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    "Eh, Jo !"

    - Oui...

    - Tu vois quelque chose ?

    - Rien...

    - Et de l'autre côté du fuselage ?

    - Attends, je vais voir...

    Le scaphandre blanc se mut lourdement, bien qu'en apesanteur, au dessus du long cigare métallique puis disparut aux yeux du copilote resté dans l'habitacle.

    "Une tache... Oui, on dirait une tache d'encre !

    - Tu te fous de moi !

    - Non, c'est vraiment une tache. Ca a même l'air de s'agrandir...

    - Bon Dieu ! Qu'est-ce qu'on fait ?

    - Je vais essayer de gratter, pour voir... Ca ne part pas... J'en ai plein les mains, maintenant !

    - Rentres, ne restes pas à proximité de ce machin !

    - Attends, je prends une photo. Si la tache de mes mains n'obstrue pas le viseur ! Voilà... Bon, prépares toi à m'accueillir.

    Le scaphandre réapparut au dessus de la nef puis se dirigea vers le sas.

    "Je n'ai jamais vu ça : tiens, regardes toi-même. Quelle merde ! Ah, l'appareil... Branches le sur le communicateur...

    Le copilote prit la caméra à infrarouges et la logea dans une enceinte spécialement conçue. Les informations qu'elle contenait furent immédiatement transformée en onde et transmises à la vitesse de la lumière au centre spatial terrestre... Lequel se demanda pourquoi, diable !, le vaisseau leur transmettait une image aussi banale : la tache n'avait pas été perçue par la caméra.

    Dans l'habitacle, c'était par contre le commencement de la panique : tout le scaphandre était noir à présent, phagocyté par le phénomène.

    "Il faut rejeter ça à l'extérieur, c'est dégueulasse !"

    - Et la caméra avec pendant que tu y est ! Elle aussi, elle en a. Et son enceinte aussi !

    Les deux hommes entreprirent de démonter les parties de la console touchées par la noirceur et évacuèrent l'ensemble, scaphandre inclus, à travers le sas... Qui fut à son tour infecté... A la base, on comprenait de moins en moins leur comportement et l'on commençait à s'interroger sur un éventuel mal de l'espace qui pourrait en être la cause : ordre fut donné au vaisseau de regagner la Terre.

    L'engin, tel que le captèrent les innombrables télescopes et autres babioles scientifiques à l'affût, ne présentait à première vue aucune déficience. Il revenait comme il était parti, moins bien sûr ses étages de lancement. Les circuits informatiques baignaient dans l'huile et n'aurait été la fébrilité incompréhensible de l'équipage, les grosses têtes de la base se seraient lamentées sur leur sort futur face à l'échec coûteux de l'expédition.

    Ce n'est que lorsque le navire spatial perça la dernière couche de nuage que les spectateurs au sol comprirent que quelque chose effectivement ne collait pas : au lieu de l'habituelle vision d'un assemblage étincelant de métal descendant doucement, ils virent une masse noire, totalement noire, venir à eux. Seuls les caméramans en position sur le site ne s'en rendirent pas compte, leurs écrans continuant imperturbablement à présenter une image gris acier de la nef.

    Celle-ci se posa normalement, comme à l'exercice, pilotée sans problème par les ordinateurs de la base. De la sombre machine dressée sur ses piliers de surface sortirent, sans  respecter les procédures, deux formes humaines, un pâle sourire à la face et d'une noirceur à faire prendre un Mandingue de pure origine pour un Suédois élevé dans un abri antiatomique. Le premier moment de stupeur passé, les responsables de la mise en quarantaine officièrent avec une célérité remarquée. Leur fourgon blindé disparut très vite de la piste d'atterrissage dans un déchaînement de sirènes.

    L'armée s'était empressée elle aussi de ceinturer le vaisseau noir d'un invraisemblable imbroglio de véhicules, armements lourds et hommes de troupe, le tout extrêmement agité. Peu à peu, des "strasses" supplémentaires s'ajoutèrent, jusqu'à cacher complètement le navire au regard des curieux. Sauf sa pointe, désespéramment couleur d'encre...

    ***

    "Il n'y a rien ! Rien !! Le revêtement est inexistant. Les deux cosmonautes n'ont subi aucun dégât, ni biologique ni de toutes les autres natures possibles. Rien, absolument rien sinon ce noir..."

    - Avez-vous fait procéder à toutes les expérimentations imaginables ? Je ne sais pas, des trucs comme le bombardement neutronique, l'intrusion de gênes terrestres, toutes les réactions chimiques possibles...?

    - Tout. on a tout fait. Et "ça" ne réagit à rien. Scientifiquement, ce machin n'existe pas. S'il n'y avait sa propagation et nos sens visuels à tous, on pourrait croire à une hallucination collective : même les caméras ne le perçoivent pas , ni les appareils pro, ni ceux des photographes amateurs. Et ils sont des centaines de milliers aujourd'hui à avoir tenté de filmer ou photographier le phénomène qu'ils voient de leurs yeux : la nef est d'une noirceur profonde, immanquable. Nous n'y comprenons rien...

    - Mais enfin, c'est impossible ! Il y a bien quelque chose, un gaz, un liquide, un solide, quelque chose de matériel ! Les sens humains perçoivent le revêtement : nous ne sommes quand même pas tous devenus fous ! J'insiste sur ce "tous" : pour l'instant, il n'y a aucune exception...

    - Pourtant, ce que je vous dis est l'exacte... Un instant s'il vous plaît...

    L'homme en blouse blanche -pas tout à fait blanche d'ailleurs : un point noir est visible sur le bout de sa manche droite - décroche son téléphone : "oui, c'est moi. Ca évolue ?...Tout de suite ?... Je suis avec Sheetberry...Ca ne fait rien ? Bon, nous arrivons tout de suite"

    Le scientifique se tourne vers le politique : "il parait que le revêtement de la fusée commence à disparaitre"

    - Comment cela ?

    - Si vous le voulez bien, nous allons immédiatement sur place pour nous en rendre compte. Le processus serait assez rapide d'après mon interlocuteur. Vous venez ?

    - Il y a-t-il un danger quelconque ?

    - Absolument pas, c'est inexistant vous-ai je expliqué.

    Toujours entouré de son écran protecteur, le vaisseau apparut aux yeux des deux hommes dans toute sa splendeur d'antan : son sommet luisait à présent sous l'éclat du Soleil, débarrassé de sa couche noire. Ils coururent jusqu'à l'intérieur du cercle protecteur et se joignirent à la petite troupe de scientifiques qui observaient le resserrement de la dernière tâche sombre à la base de la fusée.  Frissonnant sous l'effet de l'air froid de ce  matin d'hiver, ils virent avec stupéfaction cette ultime tâche exploser littéralement en millions de très fines gouttelettes dont certaines tombèrent sur eux, gouttelettes créant une propagation du noir bien au delà de l'aire de stationnement du vaisseau.

    Dans le même temps, les deux cosmonautes ainsi que toutes les parties intérieures du navire spatial touchés pendant le vol ou lors de l'atterrissage subirent le même sort. Il fut impossible d'empêcher la propagation du phénomène, sauf à imaginer une destruction massive de la base et de tous ses habitants.

    En un temps record le pays puis, de là, l'ensemble du Monde fut affecté par la noirceur qui, aussitôt répandue, se rétractait avant d'exploser et de se reproduire plus loin.

    Les incrédules du début -on avait même parlé de mystification- durent se rendre à l'évidence lorsqu'en l'espace de quelques jours seulement, le monde entier se transforma en en magma de cirage baladeur.

    On s'inquiéta un peu partout mais pas trop vu que le dit cirage était totalement inoffensif : il n'avait aucune matérialité. Les média se contentèrent de signaler l'apparition du phénomène, sa progression puis sa disparition à la manière d'une maladie contagieuse bénigne. Certains même allaient au devant des taches qu'ils rapportaient ensuite chez eux. Et avec lesquelles ils jouaient en famille. Il sembla même à certains que les taches prenaient plaisir à ces enfantillages et l'on nota d'ailleurs que des personnes infestées puis dénoircies étaient réinfectées. Une très belle femme qui avait succombé à la tentation de faire l'amour en noir conserva par la suite une tache baladeuse dont elle finit par avouer publiquement la persistance et sa cause probable : c'était lâcher les derniers restes de retenue d'une presse en quête de sensations fortes et l'on vit alors fleurir sur les écrans et les kiosques à journaux des images obscènes, de nombreuses personnes n'hésitant pas en outre à se peindre des taches fictives sur les parties les plus intimes de leur anatomie.

    Ailleurs, des enfants s'amusèrent à passer et repasser d'une main à l'autre des noirceurs qui semblèrent, là aussi, se prêter à ce divertissement. Elles en rajoutèrent, salissant par exemple un court instant les vêtements ou les ongles des bambins avant de sauter sur les vêtements et les ongles des parents courroucés : hilarité des gamins !!! Mais, dans l'ensemble, le phénomène resta neutre, visitant unité économique après unité économique, moyen de transport après moyen de transport, administration publique après administration publique... Un statisticien en retraite calcula que sa progression géométrique ne laissait aucune chance à la plus infime particule terrestre d'y échapper. De fait, la flore et la faune aquatique y passèrent à leur tour, des pêcheurs ayant ramené dans leurs filets des bancs entiers de poissons noirs. Le monde s'habitua à cette cohabitation inintelligible...

    Et puis un jour, des informations concordantes permirent d'annoncer le reflux des taches. En fait, elles refluaient incessamment, disparaissaient aussitôt après avoir investi un endroit. Mais sans s'épandre, comme si leur mouvement s'était inversé, les disparitions l'emportant sur les apparitions. La décrue fut progressive, convergeant vers quelques endroits apparemment clé tels qu'aéroports et ports. On parla d'embarquement et, pour la première fois, l'hypothèse d'une chose animée fut soulevée : les taches reconquirent la première page des journaux...

    Il n'y eut presque plus de doute lorsque l'on constata que les embarquements avaient tous la même destination, celle de la base spatiale. On réexamina le phénomène sous toutes les coutures, toujours sans aucun résultat. La "chose" continuait à n'être perceptible que par des yeux humains -et animaux avait-on pensé sans possibilité de vérifier : les yeux jouant un rôle moindre que pour l'homme dans la majeure partie des espèces domestiques, on pouvait seulement imaginer que les dits animaux domestiques voyaient les taches mais moins bien que nous- Ces chose restaient donc totalement énigmatiques bien que stagnant de plus en plus visiblement sur une aire d'envol spatial.

    La solution parvint des tréfonds de l'opinion publique : la "chose" souhaitait quitter la Terre et attendait un départ. Et puisqu'on n'avait aucun moyen de la saisir, qu'elle n'apportait aucun potentiel technique nouveau, rien ne s'y opposait sinon le coût du voyage ! Ce petit problème financier retarda le départ de plusieurs mois et puis, finalement, collecte de fonds et financement public international aidant, un vol fut programmé. Au jour "J", on déroula un câble de la fusée à la tache finale, qui l'emprunta séance tenante pour finir par se coller à la cloison externe du vaisseau. Lequel s'éleva quelques heures après dans une explosion de flammes et de fumées et pénétra le firmament avec une vitesse croissante. Plusieurs semaines plus tard, les cosmonautes annoncèrent par radio que la tache avait quitté le navire...


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