• Scandale à Abidjan

    Côte d’Ivoire : l’agrobusiness, une affaire d’Etat ?

    Christian d’Alayer – 11/06/2017

     

    Le terme « agrobusiness » sent le souffre à Abidjan. Cette association de l’agriculture et des affaires est récente, même hors d’Afrique. Elle n’a de fait véritablement commencé qu’avec les « bio carburants » et les réserves foncières que de grandes entreprises ont commencé à réaliser un peu partout dans le monde au lendemain du choc pétrolier du 3e millénaire. Auparavant, certes, des banques avaient elles-aussi investi dans l’agriculture. Mais surtout dans le domaine de l’élevage.

    Là, il s’agit de toute autre chose : des multinationales se sont mises à l’agriculture. Des Chinois ont par exemple constitué des réserves foncières hors de chez eux et, notamment, en Afrique pour produire d’abord du riz puis toutes sortes d’autres denrées alimentaires. Des parfumeurs, des industries oléagineuses, des transformateurs de produits animaliers, etc., ont suivi, découvrant que l’agriculture intensive pouvait être extrêmement rentable, au grand dam des associations environnementales hurlant à la mort de la planète sous les millions de tonnes d’intrants nouveaux que ce type d’agriculture entraîne.

    Les Africains ne disposent pas encore de ce type de grandes sociétés capitalistiques et, par exemple, n’ont pas l’expérience des puissantes coopératives françaises œuvrant du champ à l’usine et au marketing de vente. Mais ils savent s’adapter : dès les années 2000, soit moins de 10 ans après les pays développés ou émergeants, ils ont constitué des sortes de start up à partir de souscriptions volontaires de citoyens aisés. Ce fut la naissance de l’agrobusiness en Afrique.

    Et, certes là encore, les promoteurs n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère, promettant des retours sur capital utra rapide, trop certainement compte tenu, tout de même, des temps normaux de réponse des travailleurs ruraux à qui ces sociétés apportaient tous les ingrédients d’une productivité à l’occidentale : machines, engrais, pesticides, semences sélectionnées… Les dites sociétés ont surtout loué des terres « occupées » et proposé en fait à des paysans de travailler leur terre différemment. On a vu au Mali que cette façon d’aborder le problème était nettement plus intelligente que de faire, à la Chinoise, venir des exploitants de l’étranger pour « montrer comment il faut faire » à des autochtones éberlués (les rendements des dits autochtones ayant parfaitement compris le système furent nettement plus élevés que ceux des expatriés ne connaissant rien du milieu ambiant. L’irrigation permit notamment aux femmes des autochtones de faire du maraichage extrêmement lucratif)

    Bref, il était normal qu’en Afrique francophone, l’agrobusiness face florès surtout en Côte d’Ivoire où la population entière sait que sa richesse vient de la terre. Une vingtaine de sociétés se mirent sur les rangs au cours des trois dernières années, soit une fois un peu stabilisé le champ politique du pays. Ce sont plus de 70000 actionnaires qui leur répondirent « présents », investissant ce qu’on sait aujourd’hui être nettement plus de 100 milliards de F CFA dans ce créneau. Beaucoup de cadres locaux, notamment administratifs, mais aussi beaucoup d’expatriés tant en Europe qu’en Amérique. Soit le « haut du panier » ivoirien.

    A qui, sans crier gare, une banque de la place s’époumona en leur affirmant un jour de décembre 2016 : « il n’y a pas de compte d’exploitation, c’est un système de Ponzi, une gigantesque arnaque ! » Imaginez la réaction des investisseurs ! On sut par exemple qu’un homme se crut ruiné, son épouse ayant englouti les économies du ménage dans cette affaire. Des préfets, d’autres hauts fonctionnaires, des policiers gradés mêmes imaginèrent leurs économies parties en fumées… Le gouvernement ne pouvait pas ne pas réagir. Le ministre des Finances puis Ouattara lui-même intervinrent. Les comptes de la vingtaine de sociétés d’agrobusiness ivoiriennes furent bloqués, leurs dirigeants emprisonnés. L’Etat promit d’indemniser toutes les « victimes »…

    Et puis… Et puis une petite voix se fit entendre, celle d’une association de défense des intérêts des actionnaires de la principale société, Monhevea.com, pilotée par la start up Agronomix. Son PDG, Christophe Yapi, avait échappé aux policiers ivoiriens en se réfugiant en France d’où il entreprit de défendre et son intégrité, et ses actionnaires. Il proposa d’entrée de rembourser lui-même les investisseurs jusqu’au dernier centime alors que les offres de remboursement étatique étaient « a minima » Ouattara en personne refusa, prétextant qu’un des cadres supérieurs d’Agronomix avait sur son compte personnel « une très grosse somme d’argent » En fait, un petit million de F CFA, soit 1500 € ! Les réponses par ailleurs de l’administration ivoirienne aux attaques de l’association furent proches de la nullité, dénuées d’arguments sérieux.

