• Une mort ordinaire

     

    Une mort ordinaire

     

    « Sa vie n’a pas toujours été rose. Pas étonnant si son cœur a lâché… »

    « Oui, une pauvre femme… »

    « Tu te rappelles quand elle scrutait son escalier à la recherche de la moindre poussière ? »

    « Ca, pour briller ! Et son laurier, dans son jardin ? Elle voulait toujours nous en donner… »

    « Oui…Combien de plats avons-nous pu faire avec les feuilles de ce laurier ! Je crois que ça l’amusait… »

    « Elle avait quand même un sal caractère ! Et pour savoir ce qu’elle voulait, elle le savait ! Tiens, je me souviens du jour où elle a crû qu’on avait oublié qu’elle était invitée à déjeuner : elle est allée téléphoner de chez la voisine. Papa était furieux »

    « Tu sais, elle était âgée et ne pouvait plus voir grand monde. Ce déjeuner était important pour elle… Et puis j’en reviens toujours à sa vie : veuve toute jeune avec un gosse sur les bras, pas d’assurance vie à l’époque, pas de métier, des ménages par ci, par là ; puis les vingt années de « Bécassine… »

    « Quand je pense qu’on la forçait à servir en costume breton ! »

    « Pourtant, elle aimait bien ce monsieur Gallichon… Il est vrai qu’ils ont longtemps vécu ensemble et qu’elle l’a soigné jusqu’à sa mort »

    « Et il lui a offert une maison… »

    « Ca a dû râler sec, chez les héritiers ! »

    « Je ne sais pas. Ils étaient très riches. Et puis ce n’est pas une grosse maison »

    « Maintenant qu’elle n’est plus là, on va se rendre compte qu’elle nous manque. Je n’arrive pas encore à réaliser. Mais imagine un peu nos arrivées dans le village : ça va être triste de ne plus avoir à faire des détours pour pas qu’elle voit la voiture… J’aimais bien aussi regarder les joueurs de tennis quand on allait chez elle. Et ses rôtis de porc ! Ses apéritifs énormes, aussi, qui me saoulaient à chaque fois… Sacrée femme ! C’est amusant, dans le fond, une telle personnalité avec une vie aussi terne et dure. Plus qu’une injustice, ca me paraît une revanche : le peu qu’elle a eu à elle, elle l’a vécu intensément. Même sans doute le costume breton, elle devait en être fière… N’empêche… »

    « Oui, n’empêche : pas si sûr que toi de sa fierté ! Elle devait souvent en avoir gros sur la patate ! »

    « Peut-être… En tout cas, elle n’a jamais parlé de son passé avec amertume. Elle n’en parlait pour ainsi dire pas. Ses papiers du ministère de la Marine, les cancans du village, sa radio, ses maux de jambe… Elle vivait au présent »

    « Oui, mais elle n’était pas très intelligente… »

    « Elle n’avait que peu de références dans nos domaines à nous. Mais elle n’était pas si bête que ça. Rappelles toi la façon dont elle utilisait ses équipements électriques, le frigidaire par exemple. Vachement étudié pour consommer le moins possible. Toute sa vie, elle a dû lutter pour finir ses fins de mois. Alors, forcément, son intelligence, elle l’a utilisée à ça en priorité »

    « Quand je pense qu’elle est même arrivée à faire des économies, à s’acheter sa concession et sa tombe ! »

    « Curieux, cette manie des vieux de penser à leur tombe… »

    « Attends de l’être à ton tour, vieux ! Peut-être que tu comprendras mieux, surtout si tu as été pauvre et anonyme toute ta vie : la tombe, c’est ce que ces pauvres vieux laissent après leur mort. Dans l’espoir que certains vivants penseront à eux… C’est presque pathétique. Elle, en plus, elle voulait montrer, je crois, qu’elle pouvait être comme tout le monde. Enfin, aussi bien que tous les patrons qui l’avaient employée. Une sorte de revanche là aussi. Et, finalement, elle n’a pas tort. Les noms gravés sur la pierre ne te racontent pas la puissance ou la misère des dépouilles qu’ils désignent. C’est même assez fin, son raisonnement »

    « Je n’y avais pas pensé. Pourtant, ceux qui, au lieu de tombe, se font construire de véritables mausolées ? Comme au cimetière de Cimiez… »

    « Ceux-là sont stupides, si ce n’est leur famille qui l’est à leur place. Ces mausolées ne veulent rien dire sinon montrer la bêtise de leurs promoteurs. Elle, elle laisse une teinte d’humour, un message beaucoup plus subtile que celui des nécropoles en forme de cathédrale.  Plus j’y pense, plus j’y vois en outre une note d’espoir, comme le grignotage diaphane de nos lourdeurs animales. Quelle femme ! Quels hommes et quelles femmes, devrais-je plutôt dire ! Ca me plaît, tous ces petits vieux terminant de cette façon des vies en forme de droites à peine bosselées, faites à 80% de résignation et à 20% d’événements petits ou grands qu’ils ont vécus avec plus d’enthousiasme que celui d’un président de la République nouvellement élu »

    « Tu sais, certains ont connu bien des choses. Il ne faut pas croire qu’ils ont tous vécu dans la grisaille »

    « Même si c’est vrai, leur vieillesse est alors un régal d’humilité et, probablement, sont-ils inconsciemment plus intelligents que tes constructeurs de monuments. Des petites gens… Quel gâchis ! »

    « Que veux-tu dire par là ? »

    « Et bien le gâchis humain que représentent tous ces petits privés de savoir, privés de créativité, privés de tous les  pouvoirs et moyens que se garde, bien au chaud, notre grande élite malthusienne. Tu imagine la vieille chargée non pas de la consommation d’un seul frigo mais d’une région entière et, ce, en liaison avec d’autres personnes de son acabit, toutes pourvues des informations et des moyens nécessaires… »

    «  Tu rêves ! Je ne la vois pas, mais pas du tout, en haute fonctionnaire guindée et condescendante ! »

    « Qui te cause de haute fonctionnaire ?! Peu importe… Tu te rappelles sa manie de toucher la personne à qui elle parlait ? »

    «  Des besoins affectifs ou sensuels… Pas bien méchant »

    Ils suivaient le cortège, long, de ceux qui accompagnaient le corps de la vieille femme à sa dernière demeure. Cortège funèbre d’autres petits vieux qui, à part les jeunes de la famille proche, semblaient communier en silence : sans doute partageaient-ils le dernier message de la femme tout en cherchant à se rappeler  ses traits, les instants qu’ils avaient eus en commun avec elle ou sa psychologie profonde qu’avait occultée son statut social. Comme si cette spiritualité recueillie pouvait forcer le passage de son âme vers l’au-delà ou, au contraire, en conserver à soi ne serait-ce qu’un mince lambeau.

    Dans le noyau des cellules les plus intimes de la petite fille, une alchimie complexe de protéines et d’électricité perpétuait plus prosaïquement la lignée millénaire de la morte. Comme informés du décès au travers des sens de la gamine, les gènes entreprenaient calmement, comme en laboratoire, une autre étape d’un destin qui échappait aux hommes…


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