles ne peuvent réagir que par un véritable « aggiornamento », une révolution des esprits, ou bien par le refus de parler des choses qui fâchent, ou encore par une opposition intransigeante. A vous de voir où chacune d’entre elles se situe dans cette hiérarchie de réponses : les Chrétiens, eux, viennent de réhabiliter Galilée, une sorte de geste symbolique. De là à non plus admettre mais enseigner que l’homme descend en fait d’une amibe, il y a une marge ! Songez par exemple que certaines religions datent la création du monde à moins de 5000 ans alors que des humanoïdes existent depuis plusieurs millions d’années et que les premières amibes ont dû se constituer « ex nihilo » il y a plusieurs milliards d’années…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Il n’y avait pas que les religieux à avoir du mal à entrer dans la connaissance moderne de notre évolution, songeais-je alors : que dire de tous les intellectuels serinant quasi obsessionnellement que la méchanceté de l’homme est une constante qui traverse les siècles ? Je m’en ouvris à mon hôtesse qui, je m’en aperçu avec étonnement, professait une opinion similaire : mais oui, il est mauvais. Voyez les massacres d’aujourd’hui : sont-ils moins féroces que ceux d’hier ?Le 20e siècle fut d’ailleurs et sans doute le siècle le plus monstrueux à cet égard de toute l’histoire de l’humanité, Hitler, Pol Pot, la Yougoslavie, le Rwanda et j’en passe… Je ne pouvais me contenter de répondre, comme je le fais d’habitude, en donnant des contre exemples plus anciens ou bien en citant la torture, d’abord légitimée et publique avant d’être interdite sur toute la surface de la planète : elle me rétorquerait des heures durant que le fait d’avoir massacré avant de massacrer était une preuve de la constance de la méchanceté humaine tandis que l’interdiction légale ne vaut pas arrêt réel des pratiques. Je résolus d’abandonner l’idée de lui faire admettre une évolution humaine sur ce point et de me battre sur le temps des grandes phases de notre évolution :

    -         Regardez les temps comparés des grandes périodes de l’histoire humaine : plusieurs millions d’années avant d’arriver à l’homo sapiens sapiens. Plusieurs dizaines de milliers d’années à ce sapiens sapiens pour passer d’une civilisation de cueillette et de chasse à une civilisation de cultivateurs et d’éleveurs. Plusieurs milliers d’années pour que ces cultivateurs et éleveurs arrêtent de s’entretuer. Et quelques centaines d’années seulement pour le reste de l’évolution, soit, notamment, la constitution de sociétés techniquement très évoluées.<o:p></o:p>

    -         Et alors ?<o:p></o:p>

    -         Quand on parle d’évolution, on parle de périodes très longues. Nos pessimistes chevronnés comparent, pour donner un exemple, Tamerlan, ce chef turco-mongol qui incendia le monde de la Chine à l’Europe au 15e siècle, et notre plus moderne Hitler dont les décisions démentielles aboutirent au massacre de plusieurs dizaines de millions d’être humains en quelques années. Cinq petits siècles séparent seulement un dingue de l’autre, quasi rien en terme d’évolution. Tout au plus peut on relever que le développement technique des armes permet aujourd’hui de massacrer beaucoup plus de gens qu’autrefois : mais les massacres du Rwanda se sont surtout faits à coup de machette !  <o:p></o:p>

    -         Vous insinuez donc que la méchanceté de l’homme n’a pas eu le temps d’évoluer au cours de ces « cinq petits siècles » ?<o:p></o:p>

    -         Les conditions de cette méchanceté plutôt : l’anathème contre les Juifs, par exemple, n’est pas le fait d’Hitler. Ces pauvres bougres étaient déjà persécutés au Moyen Age. La survie par la possession de la terre, problème spécifique au Rwanda, est un problème vieux non pas comme le monde mais comme l’histoire des cultivateurs. Plus généralement, l’habitude de régler les problèmes ou les présumés problèmes par la force date, elle, des premières chevauchées nomades en terre agricole, de même que la différenciation des hommes entre militaires et civils ou dirigeants et dirigés. Songez que Louis XIV estimait que son premier devoir était de faire la guerre ! Bref, nous sommes toujours, bien que beaucoup plus évolué technologiquement, dans un monde militarisé. Vous me l’avez dit vous-même…<o:p></o:p>

    -         C’est vrai. Mais je ne reliais pas cette militarisation effrayante à la méchanceté humaine.<o:p></o:p>

    -         Parce que vous pensez que les humains peuvent être intrinsèquement méchant, ce que, pour ma part, je récuse : ils peuvent être fous, ça arrive et c’est grave quand on est un chef, ou bien persuadés de leur bon droit, c’est la majorité des cas, ou bien encore simplement idiots mais du côté du manche, si vous voulez bien me passer cette expression. Tous ces « méchants » ont de toute façon comme plus petit dénominateur commun le fait de croire que la force prime le droit, c’est-à-dire qu’ils en sont restés à une conception militaire de la société humaine. Mais, je me répète, cette conception est toute jeune à l’échelle de l’évolution humaine globale.<o:p></o:p>

    -         Les esprits ont du retard par rapport à la technologie…<o:p></o:p>

    -         Tout à fait. Voyez d’ailleurs les problèmes que pose, aux civilisations dites évoluées, la possession de l’arme atomique par des pays en développement. Ces civilisations ont peur de l’utilisation que leurs pays possesseurs, économiquement – donc socialement, donc mentalement, pensent-elles- très en retard sur elles, pourraient en faire. D’où aussi les peurs quasi « millénaristes » des écologistes face au nucléaire, militaire comme civil : nous avons, homo sapiens sapiens du 21e siècle de notre ère, conscience quand même de la nécessité d’une éthique face à la technique. Jadis, les religions s’en chargeaient, pas toujours mal d’ailleurs : voyez les trêves et les lieux sanctuarisés imposées par l’Eglise catholique, apostolique et romaine dans les guerres médiévales. Aujourd’hui, c’est une partie entière de la population qui met cette politique au menu de ses revendications. N’est-ce pas un progrès ?<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’avais gagné le combat, je crois. Madame Florin interrompit notre discussion pour me demander le plus aimablement du monde –nous restions d’humeur des plus civiles ce matin là- ce que je voulais manger. Viande rouge, répondis-je tout aussitôt, y ayant déjà songé en venant boulevard des Invalides.

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    De l’âge du fer

    Quand nous nous mîmes à table, comme d’habitude après une pause au cours de laquelle j’avais pu téléphoner et mettre mes idées en place pour la suite de la discussion, je découvris de simples rondelles de tomates sur mon assiette : ne faites pas la fine bouche, m’avertit Mon hôtesse. Ce sont des tomates de Sicile, on n’en trouve que très rarement et à des prix prohibitifs. Mais vous m’en direz des merveilles… Je retrouvais, de fait, le goût des tomates de mon enfance, quand elles avaient encore du goût. Un délice ! La cuisine aujourd’hui, me dis-je alors, n’est pas complexe : il suffit de trouver les bons produits. Un peu d’huile d’olive avec quelques gouttes de vinaigre, sel, poivre, et l’on se retrouvait au Paradis. J’ai demandé qu’on n’ajoute ni ail, ni herbes. C’eut été dommage avec de telles tomates ! Je remerciais chaudement Géraldine qui ajouta : attendez, vous n’avez pas tout vu… Arriva, de fait et après les tomates, un plat blanc dans lequel trônait un demi onglet juste grillé au bleu. Là encore, le cuisinier avait fait dans l’ultra simple, un peu de poivre avant cuisson, un peu de sel après cuisson, le tout servi avec des pommes de terre nouvelles grossièrement coupées et poêlées. Un tableau de Mathieu, sans fioritures, juste le mouvement et la couleur… C’est dommage que vous ne buviez pas de vin, me dit-elle en surplus : j’ai là un Grave vinifié à l’ancienne qui vaut le détour. J’y trempais mes lèvres puis, surpris, en bu une gorgée avant de lui demander : c’est aussi l’une de vos propriétés ? C’était une de ses propriétés. Nous mangeâmes la viande dans un silence recueilli avant que, la dernière bouchée avalée, la vieille dame n’intervienne : savez-vous que nous sommes le seul peuple à manger de la viande aussi peu cuite ? Je le savais et plus encore : vous oubliez les peuples qui pratiquaient, jadis, l’ingurgitation de morceaux crus d’animaux, tels le cœur ou le cerveau. Mais il est vrai que, de nos jours, beaucoup d’étrangers nous considèrent presque comme des vampires. Il n’y a d’ailleurs pas de mot anglais pour traduire « cuisson au bleu » : chez eux, c’est saignant ou à point. Et leur saignant équivaut à notre « rose », terme que nous employons essentiellement pour l’agneau. <o:p></o:p>

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    J’étais en pleine forme, elle aussi, et nous passâmes dans son espace loisir pour le café et la suite de nos entretiens.

    -         Nous progressons. Je dois à présent vous parler de la technologie, ce fameux « âge du fer » qui vous tient tant à cœur.

    -         Parce qu’il m’a fait gagner beaucoup d’argent : les petits investisseurs ont perdu jusqu’à leur chemise en misant peu sur du vent, moi j’ai misé beaucoup sur quelques rares entreprises. Dont j’ai toujours vendu mes actions à temps. Ainsi, dans le cas de France Telecom, il est vrai que l’entreprise publique avait limité le montant unitaire des achats possibles, je me suis contentée de quatre fois la mise en trois mois. D’autres ont attendu, attendu, croyant pouvoir multiplier leurs gains par plus de dix : très peu ont su vendre et beaucoup se sont retrouvés avec des avoirs divisés par deux ! De mon côté, j’avais misé surtout sur des entreprises étrangères. J’ai gagné ainsi plus de vingt fois ma mise sur une entreprise sud africaine qui faisait –qui fait toujours- du gros équipement télématique. Le cours de ses actions a plongé, comme celui de tous ses congénères, mais j’avais vendu avant…<o:p></o:p>

    -         Au début, Chère Madame, ces considérations boursières n’avaient pas lieu d’être : les humains qui ont, les premiers, travaillé les métaux, avaient simplement mis les cailloux qu’il ne fallait pas dans leur four à pain, ayant depuis longtemps compris que les pierres maintenaient la chaleur. Des fours qui peinaient à fournir quelques centaines de degrés. Ces cailloux fondirent avant de durcir à nouveau avec le refroidissement : la métallurgie était née !<o:p></o:p>

    -         Vous êtes en train de faire l’apologie des fours.<o:p></o:p>

    -         Tout à-fait : dans le processus, le véritable inventeur est celui du four, pas celui de la fonderie. Imaginez d’ailleurs que, pour produire du fer et non des métaux moins résistants à la chaleur, il fallut préalablement construire des fours capables de fournir plus de 500° C. Donc puissamment alimenté en air. Il en fallait de la matière grise, autrement plus que pour travailler ensuite le métal amolli, un travail en fait de maréchal ferrant : de la science suivie d’artisanat… Notez que tout cela ne prit que quelques siècles, le bronze d’abord, le fer ensuite, qui valut aux Hittites de mettre en pièces tous leurs adversaires de l’Antiquité. Ils occupèrent jusqu’à l’Egypte…<o:p></o:p>

    -         La première utilisation fut donc militaire…<o:p></o:p>

    -         Ca vous étonne, vous, la « pasionaria » de l’anti-militarisme ?<o:p></o:p>

    -         Non. Ca n’était qu’un constat de plus…<o:p></o:p>

    -         Très juste en l’occurrence : car il faudra attendre de nombreux siècles encore avant que ce fer ne trouve des utilisations agricoles, donc civiles. C’était un produit cher, dans l’Antiquité, et donc réservé aux classes dirigeantes pour lesquelles le travail agricole n’était pas essentiel. Du moins ne le considéraient-elles pas comme essentiel. Songez, Chère Madame, que les Germains du Moyen Age, vainqueurs mais non héritiers de l’Empire romain, avaient oublié comment se fabriquait le dit fer. Ils pillaient donc leurs voisins, tout aussi germains qu’eux, pour leur dérober jusqu’à la plus petite particule de fer travaillé. Qu’ils faisaient ensuite fondre –l’invention du four à chaleur intensive, fortement alimenté en air, avait, elle, perduré- pour créer des armes avec lesquelles ils pouvaient battre et piller encore plus de voisins. Des ferrailleurs, en somme…<o:p></o:p>

    -         Mais enfin, il dû bien y avoir d’autres grandes découvertes entre les Hittites et le Moyen Age !?<o:p></o:p>

    -         La roue fut inventée presque en même temps que la métallurgie, l’homme avait préalablement mis au point et le tissage, et la poterie. Sans compter l’architecture navale : on se baladait sur les mers depuis des siècles avant qu’Auguste n’anéantisse la marine égyptienne de son rival, Antoine, à Actium. Ce, pour l’Occident. Car, en Orient, il se passe beaucoup d’autres choses : d’abord et avant tout, l’invention de l’agriculture moderne, irriguée. <o:p></o:p>

    -         Qui a trouvé ça ?<o:p></o:p>

    -         Les Mésopotamiens. Et leur invention ne sera jamais oubliée : les Arabes et les Turcs, notamment, en tireront grand profit. A noter que leurs paysans n’étaient pas, eux, des esclaves, mais des petits propriétaires : ils avaient compris, bien avant les économistes modernes, que la productivité agricole est étroitement liée au statut des producteurs… Les seuls Occidentaux à avoir également compris le phénomène furent les Byzantins et encore leur déclin fut-il en partie lié à leur propension à créer, sur le tard et à la faveur des guerres civiles, de grands domaines aristocratiques : ils peinèrent de plus en plus à lever des troupes de volontaires attachés à défendre leurs terres.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Madame Florin et moi réalisâmes alors, quasi en même temps, que notre manie occidentale du tout technologique avait quelque chose de diabolique, comme le refus, de la part des élites, de mettre en avant ne serait que l’effet le plus infime des masses, des « gens d’en bas », sur l’évolution. Etions-nous vraiment sortis du Moyen Age ou bien nos élites, en se renouvelant et en se positionnement massivement sur l’innovation technique, n’avaient-elles pas simplement prorogé leur domination des siècles durant ? Ma légatrice potentielle s’en ouvrit à moi :

    -         La vision qui me vient à l’esprit est celle d’un monde ancien qui s’accroche à ses privilèges.

