• EPILOGUE : LA MORT<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

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    Derniers entretiens<o:p></o:p>

    Elle a survécu. Elle n’est certes pas dans une grande forme mais m’accueille avec toute la chaleur dont elle est encore capable. Nous avons bientôt terminé, n’est-ce pas ? Comment lui dire que le genre de réflexions que nous avons menées n’est jamais terminé ? Que la quête d’une vérité n’est d’abord jamais emplie de certitudes et qu’ensuite et surtout, toute explication débouche inévitablement sur de nouvelles interrogations ? Je lui ai fait cours, en quelque sorte, mettant ainsi de l’ordre dans des idées que je ruminais depuis longtemps. Mais dans le plus total chaos… Et, depuis, de nouveaux « blancs » sont apparus, contredisant parfois celles de mes théories que je croyais les plus arrêtées. Ainsi mon jugement sur elle n’est-il plus si négatif qu’au début, mettant à bas ce que je pensais jusqu’alors de l’argent et de l’intelligence (deux concepts que je croyais opposés). Oui, c’est bientôt fini : vous entendrez la fin avant de décéder, je vous le promets ! Madame Florin ébauche un sourire amical… Mais, subitement, ses yeux se font plus perçants, moins larmoyants : j’ai besoin que vous développiez vos arguments sur l’auto reproduction des élites. Car je ne suis pas d’accord à priori : les dirigeants politiques sont élus tandis que la plupart des dirigeants d’entreprise sont recrutés hors tout népotisme, ce qui n’était pas le cas autrefois… <o:p></o:p>

    -         Pas de problème. Voyons d’abord les dirigeants politiques : ils sont aujourd’hui tous issus d’un grand parti au sein duquel sont étudiées les « candidatures à la candidature ». Il existe même des « primaires » institutionnelles aux Etats Unis. Le hic, car il y en a un, et de taille, est que ne peuvent réellement prétendre à la « candidature à la candidature » que des « hiérarques », autrement dit des gens du sérail. Des sénateurs exclusivement aux Etats Unis, des technocrates aujourd’hui chez nous. Lesquels s’imposent même en province où, il n’y a guère, officiaient pourtant de nombreux « notables »… Les autres, ignorés par les médias, n’ont aucune chance de l’emporter. Le phénomène est amplifié du fait de l’argent lors des élections finales. Ne peuvent ici gagner que ceux qui disposent de l’assistance d’un grand parti, capable d’aller chercher pour eux cet argent des affiches, des encarts médiatiques, de la location de salles, etc. Les campagnes électorales modernes sont d’immenses shows itinérants qui coûtent les yeux de la tête. Et, là encore, le pezzouille de base qui se lance seul dans la course n’a aucune chance, quand bien même les médias parleraient de lui : voir la candidature Coluche lors des présidentielles de 1988.  Son plus haut score dans les sondages fut 16% et il se retira sous la pression du parti socialiste qui voyait s’effriter par trop son électorat : il n’aurait pas gagné mais il aurait risqué de faire battre Mitterrand…<o:p></o:p>

    -         Il n’empêche que les hiérarques, comme vous dites, ne s’auto reproduisent pas…<o:p></o:p>

    -         Si, de plus en plus. Voir la famille Bush à laquelle succédera peut-être Hilary Clinton, ou bien les Mitterrand, père et fils… Mais le plus gros de l’auto reproduction n’est pas dans la filiation de sang : je vous ai expliqué que les élites modernes vivaient dans le consensus. Si bien que tout nouvel élu ressemble comme un clone à son prédécesseur, au point que les Français n’arrivent plus à différencier un Jospin d’un Juppé et que nos politiques économiques peuvent être menées par un socialiste ou par un chiraquien sans qu’une virgule seulement change entre les deux gestions. A ce consensus s’ajoute, vous ai-je dit aussi, le fait que les grandes écoles sont de plus en plus farcies de fils d’anciens élèves des mêmes écoles. Si ce n’est pas de l’autoreproduction, qu’est-ce ?! Passons à présent aux patrons des grandes entreprises : dans le public, ils sont désignés par le pouvoir exécutif. Une cooptation de technocrates, en fait. Dans le privé, ils sont nommés par des conseils d’administration eux-mêmes issus d’assemblées générales dans lesquelles les banques, détentrices des pouvoirs des sicav et autres fonds de placement, font la loi. Les patrons des banques sont bien entendu et depuis belle lurette des hiérarques eux-mêmes et nommeront prioritairement des gens qui leur ressemblent à la tête des entreprises qu’ils contrôlent de fait. Tout cela au sein d’un univers d’arrivistes où tout est pesé par tous, les services rendus comme les coups tordus : il n’y a guère de place pour les autres, de toute évidence, dans ce système de renvois d’ascenseurs ! L’ère des grands nombres sociaux met toutefois et déjà à mal ce système : aux Etats Unis, des « petits » n’hésitent pas à faire campagne contre les dirigeants d’entreprises dont ils n’approuvent pas la gestion. Et, de fait, pas mal de ces dirigeants ont eu, ces dernières années, la désagréable surprise d’être « débarqués » en assemblée générale par une majorité de petits venant apporter leurs voix à leurs opposants plus institutionnels. Ils ont réagi, bien sûr, pour se protéger : en faisant entrer plus de fonds bancaires dans le capital et en risquant alors d’être débarqués par des patrons de fonds de pension. Mais on peut négocier avec ces fonds de pension, notamment de confortables indemnités de licenciement, alors qu’il est beaucoup plus difficile d’obtenir des avantages similaires de la part d’une AG remplie de « fous furieux », CQFD ! <o:p></o:p>

    -         Ces fous furieux m’ont aidé jadis à virer … (le nom qu’elle donne me fait sursauter).<o:p></o:p>

    -         Ah !, c’était vous ! Pas mal… En tous cas, vous voyez que la tête des entreprises d’importance est tenue de mains fermes par des gens « du sérail », même si les gueux ont commencé à se rebeller aussi dans ce domaine. Passons à présent aux médias.<o:p></o:p>

    -         Ce n’est pas la peine : vous m’avez déjà expliqué le processus, de même que vous m’avez dit tout le mal que vous pensiez du pouvoir judiciaire…<o:p></o:p>

    -         Mais pas sous l’angle de l’auto reproduction. Mais peu importe, passons. J’en viens donc à ma conclusion sur cette lutte constante, depuis des siècles, entre la plèbe et les élites, avec deux remarques : la première a trait au pouvoir réel des élites qui ne cesse de se réduire…<o:p></o:p>

    -         Bush et ses amis ont pu quand même déclarer une guerre inique !<o:p></o:p>

    -         A un pays qu’ils pensaient pouvoir écraser en quelques mois. Auraient-ils pu lancer leurs troupes contre un ennemi de plus grande envergure ? J’en doute, leur opinion publique ne l’aurait pas permis. Autrement dit, les gueux rendus agressifs par le terrorisme et une manipulation médiatique sans précédent ont accepté une nième « politique de la canonnière », très probablement auraient-ils revus leurs prétentions à la baisse s’il s’était agi, d’entrée, d’un second Vietnam… Mais pensez aussi aux dirigeants politiques européens, tenus par les directives de Bruxelles qu’ils ont d’ailleurs eux-mêmes contribué à mettre en place, et, plus généralement, au poids croissant des sondages dans leurs décisions : leur réélection est tellement importante à leurs yeux qu’ils n’osent absolument pas aller à l’encontre d’un sentiment public supposé…<o:p></o:p>

    -         Pourquoi supposé ?<o:p></o:p>

    -         Parce qu’un sondage n’est pas un vote et qu’on peut aussi manipuler les sondages. Mais je ne retiens de ces sondages et pour ma part  que la trouille qu’ils inspirent à nos élites : elles savent bien, elles, que la piétaille progresse et veulent à tous prix éviter de mettre cette piétaille de mauvaise humeur. <o:p></o:p>

    -         Ok, j’ai compris. Votre deuxième argument ?<o:p></o:p>

    -         Il s’agit ici de la réaction de la dite piétaille face à la fermeture de « l’ascenseur social » : en ordre totalement dispersé, les gens ont commencé à agir directement. Dans des associations, en écrivant aux journaux, en protégeant outre mesure leur sphère personnelle, ce qu’on appelle entre élites le « communautarisme », en boycottant qui, des industries qui ne respectent pas l’environnement, qui des investisseurs dans des pays anti-démocratiques, qui des médias qui leur mentent… Vous ne pouvez pas imaginer le niveau de ces réactions civiques dont personne, bien entendu, ne vous parle !<o:p></o:p>

    -         Avez vous des exemples concrets ?<o:p></o:p>

    -         Bien sûr : les dirigeants de nos télévisions, vous disais-je il y a quelques jours, confondent grand public et vulgarité. Ils imposent donc des merdes du type « La ferme célébrités », si je ne me trompe pas sur le nom –je ne regarde pas ce type d’émissions- qui, affirment-ils aux annonceurs, « font un tabac ». Et de montrer, en guise de preuve de cette réussite, des « taux d’écoute » de 40 et 50%. En oubliant de préciser que ces taux soi-disant astronomiques ne recouvrent plus que 4 ou 5 millions de téléspectateurs contre le double quelques années plus tôt : c’est à une dégringolade globale de l’audimat qu’on assiste en fait, mais l’on continue à vous faire croire que les Français sont toujours des veaux puisqu’ils se délectent de ces émissions absconnes… Dans la réalité, ils louent des DVD ou font autre chose que regarder la télévision. Mais le consensus est, très provisoirement, le plus fort : les annonceurs ne bougent pas, leurs agences non plus, et les médias peuvent continuer à agir en fonction de leurs seuls desiderata. Ca ne tiendra pas longtemps, si vous voulez mon avis…<o:p></o:p>

    -         Non. Car, si vous avez raison, les financiers de mon espèce n’accepterons pas de telles pertes d’argent à répétition. Surtout quand la rentabilité descend en dessous de 10% : nous n’avons alors et en général aucun état d’âme…<o:p></o:p>

    -         L’ère des grands nombres… J’aime !  <o:p></o:p>

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    A ce moment, un téléphone sonne. La milliardaire sort un combiné sans fil de sous sa couverture et appuie sur un bouton : je découvre ainsi la ligne directe de la dame dont très peu de gens, je le suppose, ont le numéro. Je me lève pour sortir, mais la dame, d’un geste, me demande de rester. De quelle participation s’agit-il ? … Les actions baissent ? Et alors ?! Il vous a demandé d’augmenter notre part du capital et de tenir la position, vous la tenez … Je me fous de vos états d’âme ! … Un service que me demanderait le ministre des Affaires étrangères ? Ai-je jamais décidé de vendre ou d’acheter des actions en fonction du souhait d’un ministre ! Je les emmerde, vos ministres ! … Une menace ? … Alors dites lui que mon héritier aura en mains, dès que nous aurons terminé cette conversation, toutes les preuves des « indélicatesses » de votre ministre : et que celui-ci n’a qu’une solution dans cette affaire, fermer sa gueule… Une affaire d’Etat ? Quelle affaire d’Etat ! Vous n’allez pas me faire croire que le soutien que nous apportons à une entreprise sud africaine non stratégique menace la France ! … Elle a piqué un marché en Algérie à un ami du ministre ? … Ah ! Pas en Algérie, au Maroc. Et après ? Passez le moi, votre ministre…<o:p></o:p>

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    Madame Florin écarte le combiné de son oreille et me regarde en me faisant un clin d’œil :

    -         Vous avez compris, je suppose, ce dont il s’agit ?

