• Un seul passeport pour tous les Africains ?

    Le passeport africain unique : mythe ou réalité ?

     

    Les chefs d’Etat africains ont décidé de créer un passeport unique pour tous les Africains lors du dernier sommet de l’Union Africaine en juillet dernier à Kigali. Dans un premier temps, ce passeport ne serait que diplomatique, c’est-à-dire réservé aux dirigeants des Etats africains ainsi qu’à leurs représentants diplomatiques. L’unité du continent africain, vieux rêve de ses intellectuels, n’est-elle donc pas qu’une chimère et ses enfants ont-ils réellement une chance de la voir réalisée de leur vivant ? Car le corollaire d’un passeport unique pour tous les Africains est bien évidemment la suppression des frontières africaines pour les heureux possesseurs de ce passeport.

    Voyons donc si les conditions peuvent être réunies, rapidement ou non. Le premier point qui vient en tête est la division du continent en sous-ensembles historiques et linguistiques. Et sans doute la fameuse distinction coloniale entre Afrique anglophone, francophone et autres langues européennes (essentiellement le portugais et l’espagnol) n’a-t-elle plus aujourd’hui le même poids qu’hier. Certes, les anciens colonisateurs continuent à peser sur le devenir de leurs toujours féaux, au moins en Afrique francophone. La « France Afrique » n’est pas une vue de l’esprit de même que l’ingérence des Anglo-Saxons dans toute l’Afrique. Les Etats Unis ont ainsi beaucoup plus pesé sur la politique africaine au cours des dernières décennies que la France dans son « pré carré » Mais les Occidentaux ont laissé d’autres « crocodiles » se joindre à eux dans le marigot : la Chine, devenue ainsi le premier investisseur étranger sur le continent, mais aussi l’ensemble des pays du Sud avec lesquels l’Afrique commerce aujourd’hui plus qu’avec les pays du Nord. Cette présence économique amoindrit incontestablement la position des « Blancs » d’autant que leurs comptoirs emploient aujourd’hui plus de cadres locaux qu’expatriés : moins de présence physique, moins d’affaires, moins de connaissance du terrain, au point que de nombreux patrons de multinationales n’arrivent plus à percevoir leurs possibilités de gains dans un marché pourtant de plus d’un milliard d’habitants ! Et comme ils n’y arrivent pas, les pays du Sud vont continuer à prendre de l’importance jusqu’à réduire le poids des Occidentaux aux seules ventes d’armes et à quelques accords de défense. Qui sauteront eux-aussi quand les pays africains « vieilliront » et se stabiliseront : renforcement des Etats aujourd’hui déliquescents et renforcement de la force interafricaine qui a vu le jour pour combattre Boko Haram.

    Les vieilles Afriques des coloniaux ne viendront donc certainement pas contrarier la volonté de nombreux Africains de s’unir au niveau continental. Ce qui peut s’y opposer est à présent et surtout la redécouverte de leurs identités par les autochtones : Noirs contre Blancs, surtout d’Afrique du Nord (les Blancs d’Afrique australe ont été vaincus), et Sahéliens contre Forestiers, surtout Bantous (95% de la population dite forestière) Car le phénomène majeur des Indépendances a été l’alphabétisation très rapide du continent qui, liée à l’urbanisation croissante (50% en moyenne africaine aujourd’hui), a accouché de générations de jeunes avides de connaissances notamment historiques. Via les moyens modernes d’information, notamment Internet, ces nouvelles générations sont aujourd’hui beaucoup plus exigeantes, souvent vindicatives à l’égard de leurs dirigeants. J’ai connu les tensions de Casamance, elles ne sont rien actuellement par rapport aux situations de quasi guerre civile de la plupart des pays comportant, d’ouest en est et tout au long de la frontière entre Sahel et forêts, des « gens du Nord » et des « Forestiers » Les Pères de l’Indépendance avaient voulu éviter cela en déclarant d’abord définitives les frontières héritées de la colonisation. Puis en imposant un black out total sur l’histoire des différents peuples. Ils n’avaient même pas voulu que les Africains de tous bords sachent que les Maghrébins avaient razzié les Subsahariens des siècles durant et encore moins qu’ils avaient recruté des Sahéliens pour razzier les Bantous…