    -         Attendez que je vous parle de l’ère des grands nombres, qui a commencé et qui s’imposera de plus en plus demain : s’il y a vraiment perpétuation de l’élitisme grâce à la technologie, cet élitisme a du mouron à se faire si vous voulez mon avis. Mais revenons à nos moutons, soit l’évolution technologique de l’homme. Rappelez-vous préalablement, je vois que vous commencez à me comprendre, que, pour moi, cette évolution n’est pas intrinsèquement productrice de « rupture » dans notre évolution globale. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    La vieille dame demanda alors une pause dans notre débat. J’ai besoin de mûrir, m’expliqua-t-elle. J’acquiesçais bien évidemment, trop heureux de voir, enfin, quelqu’un commencer à entendre mes litanies. Je lui suggérai de nous revoir le lendemain matin bien qu’il soit encore tôt dans l’après midi. C’est mieux, en effet. Mais je suis tellement contente que je vous compte la journée complète, huit heures. Tenez, je double même votre journée ! 16 heures, 4 800 euros, c’était le pied ! La journée, décidément, avait été superbe. Je quittai l’hôtel particulier avec une forte envie de danser…

    <o:p> </o:p>

    L’humeur de la veille déteint sur celle du jour suivant : dame Géraldine Florin s’avéra charmante, d’autant plus qu’elle m’attendait avec un chèque.

    -         Vos premiers défraiements. Notez que c’est moi qui vous les remets et non Clément – son majordome se prénommait donc Clément – Une vieille habitude d’employeur : vos salariés doivent savoir qui signe les chèques…<o:p></o:p>

    -         A l’ère des virements, c’est un peu archaïque, non ?<o:p></o:p>

    -         Peu importe pour les grandes entreprises : elles sont tellement grosses que le jeu du pouvoir emprunte des chemins très proches de ceux des cours royales d’antan et non celui que je vous indique. Pour votre bien d’ailleurs : je ne serais bientôt plus de ce monde et l’héritier que vous allez être doit connaître quelques règles basiques de commandement.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je commençais à percevoir les inconvénients –celui-ci en était indiscutablement un pour moi- de mon futur métier de riche. Je n’avais pas pensé, en effet, que j’hériterai aussi d’une ribambelle de serviteurs que je ne pourrai –je me connaissais !- en aucun cas renvoyer dans leurs foyers et qu’il me faudrait donc gérer en tenant compte, effectivement, de la psychologie humaine du moment. Mon hôtesse se rendit compte de mon émoi :

    -         Ca vous embête, hein ?

    -         Je ne peux pas vous le cacher ! Mais, bon, chaque chose en son temps. Pour l’instant, nous devons épuiser l’évolution technologique de notre espèce. Je suis satisfait, à cet égard, du scepticisme que vous avez bien voulu partager avec moi quant à l’impact très relatif de la technique sur notre évolution…<o:p></o:p>

    -         Je vous ai dit que j’avais besoin de « mûrir », ce que j’ai fait hier après-midi et une bonne partie de la nuit. J’ai fini, je crois, par comprendre ce que vous dites depuis le début sur la technologie : elle n’est qu’une partie de l’évolution humaine. J’ai compris aussi que nos organisations autour de cette technologie restaient primaires, fondées toutes sur les schémas militaires héritées des premières guerres entre éleveurs et cultivateurs, soit il y a des milliers d’années.<o:p></o:p>

    -         Il me faut vous donner quelques informations alternatives ici : tous les humains n’ont pas été affectés par ces guerres. Au sud du Sahara surtout, les hommes restèrent protégés des millénaires durant contre l’influence pernicieuse de la chose militaire : il fallut attendre le 8e siècle de notre ère pour voir des peuples guerriers réussirent à traverser le Sahara, soit par les côtes maritimes, soit par des voies caravanières.<o:p></o:p>

    -         Comment évoluèrent les Noirs, puisqu’il s’agit d’eux ?<o:p></o:p>

    -         Ce sont les seuls humains à avoir réussi à créer des sociétés sans Etat. Du moins, jusqu’à ce que nous arrivions…<o:p></o:p>

    -         Mais ils devaient aussi disposer de techniques des plus sommaires et être dans l’incapacité d’ériger de véritables civilisations, basées sur l’existence de grandes villes !<o:p></o:p>

    -         Même pas : ils savaient tisser et fabriquer des récipients, ils avaient découvert le fer, ils pratiquaient des cultures qui, à l’époque, n’avaient pas à rougir face à celles que nous faisions en Europe, ils connaissaient l’élevage, bref, ils vivaient tout aussi bien qu’au nord du Sahara. Ils échangeaient même leurs productions et avaient su créer des langages commerciaux pour surmonter la barrière des langues. Le Lingala, par exemple, langue parlée par tous les peuples bantous qui vivaient sur les berges du fleuve Congo…<o:p></o:p>

    -         Mais les villes, Cher monsieur, les villes ?<o:p></o:p>

    -         Il en existait et même de nombreuses. Malheureusement, les constructions étaient souvent en terre et en bois, si bien qu’une fois abandonnées, elles disparaissaient  très vite sans laisser de vestige. Mais on en a retrouvé quand même, des vestiges, là où la pierre était utilisée : la vallée du Limpopo par exemple, au Zimbabwe, regorge de tels trésors archéologiques, dont des palais qui laissent supposer qu’à côté des sociétés sans Etat pouvaient aussi exister des sociétés plus hiérarchisées. <o:p></o:p>

    -         Comment fonctionnaient ces sociétés sans Etat ? Il fallait tout de même s’occuper des criminels, régler les différents commerciaux, arbitrer les querelles de familles ?<o:p></o:p>

    -         On suppose, en l’absence d’indices écrits, que les tribus qui formaient ces sociétés sans Etat devaient agir comme agissaient les tribus isolées découvertes au fur et à mesure de notre pénétration du continent : via des assemblées ou conseils « d’Anciens », des familles pouvant même se distinguer particulièrement au sein de ces assemblées et conseils. Notez que ce type d’organisation fut aussi celui que choisirent les villes libres de l’Italie de la Renaissance, Florence, Venise, Gènes par exemple. Les grandes familles –et, au sein de ces grandes familles, quelques uns des caractères les plus trempés- gèrent en fait la société que, par convenance, on appelle « République » alors que son mode de fonctionnement s’apparente plus à un conseil d’administration. On trouve d’ailleurs toujours ce système de gestion publique des affaires dans certains pays africain. En Guinée équatoriale par exemple, il est presque « pur », les attributs de la démocratie républicaine, parlement, chef de l’Etat, etc., ne faisant qu’habiller de neuf l’antique mais très vivant conseil des familles qui gouverne réellement « le pays des Fangs » puisque la Guinée équatoriale est le pays où ce peuple bantou est très largement majoritaire.<o:p></o:p>

    -         C’est tout de même archaïque à côté des constructions européennes fondées, à partir du XIXe siècle, sur l’équilibre des pouvoirs !<o:p></o:p>

    -         L’Habeas Corpus, Montesquieu, les constitutions… Pour arriver aux lobbies, à la Pensée unique et aux plus forts taux d’abstention électorale que les démocraties occidentales aient jamais connu depuis l’institution du suffrage universel !<o:p></o:p>

    -         Vous ne pouvez tout de même pas nier les bienfaits d’une Justice indépendante, de la liberté de s’exprimer ou de se regrouper, d’une presse libre, de droits effectifs contre l’arbitraire, bref de tout le contenu non électoral des véritables démocraties !<o:p></o:p>

    -         Non, bien sûr, rassurez-vous. J’ai simplement voulu, en développant ma pensée sur les sociétés africaines sans Etat, vous faire comprendre que l’évolution est loin d’être monolithique et qu’en matière d’évolution sociale, il y a eu d’autres schémas que celui que nous voulons imposer, parfois de force, à l’ensemble de nos contemporains.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Le sourire aux lèvres, la dame me concéda cet ultime « hymne à l’anarchie ». Elle m’invita à poursuivre sur l’évolution technique… Au point où nous en étions, je ne savais plus, toutefois, quelles étapes je devais privilégier dans ma démonstration. Devait-on, pour résumer, choisir quelques découvertes fondamentales, la poudre en matière militaire, la machine à vapeur et l’électricité en matière industrielle, aujourd’hui les ondes radio et la génétique, ou bien rester dans la continuité de l’évolution en constatant simplement l’accélération actuelle des découvertes ? Le plastique, le béton, le pétrole pouvaient en effet tout aussi bien que les précités, être retenus comme phénomènes majeurs qu’étaient sans doute aussi nos méthodes modernes de culture avec nos agro-industries, capables de nourrir des milliards de gens… Je me lançais toutefois dans une tentative de rétrospective :

    -         Tout ce qu’on peut dire est que l’homme n’a cessé, au cours des deux derniers siècles, de sophistiquer ses outils, les temps actuels montrant une très forte accélération de la dite sophistication. Des dizaines de milliers d’années avec des outils individuels rudimentaires, pour résumer, quelques petits milliers d’années de création d’outils collectifs basiques et quelques poignées de décennies de débauches technologiques en tous genres.

    -         C’est un peu succinct !

    -          Reprenons, si vous le voulez bien, notre homo sapiens sapiens, vieux d’un peu plus de 100 000 ans. Longtemps chasseur et cueilleur, il confectionne des vêtements dans la peau des animaux qu’il tue, il dispose d’armes de chasse en bois avec du silex et des os, ainsi que de quelques instruments de cuisine, toujours en silex ou en os, qui lui permettent de découper les viandes. A ce stade toutefois, pas de poterie, pas de métallurgie, pas d’animaux domestiques hors, peut-être, des chiens. Ce n’est que lorsqu’il doit s’organiser en société, sans doute sous l’effet du nombre, qu’il commence réellement à évoluer techniquement.

    -         Là, je peux vous remplacer, intervint Madame Florin. Les cultivateurs découvrent les tissus, donc les métiers à tisser, ainsi que la poterie et la roue. Le four fait son apparition, préludant celle du travail des métaux.

    -         Exact. On est à moins 6 000, moins 7 000 ans avant Jésus Christ, c’est à dire hier en temps cosmique. Les guerres qui commencent, poursuivais-je, accélèrent le dit travail des métaux et  l’armement fait des bonds prodigieux dès le 2e millénaire avant Jésus Christ. Avec, là, des « ruptures technologiques » parfaitement repérables sur les champs de bataille : le fer des Hittites dont nous avons déjà parlé, mais aussi les chars de combat –et donc l’introduction du cheval. Les armures, aussi, qui apparaissent moins de 1 000 ans avant Jésus Christ pour arriver au summum médiéval, ces machins de plusieurs dizaine de kilos l’unité qui interdisaient aux malingres de devenir chefs de guerre et faisaient du Percheron un animal idéal de combat ! Mais ces déploiements de ferraille n’empêchèrent pas les turco-mongols de dominer militairement la planète en tablant, eux, sur le cheval et l’arc. Ils disposaient toutefois d’armures, mais beaucoup plus légères, des cotes de mailles…

    -         N’est-ce pas à cette époque que Léonard de Vinci remplit son carnet de notes et de dessins sur des inventions en tous genres, de la manière de creuser un canal jusqu’à l’ébauche d’un hélicoptère ?

    -         Quelques siècles plus tard… Nous serons alors en pleine Renaissance, une renaissance qui ne nous vient pas d’Italie d’ailleurs, mais d’Espagne musulmane, comme je vous l’ai déjà expliqué. Moult inventions trouvent leur origine dans ce Califat d’Andalousie qui aurait dû en produire bien plus. Mais il ne cessera de s’abîmer dans des guerres civiles qui finiront par l’anéantir, bien plus que la « Reconquista » chrétienne. Revenons-en à nos armures : leur utilité disparaît aussitôt qu’apparaît la poudre en Europe, poudre qui nous vient, elle, de Chine.

    -         Mais que nous n’utilisons pas, nous, pour faire des feux d’artifice : on fabrique tout aussitôt des canons et des mousquets.

    -         Je reconnais bien là votre anti-militarisme aussi surprenant que forcené ! Il faudra trois siècle environ pour que vos grands amis fassent réellement « parler » la dite poudre, c’est-à-dire qu’ils bâtissent des stratégies fondées essentiellement sur une « puissance de feu » que même de faibles femmes sont capables de mettre en œuvre…

    -         Ce n’est pas pour autant que les militaires ont révisé leurs préjugés sur les femmes !

    -         Vous voyez bien que l’évolution technique n’est pas toute l’évolution…

    <o:p> </o:p>

    A ce stade de notre discussion, je jugeais utile d’introduire une digression, en fait une introduction, déjà, à la partie consacrée à la route de la soie : Vous noterez qu’à compter du XVe siècle, les Européens commencent à emprunter des techniques un peu partout. C’est que, grâce à leur nouvelle navigation, ce sont eux à présent qui contrôlent la fameuse route de la soie qui leur procure richesse et découvertes en tous genres… La dame ne souffla mot et je sentis que je devais continuer sur la technologie pure et dure. Béotienne, va ! Mais bon, me dis-je, un tel héritage vaut bien quelques contrariétés. Je repris donc, comme s’il n’y avait pas eu de digression :  

    -         Hors l’armement toutefois, la technologie peine : les techniques agricoles n’ont guère progressé, le cheval, par exemple et malgré son utilisation militaire massive, n’ayant toujours pas remplacé le bœuf. Et l’on ne connaît pas encore les usines, la révolution industrielle n’est qu’ébauchée au XVIIIe siècle. Elle prendra son envol au cours du siècle suivant, en Europe et aux Etats Unis essentiellement. Auparavant toutefois, nous avons, nous les humains de toutes nations, européennes comme asiatiques, retrouvé le goût des grandes bâtisses tandis que, dans le silence de leur cabinet, quelques grands esprits inventent les sciences qui permettront aux hommes de décoller technologiquement au XXe siècle : mathématiques, physique, chimie, biologie…

    -         C’est le fameux « siècle des Lumières » ?

    -         Pas seulement : en Asie centrale, en Inde, des savants continuent d’étudier. Mais ils ne bénéficient plus des multiples contacts que valaient à leurs civilisations la maîtrise de la route de la soie : en moins de deux cents ans, les brillantes sociétés d’Asie centrale sont anéanties…

    -         C’est votre dada, décidément. Qui me fait penser qu’au passage, vous n’avez qu’esquissé l’invention de la navigation moderne qui donne, m’avez vous dit pourtant, sa suprématie mondiale à l’Europe.

    -         Parce que, là encore, j’anticiperais sur les parties suivantes. De même que l’évocation éventuelle des découvertes techniques modernes empièterait sur les dernières parties consacrées à la « massification » des sociétés humaines...

    <o:p> </o:p>

    Je vis soudainement Mme Florin se dresser dans son fauteuil, les yeux brillant : tout cela est bien gentil mais vous oubliez un phénomène essentiel, surtout pour vous ! Je savais bien à quoi elle venait de penser : l’écriture ! Mais je ne l’avais pas oubliée, je le lui assurais : vous pensez bien que je ne pouvais pas passer sous silence une telle invention ! Je n’arrive toutefois pas à la caser dans cette quasi préhistoire des techniques humaines tellement ses débuts sont spécieux…

    -         Qu’entendez-vous par là ?, répliqua-t-elle.

