• Un crime médiatique contre l'Afrique - Fin du texte de base

    Un Crime médiatique contre l'Afrique - les Africains sont-ils tous nuls ?

     

    Chapitre 6 – Un crime médiatique contre l’humanité<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

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    Mesdames, Messieurs, pas de cour !<o:p></o:p>

    Jeune homme, je t’ai annoncé une mise en accusation et tu vas y avoir droit. Pas cependant dans le style, cher aux téléphiles, des grands procès avec jury, méchant procureur et gentils avocats (ou l’inverse selon le scénario). Tu n’entendras pas résonner « Mesdames et Messieurs, la Cour ! » dans mon récit. Aucun héro ne viendra harceler les témoins, aucun président n’appellera en aparté accusation et défense à le rejoindre pour quelque mise en garde secrète. Mon procès n’aura pas de gueules patibulaires à pourfendre ou à sauver et, malheureusement pour toi et nos lecteurs, vous ne pourrez en aucun cas mettre des visages sur les auteurs des faits que je vais maintenant tenter d’incriminer.

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    « Maintenant » vient d’ailleurs trop tôt : je dois préalablement t’expliquer ce qu’est un vrai procès pénal pour que tu comprennes pourquoi je ne peux, ici, en engager. Quand tu accuses quelqu’un de faits très graves ayant causé d’énormes torts à autrui, tu dois avoir d’abord un « chef d’accusation197 ». Soit un ou des actes contraires à la légalité et donc répréhensibles. Qu’il y a-t-il de répréhensible à claironner que l’Afrique part à la dérive ? Après tout, un homme vient de publier un livre sur le déclin de la France et nombre d’Américains ont, avant l’avènement de Bush junior, flétri leur pays pour sa politique étrangère, la manière dont il a traité ses minorités, celle avec laquelle il a résolu, au 19e siècle, ses conflits sociaux et j’en passe. Pourquoi des journalistes, dans ce cadre, ne pourraient-ils affirmer que ton continent file un mauvais coton ?

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    Bon, d’accord, je t’ai donné un exemple de mensonge éhonté, celui de l’OCDE et de la BAD sur le prix des matières premières. Accusons donc ces deux organismes de mensonge. Peux-tu pour autant « requalifier » l’accusation en crime contre l’humanité ? D’autant que tu es forcé ici d’assoire Wade, ton président, ainsi que Thabo Mbeki  et Bouteflika, sur le banc des accusés198. Ridicule, non ?

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    Passons au deuxième élément vital d’un grand procès, les accusés199 : je t’ai parlé de la « presse occidentale » en générale, sachant que dans ce terme, sont inclus aussi bien l’Express que Modes et Travaux, Le Monde que Télé Loisirs200. Puis, même au sein des organes de presse qui ont vilipendé avec ardeur ton continent, qui est responsable ? Le rédacteur en chef ou son patron ? Le journaliste ou son rédacteur en chef ? Les journalistes ou leurs sources d’information et d’inspiration ? Je connais ce monde, mon petit. Il est bourré de Rastignac201 en quête de notoriété mais aucun ne relève du tribunal de Nuremberg202. Seraient-ils d’ailleurs poursuivis par Saint Pierre ou Mohamed devant le Tribunal de Dieu pour autre chose qu’égoïsme et aveuglement ? Ce ne sont même pas des comparses qui signifieraient l’existence d’une conspiration les dépassant203 : tout ce tintamarre sur l’Afrique, je vais y revenir, trouve sa source et dans le racisme « ordinaire », et dans une mauvaise interprétation des faits, le premier acte aidant le second…

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    Tu as donc un procès sans acte d’accusation et sans accusé : le procureur a perdu d’avance aussi ne vais-je pas m’aventurer sur ce sentier boueux. Messieurs les Journalistes occidentaux, je ne serai pas l’avocat du Diable à votre grand et définitif procès, dormez tranquille ! Mon seul souci à ce niveau, très cher Lakhsanne, est que mon bouquin ait quelque notoriété (tu vois que, moi aussi, devrai répondre de ce chef d’accusation devant la puissance céleste !), suffisante pour convaincre les « suivistes », la grande masse, qu’il s’agit de « la » nouvelle mode. Tu verras qu’alors, tous entonneront des louanges à la gloire de l’Afrique. Redoute alors que ces louanges, par leurs excès, n’entraînent le bon peuple –et les investisseurs- à penser exactement le contraire204… 

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    L’afro pessimisme est un dire grave<o:p></o:p>

    Ceci étant, pour l’instant ils estiment que ton continent est un foutoir impossible, terme que j’évoque à nouveau car il me paraît bien représenter l’idée que les chefs d’entreprises français –et probablement occidentaux- se font de l’Afrique. Met-on ses billes dans un foutoir ? Non, bien sûr, tu ne le ferais d’ailleurs pas si tu en avais… Dans leurs esprits, se mêlent confusément guerres, instabilité politique, troubles ethniques, SIDA, impayés, arnaques, aventuriers, bien d’autres termes néfastes encore. J’ai beau chercher du positif, je n’en trouve pas. Même le soleil qui, pourtant, beigne tes contrées de son chaud réconfort, est absent de leurs visions. S’ils en veulent, ils penseront Antilles ou Mexique, voire Tahiti et autres îles du Pacifique.

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    Imagine alors un conseil de direction dans lequel un quelconque directeur Afrique suggère d’investir quelques millions d’euros dans une opération tout ce qu’il y a de normale, telle la fabrication de casseroles dans un marché de plusieurs millions de foyers qui en sont jusqu’à présent dépourvus et qui doit importer la majeure partie de ses instruments de cuisine. Ce serait en Asie ou en Amérique latine, le dit conseil de direction ordonnerait immédiatement une étude de marché, craignant une arrivée trop tardive dans le pays considéré. Pauvre petit Africain : tu n’arrives même pas à atteindre ce stade ! Avant même que notre directeur Afrique puisse défendre le fond de son projet, celui-ci est mis en pièce par tous les autres directeurs présents, ayant eux-mêmes des projets à vendre et surfant avec aisance sur les risques que ton continent ferait courir aux bénéfices de leur entreprise. Le Manitou suprême ne peut que suivre sa majorité, à moins d’être lui-même un Africanophile distingué (il n’y en a presque plus chez les grands patrons205). De peur, notamment, qu’un directeur jaloux ne vende la mèche auprès des actionnaires qui comptent, banques notamment…

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    Bref, le projet africain n’aura pas la queue d’un radis ! Multiplie ce comportement par autant de multinationales que compte notre planète et tu obtiens ce que j’appelle un « syndrome africain », soit des investissements inférieurs mêmes à ce qu’ils devraient être « normalement », sur la seule lancée du marché, hors toute manipulation médiatique206. Tu me suis ? Bien. Passons maintenant au calcul de ce que ce syndrome leur coûte, aux Africains. Pour avoir un chiffre, il faut un peu de dramatisation, excuses-moi donc de succomber à ce genre. Et regarde ce qui s’est passé en France cette année, avec la canicule : cinq fois plus de morts que lors des attentats du 11 septembre 2001 à New York207 ! Secoue un peu toute l’information que tu as reçue là-dessus et retiens essentiellement le montant, médiatisé après la canicule, nécessaire à une politique sérieuse des personnes âgées en France : 9 milliards d’euros, 0,60% de notre PIB.

