• Un peu d'économie du développement

    L’Afro pessimisme est de retour

    Christian d’Alayer 25/05/2016

     

    Avec la baisse actuelle du prix des matières premières, les Afro-pessimistes font à nouveau entendre leurs plaintes délétères. Ainsi RFI a-t-elle diffusé le 19 mars dernier une émission sur ce thème avec comme invitée vedette, Sylvie Brunel, géographe, professeur à la Sorbonne et auteur d’un livre, L’Afrique est-elle si bien partie ?, dont le nom se suffit à lui-même. Au mois d’avril suivant, la revue sud-africaine Strategic Marketing Africa publiait un long dossier remettant en cause la notion de classe moyenne africaine (La classe moyenne africaine, une question très politique). L’extrême droite française s’est elle aussi déchaînée au nom, cette fois, du refus de voir l’Afrique sans les Blancs réussir quoi que ce soit. Sur le site RealPolitik.TV du député européen apparenté FN, Aymeric Chauprade, Pascal Gauchon, autre figure du mouvement, s’est lancée dans une rétrospective des Afro-pessimismes et Afro-optimismes en relevant que l’Afro-optimisme ne régna que lorsque les prix des matières premières flambèrent… Des sources autrement plus politiquement correctes ont effectué les mêmes analyses, tel le site Terangaweb, création de l’association L’Afrique des Idées qui peut être considérée comme un cercle de réflexion sur l’Afrique très aligné: il est proche du groupe Le Monde dont le secteur Afrique fut il n’y a guère géré par l’homme qui osa écrire « Négrologie », un pamphlet résolument raciste sur le continent africain. Et dont le succès en France semble avoir marqué à jamais l’ex-quotidien de référence de l’Hexagone.  Enfin et même des organismes et/ou personnalités plus ouvertes aux réalités africaines se sont dressés contre l’Afro-optimisme en le renvoyant dos-à-dos à l’Afro-pessimisme : L’IFRI (Institut français des relations internationales) ou le milliardaire somalien Mo Ibrahim, par ailleurs créateur d’un prix de bonne gouvernance en Afrique, ont ainsi rejeté les deux démarches au profit d’un « Afro-réalisme » pas vraiment défini.

    Cette liste n’étant bien entendu pas exhaustive, elle permet de cataloguer ces critiques du développement africain :

    -          Les nostalgiques de l’Afro-pessimisme des années 1970 et 1980 se retrouvent bien entendu en tête du palmarès. Sylvie Brunel en est l’égérie actuelle, descendante du professeur Dumont dont elle a repris partiellement le titre de sa thèse (L’Afrique noire est mal partie, 1962) Leurs idées simplistes s’appuient et sur la démographie très vigoureuse du continent noir, et sur la déliquescence des Etats subsahariens. Ils se disent que ces deux faits empêchent toute espérance de sortie de la pauvreté, quels que soient par ailleurs les autres paramètres du développement.

    -          Je n’insiste pas trop sur la thèse encore plus simpliste de l’extrême droite française qui n’a visiblement et toujours pas digéré les Indépendances : avant, c’était bien ; après, c’est très mal… Notez que la tête pensante ( ?) de cette vision de l’Afrique est Bernard Lugan, enseignant et chercheur, qui semble avoir cessé de regarder l’Afrique bien avant d’être né. Son regard rétrospectif lui permet donc quelques fulgurances du fait de la pérennité de pas mal de traits de société tant d’Afrique que d’ailleurs. Mais il ne voit pas l’Afrique moderne et n’en comprend pas les ressorts tant économiques que sociaux…

    -          Un grand nombre de détracteurs refusent par ailleurs de voir d’autres ressorts, puisqu’il en est question, que celui du prix des matières premières dans le développement de l’Afrique. Il existait jadis un journal, très bien fait d’ailleurs, qui était à la pointe de cette vision, le regretté Marchés Tropicaux et Méditerranéens (je crois qu’il existe encore une pâle version en ligne)

    -          Et, in fine mais non des moindres puisque, cette fois-ci, c’est l’hebdomadaire Jeune Afrique qui en est l’égérie en France, restent les partisans durs et purs de la « bonne gouvernance » : l’Afrique étant mal gouvernée, elle ne peut se développer quels que soient les autres paramètres. On peut leur associer ceux qui, surtout à gauche, croient également dur comme fer que seule une bonne répartition des richesses est à même de faire décoller l’Afrique.

    Force est donc de répondre à cet Afro-pessimisme de retour. Je commence par le plus difficile car j’ai déjà développé dans un article de début 2013 des arguments contre tous ceux qui refusent d’admettre qu’on puisse se développer sans bonne gouvernance et sans démocratie (Economie et bonne gouvernance : quel rapport ?) J’avais publié alors le palmarès de Bo Ibrahim en y ajoutant les performances des pays en matière de croissance économique : il n’y avait pas corrélation. De même qu’il n’y avait aucune corrélation entre le tableau de Transparency International et les performances économiques. J’ai enfin publié plus récemment (2014) un article, L’Afrique au seuil du décollage, dans lequel j’adjoignais un graphique (indice de Gini) démontrant que les inégalités étaient moindres en Afrique qu’en Asie et qu’en Amérique latine.

    Je dois ajouter aujourd’hui que ce fait est normal : dans le processus de développement, aisément vérifiable dans le passé de l’Occident, l’accumulation du capital, indispensable à la création d’outils de production de masse, précède forcément la redistribution. L’Asie et l’Amérique latine étant plus avancées dans le processus de développement que l’Afrique, il est normal que cette dernière présente des inégalités moins fortes.

