• Vieux con

     

    Nouvelles – 3

    Vieux con !

    « Vieux con ! »…

    Qui m’a dit ça ? Personne à la maison, personne sur le trottoir au-delà du jardin, pas de radio ou de télévision en marche…

    Bof, j’ai dû croire entendre et, de toute façon, je n’ai pas le temps de m’interroger : 10 h 30 A.M., rendez-vous avec mon banquier, 12 h 15, déjeuner avec le grossiste, 2 h 00 P.M., passage obligatoire au premier magasin, 5 h 00 P.M., visite sur le chantier du deuxième ; 6 h 30, retour à la maison avant le dîner de l’association. Sans compter maman qui m’appellera à tous les coups et ce foutu Harris qui voudra m’entraîner au club. J’ai horreur du squash mais c’est mon meilleur client. Que vais-je bien pouvoir lui raconter cette fois-ci ? Ah ! J’allais oublier ce petit con de John… J’ai promis à son père d’en parler au grossiste. Deux ans qu’il traîne ses guêtres d’un stage à un autre, d’un bénévolat au bureau du chômage ! Si encore il sortait d’une école réputée. Je t’en fous ! Son petit circuit scolaire comme tout le monde et, hop, ça râle…

    « Vieux con ! »…

    Ah non ! Ca ne va pas recommencer !

    Je regarde partout, sous le divan, sous les tapis, je soulève les lampes, les bibelots, je scrute les stores : des fois qu’un salopard me jouerait un tour. Avec ces machins asiatiques à la portée de tous, un micro c’est vite posé. De toute façon, je n’ai plus le temps. Mon chapeau, ma serviette, les clefs de la voiture, un dernier regard…

    « Vieux con ! »…

    Je claque la porte…

    Trois jours que ça a duré ! Trois longs jours de « vieux con ! », « vieux con ! », « vieux con ! » Marre, mais vraiment marre ! Au point d’en perdre le gout du nouveau magasin. Six ans d’efforts, d’épargne, de recherches incessantes de fournisseurs moins chers anéantis provisoirement, ça c’est sûr et certain, par je ne sais quelle merde implantée chez moi et qui me serine inlassablement « vieux con ! », vieux con ! », « vieux con ! »

    Et puis plus rien. Le gars a dû se fatiguer aussi vite que moi. Il a foutu un disque, une sorte de sifflotement léger qui ne me gène pas trop vu que j’aime moi-même siffloter. Faudra quand même que je fasse venir un spécialiste. Savoir qu’un micro est implanté chez moi n’est pas agréable. Peut-être le magasin d’hi-fi ? La police aussi ? Non, ils me riraient au nez ! Georges Edgard Dommen, profession commerçant, à succursales multiples d’accord mais commerçant quand même, espionné par un inconnu facétieux, ça a de quoi faire rigoler un uniforme, non ?

    Le gus de l’hi-fi n’a rien trouvé. Même que, pour ne pas avoir l’air trop bête, j’ai dû lui acheter un bidule coûteux, « made in Japan », qui ne me sert à rien sauf à rendre encore plus compliqué le maniement de la chaîne qu’il m’avait fourguée l’an passé. Avec le deuxième magasin en chantier, ce n’était pas le moment ! Et ce sifflotement !! Si encore il changeait de disque… Mais non : « na, na, na, na, na,…tralalère, na, na, na, et re… »

    J’ai beau utiliser cette sacré chaîne à fond, rien n’y fait, les « na, na, na » transpirent. Rien que dans le salon, heureusement. Je l’ai épluchée la pièce ! Pouce par pouce, poussière par poussière. J’ai même été jusqu’à y coucher, un magnétophone allumé. Que dalle ! Ca n’impressionne pas les bandes, ce truc. Alors ? Des ultra-sons directionnels ? Paraît qu’on fait ça dans l’espionnage. 1200 dollars de matériel pour voir et toujours rien, pas le plus petit début de commencement d’esquisse de solution : ce ne sont pas des ultra sons. J’ai réussi quand même à revendre le matériel –perte au passage de 350 billets- et le deuxième magasin se termine. Ouverture pour très bientôt et je refuse de me casser la tête plus longtemps : il n’existe rien pour enregistrer d’éventuels flux télépathiques… On verra bien.