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    C’est dramatisé, bien sûr, mais, ce faisant, tu vois qu’un petit rien de 0,60% du PIB manquant peut causer près de 15 000 morts ! Tu l’as, petit Lakhsanne, ton crime contre l’humanité ! Car, concernant l’Afrique, le comportement des médias n’est pas à l’origine d’un manque de 0,60% de PIB, un demi point de croissance comme on dit entre économistes, mais de plusieurs points de croissance. Vois les taux de croissance que les pays asiatiques dynamiques enregistrent quand le reste du monde est en quasi récession : tu as eu des montants à deux chiffres jusqu’en 1996 et tu es au dessus de 5% aujourd’hui. Mets la moitié sur le compte des investissements des nationaux expatriés, il te reste entre 2,5% et 6% de croissance perdue pour l’Afrique qui bouge du fait de son image de marque délétère. Des enfants morts nés qui auraient pu être sauvés, des victimes de maladies éradicables, des salariés mal payés qui auraient pu se lancer à leur compte, des adultes qui auraient pu s’alphabétiser, des universités qui auraient pu recruter des mathématiciens, des Etats qui auraient pu aider des nationaux à investir dans les domaines délaissés par les étrangers. Etc208.

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    J’ai dramatisé, je me répète à nouveau, pour que tu comprennes bien que la désinformation est un acte grave. J’espère que nos petits enfants se souviendront que ton continent a perdu des décennies de développement du seul fait de nos médias : dans leurs limbes, paradis ou enfers, nos journalistes pourront alors et tout à loisir réfléchir à leur légèreté et aux dangers du conformisme. Jamais en effet une telle cause ne m’a semblé, oh !toi, fils de mon meilleur ami africain, justifier la rébellion. Quand bien même, osant t’opposer à la majorité de tes confrères, devrais-tu passer pour un suppôt de Bongo, Eyadema ou autre Biya209 ! Mao a-t-il jamais empêché les Chinois d’être l’un des plus grands peuples de la terre ? Quand tu penses aux Malgaches, confronte-tu Marc Ravalomanana à Didier Ratsiraka ou bien penses tu à l’extraordinaire rencontre, sur ce mini continent, de l’Asie et de l’Afrique ?

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    Une erreur de jugement en cascade<o:p></o:p>

    Car l’erreur des afro pessimistes est avant tout de confondre, comme ils en ont l’habitude210, le destin des nations et celui de leurs dirigeants (ou de quelques individus semblant marquer leur temps). Parce que sans doute leur ego est énorme ou, au contraire, inexistant, ils estiment que les peuples évoluent en fonction de quelques décisions individuelles de je ne sais quel surhomme au destin fabuleux. Alors que les sociétés humaines sont soumises à des lois –nous sommes loin d’en connaître ne serait-ce que le dixième !- d’une intense complexité. Les dirigeants les plus efficaces ne sont, au mieux, que les « right men in the right place » et, j’ajouterai, « in the right time ». Sans doute, avec sa finesse et son attentisme, Mitterrand n’aurait-il pas donné autant de preuves de son talent que le rigoriste et visionnaire De Gaulle pendant la 2e guerre mondiale ? Mais qu’importaient aux Américains d’avoir un Roosevelt en 1942 plutôt qu’un Wendel Willkie, son adversaire républicain en 1940, quand l’ensemble du pays souhaitait écraser le Japon après un épisode de Pearl Harbour qui était plus la suite logique de l’expansionnisme américain dans le Pacifique que de je ne sais quelle manoeuvre tortueuse de l’administration Roosevelt211 ? Dieu, t’ai-je dis, reprend la main quand nous nous faisons la guerre. Et sans doute ne sommes-nous jamais aussi humains –donc maîtres de notre destin- que lorsque nous cherchons à l’éviter…

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    Il n’y a malheureusement pas grand-chose à faire ici : des hommes dit « d’influence » continueront à croire qu’ils font le monde parce qu’ils auront rencontré quelques grands personnages de leur temps et participé, comme à la messe ou à la prière collective –mais avec une assistance restreinte-, au dévoilement de quelques secrets « historiques » qui marquera à jamais leur faible pensée personnelle. Ne pas croire à ces sornettes serait, pour eux, mortel : ce serait avouer l’inexistence intellectuelle de leurs « relations » et, partant, de leur façon de vivre…

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    Tu dois donc savoir comment se fait l’information occidentale pour comprendre le destin économique de l’Afrique au cours de ces dernières décennies : des « Grands », comme nous disions des membres de la haute aristocratie avant la Révolution française, se rencontrent périodiquement, entourés de « pique-assiettes » qui sont autant de porte-voix. Ils s’échangent des idées, des commentaires surtout plus que de l’information véritable (celle-là se déniche péniblement et il y faut de véritables moines). De ces rencontres, du séminaire sur invitation au dîner privé, ressortent des « lignes de force » qui ont rencontré un « consensus ». En fait, le point de vue du personnage le plus influent du moment (celui qui est au pouvoir ou, s’il est vacillant, son opposant le plus médiatique). Lequel point de vue respecte toujours une « ligne de correctitude », barbarisme que j’invente pour l’occasion mais qui me semble bien coller à mon idée. Cette ligne de correctitude est elle-même issue d’une « moyenne médiatique » qui assure à l’auteur du point de vue de ne pas rencontrer de résistance forcenée dans les rédactions. Le tout est relayé, donc amplifié, par les réunions de plus petits aristocrates, toujours du séminaire au dîner en ville, puis livré au bon peuple à la télévision, à la radio et dans la presse écrite sous toutes les formes possibles. Souvent, ça commence par des éditoriaux…

