• Sémantique

    L'histoire du Poular, une révolution sémantique

    Christian d'Alayer - 1er juin 2017

     

    Aujourd'hui, je vais vous parler des langues africaines. Ce, parce qu'un Guinéen, Thierno Oumar Baldé, m'a adressé son livre sur le "Poular", la langue de base des langages peuls : " Le Poular, ancêtre des langues indo-européennes - Les Peuls, au carrefour des langues afro-eurasiatiques" Livre instructif et dérangeant en ce qu'il apporte un regard nouveau sur l'histoire ancienne de l'Afrique.

    Avant de l'avoir lu, je pensais comme beaucoup d'historiens que l'Afrique subsaharienne était peuplée jadis et presque essentiellement de Bantous qui furent repoussés en lisière de forêt (et en forêt) par les razzias financées par les Arabes. Thierno Oumar Baldé a semé le trouble dans mon âme candide : via les langues, il démontre d'abord que les Peuls viennent du Moyen Orient . Puis qu'ils font partie eux-aussi du monde bantou, de la même famille linguistique Niger-Kordofan. Laquelle paraît être de la même lignée que les langues indo-européennes (les comparaisons apportées par l'auteur sont saisissantes) !

    Etant depuis des lustres intéressé par la linguistique qui permet, mieux que les fouilles, de reconstituer l'histoire très ancienne de l'humanité,  je connaissais bien entendu les 5 grandes familles des quelques 1800 à 2000 langages encore parlés en Afrique : les langues "afro-asiatiques" du nord du continent, les langues "nilo-sahariennes" parlées dans le Sahel, les langues "nigéro-congolaises" des Bantous, les langues "koïsan" des premiers peuples d'Afrique australe et les langues "austronésiennes" des îles d'Afrique visitées depuis longtemps par des populations issues du sous-continent indien. 5 familles auxquelles il faut ajouter, depuis deux siècles, les langues imposées par les colonisateurs...

    L'histoire du Poular racontée par notre Guinéen bouleverse cette vision qui est en fait celle des sémanticiens blancs qui se sont penchés sur l'Afrique. Elle montre une évolution bien plus complexe des langues africaines dont on sait toutefois que la multiplicité est issue des rencontres de sociétés bouleversées par les razzias puis la traite et la colonisation. Mais là où je pensais que les langages modernes découlaient schématiquement de la rencontre de Bantous et de Sahéliens, on voit avec l'histoire du Poular que ces langages de rencontre ont une "génétique" plus compliquée car découlant -en tout cas en ce qui concerne les Peuls- de rencontre entre des langues d'une même branche. Si bien que les centaines de langages africains encore parlés sur le continent (beaucoup des 1800 à 2000 recensés sont en voie de disparition) ne sont pas "que" des additions de langues sahéliennes et bantoues mais ici, de telles additions et ailleurs, d'une sorte de "pidgin" entre deux langages d'une même lignée. Le patchwork sémantique africain est donc bien plus riche que les Blancs qui s'y intéressent le pensent encore.

    A côté de cela, le fait que le poular (et les langues du groupe Niger-Kordofan) pourrait bien être l'ancêtre des langages indo-européens  est presque anecdotique : on sait en effet que l'humanité est issue d'Afrique -il y a bien aujourd'hui une thèse contraire mais elle relève plus de l'idéologie que du travail scientifique- et, de ce fait, il est plus que probable que la langue mère initiale de l'humanité soit aussi issue d'Afrique.

    Il faut donc lire ce livre disponible en ligne chez Edilivre (www.edilivre.com) C'est un ouvrage de sémantique, certes, mais aussi et surtout d'histoire africaine. Il est très bien écrit et son auteur, autodidacte (ce qui étonne quand on le lit !) a une vie peu banale : emprisonné jeune par le régime de Sékou Touré, c'est dans les geôles du dictateur qu'il commence à s'intellectualiser au contact des "pointures" qu'il y rencontre : cadres de l'administration coloniale, professeurs, hommes politiques...  Libéré, il se réfugie au Sénégal où, entre de multiples petits boulots alimentaires, il milite au sein de la gauche parlementaire. Ce qui lui permet de continuer à s'instruire en touchant à tout. En 2000, à 46 ans, il retourne en Guinée où il s'adonne, cette fois-ci définitivement, à l'agriculture (les pommes de terre du Fouta-Djalon ont détrôné celle de France dans toute la sous-région) Ce, tout en continuant à avoir la passion de l'étude et de l'écriture ! Il existe des paysans écrivains mais je découvre ici pour la première fois un paysan sémanticien de talent.

     

    La sémantique est en effet un art difficile qui demande d'ordinaire des décennies d'études. Son pape actuel, l'Américain Noam Chomsky, n'a par exemple jamais quitté l'Université où il a étudié puis enseigné (et milité activement !) Thierno Oumar Baldé a une approche moins grammaticale que celle de Chomsky. Il part plus volontiers des racines linguistiques, ce qui lui permet de trouver des analogies troublantes entre des langues d'origine à priori très différente. C'est que la vision de l'Américain est avant tout comportementale, philosophique (l'influence du langage sur le comportement) Tandis que celle du Guinéen est historique. Chomsky pourrait expliquer pourquoi les Africains parlent vite, Baldé leur dit d'où ils viennent. Il me fait penser, toutes choses étant égales par ailleurs, à ces musiciens africains qui n'ont jamais appris le solfège : "vous êtes drôles, vous les Blancs, me dit un jour l'une d'entre eux et elles : vous avez des oreilles et vous vous servez de vos doigts !" De fait, nombre d'entre eux et elles ne se servent ni de clé de sol, ni de dièse. Et pourtant, que leur musique est belle !


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