    Tous ces non dit reviennent aujourd’hui à la surface sans que les gouvernants prennent la mesure de leur toxicité. Là où il faudrait une catharsis, ils se murent dans le silence et continuent leurs politiques ethniques, alimentant les contestations futures. En Afrique de l’Ouest comme de l’Est, les germes de la discorde me paraissent bien plus forts que l’idée d’unité continentale. Tout juste l’Afrique du Sud a-t-elle connu un temps d’apaisement avec l’outil politique « Vérité et réconciliation » Mais les tensions remontent aujourd’hui du fait du pouvoir économique des Blancs, notamment en zones rurales. De plus, les Occidentaux n’ont rien fait pour calmer les esprits, bien au contraire. Rien n’a été réglé depuis leurs interventions soit directes, soit en aidant militairement une faction contre une autre, voir deux factions opposées l’une à la suite de l’autre comme en Centrafrique ! Sans compter l’afflux d’armes qu’ils ont favorisé, spécialement en aidant les rebelles Libyens contre Kadhafi (ces armes se sont retrouvées aux mains de Boko Haram) En fait, les oppositions n’ont jamais été aussi aigües, renforcées à présent et du fait de la montée en puissance de l’Islam radical dans le Monde, par des oppositions religieuses qui peuvent aller jusqu’à l’horreur comme au Nigeria. C’est l’intégrité des pays africains, surtout subsahariens, qui est ainsi menacée.

    Certes, les dirigeants africains ont correctement réagi, privilégiant, eux, la discussion et le compromis mais sachant aussi unir leur force quand le temps des armes ne pouvait être évité. Le pouvoir chancelant de Lagos sait pour l’instant et par exemple éviter la guerre de religion entre ses peuples tout en ayant fini par accepter l’union militaire avec ses voisins pour faire reculer, enfin !, les milices de Boko Haram. Et si, au Cameroun, les voix de la discorde se déchaînent sur Internet au fur et à mesure que se précise la retraite de Paul Bya, les populations encore disparates du pays font front commun contre les mêmes milices.

     Il n’empêche que, globalement, la stabilité de l’Afrique semble défaillir plutôt que s’installer comme on aurait pu le penser au lendemain des guerres des Congo. Ce, parce que beaucoup de pays dont les plus grands sont à présent touchés. Daech qui s’est introduit en Libye et en Egypte, menaçant les pays du Maghreb francophone ; le Mali fragilisé par l’irrédentisme touareg et la persistance du radicalisme islamique issu de l’effondrement libyen ; la Mauritanie de plus en plus fragilisée par la vindicte des populations « nègres » vis-à-vis des populations maures ; Côte d’Ivoire, Togo, Centrafrique, Burundi en proie à l’émergence d’une opposition ethnique (et non plus tribale) violente ; Ethiopie où démarre à présent une opposition générale contre les Tigréens…

