• Vers une nouvelle crise mondiale ?

    Article envoyé à New Africa il y a plus d'un mois

    Que risque l'Afrique dans un nouveau séisme financier mondial ?

    Christian d'Alayer - fin avril 2019

     

    Le microcosme financier bruisse à nouveau du vent apocalyptique de la crise "systémique", affectant le cœur du moteur financier mondial. Ce, alors que la légère remontée des taux d'intérêt de fin 2017 à fin 2018 a pourtant eu les effets escomptés : 11500 milliards tout de même de la sur-financiarisation mondiale sont partis en fumée dans les principales bourses de valeurs de notre planète l'an dernier plus 6000 milliards depuis janvier dernier (calcul de Bloomberg) Les bourses africaines ont été particulièrement affectées du fait de la panique de leurs "investisseurs" devant en fait une politique concertée entre les grandes banques mondiales et les grandes banques centrales : grosso modo, quand les taux d'intérêt remontent, les actions deviennent moins intéressantes -car plus risquées aussi- que les obligations qui ne sont que des emprunts cotés en bourse. Comme le phénomène a été particulièrement bien contrôlé, les banques étant en fait maîtresses des fonds communs de placements en obligations (les assurances-vie en fait), ces fonds n'ont pas vraiment monté -donc pas attaqué directement les actions- tandis que seules les entreprises "high tech" subissaient le poids de cette politique volontariste et maîtrisée. Qui a cessé au début de cette nouvelle année, la "FED", la banque centrale des Etats Unis, décidant de rabaisser ses taux d'intérêt devant le risque de ralentissement de l'activité économique mondiale.

    J'ai résumé très rapidement un phénomène en fait plus complexe car la majorité des retraités américains parie sur les actions tandis que la majorité des retraités européens parie sur les obligations : le maniement des taux d'intérêt dans ce contexte n'est pas des plus aisés ! S'ajoute à ce premier bémol le fait que l'économie mondiale se "démondialise" sous les doubles coups d'une Amérique "trumpienne" qui revient à une politique protectionniste et étatiste et d'une Chine qui s'intéresse aujourd'hui plus à son marché intérieur qu'à ses exportations, la Chine étant devenue plus importante pour l'économie mondiale que les Etats Unis d'Amérique. Dont, fatalement, la monnaie est attaquée...

    Devant cette complexité et face à l'endettement privé et public fabuleux des pays développés, un nombre croissant d'experts, dont le FMI, commencent à paniquer. Que se passerait-il en effet si de très grandes banques occidentales venaient à faire faillite ? Elles sont bien entendu fragilisées par les taux d'intérêt bas, ne pouvant pas vraiment gagner d'argent en en prêtant. Toutes se sont lancées dans la spéculation mais on vient de voir que, là aussi, les gains n'ont pas été au rendez-vous l'an dernier. Or les Etats occidentaux ne peuvent plus venir à leur secours, leur endettement ne le permet plus. En Europe, la banque centrale de la zone euro a, certes, débloqué des sommes importantes à taux zéro pour les banques. Ce, à plusieurs reprises. Tandis que les banques américaines ont accepté des dépôts que leurs réglementations leur interdisaient tout en gagnant tout de même plus que leurs homologues européennes sur le cœur de leur métier, le prêt bancaire, du fait de l'importance de leurs marchés. Mais les experts doutent que ces politiques puissent tenir le coup si, en sus, s'ajoute une panique.

    Admettons donc, pour la démonstration, que, demain, des grandes banques italiennes coulent, entraînant dans leur chute des banques françaises et allemandes qui détiennent un peu trop d'effets italiens. Le sauvetage tarde et la panique s'installe. Face aux demandes de vente d'un trop grand nombre d'assurances vie en Italie, en France et en Allemagne, les Etats utilisent les armes qu'ils ont fait voter et bloquent ces capitaux. Nous avons un exemple de ce qui peut alors se passer, c'est celui de Chypre en 2012-2013, la population descendant dans la rue pour empêcher le vol de ses économies par le gouvernement chypriote. Qui sauta immédiatement, une politique alternative étant alors mise en place par...la Russie ! On peut parier que la Chine ne manquerait pas une telle opportunité si cela se passait dans trois des principaux pays européens, soit la possibilité de contrôler -et le mot est faible- les économies de clients si puissants !

