• Un crime médiatique contre l'Afrique - chapitre 5

     

    Un crime médiatique contre l'Afrique - Les Africains sont-ils tous nuls ?

     

     

    Chapitre 5 – Le nerf de la guerre<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

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    Des prix bien capricieux<o:p></o:p>

    Ca y’est, mon jeune ami, nous y arrivons à ce capital tant annoncé ! En me lisant, tu vas peut-être croire que l’affaire est complexe, ce qui n’est pas vrai. Voici donc, en prélude, la trame de mon raisonnement :

    -         Les Africains n’ont eu jusqu’à présent comme source de financement que les matières premières. Or leurs prix n’ont cessé de baisser depuis 1945 (et bien avant d’ailleurs) tandis qu’une partie énorme de leurs recettes d’exportations pendant les « bonnes années » a été mangée par les Occidentaux sous forme de projets stupides (voir supra) et de remboursement coûteux de la dette contractée pendant les « mauvaises années » ;

    -         Depuis un demi-siècle (je ne suis pas remonté plus avant mais je suppose que les conclusions de mon analyse s’étendent très au-delà de cette période), l’Afrique est à la traîne du monde en matière d’IDE, ces fameux investissements directs étrangers dont je t’ai parlés et qui sont à l’origine du développement accéléré de l’Asie ;

    -         Et pourtant, là encore, les Africains ont développé des réponses propres, sans l’aide des pays riches…

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    Je commence par le petit a), les matières premières. Il se trouve que j’ai déjà écrit ce que je pensais de la question, dans la revue Economia du mois de mars 2002 (la revue a changé de nom et est devenue Ecofinance). Rien n’a vraiment changé depuis aussi m’excuseras-tu très certainement de ne pas faire œuvre d’originalité et de te resservir, telle, ma livraison de l’époque :

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    « Fin mai 2001, à Abidjan. Le ministre de l’Agriculture peine à convaincre que son pays ne produira pas autant de cacao que l’année précédente128. « Les troubles politiques ont joué », commente-t-il. Surtout, les cours internationaux sont trop bas pour permettre aux cultivateurs d’acheter les engrais et pesticides propres à doper la production. Peine perdue : l’argument a autant de poids sur les prix que les appels « au loup ! » de Pierrot dans le fameux conte d’Andersen. Le temps où Houphouët Boigny décrétait, non sans succès, la rétention pour faire grimper les cours est bien révolu.

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    Fin 2000, à New York. Le gratin de la prestigieuse New York Stock Exchange, la bourse des valeurs américaines, découvre presque avec stupeur l’existence de la société ghanéenne Ashanti Goldfield. Elle est la première de toutes les compagnies aurifères mondiales à avoir réussi à descendre ses coûts d’extraction souterraine en dessous de la barre des 200 dollars/l’once. Du coup, la rentabilité très compromise des nombreuses mines qui ne sont pas à ciel ouvert redevient une perspective crédible129.

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    Décembre 2001, à Paris. Les administrateurs de Dagris, nouveau nom de la vénérable CFDT (l’ex-compagnie française pour le développement des fibres textiles), se demandent ce que va devenir leur entreprise. Toutes ses implantations africaines partent à vau-l’eau, les cours sont trop bas130, les paysans ne produisent plus. Le coton centrafricain, longtemps seule production monétarisée des agriculteurs locaux, n’est plus qu’un souvenir. Niger, Mali, Burkina, Côte d’Ivoire réduisent la voilure…

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    Il faut avoir les nerfs solides dans les métiers qui touchent à la production et à la vente de matières premières. Un président de la défunte Caisse de stabilisation des prix de Côte d’Ivoire succomba à une crise cardiaque, se remémorent les anciens. On doute que cela puisse arriver à tous ces banquiers et politiques qui, tels des Martiens, opposent des chiffres plus abscons les uns que les autres aux réalités du terrain. Des chiffres auxquels on peut faire dire à peu près tout ce que l’on veut.

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    « Il est possible que les termes de l’échange se soient détériorés entre 1950 et 1970, mais il n’en va plus de même depuis 1970 », viennent d’assurer au monde les patrons de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) et de la BAD (Banque africaine de développement) réunis le mois dernier à Paris. Que peuvent comprendre à ce discours des gens qui, les pieds dans la glèbe, se battent pour survivre avec un café de 30 cents à 50 cents la livre, un or à moins de 300 dollars l’once ou un cacao à 700 dollars la tonne ? « Allez expliquer aux Zambiens chez qui on ferme les mines de cuivre que les termes de l’échange leur sont favorables ! » s’exclame rageusement un journaliste d’origine togolaise qui souhaite conserver l’anonymat.

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    Dire que les termes de l’échange ne sont plus défavorables aux Africains peut surprendre. Au cours des dix dernières années, l’écart s’est creusé entre les valeurs des importations et des exportations des pays en développement, comme le montrent les calculs du Fonds commun pour les produits de base, organisme dépendant de la Banque mondiale. La Banque nationale de Belgique note, de son côté, que les achats unitaires de matières premières coûtent au pays nettement moins cher aujourd’hui qu’en 1975. Enfin, l’US Department of the Interior a retracé l’évolution du prix des produits miniers aux Etats-Unis depuis 1900 : le résultat se passe de commentaires, si ce n’est pour relever que l’inexorable baisse des prix sur le long terme est accompagnée de soubresauts dont les crêtes sont, à chaque fois, de moindre amplitude. »

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    Je m’arrête là, Lakhsanne, sinon les gestionnaires d’Ecofinance, vont réclamer des royalties sur mon bouquin alors que, court, l’extrait leur fait de la pub. C’est une revue comme on dit « haut de gamme » et peut-être n’as-tu pas tout compris ? Voici donc un résumé : en février 2002, à l’occasion du lancement du NEPAD131, cette nouvelle politique de financement des grands travaux en Afrique soutenue par ton président, ceux d’Afrique du sud et d’Algérie notamment, l’OCDE et la BAD pondent un rapport commun accusant les Africains de n’avoir pas su profiter de la hausse du prix des matières premières depuis 1970. Affirmation plus que présomptueuse que je conteste comme tu le vois, avec des arguments dont j’attends toujours la réfutation. J’ai, dans la suite de l’article, pris cas par cas, cacao, café, thé, oléagineux, sucre, or, aluminium, cuivre, nickel, zinc, ainsi que les principales catégories, indices généraux, matières alimentaires, matières industrielles, matières énergétiques, en retraçant leurs cours en monnaie constante depuis 1980 : seuls le zinc et le cuivre valait plus cher en 2001 qu’en 1980 ! Mais bien moins cher qu’en 1900…

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    De grandes organisations internationales, y compris une organisation africaine de premier plan, ont donc menti. Sans doute pour renforcer le bien-fondé de la démarche de Wade et confrères, donc pour une bonne cause a priori. Mais, ce faisant, ces organisations internationales en ont remis une couche, si tu me permets l’expression, en matière de désespérance africaine. Au moins ici avons-nous la preuve irréfutable du mensonge….

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    Quelques mots avant de poursuivre : en fait, depuis la publication de mon article, des choses non négligeables ont changé. Le prix du cacao est passé au dessus des 1000 dollars la tonne (hausse de plus de 30%) tandis que celui de l’or a allégrement franchi la barre des 300 dollars l’once. Effet des guerres, celle, civile, de Côte d’Ivoire et celle, américaine, d’Irak, plus l’effondrement des bourses. Si bien que les Ivoiriens, malgré leur crise, connaîtront une croissance économique en cette année 2003. Pour l’or, c’est plus compliqué car les entreprises minières (sauf Anglo American, le numéro un mondial) et les banques centrales occidentales avaient joué la baisse et vendu leur production ou leurs stocks par avance à des prix bas. Elles sont donc empêtrées à présent dans leurs spéculations, devant livrer à bas prix des productions qui en valent beaucoup plus ou devant soutenir les « banques de l’or » qui ont participé à ce jeu néfaste et sont aujourd’hui au bord du dépôt de bilan –et donc dans l’impossibilité de payer les banques centrales…

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    De plus, et toujours sous l’effet de la guerre en Irak, le prix du pétrole reste au dessus de 30 dollars par baril, donc très élevé. Les « milieux économiques », comme on dit des banquiers et politiques, estiment à 20-25 dollars le « juste » prix132, celui qui permettrait aux économies occidentales de redémarrer leur croissance tout en maintenant de bons revenus dans les pays producteurs. Mais tu dois savoir que les Américains, en envahissant l’Irak, souhaitaient pouvoir ainsi « casser l’OPEP133 » et faire tomber le prix de référence bien en dessous de ce juste prix : depuis trois ans, l’OPEP et l’Arabie saoudite, principal producteur mondial et principal receleur mondial de réserves pétrolière, jouent sur moins de deux millions de barils/jour pour maintenir des prix élevés. La demande et l’offre mondiales sont en effet très proche l’une de l’autre et ce petit contingent de production lâché ou contenu leur suffit (la production mondiale est de l’ordre de 70 millions de barils/jour).

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    Bref, jusqu’en 2003 pouvait-on dire et contrairement aux affirmations de l’OCDE, de la BAD et des chefs d’Etat africains promoteurs du NEPAD, le cours des matières premières africaines avait continué à se dégrader. Or ces matières premières constituent, en l’absence d’investissements en quantité caractéristique, les seules sources de financement du continent. Grosso modo, les pays africains producteurs ont réussi à maintenir leurs recettes d’exportation en diversifiant leurs productions. Le Cameroun par exemple, producteur de cacao, de café et de thé, s’est mis à la banane. Laquelle a permis au pays de surmonter et la baisse des cours des trois premiers produits agricoles cités, et la baisse de production de ses gisements de pétrole, en voie d’assèchement134.