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    Il n’y a aucune création dans ce processus, aucune originalité. Les « petits aristocrates » n’ont sans doute même pas conscience de servir la soupe aux « Grands ». Toujours est-il que tous ont crû –et je le pense, sincèrement- se retrouver sur le thème de l’Afrique à la dérive quand, dans les années 1980, nos gouvernants décidèrent que, pour être dans la course, nos entreprises devaient se désintéresser de ton continent au profit des marchés occidentaux et de l’Asie. Auraient-elles pu aussi continuer à se préoccuper des anciennes colonies de leur pays ? Très probablement si l’on ne considère que leurs moyens financiers, humains et technologiques. Mais l’économie est aussi et surtout affaire de croyance : il fallait, pour schématiser, « larguer le passé pour entrer dans l’avenir ». L’homme est ainsi fait, je l’ai expérimenté en tant que chef d’entreprise : il n’adhère au neuf que s’il rejette le vieux, vérité sociologique difficile à traduire en équations mathématiques…

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    La France était alors, avant l’arrivée des pétroliers américains dans le golfe de Guinée, le seul pays occidental à se préoccuper réellement des marchés africains212. Son « dire » était donc écouté avec attention par nos alliés occidentaux qui répétèrent à l’envie les nouveaux et définitifs jugements des Français sur l’Afrique. De là date, je crois, l’espèce de folie maladive qui s’empare des journalistes des pays riches quand ils écrivent sur ton continent : celle de penser que tout va de travers quand les réponses aux politiques employées pour résoudre tel ou tel problème n’ont pas d’effet immédiat. L’ultra libéralisme n’a que 10 années d’existence chez vous. Mais c’est déjà un échec puisque vous n’êtes pas devenus, subitement, aussi riches que nous ! OK, c’est un raccourci facile. Mais reconnais qu’il n’est pas totalement abusif. Je prends toutefois un autre exemple, celui des forêts tropicales. Toi, Sahélien, ne sais pas ce dont il s’agit : imagine donc du vert partout avec des arbres immenses de part et d’autre d’une piste non jaune mais ocre et un bruissement insupportable d’insectes. C’est ça, la forêt tropicale. Nos écologistes disent que vous la bousillez à la vitesse « grand V »213, portant ainsi atteinte à la respiration de l’ensemble de l’humanité puisque ces forêts immenses sont censées rejeter dans l’atmosphère l’essentiel de l’oxygène que nous inhalons. Nos forestiers ont donc pris langue avec les dits écologistes et bâti des plans d’exploitation dits « durables » qui deviennent progressivement obligatoires. N’oublie pas qu’en moyenne, il faut plus de 30 ans à un arbre africain pour devenir adulte, les plans d’exploitation étant donc tous et bien évidemment des plans à long terme. Il n’empêche que nos journaux ne relatent pas la « certification » progressive des exploitations forestières africaines (le Gabon, par exemple, est « certifié » aux 2/3) mais la soi-disante accentuation du désastre écologique. Ce, alors que tout le monde sait qu’une forêt ancienne a un rapport oxygène/gaz carbonique au mieux nul (les arbres ne grossissent plus et la forêt conserve moins de CO2) tandis qu’une forêt jeune, avec des arbres qui transforment vigoureusement le carbone en bois, possède un rapport des plus favorables pour les poumons vieillissants de l’Europe et des Etats-Unis.

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    Mais c’est ainsi. Nous ne vous passons rien, tels des vieillards cacochymes214 toujours mécontents et mécontents de tout. Une folie maladive, te disais-je… Le tout, si tu reviens à mon idée de départ, issu tout de même d’un point de vue totalement faux, celui de croire que des individus font le destin des peuples. Et qu’en engueulant donc Denis Sassou Nguesso ou Paul Biya, on changera le destin de la forêt tropicale humide africaine ! A l’heure actuelle, nous avons plutôt déstabilisé leur pouvoir, laissant aux « forces du marché » le soin d’administrer les forêts de leur pays pratiquement sans contrôle : des centaines d’opérateurs coupent à qui mieux mieux aujourd’hui les essences camerounaises tandis que quelques intervenants, notamment asiatiques, travaillent au Congo à l’insu de tout regard administratif. Nos vieillards cacochymes ne se remettent pour autant pas en question : ils crient encore plus fort contre les gouvernants locaux qui n’y peuvent toujours rien.

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    Le mépris<o:p></o:p>

    S’il n’y avait que ce comportement maladif… Après tout, mêmes les pires des infirmières savent gérer les vieux irascibles. « Hurle toujours… ». Mais s’y ajoute un mépris total, grave et persistant de tous les observateurs de l’actualité internationale vis-à-vis du continent africain. Pour que tu t’en rendes bien compte, regarde ce qui s’est passé avec la guerre américaine en Irak. Personne n’a dit ou écrit que l’Afrique était concernée au premier chef par cette guerre et, pourtant, elle l’était et le reste. Je m’explique : le monde était en passe de trouver un équilibre énergétique durable avec le pétrole off shore du golfe de Guinée215. Très cher à exploiter (il n’est pas rentable quand le prix du baril descend en dessous de 15 dollars et quand le gisement est inférieur à 500 millions de barils), ce pétrole en mer très profonde est par contre très abondant. D’où l’idée, qui commençait à être progressivement appliquée, de l’exploiter avec un marché aux prix plus élevés que lors des décennies précédentes, tournant autour de 20 à 25 dollars par baril216. Pratiquement tous les intéressés étaient (presque) d’accord sur ce schéma, Saoudiens (donc OPEP) compris. Et puis Bush et ses sbires sont arrivés avec leurs gros sabots, soit la décision, en s’emparant des réserves irakiennes, les 2e du monde qui plus est quasiment à ciel ouvert, de « casser l’OPEP » en inondant le marché de pétrole contrôlé par eux. Et donc en faisant chuter durablement les prix très en dessous du niveau de 20 à 25 dollars par baril. Probablement se seraient-ils arrangés, si la résistance irakienne n’avait pas contrarié leurs plans, pour que le prix de référence reste un peu au dessus de 15 dollars par baril ? Juste pour que les compagnies américaines, aujourd’hui les plus puissantes en Afrique, n’accumulent pas trop de pertes sur le continent…

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    Cette absence de référence au continent africain est le deuxième grief majeur que je formulerai contre nos journalistes : pour eux, ton continent ne compte pas, vois ce que je t’ai raconté au début sur ce que cet ancien opposant à la guerre d’Algérie, sympathique donc au premier abord, pensait du droit de veto de la Guinée au Conseil de sécurité…