    -         Bien sûr : de ma décision de porter à 40% notre participation dans la start up du Cap. Ca déplait visiblement au gouvernement français…<o:p></o:p>

    -         Pas au gouvernement : au ministre des Finances seulement qui doit, très certainement, avoir une dette envers un concurrent français de cette start up. Mais attendons d’interroger le ministre…<o:p></o:p>

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    Nous attendons ainsi dix bonnes minutes avant que le bonhomme se manifeste. La vieille dame part immédiatement à l’assaut : je n’ai pas l’habitude d’attendre … Si vous le prenez comme ça, sachez que, dans les minutes qui suivent, un coursier partira au Canard Enchaîné avec la copie des papiers que vous savez … Comme vous le voudrez, Adieu ! Et la dame, apparemment ragaillardie par l’incident, raccroche en me faisant un second clin d’œil : je lui laisse 30 secondes… Il ne s’écoule pas 15 secondes avant que le téléphone ne sonne à nouveau : Allo ? … Mais il n’y a aucune ambiguïté, Cher Monsieur : je vous ai clairement menacé, vous m’avez quasiment injurié, je suis en train de mettre mes menaces à exécution. Tenez, le pli pour le Canard est déjà sous enveloppe … Oh !, si ! Je vous ai parfaitement compris, vous ne voulez pas mettre la politique de la France en danger à cause d’une vieille folle … Vous n’avez pas utilisé le terme « folle » mais ça revenait au même. Quant à votre politique de la France, vous pouvez vous asseoir dessus : c’est la politique de vos financiers de campagne que vous défendez. Je crois d’ailleurs que je vais en toucher un mot à votre patron … Ce que je veux ? Des excuses à plat ventre d’abord … Je n’entends pas bien … Ah ! C’est mieux ainsi. Répétez lentement s’il vous plait, je tiens à vous humilier autant que vous l’avez fait … La mourante est d’une cruauté sans égal à ma connaissance. Il s’agit toutefois d’un énarque et ça ne me fait ni chaud ni froid : d’une part ces gens là savent, quasiment dès l’enfance, avaler des couleuvres ; d’autre part, ils en font avaler pas mal aux gens qu’ils dominent. Mais savoir qu’un grand ministre de la République est au bout du fil, transpirant et prêt à toutes les bassesses pour calmer un témoin gênant de ses turpitudes est revigorant ! Je sais toutefois que Madame Florin va devoir lâcher quelque chose en contrepartie et, d’avance, je plains ces pauvres Sud africains qui se croient, depuis mon intervention, à l’abri des pépins boursiers.

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    La vieille dame m’étonne à nouveau : non seulement elle ne « lâche » rien, mais elle se permet d’exiger en outre une intervention du ministre dans une autre affaire, une histoire de marchés truqués dans laquelle est impliquée une entreprise sous son contrôle. Au fil de l’entretien, le ministre comprend toutefois que la perte, de toute évidence, du soutien financier du concurrent de « ma » start up, sera largement compensée par le soutien de Géraldine. Quel con ! Ne sait-il pas qu’elle est mourante ? Règle numéro un, commente la vieille dame après avoir raccroché, ne jamais baisser sa garde : entre prédateurs, le plus faible n’a aucune chance. Et ces gens n’ont pas l’atome d’un sentiment. Si j’avais été ne serait-ce qu’un peu aimable, le bonhomme m’aurait forcé à lâcher vos Sud Africains, à lui promettre un soutien lors des prochaines élections et, probablement, à lui faire un autre cadeau dans un autre domaine. Ce, alors que j’ai toutes les cartes en mains… Elle m’explique qu’elle s’est de fait employée, à coups de dizaines de millions d’euros, à obtenir des informations « confidentielles » sur à peu près tous les dirigeants qui comptent en France, ses dossiers lui permettant d’être invulnérable depuis maintenant plusieurs décennies. Je pensais que c’était l’apanage des ministres de l’Intérieur, ce genre de sport ?, lui dis-je. A qui croyez vous que sont allés les millions d’euros que j’ai dépensés ?, me répond elle… Quel monde ! Et dire que j’ai failli, un temps, accepter d’en faire partie… Les zigotos qui nous dirigent m’auraient-ils seulement laissé vivre si j’avais accepté l’héritage ? Je me souviens à cet égard du sort réservé à feu Bokassa par son « ami » Giscard d’Estaing : un traitement digne des lettres de cachet du 18e siècle, avec les moyens du 20e siècle… Et toutes ces barbouzes fouillant le « château » de l’empereur centrafricain, à la recherche du moindre papier pouvant prouver les compromissions du président français… Sachant que, depuis, nos élites ne se sont pas vraiment civilisées, je n’aurais eu aucune chance de m’en tirer. Ou alors comme une sorte d’homme de paille à leurs ordres. Vivez dans le luxe et faites ce qu’on vous dit de faire ! Madame Florin, elle, avait pu dominer cette engeance en étant plus « requin » que ces squales, plus méchante et plus dure. Je n’avais pas sa stature…

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    Nous reprenons notre entretien comme s’il ne s’était rien passé :

    -         Où en étions nous, cher ami ?

    -         A l’inanité des luttes pour le pouvoir : les élites en ont de moins en moins tandis que, vous ais-je dit précédemment, les gueux disposent en gros, dans nos pays riches, des mêmes biens matériels que les élites mais sans les emmerdements des élites. Le monde développé évolue ainsi sous le poids croissant de la loi des grands nombres. Savez-vous que, dans ma jeunesse déjà, j’avais eu le pressentiment de cette évolution ?<o:p></o:p>

    -         Non, mais vous allez me raconter…<o:p></o:p>

    -         J’ai « commis » un livre de science fiction, jamais publié, dans lequel les humains tiraient au sort pour savoir qui allait commander, une fonction franchement pas recherchée dans mon histoire. La personne qui s’y collait se voyait affublée d’une sorte de « boîte noire » recueillant les pensées profondes des autres sur tous les sujets à débat et n’avait plus qu’à indiquer la synthèse, la décision collective en fait, que lui « crachait » la dite boîte noire. <o:p></o:p>

    -         Vous étiez déjà anarchiste ! Mais pourquoi votre livre ne fut-il jamais publié ?<o:p></o:p>

    -         Parce que je n’ai jamais cherché d’éditeur : c’était juste pour moi, comme un prurit… <o:p></o:p>

    -         Vous avez eu beaucoup de prurits ?<o:p></o:p>

    -         Pas mal : des nouvelles, un essai sur le déterminisme…<o:p></o:p>

    -         Quelle était votre conclusion ?<o:p></o:p>

    -         Que nous, les humains, bâtissions peu à peu notre indépendance vis-à-vis des Dieux.<o:p></o:p>

    -         Comment cela ?<o:p></o:p>

    -         En résumé, notre avenir est déterminé par notre louvoiement entre des « improbables » et des « possibles » : un vieillard ne battra pas un jeune au tennis. C’est improbable. Mais il peut soit mourir d’une crise cardiaque, soit abandonner avant : voici deux avenirs physique possibles pour ce vieillard dont le déterminisme est marqué de toute évidence par l’intrépidité. Mais, progressivement, nous retardons l’âge de l’impotence et il est possible alors qu’un jour, un vieillard batte un jeune au tennis. C’est très grossièrement résumé car reste le déterminisme de son intrépidité, le facteur intellectuel le plus difficile à maîtriser. Nous pouvons toutefois y arriver, surtout collectivement.<o:p></o:p>

    -         Expliquez-vous.<o:p></o:p>

    -         Prenez le cas de la guerre qui vous interpelle tant.<o:p></o:p>

    -         C’est vrai, ça me rend malade…<o:p></o:p>

    -         Notre déterminisme est ici notre culture de l’agressivité. Dominer son agressivité individuellement n’est pas aisé. Il faut suivre de nombreuses séances de psychothérapie et recourir éventuellement à la « camisole » chimique. A plusieurs, c’est par contre bien plus facile : des discussions, des écrits, de la réflexion qui débouchent sur une sorte de « conscience collective » qui nous immunise, individuellement et hors les « cas sociaux », contre les actions agressives, considérées comme asociales. Nous pouvons éprouver des pulsions, mais nous arrivons à les contrôler. <o:p></o:p>

    -         C’est un peu ce que nous faisons, non ?<o:p></o:p>

    -         Les gueux, oui. Et presque inconsciemment. Les femmes, ici, jouent un grand rôle, comprenant instinctivement que le machisme qui les fait souffrir vient de l’agressivité des mâles. Elles introduisent donc de plus en plus d’interdits dans notre vie, interdits qui, progressivement, inhibent partiellement cette agressivité. Mais les élites, non, mille fois non ! La culture de la compétition est leur fondement. Comment voulez-vous qu’elles puissent prôner des comportements non agressifs ? Le feraient-elles d’ailleurs qu’elles ne seraient pas crédibles : l’exemple est, en la matière, bien plus important que le discours. Et les exemples que ces élites nous donnent sont à chier, si vous voulez bien me passer cette expression.