    S’il n’y avait pas ces sifflements, avec le succès de ma succursale, ce serait le pied. 12,25% de profit de plus que le premier magasin dès la première semaine de lancement. J’ai dû engager du monde, John justement, même que ça m’embête un peu d’avoir le fils de mon voisin en face de moi du matin au soir. M’enfin, faut bien vivre…

    Je n’ai pas vu passer le temps. Mon nouveau point de vente est une réussite complète, John n’est pas mauvais négociateur, l’argent rentre et mon banquier commence à me manifester des égards douteux (me renseigner sur sa propre solvabilité, important…) reste le sifflotement. Oh, ce n’est pas qu’il m’ait réellement embêté, je n’ai pratiquement pas mis les pieds dans le living depuis des lustres : tout le temps à courir ici et là, les nouveaux fournisseurs, la mise sur pieds de la livraison à domicile, la modernisation des cuisines, la rationalisation des plats cuisinés, les études pour un troisième magasin. Ca marche ! Quelle idée fantastique que ces plats surgelés « à la française » ! Le fastfood chinois d’à côté m’en veut à mort. Même qu’il m’a fait envoyer quelques gorilles de pacotille, histoire de m’effrayer. M’en fous, je cotise aussi et les gars du syndicat se contentent d’empocher les biftons du bridé.

    Du coup, je les ai consultés pour la nouvelle succursale en vue : quitte à donner de l’argent à un bureau d’études, autant que ça serve à quelque chose ! Je crois même qu’ils m’ont à la bonne, ma boulimie les amuse. La seule chose qui m’inquiète, en dehors bien entendu du sifflement, c’est que la concurrence suive sur le plan de la qualité. Car c’est mon arme à moi, la qualité : un marocain, ancien esclave d’un troquet parisien, que je paye à prix d’or –pour ne pas qu’on me le fauche- après l’avoir fait venir sous la bannière étoilée. Faut que j’arrive à faire venir sa famille d’ailleurs : la nostalgie du pays chez lui, c’est comme l’urticaire. S’il lui prenait l’idée d’arrêter de se démanger et de retourner voir de plus près, je serais marron. Non, mon petit vieux, essayer l’Amérique, c’est l’adopter. Ma famille, cinq générations sur place, te le dit. Ca bouge, tu fais ton beurre si tu es démerdard, t’es pas enquiquiné si tu sais t’y prendre. Ok, Ok, t’as plus intérêt à ressembler à Gary Cooper qu’à Joe Louis ou Arthur Ash. N’empêche que le moins bien de chez nous, c’est le Paradis de chez toi. Juste un peu d’Anglais, un bon boulot et le système t’est aussi ouvert qu’à n’importe quel mexicain ou cubain. Pourquoi crois-tu qu’ils viennent, eux ? Quant à Gary Cooper, patientes. Dans pas très longtemps, le critère s’appellera Fernandez Y Fernandez, c’est moi qui te le dis. C’est déjà plus proche, non ? Tu verras que même moi, je finirai par convoler avec une belle brune à la peau mate. J’aime pas les blondes d’ailleurs : trop sèches ou trop fadasses, snobinardes la plupart du temps ou alors poupées gonflables. Brrr…

    C’est pas tout ça, ce satané sifflement commence sérieusement à me taper sur les nerfs. Solution finale, je déménage. Et puis comme ça, je ne verrai plus John matin et soir. Je l’ai même envoyé prospecter à ma place. C’est vous dire la confiance ! Il m’a dégoté une maison encore plus chouette que celle que j’abandonne sans déplaisir et à moins d’un quart d’heure à pieds de l’ancienne : pas de changement douloureux dans mes habitudes. Vite fait, deux amis, un camion et le transbordement dans la journée. Un dernier tour pour voir si rien n’a été oublié, les plantes sur la terrasse –tiens, celles que m’avait donné la tante Astrid sont bizarres : on dirait qu’elles enflent-, tout le reste dans la voiture et fini le sifflotement. Adios amigo sadique que je ne connais pas mais qui devra à présent se contenter d’un auditoire réduit à quelques mètres cubes d’air dans un local vide.