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    D’autres pays, comme le tien, n’ont rien pu faire : le prix de l’arachide est tombé, son huile a été dévalorisée par l’affaire de l’aflatoxine135, et rien n’est venu combler le manque à gagner. Diouf a ainsi perdu les élections parce que une partie des campagnes l’a lâché (tu sais qu’auparavant, il avait passé un accord avec les Mourides et les Tidjanes, ces confréries qui encadrent les paysans136, accord qui ne fut pas reconduit lors de la dernière élection présidentielle). Et nombreux ont été les pays qui ont connu des mésaventures identiques. Les réponses ont été individuelles : le Cameroun, par exemple, a été l’un des premiers à se tourner vers les productions vivrières ; la Côte d’Ivoire, par contre, à continué à faire confiance au cacao et donc, à jouer au yoyo. Le Ghana, d’après ce qu’on m’a dit, aurait récemment commencé, lui, à imiter le Cameroun (quoique la hausse actuelle des cours du cacao dont il est le 2e producteur africain, peut l’avoir entraîné à revoir sa position). L’Ouganda a découvert les « perches du Nil », ces poissons d’eau douce qui font fureur sur les étals des poissonniers européens. Les paysans maliens ont bien boycotté le coton voici deux ans137 mais il faut savoir que le dit coton « marche » avec le maïs : pas de coton, pas de maïs car pas d’intrant… Ils ont donc recommencé à produire et c’est leur gouvernement qui souffre pour leur garantir des prix d’achat acceptables. En Zambie, on a commencé par fermer la plupart des mines de cuivre. Qu’on envisage de rouvrir maintenant que les cours sont un peu remontés. En Afrique du sud où les mines d’or sont toutes en puit, une bonne partie d’entre elles est à présent fermée. Les compagnies s’en sont tirées parce qu’elles ont su prospecter ailleurs (Anglo Gold, filiale d’Anglo American, dans toutes l’Afrique, de même que Randgold, mais Harmony en Asie et en Australie et BHP Billiton au Canada). Au Zimbabwe, les principales mines ont également fermé. Pourtant, le pays était producteur de chrome, de nickel et de platine…

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    Bref, si l’essor du pétrole africain sous la houlette, notamment, des progrès techniques de Total en mer profonde et des investissements américains, n’avait pas caché globalement la crise, on aurait vu qu’une partie notable des pays africains a commencé à se détourner des « produits tropicaux » aux cours véritablement trop capricieux. Même le bois dont nos écologistes font leurs choux gras, se porte plus que moyennement. Le cours de l’Okoumé est descendu, l’an dernier, en dessous de celui du pin138 ! Tout cela parce que les Gabonais avaient décidé de conserver par devers eux une partie de leur production de grumes, jusqu’à ce que les cours remontent. Ils ont du en fait vendre leurs stocks en urgence… La baisse des cours est d’ailleurs inscrite sur le long terme avec le retour sur le marché international de la Russie et l’usage de plus en plus fréquent d’essences communes en matière de déroulage (= fabrication de la partie visible des contreplaqués, par « déroulage » du fût en usine), ainsi que de panneaux de particules fabriqués essentiellement à partir d’essences nordistes. Sans compter les matières plastiques (les « PVC »), l’aluminium  et le béton qui remplacent aujourd’hui le bois dans de très nombreuses applications du bâtiment (huisseries, parquets…)

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    Ce qui veut dire, en matière de financement des investissements, que l’Afrique, globalement, n’a pas pu trouver dans la vente de ses matières premières de quoi accélérer son développement. Aujourd’hui et tant que le baril de pétrole sera au dessus de 30 dollars, les choses changent bien évidemment. On revoit les pays producteurs d’hydrocarbures attirer les aventuriers. Mais j’espère, je crois en fait, que les dirigeants africains d’aujourd’hui sont moins aveugles que leurs prédécesseurs. En tous cas, l’essentiel des IDE leurs est destiné, preuve que, du côté occidental, les choses n’ont pas changé : le continent est un fournisseur de matières premières, point final ! Position qui, on vient de le voir, n’est pas totalement enviable du fait du caractère erratique des prix.

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    Une corruption moins pesante qu’en Occident<o:p></o:p>

    Ce, d’autant que ce caractère aléatoire des recettes a provoqué une crise financière sans précédant sur le continent139. L’histoire, que je t’ai déjà racontée, du père de famille qui espère une inflation et une augmentation des ses recettes pour rembourser ses emprunts et qui est confronté, tout au contraire, à une baisse importante de son salaire et à une baisse spectaculaire de l’inflation mondiale140.

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    Que n’ai-je entendu et lu sur ce sujet141 ! Entre les tyrans qui avaient ruiné leur pays et ceux qui détenaient, en Suisse, largement de quoi rembourser la dette de leur pays, les lecteurs, auditeurs et téléspectateurs occidentaux n’ont pu en déduire que votre débilité mentale moyenne. Les sommes, t’ai-je dit, détournées par les dirigeants africains n’ont pourtant rien à voir avec celles détournées par nos propres dirigeants. A titre d’exemple, souviens toi qu’en région parisienne, les partis politiques français ont, des années durant (je ne vois pas d’ailleurs pourquoi ça ne continuerait pas !), détourné 2% du marché local de construction et de réfection des lycées, un marché de 4,5 milliards d’euros/an. Soit plus de 90 millions d’euros/an, 60 milliards de francs CFA/an, uniquement en Ile de France (nous avons 18 régions dans le pays). Mais c’est Mobutu que l’on montre du doigt…

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    Dans la réalité –et c’est au lecteur occidental que je m’adresse ici-, la corruption en Afrique ne se passe pas du tout ainsi : celui qui ne redistribue pas est très vite éliminé, comme c’est arrivé à Pascal Lissouba, président de la république du Congo, dont la femme était trop avide. Même son village natal s’est dressé contre lui ! Pourquoi Bongo, au contraire, tient-il toujours la rampe ? Tous ceux qui ont peu ou prou travaillé avec le Gabon savent que les prébendes y sont centralisées. Longtemps –il est Premier ministre aujourd’hui- ce fut Jean-François Ntoutoume qui fut chargé de cette centralisation sous le doux nom de « ministre chargé de la coordination économique ». Tous ses collègues qui tentaient de « manger » en solitaire étaient écartés assez rapidement. Mais Bongo redistribuait, selon qui plus est une clé de répartition presque immuable et donc connue de tous. Au bout du processus, tous les notables avaient mangé, devant rendre eux-mêmes des comptes auprès de leurs mandataires : l’enterrement d’un tel, les études d’un autre, la veuve sans ressource d’un troisième… Jamais Mobutu n’aurait pu tenir autant de temps sans respecter cette règle africaine de solidarité. A ma connaissance, il n’exista qu’un tyran monstrueux, de ce point de vue, sur le continent, le général Abacha au Nigeria142. L’homme, sa femme et deux de ses fils s’emparèrent de quatre milliards de dollars en quatre années. Pour évacuer leur argent du pays, ils utilisèrent les valises de Madame qui ne se promenait jamais sans une trentaine de ces gros bagages remplis de billets verts. Malgré cela, ils ne purent tout enlever (calcule ce que représente physiquement ne serait-ce qu’un million de dollars en petites coupures !) et les policier nigérians retrouvèrent près d’un milliard de dollars sur place, caché sous des lits et dans des placards de cuisine.

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    Les Nigérians d’ailleurs se mirent en quatre pour récupérer l’argent. Ils interrogèrent longuement l’un des fils Abacha en prison, qui parla d’autant plus qu’on venait de l’inculper d’assassinat. Ils négocièrent avec les Suisses, les Luxembourgeois, le Lichtenstein, les Américains, les Français, les Anglais, la famille Abacha même et, in fine, récupérèrent 2,5 milliards de dollars au total. Le reste est probablement caché à Londres dont les banques refusent tout dialogue tant qu’un jugement, estimé équitable par elles, ne leur donnera pas l’ordre de restituer à l’Etat nigérian le contenu de comptes dont elles n’ont pour l’instant communiqué ni les coordonnées, ni le contenu : je n’ai pas lu beaucoup d’articles réprobateurs sur ce sujet ailleurs que dans la presse nigériane143…

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    Que les chefs d’Etat africains se soient constitués une cagnotte en Suisse est aujourd’hui avéré : Houphouët lui-même l’a admis publiquement144. Mais, à mon sens, il ne s’agit en aucune façon des sommes faramineuses avancées ici et là, près de 10 milliards de dollars pour Mobutu145, plus de deux pour Bongo, plus de deux également pour Houphouët… On sait par exemple aujourd’hui où ont disparu les milliards de dollars du pétrole congolais : dans la poche des trafiquants d’armes plus même que dans le sac de Madame Lissouba. Et dans celle des Angolais, venus aider Denis Sassou Nguesso à reprendre le pouvoir et qui, selon ses propres dires, « ont coûté très cher ». A croire, en lisant et entendant nos médias, que nous cachons nos propres turpitudes, bien plus importantes, derrière celles, très largement supposées, des « rois nègres »146.

