• Un crime médiatique contre l’Afrique<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

    Les Africains sont-ils tous nuls ?<o:p></o:p>

    Christian d’Alayer<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Ce livre a été publié aux Editions du Bord de l’eau en décembre 2004. Mais comme l’éditeur ne m’a jamais rendu compte des ventes* et n’a jamais rien payé au titre des droits d’auteur* et comme, en outre, mon contrat d’édition ne portait que sur trois années, écoulées aujourd’hui, je puis à présent mettre mon manuscrit en ligne sans craindre aucune retombée juridique. Si, d’ailleurs, cela inspire d’autres éditeurs, qu’ils me contactent…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    * Bien qu’il y eut manifestement un fort succès du livre, donc des retirages<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    <o:p> </o:p>

    <o:p> </o:p>

    I<o:p></o:p>

    Introduction et 1ers chapitres<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    <o:p> </o:p>

    <o:p> </o:p>

    Introduction : « Sommes-nous tous nuls ? »<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    « Alors nous sommes tous nuls ? » Lakhsanne est un adorable petit garçon. Sa question est d’autant plus troublante qu’elle est soutenue par deux yeux immenses et noirs à l’intensité insupportable. L’enfant n’a rien d’un petit éthiopien famélique, de ceux qui savent déchaîner des torrents de compassion chez les Français. Premier fils d’un cadre supérieur sénégalais, il est déjà grand et délié. Un peu de son père dans le front, beaucoup de sa mère dans le reste du visage, il affirme déjà sa personnalité…

    <o:p> </o:p>

    Il nous a entendu converser. Du « toubab » que je suis, il ne retient pas grand-chose. Mais son géniteur a dit des choses terribles sur ses corréligionnaires. « Mes enfants feront leurs études en France, il n’est pas question qu’ils apprennent à vivre à l’africaine ». J’ai beau lui dire que tout n’est pas si sombre, que des progrès sont visibles d’un jour sur l’autre, rien n’y fait. En flash back, je me revois chez moi, à la Celle Saint Cloud, tentant de démontrer à un ami écrivain que l’homme n’est pas la bête invariablement immonde dont il a distillé tous les défauts pendant le dîner. Je lui ai raconté l’histoire de la torture : publique d’abord, puis soustraite au regard des humains, celle-ci a fini par être interdite sur toute la planète. « Et les Nazis, et l’Algérie française, et Pol Pot ? » m’a-t-il rétorqué vertement.

    <o:p> </o:p>

    C’est fou en fait le nombre de gens pessimistes ! Des hommes surtout quoiqu’il me soit arrivé de rencontrer des femmes très dures vis-à-vis de leurs congénères. « Combien d’entre eux cherchent-ils leur propre parcelle d’humanité au travers de leurs propos ? » me suis-je demandé à plusieurs reprises. Il est vrai que l’époque, toute de matérialité grossière, ne se prête guère aux poètes. Dans ma jeunesse déjà, l’importance d’un homme (à l’époque, les femmes ne comptaient pas) se jaugeait à la puissance du moteur de sa voiture. L’idée d’une cohorte de scientifiques faisant la queue chez Mercedes ou Jaguar m’arrache un sourire…

    <o:p> </o:p>

    Revenons-en à Lakhsanne. Ce jeune garçon va à l’école. Il écoute son professeur, joue intensément pendant les récréations et discutent des heures durant avec ses meilleurs amis. Tous mâles ainsi qu’il sied à un garçon de son âge. Un âge où on cherche des idoles. Je me rappelle que, dans les années 1960, nous discutions à perdre haleine des mérites de Mohamed Ali qu’à l’époque nous appelions Cassius Clay. Les tennismen Laver, Roswall, Emerson ou Santana nous émerveillaient également.  Lakhsanne, lui, est foot. Et ses idoles ne sont plus les joueurs français dont, deux décennies auparavant, bon nombre d’Africains connaissaient mieux les parcours que les Français eux-mêmes : du nombre incroyable de noms qu’il m’a débités, je retiens surtout ceux de Cissé, Cissokho et Diop, revenus à plusieurs reprises dans la conversation.

    <o:p> </o:p>

    Et son père, premier de ses héros, qui assène tranquillement que tout cela est du vent et, qu’en réalité, l’Africain moderne doit aller en France pour s’en sortir ! « Sommes-nous tous nuls ? » demande alors le garçon… Non, petit Lakhsanne, tu n’es pas nul et les Africains ne relèvent pas généralement de l’asile psychiatrique. C’est pour toi surtout que j’écris ce livre, pour te prouver que ta race –car tu verras qu’il y a un problème de racisme dans l’afro pessimisme- est sans doute celle qui, de toutes les races humaines, s’est adaptée le plus rapidement à l’évolution de son environnement. N’écoutes pas ton père et, une fois n’est pas coutume, lis avec attention ce que le « con de blanc », expression équivalente à « toubab » au Cameroun, dit de ton peuple et des peuples voisins. Et ne quittes pas ton continent, appelé à décoller économiquement sous ta génération, tout comme la Chine ou la Thaïlande hier. Ta vie sera bien plus intense que celle, repue mais avec moins de perspectives, qui t’attend au nord.

    <o:p> </o:p>

    Chapitre 1 - Le déchaînement médiatique<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    De Lévi-Strauss à Bokassa<o:p></o:p>

    Je concède toutefois à ton père qu’il a de quoi être déstabilisé : quand il était jeune, des « missionnaires » lui inculquèrent de grands principes moraux qu’il n’eut aucun mal à mettre en accord avec ceux du marabout de quartier auprès duquel ton grand père l’avait envoyé parallèlement se désintoxiquer. Avec le recul, je m’aperçois que les pères blancs -comme on les appelait également en France du fait de la couleur de leur soutane- gobaient un peu n’importe quoi. S’ils savaient le nombre de Musulmans qu’ils ont formés ! Ton père m’a dit que c’était politique et que, ce faisant, les Pères espéraient se rallier la plus grande partie des Lébous –tu sais combien ton père est chatouilleux sur ses origines !

    <o:p> </o:p>

    Quoiqu’il en soit, ce Musulman fut donc formé par des Chrétiens, mélange qui lui a permis, tu en conviendras quand tu seras grand, d’éviter l’illettrisme. Mais qui lui a donné accès à des lectures non enrégimentées. Car, tandis qu’il croissait en sagesse, apprenant –quand il n’était pas sur les stades, mais ça, il ne le t’avoueras jamais !- l’arithmétique, l’histoire, la géographie, la physique, la chimie, que sais-je encore, il lisait aussi des livres séditieux vis-à-vis des chefs. Comme beaucoup d’entre vous, il s’est bien sûr abreuvé de négritude, Senghor, Aimé Césaire, Cheick Anta Diop, pour citer les plus connus d’entre ses chantres au Sénégal. Mais il a lu aussi les « classiques » européens, Zola, Balzac, Dostoïevski, bien d’autres encore : imagines le résultat !

    <o:p> </o:p>

    L’as-tu entendu vitupérer contre Senghor et Diouf ? Et vouer plus généralement aux gémonies tous les présidents africains dont il disait ne plus supporter la corruption ? Normal qu’il ait eu envie d’émigrer… Surtout qu’à ses lectures de jeunesse est venue s’ajouter, avec l’âge, celle des journaux. Français bien sûr, en sus de la presse dakaroise un peu succincte que tu connais. Tu l’as vu ouvrir la fenêtre de la voiture1 pour acheter Jeune Afrique ou L’Express. Certains jours, quand il pensait à ta maman, il achetait en plus Amina ou Elle. « Qu’il est intelligent, mon papa ! », as-tu alors pensé, tout fier…

    <o:p> </o:p>

    Pauvre Lakhsanne : il se damnait, en fait, ton père… Dans les années 1970 -tu n’étais pas encore né-, ton  papa chéri a dû subir des complaintes incessantes sur la culture africaine en déroute. Le grand homme, chez nous, était Claude Lévi-Strauss, légitimant tous les pleurs sur la disparition programmée des Dogons, Touaregs et autres Masaïs2. Je suis persuadé que c’est à cette époque que ton père a commencé à penser très fort à la fameuse « République des Lébous » dont il n’arrête pas de nous rebattre les oreilles ! J’ai rencontré, il n’y a pas si longtemps, un rescapé européen de cette ère, il en existe encore : un photographe italien qui n’acceptait tout simplement pas que le progrès pénètre en Afrique et qui râlait à tout bout de champ contre les atteintes portées à « l’authenticité africaine ».

    <o:p> </o:p>

    S’il n’y avait eu que l’ethnologie en folie ! S’y ajoutèrent, déjà et ancêtres de nos vitupérations écologiques actuelles, les premières critiques environnementales contre le développement. Chez vous, cela prit la forme d’attaques en règles contre les deux barrages du fleuve Sénégal3, attaques qui en retardèrent la réalisation d’au moins dix années. En Afrique de l’est, quelques années plus tard, intervint René Dumont,  « le professeur Dumont », considéré comme l’un des principaux fondateurs de l’écologie française. Il en fut, en tout cas, le premier candidat à une élection présidentielle en 1974. Ce brave homme fut l’un des tout premier afro pessimistes (L’Afrique est mal partie, 1962) et un opposant farouche à l’exode rural des Africains dont il dénonçait en outre et déjà la trop grande natalité. On lui doit un programme de « villagisation » d’inspiration rousseauiste au pays de feu Julius Nyerere, programme qui échoua très rapidement. Des relents de cette époque ont survécu jusqu’à nos jours. Il y a un an par exemple, l’association écologique internationale Greenpeace a pris d’assaut, au grand plaisir de la plupart de nos journalistes, des bateaux ramenant du bois libérien en France et du bois camerounais en Allemagne…

    <o:p> </o:p>

    A la fin de cette période, en 1977, surgit un autre événement qui allait marquer pour longtemps l’image de l’Afrique auprès des Occidentaux. As-tu déjà vu la photo d’un enfant éthiopien famélique, qui n’a plus que la peau sur les os et un ventre démesurément gonflé ? C’est devenu un classique des clichés africains… Le portrait fut réalisé pendant la guerre de l’Ogaden, à la frontière de l’Ethiopie et de la Somalie, guerre qui se doubla d’une terrible sécheresse et d’une famine épouvantable dans les zones touchées par les combats. Il fait très chaud là bas et la végétation est beaucoup plus pauvre que dans le Sahel. Les hommes pratiquent surtout l’élevage de transhumance : que pouvaient faire les populations somalies touchées par la sécheresse quand l’estivage traditionnel vers les hauts et fertiles plateaux éthiopiens leur était fermé par la guerre ?

    <o:p> </o:p>

    Un problème à la fois circonstancié et limité dans l’espace4. Il fut pourtant, longtemps et à lui seul, synonyme d’Afrique pour la majeure partie des Européens et des Américains tant le matraquage médiatique de l’événement fut intense. D’autant que la guerre se poursuivit des années durant dans cette partie de l’Afrique : guerre civile en Somalie, guerre civile à Djibouti, guerre d’Erythrée, débarquement à grand spectacle des GI’s à Mogadiscio ou de Bernard Kouchner portant un sac de riz financé par des collectes dans nos écoles, et j’en passe… Bien que conscient de la manipulation journalistique, Ibrahima, ton père, finit lui aussi par croire que, partout sur le continent, des enfants mourraient de faim en masse.

    <o:p> </o:p>

    De l’amour à la répulsion<o:p></o:p>

    A l’époque, on parlait peu du reste de l’Afrique, la « conjoncture5 » n’avait pas encore affecté l’ouest et le centre du continent. En fait, cette « autre Afrique » vivait une sorte d’âge d’or médiatique. Pas forcément parce que tout allait bien, mais parce qu’après le choc pétrolier de 1974, les pays producteurs de pétrole, subitement enrichis, suscitèrent la convoitise. Par une sorte d’osmose bizarre, les pays voisins non pétroliers bénéficièrent eux aussi d’une grande indulgence de notre presse. Houphouët6 était le « Vieux », sage d’entre les sages et personne, alors, n’incriminait furieusement les présidents gabonais et togolais. Seuls étaient montrés du doigt ceux de vos leaders qui refusaient de manger dans la main des Occidentaux  ou faisaient preuve de trop d’extravagance ou de cruauté : Sékou Touré, Mathias Nguéma, Bokassa, Amin Dada7… Ces quatre là servirent d’ailleurs de modèles à vos meilleurs écrivains qui répandirent ultérieurement l’idée, bien ancrée aujourd’hui dans nos salles de rédaction, que tous les chefs d’Etat subsahariens, élus ou non, sont d’ignobles tyrans pillant leur pays et vivant dans la hantise d’être renversés par pire qu’eux. Mais j’anticipe…

    <o:p> </o:p>

    Saches pour l’instant, cher Lakhsanne, qu’il n’y avait rien d’étonnant dans notre mansuétude journalistique. Au risque de te donner une très mauvaise image de la presse, je vais te raconter une histoire édifiante à cet égard : il m’arriva un jour d’aller à Abidjan pour négocier un numéro spécial avec le gouvernement ivoirien, une démarche très courante à l’époque dans la presse française. Mon interlocuteur s’avéra être un coopérant, conseiller du ministre des Finances. Nous sympathisâmes et, de fil en aiguille, l’homme m’ouvrit ses archives. Son cahier en fait, énorme, entièrement écrit à la main. Des pages et des pages de relevés d’argent versé à des groupes de presse, journaux et journalistes. De très grandes plumes émargeaient à plus de 150 000 FF/an (30 millions de francs CFA de l’époque, c’était bien avant la dévaluation) ; le mari d’une des secrétaire de notre président de la République d’alors avait décroché une très grosse rente annuelle ; de hauts dignitaires garants de la déontologie de la presse française « mangeaient » plus que convenablement…

    <o:p> </o:p>

    Le phénomène, m’aperçus-je par la suite, n’était pas circonscrit aux lagunes abidjanaises. Je connus de près des journalistes, excellents par ailleurs, qui touchaient de confortables subsides de Mobutu ou de Sankara8, subsides si importants qu’il faisait passer leurs salaires au second plan de leurs revenus. Et voilà pourquoi  l’Afrique eut bonne presse des années durant.

    <o:p> </o:p>

    Ne me dis pas que tu ne comprends rien à mes écrits, il est temps que j’informe mes lecteurs du subterfuge que j’ai utilisé pour démarrer ce manuscrit. Mon très cher Lakhsanne, tu as aujourd’hui plus de 18 ans et voici 12 ans très exactement que tu m’as posé la question « sommes-nous tous nuls ? » Tu ne portes plus de cartable sur le dos dans un uniforme bleu et tu ne veux plus apprendre : tu as dit il y a deux ans à mon ami Ibrahima que tu voulais aller aux Etats-Unis. Il a payé, tu es parti et tu es revenu tout penaud, après avoir constaté qu’on n’a jamais rien sans rien, même aux « States ». Après tout, ton père a toujours voulu vivre à Paris après ses études tandis que ton grand père a du le menacer pour qu’il suive les dites études : du haut de ses plus de 2 mètres, il ne pensait qu’au sport…

    <o:p> </o:p>

    Mets toi à sa place un instant. Tu le peux malgré ta révolte actuelle. Ibrahima est tiré brutalement de sa bulle sportive, obligé de retomber des deux pieds sur le sable mêlé d’herbe jaunie de la cour paternelle. Tu sais, la maison entourée de hauts murs non loin de Soumbedioune9. Les événements traumatiques vont se précipiter : la famille l’oblige d’abord à rompre sa liaison avec l’amour de sa vie, une fille de bijoutier malheureusement -cette génération n’avait pas encore rompu, elle, avec son passé10 !- Puis on l’envoie à Paris où il sait que sa damnation sera consommée. Il en reviendra de fait dégoûté définitivement de l’Afrique, ne jurant plus que par la manière de vivre occidentale. Te souviens tu l’avoir jamais vu manger sénégalais, un régime bien trop gras à ses yeux ?