    ***

    La 6e symphonie de Beethoven ! Plus de sifflotements mais de la grande musique maintenant, la symphonie pastorale ! Fou, je deviens fou furieux, comme ces maudites plantes de la tante Astrid qui semblent se rebeller contre l’intrusion sonore : des sortes de protubérances, deux pour être exacte, qui se manifestent à chacun des bouts du pot. La musique incessante doit donner des boutons à cette colonie de plante grasse… Je ne sais plus que faire. Jusqu’à présent, j’ai pu tenir grâce au boulot du deuxième magasin. Mais le troisième reste une vue de l’esprit, faut d’abord que je digère les deux premiers. Le troisième, c’est un seuil, la fin du contact clientèle, de la gestion pure avec emprunts bancaires pour arriver le plus vite possible à la chaîne de magasins et tout et tout. Faudra penser à s’implanter très vite à l’ouest, trouver des partenaires, industrialiser la production. Sans compter le travail sur la marge, la corvée des prévisions, la direction d’un personnel « maousse » et de plus en plus diplômé… Et, ce, avec ce bruit de fond, ce sifflement devenu musique archaïque, incessant, casse-pieds. Je n’ai pas osé en parler, gardant la chose secrète. De quoi aurais-je l’air, moi, « l’homme à la Pastorale dans la tête » !? La Pastorale ! Moi qui ai un goût plus que prononcé pour le jazz, le doux, celui qui va avec un verre, un fauteuil profond et la compagnie d’une femme. Ray Charles, quoi, même si je fais vieux schnock, le slow rock dépouillé du grincement des trompettes. Ou alors les trompettes en solo, telle des clarinettes, avec une mélodie construite. Le rythme, oui, mais à dose contrôlée… Tous ces Nègres, heureusement qu’on leur a donné la mélodie ! C’est marrant, d’ailleurs, la qualité de ces mélanges musicaux : avant les Blacks, des chansons pour midinettes ou des trucs chiants du type religieux. Avant nous chez les Nègres, du tam-tam sauvage dans lequel la participation de l’auditoire comptait plus que le musicien. Ce « boum-boum-boum » des chaudes soirées tropicales où on devient tous fou. Hop, on mêle les deux et c’est fantastique !

    Bon, mais c’est pas tout ça, à trop intellectualiser, je deviens mou. Faut te reprendre, l’ami ! Je m’oblige à penser au troisième magasin, ce qui m’amène très vite au quatrième, au cinquième et aux centaines d’autres que j’imagine à New York, Chicago, San Francisco, Miami, Huston… Faudra une enseigne commune : pas que ce soit plus commerçant (des fois, mieux vaut s’adapter aux coutumes locales, surtout en matière de bouffe) mais parce que ça me plaira de voir mon empire sous une seule bannière. Puis pas question de franciser ! Je pique la cuisine au pays mais c’est un Américain qui l’a fait. On peut aussi faire bien chez nous. Leurs vins hors de prix, leur sourire en coin après qu’on se soit cassé la tête à les régaler, leur Lafayette trois siècles après… A-ME-RI-CAIN ! Ils nous traitent de capitalistes en plus alors que chez eux, le patron d’une banque peut rester 20 ans à son fauteuil en pissant à la raie des actionnaires. Pire que les Soviets : eux, au moins, ils ont leurs contrôles politico-policiers. Je serai là bas qu’un financier prétentieux me collerait un conseil d’administration, gérerait mes dividendes, verrait avec ses copains politiques qui me donner comme fournisseurs, tout juste si je serai pas obligé d’embaucher neveux, fistons, amis, que sais-je encore !

