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    Sainteté

     

    Sainte Léo de Toulon naquit un beau jour de septembre 1993 dans les faubourgs de Dakar au Sénégal. Elevée dans la tradition d'une famille déracinée, originaire de Kaolack (Mali), elle grandit entre bitume et latérite sous le chaud soleil africain. Eprise très jeune d'un gaillard fort en gueule, désœuvré mais malin, elle se retrouva mariée sans savoir comment et nantie de trois "belles épouses" potentielles, son mari ayant signé pour quatre. Avant la troisième, le gaillard disparut pour l'Europe, laissant sa famille dotée déjà de deux enfants à ses parentés respectives. Quelques années plus tard, le beau jeune homme revint en coup de vent, surmonta les engueulades et enleva les deux dames dans l'avion d'Air Afrique (texte écrit quand cette compagnie existait encore) Exit le continent chaud et chaleureux...

    Distrait à ses épouses par une police française pointilleuse, l'époux abandonna à nouveau sa famille mais, cette fois-ci, sur le carreau parisien. D'où Fatimata, rebaptisée Léo, s'exila très vite pour Toulon : la clientèle y était très pépère et les frais de commercialisation ne risquaient pas de s'ajouter là bas à une concurrence très préjudiciable. Le callipyge étant fort prisé sur ces bords de la Méditerranée, Léo prospéra rapidement, repoussant, par son abattage naturel, toute velléité de commissionnement imposé. Bientôt même, la mère Léo en vint à prélever elle-même sa dîme sur quelques débutantes fascinées, puis s'imposa résolument comme matrone de sa profession, dans la ville rose d'abord puis dans tout l'Hexagone.

    Et c'est donc tout naturellement qu'elle conclut, au nom de ses congénères, les "accords de Beauvau", instituant une régulation du métier et des tarifications nationales. Suivirent d'autres accords, loi Chirac, décret du 15 juin, loi anti-proxénétisme, qui lui conférèrent une notoriété indiscutable dans le monde politique et culturel : l'assise de sa sainteté était posée...

    Dans son fort intérieur, Léo de Toulon était cependant en proie à une dramatique bataille psychologique : la défense des femmes les lui avait fait aimer. A tel point qu'elle finit par abandonner son métier, dégoutée des contacts forcés avec ces animalcules repoussants qu'étaient les hommes à ses yeux. Les poils l'horrifiaient, les poitrines plates l'écœuraient, les sexes dressés et vulgaires lui donnaient d'effroyables nausées... Restaient toutefois les épaules, ces merveilleuses épaules sur lesquelles elle aspirait à s'abandonner, oubliant tout, retombant en enfance.

    D'un autre côté, son goût nouveau pour la peau lisse et les redondances ne trouvait jamais à s'assumer : d'abord parce que Léo avait été élevée dans la crainte de Dieu, ensuite et surtout parce que le souvenir des épaules mâles faisait retomber sa tension à chaque fois qu'elle s'apprêtait à sacrifier à Bilitys. Pauvre Léo...

    Repoussé d'un sexe à l'autre, elle finit par être connue pour son abstinence que l'on prit, dans le Landernau politico-culturel, pour une admirable victoire de l'esprit sur la matière, du spirituel sur le sensuel. On s'en empara, deux livres, un film et plusieurs articles de journaux lui furent consacrés. Son aura atteint même les Amériques où une mode fut lancée. Sans danger heureusement, les natalités ainsi empêchées étant compensées par un surcroit de copulation dans les milieu non touchés par la grâce et alléchés par les primes à la naissance. Et puis ladite mode n'atteignit de toute façon que les populations déjà dépravées et en voie de déclin. Ce qui laissa plus de place aux autres, CQFD !

    Quelques années après toutefois, la mode revint, tel un boomerang, dans son pays d'origine d'où elle gagna les pays avoisinants. Et Rome fut affectée à son tour bien que le giton y fut plus à son aise que la bergère. Quelle chance pour le Vatican de pouvoir alors célébrer les mérites d'une émule de Mohamed : on en discuta, on négocia, on en convint : Léo était l'exemple parfait de L'œcoumène...

    Elle mourut entre temps, alors que les évêques et les ayatollahs s'apprêtaient à la béatifier de son vivant pour pouvoir la montrer à la télévision et relancer ainsi la ferveur religieuse à une époque où celle-ci en avait bien besoin. Ca n'avait pas été facile, l'Islam ne connaissant point les saintetés décrétées. Mais l'urgence avait fait nécessité et les saints avaient été adoptés contre le voilage, en compensation, du visage de Marie dans toutes les églises chrétiennes. Du travail pour les artistes, en plus...

    Du coup et avec sa mort, on passa directement à l'étape ultime, la sanctification par bulle papale, contresignée par tout ce qu'il pouvait y avoir de hiérarchie religieuse dans le monde. Un beau succès, Léo fut la première sainte universelle de l'histoire des hommes ! Elle fut commercialisée en bois, en plastic, en métal, en couleur, en gris... Son tombeau devint sanctuaire, ses restes, reliques. Morte, elle continuait à négocier son corps !

    Mieux que filmée, sa vie fut télé filmée et répandue dans les lucarnes de toute la planète, en toutes langues. La spiritualité remonta en flèche dans les sondages. Un jour fut choisi pour célébrer la "sainte Léo de Toulon" dans tous les pays, le même jour bien entendu. Sa fête s'ajouta aux nombreux jours fériés et chômés déjà en place. Mère de la spiritualité, elle devint le symbole de l'universalisme. Le Monde progressa d'un coup comme jamais il ne l'avait fait auparavant. Des rues, bientôt des places et des avenues, prirent sont nom. L'ONU, à New York, lui érigea une statue dorée. Le Sénégal lui voua son territoire et ses habitants...

    Dans les milieux très fermés des antiquités, on se vendait à prix de platine les objets qui avaient été retirés de sa maison après sa mort. Tous devaient atteindre des prix fabuleux. Tous ? Nenni ! dans le fin fond de Toulon, une espèce de vieux brocanteur hirsute s'époumonait à tenter de vendre sans succès de curieux objets qu'il attribuait à la sainte : des "trucs" mécaniques, électriques, à eau, à huile, chauffant ou pas, de formes allongées et rétractables. Des sortes de vérins obscènes qui lui valurent de copieuses bagarres avec des fanatiques offusqués. Ce, jusqu'à la destruction de son échoppe. "Pourtant, se dit-il tandis qu'on l'emmenait à l'hôpital, ce sont bien des choses à Léo ! Je les ai prises moi-même chez elle, à sa demande, juste avant sa mort..." Brisé par la colère populaire, le vieux brocanteur commença toutefois à en douter lui-même...


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