    <o:p> </o:p>

    Ne crois pas que, ce faisant, ton père ait délaissé ses pensées profondes, bien au contraire. Intellectuel il était, intellectuel il reste en dépit des ses innombrables sélections en équipe nationale de basket. Et il ne peut faire autrement que de devenir schizophrène, ne sachant idéologiquement plus à quels saints se vouer. Il est aujourd’hui entre deux chaises, celle du « Lébouisme » et celle du modernisme, mais toutes deux presque diaphanes tant le rejet de ses origines est puissant.

    <o:p> </o:p>

    C’est qu’après la période médiatique euphorique est venu la contestation. Une contestation interne d’abord, issue directement de l’effondrement des dictatures : effondrement du mur de Berlin, certes, mais surtout pour l’Afrique, effondrement du mythe des chefs au travers des conférences nationales puis des élections pluralistes très fortement encouragées par les Européens et la Banque mondiale. La démocratie n’ayant visiblement pas apporté l’abondance immédiate, elle est elle-même et à présent mise en cause par plus d’un intellectuel africain : ceux par exemple qui y lisent le regain de corruption que semblent connaître la quasi-totalité des pays11. Tandis que l’Afrique en général –un Occidental ne peut attaquer la démocratie- est mise en cause par les médias euro américains pour être soi-disant incapable et de vivre en paix avec elle-même, et de se développer économiquement12. Des théories fumeuses sont avancées, sur le rôle néfaste du pétrole ou sur la mauvaise qualité de l’enseignement supérieur par exemple.

    <o:p> </o:p>

    Le sentiment général est que si les Africains ne réussissent pas malgré nos conseils, c’est qu’ils sont nuls. Ta question était prémonitoire, Lakhsanne, d’autant qu’elle est aujourd’hui posée ouvertement par bon nombre de soi-disant experts, furieux de ne pas voir certaines de leurs recommandations prises en compte à la lettre par les autorités locales13. 

    <o:p> </o:p>

    Je vais te donner un exemple, facile à vérifier, de cette duplicité intellectuelle. Tu sais, puisque ta presse en a fais ses choux gras des mois durant, que Wade a décidé finalement de ne plus subventionner, du moins au travers d’offices publics, l’arachide et le coton. C’est un libéral qui compte sur les forces vives de votre économie pour que le pays retombe finalement sur ses pattes. Fort bien, après tout il est votre élu et n’a jamais caché ses convictions. Regarde maintenant à l’est, au Mali. Il y a là-bas une puissante compagnie cotonnière publique, la CMDT. En pleine difficulté du fait des cours très bas du coton. « C’est faux, rétorque la Banque mondiale, les difficultés du coton malien proviennent du retard pris dans la privatisation de la CMDT » Et rien sur les subventions occidentales, surtout américaines, à leurs cotonniers, subventions qui « plombent » le marché mondial13.

    <o:p> </o:p>

    Dans ce capharnaüm d’idées fausses, les journalistes occidentaux ne savent plus très bien à quels saints se vouer. D’autant qu’on les envoie, tout frais émoulus de leurs universités, se coltiner à un continent où l’existence de trottoirs est  l’exception et l’existence de bidonvilles en périphérie des grandes villes, la règle. Comme s’il était plus simple de comprendre le développement que les magouilles d’Enron14 sur lesquels sont bien entendu envoyés les enquêteurs plus expérimentés, de plus en plus rare qui plus est de nos jours ! Il en résulte forcément une cascade de jugements péremptoirement négatifs que bon nombre de vos élites ont adopté, copiant en fait le cheminement de ton père.

    <o:p> </o:p>

    « Mais les guerres, Christian, tu ne peux les nier ! » Je connais d’avance ton objection. C’est vrai qu’il y a eu les guerres d’Afrique de l’ouest et d’Afrique centrale tout juste après celles des indépendances en Afrique australe puis celles de la Corne de l’Afrique. Rajoutes cet ingrédient, très fort depuis les massacres du Rwanda, à la mayonnaise précédente et tu obtiens non plus des reportages négatifs, mais des éditoriaux proches du racisme, CQFD ! Rassures-toi, je démolirai facilement ces arguments au moment opportun, cherchant pour l’instant à montrer comment la presse occidentale a couvert l’Afrique depuis 35 ans.  Et à pré démontrer que cette couverture est un « crime médiatique contre l’humanité » pour reprendre le titre du livre. 

    <o:p> </o:p>

    Car, outre la répulsion générale ainsi suscitée envers le continent africain auprès des investisseurs, cette attitude journalistique a aussi eu pour conséquence de démotiver les élites africaines, celles qui lisent nos journaux. Ton père, mon cher Lakhsanne, n’est qu’un exemple parmi un nombre incalculable d’autres. C’est une génération complète de cadres qui, aujourd’hui, ne songe plus qu’à s’enrichir chez nous plutôt que d’enrichir son pays d’origine. Et qui n’hésite pas, quand elle ne peut franchir les mers, à s’adonner à une corruption d’un genre nouveau, égoïste et non plus redistributive comme dans le passé.

    <o:p> </o:p>

    Je te rassures tout de suite, ton père, lui, est resté propre. Il aurait pu vivre confortablement en France s’il l’avait voulu réellement. Il s’est contenté d’y poser des jalons, comme on chérit une musique ou une photo représentative d’un eldorado qu’on sait, au fond, ne jamais pouvoir atteindre. Et il traîne et traînera toute sa vie son immense carcasse de redresseur de torts dans les arcanes des affaires sénégalaises car telle est sa destinée. N’oublies jamais sa schizophrénie originelle : en France, on aurait dit de lui au 19e siècle qu’il est un « grognard », ces soldats de Napoléon qui conquirent l’Europe en râlant constamment contre les carences de l’intendance militaire et l’incommensurable bêtise des gradés. C’est toi, pas lui, qui a besoin de croire en l’avenir des Africains, pour le bâtir sur les bases que tes prédécesseurs ont posées à une vitesse finalement vertigineuse. C’est à présent ce que je vais m’efforcer de te prouver.

    <o:p> </o:p>

    Chapitre 2 – Petite leçon d’économie du développement<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Les ressorts de la production : travail, capital…<o:p></o:p>

    Auparavant, il me faut t’infliger quelques notions d’économie : tu ne comprendras jamais ton continent si tu ne sais pas, préalablement, comment évolue matériellement une société donnée. J’insiste sur ce point, tant les éditoriaux occidentaux sur l’Afrique font preuve, en général, d’un manque de connaissances économiques. On va te dire, par exemple, que la ponction opérée par les chefs d’Etat sur les grandes ressources de leur pays est responsable du marasme, voire de la régression de l’économie des pays considérés. Ce qui n’a rien de scientifique : en réalité, soit l’argent est redistribué localement, soit il ne l’est pas et les deux situations sont économiquement très différentes. Dans le premier cas, ce n’est pas l’Etat qui est destinataire de l’argent détourné, mais les opérateurs privés, bénéficiaires des largesses présidentielles (souvent des collectivités locales d’ailleurs, qui le ristournent à des fournisseurs). Beaucoup de gens savants te diront que ce circuit fait tourner l’argent plus vite que le circuit public et qu’il est donc préférable à ce circuit public…

    <o:p> </o:p>

    Mais trêve de préliminaires !  Demandes toi comment on produit, c’est la b-a-ba de l’économiste. Réponse simplissime : avec des gens (le travail), des terres ou des bâtiments, des machines et des « intrants » ou biens de consommation intermédiaires (le capital). A ce niveau, de grands esprits te diront que tout dépend de la qualité du travail et de celle du capital : un bibliothécaire dans un champ de maïs serait par exemple incapable de déterminer si le maïs est bon à ramasser ou non. Sans doute le couperais-il en herbe ? Et une pelleteuse dans un champ ne servirait à rien. Je n’ai pas envie de m’étendre au-delà des quelques éléments qui suivent sur ces premiers actes primaires de racisme anti-africain : vous ne réussissez pas, disent schématiquement vos détracteurs, parce que vous n’êtes bon à rien et parce qu’au lieu d’amasser du capital, vous le dilapidez. Les réponses à ces assertions sont malheureusement complexes. Par exemple, il faudrait expliquer aux extrémistes qui les professent comment est répartie au sud du Sahara l’argent gagné par un membre doué d’une famille donnée, membre donc encouragé (et financé) dans ses études par des parents moins doués qui en attendent, bien évidemment, de multitudes retombées. Comment d’aussi petits esprits pourraient-ils faire le lien entre l’économie dite « solidaire » et la croissance ? Sache simplement ici que les Occidentaux, probablement parce qu’ils n’y ont pas vraiment réfléchi, n’ont pas trouvé de réponse sinon la corruption aggravée (constitutive de capital puisqu’elle doit rester cachée) ou l’individualisation des sociétés africaines, comme cela s’est passé chez nous au 19e siècle (c’est-à-dire l’égoïsme). Les deux réponses sont actuellement en œuvre sur le continent…

    <o:p> </o:p>

    Revenons à notre capital et à notre travail, en abordant cette fois-ci des critiques plus élaborées : « vous manquez d’investisseurs » et donc de capital, vous disent les gens de la CNUCED, les seuls à s’être vraiment penchés sur l’importance des IDE ou « investissements directs étrangers » sur le développement15. Contrairement à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international, la « Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement » est un organisme démocratique, soumis au vote d’une assemblée générale répondant à la dure loi de « un pays/une voix ». Ses économistes, à la différence de ceux des organismes précités, ont donc une obligation de crédibilité qui les immunise contre les interventions anglo-saxonnes, cherchant, schématiquement, à défendre envers et contre tout, le libéralisme économique : ceux-là sont des idéologues tandis que les employés de la CNUCED ont, quelque part, l’obligation d’être un peu scientifique. Je n’insiste pas non plus à ce niveau car tu vas me demander pourquoi il est grave que l’Afrique manque de capital alors que j’ai bien d’autres choses à te dire avant de te confirmer que l’Afrique manque effectivement de capital et pourquoi c’est effectivement grave.

    <o:p> </o:p>

    …et facteur résiduel<o:p></o:p>

    Je dois notamment te parler d’une notion qui fut très à la mode en Occident dans les années 1970 et qui s’est perdue depuis dans la financiarisation de nos économies. Il s’agit du « facteur résiduel », un troisième facteur de production mis en avant, en 1912, par un Européen, Joseph Schumpeter. Ce n’était pas n’importe qui : il fut ministre des Finances de l’empire autrichien avant la guerre de 1914-1918 puis l’un des plus réputés professeurs d’économie d’Harvard dans l’entre-deux guerres. Pour ce génie oublié, le développement résultait de l’adéquation d’une quantité donnée de travail et de capital, plus des éléments non comptabilisables (à l’époque) qu’il rassemblait sous le vocable de ce fameux facteur résiduel.

    <o:p> </o:p>

    L’homme a toujours eu mauvaise presse car, derrière « résiduel », les gens lisaient « culturel », ce qui n’est pas faux. En 1912, quand il publia sa Théorie de l’évolution économique, juste avant d’être appelé au ministère des Finances, ses concitoyens y virent très certainement une critique du niveau mental des nations associées à l’empire, alors en pleine désagrégation (le dit empire ne survivra pas à la Première guerre mondiale). Après la Deuxième guerre mondiale, sa théorie, bien que relancée dans les universités, fut interprétée comme une critique politiquement incorrecte de la culture des sociétés en développement. De grands économistes américains, Solow  surtout, Denison16 dans une moindre mesure, tentèrent alors de restreindre le champ du facteur résiduel au seul progrès technique.

    <o:p> </o:p>

    La vision de Schumpeter est pourtant on ne peut plus d’actualité : vos pays cherchent actuellement à améliorer ce qu’on appelle le « climat des affaires » en promouvant « l’OHADA » ou « Organisation pour l’harmonisation du droit des affaires en Afrique », un droit commercial donc, commun à la plupart des pays subsahariens. Où mets tu la sécurité juridique ? Dans le travail ? Dans le capital ? Je vais te donner un deuxième exemple, français celui-là : quand Georges Pompidou était président de la République17, il donna son feu vert à la construction, à Paris, de quartier monumentaux, avec des tours de verre et d’acier surplombant le ciel de la capitale. Quoiqu’on puisse lui reprocher (c’est aussi à cette époque que fleurirent les scandales immobiliers), il n’empêche pas moins que ces tours nous inculquèrent une idée certaine du modernisme : on ne peut vouloir conquérir le monde du 20e siècle en travaillant dans des locaux du 18e siècle ! Où, également, placeras-tu cette décision : dans la case travail ? Dans celle du capital ?

    <o:p> </o:p>

    Le facteur résiduel est donc bien un facteur culturel, indispensable au développement comme on le voit de plus en plus depuis une vingtaine d’années. La frontière est parfois ténue avec celles des deux autres facteurs de production. Ainsi l’instruction publique améliore-t-elle la qualité des travailleurs. Mais elle élève aussi le niveau intellectuel de l’ensemble de la population et participe donc, à cet égard, à la constitution d’un puissant facteur résiduel. Ainsi la technologie affine-t-elle les outils de production, donc la variable capital, tout en créant un environnement ouvert aux investissements, donc la variable facteur résiduel18…

    <o:p> </o:p>

    De l’utilité économique des femmes au travail<o:p></o:p>

    Voici un dernier exemple qui va me permettre de faire la liaison avec deux autres concepts importants, l’offre et la demande : l’entrée des femmes sur le marché du travail. En doublant ou presque (toutes les femmes ne travaillent pas) le nombre des actifs, le phénomène agit de toute évidence sur le facteur travail. Instinctivement, tout le monde pensera que plus il y a de travailleurs, plus il y a de production. A condition qu’il y ait le capital correspondant, c’est-à-dire les terres, les bâtiments, les machines, les intrants en nombre suffisant pour accueillir tous ces travailleurs/euses. Mais la revalorisation des femmes au sein des sociétés est aussi un élément important de revalorisation du facteur résiduel. En pratique, tu sais bien ce que cela veut dire. Ta mère qui discute les décisions de ton père, qui participe aux décision d’achat (ou qui les décide elle-même !), qui vous éduque au-delà de l’âge coranique de 7 ans19, etc. Songes aussi au nombre d’élites potentielles, lui aussi quasiment doublé…

    <o:p> </o:p>

    Sans compter le salaire que ta maman ramène à la maison : vous avez, globalement, plus d’argent à dépenser. Multiplié par autant de ménages à deux salaires, le féminisme augmente considérablement la demande globale de biens et services20. Entraînant de ce fait une augmentation correspondante de l’offre, la nature ayant horreur du vide. Depuis Milton Friedman21, les libéraux voient les choses différemment : selon eux, il faut d’abord augmenter l’offre, donc diminuer les prélèvements de l’Etat, la consommation suivant. En fait, les tenants de cette thèse ont surtout cherché à renverser un balancier qui, au cours des années 1950-1980 (les fameuses « Trente glorieuses »), avait bénéficié aux salariés (facteur travail) plus qu’aux capitaux investis. Sur le fond, ils restent partisans d’une économie de la demande ainsi qu’on a pu le voir aux Etats-Unis pendant les années Reagan : son administration relança la machine économique par des dépenses publiques accrues, notamment militaires.