    -         Les premières écritures sont des dessins, on appelle cela « l’écriture cunéiforme ». Très complexe et qui n’est maîtrisée que par une infime partie de la population. Très souvent d’ailleurs des religieux. On les appelle des « clercs », d’où viendra l’adjectif « anticlérical »…

    -         Les premiers écrits sont donc philosophiques…

    -         Détrompez-vous : d’après ce qu’on en sait, il sont comptables, les grands du Monde de l’époque ne dédaignaient pas faire l’inventaire de leurs possessions, puis, déjà, propagandistes : les mêmes grands utilisent l’écriture pour magnifier leurs gestes tant auprès de leurs peuples qu’au regard de l’Histoire. Les temples mésopotamiens comme égyptiens, grecs ou romains regorgent ainsi de relations des grandes batailles menées par les dirigeants des époques considérées contre des voisins redoutables tout comme, en Egypte, contre la sécheresse ou tout autre fléaux. Les bas-reliefs des dits temples sont notre tout premier matériel écrit de l’histoire antique : ce n’est déjà plus avant-hier mais hier…

    -         D’où votre difficulté à caser cette écriture dans cette première partie ?

    -         Oui. D’autant qu’un autre phénomène très important et indépendant de l’écriture va jouer dans l’intellectualisation de l’homme : avant même que soient publiés les premiers écrits philosophiques auxquels vous pensiez tout à l’heure interviennent les premières concentrations de population parlant la même langue. Auparavant, la barrière du langage interdisait purement et simplement les échanges d’idée et donc l’évolution des dites idées. Et, là, nous ne sommes plus du tout dans la préhistoire ! Permettez moi donc de conclure cette préhistoire par quelques mots, tout de même, sur l’évolution artistique des premiers sapiens sapiens…

    -         Je vous en prie…

    -         Les hommes des cavernes enterraient leurs morts et peignaient sur les murs des représentations de leur environnement. Sans doute toujours à des fins religieuses : les premières représentations artistiques humaines sont donc étroitement liées au mystère de la vie et de la mort, bien plus mystérieux pour ces gens que pour nous. Les Mésopotamiens et les Egyptiens continueront sur cette lancée et je crois que ce sont, en Orient, les Chinois, en Occident, les Grecs puis les Romains qui feront évoluer le concept : à compter de leurs époques, les humains fabriqueront de plus en plus d’art profane, à commencer par l’architecture : rappelez-vous les palais, les cirques, les thermes, les forums et autres constructions « civiles » de la Rome antique ! On reste toutefois, comme à l’époque des temples, dans une architecture monumentale à laquelle s’ajoute, mais en construction nettement moins élaborée, la réalisation des maisons d’habitation des grandes familles de l’époque, les fameuses « villas » romaines. Lesquelles ne doivent pas faire oublier que le reste des constructions urbaines étaient souvent insalubres, de qualité sommaire et sujettes fréquemment aux incendies.

    -         Quid de mes ennemis intimes ?

    -         Rassurez-vous, ils utilisèrent aussi et abondamment le savoir humain en la matière : entre les camps militaires fortifiés et les constructions médiévales fortifiées, sans oublier la grande muraille chinoise, ils ont laissé d’abondantes traces de leurs emprunts au génie artistique humain…

    -         De véritables mécènes !

    -         Si vous voulez… Permettez-moi d’arrêter là mon exposé du monde d’avant-hier, le dit génie artistique humain appartenant surtout aux mondes d’hier et d’aujourd’hui, tant en quantité qu’en qualité. Vous noterez toutefois que ma conception de « l’âge de fer » est bien plus étendue, plusieurs milliers d’années, que celle habituellement retenue dans les manuels. Et permettez moi aussi une question dont la réponse vous fera plaisir : quel est, selon vous, le plus petit dénominateur commun de cette évolution technique des premiers temps « sociaux » ?

    -         Les dépenses militaires, merci de me donner une nouvelle fois raison ! Mais ne croyez pas pour autant qu’aujourd’hui aussi, je vais doubler vos appointements ! Pas tous les jours…

    <o:p> </o:p>

    Je ne l’attendais pas et me contentais de blaguer avec elle sur ce sujet. Nous prîmes le thé dans son jardin intérieur, thé qu’elle se procurait chez le fournisseur le plus cher de Paris et qu’elle m’apprit à boire sans sucre. Comme les Chinois, commenta-t-elle, dont vous m’avez d’ailleurs fort peu parlés… Je lui promis que l’exposé suivant leur ferait une large place et m’en allais, son chèque bien au chaud dans ma poche : c’était un salaire de PDG de multinationale, Madame Florin ayant compté aussi nos trois semaines de fâcherie dans ma rétribution, toujours à raison de 300 euros de l’heure et huit heures par jour. Les vrais riches ne donnent pas de chiffres, m’avait-elle dit au début de notre relation. Je ne vous donne donc pas le chiffre indiqué sur le chèque, mais vous avez tous les éléments pour le calculer vous-même en mourant de jalousie…<o:p></o:p>


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  • UN SINGULIER HERITAGE<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

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    <o:p> </o:p>

    PROLOGUE<o:p></o:p>

    LA REPENTANCE D’UNE MILLIARDAIRE<o:p></o:p>

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    Prise de contact<o:p></o:p>

    J’appuis machinalement sur le bouton rouge du portable pour déconnecter mon appareil. Abasourdi, je suis, comme dirait le petit bonhomme vert de Star Wars. Un type vient de m’appeler, notaire soi-disant, m’informant que j’étais le légataire universel d’une vieille dame et que celle-ci, si j’étais d’accord, allait m’envoyer un Email dans les minutes qui suivent. Je ne sais pas pourquoi je lui ai donné mon adresse télématique, « persuadé je suis » que tout cela n’est qu’entourloupe. Russe ou nigériane, m’interroge-je d’ailleurs derechef ? J’en étais resté aux promesses de pourcentages faramineux sur des transferts de fonds douteux auxquels se laissaient prendre encore quelques crétins congénitaux. Ils font d’énormes progrès, me dis-je alors…

    <o:p> </o:p>

    Et j’ai repris mes occupations, soit la confection d’un filet mignon à la moutarde : faire revenir les oignons à feu moyen jusqu’à brunissement prononcé de ces derniers, réserver. Dorer de part et d’autre le filet de porc à la poêle, réserver à nouveau. Mélanger le tiers d’un pot de moutarde aux oignons frits et enduire le filet mignon doré de ce mélange. Déposer le tout dans un plat allant au four. Salez, poivrez, pimentez pour ceux qui aiment les mets relevés et arrosez l’ensemble de deux verres de vin blanc sec. Mettre au four à feu moyen (comme pour un poulet, entre 6 et 7 ou bien à 210° pour ceux qui ne disposent pas d’une graduation de 1 à 9) pendant 30 minutes très exactement. Au bout de ce temps, retirez du four que vous éteignez mais dont vous gardez la chaleur (en refermant la porte, tout simplement). Retirez le filet mignon du plat et déglacez la sauce avec un pot moyen de crème fraîche.  Reposez le filet mignon dans le plat et remettez au four pendant cinq minutes, pas une de plus. Sortez le tout, coupez le filet mignon en tranches d’un demi centimètre environ, napper avec la sauce, ajoutez des champignons cuits (je vous épargne la recette, trop facile. N’oubliez pas que le champignon trop cuit –plus de trois à cinq minutes selon l’espèce- devient caoutchouteux) et servir… Bref, une merveille à vous dégoûter à jamais de toutes les propositions ayant l’argent comme objectif. La Bourse contre le filet mignon à la moutarde, la City, Wall Street et le palais Brongniart n’ont aucune chance, de même que mon soi-disant notaire !

    <o:p> </o:p>

    Tard dans la nuit, le café m’empêchant de dormir et faute de livre correct, j’ai rouvert mon ordinateur. « Monsieur, mon notaire me dit que vous êtes d’accord pour devenir mon légataire universel. Soyez aimable de m’appeler le plus rapidement possible au… » Suivaient un numéro de téléphone parisien et une formule de politesse. Bigre ! L’arnaque, car arnaque il y avait très certainement, prenait de l’ampleur. Je décidais d’emmerder l’arnaqueur en l’appelant à une heure indécente. Dring… La sonnerie retentit bien huit fois avant que quelqu’un ne décroche au bout du fil :

    -         Oui ? C’était une voie de vieille femme…<o:p></o:p>

    -         J’ai eu plusieurs messages curieux aujourd’hui, dont un Email me demandant de rappeler à ce numéro.<o:p></o:p>

    -         Ah, oui ! Vous êtes Georges Sander ?<o:p></o:p>

    -         Exact.<o:p></o:p>

    -         Il est tard, vous savez ?<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je commençais à douter : la conversation était « normale », pas celle entre un escroc et sa future victime. J’enchaînais :

    -         J’ai crû à un coup monté, je ne suis d’ailleurs toujours pas assuré du contraire…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Un court silence suivit, le temps que la dame enregistre mon état d’esprit. Puis elle reprit, presque volubile :

    -         Non, non, en aucune façon. C’est très sérieux, j’ai lu votre livre sur l’Afrique, j’ai pris des renseignements et j’ai prévenu mon notaire, voilà tout. Ecoutez : je ne peux pas vous expliquer comme ça, au téléphone, pourquoi je cherche à vous voir avec des conditions aussi exceptionnelles…<o:p></o:p>

    -         Parce que vous cherchez à me voir ? Le notaire ne m’a parlé que d’héritage. Ma méfiance revint à la surface…<o:p></o:p>

    -         Je ne lui ai pas tout expliqué. Mais il y a en effet une condition à cet héritage.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je la coupais un peu brutalement, subitement agacé :

    -         Vous savez, je me fous pas mal de l’argent. Ca n’est pas ce qui me motive prioritairement, du moment que j’ai de quoi vivre. Et mes besoins sont de plus en plus réduits. <o:p></o:p>

    -         Je le supposais aussi avais-je demandé à Maître Maroil de vous dire que mes biens vous seraient acquis contre un service intellectuel que vous étiez, selon moi, l’un des rares à pouvoir me rendre avant que je meure. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Sentant que, de plus en plus agacé,  j’allais raccrocher, la dame devint encore plus volubile :

    -         Oui, l’un des seuls. Je vous raconterai ma vie en détail plus tard, si vous acceptez de me voir. Sachez pour l’instant qu’il ne me reste que quelques mois de survie, en grande partie grabataire. Je n’ai donc plus le temps d’étudier pour ne pas mourir idiote, si vous voulez un résumé rapide de mon état d’esprit. N’ayant pas d’héritiers légitimes, ni enfant, ni famille proche, je puis consacrer mon argent et le reste de mon temps de vie à tenter de gommer des décennies de futilités.<o:p></o:p>

    -         Mais pourquoi faire appel à moi ?<o:p></o:p>

    -         Parce qu’en matière de « dernier mentor », si vous voulez bien accepter ce qualificatif, vous me paraissez l’un des moins conventionnels du moment. Et je ne vais pas passer mes derniers jours de vie à essayer de discerner la pensée véritable dans le « prêt à penser » qui pare la majeure partie des intellectuels de ce temps.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Bien que grosse, la ficelle me plut : être reconnu est le premier levier de l’ego humain et je n’étais pas aussi saint que je le croyais pour y échapper. J’acceptais donc une rencontre, dès le lendemain, dans un hôtel particulier qu’elle m’avait dit « donnant sur les Invalides ». Je lui exprimais même des excuses pour l’avoir éveillée à une heure aussi matinale…

    <o:p> </o:p>

    Quelques heures plus tard, encore ensommeillé, je me trouvais donc sonner à une porte inconnue du boulevard des Invalides, ayant tout juste conscience de la beauté des lieux en ce printemps ensoleillé du nouveau millénaire. Beauté toute relative, me dis-je quand même en entendant le bruit sourd des centaines de voitures qui évoluaient alors tant sur le boulevard que dans ses contre-allées… Un homme en costume sombre ouvrit un portillon à peine visible dans la grande porte cochère :

    -         Vous êtes Monsieur Sander ?<o:p></o:p>

    -         Oui.<o:p></o:p>

    -         Entrez, Madame vous attend…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je pénétrais alors dans un hall à voitures se terminant, me sembla-t-il, dans une sorte de cour couverte au sein de laquelle je pu rapidement apercevoir deux ou trois capots reluisants. Mais j’étais déjà entraîné, après le passage rapide d’une grande porte vitrée, dans un escalier angevin, marbre et tapis ancien, serti d’œuvres d’art en nombre que je n’eu malheureusement pas le temps de détailler. Les sculptures, qui le bordaient, me dis-je toutefois, n’étaient pas des copies, de même que les tapisseries qui masquaient la pierre jaunie des murs. Nous grimpâmes deux étages avant d’arriver à un palier dont la superficie devait bien égaler celle de tout mon appartement. Quelques consoles surmontées, l’une, d’une fine horloge XVIIIe, l’autre, d’un vase superbe orné de fleurs, l’autre encore d’un buste ancien de jeune femme, agrémentaient le dit palier que cassaient aussi trois ou quatre portes ouvragées en bois brut. Le domestique frappa à la seconde d’entre elles :

    -         Entrez ! déclama la voix que j’avais entendue au téléphone, plus caverneuse toutefois.

    <o:p> </o:p>

    Mon accompagnateur s’effaçant, je pénétrais dans une pièce qui me parut immense de prime abord mais que je pu très vite séparer en trois espaces se succédant les uns aux autres : dans le premier trônait un lit à baldaquin. Du Louis XVI pur jus, peint en gris et or ressortant magnifiquement d’une draperie rouge sang et d’une tapisserie gris foncé fleurdelisée. Le mobilier restant, table ronde, fauteuils, miroir sur pieds, tablette de toilette, faisait visiblement partie d’un ensemble accordé aux bois du lit… Le deuxième espace était, me sembla-t-il, celui des repas. Plus « bourgeois » et cossu que la chambre, il était rempli de meubles campagnards en bois patiné. Les murs étaient austères, peinture blanche mate, mais couverts de tableaux impressionnistes et impressionnants. Mon regard n’osa pas trop s’attarder sur ces merveilles, se tournant vers le dernier espace dans lequel se tenait ma légatrice potentielle.