    -         Je vous « la passe », comme je vous ai passé toutes les « expressions » que vous avez jusque là employées. J’observe d’ailleurs que vous utilisez généralement un langage peu populaire : comment se fait-il alors que, par ailleurs, vous prônez la libération de la plèbe de la férule de ses élites ?

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    Est-ce maintenant la fin ? La malade est partie sur des sentiers qui lui sont propres, quittant mes perspectives historico philosophiques. Je m’approche d’elle :

    -         Parce que je n’ai jamais crû et me refuse à croire que les gueux sont voués à une sous-culture. Pour résumer, qu’ils préfèrent aujourd’hui la variété à la grande musique peut me chagriner au premier abord. Mais, au second, je réalise que, ce faisant, ils rejettent aussi, par boycott, tout ce qui leur rappelle l’élitisme. La veulerie des élites semble par ailleurs les enfermer dans l’abominable, les « Ile de la tentation » et autres « Ferme célébrités ». Mais je vous ai expliqué que la réalité, celle qu’on ne vous dit pas, est toute autre : la moitié au moins des anciens téléspectateurs a quitté les ondes… Bref, je continue à croire en la « revanche des gueux » dont la dynamique dépasse, de très loin, mes capacités d’analyse. Pourquoi, dans ces conditions, changer le style de mon discours ? Pourquoi, par exemple, m’emmerder à transposer mes pensées dans un roman érotico policier au seul objectif de vendre ? C’est du marketing de bas étage, ça. Car mon discours ne peut que se perdre dans la transposition, quelques dialogues dans un océan de stupre ! Je n’ai que la volonté de vous convaincre, pas celle de vendre des millions d’exemplaires. Je suppose que si mon message convient à ce nouveau siècle, d’autres sauront le reprendre de plus belle manière…

    -         Vous manquez décidément d’ambition !<o:p></o:p>

    -         N’est-ce pas ? Mais revenons à nos moutons si vous le voulez bien…<o:p></o:p>

    -         Non : allez déjeuner…<o:p></o:p>

    -         Vous m’abandonnez une partie du peu de temps qu’il vous reste à vivre ?!<o:p></o:p>

    -         Oui. Je crois en fait arriver maintenant à bon port. Et j’ai besoin de solitude…<o:p></o:p>

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    Je descends donc aux cuisines où Danièle m’accueille à bras ouverts : c’est bien ce que vous faites ! Et puis, votre tirade sur le rôle des femmes par rapport à l’agressivité des hommes ! Tenez, je vous embrasse ! En arrivant ce matin, et puisque c’était à mon tour de décider, j’avais commandé une araignée de mer suivie d’un pigeon aux petits pois. J’avais exigé que l’araignée soit préparée selon mes normes, soit les pattes pré-cassées, le corps coupés en 4 morceaux et le contenu de la coque mélangé, à la fourchette, à de la moutarde, du sel, du poivre, du piment et un filet d’huile d’olive. Nous mangeons cette préparation dans un silence recueilli, jusqu’aux derniers morceaux : la « merde » du crabe traitée comme je l’ai indiquée, étalée, tel du pâté, sur des tranches de pain grillé, frottées d’ail et d’huile d’olive… Un régal ! Le pigeon n’est pas mal non plus, avec ses petits pois frais cuits sans eau –juste deux cuillérées à soupe, m’avoue Danièle- avec un cœur de laitue, un oignon, un sucre, un bouquet garni et quelques lardons fumés. Les cosses n’étaient pas fripées, m’explique la cuisinière. Les petits poids étaient donc parfaitement frais… Pourquoi sert-on un très bon volatile, le pigeon, avec ces remarquables petits pois ? Le pigeon devient presque superflu… Je l’imagine alors rôti avant d’être mêlé à une sauce « champignons- poivre- crème fraîche » moins gustative. Je m’en ouvre à Danièle qui me répond instantanément : c’est parce que votre recette de petits pois ne convient pas au pigeon. Il faut à ce petit volatile des petits pois quasi « neutres », tout juste salés, poivrés légèrement et sucrés. Et c’est le mélange sucre-poivre qui, au travers des petits pois, fait ressortir le goût subtil du pigeon… Lequel, pour exister dans votre palais, doit être confrontés à des goûts plus forts : la douceur de la chair de la bête n’en ressort que plus vive… Je suis d’accord sur le remède, pas sur le diagnostique : pourquoi nos ancêtres ont-ils élaboré une recette mêlant deux goûts dominants ? Le petit pois, par lui-même, donne son nom à n’importe quelle recette. Parce qu’il domine. Tandis que le pigeon est trop fin pour survivre, dans le palais, à un tel traitement. Certes, quelques épices ou herbes peuvent en relever le goût, mais de tels ingrédients mélangés à des fèves dominatrices n’en sont pas capables. Les Marocains, me souviens-je, ont associé le pigeon au miel : le sucre est-il donc la panacée ?

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    Vous entrez dans la grande cuisine et dans l’imagination : je vous en félicite !, me gratifie Danièle sitôt connue ma réflexion. Je commence donc à concevoir l’univers des cuisiniers modernes, amenés à tout remettre en question : ils veulent d’une part comprendre le cheminement de leurs ancêtres et, de l’autre, laisser une trace dans l’histoire culinaire. Donc inventer. Avec une majorité de gens normaux, donc des recettes médiocres, et quelques génies, poursuit la cuisinière. Plus les médias, j’ajoute. Lesquels poussent les médiocres à faire n’importe quoi pour qu’on parle d’eux ! Qui est médiocre, en l’occurrence ? Les chefs de cuisine fous ou les médias qui les portent au pinacle ? C’est Clément qui nous apporte un début de solution : vous attaquez longuement les élites dans vos entretien avec la patronne : n’est-ce pas du fait de ces élites, principaux clients des grands restaurants, que sévissent les inventeurs fous ? Vous savez, passés une dizaine de repas chez Bocuse, on se lasse. Bocuse est donc bien obligé de changer sa carte. Danièle et moi lui objectons qu’il peut aussi puiser dans le répertoire existant, énorme en France. Mais ces gens ont tout essayé ou presque. Et puis le « répertoire existant », comme vous dites, sent bien trop sa « cuisine bourgeoise » pour plaire aux grands de ce monde. Il fallut un Chirac pour aimer passionnément la tête de veau. Mitterrand, lui, appréciait les ortolans, un oiseau que ni vous, ni moi, ne mangerons jamais. Pour complaire aux foules, nos élites disent aux journaux –qui ne vérifient jamais- qu’ils aiment le choux farcis ou la potée auvergnate : je suis bien certain qu’elles n’en ont mangé qu’une ou deux fois dans leur vie. Le reste du temps, elles « diététisent » chèrement à domicile ou posent leurs culs malpropres sur les chaises dorées des trois étoiles Michelin. Pour elles, le poisson au chocolat est un passe-temps amusant, donc médiatisable…<o:p></o:p>

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    Clément donne du grain à moudre à ma théorie sur la revanche des gueux : hors quelques militants passionnés, personne n’aime les élites, de gauche comme de droite. On fait avec parce qu’on n’a pas d’autre choix, me disent, désabusés, Danièle et Clément. De toute façon, c’est blanc bonnet et bonnet blanc : tous ces gus se sucrent sur notre dos et se moquent pas mal de notre sort… Pourquoi, alors, continuent-ils à voter pour les uns et pour les autres ? Parce que le droit de vote est notre conquête. Nous éliminons plus que nous ne choisissons, mais nous votons ! Décidément, la désignation de candidats crédibles est le « nœud » de la véritable démocratie, parodie aujourd’hui plus qu’accomplissement. Je leur suggère d’entrer en masse dans les partis politiques : ça ne sert à rien. Tout est verrouillé dès le plus bas étage. Savez-vous à quoi ressemble une réunion politique de base ? J’avoue que non, n’ayant jamais milité de ma vie. A un meeting : vous venez, vous vous asseyez et vous écoutez. Puis vous repartez… Au passage, on vous rappelle que vous n’êtes pas à jour de votre cotisation. Croyez-vous que les leaders payent leur cotisation à hauteur de la nôtre, c’est-à-dire en fonction réelle de leurs revenus ?! Mais les élections internes ? Elles se multiplient… Ouai… J’ai été inscrit dans le bled où j’habite. Un quartier populaire… Lors de la désignation du candidat à la présidentielle, on a effectivement voté. Mais, auparavant, la direction locale « avait fait le ménage » : elle avait exclu un bon quart des militants qui n’avaient pas payé leurs cartes –tout en gardant un bon autre quart dans le même cas- et fait entrer, par contre, tout un tas de gens inconnus, très probablement sympathisants du candidat à soutenir. Je suppose que, pour ceux-ci, les dirigeants ne furent pas très regardants quant au paiement des cotisations... Face à cette caricature de démocratie, je suis parti. J’ai appris par la suite, via des amis qui étaient, eux, restés au parti, que la direction avait ajouté à ses magouilles préparatoires un « bourrage d’urnes » pas possible partout où les dépouillements n’étaient pas contrôlés. Sans compter des « rectifications » au sommet et après dépouillement… Bref, l’élection interne fut une mascarade, mais présentée comme un modèle par une presse aux ordres. Car, in fine, le candidat du parti fut écrasé aux élections réelles : expliquez moi comment un parti majoritaire selon les sondages peut voir son candidat laminé alors qu’il a été désigné par une immense majorité des militants ? Il y a là quelque chose de plus que troublant… Je reviens à nos moutons culinaires : admettons que nos nouveaux errements culinaires viennent de la clientèle, donc des élites. On devrait normalement voir pas mal de chefs lâcher ce mouvement pour s’en tenir aux « canons » de la cuisine française… Danièle me rappelle nos conversations précédentes, au cours desquelles, justement, nous avons relevé ce mouvement, soit le refus des guides au profit du plaisir.