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    Très cher lecteur occidental, je vais donc te raconter quelques histoires sur nos turpitudes bien françaises : je fus, il y a quelques années, chef d’entreprise. Une TPE, comme on dit aujourd’hui pour « très petite entreprise ». Nous avions six salariés et un chiffre d’affaires de l’ordre du million et demi d’euros. Nous concourrions pour les marchés publics et, un jour, j’ai rencontré un ingénieur, sous-chef de service de son ministère. Il s’agissait de mettre en place une commande d’imprimerie d’environ 300 000 euros/an. « Qu’est-ce que je gagne dans cette affaire ? » nous asséna Monsieur le sous-chef de service en fin de discussion. Heureusement, l’affaire ne se fit pas. Mais nous dûmes tout de même mettre fictivement en place sa rémunération occulte, l’équivalent d’une voiture automobile chaque année…

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    Toujours dans le cadre de mes activités entrepreneuriales, je fus amené un jour à soumettre notre candidature pour la réalisation d’une revue municipale. Je reçus la réponse négative avant même la date d’ouverture des plis ! J’adressais alors le tout à la chambre régionale des comptes dont le président me remercia chaleureusement, se plaignant de manquer d’éléments sur un marché qu’il savait fortement contaminé.

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    Ces réalités sont-elles prises en compte dans les enquêtes de Transparency International ? J’en doute, d’autant que l’ONG interroge surtout des patrons occidentaux147, eux-mêmes en délicatesse avec le phénomène comme en s’en aperçoit de plus en plus tous les jours148. J’en  veux à cette organisation non pas pour le travail qu’elle fait, après tout c’est plutôt salutaire, mais parce que la notoriété de ses conclusions douteuses a fait passer à la trappe toutes les horreurs que nous commettons. Ainsi la Banque mondiale avait-elle commencé à mettre sur liste noire les noms d’entreprises convaincues sans erreur possible (condamnation à la clé) d’avoir corrompu des dirigeants de pays en développement pour emporter des marchés. Elle publia sa liste voici quatre ans sur Internet. Bon nombre d’entre nous s’y sont précipités pour découvrir que le gros de ces grands corrupteurs internationaux était basé…à Londres. Révélation on ne peut plus incorrecte pour une institution dominée par les Anglo-Saxons. La liste n’a jamais été remise à jour149 et les gens qui veulent se renseigner sur la corruption dans le monde doivent reprendre le chemin, toujours et encore, d’une Transparency International qui ne voit le mal que dans les pays pauvres (l’organisme est d’ailleurs largement financé par les multinationales anglo-saxonnes150

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    Autre exemple, lecteur naïf : avant de quitter la Maison Blanche, Bill Clinton avait demandé à tous ses services de lui remettre un rapport coordonné sur les crimes dans le monde portant atteinte aux intérêts des Américains151. J’ai lu ce rapport dont très peu de journaux ont rendu compte : il annonçait presque les attentats du 11 septembre 2001, la moitié du document au moins étant consacrée au terrorisme. En matière de crimes, il n’était pas mal non plus, recensant pays par pays et type de crimes par type de crimes, les maffias concernées. J’en ai même fait un tableau, c’est dire ! Les Américains avaient fait fort et leurs films violents passaient, à la lecture de ce rapport, pour des contes pour enfants. La corruption était bien entendu traitée largement, les pays en développement entrant pour une toute petite part seulement dans les estimations des dégâts par les enquêteurs yankees. Le gros était d’abord américain puis européen. Pourquoi, diantre ! Transparency International n’a-t-elle pas donné à ce rapport la publicité qu’il méritait incontestablement ?

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    En fait, son classement annuel stigmatise plus la petite corruption au quotidien que la grande corruption qui, elle, est assimilable au grand banditisme152. je te reparlerai de cette petite corruption, effectivement gênante, au chapitre des freins aux investissements…

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    Le coût des infrastructures<o:p></o:p>

    Pour l’heure, mon cher Lakhsanne, tu vois bien que, si vous n’avez pas pu financer votre développement sur la seule vente de vos matières premières, ce n’est ni de la faute de vos producteurs qui ont, tant bien que mal, essayé d’en maintenir au moins les recettes à niveau constant grâce à la diversification, ni celle de vos « mangeurs » patentés qui ont volé, sans doute, mais pas au point de vous mettre sur la paille. Je voudrais d’ailleurs introduire ici un autre argument à l’appui de ma thèse, qui est le coût des infrastructures. Car vous en avez tout de même construit pas mal depuis votre indépendance, des villes, des routes, des aéroports dont se gaussent, certes, quelques esprits chafouins153, mais qui ont le mérite d’exister. Tu sais par exemple que votre route côtière est aujourd’hui presque achevée : on peut –presque- rouler de la Méditerranée à Abidjan sur des pistes bitumées… De même un ami burkinabé me disait, un jour où le matraquage médiatique français avait été particulièrement violent sur ces « pauvres africains privés de tout » que, dans son enfance, sa mère et ses sœurs devaient faire des kilomètres pour avoir de l’eau alors qu’aujourd’hui, même sa grand-mère avait de l’eau à proximité154.

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    Tout cela, petit homme, coûte des fortunes. Ne crois pas que les grandes sociétés internationales qui vous bâtissent ces merveilles vous fasse des cadeaux : vous payez le prix fort car, en outre, tout doit être amené par bateau, les excavatrices, le ciment, que sais-je encore ? Il n’y a ni Kiloutou155, ni Pinault Bois155 à proximité… Songes que pour poser le pipe line du pétrole tchadien, le consortium de compagnies américaines156 qui a financé les travaux a payé plus de trois milliards de dollars ! J’ai un peu étudié la réfection de la ville de Douala, actuellement en cours. Ce sont des centaines de millions de dollars qui vont être dépensés rien que pour refaire les voiries abîmées157. Au total, la transformation de la capitale économique du Cameroun en grande cité sous-régionale devrait coûter plus de six milliards de dollars à l’Etat.

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    On ne dit pas cela à nos braves concitoyens, toujours persuadés du pillage des ressources africaines par quelques tyrans oubliés et beaucoup de multinationales sans scrupules. Et qui pensent, presque unanimement, que mettre un sou dans ce merdier, revient à jeter directement l’argent dans les poches sans fond d’une armée de profiteurs allant, pour résumer, des organismes internationaux aux PME européennes fourguant au continent des « rossignols » (= produits périmés) hors de prix. Le tout, face à des Africains gentils (quand ils restent chez eux) mais un peu benêts, se laissant tondre la laine sur le dos sans rien dire. Est-ce bien comme cela que, singeant ces propos de comptoir entre vous, vous riez de nous ? En tout cas, la mode est chez nous de croire en l’efficacité non de l’aide ministérielle, mais des actions au coup par coup de la « France d’en bas » qui, elle au moins, est propre. Comme si quelques paysans bretons (d’ailleurs très pollueurs !) pouvaient révolutionner les campagnes africaines ! Il fallut au Cameroun, en sus de prix internationaux du café et du cacao trop longtemps en berne, tout le poids politique d’un Ekoto158, grande figure militaire locale reconverti dans l’agriculture, pour lancer des centaines de milliers de paysans locaux à l’assaut du vivrier sous-régional. Ce sont les Mourides159 qui ont garni de cultivateurs, côté sénégalais, les rives du fleuve Sénégal enfin aménagé. C’est l’Etat malien qui a voulu, contre vents et marées, développer son riz tandis que la société française Dagris160 aidait à coups de milliards la CMDT à créer la première économie cotonnière d’Afrique subsaharienne…

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    Revenons à vos infrastructures. Leur mise en place est en effet et en outre d’autant plus lourde à supporter qu’elle est entachée de deux redoutables tares : la première, tout le monde la connaît sans connaître véritablement son contenu, est l’endettement. Vos gentils « bailleurs de fonds », principalement Bruxelles, la Coopération française et la Banque mondiale, ne vous « financent » pas les dites infrastructures, elles vous prêtent l’argent pour les construire. Les dons ne représentent qu’une toute petite partie des prêts que vous devez donc rembourser161. Ce, tandis que nos populations ont l’impression de payer toutes vos routes qu’ignares et crasseux, vous laissez ensuite se détériorer plus vite qu’une poule ne met à pondre son œuf. Si bien qu’au bout du compte, ce sont ces infrastructures soi-disant gratuites qui constituent le gros de votre endettement, lequel peut manger à lui tout seul jusqu’aux ¾ de vos recettes d’exportation.

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    Tu n’as pas compris ? OK, je recommence d’une autre manière : vous gagnez de l’argent « international » en vendant du chocolat et autres produits sympathiques aux populations nordistes. Et vous dépensez cet argent international en majeure partie pour rembourser vos dettes internationales. Lesquelles sont constituées non pas des caisses noires de vos élus, mais de toutes les routes que vous croyez construire « sur financement international ». C’est une sorte d’aveuglement croisé : nous croyons payer pour vos routes, vous croyez que nous les payons… En fait et tout simplement, vous avez dépensé à l’avance vos recettes d’exportation en nous empruntant l’argent « pour ». Rien à redire à cela d’ailleurs sur le principe : l’économie mondiale entière est faite de dépenses pré financées par les banques. Le « hic » est le caractère aléatoire de vos recettes d’exportation censées rembourser la dette…

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    Avant de poursuivre, laisse moi te préciser qu’il n’y a pas que des infrastructures dans vos dettes. Il y a aussi beaucoup d’autres choses très sérieuses, l’extension d’usines, la mise en valeur de terres agricoles, des achats de médicaments, des fins de mois difficiles, etc. Tu ne trouveras pratiquement plus « d’éléphants blancs », ces trucs fous qu’on vous vendait dans les années 1970 et qui pourrissent encore aujourd’hui en pleins champs, lançant vers le ciel leurs poutrelles rouillées en faisant même peur aux rats… Tout ça est fini et bien fini.