    Ce, pour l'Union européenne. Mais quid de l'Afrique dans ce cas d'une nouvelle crise mondiale ? Les pays africains sont peu endettés aujourd'hui (voir tableau 1) Mais leurs devises viennent de l'exportation ultra majoritaire de matières premières non transformées, or noir en tête. Si l'Occident rentre à nouveau en crise, nous avons là aussi l'exemple de 2008 pour en prévoir les conséquences : entre 2000 et 2008, les prix des matières premières furent multipliées par 7,5. Après la crise des "Subprimes", elles ne furent plus multipliées que par 4,5 : 300% en moins (750% baissant à 450%) Les prix ont certes un peu remonté depuis mais il est probable qu'une nouvelle baisse de la consommation occidentale ferait perdre beaucoup d'argent aux Africains : leurs Etats seraient encore plus miséreux qu'aujourd'hui ...

    Mais on sait que la croissance africaine est déconnectée totalement de sa gestion gouvernementale. Les Etats africains ont été tués dans l'œuf dès leur naissance par le FMI, la Banque mondiale et les deux clubs de créancier (Paris pour les prêts publics, Londres pour les prêts privés) Sans doute la baisse des recettes d'exportation entraînera-t-elle une ou deux années de récession dans la plupart des Etats producteurs de matières premières. Mais au delà et la croissance africaine étant fondée sur le développement du marché intérieur, celle-ci reprendra son envol.

    D'autant que la demande des pays développés ne devrait que faiblir, pas s'effondrer tandis que celle des pays émergeants ne devrait connaitre qu'un freinage de sa croissance. On ne devrait donc pas assister à un effondrement des prix des matières premières sur long terme, sans doute une crise d'un ou deux ans. Certes, le pétrole est aujourd'hui attaqué par la recherche européenne d'autres sources énergétiques et, la crise aidant, les pays pétroliers souffriront peut-être plus que les autres. Le Nigeria, l'Algérie, l'Angola, pour ne citer que les principaux (la Lybie étant un cas à part) Mais l'Ethiopie se développe selon un autre schéma, de même que l'Afrique du sud : la première s'industrialise et la seconde exporte en Afrique, pour résumer grossièrement.

    Mettons qu'un an après le déclenchement d'une nouvelle crise financière occidentale, l'Afrique connaisse une petite récession globale une fois les pays pétroliers évacués des statistiques. Mais la reprise de la croissance pourrait se faire sentir dès l'année suivante et s'accélérer par la suite. Car, maintenant, les entreprises africaines travaillant pour leur marché intérieur ont plus de poids que celles qui travaillent pour ravitailler les étrangers. Et ces entreprises à objectif interne achèteront leurs intrants à des prix moins élevés.

    En définitive, l'Afrique, comme après 2008, devrait rebondir assez vite d'une nouvelle crise financière mondiale. Laquelle devrait plutôt sonner le glas de l'ex-puissance européenne qui, tant vis-à-vis du nouveau protectionnisme américain que vis-à-vis de son exposition en matière de dette publique, apparaît comme le maillon le plus faible de l'Occident. Et l'on comprend pourquoi les grandes banques et les banques centrales surveillent cette cuisine économique de très, très près.

     

    Encadré 1

    L'Afrique peu endettée

    On voit, dans le tableau 1, que les dettes publiques africaines ne sont plus du tout problématiques. Sauf, peut-être, en matière d'investissements publics. Car et par exemple, si le Congo-Kinshasa n'a pratiquement pas de dette, c'est parce qu'il ne trouve pas de créancier. D'autre pays comme l'Algérie ou le Nigéria n'ont pas eu besoin de recourir à l'emprunt pour faire face à leurs dépenses. Lesquelles sont nécessaires, notamment au niveau des infrastructures. Et, en fait, le niveau d'endettement des pays africains paraît même insuffisant quand on sait que la dépense publique contribue substantiellement à leur essor économique.