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    Le pigeon avalé, je remonte dans la chambre de Madame Florin que je trouve à nouveau dans le coma. J’ai l’habitude, maintenant : j’appelle le médecin, lequel « stabilise » l’état de sa patiente avant de m’avertir qu’elle vit ses derniers instants. Combien de temps ? Il ne sait pas. Souffre-t-elle ? Certainement pas… Quelque chose –l’instinct ?- me dit que, cette fois-ci, c’est vraiment la fin. Je reste donc à son chevet après avoir appelé Danièle et Clément, les deux autres personnes avec lesquelles elle a voulu terminer sa vie terrestre. Le temps s’égraine dans le silence, nous sommes tous plongés dans nos pensées. Je revois ma rencontre avec la moribonde comme dans un film : le notaire, les E-mails, mes colères, ses manipulations… Je n’arrive pas à résumer nos conversations, le travail intellectuel que cela demande m’est trop difficile. Je me remémore par contre des anecdotes, telles mes incursions dans sa gestion patrimoniale ou bien la première image que j’ai eu du notaire, ce « jeune premier » tiré à quatre épingles… Je n’oublie pas, bien sûr !, l’épisode du ministre des Finances… Le visage de la mourante est d’un blanc de craie, sa respiration, d’une lenteur à faire peur. Par moment, il me semble en outre qu’elle ne respire plus, comme si sa mort allait venir d’un simple arrêt respiratoire. Mais c’est le cœur qui va lâcher, comme l’avaient prédit le professeur Duboeuf : subitement, la vieille dame ouvre les yeux. Elle regarde droit devant elle, comme avant hier face à son fantôme : Etienne ! Etienne ! crie-t-elle en sourdine. Je lui prends la main. Elle la sert un peu puis plus rien. J’imagine plus que je n’entends son dernier souffle expirer de ses lèvres. Elle reste là, les yeux grands ouverts, rigide, morte, après avoir prononcé par deux fois le nom de son enfant disparu. Danièle, qui s’est levée, lui ferme les yeux…

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    Le testament

    Je n’ai pas un instant à moi. Sitôt joint le notaire, celui-ci me donne plusieurs instructions : appeler l’entreprise de pompes funèbres, prévenir l’attachée de presse de la morte (j’apprends à cette occasion qu’elle payait un cabinet spécialisé), prévenir les banquiers (j’ai la liste) - sachant, me dit l’homme de loi, que ma procuration reste valable pour les dépenses courantes et pour l’enterrement-, réunir le personnel pour les avertir, bref une série impressionnante de gens à mettre au courant et à rassurer. C’est important, me dit le notaire, il faut éviter que tout se précipite. Tout quoi ? Vous le verrez assez vite… Dans l’immédiat, je ne vois rien. J’informe et je rassure comme je le peux. Qui va prendre la suite ?, me demandent la plupart des gens. Je ne sais pas, réponds-je en toute sincérité. Des heures passées au téléphone avant que je ne sois confronté au premier visiteur. Un député !, me susurre Clément. Qui est l’héritier ? J’en vois un autre, puis un autre, puis un autre, les uns politiciens, les autres affairistes. Nous devons organiser une sorte de queue depuis le hall d’entrée jusqu’à la chambre, canaliser la venue des gens « informés » qui viennent vérifier que la redoutable Géraldine Florin est bien décédée. L’un d’entre eux (un ministre, me dit Clément), me demande même si je sais ce que vont devenir ses « archives ». Elles sont en lieu sûr, ne puis-je m’empêcher de rétorquer. L’homme me regarde de travers, comme un insecte monstrueux tombé au beau milieu de son potage – pardon !, de son « consommé ».

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    Tout cela ne pouvait se terminer que par une visite tout se qu’il y a de légale des barbouzes : Police !, m’intiment ces derniers. Nous avons un mandat de perquisition… Heureusement, tous trois avons anticipé la chose : deux avocats réputés et un huissier assermenté nous assistent. Le notaire a bien voulu considérer ces dépenses comme « courantes ». De plus, nous filmons la scène. Si bien que la perquisition se passe sans trop de dégâts. Elle ne donne bien entendu aucun résultat : les papiers sont à l’étranger, m’a prévenu le notaire. La police essaye une nouvelle fois de mettre la main sur les documents accumulés par la défunte, en tentant l’intimidation : Commission rogatoire ! Nous devons vérifier que la morte n’a pas été victime d’un meurtre. Ils veulent emmener le corps. Les avocats interviennent et font si peur aux pandores que ceux-ci renoncent. J’ajoute aussi mon grain de sel : je pourrais peut-être retrouver inopinément un ou deux documents, les communiquer à la presse… Le chef a sorti son portable et s’est écarté. Puis il est revenu : excusez-nous, c’étaient les ordres. Mais on vient de me donner le contre ordre. Nous partons… Il me regarde avec crainte, comme si j’étais toujours l’héritier de la vieille dame. Peut-on vivre face à des regards craintifs ? Il faut être pervers !

    <o:p> </o:p>

    Je ne suis pas sorti des pépins pour autant : tard le soir, Clément me tend le téléphone. C’est pour vous : la présidence… Je prends le combiné avec circonspection :

    -         Oui ?

    -         Je suis conseiller du président.<o:p></o:p>

    -         Oui. Que puis-je faire pour vous ?<o:p></o:p>

    -         Vous êtes, m’a-t-on dit, l’héritier de Madame Florin qui vient de mourir.<o:p></o:p>

    -         Vous êtes mal renseigné : j’ai renoncé à cet héritage…<o:p></o:p>

    -         Pourtant, vous organisez bien les obsèques de la défunte.<o:p></o:p>

    -         Oui, par amitié et sur la lancée de nos relations. Mais ça s’arrêtera là. <o:p></o:p>

    -         Qui dois-je alors contacter ?<o:p></o:p>

    -         Maître Maroil, je suppose, le notaire.<o:p></o:p>

    -         C’est déjà fait : il m’a renvoyé vers vous.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je suis interloqué : pourquoi André Maroil a-t-il dit une telle absurdité à un conseiller du président de la République française ? Il sait bien que je ne veux plus de cet héritage ! Je décide d’envoyer paître l’importun jusqu’à ce que j’en sache plus :

    -         Désolé, mais la situation m’échappe. Je ne peux rien vous dire avant d’en savoir d’avantage.

    -         Cependant, le président souhaiterait avoir des assurances.<o:p></o:p>

    -         Des assurances sur quoi ? Sur les documents que détenaient la défunte ? J’ai décidé, pour ne pas prolonger inutilement la conversation, de ne pas jouer à l’idiot du village…<o:p></o:p>

    -         Précisément.<o:p></o:p>

    -         Le notaire m’a prévenu qu’elle a laissé un testament : il faut attendre son ouverture pour savoir ce qu’il va advenir de ces documents. Peut-être a-t-elle d’ailleurs demandé à ses gardiens de les détruire ?<o:p></o:p>

    -         Mais vous avez passé tout votre temps à ses côtés : vous sauriez bien si tel avait été le cas…<o:p></o:p>

    -         Détrompez vous : je ne discutais avec elle que quelques heures par jour. Et je ne l’ai suppléée dans ses affaires qu’à trois reprises. Tout le reste du temps, elle a continué à gérer directement ses affaires. Avec, notamment, sa ligne directe.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    L’homme n’insiste pas. Il me donne ses coordonnées téléphoniques et me demande de le rappeler, « dans l’intérêt du pays », dès que j’en saurais plus sur l’héritier final.

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    Puis le jeu politique se calme, remplacé par celui des pleureurs et des pleureuses : dès que la presse a annoncé la mort de mon ex élève en supplément d’âme, des myriades de « grands amis », de « vieilles connaissances », de « parents » même, la plupart « éloignés », quelques uns « proches », se manifestent. La sonnette de la porte cochère n’arrête pas d’être actionnée. Dans le tas se présentent tous les redevables de la morte, conseillers en tous genres (je vois ainsi de près ceux qu’elle payaient plus de 2 000 euros/heure), banquiers (êtes vous l’héritier légal ?), assureurs, fournisseurs, hommes d’affaires… Epuisant ! D’autant que, si nous pouvons sans scrupule refouler les opportunistes, nous ne pouvons guère interdire aux habitués de la défunte de venir se recueillir sur son corps. Mais, comme je ne suis plus intéressé par son argent, je ne trouve aucun intérêt non plus au commerce de ces gens. Ils me fatiguent, un point c’est tout ! Du coup, j’ai l’air revêche et je lis à nouveau la crainte dans leurs regards… Détestable à tous points de vue ! 

    <o:p> </o:p>

    Arrive enfin le notaire qui m’avait prévenu ne pas pouvoir venir plus tôt : Madame Florin m’a laissé une liste de choses à faire d’urgence dès l’annonce de sa mort. C’est compliqué et long… Nous sommes presque intimes à présent.

    -         Ca va, vous tenez le coup ?

    -         Je commence à en avoir franchement marre ! <o:p></o:p>

    -         Tenez bon, plus que quelques jours… Quand l’enterre-t-on ?<o:p></o:p>

    -         Demain après midi. Grande messe puis ballet de voitures jusqu’au cimetière. <o:p></o:p>

    -         Je vous propose donc de nous retrouver après demain matin pour l’ouverture du testament.<o:p></o:p>