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    Mais les exemples abondent et je ne résiste pas au plaisir (purement scriptural : intellectuellement, ce n’est pas heureux) de t’en donner quelques autres. Vois l’affaire du coton. Quelques pays africains, finalement, ont décidé de rentrer dans le lard des Etats-Unis217, c’est-à-dire de s’associer à l’Australie et au Brésil qui lui font un procès à l’OMC218. Trois lignes dans nos journaux alors que, tout de même, il fallait du courage aux dirigeants africains pour affronter le Goliath Yankee. Si notre presse avait d’ailleurs fait son travail, l’échec alors prévisible des dernières négociations internationales à l’OMC219 aurait été mieux compris par son public. Porte maintenant ton regard sur les opposants à la mondialisation : a-tu vu ATTAC jamais défendre les oléagineux africains, huiles de palme et d’arachide ? A-tu lu ne serait-ce qu’une ligne sur le bienfait, pour vous, des délocalisations ? Non, bien sûr ! Chez vous, les industries sont honteuses, faisant appel au travail des enfants, sous-payant les ouvriers et ouvrières. Ce disant, je ne parle même pas de l’Afrique, mais des délocalisations en général : nos journaux stigmatisent l’Asie, ton continent, là encore, ne comptant pas. On ne délocalise pas en Afrique, c’est bien connu…

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    Tu es jeune, aussi ne te souviendras-tu sans doute pas du « 40/40/20 » ? Il s’agissait, dans les années 1970, d’un accord passé entre les armateurs européens et leurs homologues africains sur le partage des cargaisons : 40% aux bateaux occidentaux faisant partie de la « conférence africaine », 40% aux bateaux africains (qui pouvaient ainsi être rentabilisés) et 20% ouvert à la concurrence. L’accord a volé en éclat220 au moment où le groupe Bolloré s’est emparé de l’armement Delmas Vieljeux, le plus important transporteur maritime sur l’Afrique. Très peu de temps après, Bruxelles enjoignait au transporteur français de mettre fin à ses pratiques anticoncurrentielles. Nulle part je n’ai lu que le 40/40/20 avait disparu, condamnant à mort les armements africains. Alors que j’ai été littéralement submergé d’informations « people » sur la manière cavalière avec laquelle le jeune Bolloré avait viré de son bureau le vieux et digne Tristan Vieljeux (il lui piqua même sa Jaguar !)

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    Tu noteras, dans ce dernier exemple, que le mépris journalistique s’est doublé d’un formidable mépris européen : une instance étrangère à l’Afrique met unilatéralement fin à un accord privé (les « conférences » maritimes étaient des accords entre armateurs) couvert par les gouvernements africains (tous leurs armements étaient alors publics) concernant non l’Europe, mais un autre continent221. Saches d’ailleurs qu’en outre, Delmas Vieljeux a été condamné par Bruxelles à payer une lourde amende pour retard dans l’application de sa directive…

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    Continuons, je crois que ces exemples sont plus instructifs qu’un long plaidoyer : il y avait jadis, avant l’OMC, des « accords produits ». Acheteurs et producteurs se retrouvaient au sein d’instances privées internationales et tentaient de s’entendre sur une structure globale de marché, soit des quantités produites (on parlait de quotas) à des prix donnés. On avait ainsi un « accord cacao », un « accord café », etc222. Tout ou presque se passait à Londres où venaient s’entretenir les responsables des marchés, ministres comme dirigeants de multinationales. A la sortie des réunions, pour résumer, un communiqué annonçait au monde que le Brésil avait le droit de produire tant de millions de sacs de café, la Colombie, tant d’autres millions et ainsi de suite : les intervenants avaient calculé que, ce faisant, les prix seraient compris dans une fourchette donnée et connue de tous. Les marchés connurent ainsi une certaine stabilité qui fit les beaux jours de l’Afrique (et de l’Amérique latine) au cours des années 1970 (ce pourquoi l’OCDE et la BAD se sont autorisées sans doute à dire que les prix avaient grimpé, ce qui était faux. Stabilité ne veut pas dire hausse). Quand tu sais combien tu vas gagner, tu t’organises… Malheureusement et pour l’OMC, ces accords constituaient des ententes illicites, d’autant que, dans le même temps, les banques souhaitaient ardemment pouvoir intervenir plus dans les marchés de matières premières via les « marchés à terme » qui sont à la spéculation ce que le moteur est à une voiture. Tu vends ta production d’avance à un prix débattu avec l’acheteur qui fera ce qu’il voudra ensuite de la différence avec le prix du marché au moment de la livraison. Système bien entendu incompatible avec les accords produits internationaux. Exit donc les dits accords internationaux… Sans que, pour autant, notre bonne presse ait, à l’époque, stigmatisé les libéraux cassant la stabilité des prix de plusieurs grandes matières premières africaines. Entends tu, même aujourd’hui, les gens d’ATTAC revenir sur la question et incriminer nos banques et leurs satanés marchés à terme ? Ceux-ci n’ont été réellement attaqués que lorsque leur fonctionnement a fait perdre leurs économies à des milliers de petits épargnants, médecins et avocats surtout. Ce fut l’affaire du sucre, une denrée bien française, objet de plusieurs livres et d’un film à grand spectacle223 avec Michel Piccoli dans le rôle du grand et méchant négociant (mais les banques ne furent pas mises en cause).

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    A vrai dire, je serai ici tenté d’incriminer plus l’inintelligence que le mépris. Qui, hors quelques spécialistes, pouvait à l’époque comprendre que la fin des accords produits était une véritable Bérézina pour les Africains ? Je travaillais à l’époque au journal Marchés Tropicaux et Méditerranéens et me souviens que la fin des accords ne fut en outre pas brutale. Elle s’imposa insidieusement aux esprits occidentaux qui ne vidèrent que très progressivement les textes de leur substance. Mais j’ai aussi le souvenir très net de deux personnalités ivoiriennes, le directeur de la Caisse de stabilisation dont je ne me souviens plus du nom, et  Denis Bra Kanon, ministre de l’Agriculture. Le premier était un vieux routier des accords. La spéculation, pour lui, était inconcevable : on ne peut pas jouer avec le revenu des paysans. Bra Kanon était au contraire un fana des marchés et se voyait gagner des millions sur la spéculation. Il ne parlait que de Chicago, « temple » de la spéculation moderne sur les matières premières alimentaires224. Houphouët, prenant acte de la disparition des accords, lui donna raison. Le directeur de la « Caistab » mourut d’une crise cardiaque… J’étais, comme tu le vois, un spécialiste qui comprit l’importance de l’enjeu quand celui-ci provoqua la mort d’un homme que je connaissais. On ne peut demander à tous les journalistes de suivre le même cheminement d’esprit sans l’expérience correspondante…

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    La perte de savoir<o:p></o:p>

    Nous sommes partis, Lakhsanne, dans notre incrimination des médias occidentaux, d’une erreur générale de jugement pour arriver à ce que j’ai appelé de « l’inintelligence » au sens étymologique du terme : « qui ne comprend pas ». Au passage, j’ai stigmatisé le mépris et, avant de creuser l’accusation d’inintelligence, voudrais te dire quelques mots sur les soubassements de ce mépris. Méprise-t-on en effet son semblable ? Non, bien sûr. On ne méprise que les gens que l’on estime inférieur à soi. Notre contempteur du droit de veto guinéen au Conseil de sécurité se sentait de toute évidence supérieur à ces pouilleux de Noirs pour leur dénier ainsi le droit d’exprimer leurs vues sur le devenir de la planète. Son mépris était –et est toujours, l’affaire n’est pas vieille- entaché d’une forte dose de racisme, quand bien même l’homme éructerait de rage à l’énoncé de cette évidence. Aurait-il d’ailleurs été aussi vindicatif s’il s’était s’agit du veto non de la Guinée mais de la Corée du sud ?