    <o:p> </o:p>

    Géraldine Florin, tel était son nom, était à moitié couchée dans un vaste fauteuil « relaxe » ultra moderne jurant avec le reste du mobilier de l’espace que je qualifiais immédiatement de « loisir » : une bibliothèque emplissait l’un des murs, un ensemble audio-visuel, téléviseur, enceintes acoustiques, tour à CD et meuble à CDD lui faisait face tandis que le troisième mur, celui qui n’était pas ouvert sur l’extérieur –un jardin intérieur !-, comportait un bureau sur lequel figurait, très sobrement, l’écran plat d’un ordinateur dont on ne voyait ni le clavier, ni le disque dur. Le tout était imprégné du style Henri III, présent dans tous les meubles ainsi que dans les tapisseries qui ornaient les murs. Extraordinaire mélange d’ancien et d’ultra moderne que venait déranger la bergère incongrue de Madame Florin. Laquelle voulu bien, sans même que je lui fasse la plus infime remarque, expliquer la faute de goût :

    -         Je vois que vous appréciez ma décoration. Ne faites pas attention à mon fauteuil : c’est un tribu à mon état de santé. Il est motorisé en plus : il me lève ou m’assoit sur demande. Je ne peux plus m’en passer.<o:p></o:p>

    -         Vous ne sortez donc plus ? lui demandais-je, me remémorant les deux étages d’escalier menant en bas de l’immeuble.<o:p></o:p>

    -         Pratiquement plus, ce pourquoi je n’ai pas investi dans un ascenseur ou tout autre système qui aurait, en outre, abîmé l’escalier. Quand j’en ai besoin, et c’est rare, je demande à mes domestiques de m’aider. Ils me portent, en fait. Mais ne restez pas planté là, venez vous asseoir près de moi.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je détaillais ma « cliente ». Observez-moi, n’hésitez pas ! Elle me fit songer à feu ma grande mère maternelle, ratatinée et grosse mais imposante et belle, interdisant à ses petits enfants d’embrasser un visage aussi ridé que le sien – elle baisait nos cheveux. Ses yeux –ceux de Madame Florin- détonnaient : ils n’étaient pas grands et bleus comme ceux de ma grand mère mais sombres et… oui, « perforants », paraissant, en se posant sur vous, creuser jusqu’au plus profond de votre âme. Des yeux d’homme, d’homme politique tels qu’en avaient portés des Indira Gandhi ou Golda Meir. Avec quelque chose en plus, comme une grosse fatigue en fond de teint. Géraldine Florin était de toute évidence une femme intelligente – A la veille de sa mort, me dit-elle en observant mes observations…

    <o:p> </o:p>

    Qu’importait le reste ? Sa bouche du être, il y a longtemps, « gourmande » tandis que je pouvais encore observer les restes d’un ovale parfait dans son visage – J’ai été belle, savez-vous ! m’asséna-t-elle en riant. Le tour de ses bras, qu’elle portait nus, devait bien valoir celui de mes cuisses. Mais là aussi, je percevais qu’il n’en avait pas toujours été ainsi : ses chevilles restaient, elles, parfaites, aussi fines qu’elles avaient dû être quand elle était jeune fille, aussi fines que son nez était resté aquilin. Avec, toujours, quelque chose en plus, l’amorce d’une rapacité qui aurait percé très certainement avec outrance si elle avait été du genre masculin. Sans doute son aspect imposant était il renforcé par ce nez curieux, exacte contraire des canons « en trompette » qu’exigent les agences de leurs mannequins. Un nez « aristocratique » en fait, perdu dans les méandres du métissage et qu’on ne retrouve aujourd’hui que sur le visage de rares Africaines de l’est… Je me surpris songeant à quelques reines antiques, songe incongru au regard de son tour de taille et de l’amplitude de son fondement : imaginer Salomé ou Cléopâtre pourvues de tels attributs est hors de question !

    -         A quoi pensez-vous ? me demanda-t-elle.

    -         Aux reines d’autrefois, lui répondis-je.

    -         Imaginez alors Joséphine de Beauharnais à 88 ans. C’est notre problème, à nous, femmes, de ne jamais vieillir dans l’imaginaire des hommes. Nous finissons souvent entre nous car, d’abord, vous mourrez –ou mourriez, il paraît que votre longévité moyenne rattrape la nôtre- avant nous et parce qu’ensuite, nous cessons de correspondre à vos critères d’humanité passé un nombre de rides et un tour de taille donnés.

    -         Ne croyez vous pas que les couples âgés ont dépassé ce stade assez primitif de relations ?

    -         Le croyez-vous vous mêmes vraiment ?

    <o:p> </o:p>

    Coriace, la dame ! L’entrevue s’annonçait ainsi plus enrichissante que supposée. J’attaquais :

    -         Vous souhaitez donc que je sois votre héritier ?<o:p></o:p>

    -         C’est une façon comme une autre d’aborder une conversation, répliqua-t-elle en souriant. Laissez-moi plutôt vous raconter ma vie, comme je vous l’ai dit cette nuit. Vous comprendrez mieux mes motivations.<o:p></o:p>

    -         Comme vous voulez. Voulez vous que je vous pose des questions, à la manière journalistique ? <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Elle hésita, comme interloquée par cette proposition. A laquelle elle se rallia finalement :

    -         Allez-y.<o:p></o:p>

    -         Bien. Commençons par le plus visible, votre richesse : d’où vient-elle ?<o:p></o:p>

    -         Je préfère que vous la qualifiiez de richesse « matérielle ». J’ai vécu pour elle une bien trop grande partie de ma vie, n’oeuvrant que dans le but de l’augmenter, encore et toujours. Comme vous pouvez le constater, j’y suis arrivé…<o:p></o:p>

    -         Mais encore ? Qu’avez-vous fait ? Fûtes-vous actrice ? Ou bien femme d’affaires ?<o:p></o:p>

    -         Que diriez-vous si je vous répondais que je ne fus qu’épouse ?<o:p></o:p>

    -         Vous avez donc hérité. Mais vous m’avez bien dit que vous avez « œuvré » pour augmenter cette richesse matérielle…<o:p></o:p>

    -         J’ai hérité et j’ai œuvré : en fait, je me suis arrangé pour hériter un grand nombre de fois, à l’Américaine. <o:p></o:p>

    -         Je vous coupe alors car il me faut savoir d’où vous venez : êtes-vous, pour résumer, une belle fille partie de rien à la conquête des hommes riches ou bien, déjà, une riche héritière s’étant arrangée pour ajouter à ses biens ceux de vieux milliardaires sans enfants ?<o:p></o:p>

    -         Ni l’une, ni l’autre. Je suis, très banalement, issue de la classe moyenne. J’ai poursuivi des études qui ne m’ont servi qu’à « paraître » après quatre à cinq années de carriérisme professionnel.<o:p></o:p>

    -         Ah ! Vous avez quand même été attirée par une profession !<o:p></o:p>

    -         Oui, au tout début et par hasard : sortant de la fac…<o:p></o:p>

    -         Quelle filière ?<o:p></o:p>

    -         Droit et lettre, deux licences… Quand je les ai eues, j’ai cherché du travail : il me fallait bien vivre. J’ai été recrutée comme secrétaire dans une assez grosse PME industrielle.<o:p></o:p>

    -         Le patron a été votre premier mari ?<o:p></o:p>

    -         Non, il était beaucoup plus âgé que moi, pourvu d’une ribambelle d’enfants et d’une très belle femme.<o:p></o:p>

    -         Malgré la ribambelle d’enfants ?<o:p></o:p>

    -         C’était sa 2e femme. La première était partie avec un autre homme. Vous voyez que je n’avais aucune chance ! Mais je voulais devenir la directrice administrative et financière de l’entreprise, poste alors tenu par un cinquantenaire un peu alcoolique et plus que dépressif. <o:p></o:p>

    -         Vous avez réussi ?<o:p></o:p>

    -         Non : l’homme s’est suicidé et a été remplacé par un autre homme de son acabit.<o:p></o:p>

    -         Alcoolique ?<o:p></o:p>

    -         Pas celui-là, mais triste à mourir… Quoiqu’il en soit, j’ai compris qu’une femme, à cette époque, n’avait aucune chance de briller professionnellement. J’ai donc cherché un mari, comme toutes mes congénères. Et je l’ai trouvé assez vite, un jeune technocrate fils de technocrates. Une famille pleine aux as.<o:p></o:p>

    -         Les technocrates, pourtant, sont censés ne vivre que de leur salaire ?<o:p></o:p>

    -         La question, il est vrai, m’a taraudé plus d’une fois. Pragmatiquement, je l’ai remisée au fond de mon subconscient. Toujours est-il que je fus convoyée en grande pompe jusqu’à l’hôtel, robe blanche et tout le tralala, propulsée en fait à des années lumières de ma condition de secrétaire de direction dont je me défis sans regret.<o:p></o:p>

    -         Vous étiez alors amenée à faire des enfants et à jouer la digne épouse restant à la maison…<o:p></o:p>

    -         C’est ce que je pensais. A l’époque d’ailleurs, je « n’oeuvrais » pas et ne pensais pas à « œuvrer ». Mon intérieur, l’organisation de mon inactivité, la manière de diriger le budget familial sans heurter la susceptibilité du monsieur… Je n’avais même pas conscience de plaire outre mesure aux hommes, même si je savais, depuis ma plus tendre enfance, ne pas leur déplaire. Une vie tout ce qu’il y a de rangée… <o:p></o:p>

    -         Vous vous êtes retrouvée veuve du jour au lendemain ?<o:p></o:p>

    -         Pire ou mieux encore, comme vous voudrez : quelques mois seulement après le mariage, toute la famille a été emportée dans une avalanche de neige en Suisse. Beau-père, belle-mère, mari, frères et sœurs du mari, enfants des frères et sœurs, je me suis retrouvée seule héritière.<o:p></o:p>

    -         Vous n’étiez pas avec eux ?<o:p></o:p>

    -         Figurez-vous que j’étais déjà enceinte. Et, dans cette famille, on ne rigolait pas avec les précautions à prendre : je dû rester à Paris, deux téléphones par jour et tout le tremblement… <o:p></o:p>

    -         Vous m’avez dit ne pas avoir d’enfant…<o:p></o:p>

    -         Je n’en ai plus aujourd’hui. Mais j’ai bel et bien enfanté d’un fils, un magnifique bébé dont l’éducation m’a occupé des années durant.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Les yeux acérés de Mme Florin laissèrent percer ce qui ressemblait à une larme. Le souvenir, visiblement, l’éprouvait encore.

    -         Laissez-vous aller. Nous reprendrons ultérieurement le fil de votre raisonnement. Parlons pour l’instant de votre enfant. Que lui est-il arrivé ?<o:p></o:p>

    -         Merci. J’eu donc un fils qu’il me fallut, au début, éduquer sans père, sans grand parents, sans cousins…<o:p></o:p>

    -         Mais il y devait y avoir votre propre famille !<o:p></o:p>

    -         Même pas : mes parents étaient eux-mêmes décédés, ma mère d’abord, d’un cancer, puis mon père, très peu de temps après, je crois de désespoir. Et j’étais fille unique, comme ma mère. Mon père avait une sœur, partie toutefois à l’étranger avec son mari. Je ne me souviens même plus de son visage… Mais Etienne, c’était son nom, ne semblait pas souffrir de ce manque de parentèle. C’était un vrai garçon, turbulent, plein de copains et d’idées farfelues. Il me manque toujours, ajouta-t-elle en pleurant cette fois-ci à chaudes larmes. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je laissais passer un long instant de recueillement au terme desquelles mon hôtesse appuya sur une sonnette électrique :

    -         Vous prendrez bien un café avec moi ?<o:p></o:p>

    -         Plus que volontiers, merci d’avance… Voulez-vous que nous reprenions notre conversation ?<o:p></o:p>

    -         Oui, je le peux à présent. Veuillez excuser ma perte de sang froid. A chaque fois que je pense à mon fils, c’est comme si c’était hier. Les enfants ne devraient jamais mourir avant leurs parents !<o:p></o:p>

    -         J’ai compris que le vôtre a disparu. Quand ? Pourquoi ?<o:p></o:p>

    -         Etienne est mort de leucémie à l’âge de neuf ans. La maladie l’a emporté en deux petites années. La dernière fut terrible : je l’avais retiré de l’école qu’il ne pouvait plus suivre du fait de ses traitements. Sa vie ne fut plus qu’un aller-retour interminable entre sa chambre et l’hôpital et qu’une suite ininterrompue de moments d’intense souffrance suivis de moments de rémission hébétée provoqués par les médicaments. Avec quelques rares instants de lucidité au cours desquels il me suppliait de ne plus tenter de le sauver.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    La vieille dame repleurait d’abondance, hoquetant et se mouchant. Je hais l’acharnement thérapeutique ! hurla-t-elle presque.

    -         Mais c’est vous, la mère et donc la tutrice légale, qui l’aviez demandé ?<o:p></o:p>

    -         Oui et je m’en repens jusqu’à aujourd’hui. Je ne voulais pas perdre l’être qui m’était le plus cher au monde, mon égoïsme aveugle l’a fait souffrir inutilement pendant de longs mois, de trop long mois. Le pire, savez-vous, est que ce petit garçon de neuf ans à peine était, dans ses moments de lucidité, pleinement conscient de mes motivations. Il ne me demandait pas abruptement de le laisser mourir, il y mettait des formes, me disant qu’il resterait dans mon cœur et que, peut-être, il continuerait à suivre ma vie après sa mort. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’étais bien proche de pleurer moi-même. Je m’empressais de changer de terrain :

    -         Vous n’étiez alors plus très éloignée de la quarantaine. Vous étiez-vous remariée ?<o:p></o:p>

    -         Oui. J’avais pensé très vite qu’il fallait une autorité masculine à mon fils…<o:p></o:p>

    -         Etait-ce votre seule motivation ?<o:p></o:p>

    -         A vrai dire non : quelque temps après la mort de mon premier mari,  j’avais éprouvé aussi le besoin de « laisser parler la nature ». Rassurez-vous : je n’avais pas ce qu’on appelle le « feu au cul ». Mais la tendresse me manquait, se reposer au creux de bras musculeux, entendre une voix habituelle dire des mots gentils, pouvoir compter à chaque instant sur un véritable ami, même en son absence physique… Etienne en outre adorait Pascal comme le père qu’il n’avait jamais connu.<o:p></o:p>

    -         Qui était ce Pascal ?<o:p></o:p>

    -         Je n’avais toujours pas « œuvré » en l’occurrence. Il s’agissait simplement d’un ami de feu mon mari. Je lui ai dit « oui » sans savoir seulement ce qu’il faisait et s’il avait de l’argent. Ce ne fut pas ce qu’on appelle un « mariage d’amour » mais une bouée de sauvetage à laquelle je me suis raccrochée. Pascal restera cher à mon cœur jusqu’à ma mort…<o:p></o:p>

    -         Qui est proche m’avez-vous dit…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Géraldine Florin ne répondit pas tout de suite. Je sentis qu’elle allait à présent me dire ce dont elle souffrait et, peut-être aussi, ce qu’elle attendait de moi :