    -         Mais je ne suis plus de la partie.<o:p></o:p>

    -         Si : mes instructions sont d’ouvrir le pli en votre seule présence.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Et merde ! Clément, à mes côtés, veut me dire quelque chose. Je le regarde dans l’hébétement le plus total. Rassurez-vous : ce n’est pas ce que vous croyez. Après votre choix de ne plus accepter l’héritage de Madame, celle-ci nous a dicté un testament pour assurer autrement sa succession. Je ne peux pas vous en dire plus, sinon que ses dispositions vont seulement vous embêter quelques temps encore. Après quoi, vous serez libre… Le notaire regarde Clément comme s’il le découvrait pour la première fois : Nous cacheriez-vous quelque chose ? Clément sourit : non. Danièle, la cuisinière, et moi, connaissons simplement le contenu du testament car celui-ci, pour être valide, devait être co-signé par deux témoins. J’ajoute que c’est Danièle qui l’a écrit sous la dictée de Madame. Il peut peut-être nous dévoiler maintenant son contenu ? Non. Madame a été formelle : nous devons attendre qu’elle ait vraiment disparu, et sous une dalle de marbre, et dans nos têtes. Car, nous a-t-elle dit, Monsieur – il parle de moi- doit avoir l’esprit totalement libéré, y compris de son ex élève, pour prendre les bonnes décisions…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Nous allons dîner dehors, pour nous changer les idées. Nous emmenons Clément et la cuisinière avec nous. C’est Madame qui paye !, annonce le notaire.  Je rentre chez moi en forme, n’ayant fait comme d’habitude que tremper mes lèvres dans les vins choisis par les trois autres. Lesquels ont quitté, eux, le restaurant en titubant. D’autant que le notaire avait choisi un endroit à la mode dont les spécialités ne dépassaient guère le niveau de terminal d’un lycée hôtelier. Prétentieux, cher et plus que moyen : il ne restait que Bacchus pour remonter le moral des troupes ! Quoi qu’il en soit, je pu ainsi me reposer de la dure journée écoulée et me retrouvais frais le lendemain matin pour enterrer Géraldine. La journée ne fut qu’attente : attente des croque-morts, attente de la levée du corps, attente à l’église, attente au cimetière… Madame Florin aurait détesté ! Tout juste la présence, tant dans l’église qu’au cimetière, d’un nombre invraisemblable de « chaussures à clous » put elle me sortir du profond ennui dans lequel m’a plongé ces attentes. Il n’y eut, de mon point de vue, qu’un seul moment d’émotion : quand le cercueil fut descendu dans la fosse. Je pris conscience alors de la disparition définitive de la vieille dame, comme un souffle glacé sur mon cœur… Les autres, peu nombreux hors les pandores, eurent sans doute la même sensation car nous quittâmes silencieusement le cimetière… <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Clément m’entraîne vers la voiture de Madame : venez dîner avec nous… J’accepte : je leur dois bien ça malgré l’envie énorme que j’ai de gommer cette journée de mon existence, donc de l’écourter au maximum. Danièle et moi montons à l’arrière pour faire bisquer notre chauffeur. Qui se contente de sourire : faire le chauffeur ne me dérange pas. Je l’ai fait toute ma vie… Mais j’ai toujours l’impression de vous transporter sur ordre de Madame. Il faut du temps pour faire son deuil… Danièle a anticipé notre venue : une poularde demi-deuil nous attend, agrémentée d’un aïoli de légumes. De quoi nous rehausser le moral malgré, selon moi, l’erreur qui consiste à mélanger deux sauces blanches, celle de la poularde et l’aïoli. Mais Danièle n’en a cure : vous aimez ? C’est bon ? Alors ça me suffit… Aurions-nous transmuté ? C’est en effet moi qui joue à présent au puriste !

    <o:p> </o:p>

    En fait, elle a voulu me faire plaisir tout en poursuivant notre débat : la poularde a en effet un goût subtile et fin tandis que l’aïoli, résolument provençal, « arrache la gueule » : l’opposition de deux éléments et non la complémentarité. Je lui fais observer qu’en l’occurrence, l’aïoli a une tendance certaine à impérialiser. Oui, mais la poularde plus le demi deuil adoucissent votre bouche. C’est un peu comme une douche écossaise… Peu importe en fait, car je devine que ce dîner est un peu intéressé. Bon, dites moi tout !, dis-je pour les mettre à l’aise. Ils m’expliquent alors que la défunte m’a laissé tout pouvoir sur son héritage, y compris celui de l’accepter tout de même. Vous m’auriez alors comme employeur… Je comprends qu’en l’état actuel des choses, ils préféreraient cela : qu’allons-nous devenir ? Je leur explique que, si j’ai tous les pouvoirs, j’ai aussi celui de scinder l’héritage et de leur faire des legs. Ils ne sont pas chauds : ça veut dire pour nous que nous partirons à la retraite. Or nous aimons ce que nous faisons… Un restaurant, peut-être, à deux ? Mais ils y ont déjà réfléchi : beaucoup de travail à des heures impossibles et une rentabilité plus qu’aléatoire. Réfléchissons ! J’impose un quart d’heure de silence… Cinq minutes plus tard, je bondis : j’ai trouvé ! Tous deux me questionnent avidement :

    -         L’idée me vient d’Afrique : des cuisinières –les hommes ne font pas la cuisine au sud du Sahara- vivent en préparant un plat, un seul, dans une grande marmite. Puis elles se mettent à un coin de rue passante et vendent des écuelles. En général, tout est parti en moins de deux heures…

    -         Mais nous ne pouvons pas faire cela en France !, m’objectent-ils à juste titre.<o:p></o:p>

    -         Je suis d’accord. Mais vous pouvez vendre votre plat quotidien comme des pizzas ou des sushi…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    L’idée leur plaît. Des parts de bœuf bourguignon ou de pommes de terre boulangères au lieu de pizzas réchauffées et de sushi desséchés leur paraissent vendables. Ils ne s’interrogent même pas sur les coûts : je suis là pour ça ! Je leur expose alors brièvement les nécessités du métier, les pub dans les boîtes aux lettres, les livreurs, les règles d’hygiène et « tutti quanti »… Mais vous allez rechercher un héritier. Nous supposons que vous vous déciderez pour un « pro ». Vous pourrez donc l’obligez, en acceptant l’héritage, à acceptez un « deal » avec nous… Banco ! Je leur promets d’inclure leur nouveau projet dans l’héritage de leur ex-patronne. Et je leur conseille, en attendant, de potasser plus que sérieusement les livres de recettes : il va leur falloir choisir les plats adéquats puis inventer la manière de les préparer pour qu’ils soient savoureux et chauds à la livraison : il va vous falloir composer avec l’industrie et les processus industriels pour rester dans des marges de prix acceptables par le grand public. N’oubliez pas que votre concurrent existe, le surgelé. C’est tout un art ! Danièle est tout feu tout flamme : elle sent qu’elle va pouvoir donner sa pleine mesure dans ce projet : je réfléchis à l’industrialisation de la gastronomie française depuis des décennies. Je partirai, moi, du produit basique pour arriver au produit fini et non, comme les financiers, de l’idée d’un produit basique fournie à des ingénieurs de l’agro-industrie. Vous verrez la différence, je vous le garantis ! Je ne m’en préoccupe guère : dès lors que les premiers intéressés sont partants, le projet vivra. Je n’ai qu’à assurer sa pérennité, une affaire de finance et de conseils de gestion. Je leur dis simplement qu’ils devront accepter de grossir, c’est-à-dire de multiplier les points de vente, donc d’organiser une production carrément industrielle, s’ils ne veulent pas être laminés par une concurrence qui se multipliera dès lors qu’ils paraîtront réussir. Nous nous séparons sur ces bonnes paroles…

    <o:p> </o:p>

    Le notaire m’a donné rendez-vous à 9 heures 30. J’y suis, un peu moins inquiet que l’avant-veille depuis que Danièle et Clément m’ont dit, « grosso modo », de quoi était fait le testament. Le jeune-homme-bien-sous-toutes-les-coutûres s’est mué en une sorte de majordome un tantinet solennel pour procéder à la lecture des dernières volontés de feu sa cliente. J’ai attendu quelques courtes minutes dans un salon cossu, il me fait entrer cérémonieusement dans un bureau lambrissé, pourvu d’une table ancienne couverte de documents et de fauteuils Louis XVI gainés de cuir sombre. Il n’ose me tutoyer : prenez place, je vous en prie… L’ouverture de la grosse enveloppe kraft fait du bruit. Il en sort une liasse de feuillets blancs reliés entre eux par une agrafe. Il tousse pour expectorer je ne sais quoi de sa gorge, respire à fond, descend ses yeux sur les premières lignes et se lance :

    Cher ami, quand vous lirez –ou plutôt quand maître Maroil vous lira ces lignes, je ne serai plus de ce monde. J’ai demandé à Danièle et à Clément d’être les témoins du testament que je dois laisser derrière moi depuis que vous avez renoncé à mon héritage. Vous aviez parfaitement compris que votre refus me laissait dans l’embarras car il me fallait trouver une âme suffisamment trempée pour vous remplacer. Je n’en ai plus le temps. Je sais que vous penserez que, puisque j’étais certaine, dès l’origine, que vous refuseriez de jouer ce rôle, j’aurais pu y songer depuis longtemps : pensez-vous tous les jours que vous pouvez mourir d’un instant à l’autre ? Non, bien sûr. J’ai repoussé cette idée par trop funeste je ne sais combien de fois, jusqu’à ce qu’elle s’impose bien trop tardivement à moi. Je vais donc vous demander un dernier service, celui de trouver mon successeur. Pour ce faire, je vous donne tous pouvoirs sur mon héritage, y compris celui de le prendre à votre compte si jamais l’idée vous en revenait. Maître Maroil devra faire exactement ce que vous lui direz de faire, cette ultime procuration étant totale et définitive.

    <o:p> </o:p>

    Tout ce que je puis faire au moment où je dicte ce testament, est de vous donner quelques conseils. Je sais que vous savez les peser soigneusement… Le premier d’entre eux est d’éviter la facilité de la fondation : vous créeriez, ce faisant, les conditions d’une gigantesque corruption sans pour autant garantir une gestion efficace de mes biens. Et vous multiplieriez alors vos problèmes puisque vous n’auriez plus à trouver un héritier, mais plusieurs administrateurs. Au passage, en outre, l’Etat français ferait main basse sur la majeure partie des dits biens alors que la fiscalité de ces derniers a été méticuleusement préparée par mes conseils et maître Maroil. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’arrête la lecture pour demander au notaire quelles sont ces dispositions « méticuleuses » qui ont permis à Madame Florin d’échapper une ultime fois aux rigueurs de l’imposition française. Beaucoup d’éléments, me répondit-il. Dont le principal est l’exterritorialité. Sachez que la dame n’était plus française… Les explications qu’il me donne, près de trois quart d’heure durant, sont si étonnantes, si simples en plus, que je me refuse à vous les livrer ici : je m’en voudrais de contribuer ainsi et à une dénationalisation massive des riches français, et à la paupérisation de l’impôt le plus indispensable au brassage social. Mais sachez qu’elles existent bel et bien, d’autant plus à la portée du premier venu que la mondialisation est passée dessus. Bref, l’immense fortune laissée par ma vieille cliente ne sera pas taxée à 60% par l’Etat français mais, du fait des multiples combinaisons prévues, à environ 25% seulement, et par plusieurs états. Soit un peu plus que ce qu’aurait payé un héritier direct mais nettement moins que ce qu’aurait dû acquitter un tiers. Aurais-je pris le temps de me préoccuper de ce genre de question avant ma mort, si bien entendu je n’avais pas eu d’héritier direct ? La vieille dame n’avait pas trouvé de successeur mais avait organisé une gigantesque défiscalisation de son héritage ! On ne se refait pas… Je songeais en même temps aux Etats Unis, plus féroces encore que la France en matière de droits de succession : qu’auraient fait leurs limiers face aux montages fantastiques de la vieille dame ? Sans doute des années de procès avec, probablement, quelques points gagnés par l’Etat hôte sur les dits droits de succession. Mais l’exterritorialité des biens restait incontournable. Et Madame Florin avait placé son argent dans le monde entier…  La garce ! Reprenez, demande-je au notaire…

    <o:p> </o:p>

    Le deuxième conseil que je vous donne est de faire vite : si vous tardez à trouver la personne adéquate, le monde entier, en tout cas parmi les gens qui comptent, saura que vous êtes à la recherche de la dite personne. Imaginez les pressions auxquelles vous devrez faire face. Même si je me suis efforcée de toujours minimiser l’étendue de ma fortune, celle-ci a des aspects beaucoup trop visible pour être ignorée. Sans compter les investissements stratégiques que j’ai opérés ici et là : les Etats même interviendront !