    Ce que tu as par contre toujours, c’est le petit 2 de ce sous-chapitre, « l’aide liée ». On a vu qu’il ne s’agissait pas d’aide en fait, mais de prêts. Malgré cela, ceux qui vous prêtent y mettent des conditions. En coopération bilatérale, c’est l’obligation qui vous est faite de choisir votre fournisseur dans le pays qui vous prête les sous ou, plus rarement, vous les donne. La France étant l’un des plus grands pays amis de l’Afrique, pleins d’entreprises françaises de BTP travaillent chez vous, CQFD162 !

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    Tu n’es pas d’accord sur ma critique car tu as vu des routes fabriquées par nos entreprises et des routes fabriquées par les Chinois et tu préfères les nôtres ? Je sens l’influence paternelle, ici. Mais, bon, OK. Là n’est d’ailleurs pas mon propos : je veux simplement t’expliquer que vous ne pouvez pas financer votre développement sur vos seules recettes d’exportation car, d’une part, vos recettes d’exportations sont bouffées, à peine rentrées dans vos caisses, par le remboursement de vos dettes et que, d’autre part, les dites dettes sont composées en grande partie d’emprunts pour réaliser des équipements collectifs dont vous ne maîtrisez ni les prix, ni les fournisseurs. Es-tu d’accord avec cette reformulation ?

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    Je vais même aller plus loin : imagines que vous décidiez de financer quelque chose qui ne nous plaise pas, telle une industrie de la confiserie qui entrerait directement en concurrence avec nos propres industries. Je te signale à cet égard que tu n’a pas de chocolaterie digne de ce nom au sud du Sahara (au nord non plus, d’ailleurs), alors que l’Afrique est le premier exportateur mondial de cacao… Je te défie de trouver les sous pour la construire, cette industrie ! Comme personne dans le monde n’accepte de vous prêter de l’argent hors les « bailleurs de fonds » dont je t’ai exposé la politique, je peux prendre des paris !

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    Mais venons-en à la Banque mondiale qui a, jadis, rué dans les brancards et vertement incriminé l’aide liée163. As-tu l’impression que lorsque la Banque mondiale vous prête de l’argent, elle ne vous demande rien ? La privatisation de la Sonelec164, par exemple ? La disparition de tout déficit budgétaire, autre exemple (et donc le « dégraissage » de la fonction publique) ? Ca peut aller très loin, tu sais : au Cameroun, la Banque a obligé le gouvernement à détruire pratiquement sa filière bois préalablement à son accord pour supprimer la dette publique extérieure du pays. Je me suis même demandé si, ce faisant dans le principal pays exportateurs de bois tropicaux africains, la Banque n’était pas de mèche avec les écologistes occidentaux, une sorte de « deal » pour les faire taire165…

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    Personne n’a jamais calculé –à commencer par la Banque mondiale !- le coût de ses « conditions »166. Il est vrai que, parfois, elle prête en plus de l’argent pour accomplir les réformes demandées. Il lui arrive même d’en donner un peu. Mais tout cela, tu en conviendras, ne fait, in fine, qu’accentuer la domination des étrangers sur vos dépenses, phénomène qui n’est pas très connu et qui, juxtaposé au discours qu’on entend sur vos dirigeants, ne manque pas de sel.

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    Tu ne savais pas ? Rassure toi, ton père non plus et nos braves populations occidentales itou : quand je te disais qu’envoyer des journalistes débutants sur des problèmes de développement était stupide ! Reconnais toutefois à nouveau, c’est ce qui m’intéresse dans la démonstration, que le capital nécessaire à votre décollage économique ne peut décidément pas être apporté par vos recettes d’exportation de matières premières et que vous n’y êtes pas pour grand-chose…

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    Très chers expatriés…africains<o:p></o:p>

    J’aborde donc maintenant le petit c) de mon exposé sur le capital africain, à savoir les entrées d’argent autres que celles des recettes d’exportation. Ce, pour t’apprendre que vos premiers investisseurs étrangers sont…vos expatriés. J’aurais pu stigmatiser tout de suite la frilosité des entreprises occidentales en Afrique, comme je te l’avais annoncé en début de chapitre, mais je me refuse, là aussi, à faire de l’afro pessimisme forcené. D’autant plus qu’aujourd’hui, les envois d’argent de ceux de vos compatriotes qui sont venus chez nous représentent plus que de simples recettes de poche pour vos pays167. Exemples : au Maroc, les « rapatriements » d’argent représentent à présent plus que le tourisme. Ce n’est pas le cas en Egypte, première destination touristique africaine, mais ces transferts d’expatriés viennent immédiatement après, devant les recettes du canal de Suez. A Bamako, la municipalité a viabilisé des centaines d’hectares dans un quartier neuf pour que les Maliens de l’étranger puissent construire les immeubles de leur retraite : ils sont moins que rien en France mais, quand ils rentreront au pays après la soixantaine, seront des nababs devant lesquels les gens se courberont168 ! Tu sais aussi que chez toi, ce sont les mêmes expatriés qui ont financé l’extraordinaire vogue des cabines téléphoniques où se retrouve, peu ou prou, toute la société rurale sénégalaise. Dis toi que partout en Afrique, le phénomène a été identique.

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    Aucune statistique n’a encore été établie sur ce fait quand même énorme, celui de particuliers qui investissent chez vous plus que la masse de nos grandes entreprises euro américaines. Imagine tous ces ouvriers, tous ces balayeurs, tous ces « damnés de la terre » acceptant les pires boulots occidentaux dans les pires conditions et auxquels votre nouvelle Union Africaine devrait décerner un prix spécial, une médaille du mérite africain. Car c’est grâce à eux, en sus de l’envol de vos productions vivrières, que vos PIB continuent à progresser malgré des prix de matières premières, on l’a vu, en berne jusqu’en 2002, des investissements de multinationales proches de 0 et les « pillages » tant dénoncés de vos dirigeants.

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    L’absence de réaction de nos observateurs patentés, organismes de Washington comme journaliste de nos grandes presses, face à ce phénomène est confondant. Ca ne les intéresse pas, je crois, et ça n’est pas vraiment médiatique quand les opinions, chez nous, sont considérées comme définitivement réfractaires à l’immigration. Parce qu’on leur présente la dite immigration sous son jour le plus sombre, les voyous des banlieues, la délinquance, l’extrémisme religieux, bien d’autres tares encore. Alors que la grande masse des immigrés bosse « comme des nègres » (l’expression est née quand vous creviez comme des mouches pour bâtir nos chemins de fer en Afrique, à l’époque donc du travail forcé169) en se constituant en douce des retraites à faire pâlir d’envie nos cadres supérieurs, la vie étant nettement moins chère  et beaucoup plus chaleureuse en Afrique qu’en Occident. Tout cela est fait à coups de privations dont nous n’avons pas vraiment idée. Ou alors uniquement quand, au détour d’un reportage, la télévision nous montre un « foyer de la Sonacotra » dans les chambres duquel se relaient, pour dormir à tour de rôle, des dizaines de pauvres bougres…

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    Sais-tu qu’une part notable de la réussite chinoise vient aussi de ce phénomène ? La diaspora investissant dans la mère patrie170… Sauf que les Chinois de l’extérieur sont bien plus anciens que les Africains de l’extérieur et comptent, dans leurs rangs, des gens très riches et très puissants. Tu en trouves dans toute l’Asie, à Hong Kong, Taiwan et Macao bien sûr mais aussi en Malaisie, en Thaïlande et au Vietnam par exemple, en sus de l’Amérique et de l’Europe où ils n’ont débarqué que récemment. Les Africains immigrés ne sont pas encore puissants et se concentrent surtout en Europe de l’ouest. Ce sont en majorité « des gens de peu », comme on disait autrefois chez nous, sachant tout juste déchiffrer leur passeport. N’ayant pas trouvé de travail à la ville, ils ont été voir plus loin, sans état d’âme. Au contraire de vos intellectuels immigrés qui « ne quittent le charnier natal171 » que lorsqu’ils ne sont pas reconnus (ou qu’ils sont maltraités) par le pouvoir en place : ils partent avec la rancune au cœur. Mais tu sais que vous n’avez encore que peu d’intellectuels et encore moins d’intellectuels méconnus…

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    Ce sont pourtant ces gens là qui vont donner le « la » de la chanson africaine auprès de nos propres intellectuels. Pérorant dans tous les raouts africanistes, ils vont surtout, tel le renard dans la fable de La Fontaine172, dans le sens du poil de ceux qui les nourrissent : « que vous êtes jolis ! Que vous me semblez beaux ! L’esclavage n’explique pas tout ! Nos dirigeants sont d’affreux jojo qui font de nous des pauvres ad vitam aeternam ! » Ce, tandis que, par milliards de francs CFA quotidiens, la multinationale Western Union transfère les petits sous de vos minables immigrés (la firme américaine a certainement des statistiques, mais elles se les garde) et que les succursales parisiennes ou londoniennes de vos banques nationales engrangent bénéfices sur bénéfices sur les mêmes transferts. « Regarde bien, petit173 », comme disait Jacques Brel : tu as là l’image la plus juste du décalage qui existe entre la réalité africaine et ce qu’en disent les médias. La réalité, en l’occurrence, ce sont des mouvements de fonds, additions de myriades de petits transferts, qui excèdent le montant global des capitaux que les rares gros investisseurs acceptent de miser chaque année sur ton continent.