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    Son racisme n’est sans doute pas fondé sur la couleur de la peau, ce pourquoi je l’imagine très bien piquer sa crise face à mon accusation. C’est un racisme social, analogue à celui de nos ancêtres défendant le vote censitaire225 sous le prétexte que les pauvres ne savent rien. Il est certain que, de son point de vue, Lansana Conté ne doit pas être très versé dans le droit d’ingérence226… Je ne suis pas certain, en revanche, que d’autres formes –et d’autres auteurs- de mépris à l’égard de ton continent ne soit pas exempts d’un racisme plus ordinaire. Ce comportement est tellement ancré dans les mœurs de notre actuelle humanité que le contraire serait d’ailleurs étonnant. Songe que, pratiquement depuis l’Egypte pharaonique, exclue elle227, les Noirs ont toujours été pourchassés comme esclaves. Les Romains, dans l’Antiquité, les Arabes, dès le 8e siècle, puis les Occidentaux, à partir du 17e siècle, ont bâti des fortunes sur ce commerce honteux. Des millénaires d’images négatives ne s’évanouissent pas en une ou deux générations de « bien pensants ». J’irai même plus loin : si ces bien pensants s’énervent parce que vous ne vous développez pas comme ils le voudraient, sans même et d’ailleurs chercher le pourquoi de cette toute apparente stagnation, c’est qu’au fond d’eux même subsiste du racisme. Met les mêmes gens face à une situation sociale française inextricable, des gitans privés de moyen de transport par exemple (c’est effectivement dramatique), et tu les verras dépenser des trésors de patience à leur égard. Il n’y a que vis-à-vis des Noirs qu’ils sont impatients…

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    Revenons à nos moutons, ce n’est pas à toi et les tiens que j’apprendrai quelque chose en la matière. Je voulais en effet creuser quelque peu l’inintelligence de la chose africaine car elle est, elle aussi, révélatrice.  Voici 25 ans à peine, notre pays disposait d’un corps de fonctionnaires connaissant parfaitement ton continent, les anciens élèves de l’Ecole nationale de la France d’Outre Mer. D’accord, il s’agissait d’une institution coloniale. Mais ceux qui sont passés dans ses murs n’auraient jamais, eux, confondu les petits enfants éthiopiens avec ceux de l’Afrique noire en générale. C’était une grande école mais ses élèves devaient faire leurs preuves sur le terrain. On les nommait à de petits postes et ils suivaient une carrière normale, sans être propulsés immédiatement, comme nos énarques, à des niveaux de haute responsabilité. L’un d’entre eux me fit un jour une réflexion que je te livre : « nous apprenions, sur le terrain, à construire des ponts. Vous ne savez pas tout ce qu’implique la construction d’un pont ! Il faut négocier avec les villageois, trouver des volontaires comme main d’œuvre, se faire livrer un plan et du ciment, bref un tour complet des gens qui vivent sur place et des administrations, décentralisées comme nationales, qui les ont en charge. » Le plus connu de ces « administrateurs de la France d’Outre Mer » est Pierre Messmer qui fut, des années durant, le ministre des Armées du Général de Gaulle avant de devenir le premier Premier ministre de Georges Pompidou.

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    Il s’agissait de personnages importants et respectés. Leur savoir imprégnait donc notre Fonction publique et, partant, notre presse qui s’enquérait –et s’enquière toujours !- systématiquement auprès de l’Etat quand des choses importantes se passent dans des destinations lointaines. Les derniers, tels des dinosaures, ont pris leur retraite voici une dizaine d’années. L’école n’est plus qu’une sorte de musée et tous nos hauts fonctionnaires d’outre mer, agents aujourd’hui du ministère des Affaires étrangères, sont issus de l’Ecole nationale d’administration. L’Afrique, pour eux, est soit un tremplin pour leur carrière et ils ne pensent qu’à la quitter ; soit une punition et ils ne pensent, là aussi, qu’à la quitter. « Trois petits tours et puis s’en vont… »

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    Nous avions gardé toutefois un ministère de la Coopération qui, à défaut de hauts fonctionnaires spécialisés228, conservait la mémoire de la chose africaine. Il éditait des revues et des livres qui, bien que de toute petite diffusion, servait de fonds documentaire aux journalistes intéressés par telle ou telle question. Son savoir était notamment assez pointu en matière agricole… Exit aussi cette filière de connaissances : la « Rue Monsieur », comme on disait chez nous de ce ministère, a été absorbée, sous le magister de Lionel Jospin, par le « Quai d’Orsay » où, petit à petit, disparaissent, aigris, ses anciens agents.

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    Ne ris pas à présent bêtement : je vais en effet te parler du « Monsieur Afrique » du Général de Gaulle, l’abominable, le monstrueux Foccart229. L’homme a été mêlé à toutes les combines africaines qui ressurgissent aujourd’hui, telle l’affaire Elf. On lui a prêté la mise sur pieds d’un puissant réseau d’influence dans tout le continent, réseau qu’on imaginait truffé de « barbouzes » aux mœurs plus que douteuses. Secret, en plus, le bonhomme, donc sournois… Bref, une véritable tête de Turc pour notre presse qui s’en donna à cœur joie tant qu’il fut au pouvoir, soit, en fait, de De Gaulle à la primature de Jacques Chirac en 1985 (après, il rédigea ses mémoires229…)

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    Son réseau existait effectivement mais était plus fondé sur ses anciennes amitiés de la Résistance pendant la 2e guerre mondiale que sur des membres non déclarés du service action de notre espionnage national. Des chefs d’entreprise, les responsables de la communication de nos compagnies aériennes, des ambassadeurs, des gens de moindre importance aussi, simples cadres du privé, le renseignaient presque spontanément et il savait pouvoir taper à leur porte quand lui-même recherchait une information spécifique. Foccart n’était certes pas un saint : les services de la DGSE, la Direction générale de la sécurité extérieure, notre espionnage officiel donc, ne pouvait guère lui refuser leur aide. De même que les services « chauds » de nos ambassades230. L’homme siégeait, ne l’oublions pas, « à la droite de Dieu » : son bureau jouxtait celui du Général et gare à celui ou celle qui s’opposait à ses décisions231 !

