• Une sortie en famille

    Une soirée en famille

     

    Le petit garçon pianota sur le clavier, dédaignant avec mépris le micro qui s’offrait à lui. « Voiture : une ; nombre de passagers : quatre ; dépôt : 8, avenue Gambetta ; destination :… » Ca ne regardait pas la machine, l’endroit où ils allaient. Même si ça n’avait pas d’importance (ils allaient au cinéma, celui en trois dimension avec odeurs) « Papa, ça y’est ! » La famille au grand complet sortit de l’appartement après avoir regardé sur l’écran où les attendait une auto vacante. « Au moins dix minutes de marche à pieds ! », grommela le père. « Quelle idée aussi d’habiter si loin du centre », rétorqua la mère par habitude. En fait elle s’en foutait et se trouvait très bien là où elle vivait. D’ailleurs le trajet pédestre fut agréable de nombreux habitants ayant eu, comme eux, l’envie de prendre l’air…

    « On en revient au Tout Maison. Tu te souviens, il y a cinq ans, avant la naissance de Caroline : on avait même fini par aménager une chambre en salle de séjour. Ca ressemblait à un poste de pilotage de fusée ! » La mère sourit. Cet épisode de sa vie lui paraissait, après coup, plus drôle que navrant. C’est vrai qu’ils s’étaient un peu laisser aller. Même la nourriture commandée sur écran… Faut dire que la municipalité avait laissé le journal en ligne publier des prix comparatifs par établissement et par produit. Certains commerces avaient refusé de participer : « pour protéger l’animation locale » qu’ils avaient dit. Peut-être bien vu, après tout ? Quoique cette animation pousse les gens à vivre en vase clos. On verrait bien ce que cela donnerait dans chaque camp d’ici quatre ou cinq nouvelles années…

    Elle s’était forgée une forte philosophie, la mère. Dame ! Avoir vu changer les styles de vie plus de dix fois au cours de sa courte vie, ça aide ! Et en des temps records : il y avait eu la période d’exubérance, après la grande crise. Les gens s’étaient équipés comme des fous, les modes succédant aux modes. D’autant que les services de récupération avaient enlevé toute idée de gâchis dans la tête des humains. Très vite une réaction plus profonde, rationaliste, avait vu le jour, les gens se spécialisant selon leurs goûts  et modulant leurs achats selon des critères de temps d’utilisation. Une période très austère qui avait été de courte durée : il s’était alors créé un concept qu’ils avaient appelé « R.T.V. » pour « Rotation Volontaire des Tâches ». Un sourire lui vint aux lèvres au souvenir des métiers les plus saugrenus qu’elle avait elle-même exercés avec, à chaque fois, la ferveur des débutants et la volonté inébranlable d’acheter des matériels neufs, les plus évolués. Quel gâchis malgré le recyclage ! Et puis tout s’était enchaîné de plus en plus vite, y compris cette période « Tout Maison » pendant laquelle elle avait grossi de six kilos ! Aujourd’hui, le grand truc, c’était les transports. Bien pratique d’ailleurs, elle en convenait. Mais elle appréhendait un peu les suites logiques de la chose, la folie inévitable des déplacements qu’entraineraient les facilités et le faible coût des transports actuels. Sans compter la mode, cette satanée mode qu’amplifiaient déjà les médias.