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    Le troisième conseil est relatif à la personne adéquate. Je sais que vous savez maintenant quel type d’humain est capable de gérer une telle fortune. Ce n’est pas un enfant de cœur mais ce que vous appelez un prédateur qu’il faut. Et pas n’importe quel prédateur, médiocre « mangeur » posté par hasard à une place juteuse : il faut un vrai carnassier, lui-même créateur de richesses et sachant « manger » aussi les médiocres. Une « bête », si vous voulez, comme je l’ai été sous mon apparence de faible femme. Pensez qu’il devra s’imposer à des banquiers prestigieux, à des PDG aussi retors que puissants, à des politiques aussi voraces que soutenus par une ribambelle de réseaux… Maître Maroil, à cet égard, dispose d’éléments extra-testamentaires qu’il va vous livrer maintenant, en interrompant sa lecture.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je ne suis pas surpris : il faut bien qu’à un moment ou à un autre surgissent les fameux « documents » que recherchaient, dès le jour de sa mort, tant de policiers… Le notaire me confirme donc l’existence de ces documents et me remets une enveloppe cachetée par un sceau de cire. Impressionnant ! Je l’ouvre d’un coup sec et prend le feuillet unique qu’il contient entre deux doigts. Je lis. Le document m’indique que Madame Florin possède un compte dans une banque sud américaine. Ce compte comporte outre une importante somme d’argent, un « sous compte » gérée par un employé dont le nom est indiqué. Celui-ci est payée intégralement par le compte et doit répondre de jour comme de nuit aux sollicitations du détenteur du compte. Suivent les coordonnées du Monsieur. Je l’appelle :

    -         Vous êtes bien xxx ?

    -         Oui. Que puis-je faire pour vous ? Je m’aperçois qu’il a compris mon français et qu’il me répond dans cette langue…<o:p></o:p>

    -         Je suis l’exécuteur testamentaire de Madame Florin. Je voulais juste savoir comment se passe les transmissions des documents que vous conservez pour son compte…<o:p></o:p>

    -         Il me faut les codes.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je regarde de plus près le feuillet et vois trois codes indiqués dans la marge gauche en haut et dans les deux marges du bas. Je les lis à mon correspondant.

    -         C’est parfait. Je suis autorisé à faire tout ce que vous me demanderez, le troisième code, celui que vous m’avez lu en premier, faisant de vous l’héritier de feu notre cliente.

    <o:p> </o:p>

    Je lui demande de me faxer, chez maître Maroil, la liste des documents qu’il détient. J’en ai pour quelques heures à la dresser, me prévient-il. Nous attendrons… Je préviens le notaire, ne voulant pas quitter son bureau –et son fax- des yeux, que nous resterons chez lui tant que nous n’aurons pas réceptionné l’envoi sud-américain. Je m’apprête ensuite à écouter la suite du testament quand l’homme de loi me dit que l’enveloppe cachetée n’est pas le seul élément en sa possession.

    -         Qu’est-ce qu’il y a d’autre ?

    -         Un cahier… Il prend le dit cahier à dos carré, épais, sur son bureau et me le tend : lisez…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    A ma grande stupéfaction, je vois des séries de paiements, avec les dates et les coordonnées des comptes récepteurs, alignés les uns après les autres. Il y a de tout : des hommes politiques, des journalistes, des écrivains, des inconnus, probablement fonctionnaires (j’ai repéré le nom d’un très haut fonctionnaire dans le tas), des entreprises même. Sur des pages et des pages ! La majorité des banques est située dans des paradis fiscaux mais il y a des indélicats qui n’ont pris aucune précaution, se faisant payer dans le pays où ils officient. Comme certains de leur impunité… Je rends le cahier au notaire : prenez en bien soin. Je suppose que vous avez ici autre chose qu’un simple coffre ? N’ayez crainte, me répond-il. La cachette est inviolable. Je demande à la voir mais il refuse : elle ne serait plus inviolable, m’explique-t-il. Il prend le document et sort. J’en ai pour trois minutes…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Pfffou ! Quel binz ! C’est comme dans une série noire… Tout d’un coup, je me demande pourquoi c’est le notaire qui détient ce cahier scandaleux : serait-ce lui qui le tient à jour ? Je pose la question dès son retour : c’est effectivement lui. Quel rôle exact joue-t-il donc dans le montage de la vieille dame ? Je suis un peu son secrétaire particulier, avec la possibilité d’authentifier directement les actes que j’accomplis pour elle. Ou plutôt que j’accomplissais. Il est donc au courant de tout ? De presque tout, rectifie-t-il. Car vous savez que Madame Florin ne faisait que ce qu’elle voulait. Parfois, certains de ses agissements échappaient à mon intermédiation. Je lui propose une pause autour d’un café, pause pendant laquelle il me parlera de ses relations avec la défunte.

    <o:p> </o:p>

    C’est un clerc de notaire. Qui n’avait qu’une seule cliente, la dame. Son patron l’avait pris entre quatre yeux pour lui confier la mission : vous devrez faire tout, je dis bien tout ce qu’elle demandera. Elle pourra vous appeler en pleine nuit, vous envoyer à l’étranger, vous remettre de l’argent liquide à transmettre à des tiers… Tout, absolument tout ! Même tuer si nécessaire ! J’apprends ainsi que les seules personnes à n’avoir aucun droit sur les documents sud américains sont les membres de l’étude notariale sur laquelle Madame Florin avait jeté son dévolu. Elle devait tenir mon boss par les couilles, c’est ce que je me dis depuis le début. Savez vous que j’ai dû envoyer un enregistrement de votre voix à la banque sud américaine ? Ce pourquoi son représentant ne vous a fait aucune difficulté : il savait que c’était vous… Il dispose de même de l’enregistrement de toutes nos voix, à jour qui plus est : Madame Florin a dû payer quelqu’un pour nous surveiller et enregistrer la voix des nouveaux. Pourquoi a-t-il accepté le deal de son patron ? Par intérêt, tiens ! Je suis payé une petite fortune et j’acquiers progressivement le capital de l’étude. La mort de Madame ne m’arrange d’ailleurs pas : je ne sais pas comment va se poursuivre ce montage mais je doute que son successeur accepte de rester avec nous. Nous en savons beaucoup trop ! Bah !, poursuit-il, fataliste, je finirai comme associé…<o:p></o:p>

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    Nous reprenons la lecture :

    Voilà, Cher Monsieur, les conseils que je puis vous donner à l’heure de ma mort. J’ai maintenant quelques demandes à vous faire : je n’ai rien prévu de spécifique pour ma domesticité, notamment pour Clément et Danièle, mais je sais que vous réparerez aisément cette omission. Je n’ai pas non plus prévu de don à quelque œuvre que ce soit : là encore, je vous laisse seul juge, avec le notaire qui a toujours été de très bon conseil. A son sujet en outre, vous devez absolument assurer la confidentialité de ce qu’il sait sur mes avoirs et sur mes méthodes. C’est le moment d’en parler avec lui, sachant que son employeur ne pouvait rien me refuser et ne pourra rien vous refuser. Je suppose immédiatement qu’il figure dans la liste que doit me faxer le Sud américain. Son clerc arbore à présent un large sourire : je me tais si vous me désignez comme héritier, dit-il pour rigoler. En poursuivant immédiatement : rassurez-vous, je suis comme vous : moi aussi, j’aurais refusé. Je tiens à vivre longtemps et tranquillement. Je lui demande si sa cliente lui a fait commettre des horreurs. Vous le dirais-je si c’était le cas ?! Mais en fait, pas vraiment. Beaucoup de choses à la limite de la légalité mais qui seraient passées sans problème devant n’importe quel tribunal. Je le vois réfléchir : avec, quand même, un très bon avocat ! J’oubliais en effet les fameux paiements. Notez que je n’en ai transmis qu’une toute petite partie. Pour la plupart, elle me remettait un bout de papier dont je me contentais de recopier le contenu dans le cahier. Un ange passe… Que fait-on pour acheter votre silence ?, dis-je en rompant le silence. Vous m’achetez le reste des actions de l’étude ! Il lance ça au hasard, sans même y croire. Mais, pourquoi pas ? J’attends cependant, et le lui dis, de savoir ce que son patron a fait pour « ne rien pouvoir me refuser ». Entre temps, nous montons fictivement l’opération : il rend tout, cahier et savoir compris, à l’héritier que nous trouverons (je ne vais pas me priver de ses compétences sur ce plan !). Et l’héritier s’assure de son silence d’une part grâce aux paiements qu’il a tout de même effectué pour le compte de la légatrice, par une reconnaissance de dettes d’autre part : le montant de l’achat des parts restantes de l’étude, dette reconnue non productrice d’intérêts et s’éteignant au bout de trente ans. Le jeune homme se trémousse : il en a envie de pisser de contentement ! Attendez que votre patron accepte, le calme-je. Je ne sais pas encore ce qu’il a à se reprocher. Allez pisser et reprenons la lecture du testament…<o:p></o:p>