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    La disparition de cet autre centre français d’expertise africaine fut programmée aussitôt Giscard d’Estaing arrivé au pouvoir  en 1974232  mais réellement réalisée lors de l’avènement de Mitterrand en 1981233. Foccart ne revint plus aux affaires que pour une courte période, quand Chirac gagna en 1985 les élections législatives –et l’hôtel Matignon, ce devait être la première « Cohabitation ». Mais déjà son patient jeu de construction n’existait plus. Ses relations avaient cessé de renseigner la République, remplacées par une nouvelle génération qui, sous la houlette du fiston Mitterrand (« Papa m’a dit »), s’adonna à des plaisirs beaucoup plus répréhensibles que ceux que l’on pouvait reprocher à Foccart : au moins, lui, ne faisait livrer à nos « amis africains » que des armes d’Etat, sans passer par de douteux marchands de canons en empochant au passage des commissions juteuses ! L’on n’avait pas encore et alors privatisé la politique africaine de la France…

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    Car la seule relève de cet enterrement programmé du savoir africain de la France a été –on le voit bien désormais- l’irruption en force de nos grosses boîtes sur le continent. Total –et non Elf- a probablement plus contribué au réveil du pétrole africain que toute autre compagnie pétrolière. Notre hexagonal mastodonte est le premier distributeur d’hydrocarbures sur le continent et, en compétition avec Exxon Mobil, le premier extracteur. C’est lui qui, surtout, engagea le processus, contrariable (mais pas encore contrarié), de l’off shore très profond dans les eaux du golfe de Guinée. Ses deux habits de producteur et de distributeur en font incontestablement la première compagnie pétrolière d’Afrique, disposant très certainement d’archives, de statistiques et d’un savoir-faire inégalable en la matière. Malheureusement, il s’agit d’une compagnie privée qui ne dépensera certainement pas un sou –c’est plus important que toute autre chose- pour faire progresser notre intelligence du continent…

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    Deux autres multinationales françaises méritent une mention spéciale : Bouygues d’abord qui intervient tant en matière de travaux publics (voir l’aide liée) qu’en matière pétrolière. Le groupe possède en effet une filiale de construction de barges pétrolières, Bouygues off-shore, et, à ce titre, est le principal fournisseur en Afrique de systèmes d’extraction d’hydrocarbures en eau très profonde, devant même Schlumberger, autre français, et Halliburton, l’Américain numéro 1 mondial dont on a tant parlé à propos de la reconstruction de l’Irak234. L’entreprise s’est aussi attaquée aux marchés publics privatisables et gère, par exemple, l’eau au Sénégal… Là encore, elle doit posséder de nombreuses études sur le continent mais ne les met en tout cas pas à la disposition de la presse française. Le groupe Bolloré ensuite mérite, lui, une mention avec palme. Car, à l’origine, ça n’est qu’une PME créée à partir d’un petit fabricant de papier à cigarettes. On peut dire qu’il s’agit d’une création du groupe Lazard France et, particulièrement, d’un homme, Antoine Bernheim235, à qui notre pays doit une grande partie de son économie mondialisée : outre Bolloré, on doit à ce curieux personnage la constitution du groupe Axa et, aujourd’hui, celle du groupe italien d’assurances Generali, en passe de devenir le numéro 2 mondial derrière Axa. Il fut en outre l’un des premiers à restructurer la distribution française… Quoiqu’il en soit, Bolloré236 a commencé en Afrique par des plantations, notamment de tabac au Cameroun (Bastos). Une simple manière de se faire la main. Car, immédiatement après, il est devenu, sans contestation possible là non plus, le premier transporteur du continent : il gère des ports, dont celui d’Abidjan, des chemins de fer, dont ceux de Côte d’Ivoire et du Cameroun et je te rappelle qu’il s’est emparé du transporteur maritime Delmas Vieljeux, premier armateur mondial sur l’Afrique. Auparavant, il avait acquis le « chargeur » (une entreprise qui donne du fret aux armements navals) Saga, Delmas Vieljeux possédant par ailleurs son propre réseau d’affréteurs. La Saga lui a même donné accès au pétrole nigérian, c’est dire ! Pour te donner une idée de son importance stratégique, sache que ce groupe dirige quasi intégralement tous les transports camerounais, sur terre, sur mer et sur rail. Ne lui échappent que les transports aériens et encore : c’est lui qui remplit les soutes des avions… Quoiqu’il en soit, voilà un 3e groupe français qui connaît bien l’Afrique tout en conservant jalousement ses informations.

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    Il y en a d’autres, bien sûr. Tu trouveras par exemple France Telecom derrière plusieurs réseaux téléphoniques mobiles africains. De même, EDF s’est lancée dans l’international et a conquis des marchés de privatisation en Afrique. Vivendi par ailleurs, Universal ou pas (on ne sait plus très bien aujourd’hui), a pris pieds en Afrique du nord au niveau, là encore, de la téléphonie. Maroc plus Mauritanie. Nos grands groupes de distribution n’ont, pour l’instant, pas mis les pieds chez vous : ils préfèrent perdre jusqu’à leurs chemises en Europe de l’est et en Amérique latine, estimant sans doute que les escrocs de ces régions sont moins dangereux que les vôtres. N’ayant que peu de comptes à rendre237, ils laisseront certainement le temps aux Allemands de Metro de poursuivre leur implantation africaine à partir de Johannesburg238… Mais tous ces gens n’ont pas, comme les trois premiers cités, une grosse partie de leur chiffre d’affaires provenant d’Afrique. Ne partent donc là bas, sachant que les grands patrons croient toujours dur comme fer que vous êtes tous nuls, que des « brêles », si tu veux bien me passer l’expression. Le patron, par exemple, de France Telecom en Guinée équatoriale quand je l’ai rencontré, était d’une rare indigence : son réseau était bourré de hiatus, pannes générales hebdomadaires, transmissions difficiles, prix exorbitants, mais il refusait de le reconnaître. Et, plutôt que d’annoncer des investissements que, de toute façon, sa maison mère s’était engagée à effectuer en remportant l’appel d’offres, il préféra nous mettre dehors, moi et le photographe qui m’accompagnait, en envoyant qui plus est un fax vengeur à la direction du journal. Le tout, sans y retenir d’emplacement publicitaire ! Imagine…

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    Car, généralement, c’est « ça », ce genre de personnage que nous, anciens colonisateurs, envoyons maintenant chez toi. Des gens qui ne connaissent pas le contexte et à qui personne n’a visiblement dit que les Africains ne différaient pas du reste des humains : ils vous croient toujours naïfs, voire intrinsèquement stupides… Voilà la vraie perte de savoir, transformée, une génération seulement plus tard, en parfaits crétins envoyés sur place gérer nos intérêts. Je sais que vous en êtes navrés, sans rien oser dire : c’est nous qui tenons le bon côté du manche ! Pourtant, vue la médiocrité moyenne des cadres français expatriés aujourd’hui, vous devriez laisser tomber votre politesse oh ! combien méconnue et renvoyer tout simplement ces gugusses dans leur foyer originel. Au bout d’une centaine, peut-être les entreprises françaises comprendraient elles ?