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    J’y arrive, à ces gros investisseurs. Mais auparavant et pour que toi et les lecteurs occidentaux de cet ouvrage ayez une idée des montants en jeu, voici les quelques chiffres partiels que j’ai pu glaner au hasard de mes recherches : au Maroc tout d’abord (le premier exemple que je t’ai fourni), les envois d’argent par les Marocains de l’étranger ont représenté, en l’an 2000, 1,83 milliard de dollars. Pour que tu réalises l’importance du montant, saches que, la même année, les investissements des grosses boîtes internationales dans le pays n’avaient totalisé que 500 millions de dollars. Tandis que le tourisme avait rapporté environ 1,9 milliard de dollars, soit un tout petit peu plus seulement que les transferts des nationaux immigrés. Comme, depuis, le tourisme a reculé, guerre d’Irak puis attentats extrémistes aidant, je suppose que les transferts des expatriés ont dû, depuis, dépasser les recettes touristiques… En Egypte, cas que j’ai également soumis à ton attention, les recettes dites « invisibles » proviennent de trois sources : le canal de Suez, le tourisme et les transferts des expatriés. A la fin du millénaire, les montants respectifs de ces trois postes étaient chaque année, grosso modo, de 2 milliards de dollars, 4 milliards de dollars et, également, 4 milliards de dollars. C’est-à-dire qu’officiellement, les recettes provenant des Egyptiens de l’étranger égalaient celles fournies par les étrangers venus visiter l’Egypte. Comme le tourisme est toutefois quelque chose de véritablement important dans ce pays et qu’une partie notable des dépenses touristiques est effectuée de la main à la main en devises, je pense quand même que les recettes touristiques réelles sont supérieures aux transferts des expatriés. Tu peux aisément imaginer, de toute façon, que les  sommes de ces transferts d’expatriés africains, projetées sur les 53 pays que compte le continent, sont bien plus importantes que les fameux « IDE » qui font frétiller d’aise tous nos politiques, ces « Investissements directs étrangers » recouvrant aussi bien des créations ou extension d’usines que le rachat de sociétés nationales privatisées ou, surtout en Afrique, que  les dépenses des compagnies pétrolières.

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    Des investissements étrangers ridicules<o:p></o:p>

    Je ne vais pas bourrer ton crâne de chiffres mais, là encore, tu dois en retenir quelques uns : ces IDE ont représenté moins de 9 milliards de dollars pour toute l’Afrique subsaharienne en 2002174. Dont plus de la moitié dans des pays pétroliers : Angola, 1,3 milliard de dollars ; Nigeria, 1,2 milliard ; Tchad, 900 millions de dollars ; Soudan, 700 millions de dollars (le pays est en guerre et les investissements ne vont qu’au pétrole !) ; Guinée équatoriale, 300 millions de dollars ; Congo, 250 millions de dollars… Songe que ton pays, mon pauvre Lakhsanne, n’a recueilli que 93 petits millions de dollars d’investissement étranger. Il est vrai que l’an dernier, le chiffre était de 32 millions de dollars ! Il y a pire si tu considères l’importance économique des pays : le Cameroun, dont le PIB a aujourd’hui dépassé celui de la Côte d’Ivoire, n’a reçu que 86 millions de dollars contre 67 en 2001 ; l’énorme Ethiopie n’a attiré que 75 millions de dollars ; le continent en réduction qu’est Madagascar, que 8 millions de dollars !

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    Au total, et j’en aurai fini avec les chiffres, les stocks d’IDE en Afrique subsaharienne étaient de 128 milliards de dollars seulement à la fin de l’année 2002… Ajoutes quelques dizaines de milliards supplémentaires pour l’Afrique du nord et tu obtiens, au final, des investissements étrangers cumulés sur plusieurs années très inférieurs à une année de PIB africain officiel (de l’ordre de 600 milliards de dollars) : en termes économiques, ils sont « négligeables ». Ce, alors que tout le monde sait aujourd’hui, grâce notamment aux travaux de la CNUCED175, que ces investissements étrangers sont essentiels au décollage, aussi sûrement que l’eau fait pousser l’arachide dans la brousse sénégalaise.

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    Laisses moi, malgré ma promesse, te donner un dernier chiffre : le total des IDE dans le monde tourne autour de 1 000 milliards de dollars par an, dont moins de 200 milliards de dollars placés dans les pays en développement, Asie incluse (tu vois que ce qui va au sud du Sahara ne pèse vraiment pas grand-chose). Certes, le gros des IDE mondiaux vient des fusions acquisitions « transfrontalières » de très grosses firmes : des banques qui rachètent des banques à l’étranger, Coca-cola qui veut se payer une part du marché mondial de l’eau, etc. Ca n’est pas vraiment de l’investissement productif puisqu’il ne secrète aucune augmentation de production au contraire, par exemple, des compagnies pétrolières qui se mettent à exploiter de nouveaux puits dans le golfe de Guinée. Et s’il n’y avait tout de même le réemploi partiel par les vendeurs de cet argent initialement improductif, on devrait aujourd’hui sortir les fusions acquisitions des IDE, ces opérations de « prise de poids » se faisant au détriment des investissements que je nommerai « créatifs », ceux dont vos pays ont besoin.

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    Quoiqu’il en soit, on voit très nettement, pas besoin d’épiloguer longuement ici, que vous ne pouvez pas non plus financer votre développement à partir des investissements que l’Occident vous concède. Ceux-ci sont ridicules, il ne faut pas avoir peur des mots, quand vous recélez autant de niches à la très forte rentabilité. Je t’ai donné l’exemple du riz malien sur lequel je reviens : l’Etat et les « bailleurs de fonds » internationaux ont déjà financé les 1er et 2e stades d’irrigation, soit la mise en conformité du fleuve Niger et les canaux principaux. Ce riz ne demandant qu’à croître en vigueur dans un marché en pleine expansion (tous autant que vous êtes en consommez de plus en plus et vous êtes des centaines de millions de consommateurs). Pour qu’il suive la demande tant intérieure que de la sous région, il faut accroître le nombre d’hectares irrigués en procédant aux 3e et 4e étapes : la 3e étape est la construction des canaux de dérivation et la 4e, celle des raccords aux parcelles, effectués par les paysans eux-mêmes. Il n’y a donc qu’à financer des petits canaux pour toucher le jackpot (le Crédit agricole local pouvant financer l’achat des parcelles viabilisées par les paysans)… Faute d’argent toutefois, l’affaire traîne, la croissance annuelle du nombre d’hectares disponibles pour la riziculture malienne se comptant en centaines au lieu des milliers qu’on aurait pu espérer.

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    Tu trouveras des phénomènes identiques d’un bout à l’autre du continent. Vous voyez bien où investir mais, sans moyen d’envergure, y allez tout doucettement, à la mesure de vos propres deniers. Afin que les non Africains comprennent bien qu’il ne s’agit pas là de contes à dormir debout, voici l’histoire de la guerre de la bière au Cameroun, ce pays délaissé par les investisseurs étrangers : il y avait jadis le brasseur national public. Détestable mais respectant le marché, soit des prix bas et un conditionnement à l’africaine (bouteille d’1/2 litre). Puis il y eut la libéralisation. En trois ou quatre années, le Français Castel est venu, suivi par le Sud Africain SAB Miller et le Nigérian Guinness (filiale de Diaego, numéro un mondial des boissons alcoolisées), tous trois concurrencés in fine par deux investisseurs locaux et, toujours, les importations de bière Heineken. Il ne reste plus aujourd’hui que deux véritables compétiteurs, un local ayant jeté l’éponge, SAB Miller ayant forcé Castel à se rapprocher de lui et Guinness Cameroun stagnant quelque peu. Au passage toutefois, la consommation de bière a explosé dans le pays avec une douzaine de marques d’excellente qualité, au point que le Cameroun en exporte dans tous les pays avoisinants. Bagarre donc au couteau avec des gagnants et des perdants sur un marché en expansion ultra rapide.

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    Une bagarre identique est en train de se passer en Algérie, toujours sur le marché de la bière, prouvant que, lorsque les investisseurs sont décidés, tout peut aller extrêmement vite sur le continent, qu’on soit au nord ou au sud du Sahara. Mais il fallait pour cela que de grandes firmes (SAB Miller, bien que sud africain, est le numéro 2 mondial de la bière) consentent à considérer l’Afrique comme un vrai marché et non comme un foutoir exotique. Je te signale au final, dans cette histoire, que le français Castel, ex-négociant en vin de Bordeaux, a fait une fortune chez vous à faire verdir d’envie ses anciens confrères du bordelais. Tout comme la famille Vilgrain, revenue sur le continent après une vingtaine d’années de bouderie, est en passe de faire fortune sur le sucre en Afrique centrale (à partir du Cameroun, toujours…).