    C’est qu’au contraire d’un système de Ponzi, simple paiement des dividendes sur l’argent des nouveaux souscripteurs, Monhevea.com dispose bel et bien d’actifs. Que l’Etat ivoirien se mit à rechercher avec fébrilité. Des souscripteurs avaient pu voir près de chez eux les premières réalisations de leur société, des champs cultivés de manière moderne, des entrepôts, des tracteurs…  Les actionnaires ne veulent donc pas être mal remboursés par l’Etat, ils veulent que ce dernier laisse leur société continuer sa vie normalement et leur verser les dividendes tout aussi normalement.

    La petite voix de l’association devient donc un cri gênant pour Ouattara lui-même, accusé par le gratin de la société ivoirienne de vouloir prendre l’argent de l’agrobusiness, « son argent », pour honorer ses promesses aux mutins de mai. C’est que les caisses de l’Etat sont vides en dépit des chiffres pharamineux de croissance annoncés. Tandis que le ministre des Finances a missionné les banques elles-mêmes pour trouver les actifs des sociétés de l’agrobusiness : elles sont payées pour dépouiller leurs clients !

    Lesquels n’allaient évidemment pas ouvrir joyeusement leurs livres aux inspecteurs publics et on les comprend. Les actifs de telles sociétés sont de fait complexes : ils mêlent des achats et des locations, du matériel et des produits chimiques achetés ou en voie d’achat, face à des promesses de récolte pré-vendues pour une part, à vendre pour une autre, des filières d’achat et de vente (donc des actifs immatériels), etc. En faire l’inventaire est quasiment impossible pour des enquêteurs étatiques dont tout le monde se méfie. Mais les banques, ces mêmes banques qui ont hurlé au Ponzi, conservent les traces informatiques de toutes les transactions bancaires des sociétés. Ne leur échappent que les transactions non scripturales.

    Et c’est le fait de confier aux banques la recherche d’actifs qui prouve in fine que l’Etat n’est pas clair dans ce dossier. Et que le banquier qui a crié au Ponzi l’est encore moins : il n’existe pas dans l’histoire économique mondiale de système de Ponzi mis en œuvre par 20 sociétés en même temps. Un système de Ponzi avec des actifs en plus ! Bref et alors que tout le monde sans exception, médias ivoiriens et français inclus, crut à une gigantesque arnaque en décembre et janvier dernier, aujourd’hui le soufflé remonte… mais contre l’administration Ouattara. Une administration déjà bien affaiblie et par une élection présidentielle catastrophique (le vrai chiffre de l’abstention ayant été monstrueux), et par des mutineries à répétition.

    Dernier rebondissement et non des moindres, Guillaume Soro, le « challenger » aujourd’hui presque officiel de Ouattara, a proposé son intermédiation. Que le président n’a pas pu refuser : il va donc devoir accueillir des représentants de Monhevea.com, sans doute composée d’avocats et de comptables aguerris, à qui il va devoir expliquer le curieux rôle du gouvernement dans cette affaire.

    Laquelle, dans l’état actuel du dossier, ressemble plus à celle de promesses très certainement « hâtives » en manière de dividendes et qui ont sans doute obligé les promoteurs à, effectivement, se servir un peu de l’argent des nouveaux souscripteurs pour honorer leurs engagements. Mais l’intervention et du banquier initial, et la réaction du gouvernement, ressemblent, elles, à une tentative de mainmise sur un pactole privé dans une conjoncture difficile. Elles sont en tous les cas et totalement disproportionnées…

     

     


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  • Commentaires

    1
    Dossbill
    Lundi 28 Août à 11:03
    Belle analyse.Description panoramique de l'histoire de l'agobusiness et de des difficultés de celle-ci en Cote d'Ivoire
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