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    Tu ne me le diras pas car il y en a très peu chez toi, mais mes amis camerounais me rétorqueront que les autres Occidentaux ne font pas mieux : privés du volontariat des meilleurs, ils envoient eux aussi des minables. Tel ce jeune Américain transplanté sans préparation à Douala pour gérer l’électricité du pays après que sa maison mère ait emporté l’appel d’offres public du gouvernement. Il n’a tenu que quelques mois, vite remplacé par une maîtresse femme qui, elle, ne vous a pas pris pour des cons : elle a immédiatement lancé un plan d’investissements en vous donnant des dates approximatives d’amélioration de la situation. Ce, alors que ses grands patrons n’avaient pas les moyens de les réaliser, les dits investissements. Mais ça c’est autre chose : au moins la communication fut elle rétablie…

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    Ma dernière observation relative à notre perte de savoir africain concerne la théorisation économique. Nous avons été les pionniers de l’économie du développement, imaginant, sans prix Nobel, des théories telles que celle du développement par diffusion (on crée un pôle, la Côte d’Ivoire par exemple, à partir duquel le modernisme gagne l’ensemble de la sous région) ou même celle de « l’auto centrage » cher à feu-Mobutu : avant de s’ouvrir, on crée chez soi les conditions du modernisme… Tout cela fut le fait d’obscurs chercheurs, jamais d’un seul « maître » hors le cas douteux du professeur  Dumont239 : nos économistes et observateurs se rencontraient, parlaient entre eux et, par consensus, les idées germaient. Pour finir par être appliquées sur le terrain, les décideurs devant arbitrer entre plusieurs formules. Une véritable usine240…

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    Personne, des décennies durant, n’osa nous contredire : nous étions les meilleurs ! Nos idées gagnaient même l’Amérique latine, un temps attirée elle aussi par le Colbertisme. Regarde ce qui se passe aujourd’hui : t’étonnerai-je en te disant que le patron du groupe Jeune Afrique ne jure plus que par Jeffrey Sax241 et Stiglitz242 ? Deux Américains qui n’ont jamais, ou alors très fortuitement, mis les pieds en Afrique ? Il te suffit de lire ses éditoriaux… C’est grave, petit homme, car cela signifie que les investisseurs et les donneurs d’aide sont à présent influencés par des gens pour qui, culturellement, l’Afrique ne compte pas. Ces économistes sont bien plus intéressés par l’Asie et l’Amérique latine que par ton continent. Je vais un peu m’épancher ici et te prie, d’avance, de bien vouloir m’en excuser. Et je reviens sur la mondialisation qui signifie, de manière concrète, l’abaissement définitif des barrières douanières ainsi que la privatisation de l’ensemble de l’économie. Cette évolution, réelle, de l’économie mondiale est stigmatisé par des opposants qui, en Europe, sont incapables de lui trouver un substitut et, en Amérique, se contentent de dénoncer son manque de démocratie (position et de Stiglitz, et de Sax). En clair, nous n’avons pas de modèle de remplacement.

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    Qui aurait pu en trouver un, sinon les Français ? S’ils avaient conservé au moins leurs archives ! Mais ils ont jeté le bébé du savoir africain avec l’eau du néo-colonialisme. Il ne reste plus rien que l’envie d’amasser le maximum de pognon sur le dos de ces idiots d’Africains quand, par hasard, ils en rencontrent encore. Ne t’étonne d’ailleurs pas si tu vois la majorité de nos élites embrasser les thèses extrémistes de l’Administration Bush243 : pour elles, il n’y a plus que l’argent qui compte et l’argent, ce sont les Etats-Unis. Le patron de Jeune Afrique dont je t’ai parlé, reçoit dans sa maison de campagne des gens puissants ou l’ayant été il n’y a guère. Ces gens lui serinent à longueur de temps des ritournelles sur les marchés, l’importance de Wall Street et j’en passe. Jamais aucun de ces has been ou en passe de le devenir ne lui a parlé du sentiment des peuples, ça ne compte pas : le racisme social joue à plein ici. Si bien que lui et ses semblables préfèrent ne pas voir le mouvement des dits peuples, l’envol du secteur informel par exemple (interdit de cité à Jeune Afrique), plutôt que d’avoir à s’avouer qu’ils sont des cons.

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    Je t’ai donné le nom de Jeune Afrique pour que tu comprennes que la démission intellectuelle va très loin. Elle est à présent un obstacle, les démissionnaires étant aux commandes, à toute progression dans la compréhension de notre monde. Nous sommes en quelque sorte retombés dans une sorte de Moyen Age intellectuel, dans lequel les prix Nobel d’économie sont donnés non pas à un Mahathir, Premier ministre malaisien ayant remonté son économie envers et contre tous les conseils occidentaux, mais à quelques créateurs de formules mathématiques passe-partout, sans grand intérêt pour les gestionnaires de peuple. Dans les siècles qui suivirent la chute de l’Empire romain, beaucoup de savoir disparut aussi. Celui de la métallurgie, par exemple. Du coup, les guérillas internes qui succédèrent à la Pax Romana eurent comme principal objectif de s’emparer des objets en fer de l’adversaire. Il suffisait ensuite de fondre ces objets pour détenir des armes solides et tranchantes, seules aptes à te donner la suprématie dans les combats. Aujourd’hui, nous avons perdu notre capacité à chercher les faits et à réfléchir sur leur agencement dans le temps. Le long terme, plusieurs décennies en matière économique, a disparu de nos références. Nous ne voyons plus que la bourse, la spéculation à court terme, orphelins dès que celle-ci s’effondre…

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    A la recherche du futur<o:p></o:p>

    Personne, dans ces conditions, ne peut évidemment proposer de contre modèle à la mondialisation. Sax et Stiglitz ont leur « niche » éditoriale qui leur rapporte des millions de dollars. Leur cible : l’arrogance yankee. Attac a sa propre stratégie : s’imposer progressivement comme la seule puissance politique d’alternance en Europe. Mais également sans programme autre que celui, tout de même limité, des écologistes. Les Asiatiques ne pensent qu’à rattraper les Occidentaux, des barbares pour eux qui, temporairement, ont pris la tête du monde. Et puis tu as les Africains qui, en marge de ce monde, poursuivent leur bonhomme de chemin, ignorés et incompris.