    <o:p> </o:p>

    Je sens que tu me lâches quelque peu. Je reprends donc les grands points soulevés en les articulant autour de ma future démonstration de l’efficacité africaine :

    -         Il y a trois facteurs de production sans lesquels aucun développement économique ne peut exister : le travail, le capital et le facteur résiduel22 ;

    -         La dynamique de la croissance dépend de la demande de biens et services, qu’on privilégie les salaires ou la rentabilité du capital, dans ce schéma, pour relancer l’offre correspondante.

    <o:p> </o:p>

    Voyons maintenant comment l’Afrique s’est conduite face à chacun de ces points, universels, de développement et de croissance.

    <o:p> </o:p>

    Chapitre 3 – L’envol démographique africains<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Bientôt autant que les Chinois<o:p></o:p>

    Commençons, si tu le veux bien, par la démographie. Là, les faits sont incontestables et c’est juste sur leur interprétation qu’on peut gloser : vous faites des enfants comme des lapins et aurez rattrapé les Chinois en 202023 si ceux-ci, de leur côté, arrivent à stabiliser leur population.

    <o:p> </o:p>

    Exprimant la chose de cette façon, j’ai déjà plus qu’un doigt dans le parti pris : « lapins », « Chinois », je me montre volontairement comme un Occidental frileux regardant avec horreur grossir le nombre des Barbares24 à ses frontières. Et qui tente par tous ses moyens médiatiques de freiner le phénomène : ne vous dit-on pas constamment –hors les dignitaires religieux il est vrai25- que vous devez « maîtriser votre démographie » pour assurer votre développement. Avec, à la base, un raisonnement simple comme bonjour : en PIB par tête (le produit intérieur brut du pays divisé par le nombre d’habitants), vous progressez très peu, voire régressez carrément. C’est la Banque mondiale qui a initié cette vision unitaire il y a quelques années, utilisable essentiellement en Afrique26 : dans le reste du monde, on continue à comparer les puissances économiques par agrégats globaux.

    <o:p> </o:p>

    Je veux bien, s’il s’agit de pays qui ont atteint un stade considéré comme ultime de densité humaine : Japon, sûrement, Asie du sud est, sans doute, Chine, probablement moins qu’on ne le dit27. Car toutes les études anti-natalistes ont été élaborées dans les années 1960-1970, quand la production agricole mondiale était elle-même pensée comme limitée à court terme dans sa progression. Les limites ont, depuis, été repoussées et bien repoussées, au point qu’on ne sait pas aujourd’hui combien d’habitants notre planète peut réellement nourrir : 8 milliards ? 10 milliards ? 12 milliards ? Plus28 ?

    <o:p> </o:p>

    Peu importe en tout cas quand il s’agit de l’Afrique : peut-on sérieusement prôner le contrôle des naissances sur un continent il n’y a guère largement dépeuplé ? Sais-tu, Lakhsanne, ce qu’est l’agoraphobie ? C’est la peur des grands espaces vides, l’exact contraire de la claustrophobie. Une maladie mentale qui a frappé essentiellement des expatriés en Afrique avant que de s’attaquer aux navigateurs solitaires.

    <o:p> </o:p>

    Il te faut des chiffres à ce stade de la démonstration, les voici : à la fin du 19e siècle, les géographes estimaient le nombre des habitants du continent africain à moins de 150 millions. Ils n’étaient guère plus au lendemain de la deuxième guerre mondiale, autour de 200 millions sans doute et 7 petits habitants au Km229. En France, l’un des pays les moins denses d’Europe de l’ouest, on compte plus de 120 habitants au Km2. Pour arriver à cette densité, ton continent, mon cher Lakhsanne, devrait abriter quelques 3 milliards d’âmes ! Pour l’instant, vous avez atteint, tous pays inclus, 800 millions d’habitants, 27 au Km2. Et vous devriez dépasser le milliard  (34 habitants au Km2) en 2025, pas de quoi s’affoler. D’autant que, pendant ce temps, vos productions vivrières ont progressé beaucoup plus vite, j’y reviendrai.

    <o:p> </o:p>

    En attendant, considères que l’Afrique, dans son ensemble, ne pouvait compter voici 50 ans à peine que sur 7 habitants au Km2 en moyenne, même pas regroupés en quelques points donné du continent : la population se répartissait tout au long des côtes nord, sud, est et ouest, ainsi qu’au centre. Seuls les déserts étaient vides, pas totalement d’ailleurs : des nomades parcouraient le Sahara tandis que des « bushmen » vivaient dans le Kahalari. Le premier acte sensé de développement consistait donc indéniablement à peupler le continent. Une multiplication du nombre d’habitants par quatre en un demi-siècle est une performance plus qu’honorable que les observateurs devraient porter à votre crédit plutôt que de s’en inquiéter30…

    <o:p> </o:p>

    N’oublie pas les civilisations qui ont disparu !<o:p></o:p>

    D’autant que les ancêtres des dits observateurs ne sont pas pour rien dans la faiblesse démographique de l’Afrique. J’aborde ici un thème sensible et qui repose sur des données scientifiquement peu sures29 : les connaissances démographiques des siècles passées en Afrique sont quasi inexistantes, du moins jusqu’aux études menées par les puissances coloniales. On sait, par des récits de voyage que le continent africain comportait de très grandes villes avant les maelströms que furent, pour ses habitants, la traite et les razzias arabes, puis la colonisation31. Un explorateur du 17e siècle donna par exemple le chiffre de 100 000 habitants pour la ville de Kano au Nigeria. Des vestiges d’une capitale d’importance ont été retrouvés au Zimbabwe tandis que, autre exemple, tous les Occidentaux qui passèrent à Tombouctou à l’époque de sa grandeur, décrivirent une ville immense et débordante d’activités : on sait par exemple qu’elle compta jusqu’à 25 000 étudiants répartis dans près de 200 écoles coraniques32 ! L’existence de grands royaumes forestiers dès le 11e siècle de notre ère33 prouve également que les Subsahariens étaient suffisamment nombreux pour s’organiser et commercer entre eux, au point de créer des langues commerciales tel le Lingala chez les Bantous du fleuve Congo. Tout cela témoigne d’un peuplement relativement important dans le passé, des chercheurs africains n’hésitant d’ailleurs pas à avancer une population africaine égale, voire supérieure à celle de l’Europe avant les cataclysmes évoqués plus haut (autour de 250 millions d’habitants au 17e siècle)29.

    <o:p> </o:p>

    La traite des Noirs, selon les études les plus récentes31, aurait porté directement sur une vingtaine de millions d’habitants soustraits en deux siècles au continent du seul fait des Européens. Il faut y ajouter les captures effectuées pendant plus d’un millénaire par les Arabes et leurs alliés africains, plusieurs autres dizaines de millions sans doute. Tout se passe ici comme pour les victimes militaires des guerres : pour un tué, dit-on, on compte au moins trois blessés. En organisant, avec l’aide de tribus locales, des razzias dans les villages ainsi que de véritables guerres de rapines humaines, la traite a désorganisé des sociétés entières, poussant les gens à fuir en brousse ou dans la forêt où les conditions sanitaires (mouche tsé tsé notamment) réduisirent sans doute plus radicalement encore le nombre d’habitants. Songes, Lakhsanne, aux conditions dans lesquelles les femmes devaient accoucher dans ces tribus de bric et de broc reconstituées sous le couvert des arbres ! Probablement d’ailleurs, la fuite des populations entraîna-t-elle aussi une formidable régression culturelle, j’y reviendrai en abordant le facteur résiduel en Afrique…

    <o:p> </o:p>

    L’arrivée des colonisateurs succéda immédiatement à la traite : pas de répit pour les populations africaines, c’est le moins qu’on puisse dire ! Car, là aussi et contrairement aux contes à dormir debout servis aux lecteurs européens par leurs journaux, ces colonisateurs ne firent pas dans la dentelle31. On nous montre par exemple et avec condescendance les rois Ashantis, sorte de scorie folklorique du passé africain, en oubliant de rappeler que, suite à plusieurs révoltes organisées par ces mêmes rois au 19e siècle, les troupes britanniques éliminèrent physiquement les trois quarts des élites ghanéennes34 ! On nous a caché, des décennies durant, l’effroyable pillage de l’ex-Zaïre opéré sous la direction du roi des Belges35. Les morts en nombre le long des voies de chemin de fer36 et le travail forcé furent le lot quotidien des colonisés dans toute l’Afrique jusqu’au lendemain de la 2e guerre mondiale37. Les conditions extrêmes de vie imposée aux populations déjà clairsemées durent incontestablement renforcer le phénomène de fuite en brousse ou en forêt et de déstructuration sociale. Et donc de réduction de la population globale africaine.

    <o:p> </o:p>

    Sans doute ne faut-il pas chercher ailleurs l’explication du très faible nombre d’habitants du continent à la veille de la Première guerre mondiale. Qu’ensuite, les progrès de la médecine aient permis de stopper le déclin dans un premier temps, de relancer la démographie dans un second, est une autre affaire.

    <o:p> </o:p>

    Ton intérêt, Lakhsanne, s’est éveillé quand j’ai critiqué les Blancs mais, du coup, tu as perdu le fil de mon exposé. Permets moi donc de te le rappeler : face à un manque dramatique de travailleurs, ton continent a su redresser la barre en un petit demi-siècle. Et si j’ai cité le facteur santé en dernier, c’est parce qu’il explique, mais en partie seulement, votre spectaculaire renouveau démographique. Jusqu’à la deuxième guerre mondiale, on peut dire qu’il a très peu joué. Les courbes démographiques des principaux pays ne font que reprendre un peu de couleur au cours des années 1920-1930, sans vraiment exploser. Elles pointent un peu plus vers le haut jusqu’aux Indépendances et ce n’est vraiment qu’après ces dernières que la mortalité infantile, notamment, régresse sérieusement. Au point, cette fois-ci, de faire décoller vos populations38. Autrement dit, ce décollage est endogène à plus de 80%, pour employer des termes technocratiques. C’est vous et non les anciens colonisateurs qui en êtes responsables.

    <o:p> </o:p>

    Ce n’est pas sans intérêt, Lakhsanne : n’oublies pas les civilisation qui ont disparu sous les coups de boutoir des Occidentaux, les Mayas et les Incas, les Indiens d’Amérique du nord, les Aborigènes d’Australie38… Vous, Africains, avez résisté avant de repartir plus que vigoureusement ! Je tiens à te l’écrire presque solennellement car tu liras par ailleurs, dans notre bonne presse, que vos conditions sanitaires sont désastreuses, vos hôpitaux sans moyens, vos dispensaires sans personnels qualifiés. Et bien, ces hôpitaux minables, ces médecins de fortune, ces ministères privés de tout ont réussi l’impossible, multiplier par 4 votre démographie en 50 ans ! Je vais plus loin car tu dois douter de tout ce que tu lis ou entends actuellement : on te serine inlassablement les périls mortels qui guettent ton continent du fait du Sida. Des chiffres démentiels circulent, véhiculés par les plus grands et les plus sérieux de nos journaux. 45% des Botswanais seraient ainsi séropositifs… Sans que pour autant, la courbe démographique en hausse du Botswana –et de toute l’Afrique- ne s’infléchisse ne serait-ce que d’un demi point39. Les dites courbes ne décroissent que lorsque les femmes se mettent à travailler, comme chez nous, ou pour des raisons culturelles qui restent à éclaircir, comme chez les Fangs du Gabon et de Guinée équatoriale…

    <o:p> </o:p>

    On vous dit n’importe quoi car personne n’y connaît rien. Personne ne sait comment sont élaborées les statistiques sanitaires dans des pays qui ne réussissent même pas à appréhender la moitié de leur production nationale. Je me suis laissé dire, par exemple, qu’en brousse, toute maladie inconnue est assimilée au Sida, un mot aujourd’hui synonyme de subsides sonnants et trébuchants. Je ne dis pas, ce faisant, qu’il faut prendre le Sida à la légère : l’épidémie est grave et peut tuer beaucoup de monde. Nombreuses sont les manifestations, surtout en Afrique australe, de ses méfaits au quotidien : plans stratégiques de compagnies minières affolées, professeurs décédant en nombre, jeunes filles se regroupant en associations pour prôner la fidélité conjugale, multiplication des orphelins… Mais il ne s’agit en aucune façon d’une épidémie de peste qui, elle, peut anéantir jusqu’à la moitié d’une population en quelques mois. Et il s’agit d’une épidémie sans doute moins grave que celle du paludisme, vaincue chez nous par assèchement des marais et par le DDT, deux techniques que nos écologistes vous interdisent d’employer. Or le « palu » ou « malaria » mute aujourd’hui de manière plus qu’inquiétante. Il s’étend d’abord à des zones jadis protégées, comme les hauteurs montagneuses : on le trouve à présent à Bujumbura ! Et il devient résistant aux médicaments. La médecine occidentale ne dispose ainsi d’aucune molécule de remplacement du Lariam, le dernier médicament en date contre le palu « dur », celui qui tue dans les zones les plus risquées, Afrique centrale et de l’est.

    <o:p> </o:p>

    Je me suis un peu étendu sur ce sujet car je n’ai toujours pas compris comment des gens intelligents et cultivés peuvent continuer à fantasmer autant sur le Sida africain tout en délaissant le paludisme40. Cela me fait songer aux fameux trous dans la couche d’ozone de notre planète : tout le monde scientifique sait que les océans relâchent bien plus de fluoro-carbones, ces gaz qui détruisent l’ozone, que l’industrie humaine ne pourra jamais le faire. Il n’empêche que ce même monde scientifique s’est précipité sur le créneau comme des hyènes sur une carcasse de viande tout en mettant des années à se préoccuper de l’effet de serre. On peut les comprendre, ce sont aussi des gens qui ont besoin de vivre. Mais qu’y gagne un directeur de journal ?

    <o:p> </o:p>

    Chapitre 4- Une révolution culturelle<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    De la brousse à la ville<o:p></o:p>

    Passons à présent au troisième facteur de production, le facteur résiduel, en sautant pour l’instant le capital qu’on évoquera seulement en fin de démonstration (puisque c’est celui qui fait défaut). Je t’ai écris il y a un instant que Joseph Schumpeter avait mis dans son concept des éléments qui, « à l’époque », n’étaient pas mesurables. Dieu merci, nous avons progressé depuis et pouvons appréhender presque mathématiquement l’évolution des cultures humaines.