    Dernier point de cette première réplique, j’ai aussi publié fin 2015 un article (Florilège d’idées fausses sur l’Afrique) démontrant que les Africains se développaient sans Etats véritables, détruits dans l’œuf (les Indépendances datent des années 1960) par les « remèdes » de la Banque Mondiale, du FMI et des deux clubs de créanciers de l’Afrique (Londres et Paris) L’exemple du Nigeria est éloquent à cet égard, la croissance se fichant bien de l’Etat fédéral déliquescent. Et, autre phénomène notable, se moquant également des cours du pétrole, le pays ayant vu sa croissance s’amplifier en 2014 en dépit de prix en baisse.

    Cette dernière remarque répond en fait et aussi à ceux qui pensent que la baisse des recettes d’exportation va nécessairement entraîner un effondrement des économies africaines. En 2014, la croissance moyenne de l’Afrique n’enregistra qu’un léger tassement de 0,3% du seul fait des très mauvais résultats d’Afrique du nord. Et l’an dernier, la croissance ne fut amputée que de 0,9%, cette fois-ci en ajoutant les moindres exportations en valeur des pays exportateurs de pétrole. Soit 1,2% de croissance en moins en moyenne pour un prix de l’or noir divisé par deux et des baisses moyennes des prix des matières premières de l’ordre de 30% (toutes sources Banque Mondiale) : l’économie africaine ne repose plus que sur ses matières premières, CQFD !

    Ce qui répond aussi à ceux qui refusent d’accepter qu’une classe moyenne émerge peu à peu sur le continent. Car comment peuvent-ils alors expliquer que la croissance continue en dépit des baisses des recettes d’exportation ? J’ai là aussi déjà démontré que l’Afrique était le continent où l’entrepreneuriat était le plus fort du monde, les salariés ne représentant que 18% des actifs. En l’absence d’investissements étrangers, les Africains ont de fait développé leurs propres productions au travers de PME autofinancées ou financées par la famille (le taux d’épargne des ménages a grimpé au dessus de 20% du PIB)

    ***

    Voilà pour le principal. Faut-il réellement répondre aux nostalgiques de l’Afro pessimisme ? Sylvie Brunel me fait penser à l’abbé Pierre : elle raisonne au travers des Africains pauvres. Mais confie-t-on le ministère de l’économie d’un continent à la charité ? Bien sûr que le développement est inégalitaire par excellence puisqu’il faut d’abord accumuler du capital avant de distribuer les richesses. Surtout en Afrique où la solidarité traditionnelle est si forte que bon nombre d’entrepreneurs n’ont pas la possibilité d’accumuler beaucoup de richesses. L’étape d’accumulation est d’autant plus indispensable que les investisseurs étrangers font toujours défaut en dépit de ce que racontent certains médias : même pas 0,5% du PIB africain depuis des lustres…

    Revoyons maintenant les détracteurs de la classe moyenne africaine. Ils comparent, ces gens, les besoins des Africains sortis de la pauvreté aux classes moyennes occidentales. Ce, parce que quelques patrons de multinationales sentent qu’ils ne perceront pas sur le continent. La culture africaine n’est de fait pas encore mondialisée. On fait ses courses au marché, les enfants ne portent pas de vêtements de marque, les plats surgelés n’ont pas de client et personne ne stigmatise là bas les cinquantenaires qui ne portent pas de montre Rolex ! La Banque Mondiale a seulement relevé que plus de la moitié aujourd’hui des Africains avait de quoi se payer plus que l’indispensable. Et avant de se précipiter sur le nec plus ultra de l’électronique « reliée », cette moitié pensera à des choses plus terre-à-terre comme le logement ou la voiture. D’où le succès de l’Africain le plus riche, Aliko Dangote, construit avec du…ciment, CQFD !

    Est-il nécessaire de répondre aux excités du colonialisme ? Bernard Lugan a même été évincé de l’Ecole de Guerre, c’est-dire ! On peut toutefois leur suggérer d’aller voir sur le site de la Banque Mondiale les performances de pays comme le Botswana, le Mozambique, le Nigeria ou l’Ethiopie, les champions de la croissance continentale. Le mieux est sans doute de leur demander de comparer les courbes démographiques des pays africains avant et après les Indépendances : ils verront ce que pèse réellement la médecine coloniale qu’ils vénèrent religieusement…

    Deux derniers mots pour les écologistes occidentaux qui redoutent la croissance démographique africaine en expliquant d’ailleurs qu’elle empêche le développement : un, la Chine vient d’annuler sa politique d’un enfant par famille en regardant sa pyramide des âges 25 ans après sa mise en œuvre. Une bombe à retardement ! Deux, la démographie africaine décélère au fur et à mesure que l’urbanisation augmente. Eux qui prônaient, avec leur « professeur Dumont », le maintient des populations en milieu rural avaient tout faux ! C’est en ville que les femmes réduisent le nombre de leurs enfants, pas en brousse…

    Bien entendu, ce plaidoyer n’empêchera pas des gens qui « accèdent à la lumière » en disant pis que pendre de l’Afrique de continuer à lui nuire de la sorte. Et il n’empêchera pas non plus nombre d’intellectuels africains émigrés de refuser viscéralement d’admettre qu’ils auraient pu rester au pays. Ceux-là persisteront donc et signeront toujours le pire sur leurs origines. Les arguments sérieux n’ont jamais pris le pas sur les sentiments. Et, dans le fond, ça n’est pas plus mal : en attaquant systématiquement l’Afrique post coloniale, ces gens obligent les Africains à réfléchir sur leurs maux. Et les inégalités sont des maux, tout comme le chômage, notamment urbain. Dans des pays pauvres, il faut vraiment choisir, ce qui n’est pas le cas des pays riches où les hauts salaires et les dividendes ont plus à voir avec la spéculation qu’avec les investissements…

     

     


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