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    Je ne voudrais pas conclure cet ouvrage sans ouvrir quelques pistes de réflexion. Des pistes que je n’aurais jamais imaginées si je n’avais pas été amené à contempler vos efforts de développement :

    -         La première qui me vient à l’esprit, suite à l’envol de votre secteur informel, est que l’économie repose avant tout sur le sentiment des peuples dont je t’ai déjà entretenu. L’URSS des années 1920 y croyait et ses « industries industrialisantes » furent un succès. Dès que les peuples commencèrent à remettre en question le stalinisme et ses excès policiers, l’avenir du régime était foutu. Dans toute l’histoire de l’humanité, le schéma se reproduit : le pharaonisme sans monnaie meurt le jour où l’Egypte sort du Nil. On ne peut se contenter de troc entre peuples différents… Le libéralisme triomphe deux fois : la première, sur le corporatisme des Anciens régimes ; la seconde, sur le Colbertisme issu de la fin de ces Anciens régimes. Pourquoi ? Parce que les gens, même s’ils ne sont pas contents, y croient et travaillent sans contrarier la vision. Pour l’instant, la vision perdure : le monde en développement y croit d’autant plus que les délocalisations sont en sa faveur et que l’ouverture des marchés « tue » les comptoirs, donc le néo-colonialisme. Contre ça, Attac, Sax et Stiglitz réunis ne peuvent rien ;

    -         La seconde est le caractère extraordinairement répétitif des schémas de développement sur long terme : nous, Occidentaux, y avons mis des siècles. Mais en fin de compte, on s’aperçoit, surtout avec l’exemple de la Corée du sud (très mal utilisé par ce qui nous reste d’africanistes), qu’on a toujours un expansionnisme du capital contrarié dès lors que les « petits » se mettent en tête d’accéder, eux aussi, à l’abondance. En clair, des taux de croissances pas possibles des années durant avant que de très durs conflits sociaux ne viennent entraver l’enrichissement permanent des actionnaires de société… Où que tu portes ton regard, tu trouveras ce schéma et je ne doute pas un instant que par osmose, l’Afrique, très prochainement, ne bénéficie du phénomène. Car qui dit conflit social dit coût renchéri du travail. Donc nouvelles délocalisations, donc nouvel envol capitalistique, donc nouveaux conflits sociaux, CQFD ! Pour l’heure, ce sont les Latino Américains qui semblent devoir bénéficier du phénomène. Après eux viendra votre tour, le dernier de la planète…

    -         J’ai hésité avant de te livrer ma troisième et dernière réflexion sur notre devenir. Car elle relève pas mal –à notre niveau actuel de connaissances- de l’irrationnel : c’est l’idée très astrophysicienne que notre société humaine, à l’égal des soleils, ne peut qu’exploser en myriades d’éléments –pour les soleils, il s’agit des atomes- plus riches, plus complexes et n’existant pas auparavant. Ou bien elle devient une grosse planète de fer, l’élément le plus stable du cosmos. Ma réflexion, tu vas le voir, est volontariste. Car, dans la mondialisation actuelle existe un risque de « stabilisation », les milliards d’humains buvant tous du Coca-cola pour schématiser. Mais cette même mondialisation recèle des mélanges extraordinaires qui pourraient compliquer formidablement l’humanité en la rendant plus riche et plus intéressante. Que donnera la rencontre de l’Islam et de la Chrétienté passée l’ère actuelle de confrontation « civilisée » ? Les Africains marqueront-ils les Européens, une nouvelle fois (je vais te parler en conclusion de vos premières interventions culturelles), en les obligeants, entre autres influences, à reconsidérer le traitement qu’ils réservent à leurs vieux ? Vois les Etats-Unis : que donnera ce « melting pot » quand, l’enrichissement aidant, sauteront les barrières du racisme social ? Imagine que tes propres compatriotes ne se reconnaîtront plus quand, dans quelques décennies, ils auront vécu qui, à New York, qui à Paris, qui à Stockholm… La langue, l’alimentation, les références littéraires et artistiques, ils n’auront plus en commun que le wolof original ! Leurs enfants ne le parleront même plus…

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    Le monde est donc à la croisée véritable des chemins. Beaucoup plus qu’il ne le pense d’ailleurs. Car, pour la première fois, il a la possibilité d’influer sur son avenir : le fer ou une plus grande complexité. Dans ma jeunesse, je me suis posé, comme beaucoup d’autres, la question de notre libre arbitre. Ma réponse actuelle est que nous le bâtissons peu à peu. Refuse, par exemple, de boire du Coca-cola tous les jours non pas parce que c’est Américain mais parce que cette boisson symbolise la « ferrisation » de nos cultures, et tu auras toi-même, tout petit et insignifiant Lakhsanne, contribué à leur complexité. Et si des milliards d’êtres humains te copient, sans pour autant rejeter totalement cette boisson trop sucrée, alors ce sera gagné.

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    Ce n’est pas autrement que vous, Africains, avez considérablement enrichi la musique mondiale en y introduisant le rythme et le sens du tragique. Quelques esclaves de plantation du sud des Etats-Unis ont inventé le blues et, au fil du temps, retrouvant et approfondissant vos percussions, vous avez, tant en Amérique qu’à partir de l’Afrique (surtout centrale), révolutionné l’oreille humaine. Vous avez fait votre boulot, si je puis ainsi m’exprimer.

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    Vos sculpteurs ont-ils conscience de votre seconde et importante intervention culturelle à l’échelle mondiale ? Savent-ils tous que, sans eux, l’art moderne, le cubisme et l’art figuratif notamment, n’auraient jamais vu le jour ? Et s’ils n’avaient pas vu le jour… Il n’y a pas eu, là non plus, de décision prise par je ne sais quel grande diva médiatique. Mais l’intérêt porté par des intellectuels et artistes occidentaux dans la première moitié du 20e siècle pour la puissance de vos créations « plastiques » traditionnelles. Et tu vois qu’au travers de deux phénomènes cruciaux dans le déclanchement du modernisme dans la tête des gens, la musique et les beaux arts, ton continent à joué un rôle indéniablement décisif.

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    A-t-il, ce faisant, terminé sa mission ? Bien sûr que non, mais, pour continuer à apporter ses partitions à la musique du monde, il doit lui aussi devenir plus complexe et plus riche. Vos cultures ont d’ailleurs considérablement évolué, j’espère t’en avoir convaincu au terme de cet ouvrage. Reste à surpasser le regain actuel de vos antagonismes en arrivant à fondre vos différences sans les supprimer totalement…


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