    On ne dispose pas de statistiques globales en matière de dettes privées mais on sait qu'elles sont encore plus faibles en Afrique que les dettes publiques : la bancarisation est encore d'une faiblesse insigne sur le continent qui compte essentiellement sur l'autofinancement pour se développer. Le fameux "bas de laine" des Européens du 19e siècle ! Là encore, le niveau est insuffisant, l'endettement privé jouant un rôle encore plus grand en économie que les dépenses publiques. Songez notamment à l'immobilier qui, en Afrique, ne croît qu'en fonction des rentrées financières des acheteurs : la construction serait bien plus vigoureuse avec des crédits à long terme comme en Occident...

     

    Encadré 2

    Les chiffres qui font peur

    C'est le FMI qui, le premier, a sonné l'alarme : l'endettement global mondial a dépassé les 180 000 milliards de dollars fin 2017, soit 225% du PIB mondial à cette époque. Depuis, les dettes se sont encore envolées, les derniers chiffres faisant étant d'un encours de 247 000 milliards $, soit 318% du PIB mondial ! Plus d'un tiers de hausse en un tout petit plus d'un an ! Et ce sont les pays développés qui hébergent le gros de ces dettes pharaoniques.

    Il faut se souvenir qu'en Occident, les salaires ont subi un énorme coup de rabot depuis une trentaine d'année. Et afin de maintenir tout de même une demande importante, ce sont les crédits aux particuliers qui se sont envolés. Aujourd'hui, les emprunts immobiliers courent sur 20 ans et plus tandis que l'immense majorité des véhicules automobiles est distribuée en leasing, y compris les véhicules d'occasion. Quant à l'épargne des ménages, jadis au cœur de la croissance occidentale via le recyclage bancaire, elle s'est évanouie pour ne représenter qu'autour de 10 à 14% du PIB contre, par exemple, plus de 30% en Chine et près de 25% en Afrique.

    C'est un peu la fuite en avant : car si le crédit est resserré avec des taux plus élevés, la demande chute et la croissance avec. Tandis que relâcher la pression sur les salaires dans une économie ouverte entraînerait ipso facto une détérioration des balances commerciales. Ne restent donc que le protectionnisme, politique adoptée avec l'arrivée de Trump à la Maison Blanche ainsi qu'une meilleure répartition des richesses, politique difficilement acceptable par les élites occidentales, toutes ultra libérales aujourd'hui.

     

    1- Etat de la dette publique africaine en % du PIB à fin décembre 2017

    Source : https://fr.tradingeconomics.com/country-list/government-debt-to-gdp

    Cap Vert

    125,3

    Congo Brazzaville

    117,7

    Egypte

    101,2

    Djibouti

    90,7

    Mozambique

    88,2

    Sao-tomé&Principe

    87,5

    Zimbabwe

    77,6

    Mauritanie

    77,3

    Ghana

    70,5

    Tunisie

    69,2

    Gabon

    66,5

    Gambie

    65,6

    Angola

    65,1

    Ile Maurice

    64,9

    Maroc

    63

    Seychelles

    62

    Sierra Leone

    60,3

    Kenya

    57,1

    Zambie

    55,6

    Malawi

    54,7

    Guinée Equatoriale

    53,8

    Soudan

    53,5

    Afrique du sud

    53,1

    Tchad

    47,6

    Lesotho

    46,3

    Namibie

    45,1

    Madagascar

    41,9

    Rwanda

    40,2

    RCA

    38,8

    Ouganda

    38,6

    Tanzanie

    37,4

    Sénégal

    37,1

    Cameroun

    35,7

    Ethiopie

    33,5

    Niger

    29,7

    Liberia

    28,8

    Guinée Bissau

    28,1

    Comores

    27,6

    Côte d'Ivoire*

    24,5*

    Burkina Faso

    24,4

    Botswana

    22,3

    Bénin

    22,1

    Nigeria

    21,3

    Erythrée

    20,1

    Togo

    19,6

    Guinée

    18,66

    Algérie

    17,7

    Congo Kinshasa

    17

    Libye

    16,5

    Burundi

    14,4

    Swaziland

    9,95

    * avant emprunt 2,5 milliards $ en 2018

     

     

    2- La dette mondiale (publique et privée) depuis 1950


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