    <o:p> </o:p>

    Lis plutôt que de prendre cet air dubitatif ! Je commence par une variable universellement connue, le taux d’urbanisation. Derrière ce vocable un peu sec se cache en fait une révolution culturelle, le passage d’une société rurale à une société urbaine. Pour forcer le trait, je dirai que l’on passe de la veillée collective le soir auprès du feu à la famille qui regarde la télévision. Ce sont aussi des paysans qui deviennent ouvriers (ou délinquants s’ils ne trouvent pas de travail !), des polygames qui doivent se résoudre à la monogamie, des valeurs, telle la force physique, qui disparaissent, etc. Tu ne peux imaginer, de but en blanc, le nombre de choses qui changent dans la vie des gens quand ils quittent leur brousse pour gagner définitivement la grande ville ! Les nostalgiques appellent cela « l’exode rural », complainte que n’ose tout de même plus reprendre notre presse dans ses éditoriaux : les paysans chez nous sont à présent nettement moins bien vus du fait des tonnes d’engrais qu’ils déversent sur leurs champs –et dans nos nappes phréatiques. La nostalgie a toutefois perduré : l’une de nos plus belles chansons sur ce thème est celle de Jean Ferrat, « Pourtant que la montagne est belle ». Elle date des années 1970…

    <o:p> </o:p>

    Quoiqu’il en soit, la moyenne africaine en matière d’urbanisation est aujourd’hui proche de 50%41. C’est-à-dire, en clair, que l’Afrique est à la veille de ne plus être, statistiquement, un continent rural. Tout est allé très vite puisque, dans les années 1980, le taux moyen était inférieur à 30%. Certains pays sont allés plus vite que d’autre. Dans les pays pétroliers notamment, les paysans se sont urbanisés plus massivement, phénomène mille fois dénoncé par nos experts. C’est l’un des effets de la fameuse « malédiction » du pétrole africain tant dénoncée et qui a, de fait, entraîné une baisse parfois dramatique de la production agricole dans ces pays producteurs d’hydrocarbures : Nigeria, Algérie, Gabon…

    <o:p> </o:p>

    Il faut tout de même et là aussi garder raison (et sang froid) : ces pays ne se sont pas enfoncés dans la pauvreté parce qu’ils ont eu du pétrole ! Ils ont connu des récessions, parfois très graves, quand le prix du pétrole a chuté. Ce faisant, leur endettement est devenu insupportable, exactement comme celui d’un père de famille qui emprunterait pour acheter sa maison. A l’origine, il a dû amputer le quart de son revenu pour rembourser. Ponction importante mais l’homme espère un peu d’inflation et des augmentations de salaire pour diminuer progressivement la charge. Puis, patatra ! c’est l’inverse qui se produit : on divise ses subsides par trois42…

    <o:p> </o:p>

    Retiens d’ailleurs que ces pays ont en général retrouvé une importante production agricole après quelques années de récession pétrolière. Le Nigeria par exemple est redevenu exportateur d’huile de palme ou de cacao tandis que l’agriculture algérienne a redémarré spectaculairement depuis cinq ou six ans.

    <o:p> </o:p>

    Mon sentiment est qu’il ne pouvait en aller autrement, du moins au sud du Sahara : la manne pétrolière est tombée dans des pays à l’économie largement de subsistance43. La dépenser brusquement était une gageure, comme on le voit aujourd’hui en Guinée équatoriale. D’autant que nous, Occidentaux, venions proposer les projets les plus fous, parfois même carrément des escroqueries44, pour en récupérer une partie. N’avoir succombé que quelques décennies aux pires tentations n’est, finalement, pas si catastrophique que ça. Qu’est-ce qu’une dizaine ou une quinzaine d’années d’errements dans la vie d’une nation ? J’aurais aimé voir comment la société française sous Napoléon III se serait débrouillée face à ce dilemme…

    <o:p> </o:p>

    La réussite de l’alphabétisation<o:p></o:p>

    Trève d’urbanisation et d’économie pétrolière, passons à une autre variable mesurable de la culture, le taux d’alphabétisation. Bien sûr, tu entendras des gens se moquer de la qualité de l’enseignement africain. Tu entendra même certains de vos grands intellectuels, comme cela vient de se passer (octobre 2003) lors d’un grand salon d’histoire africaine à Blois, dire que l’Afrique est en retard parce qu’elle n’a pas assez éduqué ses enfants…  Il n’empêche qu’en quelques décennies, on a assisté à un renversement total de situation : avant, vous comptiez, schématiquement, 70% d’analphabètes et 30% de gens qui savaient plus ou moins bien lire et écrire (en fait, c’était pire que ça puisque, déjà, les deux tiers des habitants étaient des ruraux). Aujourd’hui, vous ne comptez plus que 30% d’analphabètes et, corrélativement, 70% de gens qui savent plus ou moins bien lire et écrire45. Tout cela réalisé, bien entendu, avec des ministères sans moyens, des enseignants de pacotille et des classes ouvertes à tous les vents. Je parle du sud du Sahara uniquement car, dans le nord, la situation a évolué moins rapidement, notamment au Maroc et en Egypte.

    <o:p> </o:p>

    Pour les détracteurs, je voudrais ici te donner un exemple de ce que vous avez su faire : le Mali a des frontières communes avec le Burkina, plusieurs villages frontaliers ayant intérêt, au plan de la proximité, à envoyer leurs enfants dans les écoles du pays d’en face plutôt qu’au bourg national le plus proche. Ces écoles étrangères les ont accueilli sans problème, de part et d’autre. L’étape actuelle est de chercher à effectuer en commun les dépenses nécessaires, donc à voter des budgets dont une partie des dépenses sera effectuées chez le voisin. Quel pays européen l’accepterait ?

    <o:p> </o:p>

    Quant à l’enseignement supérieur, il n’est évidemment pas encore au niveau de celui des grandes capitales occidentales46. Il y avait d’ailleurs peu d’universités chez vous aux Indépendances. Djibouti, le dernier territoire africain à devenir indépendant, n’avait qu’un seul lycée en 1977 et aucun établissement d’enseignement supérieur. Comme toutes les Nations du monde, vous avez commencé par développer les lettres, le droit, les langues, toutes disciplines pour lesquelles ont trouve des professeurs autochtones (et donc pas trop chers). Les pays les plus avancés ne se sont mis aux disciplines techniques et scientifiques que dans les années 1980, à commencer par l’informatique et la médecine. Demain, sans l’ombre d’un doute, vous finirez par couvrir toute la palette des enseignements et à disposer donc de mathématiciens, physiciens et autres biochimistes en nombre croissant. Tout cela s’insère dans une évolution universelle, identique chez les Blancs, les Jaunes, les Noirs, les Bleus, les Rouges et tout ce que tu voudras47.

    <o:p> </o:p>

    Ce que j’observe est que cela va plus vite chez vous que ça ne l’a été partout ailleurs dans le monde. Il a fallu des siècles aux Européens avant qu’ils se sortent de l’enseignement confessionnel48 et puissent, petit à petit, construire un enseignement supérieur digne de ce nom. Or, à ma connaissance, il n’y a que la Mauritanie à avoir connu au sud du Sahara des difficultés avec la religion au niveau de l’enseignement49. Les marabouts ont partout ailleurs été limités à l’enseignement des tout petits, l’Etat prenant le relais dès que les affaires devenaient sérieuses (collèges et lycées). En tout état de cause et à partir de trois fois rien, vous avez bâti des systèmes éducatifs performants (inversion totale des statistiques d’analphabétisation en une trentaine d’années) mêmes s’ils restent à parfaire au niveau supérieur et, plus généralement, à celui de l’image qu’en donnent ses locaux (reconnais que ce dernier aspect est loin d’être prioritaire !)

    <o:p> </o:p>

    Ce qui est étonnant est que, vous les Noirs, ayez à peu près tous réussi les mêmes  performances, que vous soyez musulmans, chrétiens ou animistes. Les Nord-africains semblent rencontrer beaucoup plus de difficultés : Maroc et, dans une moindre proportion, Egypte, continuent d’afficher des taux très élevés d’analphabétisme tandis qu’en Mauritanie, la moitié de la population a été sacrifiée sur l’hôtel de l’enseignement en arabe. Sans vous, formés dans les écoles francophones d’Etat, le pays n’existerait plus, paradoxe que, bien entendu, aucune presse au monde n’a porté à votre connaissance.

    <o:p> </o:p>

    Le statut de la femme évolue vite<o:p></o:p>

    La condition de la femme est un autre élément perceptible des cultures humaines. Grosso modo, moins la femme est libérée, plus la société est archaïque50. Attention, je ne rentre pas ici dans les débats éthérés relatifs aux civilisations antiques qui, pour certaines d’entre elles, présentaient les caractéristiques du matriarcat. Je me place au niveau du développement économique moderne, celui qui nous intéresse en priorité. La Banque mondiale a sorti des indicateurs en nombre sur l’évolution du statut de la femme dans les pays en développement, tu peux les trouver dans ses publications annuelles ainsi que dans celles de l’Organisation international du travail51. Avec, notamment, un taux d’activité scindé entre hommes et femmes depuis de nombreuses années déjà. S’agissant toutefois du sud du Sahara, la région théoriquement la plus pauvre du monde, ça ne veut pas dire grand-chose : la plupart des femmes rurales, aujourd’hui, ont une production propre, ramassage des fruits, produits maraîchers, qui n’entre pas dans le secteur moderne de l’économie puisqu’il s’agit d’informel. En Afrique centrale, ça va plus loin encore : avec la guerre, les femmes ont souvent dû trouver par elles-mêmes de quoi nourrir leurs enfants. Et elles se sont mises ou remises à l’agriculture. C’est ainsi que le manioc a repris au Congo Brazzaville et que le ministère de l’Agriculture est devenu celui de l’Agriculture et de la Promotion de la Femme. La moitié donc de la moitié de vos populations, mon très cher Lakhsanne, échappe aux investigations des statisticiens de Washington (le siège de la Banque mondiale est à Washington) et de Genève (celui de l’OIT est en Suisse), ce qui est trop pour conférer de la crédibilité aux chiffres qu’ils avancent52.

    <o:p> </o:p>

    Je ne peux donc partir, en journaliste, que de faits précis et, comme le disent les policiers et les juges, « concordants ». Prenons ainsi la coutume barbare de l’excision qui a fait couler beaucoup d’encre chez nous. On n’en parle plus aujourd’hui, pourquoi ? Tout simplement parce qu’interpellés par les Occidentaux, les gouvernements africains ont fait le nécessaire. A Djibouti par exemple où plus de la moitié de la population a eu un jour maille à partir avec la Justice (on est dans un pays de trafiquants !), il n’aurait servi à rien de menacer de prison les femmes qui pratiquent l’excision. On les a donc frappé là où ça fait mal, au portefeuille : l’amende est si élevée (environ 500 000 F CFA) que l’excision et l’infibulation ont été totalement éradiquées de la ville en deux petites années (les pratiques subsistent en brousse où ne résident cependant plus que 15% environ des habitants). Politique contraire au Sénégal où la prison est infamante. Là, on a emprisonné les exciseuses avec le même résultat qu’à Djibouti : éradication du phénomène dans les villes, persistance atténuée en brousse. Je suppose que des politiques identiques ont été menées partout où se pratiquait la coutume, au Kenya et en Tanzanie notamment à l’est, dans tout le Sahel à l’ouest53 ?

    <o:p> </o:p>

    Autre élément de soumission de la femme, la polygamie54. De bons esprits ont relevé que, souvent, ce sont les femmes elles-mêmes qui demandent une aide ménagère. Pourquoi alors les femmes maliennes refusent-elles d’aider financièrement leur mari (quand elles le peuvent), de peur que celui-ci ait alors les moyens de prendre une concubine ou une deuxième épouse ? Il est évident que des femmes plus jeunes chasseront les premières de la couche du mari, l’explication de l’aide ménagère étant un peu courte.

    <o:p> </o:p>

    Sur le terrain d’ailleurs, la situation a beaucoup évolué. La monogamie gagne très rapidement du terrain dans les villes où le poids financiers de deux maisons ou plus est insupportable. Seuls les riches peuvent continuer à pratiquer la polygamie, le phénomène étant général à toute l’Afrique. Dans les campagnes, on peut par contre parler parfois de débilité mentale. De jeunes crétins, surtout dans ton pays, prennent femme sur femme pour impressionner leurs copains, sans songer un seul instant à la manière de les faire vivre et de faire vivre les enfants innombrables que cette pratique engendre. Résultat, à partir de trois ans aujourd’hui, les enfants sont abandonnés aux mains de marabouts peu scrupuleux qui les obligent à mendier dans les grandes villes. L’honneur est sauf puisqu’il ne s’agit pas formellement d’abandon mais d’enfants confiés à des « religieux », soi-disant pour apprendre le Coran55. L’exode rural, jeune homme, a du bon !

    <o:p> </o:p>

    La situation est beaucoup plus complexe en Afrique centrale où la situation de la femme est toutefois globalement meilleure56. Les Forestiers, pour leur donner un peu vite une dénomination commune, ne sont tout d’abord pas aussi crispés que les Sahéliens sur les choses du sexe. Certes et de ce fait, une femme a moins de chance d’avoir un mari fidèle que sous le soleil d’Allah (et vice versa). Regarde Bongo et son ex-femme Catherine : leurs avatars conjugaux auraient été inimaginables au nord où, très certainement, le sang aurait coulé (on a accusé le président gabonais d’avoir fait exécuter, en France, un amant de son épouse, mais essentiellement car le dit amant aurait, de ce fait, été au courant de secrets d’Etat qu’il aurait eu l’intention de divulguer57).

    <o:p> </o:p>

    Ceci étant, les situations divergent d’un pays à l’autre, parfois même d’une ethnie à l’autre dans un même pays. Ainsi trouveras-tu des situations de polygamie dans certaines parties du Cameroun58. En voie d’extinction rapide d’ailleurs car, là bas, se marier coûte cher. Il faut payer une forte dote aux parents de la fille, grave problème par ailleurs que les Autorités tentent difficilement de résoudre59. Se marier alors deux ou trois fois coûte deux ou trois fois plus cher et, avec l’urbanisation qui monétise la dote, de moins en moins d’hommes peuvent se le permettre. Au Gabon, autre exemple, une grande ethnie est « matrilinéaire »60 : les enfants dépendent essentiellement de la mère dont ils portent le nom. Mais pas les autres ethnies… Au Congo, dernier exemple, il n’est pas rare de voir les hommes voleter, tels des papillons, d’une femme à l’autre, la femme restant le pilier de la famille61. Etc., comme je te l’ai dit, c’est compliqué mais, à mon sens, générateur de plus d’indépendance pour la femme qu’au nord.

    <o:p> </o:p>

    Les choses évoluent en outre très vite et partout. Revenons cette fois-ci au Mali où, voici à peine 30 ans, les conditions de vie des hommes et des femmes étaient fixées une fois pour toute par la tradition : les hommes ne s’occupaient que du mil et du sorgho, un travail il est vrai très dur62. Et les femmes faisaient tout le reste, s’occuper des enfants, des autres travaux agricoles, faire la cuisine, aller chercher de l’eau, etc. Aujourd’hui, elles disposent de revenus propres, notamment la cueillette et la vente des fruits dont l’argent sert quasi exclusivement à acheter des vêtements et des bijoux. Un véritable fléaux mais je t’ai expliqué pourquoi : ce faisant, ces femmes ne « subventionnent » pas la possible 2e femme de leur époux. Le schéma est le même d’ailleurs en ville où un nombre croissant de femmes travaille, surtout dans les marchés : elles gardent jalousement leurs revenus par devers elles… J’en ai discuté à de nombreuses reprises, tant avec les maris qu’avec leurs épouses et me suis d’abord aperçu que le Mali a beau compter quelques 14 millions d’habitants, il reste un grand village : tout le monde sait ce que tout le monde fait et cette histoire de revenus féminins est le sujet de conversation le plus répandu des femmes (les hommes n’en parlent pas trop, par honte). Communiquant, elles se copient. Ainsi la mode était-elle en 2002 à l’exception de la santé : une femme peut participer aux frais du ménage si le mari est malade. Si elles pouvaient aussi réaliser qu’acheter des vêtements et des bijoux est l’une des dépenses les moins productives qu’elles puissent faire, presque totalement inutile au pays tant que celui-ci n’est pas producteur !

    <o:p> </o:p>

    Redescendons au sud, si tu le veux bien, où tu commences à trouver en nombre aujourd’hui appréciable des femmes d’affaires. Il y en a toujours eu au Togo où, un temps, elles furent appelés « Mama Benz » car roulant souvent en Mercedes. Elles trafiquaient avec le Ghana et le Nigeria, un sport national pour ce pays charnière entre le monde francophone et le monde anglophone. Je me souviens d’avoir vu un jour, en escale à Abidjan, une matrone relever ses manches pour vendre une montre à un passager occidental : elle en avait bien quinze enfilées autour de chacun des ses bras, des « Rolex » à plus de 500 euros/pièce !