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    Je pourrais te raconter des heures durant de telles histoires de trésors africains à portée de main : les terres irriguées le long du fleuve Sénégal (des produits de contre saison qui peuvent venir chez nous par bateau au lieu de devoir emprunter l’avion, beaucoup plus cher) ; l’immobilier à Douala, en pleine expansion et où le problème foncier a été réglé dans les parcelles constructibles ; les exportations (et donc l’industrie) en Afrique à partir de la République sud africaine ; la distribution en Algérie (tout est à faire avec des « trabendistes » prêts à se reconvertir) ; les arachides de bouche au Sénégal (il n’existe aucune industrie pour l’instant) ; les industries de biens de consommation au Nigeria (120 millions d’habitants) ; la seconde transformation du bois dans toute l’Afrique centrale (avec incitations fiscales un peu partout) ; la recherche minière en Mauritanie ou en République centrafricaine (idem) ; etc. C’est par milliers qu’existent des projets sérieux, pour la plupart « répertoriés », c’est-à-dire promus par les gouvernements locaux. Qui sait par exemple que si les eaux mauritaniennes s’appauvrissent en céphalopodes (les poulpes…), elles regorgent par contre de petits poissons pélagiques, maquereaux et chinchards notamment, dont personne ne fait rien ? L’humanité, autre exemple, a oublié que Djibouti, la Somalie et le Yémen furent, il y a très longtemps, les pays de la myrrhe et de l’encens. Or les arbustes qui produisent ces résines existent toujours tandis que la consommation mondiale de ce type d’arômes est repartie à la hausse. Des nomades du Somaliland (qui est pacifié, rappelle-toi) ont abandonné leur errance pour s’adonner à la culture du « Bostwelia », l’arbuste en question, dont je te donne ci-après et pour ton éducation, les paramètres de production : plusieurs kilos de résine par arbuste et par récolte, jusqu’à trois récoltes par an et de quelques dollars à plusieurs dizaines de dollars le kilo selon la qualité…

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    Mieux vaut être en paix qu’en guerre pour attirer les investisseurs !<o:p></o:p>

    Il y a plusieurs raisons à cette frilosité d’investissement de la part des pays riches. Il faut que tu les connaisses car c’est à ta génération qu’il revient d’améliorer la perception de l’Afrique par les entrepreneurs étrangers sans lesquels ton continent ne décollera pas : j’ai déjà longuement parlé des troubles politiques qui sont, a priori et de très loin, les premiers freins à leurs dépenses en capital sur ton continent. Comment veux-tu qu’un homme d’affaires mise ne serait-ce qu’un euro ou un dollar dans un pays en guerre civile ? Quelques soudards en tenue kaki viendront saisir ou détériorer ses « immobilisations176 » dès leur constitution. Tu les connais, ceux là ne brillent pas par leur intelligence et ne voient, dans les turbulences, qu’autant d’occasions de piller en toute impunité177. Rassure toi, là encore c’est universel : sais-tu par exemple que les troupes de Napoléon qui furent défaites en Espagne ne progressaient plus qu’à un pas de tortue tellement leurs fourgons étaient chargés des produits de leurs rapines ? Notre pays regorge d’ailleurs d’œuvres d’art « ramenées » par nos vaillantes troupes de leurs promenades révolutionnaires en Egypte comme dans toute l’Europe… Note par ailleurs que les quelques rapports indépendants qui nous parviennent sur le comportement des Américains en Irak ne font pas état de meilleures nouvelles : les Yankees seraient ainsi mêlées au trafic de statues, statuettes et autres trésors archéologiques évanouis du pays lors de l’attaque bushienne178. Apprend aussi que les Grecs réclament à cors et à cris aux Britanniques des frises que ces derniers ont dérobées sur le Parthénon d’Athènes en obtenant, par la corruption, une autorisation des Turcs179. Etc., « nous ne sommes que de pauvres hommes » te diront les « mangent 1 000 » comme on appelle les membres des forces armées en Afrique centrale (car le tarif, pour repartir sain et sauf d’un barrage, est de 1 000 F CFA pour les autochtones – c’est plus cher pour les Blancs).

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    Quoiqu’il en soit, mieux vaut être en paix qu’en guerre si l’on veut attirer les investisseurs. Cependant, l’argument n’est pas aussi décisif qu’on le pense : des pays en paix comme l’Afrique du sud où, en plus, les hommes d’affaires sont hyper réactifs, se plaint d’être, elle aussi, délaissée par les investisseurs étrangers180. Il est vrai que le pays n’engrange que peu de flux positifs annuels, les investissements sud africains à l’étranger venant contrarier les statistiques nettes181. Mais le Cameroun, lui, est aussi en paix tandis que sa population est réputée pour sa débrouillardise : quelques dizaines de millions de dollars annuels d’investissements étrangers viennent récompenser ces qualités, dix fois moins qu’en Côte d’Ivoire où règne pourtant l’insécurité la plus totale ! La paix n’est donc pas un facteur décisif et il faut chercher ailleurs.

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    Au temps d’Houphouët Boigny, les Africanistes louaient la « stabilité » politique. Il ne s’agit plus ici de « paix », mais de durée dans l’exercice du pouvoir : regarde aux alentours, le Cameroun encore ou le Togo par exemple, et tu verras que, là aussi, l’argument est un peu court. Le Lesotho, la Zambie, le Zimbabwe (avant la crise actuelle) n’avaient pas, eux non plus et malgré leur stabilité politique, attiré vraiment les investisseurs. Même Rawlings, après avoir remis de l’ordre au Ghana et régné des années durant, n’avait pas eu l’heur de leur plaire. Et que dire du Zaïre de Mobutu ?! L’homme est pourtant resté le maître incontesté du pays pendant plus de 30 ans…

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    Là n’est donc pas encore l’explication : peut-être la trouverons-nous du côté de l’insécurité juridique, à l’origine de votre initiative d’harmoniser vos droits commerciaux (OHADA) ? Mais l’Afrique du sud possède un droit des affaires en béton avec de vrais juges et de vrais avocats sans que, pour autant, les investisseurs se précipitent. Ceux qui viennent n’ont d’ailleurs pas l’oreille colée à la radio du Palais, connaissant très bien les tenants et les aboutissants de leurs affaires et sachant pertinemment à qui graisser la patte en temps utiles. On ne parle pas ici de PME mais de grandes entreprises bordées de toutes parts par des conseillers plus judicieux les uns que les autres182…

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    Abandonnons d’entrée la fiscalité, nettement plus avantageuse en Afrique qu’en Europe avec, en outre, des contrôles à la fois rarissimes et des plus fantaisistes : à la veille d’une visite des gens de la Banque mondiale et du FMI, toutes les boîtes de la place sont outrageusement redressées. De quoi fermer boutique immédiatement ! Avec le calme des veilles troupes, les patrons attendent que les Washington’s boys soient repartis pour passer quelques coups de téléphone et recevoir le contrôleur fiscal en tête à tête. Tout se calme très vite… Aucun investisseur digne de ce nom ne va s’arrêter à ce genre de considération dans des pays où, en outre, le taux d’imposition réel se négocie au coup par coup183.

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    Exit la fiscalité, voyons à présent les salaires et charges sociales, autre paramètre très regardé par les financiers internationaux qui déplacent les usines d’un pays à l’autre sur ce seul critère. J’ai été voir sur Internet184 et y ai découvert des études comparatives relativement fines sur le sujet. D’après ce que j’ai lu, le coût salariale africain vient aujourd’hui directement devant celui de l’Amérique latine, dernier (ou premier, ça dépend du point de vue où l’on se place) de la classe. Des études qui confortent l’observation journalistique : car l’informel est passé par là dans le privé, faisant descendre les salaires très en dessous des SMIC copiés sur les anciennes métropoles coloniales tandis que les salaires publics ont été revus drastiquement à la baisse sous la pression de la Banque mondiale et du FMI185. Les Africains ont d’ailleurs cumulé les deux inconvénients, licenciement massifs et baisse des salaires…  La « compétitivité » des salariés africains est donc aujourd’hui on ne peut plus valable, avec un large réservoir féminin encore moins gourmand : des entreprises françaises s’en sont aperçues et ont commencé à transférer leur centre d’appels téléphoniques et leur centre de saisie primaire informatique chez vous, surtout au Maroc186 (mais le Sénégal en héberge aussi, si je ne me trompe).

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    Puisque ce ne peut être son coût, voyons la qualification de la main d’œuvre africaine. Jadis, sa pauvreté faisait le bonheur d’expatriés européens qui « faisaient du CFA », comme on disait. Payés le double de ce qu’ils auraient perçu en restant en France, ces expatriés dépensaient en outre le moins possible sur place, logement souvent de fonction, nourriture achetée par le boy (payé au lance-pierres) sur le marché africain, pas de dépense de vêtement, etc. las ! La Caisse de retraite des expatriés constate une baisse constante du nombre de ses membres vivant sur le continent. Non pas que les Français se désengagent, mais l’encadrement autochtone concurrence à présent plus que sérieusement l’encadrement importé, tout aussi qualifié qu’il est en étant bien moins cher. Il est en outre souvent de meilleure qualité car, ces dernières décennies, les entreprises françaises ont eu de plus en plus de mal à trouver des volontaires pour l’Afrique. Les bons  éléments acceptant de s’expatrier optaient tous pour des économies « up to date », Etats-Unis en tête, obligeant leur direction générale à se replier sur des éléments beaucoup plus jeunes et inexpérimentés. Le problème, pour ces entreprises,  n’est donc plus de trouver du personnel local qualifié, mais du personnel expatrié, ne serait-ce que pour surveiller les comptes ou ne pas laisser le directeur général local totalement à la merci de son personnel autochtone (la solution étant alors de recruter un directeur général sur place !) Ce phénomène m’a été confirmé par le président de l’Association africaine des bois tropicaux187 : « tous les cadres forestiers en Afrique sont aujourd’hui africanisés. Nous ne faisons plus venir que de jeunes diplômés des écoles forestières européennes pour réaliser et surveiller les plans de coupe, un travail que les Anciens n’ont jamais appris à faire ». Il est vrai que ces plans, négociés des années durant avec les Etats et les écologistes, sont extrêmement complexes, nécessitant des connaissances que seuls les jeunes ont pu acquérir dans leurs écoles. Même son de cloche du côté des Vilgrain dont je t’ai déjà parlés (le sucre en Afrique centrale) : « nous n’avons pratiquement pas d’expatriés », m’ont-ils assuré, vantant d’abondance les mérites des salariés africains qui sont, « eux, capables de changer de pays sans demander la Lune »…