    Ils arrivèrent à la voiture, sagement garée le long du trottoir. La carte bancaire, le pianotage du gamin refusant toujours le micro et ils se firent face tandis que l’engin prenait rapidement sa place dans la file, clairsemée à cette heure, de la circulation électronique. La mère ne s’était pas encore habituée à ces rallyes sans conducteurs, inodore, sans bruit et qui donnait le spectacle de bulles quitter brusquement et sans raison apparente leur file unique pour rejoindre une file adjacente et ainsi de suite. Elle n’y avait pas crû, au début. Et puis ils avaient commencé par une vieille autoroute : au début, on prenait une bulle dans un garage spécial ; la bulle rejoignait, sans conducteur, le rail flambant neuf qui avait été posé sur l’autoroute, s’y incrustait (c’était le mot !) et accélérait d’un coup à vous couper le souffle. Les paysages défilaient de manière hallucinante avant que la décélération progressive n’annonce la fin du voyage. La bulle sortait du rail à la sortie voulue puis ramenait son monde au terminal local. Mais c’était presque du gadget et c’était cher ! D’autant qu’ensuite, pour terminer le voyage, il fallait louer une voiture normale… Aujourd’hui, et à une vitesse qui l’avait sidérée, le principe de la bulle s’était généralisé. Ville par ville, tous s’y mettaient. Et annoncer son passage au système devenait une obligation, tout autre mode de transport étant alors prohibé. Même les transports collectifs qui avaient, au moins au début, créé des circuits à eux. La mère devait vieillir, au fond, pour regretter la cacophonie d’antan. Ca allait sans doute trop vite ? Certainement d’ailleurs quand elle songeait au nombre incroyable d’itinéraires déjà équipés.

    Ils descendirent de voiture devant le cinéma et se rendirent directement à leurs places, réservées de la maison. Il y avait beaucoup de monde dans l’amphithéâtre, le cinéma « comme dans la réalité » n’ayant pas encore été récupéré par les géants industriels et n’étant donc pas à la portée des particuliers. Le père avait toutefois retenu qu’une firme brésilienne s’y intéressait et avait réussi à fabriquer un prototype presque satisfaisant. Mais pour l’heure, il fallait toujours un nombre effarant de projecteurs, de machines, d’ordinateurs de toutes sortes, si bien que les amateurs étaient obligés de se plier aux règles artisanales de l’actuelle distribution. Ce qui n’était pas, somme toute, désagréable…

    La famille, encore hébétée par trois heures de projection –ça valait le coup au plan technique mais le film en lui-même avait été médiocre- attendait son tour à la sortie, avant que la bulle numérotée vienne se ranger devant eux. Ils avaient opté pour le restaurant, leur soirée ayant été grandieusement conçue. Mais la station assise avait amoindri les appétits. La bulle avait été programmée pour longer lentement les grandes artères de la ville, de façon à ce que la vision des restaurants rencontrés fasse l’unanimité. Le consensus se fit sur un établissement camerounais à la devanture avenante et le fils de la famille programma la bulle en conséquence : le tour du pâté de maison puis l’arrêt en douceur devant l’entrée.

    Passé la porte d’entrée, le regard plongeait dans une invraisemblable jungle reconstituée, au sein de laquelle au sein de laquelle étaient installées des tables et des chaises, les unes en haut d’arbres artificiels, les autres  au centre de minuscules mares figurant quelques lagunes africaines, le tout comprimé au maximum de manière à ce que l’immensité équatoriale puisse cohabiter avec la rentabilité au mètre carré de tout restaurant digne de ce nom. Bref, pas la jungle réelle mais pas non plus une salle normale de brasserie. N’ayant pas réservé, la famille fut conduite dans un pseudo village ce qui, tous comptes faits, s’avéra préférable aux dangereux emplacements aériens ou aquatiques : des fois que la petite laisse tomber un ustensile ou le contenu de son assiette !  Surtout que le dit contenu s’avéra fort cher et, relativement, rarissime : les propriétaires du restaurant, selon les informations données par la bulle, importaient directement d’Afrique gibier, poissons, crustacés et autres ingrédients…

    L’air frais leur fit du bien après un repas excellent mais lourd. Le père fit remarquer que des décennies de pédagogie diététique n’avaient visiblement pas beaucoup entamé les habitudes culinaires africaines fortement protéinées. La bulle ramena à la maison un groupe de ruminants un peu endormis qui se précipitèrent au lit dès le palier franchi. Seule la mère s’isola en musique dans le salon où elle poursuivit la lecture d’une épaisse bande dessinée philosophique… 


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