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    Madame Florin n’avait en fait plus rien à me dire sur sa fortune. Dont, assez visiblement, elle se contrefichait à l’heure de sa mort. Trois conseils pour trouver l’héritier, sa domesticité, des dons aux bonnes œuvres si je le voulais bien et le silence de son « âme damnée ». Plus, il est vrai, la transmission de ses moyens de pression sur les puissants. Elle était toujours concise, me précise toutefois le notaire. Son testament ne m’étonne pas : il ressemble à toutes les consignes qu’elle me passait par écrit, d’ailleurs assez rarement : elle préférait le téléphone, sa ligne directe étant sécurisée. De même que ce portable, ajoute-t-il en me montrant fièrement un tout petit objet gris métallisé, dernier cri de la technique communicatrice. Le testament comporte toutefois d’autres feuillets qu’il faut bien lire. Mais il s’agit en fait de sa toute dernière intervention dans notre discussion historico philosophique. D’un commun accord, nous repoussons sa lecture à l’après midi. Le juriste veut faire monter des sandwichs, à l’américaine. Je le stoppe net : hors de question! Mangeons « vrai ». Je vous autorise même du vin, et du très bon… Nous appelons donc un restaurant coté du quartier, lequel veut bien, contre un coquet supplément, nous faire monter une commande en bonne et due forme : fois gras poêlé en entrée, filet de Saint-pierre en plat principal. Le notaire commande du Sancerre…

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    Nous en sommes au café quand tombe le fax d’Amérique du sud. Nous recherchons d’abord le nom du big boss de l’étude notariale : rien. Nous regardons rapidement les autres mentions de la liste, très longue, avec stupéfaction d’abord, crainte ensuite : c’est le genre de liste qu’il vaut mieux ne jamais avoir ne serait-ce qu’entre aperçu ! Le clerc la prend et va la ranger avec le cahier. Pendant son absence, je décide d’interroger directement le patron de l’étude : pourquoi ne pouvait-il rien refuser à la vieille dame et pourquoi ne pourra-t-il rien me refuser ? Son clerc, revenu dans son bureau, est moins affirmatif : il ne vous dira jamais pourquoi et, par contre, saura que vous ne savez rien sur lui. Mais nous n’avons pas d’autre choix. Le jeune homme appelle donc son patron qui accepte de me recevoir immédiatement.

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    C’est parce que j’ai une dette énorme envers elle. Mais quoi encore ? Elle a sauvé mon fils… Il hésite à en dire plus mais finit par m’avouer que le dit fiston avait été pris en Thaïlande avec suffisamment de drogues pour mériter une éventuelle peine de mort. Heureusement, son père avait pu être prévenu immédiatement par des amis, lequel père avait pensé appeler Madame Florin. Le fils avait été relâché le jour même par la police et rapatrié en France dans la foulée. Je lui parle alors du testament et de la phrase curieuse de sa sauveuse. C’est parce qu’elle me connaît bien : elle sait que je lui serai fidèle jusque dans la tombe, ce qui est le cas actuel. Et dire que nous pensions à je ne sais quel atroce méfait commis par ce père malheureux ! J’explique alors le problème posé par son clerc. Mais je suis bien entendu d’accord pour en faire mon successeur ! Ce n’est pas mon fils qui peut y prétendre, le pauvre. Tout au contraire, même, n’ai-je plus alors à effectuer de recherche d’acquéreurs potentiels puisque c’est Madame Florin qui finance. Rassurez le de ma part. En lui disant qu’il n’a plus que quelques années à attendre : j’ai bientôt l’âge de la retraite et très envie de la prendre. Il est enchanté en fait. Car il sait que je ne serai pas « chien » sur le prix, n’y connaissant en outre rien. Je lui demande des nouvelles de son fils : il va de cure de désintoxication en cure de désintoxication. J’ai constamment peur de l’overdose. Je ne sais plus quoi faire. Sa mère en est malade, réellement : neuroleptiques, séances de psychothérapie et j’en passe. Vous comprenez pourquoi j’ai hâte de me consacrer à 100% à ma famille ! Peut-être arriverai-je alors à recoller au moins quelques morceaux ? J’ai dans l’idée de les faire tous voyager. Croyez-vous que cela puisse aider ? Je lui parle du « manque » des drogués et des problèmes que cela peut leur poser à l’étranger… Il n’y avait pas pensé. Peut-être avec l’aide d’un médecin ?, dis-je pour ne pas couper totalement son élan… Je le quitte en songeant qu’il n’a pas fini de souffrir.

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    Mon clerc de notaire, bientôt notaire tout court, saute de joie : vous voyez que j’avais raison d’en pisser presque dans mon pantalon !, dit-il en riant. Je le charge de négocier avec son patron et de mettre en place ce que nous avons convenu. Puis nous retrouvons le testament…

    Je passe à présent à nos entretiens et veux tout d’abord vous remercier de les avoir menés de manière aussi intéressante. In petto, je me dis qu’elle est bien bonne : il doit y avoir moins de 0,000005% des gens que cela intéresse… Peut-être aurais-je le temps d’aller jusqu’au bout ? Je ne sais pas : je sens mes forces décliner pour de bon. Un jour ? Deux jours ? Pas plus en tout cas… J’en viens donc à mes remarques sur votre conclusion. Ne vous étonnez pas, je vous connais à présent tellement  bien que je pourrais dicter la dite conclusion à votre place : vous m’auriez parlé encore et toujours de votre ère des grands nombres, synonyme pour vous de l’ère des gueux. Vous m’auriez rappelé la montée en force progressive de cette « piétaille », comme vous le disiez avec, finalement, beaucoup d’affection pour la dite piétaille, de la démocratie formelle à l’Etat providence avant de passer au marketing : j’avoue ici avoir été surprise. Jamais je n’aurais considéré cette technique de gestion des grands groupes comme un conquête sociale si vous ne m’aviez expliqué que le « regard » sur la société comptait autant. Disons le tout de suite : vous m’avez convaincue. Car j’ai pensé aussi aux Financiers de toujours, oeuvrant dans le secret. C’est aujourd’hui bien fini, je suis probablement l’une des dernières représentantes de cette espèce. Aujourd’hui, les financiers, sicav, fonds de pension et j’en passe, sont d’une part alimentés par la meute : pas de meute, pas de sicav ni de fonds de pension, et, d’autre part, doivent rendre des comptes, publier des bilans, expliquer leurs investissements. Certes, pour reprendre l’une de vos expression favorite, tout tourne actuellement autour de la rentabilité, les fameux 15% que vous avez mentionnés à de nombreuses reprises. Mais, entrant dans votre façon de voir les choses, qu’est-ce qui est le plus important du point de vue de l’évolution ? Les 15% qui, conjoncturellement, pèsent sur l’emploi en encourageant des délocalisations qui, de toute façon, se seraient faites un jour ou l’autre, ou bien le fait que les Financiers modernes doivent expliquer leur gestion au bon peuple ? Je n’ai plus le temps par ailleurs de demander à mes conseils d’effectuer des recherches. <o:p></o:p>

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    Je fais un signe au notaire qui arrête sa lecture : vous consultait-elle sur mes exposés ? Bien entendu ! Maître Maroil était au courant de tout, jour après jour. Elle payait aussi un cabinet spécialisé, du genre « SVP », qui vérifiait vos affirmations quasiment en continu… Ce n’était plus des entretiens mais une conférence ! Je la vois me dire : si vous aviez su, vous vous seriez retenu… Je demande au notaire de poursuivre.

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    Mais je suis certaine que, contrairement aux idées reçues, les riches d’aujourd’hui sont plus « dilués » dans la masse que sous l’Ancien régime. Il y en a plus d’abord et ils possèdent moins de part du patrimoine que leurs prédécesseurs. Même si, depuis effectivement une trentaine d’année, nous, les riches, avons recreusé quelque peu un écart qui se comblait auparavant à toute vitesse. Qu’est-ce qu’une Réaction, avec un grand « R », de quelques décennies face à une évolution constante depuis des siècles ? <o:p></o:p>

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    Je vous aurais donc approuvé, Cher ami. Ou, plutôt et dans mon état, me serais-je abstenue d’intervenir. Peut-être vous aurais-je seulement susurré à l’oreille une demande d’explication sur vos lois des grands nombres dont je ne comprends pas très bien les tenants et les aboutissants : expliquez les à maître Maroil qui donnera l’enregistrement à Clément et Danièle.<o:p></o:p>

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    J’explique immédiatement au notaire qu’il ne s’agit pas de « lois », en tout cas dans l’état actuel de nos connaissances sociales, mais d’une « ère des grands nombres », ère dans laquelle les phénomènes de masse l’emportent inexorablement sur la volonté des individus. Prenez le cas du marketing, cas souligné par Madame Florin : il a transformé le luxe, le « haut de gamme », en simple laboratoire des produits de grande diffusion. Ce, en quelques décennies. Alors que, des siècles durant, toute l’industrie humaine était tournée vers la satisfaction des besoins des seules élites, le plus petit nombre… Et dire que les élites, les « happy few », n’ont même pas conscience d’être devenus des sortes de cobayes ! Ils payent, eux, le prix fort, donc la recherche-développement des fabricants, avant que ce qu’ils ont acheté ne soit produit à bas prix en grande série. Tout au contraire ont-ils, de leur côté, exacerbé l’aspect « happy few » : ils jettent leur jouet devenu « vulgaire » et rempilent pour un nouveau gadget. Ils sont plus encore que les « gueux » victime de la publicité, CQFD ! <o:p></o:p>

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    Mes dires ne plaisent guère à l’homme de loi que je soupçonne immédiatement de s’adonner au « shoping » à outrance : j’ai bien envie de ne pas payer l’intégralité des parts du cabinet, lui dis-je. Pourquoi ? Il n’a pas peur, il est sincèrement étonné. Pour vous obliger à économiser et, ce faisant, à moins dépenser en conneries en tous genres… Il comprend mon intervention et rigole : vous avez vu que je désapprouvais le fait que vous me preniez pour un cobaye ignorant de l’être ! Mais, après réflexion, ça ne me dérange pas : nous sommes des centaines de millions, des milliards peut-être ?, à nous complaire dans la société de consommation. Laquelle a parfaitement apprivoisé notre propension naturelle à vouloir nous démarquer de la masse… C’est à mon tour de rire. Il m’en demande la raison : vous me faites penser à un enfant qui veut absolument avoir un jean ou des chaussette de telle marque pour ressembler aux autres. Alors que si vous réintroduisiez l’uniforme à l’école, il serait le premier à défiler dans la rue ! Le notaire m’explique que, lui, c’est tout le contraire. Je lui coupe le sifflet : pour le gosse aussi, c’est tout le contraire : il ne veut pas de l’uniforme. Sauf que sa « liberté » en la matière l’amène très vite à rentrer dans un système d’uniformes. Et sauf que ce nouveau système, lui, est fermé aux pauvres : le nouvel uniforme coûte beaucoup trop cher… Pas d’accord et de moins en moins content, le juriste ! Il m’explique les modes chez les gosses, qu’il n’y en a pas qu’une seule mais plusieurs, que ces modes permettent aux gamins d’exprimer très tôt leur « moi profond »… Je l’arrête résolument : nous aussi avons connu ce genre d’expression. Le « no futur » des punks vêtus de noir de la tête aux pieds, par exemple. Ou bien le genre « amoureux fou », mini jupes et tutti quanti. Permettez moi d’être quand même sceptique : qu’est-ce qui compte le plus dans ces comportements ? La réflexion ou le qu’en dira-t-on ? Ce sont déjà des petits vieux, plus soucieux de leur image que du contenu encore léger de leur cerveau. Triste ! « Vieux con ! », semble penser le notaire qui me regarde à cet instant sans aménité aucune. Un ange passe… Je décide de prendre un autre exemple pour ramener la paix : abandonnons les sujets qui fâchent. Si nous prenions l’exemple du contrôle de l’information en amont, cette terrible auto censure de l’information qui sévit aujourd’hui dans la plus grande partie du monde occidental ? Rasséréné, mon vis-à-vis acquiesce. Je poursuis donc : ma « loi » des grands nombres est simple ici : c’est le boycott non programmé mais terriblement prégnant des moyens d’information par le grand public. Boycott qui va forcer les médias, du moins leurs propriétaires, à revoir leur copie de fond en comble. Le phénomène a déjà commencé en France où les « gueux », tout au contraire des élites, paraissent décidément toujours en avance sur le reste du monde : Libération a dû se vendre à un Rothschild, fallait le faire ! Le Monde s’est, lui, mis entre les mains de l’empire Lagardère, fallait aussi le faire. France Inter, un temps en tête des radios généralistes de notre pays, se retrouve en queue de peloton, au même niveau qu’Europe N°1 dans laquelle, d’ailleurs, le propriétaire taille et retaille à grands coups de remplacement d’hommes dits « clé ». Même TF1 recule, c’est dire ! Tous nos moyens d’information sont affectés et les journalistes ont aujourd’hui une réputation à peu près au même niveau que celle des hommes politiques et des juges. <o:p></o:p>

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    Je vois que, cette fois-ci, le clerc de notaire est d’accord : il n’aime pas les journalistes aussi apprécie-t-il ma diatribe. Vous avez compris le truc des grands nombres ?, l’interroge-je toutefois. Pas vraiment : il a perdu le boycott au fil de mon exposé… Je lui explique donc que les masses, le grand nombre, peuvent ne pas aimer la merde. Que l’homme en général ne l’aime pas. Et qu’en dépit de la volonté farouche de la majeure partie des élites françaises de verrouiller l’information, celle-ci finira par l’emporter faute de médias verrouilleurs. Mais les titres que vous m’avez cités continuent à paraître ou à émettre, m’objecte maître Maroil. Combien de temps croyez vous que leurs sponsors accepteront de combler les trous ?, lui rétorque-je. Combien de temps Madame Florin l’aurait accepté, ajoute-je. Il s’exclame : certainement pas deux années d’affilée ! Sans compter, lui explique-je, l’inévitable concurrence : face à la dégringolade d’une offre de plus en plus médiocre, de nouvelles offres se lèvent inévitablement. Pour l’instant, ce sont les gratuits pour la presse écrite et Internet pour tout. Je lui raconte alors comment, dès années durant, j’ai pu bénéficier gratuitement des informations de l’AFP : d’abord, via des sites africains abonnés qui donnaient accès aux info de l’agence de presse. Puis via AOL. Jusqu’à ce que ces « sources » aussi se tarissent. Mais je suis confiant : d’une manière ou d’une autre, je retrouverai un accès gratuit à des info de qualité. Au pire, je m’abonnerai au Financial Times, l’un des derniers journaux crédibles et exhaustifs. Au mieux, un journal francophone de qualité verra le jour, sur Internet ou sur papier. <o:p></o:p>

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    J’ai une idée, tout à coup : et si je donnais cet objectif comme condition à l’héritage de Madame Florin ? Après tout, c’est moi et moi seul qui doit trouver la perle rare, ce requin capable de ne pas être écrasé par l’Establishment. J’ai tous les pouvoirs… Sans compter que je vais aussi mettre dans la corbeille la livraison à domicile de pot au feux et autres plats mijotés, ainsi que le rachat du cabinet notarial au profit du jeune clerc. Pourquoi pas la mise à disposition du grand public, c’est-à-dire gratuitement ou à bas prix, d’une source d’informations « haut de gamme », habituellement réservés aux élites… ? Du coup, j’ai hâte d’en finir avec le testament. Lisez, maître, lisez !<o:p></o:p>

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    Il y a bien plusieurs points de vos exposés qui m’ont laissée rêveuse voire sceptique. Tel votre pessimisme, finalement, sur le devenir de la civilisation occidentale, « bouffée de l’intérieur comme de l’extérieur » par nos anciennes colonies et vassaux. J’ai longtemps ressassé vos dires, notamment démographiques : ils paraissent imparables et, pourtant, j’ai du mal à admettre que dans moins d’un demi siècle, le « Chrétien blanc » ne dominera plus le monde. J’aurais pu le concevoir dans un futur lointain, très lointain, mais savoir cette évolution déjà largement entamée m’est presque insupportable. Telle aussi votre hargne anti-élitiste : il me semble ici que vous confondez élites et aristocratie… J’arrête la lecture pour préciser au notaire qu’en l’occurrence, les termes aristocratie et gouvernement des élites signifient pratiquement la même chose. Ce n’est pas ce que veut dire Madame Florin, se permet l’homme de loi. Sans doute se réfère-t-elle à la période d’avant la Révolution française, assimilant aristocratie et noblesse. « Donc transmission par la naissance et non élévation par le mérite », poursuis-je. Cela colle à peu près à ce qu’elle pensait des élites. Jusqu’au bout, elle s’est donc refusée à mettre l’élitisme en question. Elle n’aura donc jamais conçu de monde sans dirigeants et sans dirigés. Peut-être le concept allait-il trop loin pour cette indiscutable élite financière de notre époque ? A la veille de sa mort quasi programmée, elle avait réussi déjà à ne plus placer l’argent en tête de ses valeurs. Avec un peu plus de temps, peut-être aurais-je réussi à lui faire comprendre que le recentrage, qu’elle avait bel et bien opéré, d’investissements vers des activités profitant au plus grand nombre, avait plus de valeur que sa place au sein de la société. Même si le profit seul avait été sa principale motivation…

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    Mais peu importe : il me semble, au moment où je dicte ce testament, que vous avez accompli la tâche que je vous avais assignée, celle de me procurer un peu de « supplément d’âme » au moment de me présenter devant notre créateur. J’ai un petit doute à cet égard : me sera-t-il reproché d’avoir aussi acheté ce supplément d’âme ? La réponse, me semble-t-il toujours, vous appartient : vous avez encore la possibilité d’accepter mon héritage et, dans ce cas, l’acte d’achat sera consommé. Dans le cas contraire, je crois sincèrement à ma rémission. La salope ! D’une part elle a voulu me tenter jusqu’au bout, de l’autre elle charge mes épaules bien trop frêles à cet égard du fardeau de la juger « post mortem ». Le choix est en plus évident : si j’accepte l’héritage, elle va en enfer et moi aussi. L’enfer commençant en outre et pour moi de mon vivant… Je ne peux donc que l’absoudre en refusant une dernière fois son cadeau empoisonné et elle le savait en dictant cette phrase. Donc elle n’était pas une salope puisque sa proposition n’était, finalement, qu’une clause de style… Il est temps que cela se termine : il n’y a d’ailleurs plus d’autre feuillet entre les mains du notaire. Madame Florin finissait en assurant la terre entière de sa future compassion de bienheureuse et remerciait « tous ceux qui m’ont aidé à vivre ». Manière d’entrer aussi dans le monde des dits aides qui avaient eu l’heure de disparaître avant elle. S’y trouvaient son regretté fils, certes, mais ses neufs maris et, sans doute, une cohorte bigarrée de victimes et de bénéficiaires de ses investissements que devaient importuner en outre quelques âmes d’élites toujours oppressées par les menaces d’une dame que j’avais vu savoir être cruelle jusqu’à l’orée de sa mort.

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    Il est temps de parler du successeur, dis-je au clerc. Je sens que vous n’allez pas beaucoup dormir les prochaines nuits. Ma détermination est à présent totale : je sais qui je cherche et l’étude notariale va devoir mettre les bouchées doubles pour donner un nom à l’hériter parfait tel que je me le représente : une sorte de Bernard Tapie, soit un vrai squale sorti du rang et ayant donc fait ses armes plutôt sur le trottoir qu’à l’ENA, marié et, qui plus est, père de nombreux enfants : la plaisanterie a assez duré et le fabuleux héritage de dame Géraldine doit impérativement être morcelé au décès de l’héritier unique que je vais retenir parmi les futures propositions du notaire. Je ne m’oublie pas complètement dans le processus : j’ajoute au « panier » un don à mon égard, suffisant pour que je puisse vivre correctement de mes rentes jusqu’à ma mort (mais pas des « rentes de mes rentes », Dieu m’en préserve !). Lequel Dieu estimera peut-être que, ce faisant, j’ai été effectivement « acheté » par la vieille dame ? Je lui refile en tout cas le bébé, très content de rendre à la milliardaire défunte la monnaie de sa pièce. Il me semble que, là haut, elle rigole…


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