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    En énumérant ainsi les causes possibles du mépris occidental vis-à-vis des investissements en Afrique, je préfigure, Lakhsanne, le dernier chapitre de cet ouvrage dans lequel je mettrai en accusation nos médias qui sont, à mon avis, responsables à 80% de ce déficit d’investissements. Mais auparavant, je dois terminer mon tour d’horizon des freins possibles aux investissements étrangers et te parler à nouveau de la corruption qui peut, elle aussi, décourager les bonnes volontés. Mais, cette fois-ci, de la petite corruption : tous ces assoiffés de prébendes, du plus petit factionnaire au plus important des secrétaires généraux de ministère, ont, il est vrai, quelque chose de fastidieux. Un peu comme les armées de mendiants qui, à Marrakech, firent chuter d’un bon tiers le nombre des visiteurs étrangers188. Des mendiants qui plus est subventionnés par les marchands du souk pour qu’ils attirent les touristes jusque dans leur échoppe et qui n’ont, je crois, toujours pas compris qu’ils sont directement responsables de la désaffection de leur cité préférée par les tour-opérateurs.  Ce n’est en effet pas tant les montants en jeu (jusqu’aux ministres, ça reste de la corruption de survie, trois fois rien) qui exaspèrent l’étranger que leur inlassable répétition. Dès l’aéroport, tu es « pris en main ». Les contrôles ne s’accélèrent que si tu glisses discrètement un billet dans la main de ton interlocuteur. Le moindre papier administratif t’obligera à, toujours et encore, sortir ton portefeuille.

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    L’investisseur connaît bien la grande corruption. Il sait parfaitement en jouer pour obtenir les marchés ou les avantages qu’il recherche. Mais le même investisseur indélicat, fouillé brutalement au corps par un douanier désireux de lui piquer les CFA qui lui restent au moment de son départ (ça m’est arrivé à Malabo), ne remettra plus jamais les pieds dans le pays. N’ai pas honte, Lakhsanne, le monde entier a connu ça. Avant la Révolution française qui y mit un terme définitif, les négociants se plaignaient de devoir payer autant de « droits » que leur marchandise devaient passer « d’octrois » (les portes des villes). On disait d’ailleurs « payer l’octroi189 »… En Chine, les condamnations de fonctionnaires corrompus n’arrêtent pas de pleuvoir, jusqu’à de nombreuses peines de mort. L’Indes possède, m’a-t-on dit, des administrations qui ne lèvent pas le petit doigt sans pot de vin. Le Brésil idem… En fait, le phénomène est lié au sous-développement, les pays dans lesquels il est généralisé ne pouvant pas payer correctement leurs fonctionnaires. Dès que leurs salaires deviennent intéressants et pour peu qu’avec la carotte coexiste un « bâton » costaud, des peines sévères alliées à des moyens de contrôle dignes de ce nom, les impétrants y regardent à deux fois avant de risquer de perdre la dite carotte.

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    Tu n’empêcheras jamais la petite corruption, telle celle de nos policiers français « ripoux ». Même le gros bâton chinois, la fameuse peine de mort avec la famille du supplicié tenue de rembourser à l’Etat la balle qui a tué leur proche, n’y arrive pas. J’ai longuement discuté de la question avec des Africains de tous poils, femmes, hommes, jeunes, vieux, riches, pauvres et tous ou presque ont reconnu qu’à la place des fonctionnaires indélicats, ils feraient sans doute la même chose. Sur le Net, un cadre marocain de la Fonction publique a raconté (anonymement !) sa propre histoire : « quand je suis arrivé à mon premier poste, écrivit-il, j’avais décidé très fermement que, jamais, je ne m’adonnerai à la corruption. J’ai tenu quelques mois. Car, pendant ces quelques mois, toute ma famille, y compris mon épouse, me traitaient de con. Tandis que mes collègues m’évitaient… C’était invivable ! » A Douala, j’ai connu un jeune politique, fils d’une grande famille traditionnelle, qui tenait un discours similaire. Mais lui s’obstinait encore, un an après son entrée en fonction. Je pense qu’il est toujours confiné à des tâches obscures, sa détermination ruinant en fait sa carrière avant même qu’elle débute !

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    Vos gouvernants ne baissent toutefois pas les bras, conscients, eux, des ravages de cette corruption de bas étage sur le moral des étrangers (vois d’ailleurs leurs réponses aux questions annuelles de Transparency International). Au Maroc, par exemple, le nouveau roi a nommé cette année des proconsuls régionaux habilités à délivrer toutes les autorisations nécessaires aux investissements. Ce,  pour faire sauter le verrou du « Makhzen », ce système pyramidal de corruption qui gangrène le royaume et fait fuir, effectivement, pas mal d’investisseurs. Il s’agit en fait de « guichets uniques » locaux qui, plus que probablement, ne suppriment pas la corruption190 mais l’encadrent et la centralisent. Un peu comme le système Bongo au Gabon. Si, en outre, les choses vont très vite en matière de paperasserie, alors les entrepreneurs devraient être presque heureux de pouvoir débrouiller leur affaire contre espèce sonnante et trébuchante…

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    Ces guichets uniques, jeune homme, sont aujourd’hui légions en Afrique : ton continent est donc conscient du problème et a commencé à s’y atteler. Tout comme il s’est attaqué à un autre frein, selon les milieux d’affaires européens, aux investissements en Afrique, celui de la propriété foncière. Tu sais que la terre, chez vous et hors quelques exceptions notables comme l’Algérie (où l’Etat seul est propriétaire des terrains vacants, héritage du socialisme), appartient en grande partie à des communautés qui, à l’époque de l’agriculture de subsistance, la mettaient à la disposition de ses membres mais ne la vendaient pas191. Le chef d’un village accordait donc tel emplacement à tel jeune pour y cultiver de quoi nourrir sa famille. Et la puissance des chefs traditionnels provient toujours de ce pouvoir qu’ils ont conservé sur la terre. A Tadjourah par exemple, en république de Djibouti, les descendants du sultan continuent à attribuer les terrains à bâtir en sus de rendre la justice coutumière. A Douala, exemple différent, il est parfois impossible de céder un terrain car celui-ci appartient à une ancienne tribu dont les membres, parfois innombrables, peuvent être éparpillés dans le monde entier. Au Maroc, dernier exemple, on ne sait parfois même plus à qui appartient un terrain passé de mains en mains, « à la bonne franquette », des décennies durant. Quand le dit terrain trouve un acquéreur sérieux, « qui peut payer », se pose alors le problème insoluble d’établir un acte de propriété en bonne et due forme.

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    J’aime mieux te dire tout de suite que les Autorités qui, peu à peu, tentent de dénouer les fils coriaces du problème, ne sont pas sorties de l’auberge ! Car elles sont obligées de faire du coup par coup, notamment lors d’opérations industrielles ou immobilières d’envergure. Les solutions retenues jusqu’à présent sont toutefois simples et efficaces : zones industrielles et zones d’aménagement urbain. Les acquéreurs finaux reçoivent soit une parcelle en toute propriété, soit des actions de sociétés civiles immobilières (SIC). Cette dernière solution permet de surmonter la difficulté des copropriétaires absents : les parcelles détenues par leur communauté ont été transformées elles-mêmes en actions et si la ou les personnes qui n’ont pas donné leur accord reviennent un jour, elles retrouvent un patrimoine de valeur identique.

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    Note que les difficultés sont limitées aux terrains des grandes cités. Car, en brousse, les autorités locales sont la plupart du temps et comme chez nous, ravies de voir débarquer des investisseurs. Ce sont des emplois et des taxes qui arrivent et rarissimes sont les cas de résistance. Il y en a eu, de récentes même, comme au Tchad il y a quatre ans, avant que ne soit construit le pipe line vers le port de Kribi au Cameroun192. Mais les paysans déplacés le long du parcours193 ont surtout fait de la surenchère pour être correctement indemnisés. Une fois qu’ils ont obtenu satisfaction (arbre par arbre !), ils sont partis sans plus d’histoire, le fracas médiatique n’étant plus alors que le fait des ONG environnementalistes ou d’opposition (sur le contrôle des revenus du pétrole, mais il s’agit là d’un autre problème).

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    Trève d’obstacles aux investissements.  Avec ces questions foncières, j’ai fait, je crois mon cher Lakhsanne, le tour des faits qui peuvent expliquer la désaffection des grands investisseurs internationaux pour l’Afrique. Et, en conclusion de ce sous-chapitre, je pense que tu me suivras si je dis qu’il existe, certes, des comportements « inhibiteurs » mais qu’aucun d’entre eux ne paraît réellement rédhibitoire. D’autant que, je me répète, nous parlons ici des très grandes entreprises pour lesquelles ces comportements sont aisément surmontables, ne serait-ce qu’en faisant appel à un encadrement local ou, mieux peut-être, en travaillant avec un ou des partenaires autochtones : ni plus, ni moins que tout ce qui se fait ailleurs…

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    Une aide qui rend mal à l’aise<o:p></o:p>

    Je poursuis donc ma revue du financement du développement africain avec un dernier poste important : l’aide au développement. Je te le dis tout de suite, je ne suis pas à l’aise avec cette notion. Non pas parce que son efficacité est mise en doute par pas mal d’experts (au Japon, au Canada, aux Etats-Unis et j’en passe…) : j’ai sous les yeux des rapports qui, là-dessus, disent tout et son contraire. Par exemple, j’ai trouvé une superbe courbe dans un machin dénommé « money matters – in a good policy environment » (problèmes financiers – une affaire de bonne gouvernance194) qui démontre superbement que l’aide n’a aucune espèce d’influence sur la croissance économique. Mais la courbe a été réalisée d’après quelques « selected countries » (sélection de pays), donc sans valeur générale. A côté de ça, je peux lire, dans un tout nouveau rapport du FMI intitulé « Afrique – Evolution économique récente » des phrases qui te feront chaud au cœur : « L'évolution économique récente de l'Afrique subsaharienne est encourageante. La croissance y a été plus vigoureuse que dans la plupart des autres régions pendant le ralentissement récent de l'économie mondiale…Cette évolution tient essentiellement aux progrès réalisés sur trois plans : les réformes macroéconomiques, le renforcement des institutions et la résolution des conflits régionaux. En outre, l'environnement extérieur est devenu plus favorable grâce à une légère amélioration des termes de l'échange (et surtout à la hausse des prix à l'exportation de certains principaux produits de base) et au raffermissement de l'aide au développement et de l'allégement de la dette. » Mais, là aussi, je reste dubitatif car il est évident que le FMI ne va pas avouer publiquement que sa politique de libéralisation forcenée du continent n’est pas bonne. Tout au contraire saisira-t-il tous les prétextes pour tenter de prouver qu’il a raison. En l’occurrence et comme je te l’ai déjà dit, les « certains produits de base » qui ont fait repartir la croissance africaine sont le pétrole, l’or et le cacao. De là à en déduire que ce regain de croissance est dû aussi au « raffermissement de l’aide au développement » et à « l’allégement de la dette »…

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    Laisse moi te citer mes propres écrits à ce sujet, en l’occurrence un texte publié dans le rapport annuel 2002 d’une banque subsaharienne à capitaux africains : « Il est  d’autant plus étonnant, dans ces conditions (le ralentissement économique dans les pays développés) que d’autres contrées aient enregistré des performances beaucoup plus encourageantes (et je citais alors le cas de la Chine, 8% de croissance en 2002). Certes, cette performance est inférieure (pour l’Afrique) de près d’un point à celle de 2001 qui était largement due au comportement des marchés pétroliers cette année là. Mais elle reste intéressante car, l’an dernier, le poids des hydrocarbures (…) aura été moins déterminant tandis que des pays comme l’Egypte et le Maroc ont été handicapés par une baisse importante de leurs recettes touristiques. La bonne tenu du prix de certaines matières premières tant au premier semestre (cacao), qu’au second (or et pétrole), n’est pas étrangère au maintien, dans ces conditions à priori défavorables, du dynamisme économique du continent dans son ensemble. Mais on retiendra aussi d’autres éléments bien orientés de ce dynamisme : transferts de capitaux opérés par nos nationaux partis chercher fortune outre-mer (j’écrivais au nom du PDG de la Banque africaine) ; échanges commerciaux interafricains, dopés par les ventes de produits alimentaires, etc. » J’avoue qu’à aucun moment, il ne m’est venu à l’esprit de féliciter aussi les pays donneurs d’aide pour leurs libéralités ni le FMI pour sa hargne à libéraliser l’Afrique ! Certes, je parlais, moi, de l’année 2002 et non de 2003 comme le fait le FMI. Mais le constat est, cette année, le même que celui de l’an dernier : une croissance africaine plus forte que la croissance des pays riches, malgré de nombreux facteurs défavorables dont la baisse du tourisme en Afrique du nord. Cette croissance plus forte s’explique toujours par la bonne tenue des cours du pétrole, de l’or et du cacao, ainsi que par des facteurs typiquement africains que j’ai mentionnés (transferts de capitaux des expatriés, commerce alimentaire interafricain).

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    Et je n’ai pour l’instant aucune indication sérieuse sur l’efficacité ou la non efficacité de l’aide publique à l’Afrique. Si elle me laisse dubitatif, ce n’est donc pas pour elle-même, mais parce qu’à mon avis, son impact médiatique est en grande partie responsable du désarroi occidental face à ton continent. As-tu jamais entendu parler de l’aide publique des pays de l’OCDE (les grands pays riches) au développement de l’Inde, du Mexique ou du Brésil195 ? Non, bien sûr, personne n’en parle alors que son montant dépasse de loin celui qui est consenti à l’ensemble des pays africains. Ton continent, bonhomme, perçoit chaque année quelques 10 à 15 milliards de dollars d’aide occidentale et japonaise. Autant dire des clopinettes, moins de 2% de son PIB. Ce n’est de toute évidence pas ça qui va réellement « booster » son développement.

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    Plus marquante devrait être l’annulation de la dette, du moins au sud du Sahara (c’est réservé aux « PMA », Pays les Moins Avancés, donc les plus pauvres). Depuis l’idée initiale, formulée à la fin des années 1990, il a fallu du temps pour y arriver. L’annulation effective commence à peine, quelques pays seulement, Mauritanie ou Cameroun par exemple, ayant vu leurs comptes apurés aux ¾ (c’est en général le taux d’annulation car les dettes privées, elles, persistent). Mais ce que j’ai pu en voir m’a impressionné : plus d’un milliard de dollars d’un coup par exemple pour la Mauritanie ou 4 milliards pour le Cameroun (c’est prévu en décembre prochain). Ca fait incontestablement un choc dans les économies locales ! Si je reviens à mon exemple de père de famille qui ne sait plus comment rembourser l’achat de sa maison, c’est comme si le dit monsieur recevait une lettre de sa banque lui annonçant qu’il n’a plus rien à payer et que sa maison est désormais totalement sienne. Imagine l’orgie de dépenses que le quidam et sa famille se permettraient avant de redevenir sérieux et de recommencer à épargner pour d’autres acquisitions de gros équipements !

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    Il n’empêche… Fallait-il, pour arriver à cela, jouer autant aux pauvres et désespérer à la fois ses nationaux et ceux qui pourraient les aider en créant des activités productives ? Tu vois qu’ici, je commence à construire la défense des médias que je conspue par ailleurs. Le sujet me laisse mal à l’aise, je te l’ai déjà dit. Surtout à ce niveau de réflexion : car je ne peux m’empêcher de penser que les dirigeants africains, tenus étroitement en laisse comme je te l’ai expliqué, en matière de dépenses publiques se sont, je crois, largement rattrapés sur l’aide. Au point que les donateurs ont dû mettre en place des aides décentralisées qu’ils croient aller directement aux populations concernées : dans le même temps, les Africains décentralisaient à toute vitesse et je n’ai pas besoin de t’expliquer aussi que les notables locaux n’ont, sur le plan du détournement de l’aide, rien à envier aux notables nationaux. Probablement les locaux doivent-ils rendre plus de compte à leurs mandants, plus proches d’eux ? N’oublies pas, d’autre part, que les pays récipiendaires, comme on dit, doivent aussi rendre des comptes, donc payer des publi-reportages dans la presse occidentales. Je n’ai même pas de soupçon ici, juste une saine méfiance pour quelque chose de « déjà vu ».

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    Bref, tout cela ne me satisfait pas, tu l’auras compris. D’autant que, du côté occidental, on est loin d’avoir fait le ménage. Voici un cas que je soumets à ta sagacité : au début de l’année 2002, un député socialiste organisa à la Chambre des députés un colloque sur le coton. On était en plein dans les néfastes conséquences des subventions américaines accrues à leurs cotonniers. Il y avait là un représentant de l’Union européenne à qui notre hexagonal représentant de la Coopération suggéra de compléter l’aide française (de l’argent donné aux Africains pour empêcher la faillite de leurs compagnies cotonnières) par une aide européenne spécifique. « On a déjà donné ! » répondit en substance l’assistant de Pascal Lamy. Et de citer une ligne budgétaire de 50 millions d’euros (33 milliards de F CFA) pour « aider les Africains à définir leurs besoins en matière d’exportations ». Tu n’es pas un spécialiste des études, aussi vais-je t’expliquer comment tu dois faire pour connaître les besoins des pays africains en matière d’exportations : tu envoies une lettre à tous les gouvernements, via leur ambassade à Bruxelles, avec un questionnaire. Et tu relances ceux qui n’ont pas répondu dans les temps. En fin de parcours, tu fais intervenir tes propres représentants dans les pays les plus récalcitrants. En 6 mois, tu as bouclé ton enquête. Tu enfournes ça dans un micro-ordinateur, simple logiciel Excel (il n’y a qu’une cinquantaine de réponses), et tu sors tes données triées par ordre décroissant. Tu brodes autour et c’est fini, ton rapport est prêt. 50 millions d’euros pour ça, c’est de toute évidence une arnaque. D’ailleurs, le type de Bruxelles avoua que l’argent allait aller à des « sociétés d’étude »… J’ai tiqué, bien entendu, et publié l’info dans la revue Economia dont je t’ai déjà parlée après avoir tenté en vain d’obtenir des éclaircissements de la part des services de M. Lamy. En imaginant que, compte tenu du climat médiatique ambiant, tout de recherche de scoops sur les saloperies de nos politiques, ma prose serait, sinon reprise par la grande presse, du moins utilisée pour des recherches plus approfondies. Tu parles ! Rien, pas le moindre entrefilet.

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    Si bien que lorsque Jacques Chirac, bien informé, lui, a mis en cause la Coopération européenne quand il a visité le Niger en novembre 2003, personne n’a compris de quoi notre président voulait parler. Sa diatribe, violente, n’a pas dépassé les murs de l’AFP qui, heureusement, a aussi des clients sur le Net196 (c’est comme ça que je l’ai appris). C’est nul,

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