    <o:p> </o:p>

    Elles ne sont plus aujourd’hui « Benz », préférant les  voitures japonaises aux petits prix, mais beaucoup plus nombreuses et débordant largement du commerce. J’ai rencontré ainsi, à Douala, les membres d’une association de femmes d’affaires dont je t’énumère quelques unes des spécialités : l’une était la patronne de la principale ébénisterie de la ville ; l’autre avait réussi à industrialiser la préparation du manioc et passait son temps à vendre sa technique aux paysannes de la région ; la troisième avait créé le premier studio de mode camerounais ; la quatrième tenait l’un des principaux élevage de poulets de la région ; la cinquième copiait les Ivoiriens en se lançant dans la fleur exportable… Etc. Dure pour toi, certes, mais c’est la vie !

    <o:p> </o:p>

    Je n’ai en fait pas trouvé de pays subsaharien dans lequel ce phénomène n’existait pas63. Peut-être en Tanzanie où subsiste sans doute la proportion de femmes battues la plus forte du continent (en tout cas selon les statistiques d’admissions dans les hôpitaux64) ? Là encore, l’Afrique du nord détonne dans cette évolution : tu trouveras des femmes au travail, parfois même des cadres. Mais de femmes grand chefs, pratiquement pas sinon quelques héritières. Pour bon nombre de Noirs, le problème numéro un des Nord Africains en matière de développement est d’ailleurs la femme dont le statut actuel leur donne en outre la certitude qu’ils les doubleront maintenant très vite dans la course au développement. Je me dois de te dire que le même sentiment règne aussi en Afrique centrale vis-à-vis des Sahéliens…

    <o:p> </o:p>

    Des clivages politiquement incorrects qui ressurgissent<o:p></o:p>

    Tu vois qu’on est loin des statistiques onusiennes ! Je reviendrai sur ce match Afrique du Nord-Afrique subsaharienne dont personne n’ose parler (c’est plus qu’incorrect politiquement65) mais auquel vous pensez tous, autant que vous êtes : devenir plus riches qu’eux est, vous le savez, à votre portée immédiate. Sachez qu’eux aussi, du moins les plus lucides d’entre eux, y songent bien évidemment et que ce match, s’il reste amical, leur sera plus que profitable…

    <o:p> </o:p>

    Je me dois d’évoquer aussi l’opposition Afrique forestière-Afrique sahélienne qui est, franchement, beaucoup plus néfaste. Elle explique une grande partie des guerres africaines actuelles, notamment sur la côte ouest. En résumé, les colonisateurs ont laissé des frontières à l’intérieur desquelles sont mélangées des populations « du nord » et « de la forêt ». Celles du nord sont, probablement, les descendantes des populations soudanaises, cet ancien Sahara verdoyant devenus peu à peu désert et Sahel66. Celles du sud sont censées issues du processus villageois traditionnel envoyant les générations les plus récentes chercher pitance un peu plus loin. De génération en génération, on en serait arrivé aux Bantou, dont la branche la plus excentrée serait celle des Zoulous d’Afrique du sud.

    <o:p> </o:p>

    Je veux bien, mais comment expliquer alors que les traces des civilisations organisées les plus anciennes se trouvent chez ces Bantou d’origine soi-disant plus récente que celle des Soudanais précités67 ? Laissons aux anthropologues le soin de trouver la réponse à cette question et, pour notre explication du développement, retenons simplement que les Sud-sahariens ont bel et bien deux sensibilités différentes, une sensibilité sahélienne et une sensibilité forestière68.

    <o:p> </o:p>

    Quand je parle de sensibilité, j’évoque en fait un nombre important de différences culturelles. J’ai déjà évoqué le rôle de la femme dans chacune des civilisations, je pourrais aussi parler de la religion, des habitudes alimentaires ou du respect des traditions. Il n’y a pas de musulman par exemple chez les Bantou, tous animistes69 ou chrétiens fortement teintés d’animisme. Leur sentiment religieux est par ailleurs très fort, beaucoup plus marqué que chez les Chrétiens occidentaux ou que chez les Musulmans, même nord-sahariens. Les Sahéliens sont par contre presque tous musulmans aujourd’hui…

    <o:p> </o:p>

    Concernant les habitudes alimentaires, les Forestiers sont « omnivores », dans le sens étymologique du terme70, tandis que les Sahéliens se plient à un grand nombre d’interdits provenant essentiellement du nomadisme et de l’Islam71. Les deux branches de la négritude africaine ne respectent enfin pas de la même manière les acquis du passé. Au Centre des civilisations bantou à Libreville, on reconnaît que le pillage des œuvres d’art africaines, presque toutes en bois,  par les Occidentaux a permis de les conserver et de conserver donc beaucoup mieux qu’en Afrique centrale les témoignages du passé.  Peu de référence à ce passé par contre au Sahel, sinon au travers de traditions de comportement qu’il est plus que difficile de surmonter72. De même, la recherche de son identité est beaucoup plus développée à l’Equateur qu’aux Tropiques du cancer. Tu auras plus de mal, pour résumer, à vendre un livre d’histoire africaine à Dakar qu’à Brazzaville où, d’ailleurs, réside le centre de la culture moderne africaine73. Ou plutôt, « résidait » : car il n’y a plus beaucoup de nouveaux auteurs congolais de nos jours tandis que la musique congolaise, mère de toutes les musiques africaines contemporaines,  est essentiellement kinoise et non brazzavilloise. Reste la peinture, l’école de Poto-Poto74 ayant toutefois souffert de la guerre civile : les Camerounais en ont profité pour créer, à Douala, un solide pôle d’arts plastiques75…

    <o:p> </o:p>

    Bref, Forestiers et Sahéliens ne vivent pas tout à fait de la même façon et, comme partout ailleurs dans le monde, veulent défendre chacun leur manière de vivre. Ce qui n’aurait pas été difficile si les colonisateurs avaient respecté les frontières d’avant la colonisation, elles-mêmes mouvantes : c’est qu’au moment ou à peu près que débutait la traite, des royaumes cette fois-ci sahéliens commençaient à ressentir des envies d’empire sous l’influence arabo-musulmane76. Les besoins occidentaux en travailleurs bon marché pour leurs colonies sucrières d’abord, cotonnières ensuite, les aidèrent à pénétrer jusqu’au cœur des vieux royaumes forestiers77, la colonisation venant les stopper en plein milieu de leur invasion.

    <o:p> </o:p>

    Pas tout à fait cependant : cette colonisation stoppa également le début de la reconquête forestière, entamée notamment par les Akans (Ashantis et Fantis)78. Si bien que, un siècle et demi durant, tant que les coloniaux imposèrent leur joug, les lignes de force gelées par les étrangers se transformèrent en ressentiment profond79. Qui ressurgit aujourd’hui, accentué par les différences sociales : en Côte d’Ivoire par exemple, bastion le plus nordiste de la remontée Ashanti (les Baoulés sont une branche de ces derniers), ce sont les forestiers qui ont « fait » la richesse du pays en pariant sur le cacao. Pour exploiter leurs plantations, ils ont fait appel à des Sahéliens, en grande partie Burkinabé80. Lesquels, aujourd’hui très nombreux, réclament le pouvoir au nom et du principe démocratique et de la justice sociale.

    <o:p> </o:p>

    Ce genre de situations existe dans un nombre incroyable de pays. Tu es de l’ouest et sait donc que Forestiers et Sahéliens sont mélangés, outre en Côte d’Ivoire, au Tchad, en Centrafrique, au Cameroun, en Guinée, au Nigeria81, que sais-je encore ? Mais ils le sont aussi en Afrique de l’est, des Bantous étant présents en Ouganda, au Kenya, en Tanzanie, en Somalie même ! Imagines le chaos quand, en plus, le mythe du chef unificateur (chez nous, c’était les rois) a été détruit sur ordre occidental !

    <o:p> </o:p>

    Il est de bon ton, dans nos rédactions, d’une part de ne pas mentionner les oppositions historiques entre Africains (il faut ajouter l’opposition entre Nord Sahariens et Sud Sahariens) et, d’autre part, de stigmatiser tout ce qui ne ressemble pas à la démocratie occidentale. Du coup, vous vous êtes tous mis, tant bien que mal, à cette démocratie. Laisses moi alors te signaler que, de notre côté, nous ne sommes pas encore arrivés à de véritables démocraties. Nous avons mis des siècles à accoucher du système « un homme, une voix » et, à présent que nous y sommes arrivés, nous butons sur l’argent des élections. Dans l’état actuel de nos structures électorales, nous ne pouvons que « punir », c'est-à-dire voter contre telle ou telle personnalité que l’establishment nous impose, non porter au pouvoir quelqu’un qui ne fait pas partie de cet establishment82.

    <o:p> </o:p>

    Je ne peux donc qu’être impressionné, à l’encontre de l’immense majorité de mes concitoyens, par le véritable tour de force qu’a été, pour vous, le fait de passer en vingt ans d’un système monarchique « cimentier » de l’unité nationale à un système démocratique totalement exogène sans plus de casse : pour l’instant, que je sache, vous n’avez rectifié encore aucune frontière ni déplacé de populations en masse comme cela s’est fait tout dernièrement en Europe centrale83.

    <o:p> </o:p>

    La guerre et la main de Dieu<o:p></o:p>

    Le seul véritable drame que vous ayez connu, analogue aux drames européens, est celui du Rwanda. Laisses moi t’en dire quelques mots : Tutsis et Hutus, il faut le savoir, n’ont aucune différence ethnique ou culturelle. Ils parlent la même langue et, grosso modo, respectent les mêmes traditions et croyances. Ce qui les démarquait était la propriété de la terre. Les Tutsi étaient les aristocrates propriétaires et les Hutus, les métayers. Quand les Belges arrivèrent, ils figèrent la situation en créant deux ethnies ainsi qu’une carte d’identité sur laquelle était indiquée l’ethnie à laquelle chaque Rwandais appartenait. Si bien qu’ils transformèrent un conflit social (aristocrates contre métayers) en conflit ethnique. Tout cela est très bien expliqué dans un gros rapport que rendit « ATT » à la demande de l’ex-OUA avant de se relancer dans la politique malienne84.

    <o:p> </o:p>

    « Et la taille ?! » vas-tu m’objecter, fort de ta connaissance du premier conflit des années 1960 au cours duquel les Hutus « raccourcirent » les Tutsis en leur coupant les tibias. C’est d’une simplicité biblique : les Tutsis étaient en moyenne plus grands parce qu’ils mangeaient mieux (ils étaient d’origine pastorale –donc buveurs de lait- alors que les Hutus, leurs assujettis, étaient laboureurs) et, ce, depuis des générations. Exactement comme nos aristocrates ont eu longtemps après la Révolution française une durée moyenne de vie plus longue que celle de leurs concitoyens : parce qu’il bénéficiaient de conditions de vie plus agréables depuis des générations… T’es tu jamais demandé, à cet égard, pourquoi les Sahéliens étaient souvent plus grands que les Forestiers ? Là encore, pour des raisons alimentaires : les Sahéliens sont des buveurs de lait, pour schématiser, tandis que les Forestiers sont des mangeurs de viande. Il en existe même qui ne secrètent pas l’enzyme85 qui permet de digérer le lait : dans certains endroits, on vend donc les produits lactés en même temps qu’une petite fiole de cet enzyme.

    <o:p> </o:p>

    Quoiqu’il en soit, les Hutus obtinrent le pouvoir après un coup d’Etat en 1973 ainsi qu’une réforme agraire leur donnant les terres. Puis l’avion de leur chef, le général Habyarimana, fut descendu en flammes en avril 1994 et commença le génocide des Tutsi à l’appel des proches du chef et de leurs radios. Avec, comme antienne : « ils arrivent –il s’agissait des forces armées de Paul Kagamé, chef des Tutsis exilés en Ouganda- et vont vous reprendre vos terres » Le carnage était inévitable…

    <o:p> </o:p>

    Le cas est d’autant plus spécifique que Rwanda et Burundi sont des pays surpeuplés86, fait rarissime en Afrique comme on l’a vu. L’usage de la terre, à l’époque seul capital des deux pays, était donc primordial pour la survie. Aurions-nous, nous coloniaux, créé ne serait-ce qu’une centaine de milliers d’emplois industriels dans ces contrées avant notre départ que jamais le conflit n’aurait eu lieu. Mais quand les Belges sont partis, ils n’avaient laissé derrière eux que des entrepôts pour le thé et le café que ces pays produisent et pas une seule industrie, même de transformation84…

    <o:p> </o:p>

    « Et les autres conflits ? » vas-tu me dire. Je t’ai promis au début que j’en reparlerai et c’est le moment :

    -         Dans l’ordre subsaharien, il y a d’abord eu le début du conflit dans la Corne de l’Afrique87. Une énième guerre impériale éthiopienne pour contenir les velléités d’invasion à ses marches, précédée par une révolution tout aussi classique dans l’empire. Un conflit du monde d’antan, avec un pays verdoyant vers lequel se portent les yeux concupiscents de gens d’autant plus envieux que leur propre environnement est infernal (je t’ai déjà parlé de leur habitude d’estiver sur les hauts plateaux éthiopiens). Mais le monde avait changé et cette guerre a éveillé une série de nationalismes et d’ethnicismes longtemps refoulée tout autour de l’énorme massif abyssinien, arrivée d’armes en masse aidant. La Somalie, difficile à gouverner du fait de populations nomades en très grand nombre, ne s’en est pas remise ; l’Erythrée est née, entraînant l’explosion du nationalisme afar à Djibouti (le gros de la population afar réside en Erythrée, concurrente qui plus est du port francophone) ; enfin, l’Occident est intervenue pour figer la situation d’abord, pour empêcher les infiltrations terroristes ensuite. Avec des résultats mitigés : la paix à Djibouti qui, de toute façon, n’avait pas intérêt à la guerre civile (le pays est une plaque tournante) et le chaos en Somalie où, pour l’instant, cohabitent une Somalie officielle toujours déchirée entre des Seigneurs de la guerre et un « Somaliland » du nord unifié et pacifié. Quant aux terroristes, l’affaire d’Irak rend inutile le contrôle du « Bab El-Mandeb », le détroit qui sépare la péninsule arabique de l’Afrique : l’invasion de l’un des deux grands pôles du monde arabe (le deuxième est l’Egypte) par les Américains a probablement créé plus de terroristes que les forces occidentales n’en captureront jamais sur la Mer Rouge !

