• Rencontre du 3e type

     

    Rencontre du 3e type

     

    Ce temps qui semble n’avoir pas de prise sur la vie quotidienne ; qui, goguenard, enregistre l’immuable… Les voitures roulent, les lumières s’allument et s’éteignent, les gens passent, se croisent, défilent comme si ce monde gris était une fourmilière. Là haut, des satellites tournent, figés sur leur orbite. Dans la mer, les mêmes formes sombres et arrondies nagent au rythme de leurs ancêtres et des ancêtres de leurs ancêtres. Certains aiment ça, se sentir comme en arrêt dans le ballet cosmique. Je les ai aimés, ces gens là, j’ai aimé leur solidité apparente. Et puis ces milliers de détails, ces grincements désagréables qui, de la médiocre certitude à l’ignoble lâcheté, casse d’un coup la paix de l’image. Je ne vais pas pour autant du côté des excités, ceux qui préfèrent voir bouger tout ce qui les entoure : ils ont déjà brisé mes rêves par je ne sais quel reste de saurien, je ne sais quel réflexe de primate…

    Il me semble avoir un million d’années, impression pesante, lourde et triste : triste des  millions d’années encore à venir… Une prison ! Voilà, je suis dans une prison, dans un milieu bestial, profondément animal, ancré jusqu’à ses plus hauts sommets dans son passé préhistorique. Et je dois les aimer ! Qui, sinon, prendrait leur défense ?

    Lorsque Sirius est passé, il a voulu le terminer ce monde. Simplement en omettant d’intervenir. Il était écœuré, oublieux des temps anciens de son propre monde. « Je vois, m’avait-il dit, des colonies de reptiles. Ils hantent mes songes… » Des reptiles… Des fois, j’hésite moi-même : reptiles ou petits, doux et bêtes mammifères ? Leur corps appartient aux deux espèces. Ces os qui montrent leur forme à travers chaire et peau ! Cette couleur, totalement unie si ce ne sont les yeux et les restes d’un système pileux en voie de perdition. Amusant d’ailleurs : ils se rasent comme si leur aspect glabre était le summum de leur supposée beauté !

    Et leurs prétentions ! Il est vrai qu’ils dénotent à côté de la faune ambiante. Je ne suis pas passé loin de la folie quand j’ai lu leurs articles sur le quotient intellectuel : ils le mesure ! Ils osent le mesurer !! C’est comme la génétique : on a beau leur dire que les lois de transmission sont tout sauf directes, ils continuent à espérer dur comme fer que leurs enfants seront leurs doubles améliorés. Pauvres enfants… qui, dès l’âge adulte, singeront eux-mêmes leurs parents… Quant à leurs techniques… Ce ne serait d’ailleurs pas si mal que ça s’ils n’en étaient pas si fiers. Une espèce de tas de ferraille décolle, se met en orbite puis revient sans casse et toutes les télévisions, tous les journaux du globe se gaussent de la « grande humanité » Fatigué ; je suis fatigué de vivre parmi eux. Sirius me l’avait dit : « tu as tort de rester ; laisses les à leur sort… » Mais je ne peux pas : trop longtemps avec eux. J’ai de bons souvenirs aussi. Et puis cette famille que je me suis faite ces dernières décennies, j’y tiens. Tout n’est pas mauvais…

    Mais Dieu que c’est lent ! Je scrute tous mes indicateurs et, parfois, ils semblent vaciller dans le bon sens. Et puis, patatras ! Irrémédiablement vient l’information contraire, reléguant ma lueur d’espoir au tréfonds de mon cerveau. J’y ai crû par exemple quand ils ont commencé à parler sérieusement des étoiles : leurs savant avaient enfin mis le doigt sur quelque chose d’évolué. Mais c’est retombé, doucement, emporté par de nouvelles modes… Je sais que ça repartira. Mais quand ? Combien de désillusions avant que ça revienne, combien de coups de déprime ?!

    J’ai eu souvent l’idée de partir, de renoncer. Bon sang, quelle inertie ! Notamment quand Sirius a relevé que leurs technologies évoluaient trop vite. Il était un peu vachard, Sirius, il ne les a pas observées aussi longtemps que moi : ils n’avancent pas graduellement mais par à coups répétitifs. Parfois même par grands chocs déstabilisateurs. Si seulement ils doutaient un petit peu plus d’eux-mêmes. J’imagine alors la richesse de leurs réflexions menées non plus en solitaire mais en commun…

    Celui qui ressemblait à un homme se leva pesamment pour changer le disque sur la platine de la chaîne haute fidélité. Puis il quitta la pièce pour se laver les mains : Sirius devait venir le voir une dernière fois et il craignait les microbes terrestres. Tandis que l’eau coulait dans le lavabo, il perçut la présence du visiteur. C’était toujours pour lui une joie immense que de retrouver la communication mentale, sans phrases, sans jeux de mot et dans laquelle les images cérébrales s’imbriquaient les unes dans les autres. Comme dans une sorte de communion dynamique. Il lui fallait voir son ami pour donner plus de puissance à cette communion. Il entra au salon et plongea ses yeux malhabiles dans les énormes facettes globulaires de l’insecte géant qui trônait sur le grand canapé…


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