    -         Vous voulez savoir de quoi je suis en train de crever ?<o:p></o:p>

    -         Ben…<o:p></o:p>

    -         Rien d’extraordinaire : c’est fou ce que la banalité a pu provoquer de catastrophes dans ma vie. J’ai un cancer. Une saloperie qui a d’abord infecté mes reins. Lesquels se sont défendus en calcifiant les cellules concernées, une sorte de gangue très dure autour de la tumeur. Si bien que je n’en ai jamais souffert jusqu’au jour où les cellules infectées ont décidé d’émigrer ailleurs via le système sanguin. Mes poumons ont été pris et j’ai commencé à avoir mal. Je vous passe le reste, chimio, radiothérapie, rémission puis reprise de l’infection… Je n’en suis pas encore au stade terminal, mais c’est sans espoir. On ne me soigne plus, on se contente de m’éviter de souffrir.<o:p></o:p>

    -         Vous n’êtes plus toute jeune de toute façon…<o:p></o:p>

    -         Comme vous le dites si délicatement… C’est vrai qu’à mon âge, on doit quand même se résoudre à disparaître un jour ou l’autre. Le prévoir est plus sage que fermer obstinément les yeux. J’aurai quand même préféré une mort moins méchante. Une crise cardiaque pendant le sommeil, par exemple… <o:p></o:p>

    -         Mais celle-ci vous aurait empêché de tenter, en quelques semaines de « gommer des décennies de futilité », comme vous me l’avez dit : une mort plus difficile permet aussi de réfléchir.<o:p></o:p>

    -         C’est vrai ce que vous dites là. Et terrible pour ceux qui, prévenus de leur mort prochaine, ne se remettent pas définitivement en question. Vous devez avoir souvent la dent dure !<o:p></o:p>

    -         Même pas. Permettez moi d’ailleurs de mettre un b-mol à votre affirmation : pensez-vous que tout le monde est à même de se remettre en question au moment de sa mort ? Que faites vous des victimes de la maladie d’Alzheimer, pour ne citer qu’elle ?<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    La dame me regarda avec admiration, j’en redressai mon dos de pure satisfaction intellectuelle… Mais elle me scruta ensuite avec une telle rouerie que je me retassais derechef : Vous pensez peut-être que je vais vous dévoiler à présent les circonstances qui m’ont poussées à faire appel à vous ? Que nenni ! Il va falloir vous farcir auparavant le résumé de toute ma vie ! De toute évidence, nous allions devoir continuer encore un bon bout de temps à parler de ses nombreux maris…

    -         Pas de problème. Nous en étions resté à la mort de votre fils survenant elle-même une dizaine d’année après celle de son père et de toute sa famille paternelle. Entre temps, vous aviez convolé en justes noces une deuxième fois…<o:p></o:p>

    -         Pascal disparut de ma vie un peu moins d’un an après la mort d’Etienne. Un accident de la route, cette fois-ci. La police n’a jamais élucidé vraiment les circonstances exactes de l’accident, aussi suis-je dans l’incapacité totale de vous en dire plus. Sinon qu’une deuxième fois dans ma vie, je me retrouvais la bénéficiaire unique d’une grosse fortune : Pascal ne m’en avait jamais rien dit, mais c’était un homme riche, très riche. Il n’était pas fonctionnaire mais « conseiller financier ». Je ne sais toujours pas ce qu’il entendait par là, toujours est-il que je dû aller repêcher une partie notable de sa fortune à l’étranger, jusqu’à Panama. Les biens issus de mon premier mariage avaient eu la bienséance, eux, de ne pas dépasser les frontières de la Suisse et du Luxembourg !<o:p></o:p>

    -         A combien se montait alors votre fortune ?<o:p></o:p>

    -         En France, les vrais riches ne donnent jamais de chiffres. Sachez simplement que je m’aperçu très vite –les banquiers vous y aident !- que je pouvais désormais vivre sur « les intérêts des intérêts » de mes avoirs, sans doute la vrai ligne de démarcation entre la classe moyenne et la classe supérieure de nos sociétés développées. Mais, à cette époque, je jugeais que les revenus de mes revenus restaient insuffisants…<o:p></o:p>

    -         Bigre !<o:p></o:p>

    -         C’est la mort de Pascal qui, vous le voyez, me fit perdre mon âme…<o:p></o:p>

    -         Non : c’est un trop d’argent. Mais ce trop vous fit aussi oublier la perte d’êtres chers…<o:p></o:p>

    -         Oui et je m’en veux. Car, des années durant, la blessure d’Etienne fut comme cautérisée par les francs puis par les euros. Alors que je sais à présent que cette blessure était beaucoup plus humaine que ma satisfaction financière. Ou plutôt mon incessante insatisfaction financière puisque je décidais alors de transformer en système mes deux expériences maritales.<o:p></o:p>

    -         Je commence à comprendre votre soif de philosophie.<o:p></o:p>

    -         N’est-ce pas ? Est-il nécessaire que je poursuive l’histoire de mes mariages ?<o:p></o:p>

    -         Rapidement quand même, en résumé…<o:p></o:p>

    -         Et bien, pendant les 40 années qui suivirent, j’eu sept autres maris. Je les choisissais soigneusement, riches bien sur mais aussi de santé chancelante et, bien entendu, sans enfant. Il faut croire que j’étais douée en la matière puisque tous me donnèrent entière satisfaction, décédant sagement quelques années seulement après m’avoir comblée de cadeaux et de gentillesse.<o:p></o:p>

    -         Aucun d’entre eux ne s’est douté du but que vous poursuiviez ?<o:p></o:p>

    -         Un seul, Alexandre. Mais il était d’accord. Se sachant condamnée à terme relativement court, il préféra finir ses jours avec moi plutôt que seul et entouré de prédateurs divers. « Sois heureuse » me dit-il sur son lit de mort…<o:p></o:p>

    -         N’était-ce pas une sorte de dernière boutade ?<o:p></o:p>

    -         Sans doute –il pouvait être très caustique-, mais il ne fut pas malheureux avec moi, comme tous mes autres maris d’ailleurs : j’étais belle, pas trop conne et en plus fidèle. Je crois qu’ils m’aimaient aussi passionnément au lit car, avec l’expérience, je pu ajouter la technique à la tendresse. <o:p></o:p>

    -         Je me pose une question existentielle.<o:p></o:p>

    -         Laquelle ? S’il y a une différence entre moi et une pute de bas étage par exemple ?<o:p></o:p>

    -         Non, bien au contraire : comment ferait une très belle fille de basse extraction pour vous imiter ?<o:p></o:p>

    -         Impossible : l’argent va à l’argent, les hommes riches vont aux femmes riches. Non du fait qu’ils n’aiment que les femmes riches, mais parce qu’ils ne rencontrent que des femmes riches. Auprès desquelles ils cherchent, tout comme leurs congénères pauvres, les diablesses disponibles. Comment voulez-vous qu’une femme pauvre rencontre un homme riche ? Ca n’existe que dans les contes de fée : aujourd’hui, il n’y a plus de bals royaux pour les Cendrillons du monde moderne !<o:p></o:p>

    -         Mais vous n’étiez pas riche, à l’origine. <o:p></o:p>

    -         Certes, et je ne cherchais pas encore l’homme riche. C’est parce que ma famille de technocrates s’était enrichie que j’ai été propulsée dans ce milieu. Qui est une addition de rencontres dans des endroits chics : les hôtels les plus chers, toujours les premières classes, les grands dîners, etc. Il y a bien quelques va-nu-pieds qui empruntent ces routes dorées mais on les repère très vite : ils ne « suivent pas », si vous voulez bien me passer cette expression, surtout dans le souvenir des gens qui comptent. Peut-être auront-ils quelques instants de gloire, adulés par une poignée de riches idiots, mais ils ne tiendront pas la distance : celle-ci est trop coûteuse. Seule la presse « people » laisse croire qu’ils peuvent, eux aussi, réussir. Mais cette presse confond la « jet set » et le monde des riches. Ce n’est pas la même chose : la « jet set » inclue les soirées à Saint-Tropez –auxquelles je ne me suis jamais rendue- mais pas l’hôtel Eden Rock d’Antibes, pour caricaturer mon propos. Et c’est à l’Eden Rock  que se font les rencontres intéressantes…

    -         On peut dire que vous aviez parfaitement cerné votre cible…

    -         Parce que j’en avais les moyens. Mais ça ne suffit pas, il faut aussi savoir gérer sa fortune, ce que j’ai fait merveilleusement.

    -         C’est votre côté femme d’affaires ?

    -         Là encore, vous restez trop imprégné des fantasmes de la presse people. J’ai merveilleusement géré mes affaires parce que je les ai confiées à des gens merveilleusement compétents et merveilleusement motivés. Banquiers d’abord, gestionnaires grassement rémunérés –mais en fonction des résultats- ensuite.

    -         En pratique, comment cela se passe-t-il ?

    -         Une à deux fois par mois, je devais « travailler ». C’est-à-dire aller chez l’un de mes banquiers examiner ce qu’il avait à me proposer. Deux à trois heures de réunion un peu hard, avec lecture de bilans et de rapports divers. Pour être merveilleux, il faut savoir lire un exercice fiscal et ne pas se contenter, comme beaucoup le font, de faire confiance à un tel ou un tel à la banque : il faut pouvoir se faire une opinion soi-même. Quand je jugeais l’affaire intéressante, j’opinais. La banque se chargeait du reste…

    -         C’est-à-dire ?

    -         En général, il s’agissait d’acheter une entreprise ou de prendre une participation dans cette entreprise. Dans le premier cas, la banque prenait les contacts, initiait les premières négociations et ne vous demandait d’intervenir qu’à coup sur. Ce que je ne faisais pas, bien entendu : je faisais appel à un cabinet conseil qui envoyait des petits jeunes éplucher les archives de la société, surtout pour impressionner les vendeurs. Puis ils faisaient baisser les prix, jusqu’à ce que ces derniers soient intéressants et pour eux –ils avaient une prime conséquente de « rendement »- et pour moi. En fin de parcours, je demandais à un cabinet de recrutement de trouver un dirigeant ultra compétent pour prendre en main la reprise de la société. Que je revendais quelques années plus tard avec une confortable plus-value.

    -         Vous n’avez donc pas fais fortune à la Bourse ?

    -         Si, mais pas comme l’actionnaire lambda : c’est le deuxième cas d’investissement que j’ai mentionné, celui de la prise de participations. La banque, toujours elle, sélectionnait pour moi un certain nombre d’entreprises qui, selon elle, devait connaître une croissance record dans les années immédiatement à venir. Mon problème était ici de ramener la réflexion au très court terme. Peu m’importait, pour schématiser, de savoir que telle technologie allait « certainement » connaître une envolée dans les années à venir. Je voulais être assurée que l’envolée prévue allait démarrer quelques mois seulement après mon entrée dans le capital. Là encore, j’ai largement fait appel aux cabinets conseil. En m’en méfiant comme de la peste : je doublais voire triplais systématiquement les missions, il fallait savoir dépenser intelligemment. Sachez que ces cabinets n’hésitaient pas à soudoyer des cadres de l’entreprise visée pour avoir des renseignements de l’intérieur ! Agrémentez le tout de ragots pêchés dans le fameux « monde des riches » dont je vous ai parlé, et vous finissez au moins huit fois sur dix par avoir une appréciation très exacte du risque que la banque vous propose de prendre.

    -         Ce n’est plus un risque…

    -         A ce niveau d’informations, plus vraiment. Je n’ai d’ailleurs jamais perdu d’argent dans ce genre de sport. Mon problème était en fait d’arbitrer entre les plus values à court terme, celles-ci, et celles à plus long terme, soit l’achat de sociétés. Mais vous semblez mal à l’aise…

    <o:p> </o:p>

    J’étais carrément malade : je ne supporte pas les discussions d’argent et, là, je plongeais au cœur du gros fric et du plus qu’insupportable. Mme Florin s’en offusqua : ce n’est pas à un soixante-huitard que je fais appel ! Il faut bien des gens pour gérer la rentabilité réelle des affaires. Je n’ai pas honte de ma vie sur ce plan : j’ai contribué à arbitrer efficacement entre les investissements possibles de l’Humanité ! Vous dites souvent, vous les gauchistes, qu’il vaut mieux donner à manger au peuple qu’envoyer des fusées dans l’espace. C’est ce que mes décisions ont fait !<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Toujours sous l’emprise d’une envie de vomir, j’éructais tant bien que mal : je ne suis pas « gauchiste », du moins je ne le crois pas. Mais j’ai réellement une incapacité physique à m’entretenir longtemps d’argent. Retrouvant peu à peu un souffle moins délétère, je poursuivis : d’autant que je professe –je l’ai écrit- que la capacité de gagner de l’argent n’est pas donnée à tout le monde. En matière de développement, à cet égard, il faut bien commencer par produire avant de répartir, donc à faire confiance à ceux qui ont donné des preuves en matière de capitalisation plutôt qu’à de doux rêveurs qui finissent, quasi immanquablement, par devenir des tyrans pour conserver le pouvoir en dépit de leurs échecs…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    La dame se radoucit, voyant dans mes arguments une justification de plus de ses agissements passés. Elle sonna son monde, fit ouvrir la porte fenêtre et apporter de l’eau glacée.