    -         Viennent ensuite les guerres d’indépendances en Afrique australe. Rien à dire là-dessus sinon qu’on peut aussi assimiler à une guerre d’indépendance la lutte des Noirs d’Afrique du sud contre l’Apartheid ainsi que celle des rebelles zimbabwéens contre le régime de Ian Smith ; et qu’est venue se greffer sur ces conflits, notamment en Angola et au Mozambique, une lutte moins légitime entre l’Ouest et l’Est dans l’ex-cadre de la bipolarisation politique mondiale. Même l’aujourd’hui très libérale ANC, avant sa victoire entre 1992 et 1994, était fortement teintée de marxisme. Aujourd’hui, tout cela s’est calmé. L’Afrique du sud est devenue la première puissance africaine dont les investissements font décoller les économies botswanaise et mozambicaine88. L’Angola, quant à elle, vient de sortir de la guerre civile, après des décennies de lutte contre Jonas Savimbi, jadis créature des Américains89. Le « deal », car deal il y eut plus que probablement, s’est joué sur la présence des compagnies pétrolières yankees dans la région, présence aujourd’hui acquise et bien acquise90…

    -         En avant dernier spectacle subsaharien, tu as les conflits d’Afrique centrale : ceux du Rwanda et du Burundi déjà cités, plus ceux des deux Congo : le « dépeçage » du Zaïre après le départ de Mobutu et la guerre civile au Congo Brazzaville. L’Ouganda et Kagamé ont mené la première danse anti-Mobutienne, l’homme étant vieux et politiquement fini, en portant à bout de bras Kabila au pouvoir. Puis ce dernier, nationaliste tout de même, a voulu chasser ses commanditaires, d’où l’arrivée des Zimbabwéens et des Angolais pour stopper la nouvelle offensive ougando-rwandaise… La conclusion s’est effectuée, à mon avis et là encore, après un accord franco-américain global sur le pétrole en Afrique centrale. Laurent Désiré, le père, n’y entendait rien, il fut éliminé. Tu observeras que Joseph, le fils, prend bien soin de négocier avec tous les belligérants et qu’il a accueilli tout le monde dans son gouvernement, y compris les pires ennemis de son père tel Jean-Pierre Bemba. De toute façon, le pays restera chaotique des années durant, on ne sort jamais indemne d’une guerre mêlant autant de protagonistes… Quant au Congo Brazzaville, il s’agit d’une guerre un peu stupide car elle n’avait aucun soubassement ethnique ou idéologique. Elle n’a opposé que des Bantous entre eux. En fait, une histoire d’intérêts personnels liés au pétrole et aux marchands d’armes. S’y sont ajoutées des considérations de voyous, l’attrait du pillage l’emportant, chez beaucoup, sur le désir de construire par le travail…C’est au plan interne, ici comme en face à Kinshasa, que les conséquences vont être les plus intéressantes à observer, évolution des mœurs ou de la condition féminine par exemple.

    -         In fine, tu as les conflits en Afrique de l’ouest, Liberia, Sierra Leone, Côte d’ivoire, Guinée, Casamance même puisque tu es Sénégalais. On entre ici à plein dans l’opposition Sahéliens/Forestiers dont je t’ai déjà parlée et qui avait de fait commencé dans les années 1960 avec la guerre civile au Nigeria. Il faut mettre à part les cas du Liberia et de la Sierra Leone où les oppositions sont plus sociales à l’origine : les descendants d’anciens esclaves américains rapatriés y font figure d’aristocrates et les descendants des autochtones jouent le rôle des paysans. Au départ : car très vite, ces deux conflits ont dérapé au profit de bandes maffieuses s’appuyant sur le diamant (puis le bois au Libéria) pour s’enrichir et protéger militairement leurs ressources.

    <o:p> </o:p>

    Les ambitions personnelles se précipitent naturellement sur tous les conflits potentiels pour les attiser, en espérant en tirer, nettement plus vite que par des moyens démocratiques normaux, d’importants profits politiques. Ajoutes là-dessus les ventes d’armes et tu obtiens tous les ingrédients de guerres civiles à répétition.

    <o:p> </o:p>

    Bref, vue sous cet angle, l’Afrique n’a rien d’attirant d’autant qu’en Afrique du nord ont éclaté aussi le conflit du Sahara occidental, une sanglante guerre civile en Algérie et, partout, des attentats islamistes. Sans compter les émeutes entre Noirs et Arabes en Mauritanie : de quoi donner raison à nos pessimistes ! Je te ferai toutefois remarquer que j’ai groupé des conflits qui, en fait, se sont largement étalés dans le temps. Dans la réalité et à aucun moment de votre histoire récente, des conflits n’ont concerné, simultanément, plus qu’un faible pourcentage des Africains et qu’un tout petit nombre de pays. Encore moins si l’on ne considère que les vrais conflits et non les rébellions et coups d’Etat qui se sont déclanchées ici et là, parfois sans gravité comme en Guinée Bissau ou à Sao Tomé et Principe et même, tout récemment, en Centrafrique. Et, en ce mois d’octobre 2003, la paix est revenue presque partout…

    <o:p> </o:p>

    Il y a aussi des crises que nous, Occidentaux, avons en fait créées, comme au Zimbabwe : cette crise là ressemble à ce qui s’est passé au Vénézuéla vis-à-vis du président Chavez : le pays est, hors quelques importantes productions minières, essentiellement agricole. L’indépendance, après l’épisode de Ian Smith que les Occidentaux ne flétrirent pas autant qu’ils le font présentement de Mugabe91, ne pouvait pas n’être que formelle, c’est-à-dire en laissant toutes les terres aux mains des Blancs. Les Français l’avaient bien compris dans les années 1960, quand ils cédèrent à des autochtones la plupart de leurs plantations. Mais les Anglais, eux et après avoir promis d’aider les Noirs à racheter leurs terres (elles leurs avaient été confisquées –sans indemnité aucune- par les Blancs), ne firent rien. De la duplicité pure et simple. Mugabe attendit sagement plusieurs années puis, sous la pression des combattants de l’Indépendance, finit par se fâcher et par « autochtoniser » de force une partie des plantations. Presque rien au départ, juste une mesure de principe. Mais le « socialiste » Blair l’enferma dans cette décision de principe qu’il présenta au monde comme inique. Les autres pays occidentaux mirent un certain temps avant de soutenir leur allié, ce qu’ils firent progressivement de plus ou moins bonne grâce. Entre temps, les Anglais avaient encouragé une opposition (à base ethnique) dont le poids crut dans le pays à raison des difficultés économiques que celui-ci connaissait du fait de son isolement. Le reste de l’histoire n’est que le détail tragique du combat d’un vieil homme solitaire et sûr de son bon droit. Il perdra si les Sud Africains, comme tout le laisse pressentir, finissent par l’abandonner à son sort cruel. Les Français, encore puissants sur le continent, ne l’ont pas lâché. Mais le Zimbabwe n’est pas de leur ressort et, pour eux, la guerre d’Afrique centrale est terminée. Pourquoi se fâcher avec les Anglais pour une telle cause ?  Je ne parierai donc pas sur la pérennité de Mugabe et de son régime, d’autant que le père de l’Indépendance zimbabwéenne n’est pas un démocrate né : lui et ses fidèles n’ont pas lésiné sur les moyens pour gagner les élections, terreur incluse, ce qui leur a valu de perdre toute crédibilité auprès des médias occidentaux. Et, partant, auprès des investisseurs…

    <o:p> </o:p>

    En ais-je oublié, mon cher Lakhsanne ? Dois-je évoquer le problème casamançais que tu connais mieux que moi, ces bandes de jeunes –et de moins jeunes- pour qui rançonner et piller est devenu un métier pour ne pas parler de « rente de situation » ? Ou bien encore le conflit soudanais, typique de l’opposition entre Arabes et Subsahariens92 ? Peut-être le Tchad qui connut les deux, l’opposition avec les Arabes et celle avec ses populations du sud93 ? Préfères tu les coups d’Etat du Niger à ceux du Burkina94 ? Ne soyons pas cruel, je vais t’épargner une litanie agaçante pour tout Africain car elle vous est renvoyée en boomerang par la presse du grand Nord et donne du continent une image déplorable. Saches, pour te consoler, qu’il n’existe pas de civilisation qui ait connu un boom démographique de l’ampleur du vôtre sans connaître, en même temps, d’importantes convulsions politiques.

    <o:p> </o:p>

    La stabilité quand on n’est que quelques uns est chose aisée à parfaire. Houphouët95 y excellait, payant les uns, emprisonnant les autres, prévenant les ennuis prévisibles. Qu’aurait-il fait aujourd’hui, avec ces innombrables jeunes en mal de reconnaissance, presque tous alphabétisés, beaucoup au chômage ?! Le monde ancien, qui plus est,  s’est écroulé et aucun rite ne vient maintenant graduer leur entrée dans l’âge adulte. Nos jeunes banlieusards à nous deviennent délinquants quand le système scolaire les éjecte. Les vôtres font la Révolution ou la guerre !

    <o:p> </o:p>

    Rejoins moi un instant au nord de la Méditerranée pour que je te raconte les siècles de massacres divers que nous avons connus : était-ce des vieux qui tuèrent des milliers de Protestants le jour de la Saint Barthélemy ? Les soldats de l’Empire, comme on dit des fameux « grognards » napoléoniens dont je t’ai déjà parlés, portaient-ils tous une canne pour se tenir debout ? Prit-on des quadragénaires pour remplir de morts les tranchées de Verdun ? De tous temps, les actes de violence ont été commis par des Jeunes, encadrés peut-être, mais recelant des torrents de vitalité difficilement contrôlables. Un pape jadis, au Moyen Age96, lança les Croisades pour débarrasser l’Europe de ce trop plein de vitalité ! Moins de deux siècles plus tard, l’un de nos grands maréchaux, Du Guesclin97, exporta en Espagne les bandes que ces jeunes formaient et qui pillaient et tuaient mille fois plus que vos indépendantistes casamançais (il les paya pour passer les Pyrénées !). On les appelait les « Grandes Compagnies »…

    <o:p> </o:p>

    Et l’on voudrait que votre renaissance démographique se passe sans heurt aucun ? Je trouve au contraire que, compte tenu des circonstances, nombreux motifs de révolte, interventions étrangères plus qu’intempestives, déversement massif d’armes en tous genres, le continent africain est loin de s’être adonné à la violence dont nous, dans les mêmes conditions, aurions certainement fait preuve. Qui plus est, vos conflits ne s’éternisent pas : nous avons eu une guerre de 100 ans avec les Anglais, une autre de 30 ans avec la moitié de l’Europe et trois grandes guerres avec l’Allemagne étalées sur près d’un siècle. Votre conflit le plus long, celui du Soudan, n’a que 20 ans d’âge, si l’on peut dire, tandis que les Ivoiriens, pourtant engagés dans une partie féroce, ont su jusqu’à présent éviter le pire. Même s’ils y ont été fortement incités par les Français et les autres pays de la CEDEAO : nous avons tous vu, à la télévision, que les leaders ont dû « ramer » pour calmer leurs troupes après les accords de Marcoussi98. Au moins en ont-ils eu le courage…

    <o:p> </o:p>

    A de très nombreuses autres reprises d’ailleurs, vos diplomates ont su empêcher l’explosion. Vois le conflit entre le Nigeria et le Cameroun à propos de zones frontalières pétrolières : des deux côtés les responsables politiques calment le jeu. Même au Cameroun qui a pourtant gagné son procès au Tribunal international de la Hayes… J’aimerais que notre presse arrête de penser que tous les peuples ressemblent aux Barbares qui déferlèrent sur Rome avant de créer l’Europe, gens d’armes et de conquêtes avant tout99. Nous évoquions, il n’y a pas si longtemps que cela, le « péril jaune » en parlant de la Chine. Alors que l’existence de la Grande Muraille aurait du nous inciter à penser à un peuple militairement plus défensif qu’offensif… J’étais un jour avec ton père près de Joal, là où il y a une « forêt » de baobabs (tu sais, un arbre tous les 300 mètres…). « Que vois-tu ? » me demanda-t-il face à l’air irisé par la chaleur. « Des chevaliers en armure », lui répondis-je. Ibrahima, lui, voyait des lutins !

    <o:p> </o:p>

    Je dis « notre presse » car nos responsables politiques sont eux, je crois, moins manichéens en politique étrangère. Mais que veux-tu, ils sont aussi éminemment réceptifs à tout ce qui peut jouer pour ou contre leur réélection. Dont, en premier, les jugements des médias, CQFD…

    <o:p> </o:p>

    « Mais pourquoi m’as-tu parlé si longuement des guerres africaines dans ce chapitre consacré au facteur résiduel ? » vas-tu me demander, apparemment à juste titre : c’est en effet du fait principal de ces désordres sanglants que les investisseurs rechignent à se pencher sur le cas de ton continent préféré…

    <o:p> </o:p>

    C’est que, mon cher enfant, la guerre a toujours eu des conséquences sociales « lourdes ». Mettant les gens au pied du mur de la survie, elle balaie les pesanteurs et autres traditions qui, peu à peu, structurent les sociétés en temps de paix (la plupart du temps sous l’empire de la loi du plus fort). Exemple facile à comprendre : la guerre a, jusqu’à présent, été essentiellement affaire d’hommes. Quand les Iraniens durent se défendre contre les Irakiens, des millions de jeunes gens furent mobilisés, délaissant ainsi les champs, les usines et les bureaux. Aussi les femmes iraniennes, cachant leur visage et leurs chevilles, débarquèrent en nombre sur le marché du travail, plus qu’elles ne l’avaient jamais fait au temps du Cha où, théoriquement, elles étaient moins surveillées que par les moines policiers des héritiers de Khomeiny…

    <o:p> </o:p>

    Que crois-tu qu’il en est aujourd’hui, après ces décennies de travail féminin en Iran ? Une société beaucoup plus évoluée que ne le souhaiteraient ces mêmes moines policiers qui, en terre libérale, se retrouveraient au chômage (ils ne savent rien faire d’autre). Et de plus en plus en contradiction avec ses guides spirituels et temporels100…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je n’insiste pas mais j’espère que tu as compris le message : les guerres sont un fléaux qui fait paradoxalement progresser le schmilblick évolutif. Et personne n’y peut rien, des plus tordus des conseillers de Bush junior aux plus idiots des fous d’Allah : pendant les guerres, si je puis me permettre cette métaphore, « Dieu reprend la main ». Bush et son administration extrémiste espéraient, en sus de détenir les clés du prix du pétrole dans le monde, que leur croisade en Irak allait révolutionner le monde arabe s’engageant alors comme un seul homme dans la voie de la démocratie occidentale proaméricaine101. Yeah ! En fait, ils ont exacerbé le chauvinisme islamique et la seule conséquence géostratégique visible de cet échauffement est la montée en puissance de l’Islam asiatique : ils se sont mis à dos non seulement les Arabes mais en outre les Indonésiens, Pakistanais, Malaisiens, Philippins et j’en passe. Les Américains paieront tout cela, en contrats commerciaux perdus ou baisses inconsidérés de leurs marges commerciales afin de ne pas disparaître de ces marchés. Le dollar n’a pas fini de baisser, si tu veux une conclusion à cet aparté, mais ce n’est pas pour autant que les produits américains se vendront mieux dans le monde…

    <o:p> </o:p>

    Revenons-en à l’Afrique, au sortir de ses nombreuses convulsions armées. Je t’avoue humblement ne pas connaître toutes les conséquences sociales des dites convulsions. Synthétiser sur une aussi vaste échelle le poids cumulé d’autant de réactions individuelles est hors de ma portée cervicale. Mais je suis certain que de très nombreuses évolutions en sont déjà issues, tel le statut de la femme au Congo Brazzaville dont je t’ai entretenu il y a quelques paragraphes. J’y ai constaté bien d’autres éléments nouveaux, aisément vérifiables : l’extraordinaire envol de la musique sacrée par exemple102, ou encore la redécouverte de la forêt par les populations urbaines qui y ont fuit à plusieurs reprises (= montée de l’écologisme africain). Sais-tu à ce propos que des contes congolais sont nés en grand nombre pendant cette période ? Lorsque les enfants demandaient ce qu’était devenu tel ou tel de leurs parentés, leur mère leur racontait des histoires en disant, pour un grand nombre d’entre elles, « les oiseaux m’ont dit que… »103 En bon cartésien, je pourrai conclure que la spiritualité renaît en Afrique centrale du fait des guerres mais je n’en sais en fait fichtre rien : car ce qui compte est ce qui est au bout de ces histoires d’oiseaux, ce qu’elles feront faire, dire ou écrire aux enfants qui les écoutent et non ce que pensent les gens qui les racontent. Ceux là sont devenus schizophrènes, je te l’ai déjà dit…

    <o:p> </o:p>

    J’avoue que j’aimerai bien avoir quelques décennies de plus, pour savoir si ces enfants réagiront par mimétisme ou par dialectique, les deux ressorts de l’esprit humain. S’ils seront des redécouvreurs du sacré au temps du matérialisme triomphant, ou bien, par opposition, des scientifiques forcenés ? Ils ont entre cinq et dix ans aujourd’hui, j’en ai 54 : peut-être aurais-je quand même la chance de connaître leur tendance majoritaire ?