    Sur ce coup, sachez que je suis sûr de mon jugement : du fait de mon commerce, j’ai été plusieurs fois en France. Où j’ai pu constater de près que, dans tous les domaines, ce sont des incompétents surdiplômés qui veulent absolument tout régenter. Savez-vous que leurs exécutants ont inventé l’attente du contrordre avant d’agir tellement les ordres qui pleuvent à flots sont imbéciles ! Je comprends pas que les non-chefs ne fuient pas ce pays scandaleux ! Surtout les jeunes : si, chez nous, on peut être chef de père en fils, chez eux, c’est la grisaille instaurée. Que des vieux ! Tu passe un diplôme super dur, Harvard si possible en plus –c’est fou ce qu’ils sont snobs !-, tu te fais pistonner dans un gros machin de crabes avachis, tu tournes un peu entre machins de crabes histoire de faire augmenter ta pitance, t’attends ton tour et, une fois celui-ci arrivé, t’attends la retraite en paradant. Si pas de vague, si gentil tout plein, ça vient tranquille : argent –qu’est-ce qu’ils se mettent à gauche, les salauds !-, médailles, honneurs, le tout sans douleur ni fatigue. Et quand tu crèves, t’as même le droit à une chronique nécrologique dans les journaux « sérieux » Pouah ! C’est invivable et, en plus, leurs supers diplômés sont en train de mettre la main aussi sur les grandes entreprises privées. Ah, l’organisation des nantis, ils connaissent ! C’est d’ailleurs le pays des « fromages » comme ils disent, non ? Alors, quand les étrangers arrivent avec leurs produits moins chers et leurs gros sabots de pragmatiques, la panique ! Toute leur construction s’écroule. Ils vont même jusqu’à faire appel au bon cœur des gus qui bossent pour eux pour conserver leurs émolument en centaines de milliers de dollars par an quand les dits gus peuvent perdre, eux, des boulots sous-payés à quelques centaines de dollars/mois pour les petzouilles, quelques milliers pour les « cadres moyens » Je croyais pourtant que quand une entreprise se casse la gueule, c’est d’abord la faute du patron et de ses cadres supérieurs, non ?

    Ben, pas en France : les patrons des grandes entreprises, tous surdiplômés, sont recasés ailleurs après avoir foiré. Comme au sein d’une maffia ! Quant aux patrons moins gros, bon nombre d’entre eux estiment que le dépôt de bilan « est un acte de gestion » Tenez, j’ai connu  un fournisseur de moules farcies. Au début, bon prince, il me fit la tonne à 200 dollars. Et puis, gourmand, il est monté très vite à 250 puis 300 dollars. Chemin faisant, il s’est payé une Porsche, une bicoque du feu de Dieu, des vacances des vacances de rêve, bref la parfaite panoplie du Rockefeller aux petits pieds. Et, tout fier, il m’exposait tout ça, à moi le cochon de payant ! Plus que son prix, ça m’a énervé. J’ai regardé ailleurs et ai fini par acheter canadien : moins cher que le prix de démarrage du mec. Quand il est tombé, il a gueulé contre les taxes, les syndicats, le prix des matières premières, les banques, les syndicats, tout ce qu’il avait sous la main. Il m’a écrit des lettres à n’en plus finir, sa mairie s’y est mise aussi, tous les grossiums du coin également. Un syndicat a voulu reprendre l’affaire façon communiste et puis tout s’est calmé de mon côté. Je n’ai même pas voulu savoir ce qu’était devenu le type…

    Un copain m’a raconté une autre histoire de ce genre, un patron de presse qui, en plongeant, n’avait rien trouvé de mieux que d’accuser les journalistes. Il serait reparti en mieux, d’après le copain, en changeant de bord politique. Quelle bande de… ! Minables finalement, prêt à tout pour du fric mais du fric immédiat et accusant le peuple de tous les maux de la Terre. Tout ça parce que leur système est figé. Qui n’en profite pas est un paria, un raté, comme si on était pareil une vie durant ! J’ai bien commencé comme employé, moi, plus de 15 ans. Et je me suis bien amusé. Puis « l’Idée », longtemps entretenue et concrétisée avec l’héritage de la tante Astrid « à condition que j’entretienne ses plantes » Pas désagréable comme condition, et pas laid.

    Pour en revenir à ces satanés Français, ce qui m’agace le plus, c’est qu’ils prétendent en outre avoir un « message culturel » à colporter. Des vieillards aigris hurlant à la culture ! Et les autres alors ? Des analphabètes, des Philistins ? Si l’Amérique a su vendre mieux sa camelote dans ce domaine, y’a bien une raison, non ?

    Le coup de colère qui m’a prit s’estompe très vite avec la merveilleuse évidence de la fin de la Pastorale. Plus de musique, vous vous rendez compte ! Le silence, le grand silence salutaire dans mon salon enfin figé, le mobilier qui redevient objet, la lumière qui passe à travers les baies vitrées, le bruit des voitures au loin… Que c’est beau ! Tout est à sa place, calme, sûr. Vous ne pouvez  pas savoir ce que c’est de ne plus entendre cette musique diabolique, comme ça, d’un coup. C’est comme une tondeuse à gazon qui s’arrête. On réentend les oiseaux, la vie de tous les jours. Même les plantes grasses de la tante Astrid doivent être contentes elles aussi. Leurs protubérances se sont considérablement gonflées ces derniers jours. Fleuraison en vue ; faudra que je me renseigne des fois qu’il y aurait des soins spéciaux à apporter.