    -         C’est terrible de souffrir d’une telle allergie ! Cela fait-il longtemps ?<o:p></o:p>

    -         Je ne me souviens pas avoir pu soutenir une conversation essentiellement tournée sur l’argent plus d’un quart d’heure durant. J’ai d’ailleurs une autre phobie : je ne supporte pas non plus tout ce qui a trait au divorce, mais c’est une autre histoire…<o:p></o:p>

    -         Vos parents ont divorcé, c’est évident. Je ne vois pas par contre d’où vous vient votre phobie de l’argent…<o:p></o:p>

    -         Moi non plus : aussi loin que remontent mes souvenirs, j’en ai été pourvue. Mais trêve d’interrogations sur ma vie : c’est de la vôtre dont il est  question. Voulez-vous, avant de reprendre, que nous passions dans le jardin que j’aperçois au delà de la porte fenêtre ?<o:p></o:p>

    -         Il va vous falloir me convoyer…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Un quart d’heure plus tard, nous étions confortablement installés à côté d’une pièce d’eau bordée de haies naines. Je repris :

    -         Permettez-moi de nuancer mon propos de tout à l’heure.<o:p></o:p>

    -         Lequel ?<o:p></o:p>

    -         Celui concernant les capitalistes des pays en développement…<o:p></o:p>

    -         Vous le regrettez ?<o:p></o:p>

    -         Non, mais je voudrais introduire une distinction majeure, celle qui sépare ceux qui produisent réellement de la richesse des prédateurs de tous poils qui trustent aujourd’hui les meilleures places.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    La vieille femme eut un sourire  heureux :

    -         J’approuve votre distinction, elle est essentielle. Mais poursuivez…<o:p></o:p>

    -         L’enrichissement personnel n’est en lui qu’un tout petit aspect du vrai capitaliste. Celui-ci, qui sait gagner de l’argent ne l’oublions pas et cela reste essentiel, respecte avant tout la vie économique. Son premier objectif est d’enrichir cette vie économique, pas de s’enrichir à ses dépends. Si bien que vous verrez bon nombre d’entre eux faire faillite quand ils s’accrochent trop à leurs créations. Ils y mettent toute leurs forces vives, si vous voulez bien, et ne songent pas –ou songent trop tard- à se protéger dans les coups durs. Ce pourquoi ils sont meilleurs que les autres, car « ils font face », souvent avec fierté –et un peu d’aigreur car la population les comprend rarement et ne leur rend jamais hommage.<o:p></o:p>

    -         C’est faux : voyez la presse, elle les glorifie outre mesure d’abord, les protège ensuite par son silence quand ça va mal. <o:p></o:p>

    -         Soyons sérieux : la presse gère avant tout un gros annonceur et ses lecteurs ne sont pas dupes…<o:p></o:p>

    -         Cette population ne fait pas, elle, la différence entre les vrais capitalistes et les prédateurs.<o:p></o:p>

    -         C’est vrai mais c’est parce que nous avons aujourd’hui beaucoup plus de prédateurs que de vrais capitalistes. <o:p></o:p>

    -         J’ai besoin d’un peu plus d’arguments pour vous suivre.<o:p></o:p>

    -         Vous qui êtes une grosse investisseuse savez très bien que les marchés développés sont presque tous saturés. Hors quelques technologies nouvelles, il ne s’agit plus que de marchés de renouvellement. D’accord ?<o:p></o:p>

    -         Oui.<o:p></o:p>

    -         La vraie croissance se situe donc dans les pays en développement. Et que font nos grands patrons face à ce constat très simple ? Ils rachètent leurs concurrents plutôt que d’investir dans les pays en développement. Ils vont chercher les 15% de rendement que, vous, investisseurs, attendez de tous vos placements, dans la réduction des coûts de leurs nouveaux ensembles, de plus en plus monstrueux, en rognant dans tout ce qui passe à leur portée : emploi, recherche et j’en passe. Quand les Chinois arrivent avec des prix inférieurs de 15 à 30% sur leurs marchés développés, ils sont catastrophés. Mais les banques et les petits épargnants continuent à leur faire confiance parce qu’ils ont touché du 15% pendant quelques années. Tant pis pour tous ces aveugles !<o:p></o:p>

    -         Et tant pis pour votre civilisation, cher Monsieur, car, en même tant que baissent le cours des actions détenues par ces aveugles, ce sont aussi des emplois qui disparaissent et, partant, de la vie économique…<o:p></o:p>

    -         Il nous reste quand même la production et les services de proximité, bâtiment inclus, soit la plus grosse part de toutes les économies mondiales. Rassurez-vous, ce n’est pas parce que Danone, par exemple, a loupé le développement et se voit aujourd’hui plus que maltraité par Nestlé, que, globalement, les Français vont se retrouver pauvres. Ils se retrouvent majoritairement non pas pauvres mais « exclus » de la croissance essentiellement parce que les prélèvements des prédateurs ont atteint aujourd’hui une cote effrayante.<o:p></o:p>

    -         Vous avez des chiffres là-dessus ?<o:p></o:p>

    -         Malheureusement, non : la loi française oblige bien les entreprises à publier les salaires de leurs 10 dirigeants les mieux payés. Mais j’ai beau parcourir leurs bilans sur Internet, je ne vois rien venir. Je ne peux donc vous donner que quelques éléments épars.<o:p></o:p>

    -         Allez-y quand même. Je suppose que vous allez commencer par me parler des « golden parachutes » ?<o:p></o:p>

    -         Bien sûr : qui ne réagirait pas à l’annonce de dizaines de millions d’euros versés à un dirigeant de grand groupe qui a échoué ? Et cette flopée de salaires indécents quand, dans le même temps de leur divulgation au grand public, ceux qui les perçoivent refusent aux petites mains quelques quarts de point d’augmentation de leur maigre solde. Ce, sous prétexte de « bonne gestion » ! Je me rappelle… Mais vous vouliez dire quelque chose ?<o:p></o:p>

    -         Non, ce n’est rien, poursuivez…<o:p></o:p>

    -         Je me rappelle donc qu’avant l’arrivée de la Gauche au pouvoir en 1981, il existait un organisme gouvernemental, le Centre d’études et de recherches sur les coûts, qui suivait au millimètre près l’évolution des revenus en France et qui n’hésitait pas à stigmatiser les dérapages en matière de redistribution de la richesse. Il a été mis sous l’éteignoir, le processus ayant été entamé par la gauche française elle-même avant d’être définitivement concrétisé par la droite revenue au pouvoir. D’où le peu d’attention apportée aujourd’hui par les médias au fossé qui s’est recreusé entre les riches et les pauvres de notre pays depuis la moitié des années 1980. <o:p></o:p>

    -         Cette fois-ci, je vous dit ce que je voulais vous répondre tout à l’heure : après des décennies de bridage tant fiscal qu’intellectuel des gens les plus compétents, il était temps de leur redonner envie d’agir : je paye cher mes conseillers parce qu’ils me rendent des services réels. J’imagine que les autres investisseurs conséquents voient les choses de la même façon : on traite bien quelqu’un qui vous rapporte du 15%/an…<o:p></o:p>

    -         Vous me fatiguez, tous riches autant que vous êtes. On dirait que vous chercher sans cesse à justifier vos privilèges. J’en reviens pour l’instant aux divers éléments qui tentent à prouver que les prédateurs occidentaux n’ont jamais été aussi voraces. Avec, cette fois-ci, des données micro-économiques, celles du groupe Carrefour. On ne trouve en effet aucune information dans son site sur la répartition de la masse salariale. Le seul élément présent dans son bilan est celui des chiffres de la participation : quelques 150 millions d’euros pour la réserve participative des 430 000 salariés du groupe et quelques 22,5 millions d’euros de stock options pour les dirigeants pendant la période considérée (cinq ans)… Soit une enveloppe, pour les dirigeants, représentant très exactement 15% des sommes versées au titre de la participation…<o:p></o:p>

    -         Carrefour n’est pas toute l’économie française…<o:p></o:p>

    -         Mais ça en a été un éléments moteurs : songez que le groupe réalise un chiffre d’affaire de 73 milliards d’euros pour un bénéfice brut compris entre 3 et 5 milliards d’euros.<o:p></o:p>

    -         Au regard de ce chiffre d’affaires, la rémunération des dirigeants ne pèse pas grand chose.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Visiblement, cette femme de caractère n’aimait pas qu’on dise du mal des puissants de ce monde. Je m’échauffais moi aussi :

    -         Ca n’est pas le chiffre d’affaires que vous devez prendre en compte ici, mais la valeur ajoutée. Dans le premier cas, vous n’avez qu’une addition des ventes brutes pondérée par les soldes financiers. Dans le second, vous avez le travail réel des employés, soit les ventes moins les consommations intermédiaires, y compris de services comme les transports. Et cette valeur ajoutée, élément fiscal par excellence, n’apparaît pas dans les comptes fournis aux actionnaires. Lesquels ne regardent en effet que deux choses, les bénéfices d’une part, leur rapport avec le chiffre d’affaires de l’autre. Ce pourquoi je me contente, à titre d’exemple, de constater que les dirigeants de Carrefour, hors dividendes (ils sont aussi actionnaires), perçoivent 15% de la participation accordée par le groupe à ses salariés. Le quart en outre de ces 15% échoit à deux dirigeants seulement, les deux plus élevés dans la hiérarchie. Il faut savoir ici que le personnel dirigeant ne représente que 0,5% de l’ensemble des salariés, personnel dirigeant auquel on peut ajouter, mais dans une mesure de prédation nettement moindre, quelques 10% de cadres moyens. Ceux-là ne perçoivent pas de stock options ou bien alors vraiment très peu…<o:p></o:p>

    -         Bon, et alors ? <o:p></o:p>

    -         Ajoutez une répartition de la masse salariale fixe probablement identique, les avantages en nature –plus vous êtes élevé dans la hiérarchie, plus vous en bénéficiez- les « niches » et les évasions fiscales, et vous avez un tableau d’ensemble saisissant.<o:p></o:p>

    -         Admettons que vous ayez raison pour les grands groupes. Que faites vous des fonctionnaires, des petites entreprises, des paysans ? Cela reste toujours la majorité…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je commençais à avoir mal à la tête en sus de la faim qui, à présent, avait remplacé mon écoeurement. Je proposais à ma légatrice de reporter notre conversation à l’après midi. Elle m’appâta en me parlant d’asperges et de crustacés aussi décidais-je de déjeuner chez elle. Mais je lui demandais l’autorisation de m’isoler pour passer quelques coups de fil et remettre de l’ordre dans mes idées. Ce qu’elle s’empressa d’accepter, devant elle-même être fatiguée. Comment voulez-vous que l’on serve les asperges et les langoustines ?,  s’enquerra-t-elle avant de me laisser partir. Le plus simplement du monde, répondis-je, en espérant des asperges tièdes à la vinaigrette et les crustacés à la nage avec une mayonnaise. Madame Florin me fit conduire, au même étage, dans un bureau lambrissé pourvu d’une sorte de table de chasse énorme sur laquelle trônaient un téléphone et un ordinateur. Cela manquait d’intimité, certes, mais je pu me renverser en arrière et fermer les yeux dès la sortie du factotum. Je m’endormis…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Prise de bec<o:p></o:p>

    Monsieur est servi ! Je m’éveillais brusquement. En regardant ma montre, je vis que j’avais dormi presque une heure, n’ayant passé aucun des appels téléphoniques que j’avais programmés. Le domestique arborait un visage impénétrable qui m’énerva d’entrée et c’est d’une humeur plutôt maussade que je gagnais les appartements de dame Géraldine. Celle-ci m’attendait à table, dans son univers « bourgeois et cossu », entourée par ses toiles de maître et son mobilier coûteux.

    -         Vous n’avez pas l’air de bonne humeur ! Puis-je vous suggérer un déjeuner sans alcool…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’agréais en m’asseyant. Le maître d’hôtel déposa d’autorité devant moi un jus de tomate, breuvage que la dame, de son côté, avait déjà siroté plus qu’à moitié. Un brin d’humanité me revint à la vue des asperges, translucides –et donc tièdes- tout autant qu’en vinaigrette. Je regrettais toutefois que le cuisinier ait concocté une vinaigrette normale et non une « moutardette » plus compacte et convenant mieux, selon mes goûts, au met proposé. J’eu même peur que, du sous-sol de l’hôtel particulier, ne nous ait été livrée une vinaigrette faite avec de l’huile d’olive. Mais il n’en était rien, au moins avions-nous évité cette faute majeure de goût ! Madame Florin se servit la première. Les asperges étaient belles, pas trop grosses ni trop petites, correctement épluchées et suffisamment cuites : au moins cet hôtel particulier des Invalides avait-il, lui, échappé à la mode ravageuse du tout « al dente » qui vous empêche, par exemple de préparer sereinement les fonds d’artichauts tellement le foin tient au cœur de la plante. On n’arrache plus, on taille au couteau !

    -         Vous qui êtes si bavard ne dites rien ?<o:p></o:p>

    -         Le temps que je me réacclimate à nos échanges de vue. Un écrivain, même bavard, est forcément un ermite. Mais dès que j’aurai avalé le premier morceau d’asperge, tout ira mieux…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Mais en fait, rien n’alla mieux. Foncièrement irrité étais-je, foncièrement irrité restais-je. Je du m’en excuser auprès de mon hôtesse qui, elle, avait retrouvé tout son allant. Elle se contenta de dire, en souriant : tout cela n’augure rien de bon de nos entretiens d’après midi.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Nous parlâmes –enfin, je l’écoutai parler de tout et de rien tandis que son valet –je ne savais toujours pas comment le nommer, factotum, maître d’hôtel, valet, « chambrier » peut-être aussi ?- débarrassait le premier couvert avant d’apporter d’énormes langoustines encore fumantes. Elles étaient vivantes, précisa mon hôtesse. Ma cuisinière a donc suggéré de les faire griller avec une sauce antillaise dite « chien », très pimentée. Une recette antillaise de langouste, songeais-je, qui doit convenir encore plus aux langoustines vivantes, surtout s’il s’agit, comme disent les poissonniers bretons, de « demoiselles de la mer » c’est-à-dire de spécimens de très grosse taille. Cher lecteur, il te faut savoir à cet égard que la langoustine, comme bon nombre de crustacés, supportent tous les types de cuisson. Mais seules les bêtes vivantes peuvent être traitées autrement que dans de l’eau bouillante : les mortes –on dit « glacées » quand elles ne sont pas surgelées- se transforment très vite en farine quand cuites différemment. Alors que simplement plongées dans un bouillon d’eau salée, une à deux minutes pas plus selon grosseur, elles se raffermissent… Quoiqu’il en soit, le cuisinier de la maison Florin était un bon. La sauce chien –à base d’oignons, de tomates, de citron et d’épices dont le piment oiseau- ne détruisait pas le goût prononcé de la langoustine, elle le renforçait. Les chaires étaient fermes malgré leur chaleur –cela était dû à la rôtisserie- et exhalaient un merveilleux parfum. Bref, un moment de bonheur qui me fit retrouver le sourire quelques temps. Mon hôtesse s’en félicita : si les langoustines vous font cet effet, je vous en servirai tous les jours ! S’il n’y avait que les langoustines ! Ma morosité revint quand je jetais un coup d’œil attristé sur le gonflement de ma chemise en dessous des seins. Un peu plus gonflée chaque année, la chemise … L’homme est complexe, lui rétorquais-je en voyant son regard s’alarmer devant ma recrudescence d’humeur. 

    <o:p> </o:p>

    C’est revenus dans le patio pour le café que nous reprîmes notre conversation « sérieuse » :

    -         Vous me devez une réponse sur les prédateurs : quid de ceux qui ne travaillent pas dans une multinationale, le plus grand nombre en fait ?<o:p></o:p>

    -         Vous ne serez pas surprise si je vous parle d’abord des énarques ?<o:p></o:p>

    -         Figurez-vous que je m’y attendais. C’est un peu éculé, non ?<o:p></o:p>

    -         Banalisé, oui, éculé, non : nous nous y sommes habitués en fait, si bien qu’en parler ennuie tout le monde. Parce que tout le monde est d’accord sur le fond, à savoir que cette petite caste a fait « main basse sur la ville » si vous voulez bien me passer l’expression. Mais ils sont aux commandes et on n’y peut rien, sinon leur tailler une veste tous les cinq ans à l’occasion des grandes élections nationales. Mais chaque fois qu’un énarque tombe au champ du suffrage universel, un autre, du bord opposé, le remplace : ils ont trusté aussi les partis politiques, lesquels désignent les candidats, CQFD ! Autrefois, on stigmatisait les parachutages politiques. Aujourd’hui, ça passe comme une lettre à la poste : même Jack Lang, député-maire de Blois se présentant à la succession de Tibéri à Paris a pu être réélu à Boulogne-sur-mer après son échec parisien et son renvoi par une majorité de Blaisois offusqués. <o:p></o:p>

    -         Je ne suis pas certaine que le tour de notre conversation me convienne : je vous ai mandé afin de mourir moins bête que je ne l’étais avant que vous arriviez. Ce développement sur les énarques est du type « café du commerce » qui ne m’apporte rien !<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Ca y’est, la dame réagissait enfin à ma mauvaise humeur en lançant son fiel à la première occasion. Je ne laissais bien entendu pas passer cette occasion dont, confusément, j’espérais une sortie définitive d’un processus qui avait, à mes yeux, pris beaucoup trop d’ampleur : si je continuais, je viendrai demain, puis après demain, puis après après demain, tous les jours en fait, de 9 heures à 18 heures, jusqu’au décès de la dame. Je serai une sorte de secrétaire non rémunéré (puisque la rémunération était putative, donc incertaine), obligé de parler des heures durant alors que ma spécialité était l’écriture. Je contre attaquais donc immédiatement :

    -         Je ne suis pas à votre service : je parle des énarques car je considère qu’il s’agit d’un phénomène marquant de notre vie présente. Dans les autres pays occidentaux, on parle de « technostructure ». Et ce sont, tant chez nous qu’à l’étranger, de redoutables prédateurs. Si cette vérité ne vous plait pas, parce que vous avez versé des décennies durant votre bulletin de vote à leur profit, tant pis pour vous, je ne changerai pas un iota à mes déclarations…<o:p></o:p>

    -         Mais enfin, ce sont les enfants de l’école de la République. Des étudiants méritants au contraire des aristocrates de l’ancien régime ! C’est un progrès, pas une régression…

    -         Si le progrès est de multiplier des clones pleutres, se réfugiant derrière un tiers ou la fatalité dès les premières ondées, incapables de pensées personnelles, ne songeant au pouvoir que pour ses pompes, se servant des caisses de la République comme d’un bien personnel, alors c’est un progrès sacrément régressif. Voyez d’ailleurs les personnalités de nos présidents de la Ve République : De Gaulle, un militaire, Pompidou, un normalien, Giscard d’Estaing, un polytechnicien –et le début de la régression-, Mitterrand, un juriste, Chirac, le premier vrai énarque, « il n’y a pas photo », comme on dit. De l’épaisseur d’un côté, rien de l’autre. Surtout quand on examine les successeurs potentiels…

    -         J’aimais beaucoup Monsieur Giscard d’Estaing…

    -         Comme vous aimez aujourd’hui Sarkozy et « W » Bush : un hymne à Wall Street, au libéralisme débridé et à votre argent. Si vous ne larguez pas ces concepts dès maintenant, je ne pourrai rien pour vous, vous mourrez idiote ! Je me refuse absolument à passer des heures précieuses de ma vie avec des gens qui, entre autre, approuvent l’intervention militaire américaine en Irak : de gauche, ce sont des idiots congénitaux brandissant le drapeau de la démocratie politique en guise de prêt à porter intellectuel. Trop cons pour que je perde mon temps ; de droite, ils n’ont aucune compassion pour la vie des petites gens, la mort de 100 000 irakiens basiques n’ayant aucune valeur à leurs yeux. Là encore, pourquoi perdre mon temps ?

    -         Nous allons dans le mur…

    -         Oui. Sans doute vaut-il mieux arrêter là. Votre idée était peut-être bonne sur le papier mais elle ne résiste pas à la pratique : chacun d’entre nous, finalement, campe sur ses positions et ce n’est que très progressivement que nous pouvons éventuellement changer d’idée. Vous n’en avez plus le temps.

    -         Mais pourquoi vous, vous ne changeriez pas ? C’est un peu injurieux, comme démarche…

    -         Je n’ai pas la prétention de savoir faire de l’argent moi. Mais je passe la plupart de mon temps à réfléchir, je m’enquiers des faits, je lis, j’écoute, bref l’analyse socio-économique est ma spécialité. Malheureusement pour nous autres, tous les humains ou presque se croient à même, sans travailler à cela, de nous porter la contradiction à partir des quelques réflexions qu’ils ont échangées avec leurs collègues de bureau –ou, dans votre cas, avec les quelques milliardaires qui continuent à vous rendre visite. Tout cela, du reste, ne me concerne pas : je suis un écrivain, pas un tribun.

    <o:p> </o:p>

    Nous nous quittâmes assez fâchés mais, dès que je mis le pied dehors, ma bonne humeur revint : je m’étais sorti des griffes de cette drôle de femme. Je ne regrettais pas l’épisode dont le souvenir me resterait très certainement des années durant. Je ne songeais alors même pas à l’héritage fabuleux que je venais de perdre, idée qui ne perça mon esprit qu’une demi heure après mon départ. Et qui n’occasionna chez moi, sur le moment, qu’une intense jouissance intellectuelle : j’avais dit « merde » à des dizaines de millions d’euros, montant minimum, avais-je rapidement calculé, pour pouvoir « vivre des intérêts de ses intérêts ». Je me jurais toutefois de n’en parler à personne, cet altruisme pouvant ne pas être réellement compris, même par mes proches.

    <o:p> </o:p>

    Prise d’intérêt<o:p></o:p>

    Je n’entendis plus parler de Géraldine Florin tout au long des trois semaines qui suivirent. Au cours des premiers jours, j’avais espéré qu’elle me rappelle, ne serait-ce que pour avoir le plaisir de lui dire « non » une deuxième fois. Au fond de moi, je savais bien qu’il n’en était rien et que, si elle m’avait contacté à nouveau, je serai revenu la voir : l’héritage, tout de même, me tarabustait. Mais le silence prolongé de mon ex-légatrice  me la fit progressivement oublier. J’étais pris par la vie courante, des articles à écrire, quelques débats à assurer pour la promotion de mon livre, la teneur de mes repas…

    <o:p> </o:p>

    Vous vous demandez très certainement ici, voyeurs que vous êtes tous, quelle vie je peux bien mener en dehors de ma profession et de ma gourmandise : qui partage mon lit ? Quel âge puis-je avoir ? Ais-je, comme tout le monde, un peu de folie cachée ? Peut-être un ou deux cadavres dans mes placards ? Je sais bien qu’aujourd’hui, si vous n’avez pas glissé au moins l’amorce d’une scène de cul passés les dix ou vingt premières pages d’un livre, ce dernier ne sera pas « grand public ». Mais je m’en contre-fiche : ma vie privée n’appartient qu’à moi. Au demeurant, je ne suis pas certain que mes proches –j’en ai, rassurez-vous !- apprécient vraiment que je parle d’eux à des inconnus. Et je ne vous connaîtrai jamais : au mieux, pour ceux qui auront commandé directement le livre à mon éditeur, disposerai-je de leur nom sur une liste. Au pire, pour le plus gros des commandes, n’apparaîtra que le nom du diffuseur – en face duquel, vicieusement et tellement paraît exorbitante la commission du dit diffuseur, l’éditeur aura indiqué le montant ridicule qui lui revient une fois la commande livrée. Alors vous pensez bien que je ne vais rien vous dire sur moi ! Vous n’avez qu’à vous imaginez être à ma place : avoir été après tout le possible héritier d’une immense fortune ne doit pas être un songe désagréable. Et ne vous dites pas que je suis stupide d’avoir renoncé à cette fortune sur un coup de tête : qui n’a d’abord jamais agi impulsivement, le subconscient semblant dicter une conduite comme dans un rêve ? Ensuite, l’histoire ne fait que commencer, sa conclusion est lointaine, très lointaine. Enfin, je vous ai avoué que, finalement, cette masse d’euros un instant à ma portée ne m’avait pas laissé totalement indifférent. Les quelques fois d’ailleurs où j’y repensais pendant ces trois semaines furent toutes imprégnées de regret. Bien que n’étant pas à l’article de la mort, je du me remettre en question et m’avouer que je ne différais pas vraiment du reste des humains.

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    Aujourd’hui que tout est accompli, je me dis même que c’est au cours de cette période qu’en fait je commençais à subir l’influence de la vieille milliardaire. Non pas à cause de sa personnalité, mais du fait de son argent. Comme un très, très, très grand nombre d’humains. Car, lorsqu’elle me recontacta, je me précipitais. Je reçus tout bêtement un deuxième Email de la dame : Vous êtes vous calmé ? Si oui, appelez-moi. Je mis bien une demi-heure à prendre mon téléphone : Si je l’appelle trop tôt, elle va penser que je suis prêt à tout accepter. Mais si je tarde trop, elle risque de croire que je ne suis pas calmé ! Je composais donc son numéro…

    -         Ah ! C’est vous…<o:p></o:p>

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    Je n’eus pas alors le réflexe de voir dans cet « Ah ! » décevant la mise en scène d’une femme qui avait passé sa vie à calculer. Et je tombais immédiatement dans le panneau, m’excusant sous des prétextes futiles, de ne pas l’avoir, moi, appelé plus tôt. La dame joua son rôle à la perfection, froide d’abord puis courtoise avant de redevenir chaleureuse, comme au tout début de nos relations. Je vous attends demain matin, Cher monsieur. Ce sera un plaisir…<o:p></o:p>

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    Les retrouvailles furent on ne peut plus somptueuses. Embrassons-nous, nous sommes appelés à nous voir souvent, à devenir de très bons amis… Qui plus est, le repas fut extraordinaire, sushi aux oeufs de saumon à l’apéritif, émincé de coquilles Saint-Jacques en entrée, bar de ligne en croûte de sel pour suivre, mangue fraîche en dessert… Tout cela me fit avaler en sus et sans broncher les règles de conduite qu’avait concocté Madame Florin :

    -         J’ai un peu réfléchi à la manière d’arriver à des entretiens disons « sereins ». En premier lieu, sur leur contenu : vous étiez partis sans le savoir et sans probablement aussi le vouloir sur une critique du monde moderne. Ce, très certainement parce que je vous ai raconté ma vie, laquelle s’est déroulée et se déroule encore dans ce monde moderne. Restons-y si vous le voulez bien, mais c’est moi qui raconterai : contrairement à votre affirmation quelque peu présomptueuse de primauté intellectuelle sur le commun des mortels…<o:p></o:p>

    -         Je l’admets, mais c’était pour…<o:p></o:p>

    -         Peu importe, c’est oublié. Donc, contrairement à ce que vous m’avez dit, je pense mieux connaître que vous le monde moderne. Parce que, surtout, j’en ai rencontré physiquement les acteurs principaux. Ainsi continue-je à dire que votre critique des énarques n’est pas digne de vos capacités intellectuelles…<o:p></o:p>

    -         On ne peut quand même pas gommer d’un trait de plume le poids de la technocratie dans le monde d’aujourd’hui ?<o:p></o:p>

    -         Sans doute, mais celui du, ou plutôt des lobbies militaro-industriels me paraît nettement plus prégnant. J’y reviendrai. Auparavant, laissez-moi vous dire aussi qu’en vous attaquant aux seuls énarques, vous commettez une erreur magistrale.<o:p></o:p>

    -         Laquelle ? <o:p></o:p>

    -         C’est l’élitisme qui est en première ligne, l’énarchie n’étant qu’une de ses représentations. Supprimez l’ENA et vous verrez les parents pousser leurs enfants surdoués vers d’autres grandes écoles. Dont les associations d’anciens élèves se comporteront exactement comme celle de notre actuelle super école. <o:p></o:p>

    -         Sachant qu’à relativement court terme, seuls les enfants de parents issus des dites grandes écoles auront des chances sérieuses d’y être reçus. Je suis d’accord et, d’ailleurs, je vous en aurais moi aussi parlé si nous ne nous n’étions pas fâchés…<o:p></o:p>

    -         Il y a en outre bien d’autres courants dans les cercles dirigeants de notre planète : voyez le phénomène des réseaux, pas seulement celui des Francs maçons. On a beaucoup parlé de l’Opus Dei et, lors des élections américaines, du mouvement des églises protestantes qui ont amené Bush junior au pouvoir. Le G8 est une assemblée qui, jadis, serait restée secrète. En matière d’immigration, autre exemple, les réseaux sont primordiaux : les filières chinoises qui ont colonisé le Sentier et colonisent actuellement nos cafés ne sont pas des inventions de l’esprit. La boulangerie tunisienne, filière moins connue, non plus. De même que la filière française des chefs de cuisine… <o:p></o:p>

    -         Ces filières d’immigration n’ont toutefois pas la même puissance que le G8 ou la Franc maçonnerie !<o:p></o:p>

    -         Dans leurs domaines d’intervention, si : les Francs maçons ou le G8 seraient même incapables de les contrer. Et, plus globalement, elles sont de même nature communautaire, comme une sorte de réponse collective à l’instabilité structurelle créée par la libéralisation mondiale de l’économie. Les faibles se regroupent et c’est sans doute mieux que l’inverse. Bien entendu, les forts finissent toujours par prendre le pouvoir aussi au sein de ces regroupements. Tels les énarques, vous voyez que je ne les oublie pas, qui ont fait de l’entrisme massif aux postes de commande des loges maçonniques. Telles aussi les mafias qui se sont imposées dans bon nombre de filières d’immigration. C’est la vie, c’est universel et je crois perpétuel…<o:p></o:p>

    -         Vous allez bientôt me dire que le syndicalisme relève, lui aussi, du communautarisme de prédation !<o:p></o:p>

    -         Regardez ce que le regroupement des travailleurs exploités a donné en matière de socialisme réel ! Regardez ce que donne aujourd’hui le socialisme dit « réformateur » : je n’ai jamais gagné autant d’argent que sous Mitterrand et je continue à en gagner plus là où des socialistes intelligents sont arrivés au pouvoir, tel Lula au Brésil… Le monde, voyez vous, est pour moi une série de dialectiques entre les hommes et leur environnement, une leçon que vous, à gauche, semblez avoir curieusement oubliée. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Géraldine – je commençais à l’appeler par son prénom dans ma tête - était en train de me subjuguer aussi sur le plan intellectuel. Il me fallait réagir, faute de quoi je risquais de ne plus lui servir à grand chose et, partant, de perdre toutes mes chances vis-à-vis de son héritage. Je ne m’en rendais pas compte, mais je devenais mûr pour accomplir sa volonté profonde qui, je le saurai bien plus tard, était de « presser mon savoir » au moindre prix.

    -         Permettez moi de vous arrêter un instant : vous n’avez pas terminé l’exposé de vos règles de conduite…<o:p></o:p>

    -         Exact. Veuillez m’en excuser. Nous poursuivrons donc et terminerons la première partie de nos entretiens sur le monde actuel tel que nous venons de l’entamer : c’est moi qui parle et vous qui, éventuellement, me contredisez. Pour la suite, vous devrez me présenter une sorte de plan dont le déroulé me permettra de comprendre le passé et d’imaginer un avenir plausible. <o:p></o:p>

    -         Qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous ?<o:p></o:p>

    -         L’interrogation basique, oui, mais que je souhaite d’un niveau autre que celui du catéchisme dans les écoles chrétiennes. C’est vous, alors, qui aurez la parole et moi qui vous contredirai.<o:p></o:p>

    -         Et, en contrepartie, je suis votre héritier ?<o:p></o:p>

    -         Vous « serez » mon héritier. Afin d’éviter que d’éventuelles fâcheries –elles peuvent revenir, c’est normal dans une conversation entre personnes qui ont du caractère- ne viennent interrompre notre relation, ce n’est qu’à son terme que je vous confirmerai dans cet état. Bien entendu, mon notaire a déjà reçu une lettre lui disant, grosso modo, que si je décède avant que nous ayons terminé, vous hériterez automatiquement. Entre temps, je vous dédommagerai du temps que vous me consacrerez. Un dédommagement, pas un salaire car celui-ci reste mon héritage. Mettons, 300 euros de l’heure, le temps des repas ne comptant pas puisque je continuerai à vous nourrir. Vous pourrez même décider, puisque vous êtes d’une gourmandise peu commune, du contenu de chacun des repas que nous prendrons ensemble jusqu’à la fin…<o:p></o:p>

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    Je ne vis, parce que cela m’arrangeait, qu’une amélioration de ma condition d’héritier dans sa proposition. En plus, j’allais être payé ! Qu’elle appelle 300 euros de l’heure un « dédommagement » m’amusa, inconscient à l’époque qu’elle payait certains de ses conseils jusqu’à plus de 2000 euros/heure : je compris, mais bien plus tard seulement, qu’elle m’engageait en fait, et comme homme de compagnie, et comme « soulageur de conscience », à un prix sept à huit fois inférieur à celui qu’elle était habituée à payer. Mais je lui donnais mon accord en la remerciant chaudement et pris congé la tête remplie d’images célestes…

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    Il était 14 heures 30 environ. Le temps que je revienne chez moi, ¾ d’heures environ, et je recevais un Email d’elle m’intimant, très gentiment, de rester chez moi jusqu’à ce qu’elle me donne son accord pour revenir. Que c’était-il passé pendant ce court laps de temps ? Je broyais du noir jusque tard dans la nuit, un temps défaitiste – c’est terminé, elle arrête l’expérience-, un temps faussement positiviste – elle a une crise et doit être soignée-. Ma nuit fut entrecoupée de réveils cauchemardesques au cours desquels je me voyais dépouillé, nu et hirsute, quémandant ma nourriture aux passants comme un chien galeux. J’étais bel et bien pris par son histoire d’héritage, aussi pris qu’une mouche dans une toile d’araignée…

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    Un jour se passa, puis deux, puis trois, sans que je reçoive ne serait-ce qu’un dixième de nouvelle de la dame. Puis un nouvel Email survint : Toutes mes excuses, Cher Monsieur, pour cette interruption dans notre relation. N’ayez crainte, je la compte dans votre dédommagement, à raison de 8 heures par jour – je réalisais immédiatement avoir gagné 2 400 euros sans rien faire – Mais j’ai cru préférable, vous me direz si je me suis trompée, rédiger ma pensée sur notre monde actuel plutôt que de vous l’exposer oralement. Nous gagnerons ainsi du temps. Envoyez moi vos objections également par Email. Et n’oubliez pas que vous me devez surtout un plan d’étude pour ma compréhension du monde depuis ses origines… Tout le temps que nous correspondrons par Email vous sera payé à raison de 8 heures par jour… Très sincèrement, etc…<o:p></o:p>

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    Un document était attaché à cet envoi. Je l’ouvris pour tomber sur un texte sous Word d’une banalité technique exemplaire. Il devait être toutefois chargé car il mit plus de 30 secondes à s’afficher sur mon écran. Il était intitulé « Le Monde d’aujourd’hui ». Cher lecteur, je pourrais te le retranscrire tel quel sur ton propre écran d’ordinateur, mais tu ne le lirais probablement pas : le style de la narratrice laisse en effet beaucoup à désirer tandis que ses affirmations, souvent abruptes et sans nuances, doivent rebuter plus d’un de tes congénères. Je t’en offre donc, ci-après, un court mais fidèle résumé : Madame Florin, tout d’abord, réitérait ses méchancetés sur le caractère « café du commerce » de mes attaques contre la technostructure. Elle voyait surtout –Croyez-moi, c’est bien plus important- le monde dominé par les industriels de l’armement, idée qu’elle développait longuement : pourquoi le pays qui dispose de la plus formidable armée que le Monde ait jamais connu, les Etats Unis, est-il aussi le pays qui glorifie le plus la chose militaire ? Comment croyez-vous qu’ont été financés, au démarrage, tous les films sur les faits d’armes américains, tant en Europe au temps de la 2e guerre mondiale qu’au Vietnam ? Le caractère militariste et manichéen des films les plus rémunérateurs que nous ayons connus, la succession des « Star Wars », ne vous a-t-il pas frappé ? Chez nous, même, regardez qui gouverne nos média : Hachette, le plus gros éditeur et le plus grand diffuseur français, contrôlé par un industriel de l’armement… <o:p></o:p>

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    Géraldine m’assurait ensuite ne pas être une excitée de la 2e heure, s’emportant en fait contre les lobbies militaro-industriels uniquement parce que, disait-elle, ceux-ci faussaient le jeu de la concurrence tout en réservant leur actionnariat, hors les petits porteurs sans intérêt, à des amis triés sur le volet. Eut-elle été elle-même triée sur le volet, jamais je n’aurai reçu cette missive ! Bref, ma légatrice putative partait en guerre, le mot est de circonstance, contre un pouvoir occulte qui me fit penser au Basile Zaarov du 19e siècle : ses successeurs n’auraient ainsi rien perdu de leur puissance, bien au contraire, tout en s’étant affranchis du regard des médias, en les contrôlant. L’analyse me parût moins farfelue qu’elle ne le méritait de prime abord. Je me remémorais l’une des dernière mise en garde de feu le président Eisenhower, général de son état et connaissant parfaitement son monde : Que Dieu préserve l’Amérique du lobby militaro-industriel, avait-il dit en substance quelques semaines avant de quitter le pouvoir. Puis je songeais à la présidence de « W » Bush et la main mise très rapide du Pentagone sur la politique étrangère du plus puissant pays de notre planète. Tout cela avec un pro américanisme prononcé de notre propre puissance militaro-industrielle : pourquoi, m’étais-je souvent demandé, le groupe Lagardère, pourtant opposé farouchement aux Américains dans le duel Airbus Boeing, les soutient-il aussi vigoureusement au travers de ses médias les plus prestigieux, dont Europe N°1 ?

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    La dame avait dû creuser spécialement la question. Car elle débordait largement des cadres américains et français, expliquant que les Anglais et les Russes, les Brésiliens aujourd’hui, de même que les Chinois et les Indiens, jouaient dans la même cour sans être véritablement inquiétés par l’opinion publique, la leur comme celle des étrangers. Tout se passe comme si la dénonciation des ventes d’armes est devenu un sujet tabou. Et la vieille dame de conclure sur l’imposture de la guerre des étoiles. « Après la chute du mur de Berlin, poursuivait-elle, les militaires américains se retrouvaient sans ennemis et, donc, avec une probabilité de baisse de leurs subventions. Ils ont d’abord inventé l’ennemi de l’espace grâce à Hollywood, voyez le film Independance Day, puis exagéré le risque terroriste –auquel on ne répond pas à l’aide de missiles et de porte-avions- pour, tout au contraire, arriver à obtenir, sans entrave, les plus formidables crédits militaires que le monde ait jamais connus. Contrairement à vous, qui pensez que la 2e guerre d’Irak eut le pétrole comme fondement, je suis persuadé que celle-ci n’est qu’un prolongement naturel de cette militarisation forcenée des Américains. Il y aura fatalement d’autres dérapages »<o:p></o:p>

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    Je m’étais lourdement trompée en l’accusant d’être un suppôt de Bush : Madame Florin, milliardaire, aurait voté pour Kerry sans hésiter. Mais, ce faisant, aurait-elle voté aussi contre les crédits militaires américains ? C’est un pays entier qui, aujourd’hui, vit dans la guerre et avec des réflexes de guerre. Les Américains, me dis-je alors, ont su parfaitement interpréter le 1984 de Georges Orwell, la principale puissance mondiale du moment imprimant sa folie guerrière à l’ensemble de l’humanité.

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    Notre monde se réduisait-il pour autant à ce show dantesque ? Je lui posais la question par Email. En partie notable, me répondit-elle presque aussitôt. Voyez le commerce mondial, totalement faussé, au niveau statistique, par le poids des engins de transport : près de la moitié du total. Et l’aéronautique, là dedans, est largement prépondérante, juste derrière l’automobile. Or, le plus grand exportateur mondial, les Etats Unis, subventionne la recherche aéronautique en passant commande d’avions militaires. Ce, tout en accusant les Européens de subventionner directement la recherche de leur compagnie à usage presque uniquement civil, EADS. Il est vrai que le système européen a causé la perte ou presque de leur compagnie spatiale, la Nasa, ne disposant pas, elle, d’une filiale militaire apte à recevoir les subsides du budget de Washington : Ariane Espace a pu ainsi faire mordre la poussière à l’ancien géant yankee. L’ultra militarisme américain dépasse ainsi le simple réflexe d’une activité qui risque de perdre des plumes du fait de la fin de la guerre froide : c’est une économie entière qui ne s’est toujours pas adaptée à un contexte de paix, phénomène bien plus dangereux vous en conviendrez…<o:p></o:p>

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    Une différence fondamentale existait donc entre les Européens et les Américains, l’ultralibéralisme professé tant à Bruxelles qu’à New York pouvant être considéré comme un trompe-l’œil. Je fis part de cette réflexion à ma correspondante. Là, j’attendis une journée avant d’avoir une réponse : Je suis tentée de sortir un Joker, comme on dit dans les jeux télévisés. Car je ne pense pas que la mondialisation libérale ait un rapport obligatoire avec les lobbies militaro-industriels. Je vous répondrai plutôt que, tant que cette mondialisation ne touche pas aux vrais intérêts des uns et des autres, autrement dit tant que la manière de subventionner ses industries aéronautiques et spatiales n’est pas remise en cause, les uns et les autres jureront, la main sur le cœur, qu’ils croient le plus fermement au monde que les entraves tarifaires et non tarifaires au commerce sont des obstacles au progrès humain. Un double langage, certes, mais partagé par les deux protagonistes sur le dos du reste du monde. Car, en attendant et hors quelques exceptions négligeables, le Canada ou le Brésil qui produisent aussi des avions par exemple, ces deux là restent les seuls à vendre des engins de transport coûteux aux autres pays. <o:p></o:p>

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    Je mis cette réponse dans ma poche avec mon mouchoir par dessus, comme on dit, et m’enquérais du détail des chiffres du commerce extérieur mondial. J’y trouvais quelques éléments intéressants que je m’empressais de répercuter à la vieille dame : Que faites-vous des équipements de télécommunication, l’autre grand poste du commerce international moderne ? Je devais avoir marqué un point car elle mit presque trois jours avant de me répondre, 7 200 euros gagnés rien qu’à ouvrir ma messagerie matin, midi et soir. Fausse bonne idée, finit elle par me répondre. J’ai regardé moi aussi les statistiques, lesquelles mentionnent « informatique et télécommunications ». Convenez d’une part que les équipements informatiques pèsent plus que ceux des télécommunications et que, d’autre part, les Américains restent les rois de l’informatique : après l’ère IBM, nous vivons dans l’ère Microsoft… En fait, la compétition n’a pas été ici –et n’est toujours pas- américano européenne mais américano asiatique, ce pourquoi j’ai mis un peu de temps à vous répondre. IBM a, jadis, largement bénéficié des crédits militaires pour se développer ; ce n’est plus le cas de l’empire de Bill Gates qui peut toutefois compter sur la stratégie américaine en matière de recherche : ils piquent au monde leurs meilleurs chercheurs, stratégie nettement plus rémunératrice à terme que l’achat de licences de fabrication tel que le pratiquent le Japon et les autres pays asiatique producteurs. Les Américains prouvent ainsi qu’ils peuvent  aussi être bons quand les militaires ne les aident pas ! En Europe, nous avons surtout développé les télécommunications, sans réelle concurrence en matière d’équipements lourds, moins rémunérateurs et terriblement concurrencés en matière d’équipements grand public, ceux qui rapportent beaucoup d’argent. Notre concurrent étant, là, l’Asie et non l’Amérique…<o:p></o:p>

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    Le monde actuel de Madame Florin commençait à prendre tournure : une bataille industrielle et commerciale au couteau entre l’Amérique, l’Europe et l’Asie, bataille que les crédits militaires pouvaient arbitrer mais, me semblait-il, de moins en moins. Je songeais à en faire la réflexion à la vieille dame mais, après « mûrissement », m’en abstint : sa vision m’apparut de fait beaucoup trop économique et internationaliste, ne rendant compte d’aucune des grandes tendances qui traversaient nos sociétés.

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    Que devenait en effet dans ce schéma la libération progressive de la femme, commençant à atteindre aujourd’hui et même le Tiers Monde ? Où se plaçait ce que les soixante-huitards appelaient la « libération sexuelle » des Occidentaux, allant jusqu’à la perversion pornographique généralisée sur Internet ? Comment rendre compte de l’émergence, en tant que puissance économique, de la Chine, de l’Inde et, demain, du Brésil ? Et la démographie, maîtresse des évolutions d’après demain ? L’Asie perçait déjà mais l’Afrique aussi pointait beaucoup plus que le bout du nez… Demain aussi compterait très certainement la scolarisation croissante des humains, pas seulement en Occident et en Asie. Etc. Notre monde regorgeait de tendances, les unes montées au pinacle, les autres ignorées, que la vision trop économique de la financière passait à la trappe.

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    J’eu aussi et surtout un « flash » intellectuel : la dame et moi-même ne partions pas des mêmes références. Engoncée dans son monde de riches, elle ne songeait qu’à la puissance. Tandis que, partant des classes moyennes et ayant cultivé, depuis des lustres, une forte pensée sociale, je regardais surtout l’humain dans l’évolution. « Nous n’avions pas les mêmes valeurs », c’était évident. Du coup, lui proposer un plan d’étude répondant à la question « qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? » devenait aisé : je lui ferai admettre que le supplément d’âme qu’elle me réclamait avant sa mort nécessitait, de sa part, un gros effort de recentrage intellectuel. Entre temps, elle admettrait certainement sans réticence le plan qui, déjà, se forgeait dans ma tête…

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    C’est moi qui, cette fois-ci, pris l’initiative du contact : Mon plan est prêt, quand nous voyons-nous pour en discuter ? Le rendez-vous fut fixé au lendemain matin, tout comme le premier

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