    <o:p> </o:p>

    Je te dis tout cela, Lakhsanne, pour que tu ai conscience du fait que l’évolution est une affaire compliquée. Vous avez beau aller très vite et paraître vous couler comme de la pâte malléable dans tous les moules que nous vous proposons, j’y arrive dans un instant, il faut quand même un peu de temps avant que n’éclosent les mondes nouveaux auxquels nos pensées profondes aspirent toutes. Et qui, jamais, ne ressemblent réellement aux visions que nous en avions eues.

    <o:p> </o:p>

    Il n’empêche que, globalement, votre progression culturelle semble effectivement fulgurante. Je résume : vous étiez des paysans ne vivant que pour vous et ne sachant ni lire, ni écrire. Vous êtes devenus, presque, des citadins lettrés. Vos femmes étaient citées comme les plus soumises au monde, hors les Musulmanes arabes. Elles sont en train de s’émanciper à grande vitesse. Vos guerres n’ont pas été, hors le cas du Rwanda, aussi terribles qu’elles auraient pu l’être et préfigurent de très importantes et nouvelles évolutions à venir. Bref, la société subsaharienne s’est mise en route et est passée, pour schématiser, d’un cadre de solidarité villageoise à celui du pré modernisme en quelques années. Vous avez pratiquement mis votre facteur résiduel au niveau demandé pour un développement économique rapide…

    <o:p> </o:p>

    Ghana, Corée du sud, une comparaison qui n’avait pas lieu d’être<o:p></o:p>

    Ce, en partant tout de même et à mon avis, d’une situation de régression sans précédant, ce que je te laissais entendre quand j’ai évoqué les conséquences sociales de la traite puis de la colonisation. J’ai, à ce propos, du mal à concevoir que de grands intellectuels, chez nous comme chez vous où la mode est à l’affliction, vous conspuent parce que vous avez été largués économiquement par des pays comme la Malaisie ou la Corée du Sud ? Ces gens n’ont pas été capables, en effet, de concevoir qu’il y a une différence originelle fondamentale entre le Ghana et la Corée du sud, celle d’une population brisée dans le premier cas, poussée par la force à évoluer dans le second104. Les Britanniques, t’ais-je dit, ont liquidé physiquement les élites ghanéennes et imposé, comme partout en Afrique, le travail forcé. D’où fuite dans la forêt et tout le tremblement que je t’ai détaillé plus haut. Les Japonais en Corée du Sud ont par contre misé sur le développement rapide du pays et formé des élites, espérant de cette politique une assimilation également rapide de la population coréenne105.

    <o:p> </o:p>

    Le schéma a été quasi général. A Madagascar en 1947 par exemple, ce fut un massacre. Le père d’un de mes amis était sur place quand les troupes françaises ont tiré sur les manifestants. Il parle, lui, de 200 000 morts et non de 40 000 comme on l’a rapporté par la suite106. Tu te rends compte, même 40 000 morts « seulement » ! De combien de morts le roi des Belges est-il de son côté responsable au Congo démocratique107 ? Combien d’Africains ont disparu corps et biens dans la construction des chemins de fer sur tout le continent108 ? Et, plus généralement, qu’a pu devenir une société physiquement aussi traumatisée ? Je ne peux m’empêcher de penser ici à un racisme qui s’ignore. Car si ces grands esprits avaient pensé qu’un Noir vaut bien un Blanc, ils auraient cherché à savoir pourquoi la Corée du sud s’est développée plus rapidement que le Ghana. Ce n’était pas facile, certes, mais on parle d’élite ici. Il leur suffisait de regarder dans d’autres livres d’histoire que ceux de leur pays109…

    <o:p> </o:p>

    Peut-être y’a-t-il eu aussi de la paresse ? Car, avant Internet, il fallait chercher pour savoir d’une part que la Corée du sud fut une colonie japonaise jusqu’en 1945 et, ensuite, étudier le colonialisme japonais ! Et je ne parles pas des massacres de cadres au Ghana, il n’existait et n’existe toujours pas d’ouvrage fiable sur ce sujet110 : je l’ai découvert en surfant sur le Web ghanéen, les jeunes lettrés locaux ayant heureusement la plume facile. Toujours est-il que nos paresseux ou racistes, n’osant pas écrire que les Africains n’étaient pas au niveau, ont incriminé leurs dirigeants111, conclusion politiquement plus correcte. A Blois, lors du raout africaniste dont je t’ai déjà parlé, des historiens africains ont incriminé la culture de gouvernement occidentale, dite « de prédation », pour expliquer la très indigne culture de gouvernement que vous auriez. Et, parce que ces gens ont du poids médiatique, on est resté globalement sur l’idée que la comparaison des développements économiques respectifs du Ghana et de la Corée du Sud était une comparaison tout à fait valable, symbolique même, au détriment des Africains et de leurs chefs.

    <o:p> </o:p>

    Du socialisme au néolibéralisme<o:p></o:p>

    Ce que je vais te dire maintenant est la preuve irréfutable de votre formidable faculté d’adaptation. Au lendemain des Indépendances, la mode était au Colbertisme112. Je m’explique, mon cher Lakhsanne, arrête de dire que je n’emploie que des termes abscons. Il y avait d’un côté l’Union soviétique et son modèle, de l’autre l’Amérique et son modèle et, au milieu, l’Europe et son modèle, un « mixte » des deux.

    <o:p> </o:p>

    Anciennes colonies européennes, vous avez opté d’abord pour ce dernier exercice : vos états ont créé de toutes pièces des entreprises publiques113 tandis que vous laissiez les investisseurs étrangers faire aussi leurs affaires. Ce n’est pas du socialisme, comme le clament et ses anciens partisans, et les néo-libéraux, mais du Colbertisme : l’Etat intervient là ou le privé s’y refuse ou n’y peut mais… Quelques rares pays, Algérie ou Guinée par exemple, sont allés au-delà en étatisant l’ensemble de leur économie. Je me souviens à cet égard d’un chauffeur de taxi à Alger, conduisant une voiture d’Etat et me disant avec aigreur : « chez nous, même les cireurs de chaussures sont publics ! » Sans oublier l’Afrique du sud des Blancs : mis en quarantaine pour cause d’Apartheid, ceux-ci, bien qu’Anglo-saxons en majorité, créèrent de toutes pièces des mastodontes publics chargés qui, de transporter, qui, de fournir de l’électricité, qui, de fournir de l’eau, etc. Tout fut encadré, comme dans une économie de guerre…

    <o:p> </o:p>

    Si bien qu’au début des années 1990, vos économies étaient toutes contrôlées par vos Etats. Vous aviez tous ou presque une compagnie aérienne publique, une compagnie maritime publique, des offices publics agricoles à la pelle, etc. Ce, alors qu’auparavant, vous n’aviez rien ! Tout cela marchait plutôt mal : en 1979 par exemple, à l’époque je vendais de la publicité, j’ai rencontré le directeur général de l’ACCF, l’Agence centrafricaine de communication fluviale chargée d’assurer le transport centrafricain de marchandises sur l’Oubangui puis le Congo entre Bangui et Brazzaville. C’était un Blanc, un coopérant. N’oublie pas que je venais lui demander des sous pour un numéro spécial que la maison d’édition pour laquelle je travaillais avait entrepris de publier. Le monsieur m’a reçu dans son bureau, immense, du teck partout, trois téléphones et j’en passe. Gentil… Puis il s’est effondré, se sentant comme chez lui puisque j’étais aussi un Blanc. Il s’est mis à pleurer à chaudes larmes. Je ne savais pas où me mettre. J’ai avisé une console, dans un coin, où étaient posés une bouteille de whisky et des verres. J’en ai rempli un presque à ras bord et lui ai fait boire par petites gorgées. Au bout de vingt bonnes minutes, il s’est calmé et m’a raconté : « si vous saviez ! Le ministre des Transports vient de sortir de mon bureau. Il m’a obligé à vider le coffre, lequel contenait tous les salaires du mois. Comment vais-je m’en sortir maintenant, les salariés vont me tuer ! »

    <o:p> </o:p>

    L’homme s’est épanché des heures durant. J’ai appris que le comportement du ministre était habituel mais que le coopérant n’avait jamais rien osé dire : sa hiérarchie française le lui avait interdit. Pourtant, aurait-il alerté Bokassa, dont il dépendait avant de dépendre du ministère français de la Coopération, qu’il aurait été immédiatement soulagé de son ministre (qui, à l’époque, aurait été emprisonné). L’affaire se termina très rapidement par une intervention de la mission française de Coopération qui paya les salaires à la place du directeur général et exigea de Bokassa qu’il donne tous les pouvoirs aux Français sur la gestion de l’ACCF.

    <o:p> </o:p>

    Laquelle, scindée ultérieurement en une société de patrimoine (ACCF) et une société de transport (SOCATRAF) ne s’améliora pas pour autant : elle restait « plombée » par les vols quasi organisés du personnels (pièces détachées, outils, essence, tout y passait) ainsi que par la piraterie fluviale, vivant en osmose, si je puis ainsi m’exprimer, avec les chefs de convois. Notre directeur général effondré me raconta ainsi qu’un convoi de kérosène, une dizaine de barges et des pousseurs, avait disparu corps et biens à l’embouchure de l’Oubangui (où existent, il est vrai, de nombreux méandres fluviaux). Il avait envoyé un hélicoptère, sans  succès, avait alerté les autorités congolaises, avait fait descendre lentement des vedettes de la police fluviale, toujours sans réussite. Quelques temps après, le prix du pétrole lampant s’effondra sur les marchés de Bangui : le kérosène était revenu…

    <o:p> </o:p>

    Tu vas me dire encore que les pessimistes ont raison et qu’il n’y a rien à faire. Faux ! Ce cas précis démontre que, malgré la crainte qu’il était censé inspirer, Bokassa n’avait pas encore réussi à créer chez lui un état de droit. La population centrafricaine, à l’époque largement rurale, avait déserté, déjà, les campagnes cotonnières car leurs récoltes passaient quasi intégralement aux mains du fisc pour payer leurs impôts. Et elle se débrouillait comme elle le pouvait, quitte à se rembourser sur l’Etat d’une autre façon. Dans ce contexte, il aurait fallu nommer un Nègre (je sais que les Sahéliens n’aiment pas trop l’expression, mais les gens d’Afrique centrale l’utilisent couramment) respecté de tous plus qu’économiste pour diriger ce foutoir. Lui aurait passé des accords avec les principaux pilleurs, en les chargeant de veiller au grain. Ca c’est fait ailleurs avec bonheur, notamment à Djibouti quand fut inauguré le chemin de fer franco-éthiopien114 qui détruisait les marchés de transport des nomades (c’est à ces derniers que fut confiée la sécurité du chemin de fer). Au lieu de cela, l’ACCF passa de mains occidentales en mains occidentales jusqu’à la Banque mondiale qui ne réussit pas à faire mieux que la coopération bilatérale…

    <o:p> </o:p>

    L’exemple de l’ACCF n’a rien de spécifique : c’est toute l’Afrique qui connut le même sort et les mêmes mauvaises réponses115 : la coopération bilatérale ou multilatérale prenant en mains le sort des entreprises publiques alors qu’il aurait fallu négocier tout bêtement avec des populations vivant encore très largement de subsistance. Prend, autre exemple, Air Afrique. Elle mourait de passages non payés par les Etats membres du consortium. Au lieu de négocier, là encore, avec les dits états en leur accordant une remise permanente sur le prix des billets avec effet rétroactif, on nomma un français à la tête de l’entreprise. Lequel s’empressa, Dieu seul sait pourquoi ! d’acheter des Airbus pour remplacer les Boeing amortis –et ne coûtant donc plus rien- de la compagnie…

    <o:p> </o:p>

    Ce fut partout le même gâchis, partant du principe stupide que le remplacement d’un Noir par un Blanc allait automatiquement arranger les choses116. Bokassa, lors de son sacre, eut cette terrible phrase : « mes cochers sont nuls, remplacez les par des Blancs ». En oubliant que Bangui n’est pas faite pour les chevaux ! Tous moururent là bas en moins de trois mois et Blancs comme Noirs auraient éprouvés les mêmes difficultés à diriger des montures qui n’aimaient ni la chaleur humide, ni la végétation trop luxuriante et toxique pour eux qu’entraînait cette chaleur humide.

    <o:p> </o:p>

    La critique que l’on peut faire, mon cher Lakhsanne, de la période colbertiste de l’Afrique, n’a donc rien à voir avec celles que tu peux entendre ou lire aujourd’hui. C’est vrai que la population africaine n’était pas alors à même d’apprécier les bienfaits du progrès. Et ce n’est pas sa faute si le dit progrès, impulsé par l’Occident, ne réussit pas à prendre racine : c’est qu’on n’avait pas nommé les bons responsables, ceux-ci étant la plupart du temps imposés par les bailleurs de fonds, donc les Occidentaux.  Qui, à l’époque, pensaient qu’un Noir pouvait faire l’affaire (ils continuent à le dénier au niveau public, les multinationales ayant compris, elles, depuis belle lurette que les Noirs sont tout aussi bons que les Blancs mais bien moins chers) ? Les Occidentaux n’y avaient pas non plus mis les moyens financiers, on y reviendra…

    <o:p> </o:p>

    L’échec du Colbertisme africain sonna en même temps que l’heure du mondialisme. C’est que le Colbertisme était aussi furieusement protectionniste et que tout le monde estimait, nous comme vous et avant la vague qui renversa le mythe africain du chef, qu’il fallait avant tout cimenter des pays aux frontières trop artificielles. Tu as là un exemple frappant d’une « fausse bonne » interaction entre le politique et l’économie : pour que vive la mondialisation en Afrique, il fallait que disparaissent ses leaders « historiques ». Ce fut chose faite ou à peu près en quelques années de « conférences nationales » et élections un peu plus ouvertes. Survivèrent toutefois les diplodocus à la peau trop épaisse. En Afrique francophone, Houphouët, Bongo, Eyadema, Mobutu, sans oublier les revenants du type Kérékou ou Sassou Nguesso117. Soit tout de même pas mal de monde, le reste de l’Afrique n’étant pas en reste.

    <o:p> </o:p>

    Peu importait d’ailleurs, ces gens, plus fins que ne le pensent leurs concitoyens mêmes, avaient été convertis au libéralisme : en quelques années également, les établissements financiers institutionnels (par ce terme, on parle des banques et des assurances) furent soit liquidés, soit privatisés. Suivirent, le processus étant en cours de finalisation, les principales entreprises publiques puis les offices agricoles118. On peut dire que vous, Africains, avez été parmi les plus rapides au monde à vous plier aux nouvelles normes occidentales : regarde vos compagnies d’eau ou d’électricité (pour cette dernière, je sais que le Sénégal n’est pas un exemple. Mais c’est aujourd’hui une exception !) et observe les mêmes compagnies en France. Nous venons, en ce mois d’octobre 2003, de repousser la transformation du statut d’EDF en société anonyme, prélude à la vente de ses actions sur le marché. Quant à nos compagnies des eaux, je ne suis pas certain que leur caractère privé déjà très ancien ait été un avantage : elles ont été et restent parmi les pires centres de corruption publique que nous ayons connus depuis qu’existe la corruption en France119…

    <o:p> </o:p>

    En résumé et puisque le débat de fond sur l’efficacité comparée des différents statuts n’a jamais eu lieu et n’aura jamais lieu120, voici ma pensée profonde à ce sujet : les employés des compagnies publiques refusent d’être privatisés de peur de perdre les privilèges qu’ils ont gagnés dans une structure publique. Et les privatiseurs ne pensent qu’à une chose : briser les syndicats de fonctionnaires qui gouvernent –plutôt mal car ultra conservateurs- à leur place, en cassant l’impunité des employés des entreprises publiques via la privatisation.