    Et Afrique du Sud où s’épanouit, une première en Afrique, une xénophobie née sur l’existence d’une immigration énorme et incontrôlée en provenance de toute l’Afrique noire, en particulier du Zimbabwe voisin. Les pays arabes d’Afrique éprouvent de plus en plus un sentiment identique vis-à-vis des nombreux Subsahariens qui s’installent chez eux ou qui y transitent en attendant de partir pour l’Europe. C’est nouveau car auparavant, l’émigration interafricaine était un phénomène normal et pourtant massif. Les Nigérians qui contrôlent le commerce à Yaoundé, les Haoussas contrôlant le même commerce tout au long de la côte nord de l’Atlantique, les millions de Sahéliens venus chercher fortune au Nigeria, les Subsahariens venus chercher du travail en Egypte et en Libye, etc., etc., ont façonné la nouvelle Afrique tout au long du 20e siècle. Laissant penser que les tensions ethniques n’avaient pas véritablement d’avenir. Et alimentant même une théorie de développement économique dite « par diffusion » très à la mode en France dans les années 1970 à partir du modèle ivoirien. Alimentant aussi l’idée qu’un seul modèle suffisait à l’Afrique en dépit de sa complexité (idée largement répandue auprès des intellectuels africains) D’où, aussi, la naïveté tout de même des « unionistes » africains pensant que l’idée se suffisait presque à elle seule. L’apogée de leur espoir fut atteint quand Kadhafi réussit à changer « l’OUA » en « UA »…

    Leur espoir est donc très largement contrarié aujourd’hui et le moins qu’on puisse prédire est beaucoup de temps avant l’union au moins des pays subsahariens. Car s’ajoute aux faits précédents une réelle compétition économique entre les sous-régions du continent, voire même entre pays africains : l’exemple type est celui des bourses de valeurs, chaque pays voulant la sienne alors que les capitalisations possibles ne sont pas encore nombreuses. Il devait y avoir une seule bourse en Afrique centrale, il y en a deux, une au Gabon et une au Cameroun, sans compter les bourses nigérianes qui flirtent entre l’Afrique de l’ouest et l’Afrique centrale… Un phénomène identique existe avec les ports qui se concurrencent de plus en plus, tant à l’exportation (ports ghanéens et béninois à l’époque ou San Pedro n’était pas disponible) que, surtout, à l’importation, notamment à l’est du continent (concurrence du Kenya avec Djibouti) Et ces oppositions vont croître quand les ports d’Afrique centrale, Douala-Kribi et Pointe Noire, en concurrence entre eux, concurrenceront les ports sud-africains à l’ouest (les ports kenyans concurrencent déjà les ports sud-africains à l’est)

    Pour l’instant les concurrences ne sont pas féroces car les infrastructures sont loin d’être terminées aux niveaux routiers et ferroviaires. Les bateaux cherchent toujours à aller au plus près des destinations finales. Mais Mombasa au Kenya a déjà pris pas mal de fret au port orientaux d’Afrique du sud et Kribi au Cameroun devrait s’imposer rapidement en Afrique centrale, gênant cette fois-ci ses ports occidentaux.

    J’ai cité cet exemple portuaire car il est immédiat. Il y en a d’autres qui s’imposeront au fur et à mesure du développement du continent : qui fournira à qui les métaux nécessaires à la métallurgie ? Qui de l’Egypte ou du Nigeria s’imposera dans le ciment ? Quelles raffineries fourniront quelles régions ? Pour l’instant, c’est surtout l’alimentation et le textile qui sont en jeu dans les échanges interafricains. Plus l’essence aux frontières du Nigeria. Mais qu’en sera-t-il demain ? Ces futurs échanges forcément concurrentiels obligeront les Etats à réfléchir, leur interdissent déjà la naïveté…

    Et je crains donc que le passeport africain unique reste diplomatique longtemps encore. Si on en croit d’ailleurs la vie du passeport européen, remis fortement en question aujourd’hui, c’est l’immigration qui met cette vie le plus en cause. Dans l’état actuel de la situation des migrations en Afrique, je doute fort que l’Afrique du sud se rallie rapidement à l’idée d’unicité, surtout depuis les dernières élections municipales qui ont vu une baisse d’audience de l’ANC. De même que le Maroc ou la Tunisie, sans parler de la nécessité de combattre le terrorisme, donc de contrôler les frontières, dans pratiquement tout le Sahel. Peut-être alors les chefs d’Etat africains ont-ils voulu plus conjurer le sort à Kigali que démarrer une nouvelle étape de l’Union ?


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