    Tout heureux, je m’en vais au deuxième magasin. J’ai besoin de converser et j’ai des tas de choses à voir avec John : on va tirer des plans sur la comète…

     

     

    II

     

    Les musiques m’ont fichu la paix pendant plusieurs mois. Trois mois et demi pendant lesquels j’ai vécu à 300 miles à l’heure. Avec John on a entrepris plus même que le troisième magasin : les revenus des deux premiers permettaient d’emprunter et le père de John a rameuté famille et connaissances. Résultat : une société par actions, trois nouveaux magasins en chantier et un « Columbia » Oui, je me suis payé un parchemin, un vrai, avec cravate, costume noir et sacoche en cuir marron clair ! J’aurais pu sous-traiter ou acheter un ordinateur mais c’est ça que je voulais. Il impressionne, il sait tout, il me découvre des trucs pas possibles, même que des fois, c’est parfaitement dégueulasse : quand par exemple, il veut me faire gagner de l’argent en remplaçant des produits chers par de la camelote de supermarché. Là, je me rebiffe. Pas pour rien qu’on a axé notre bidule sur la qualité. Le Marocain, lui, conciliant, il est prêt à tout. C’est vrai qu’il est un Monsieur, maintenant. Il travaille par téléphone interposé, joue à l’homme d’affaires… Mais ça lui réussit, l’industrie. Très fort, ce type, plus fort presque pour la cuisine industrielle que pour la bouffe traditionnelle. Le surgelé servi chaud à domicile, c’est lui. La rationalisation des ingrédients, c’est lui. Le calcul des calories, c’est toujours lui… Il s’est pris au jeu et a appris une masse de choses je ne sais comment. Sa famille est venue et je suis tranquille sur ce point. Payé ce qu’il est payé, faudrait vraiment le méga-créneau pour qu’il me quitte ou se mette à son compte : recommencer l’arrière cuisine alors qu’il règne en maître sur un système de production ultra moderne, faut être fou et je crois qu’il n’en a pas envie.

    John et moi continuons à foncer. Il a eu l’idée d’intégrer quelques composants alimentaires à la chaîne et on cherche un peu partout de quoi demain sera fait. Les sauces ? Difficile avec les grands de l’agro-industrie. Chips, frites, etc., idem. On hésite actuellement entre les salaisons –qui nécessitent des contacts avec les producteurs de porcs- et les fromages. C’est un troquet d’intellectuels de Washington qui nous a mis la puce à l’oreille : saucisson, fromage, vin rouge et c’est toujours plein, avec une arrière boutique qui fait librairie. On a programmé un voyage en France avec le Marocain, pour voir comment ils font là bas. Ce serait marrant qu’on leur pique des marchés au Japon ! Parce qu’on va exporter, le Columbia a comparé nos prix et on se défend. Moi qui ai toujours rêvé de voir du pays !

    Et puis la musique est revenue… Pas la Pastorale. Cette fois-ci, l’enfoiré qui me balance ça a eu le bon goût au moins d’envoyer du Bill Crosby, c’est déjà plus supportable. Mais les plantes de tante Astrid ? Que vont faire les décibels rythmiques du musicien sur leurs immenses tiges qui se sont élevées doucement ? Cette nouvelle musique me ramène en arrière, avant le décollage de « Dommen & Scarfatti », du nom de John en sus du mien. Je crois me souvenir que la musique avait cessé après un coup de sang intellectuel anti-français. Bon dieu ! Qu’est-ce que ces foutus prétentieux avaient pu me snober chez eux ! Peut-être qu’en renouvelant l’opération ? Mais ça ne marche pas, soit que le truc soit éventé, soit que ça ne soit tout bonnement pas le truc. Côté conviction, j’ai plutôt du mal : je m’apprête à aller en France et l’attrait du départ l’emporte de trop loin sur la rancœur…