    <o:p> </o:p>

    Notre jeu est donc totalement faussé mais nous vous le refilons tout de même car, il faut le reconnaître, nos grandes entreprises savent merveilleusement y faire pour gagner chez vous les marchés des grosses privatisations : Bolloré, Vivendi, Bouygues, France Telecom et j’en passe ont raflé la majorité des privatisations africaines intéressantes ces dernières années121. Vos dirigeants ne sont pas dupes mais beaucoup y gagnent personnellement au passage tandis qu’aucun n’a le choix : à la clé, il y a la réduction de la dette extérieure ou toute autre forme d’aide financière sur lesquelles ils se sucreront aussi.

    <o:p> </o:p>

    « Arrête, Christian ! me dis tu dans ta tête. Tu joues contre notre camp ! » Apparemment seulement, très cher, apparemment. Car je ne cherche pas ici à magnifier tel ou tel système de gouvernement mais à démontrer que vous avez été capables de vous y adapter successivement avec beaucoup moins de difficultés que les Européens. Peu m’importe, si tu veux, que le Colbertisme ait été moins bon économiquement que l’ultralibéralisme. En te relatant les faits, je ne peux m’empêcher aussi de t’éclairer sur la réalité de ces notions qu’un étudiant pourrait se contenter de prendre au premier degré, sans chercher à fouiller en leur sein. Tu prends ou tu laisses, comme tu l’entends. Considère simplement le temps qu’on vous à accordé pour mettre en œuvre l’une puis l’autre des deux alternatives de l’économie de la demande : grosso modo, de 1960 à 1990, c’est-à-dire 30 ans pour le Colbertisme ; et de 1990 (1992 en fait) à aujourd’hui pour l’ultralibéralisme, une petite douzaine d’années. C’est peu !

    <o:p> </o:p>

    Et pourtant, vous avez à chaque fois été d’excellents élèves, vous pliant avec juste ce qu’il faut de souplesse pour contenir le bon peuple122, à toutes les injonctions de vos « donneurs d’aide ». Sais-tu qu’il n’y a que l’Algérie, l’Egypte et la Libye à n’avoir pas encore privatisé tout ou presque tout sur votre continent ? Plus l’Afrique du sud qui a du mal à céder à des privés étrangers, même par appartement, des groupes de la taille de Transnet (tout le transport sud africain, routier, ferroviaire, aérien, plus les ports et les aéroports)… Nos populations ne réalisent même pas que les réticences peuvent être les mêmes au sud qu’au nord de la Méditerranée. Les gens d’ATTAC qui, chez nous, s’en prennent à la mondialisation, traitent vos penseurs et penseuses en personnes de seconde zone, des idées exotiques qu’on peut éventuellement prendre en compte quand elles sont aussi environnementalistes. Quelques Indiens ou une femme burkinabé lors de leurs grandes messes suffisent à leur bonheur…

    <o:p> </o:p>

    Je vais te raconter une autre histoire édifiante à cet égard. J’assistais à une conférence de rédaction  peu avant l’invasion américaine en Irak. Beaucoup de journalistes s’exprimaient, la plupart d’entre eux pour faire part de leur opposition aux mensonges de la Maison Blanche. Quand, tout à coup, une personnalité d’un âge avancé (il avait fait preuve de courage pendant la guerre d’Algérie) prit la parole pour s’en prendre…à la Guinée ! « Comment se fait-il qu’un pays aussi minable, dit-il en substance, ait droit à la parole au Conseil de sécurité ? » La Guinée était alors membre « tournant » du Conseil et sa voix était aussi valable que celle de la France pour contrecarrer les visées américaines. La personnalité en question était, tu l’auras compris, favorable à l’intervention yankee selon le principe cher à notre ancien ministre de la Santé, Bernard Kouchner, du « droit d’ingérence ». Tandis que les Guinéens, eux, avaient fait savoir qu’ils ne voteraient pas la résolution américaine… Personne ne rétorqua quoi que ce soit sur le fond de l’argument, à savoir qu’on ne pouvait accepter qu’un petit pays subsaharien puisse influer sur une décision planétaire. On contra seulement le trublion sur la légitimité de l’intervention américaine.

    <o:p> </o:p>

    C’est triste à dire, Lakhsanne, mais tu trouveras, comme le gaz dans les immeubles parisiens, du racisme « à tous les étages », sans que les personnes que j’incrimine ne s’en rendent d’ailleurs compte : le patron du journal dont j’avais assisté à la fameuse conférence de rédaction me traita tout au contraire de raciste parce que j’avais évoqué généralement, dans un article, les « Arabes d’Algérie » sans insérer une phrase pour distinguer les Arabes des Kabyles. Je ne sais d’ailleurs toujours pas –et je ne cherche pas vraiment à savoir- si, me traitant ainsi, il me taxait de racisme anti-arabe ou de racisme anti-kabyle ! Autrement dit, il est mal d’être raciste anti-blanc d’origine sémitique (« race » qui englobe aussi bien les Juifs que les Arabes ou les Berbères), mais sans conséquence d’être raciste anti-noir. Ca n’a pas d’importance, c’est normal. Et c’est visiblement toléré tant que son expression n’est pas de type lepéniste (l’odeur, l’intelligence et autres attributs physiques et intellectuels étant alors et expressément mis en cause).

    <o:p> </o:p>

    Revenons à nos moutons : on vous dit que l’économie mixte est ce qu’il y a de mieux au monde, vous faites de l’économie mixte. Puis on vous dit qu’il n’y a de vrai que le libéralisme, vous faites du libéralisme. Dans les deux cas, ça semble ne pas marcher, alors on laisse entendre que vous êtes nuls. Je t’ai expliqué que, non, toi et tes concitoyens n’étaient pas plus nuls que les autres mais que, en résumé, on avait plaqué en Afrique des notions occidentales sans les adaptations nécessaires. Et pourtant, vous vous y êtes tenus, armes de l’aide financière au dessus de vos têtes…

    <o:p> </o:p>

    Ce que les gens savent moins, c’est que le traumatisme a été bien plus profond qu’il n’y parait : pendant 30 ans, vos états ont vécu principalement des recettes douanières et, pour les pays miniers, des royalties. Je reviendrai sur ces dernières qui appartiennent surtout au chapitre du capital. Par contre, le passage d’états dont les ressources proviennent principalement de prélèvements sur les biens importés à des états qui doivent drastiquement diminuer leurs protections douanières sans recettes de substitution123 est quelque chose qui influe de toute évidence sur le facteur résiduel, sur l’environnement des affaires notamment : car la conséquence immédiate est le gel des commandes publiques en matière de grands travaux et le licenciement d’un grand nombre d’agents de l’Etat qu’on ne peut plus payer. Nos salariés d’EDF qui hurlent au moindre soupçon de modification de leur statut n’ont aucune idée (et sans doute pas l’envie d’en avoir), t’ai-je dit, des problèmes graves que connaissaient les pays africains face à la mondialisation. Ils ne sauront donc jamais que des fonctionnaires, chez vous, ont été licenciés par dizaine de milliers tandis que la rémunération de ceux qui restaient était parfois divisée par deux (cas du Cameroun) ! La généralisation de la corruption chez vous est donc issue directement de ce processus, les fonctionnaires cherchant ailleurs les subsides qu’on leur a retirés, CQFD. Et maintenant, on vous dit que votre stagnation (fausse, d’ailleurs, vous progressez124) est aussi, en sus de votre nullité, la conséquence de votre corruption considérée comme la pire de la planète : vois les classements annuels de Transparency International125. Les sommes détournées par vos responsables ont beau être cent fois moins importantes que celles que les nôtres mettent dans leurs poches et les classements de Transparency International ayant beau n’être que des recueils d’interviews, rien n’y fait. Je me rappelle d’ailleurs avoir indiqué, dans un article, que la démarche de l’ONG anglo-saxonne était sujette à caution : la phrase fut retirée avant publication…

    <o:p> </o:p>

    En fait, ce n’est pas principalement par la corruption que les Africains ont réagi face aux incohérences des systèmes qu’on leur imposait, mais par une croissance phénoménale de l’informel126 ? Vous avez, ce faisant, réparé les imperfections de nos système en douce, sans rien dire. En une petite vingtaine d’années, vos entrepreneurs de l’informel ont évincé nos comptoirs,  « nationalisant » à leur façon le commerce de gros et de demi-gros. Puis vous avez créé vos PME, capables aujourd’hui de se mesurer, en rentrant alors dans les circuits officiels, aux mastodontes étrangers sur les marchés publics locaux. Nous les descendons en flamme alors, tout en leur refusant tout concours international. C’est ce qui est arrivé à la nouvelle compagnie Air Mali détenue par des intérêts privés maliens au lendemain de la privatisation. Ne pouvant louer d’aéronef ni avoir de crédit en matière de services au sol, ces privés maliens ont fini par s’allier à des privés égyptiens plus anciens et ayant, eux, accès à ces services internationaux. Enfin, vos paysans, ceux qui sont restés en brousse, ont compris qu’il leur fallait prendre leur destin en mains s’ils voulaient sortir du yoyo infernal des « produits tropicaux », un jour à la hausse, le mois suivant à la baisse. L’essor extraordinaire, jamais vu ailleurs, de vos produits vivriers en est la conséquence immédiate, entraînant lui-même une croissance fabuleuse (mais informelle et donc non comptabilisée) de vos échanges sous-régionaux.

    <o:p> </o:p>

    Je me dois ici de te donner des exemples que tu pourras aisément vérifier : vas par exemple le long du fleuve Niger, là où les Maliens ont commencé à cultiver le riz. Tu y observeras une population qui en est au stade, je te le dis parce que je suis plus âgé et ai plus de références que toi, de celui des paysans français d’avant la 2e guerre mondiale. Tu les verras travailler leurs rizières à la main, comme cela se fait partout, tandis que de toutes nouvelles succursales de leur Crédit agricole ont été ouvertes dans tous leurs bourgs. Intrigué, j’ai enquêté : en moyenne, sur trois hectares, ils font deux récoltes de 4 à 6 tonnes à l’hectare par an. Cela leur laisse environ 300 000 F CFA par mois. Auxquels s’ajoutent les revenus de Madame et de ses copines qui fricotent joyeusement sur les terres maraîchères juste à côté de leurs hommes. On m’a dit qu’elles gagnaient encore plus d’argent que leurs époux. Mais même si ça n’est pas vrai, le revenus total de la famille doit tourner autour de 500 000 F CFA/mois…

    <o:p> </o:p>

    Bien sûr et pour l’instant, le phénomène ne touche que quelques dizaines de milliers de Maliens. Il faut attendre que de plus en plus de terres soient irriguées. Alors à présent, remontes à Bamako et prends la direction du nord, là où se trouvent les champs de coton. On touche ici plusieurs centaines de milliers de gens. Et regardes les exploitations : tu y trouveras d’abord des tracteurs, phénomène impensable il y a seulement dix ans. Tu verras aussi du bétail, beaucoup finalement, enclos ou enchaîné. Là aussi ça m’a intrigué et j’ai cherché à savoir ce que cela signifiait. Tout simplement la fin de l’élevage de transhumance ! L’élevage a d’ailleurs aussi touché les zones du mil et du sorgho, les plus pauvres et qui concernent cette fois-ci plusieurs millions d’habitants. Finis les immenses troupeaux faméliques détruisant la flore au fur et à mesure de leur progression en savane. A présent, chaque paysan a ses bêtes et des négociants viennent les ramasser périodiquement pour aller les vendre en ville ou les exporter en Côte d’Ivoire où elles sont mieux payées. J’ai vérifié, petit, et j’ai vu effectivement les bétaillères de ces négociants rouler en colonnes vers la frontière ivoirienne, croisant les camions à vide revenants de la dite frontières. Te rends tu compte de ce que cela signifie en matière de revenus professionnels ? D’autant que ces cultivateurs de mil et de sorgho se sont mis aussi à faire du manioc dont la consommation augmente chez vous, des carrés enclos et irrigués à la main en pleins champs. Sans compter les arbres fruitiers des femmes dont je t’ai déjà parlés, mangues, papayes, pamplemousses…

    <o:p> </o:p>

    Mais le Mali, me diras-tu, n’es pas toute l’Afrique. Faux, mon bonhomme ! J’en ai parcouru, des brousses. J’ai été sur la route d’Ebebeyin, en Guinée équatoriale, j’ai arpenté les campagnes de Douala, j’ai même cherché à connaître le visage champêtre de l’Algérie ! Partout, ce fut le même choc. Imagine qu’à Brazzaville, j’ai contemplé, béat, des champs maraîchers verdir sur les berges du fleuve aux basses eaux, en plein cœur de la ville. Spectacle extraordinaire : car, à trois kilomètres de là, en face, trônaient aussi les hautes tours de Kinshasa… J’ai vu, chez les grossistes, des montagnes d’oignons et de tomates partir en quelques heures ; j’ai mangé de la viande camerounaise –et oui, les Nordistes se mettent enfin à la vendre !- à Bata ; j’ai vu des Forestiers pister la demande des entreprises de BTP mieux que nos sociétés de matériaux de construction, étaler des tas de cailloux et de sable le long des routes en construction, porter aussi d’immenses paniers de noix de coco à l’arrière de camions prêts à les emmener jusqu’au Tchad ; j’ai adoré les nouveaux bâtons ou rouleaux de manioc semi industrialisé, entre pâte et foufou, que tu trouves aujourd’hui dans tous les restaurants d’Afrique centrale ; j’ai parlé avec le président du syndicat des paysans du Fouta Djaloun, plus proche de chez toi celui-là, me montrant avec fierté la rangée de camions affrétés pour convoyer les pommes de terre de sa région sur les marchés de Dakar ; j’ai mangé, chez toi au Teranga mais aussi dans tous les hôtels que j’ai fréquentés, des crudités qui ne venaient pas de France ; ça, tu le sais car tu n’en consommes pas non plus, j’ai constaté la disparition, en ville, du piment dont les frigos ont rendu l’usage inutile…

    <o:p> </o:p>

    Quand je me remémore ces innombrables observations127, je ne peux qu’être agacé par les pleurs de crocodiles, amplement relayés par nos médias, des professionnels de l’aide aux Africains. Ceux là, pourtant, vont sur le terrain, voient les choses telles qu’elles sont ! Pensent-ils, les idiots, que les Français seront plus généreux s’ils continuent à dire que tout va mal plutôt que de leur donner des exemples de réussite ? Mesdames et Messieurs, à force de pleurer, vous avez fait douter ! Et pas seulement que vos généreux donateurs…

    <o:p> </o:p>

    J’ai un excellent ami dont tu as certainement entendu parler, Siradiou Diallo, l’un des chefs de l’opposition en Guinée. Je souhaite qu’il soit un jour élu aux plus hautes fonctions car je le connais : lui ne mâchera pas ses mots, se moquant des « prélèvements » qu’il pourrait effectuer sur les aides versées par les divers Occidentaux qui s’en sont fait une spécialité. Il en faudrait d’autres de son acabit pour secouer nos bonnes consciences en nous disant, schématiquement : « arrêtez de nous aider, investissez ! »

    <o:p> </o:p>


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique