• Une mort bizarre

     

    Une mort bizarre

    Il se regarde dans la glace, esquisse un sourire enjôleur vite réprimé : quelle bouille, ce soir ! Mal rasé, fagoté façon clerc de très vieux notaire, ventre légèrement bedonnant. D’autres fois il se trouve b eau, désirable au point de se désirer lui-même. Il s’imagine alors strip-teaseur… D’autres jours, quand il se sent plein de force, il focalise son imagination sur son torse, plus velu que dans la réalité, sur ses cuisses, plus puissantes, sur son sexe, plus viril. De frêles jeunes femmes naissent dans sa tête, nues et à ses pieds. Le caractère machiste de sa vision la lui fait vite délaisser. Puis il y a ces moments de disgrâce qui le désarçonnent.

    Il fuit la salle de bain en cherchant un dérivatif : la  majeure partie du temps qu’il passe sans travailler est réservée à la réflexion, en général dénuée de toute sensualité. Car il refoule ou cherche à refouler par principe tout ce qui peut le rabaisser au rang de l’animal. Ses brèves incursions dans le domaine sensuel, de plus en plus brèves, n’ont pour lui qu’un aspect hygiénique auquel il se refuse à accorder quelque importance que ce soit. De même que la cigarette ou le verre d’alcool qu’il s’accorde de temps à autre. Seule la musique… Là, il s’en donne à cœur joie, même si celle-ci fait parfois éclore dans sa conscience des pensées mythomaniaques qu’il sait toutefois combattre avec la plus extrême rigueur. Les livres ? Parfois… Mais cela ne l’intéresse plus autant qu’autrefois. Soit qu’il ait déjà réfléchi sérieusement au problème traité, soit qu’il sente, dès les premières pages, la trame toute entière de l’ouvrage. Quant aux livres ou films « souvenirs », il n’a même pas la volonté de les visualiser. Il reporte par contre son adhésion pleine et entière sur la presse. Il fantasme, recréant les événements avec d’impossibles « si » successifs et enfouit dans sa mémoire les données qu’il ingurgite. Il sait que son cerveau saura, sans intervention consciente, procéder à son alchimie personnelle et restituer au moment opportun le produit de sa digestion.

    Ca le fascine, cette puissance cervicale autonome. Il a même cherché, parfois avec succès, à « programmer » ces digestions, son esprit suivant alors tranquillement l’ordre à lui donné par sa conscience. C’est un peu comme s’il s’était dédoublé, son corps n’étant qu’un contenant commode commandé par quelque force interne sans contour précis. C’est comme cela qu’il s’est peu à peu défait de ses pesanteurs naturelles, puis qu’il les a recréées artificiellement quand leurs présences lui manquent : c’est qu’il est diablement accroché à cette planète. Il lui faut manger, boire, dormir, se mouvoir, correspondre avec les autres. Son sentiment d’être devenu ectoplasme ne peut qu’être abstrait et temporaire, aucune force au monde ne peut le séparer du fait matériel. Et ce fait matériel l’oblige bel et bien à gagner sa vie…

    Il se rappelle ses stages en usine. Ses problèmes étaient autres, à l’époque : ne pas perdre complètement le sens du spirituel, survivre au bruit, à la répétition usante des tâches manuelles, récupérer les calories perdues, adapter ses muscles aux nouvelles contractures qui s’ajoutaient inévitablement à celles de la veille… Il s’en est tiré aujourd’hui, non sans qu’un sentiment de révolte n’ai germé et persisté en lui. Et accru son obsession d’extra-matérialité…

    Aujourd’hui n’est donc pas un jour « avec » Il sort pour l’oublier, pour s’oublier. Le restaurant du centre commercial est presque vide : il est tôt. Il peut choisir son emplacement parmi les plus anonymes de la salle. La dépense l’obligera à se restreindre ultérieurement mais il s’en moque. Le repas et le vin qu’il n’est pas accoutumé à boire le remettent d’aplomb. Un peu de mythomanie lui revient même. Il le chasse par habitude, s’oblige à penser à des choses banales, quotidiennes. C’est que c’est un petit, un sans grade, lui : il doit se forcer à accepter sa condition s’il ne veut pas devenir un peu maboule comme tant d’autres qu’il a observés. Il y pense, à ces autres, ces pauvres bonshommes et ces pauvres bonnes femmes qui ont laissé se dévider dans leur tête leur cinéma personnel. Jusqu’à confondre, dans leur vie, la réalité et la fiction. Même les chefs, ceux qui pourraient se contenter d’un travail plus enrichissant et mieux payé, lui paraissent faire du théâtre de leur vie. Après tout, admet-il, n’est-ce pas préférable aux rapports entre maîtres et esclaves d’antan ? Si l’évolution doit passer par la multiplication de petits doux dingues, pourquoi pas ?

    Du moment que lui n’y succombe pas, peu lui importe. Il réagit à nouveau contre cette réflexion quelque peu méprisante vis-à-vis des autres. Lui aussi, s’oblige-t-il à penser, n’est pas exempt de défauts. Cette autosatisfaction, par exemple. Et puis cette détestable habitude de ramener trop souvent  son esprit sur son « moi » Qu’as-t-il à en foutre, de son « moi » ! Petites choses insignifiantes mais révélatrices du type de folie qui le guette lui-aussi…

    Il dérive volontairement vers les autres, vers des abstractions sociales et métaphysiques. Et puis il repense à lui : il n’a plus la force de poursuivre ce jeu. Le secret serait-il dans l’innocence ? Tandis qu’il se promène dans les allées de sa résidence, il tente d’y parvenir, d’absorber les signaux extérieurs par ses seuls sens physiques : l’odorat pour le mélange d’asphalte et d’herbes mouillés, de cuisines multiples aussi ; l’ouïe pour les discussions dont il perçoit des bribes, pour les voitures qu’il entend au loin, pour les musiques qui s’échappent des fenêtres ; le toucher pour les feuilles d’arbre qu’il arrache, pour les barrières sur lesquelles il promène ses doigts. Pourquoi d’ailleurs arrache-t-il des feuilles ? Il imagine des arbres pensants qui saigneraient à chaque agression. Il n’en arrachera plus…

    Il est arrivé à présent au bas de sa rampe d’escalier. Il veut ouvrir la porte de l’ascenseur mais ses doigts semblent sans consistance, se referment sur eux-mêmes à travers le métal. Il n’en a cure, croit franchir les étages dans la cabine, mettre la clé dans la serrure, ouvrir la porte, allumer les lumières, brancher le tuner de sa chaîne.

    En bas, plus tard et une fois qu’il a crû se coucher, deux infirmiers entourés de policiers et de curieux portent son corps sans vie sur un brancard. Un médecin le suit, perplexe, ne comprenant pas la cause de cette mort bizarre…


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