    A vrai dire aussi, les vieillards aigris faisaient référence aux seuls crétins hautains qui m’avaient rigolé au nez quand je leur avais proposé une association. Je ne connais pas grands choses des autres mangeurs de grenouilles, comme disent les Anglais de leurs voisins. Ni de la France d’ailleurs en dehors de sa cuisine. Que recouvre ce plaisir de vivre que j’avais constaté à Avignon ? Tous ces gens qui parlaient fort, buvaient du vin à n’en plus finir, se moquaient les uns des autres ? Et tous ces autres dans les rues, tard le soir ? Je me souviens de mes déambulations amusées à les regarder en famille, entre amis. Tout cela m’avait échappé lors de mon coup de sang. Je me promets de combler mes lacunes lors de mon proche nouveau séjour. John aura du travail et je me la coulerai douce (je sais qu’il n’en sera rien mais ça me fait plaisir de me le dire) Peut-être qu’une femme… Ils ont toujours le complexe de l’oncle d’Amérique, là bas –s’ils savaient !- et j’ai mes chances. De plus, Bill Crosby ne me suivra pas !

    Quelque chose titille mon cerveau tandis que je m’aperçois que le dit Crosby s’est tu. Ai-je oublié un fait important ou même une petite chose du type gaz, clés, porte de frigidaire ? En même temps, le silence m’envahit à nouveau mais pesant cette fois-ci, comme le reflux d’une vague géante avant la nouvelle déferlante. Je suis mal à l’aise, plein de choses pas normales semblant m’arriver d’un coup. D’abord, ces « stop and go » musicaux, totalement irrationnels. Ensuite mes pensées. Non pas qu’elles soient extraordinaires, après tout rien ne m’empêche de songer à autre chose qu’au boulot. C’est pas fréquent, d’accord, mais ça m’arrive. Toutefois, pour moi qui cultive une certaine verdeur de langage et qui ai fini par penser de la même façon, j’ai l’impression de tourner façon maître d’hôtel anglais. Je me polisse ! Tout mon personnage, façonné au fil de longues années, en est remué d’indignation. J’avais réussi, pensais-je, le parfait mélange du John Wayne abrupte et du patient Gary Cooper. Et me voilà compassé comme dix nurses anglaises !

    La musique reprend, sournoisement, en catimini, pendant que se détend la pression, supposée, sur mon cerveau. J’essaye un truc : j’ai des bouquins illisibles mais très décoratifs. J’en prends un au hasard et me concentre sur sa lecture rébarbative. Un machin sur Darwin et les religions. Je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi pompeux et à la compréhension aussi douloureuse… Il y a un lien cependant, c’est évident ! Quand j’ai stoppé ma lecture, j’ai découvert à nouveau le silence. Et puis la musique a repris, doucement d’abord puis de plus en plus fort. J’ai repris ma lecture : re-silence. Re-lecture, re-silence, re-stop, re-musique. En somme, il suffit que je sois cérébralement occupé pour que je ne l’entende plus et inversement.

    Je suis à la fois satisfait et effondré : satisfait d’avoir trouvé une réponse après autant de temps, qui ne le serait pas ? Et effondré de découvrir, pas encore dans toute son énormité d’ailleurs, cette monstruosité : vais-je être obligé de penser sans arrêt à  des machins d’intello ? Heureusement que le phénomène ne se passe qu’au salon, la « pièce de tante Astrid» tant ses plantes sont présentes… Il y aurait-il là aussi une relation de cause à effet ?

    Je prends toutes les plantes et les dépose dans ma chambre. La musique a repris. Je quitte la chambre, descend quatre à quatre les escaliers et reviens au salon : plus de musique ! Je remonte : un concert effroyable, comme si les plantes m’en voulaient d’avoir percé leur secret.

    Tante Astrid ou pas, faut que j’élimine les fauteurs de trouble. Toujours accompagné de ce qui est devenu maintenant une fanfare cacophonique, je mets le tout dans ma voiture et file loin, très loin de la maison. J’avais d’abord pensé brûler les plantes et puis, le souvenir de ma tante…

    Je les ai toutes plantées à la campagne. Vivra qui pourra ! Mêmes les plantes grasses que j’avais pensé conserver en mémoire de Bill Crosby. Pas de risque, les enfants ! Le nettoyage par le vide… Je regarde une dernière fois les végétaux musicaux puis revient à ma voiture. Avec une subite appréhension : derrière la musique grotesque, j’ai crû discerner un rire farceur…

    Il y avait de quoi ! Les plantes grasses, celles que je croyais les plus inoffensives, ont envahi mon jardin. La floraison, bien sûr ! Des myriades de racines s’entremêlent à présent, du moins je l’imagine à la vue des innombrables et minuscules pousses que j’ai découvertes dans le gazon, m’obligeant soit à démolir le jardin, soit à fuir de nouveau, soit à accepter mon sort. Et qui me dit que ces floraisons n’ont pas essaimé plus loin, là où, en fuyant, je risque de me retrouver ? Quant à démolir le jardin, j’ai trop le sens du ridicule pour l’entreprendre. Le type de « Rencontre du troisième type » en train de construire une montagne dans son salon m’en empêche…

    Autant laisser les jeunes pousses mûrir. Le temps qu’elles grossissent, j’ai le temps d’aviser. C’est long, l’apprentissage du solfège !

     

    III

     

     

    Pas si long que ça… Les magasins étant encore en construction quand le tintamarre a repris. Pas bien fort, cette fois-ci : tout juste un léger gazouillis moqueur, comme le début d’un chahut sournois et organisé. Quand je ferme les baies du salon, ça s’estompe. Parfois je les ouvre, m’apercevant presque avec incrédulité que j’y prends goût. Après tout, ce sont presque mes enfants, ces bidules végétaux. Avec les soins que j’ai prodigués aux parents, la floraison dans ma maison, c’est comme si j’avais été le toubib accoucheur. Et puis, cette tonalité enfantine… Ma bicoque me paraît plus vivante. J’ai même un peu peur de les laisser seuls, après mon départ pour la France. Deviendrais-je dingue ? Ou alors c’est le grand vague à l’âme, le besoin d’une famille ? Juré-promis, je partirai en chasse dès que possible. Les copines d’ici, pas question : je ne les vois pas en mères de famille nombreuse. Il me faut une marrante, une râleuse, un peu MLF même. De quoi occuper mes longues soirées d’hiver autrement que devant la télé. Une femme qui oublie souvent de faire le ménage, qui ait des passions successives, qui milite dans des trucs généreux. Ca me fera oublier mon propre mercantilisme !

    Des fois, j’y pense avec tristesse, à ce commerce. De plus en plus d’ailleurs, comme si je passais à côté d’une foule d’autres plaisirs. Probablement le surmenage ? Après tout je fais… Non, John, le Marocain, le Columbia et moi faisons œuvre utile : une façon comme une autre de participer à la rencontre des peuples, ce truc de la cuisine française aux Etats Unis. Et pas du restaurant typique, s’il vous plait, de la grande échelle, de celle qui pénètre dans tous les foyers. Du bœuf aux carottes à la portée de toutes les bourses ! Les journalistes le prennent de haut : on « trahit » la cuisine, on « sape les bases » de la dégustation, on « normalise par le bas » l’exceptionnel, on porte atteinte à la bienséance…

    En fait, c’est ça qui les embête, les plumitifs. Se sentir dépassé par le nombre, le fois gras dans les banlieues ouvrières, le palais des sans grade suffisamment développé pour se passer de leurs conseils, la mort des doctes confréries dégustant en loucedé leur « château machin chouette 1947 »

    Mon entreprise représente pour eux la fin des plaisirs non partagés et d’autant plus délicieux. Je me bidonne carrément : ils n’ont pas fini d’en baver, ces égoïstes ! Automobiles, électroménager, bientôt logements, tout y passe et tout y passera, j’y veillerai dans mon petit coin. J’ai 230 millions de clients potentiels et jamais les 10 ou 20 millions de costumes trois pièces ou de jeans-chemise débraillée (paraît qu’ils se sapent crade maintenant, comme pour montrer qu’ils nous pissent à la raie) n’arriveront à générer autant de profit qu’avec cette masse. Si j’avais misé sur eux, je me serai peut-être retrouvé épicier de luxe du côté de Manhattan. En partant du Bronx, on est devenu industriel, y’a pas photo ! D’ailleurs ces dégoutés n’agissent pas autrement dans leur business. « Je veux bien faire du grand public pour gagner des sous mais mes fournisseurs personnels, pas question ! »

    « On ne mélange pas torchons et serviettes, quand même ! » Ma fois, s’ils trouvent toujours l’oiseau rare prêt à se ratatiner devant leurs volontés, tant mieux pour eux. Moi, je préfère les milles clients à petit budget que les dix emmerdeurs à grosse commande. Et pas seulement pour le fric : cela me rappelle le jour où le gus de Cadillac est venu me voir. « Mais, Monsieur, vous ne pensez pas réellement me demander de détailler nos prix par prestations mécaniques et électroniques ! Une Cadillac, c’est « autre chose », le prestige… » Je l’ai stoppé net, façon John Wayne pas content. Et ce type, plus prétentieux encore que ses patrons, est reparti plus vite qu’il n’est venu. Y’a pas de petite joie !

    Tiens, ces colporteurs de grande maison, ça me fait penser à autre chose. Un autre qui était venu me voir pour des histoires de placements. C’est l’autre face de la médaille, ça. La consommation de masse, ça donne de drôles d’idées parfois ! C’est pour ça que j’ai les géants à la bonne : tellement surveillés par les consommateurs qu’un seul écart : boum, patatras ! On est donc assuré de la qualité ou, du moins, de la bonne foi. D’accord, les grandes séries, ça permet tout un tas d’arrangements. On tire sur ça, on rogne sur ci. Mais, dans l’ensemble, ça se tient. Avec le service après vente de surcroît. Tiens, vas trouver une pièce de machine à laver de luxe ! D’abord, le service clientèle spécifique, trois semaines de délai minimum. Plus la visite du bonhomme à casquette qui n’a jamais les pièces nécessaires : re-délai, re-visite plus la facture, à hauteur du prix de la machine…

    On ne me la fait plus, une fois suffit ! Et c’est censé fonctionner mieux, plus longtemps, etc.….Enfin, puisqu’il y en a qui aiment… Je vais vous dire le fond de ma pensée : dans un atelier, que les caissons soient en métal ou en plastique, ce qui compte c’est la façon dont on travaille la matière première –pour la bouffe, la qualité de ladite matière première est en outre essentielle- Quand les ouvriers sont motivés, ça marche. Sinon, il y a des failles à la pelle. Et où les ouvriers sont ils les plus motivés ? Sans doute pas dans ces vieilles usines périclitant sur des marchés en voie d’anéantissement ! Avec des salaires au niveau zéro… Alors les gars sont obligés de se payer des contrôleurs de gestion, ce qui accroît les coûts, ce qui diminue le marché et ce qui rend plus sombre patrons et employés, ce qui…CQFD !

    Les patrons, du coup, ils rêvent de robots. Mal compris, ces machins aboutissent à produire plus et moins cher en détruisant le marché : pas de salaire, pas de marché. Tous nos politiciens feraient bien d’y penser avant de théoriser à mort. C’est une marche sur le fil qu’il faut, un doigté de première, pas les grands virages soi-disant salvateurs. Du cousu main, du travail de médecin de campagne surchargé, un coup par ci, un coup par là, une médication légère l’une après l’autre. Et, surtout, pas tuer le malade par des remèdes de cheval ! On veut, dit-on, produire à des coûts compétitifs. Mais pour qui ? C’est pas du jour au lendemain que les loqueteux des pays pauvres prendront la relève : il faut de la douceur, de la transfusion contrôlée, pas des transplantations brutales ni leur contraire, le repliement : ça nous a valu quoi, le dit repliement, sinon de devenir moins riches que ces vieillards européens ! C’est pas de la réflexion, c’est du sensitif. Reagan, visiblement, il ne « sent » pas. Le cow-boy n’est plus de mise. Plus de duels au revolver ! Non, du subtil, du léger sur long terme…

    C’est le grand silence dans le jardin. Je m’y suis fait, notez : réflexion, silence. Absence de réflexion, gazouillis joyeux. Pas désagréable dans le fond : c’est que, pour moi, les idées sur le commerce, ça vient tout seul. Mais, pour le reste, j’avais pas l’habitude. Comme lorsque j’ai voté contre Carter la dernière fois : réflexion faite, je ne suis plus du tout sûr du bien fondé…

    Quoiqu’il en soit il est maintenant certain que  le gazouillis des plantes est intiment lié au labeur intellectuel de ma personne. Foutus plantes !!! Et si j’en emmenais pendant le voyage ? Les voyages formant la jeunesse, les dites plantes pourraient raconter la France à ses coreligionnaires…

    On a tout mis au point : le Columbia garde la boutique –il est déçu mais tant pis : c’est le moins utile pour le voyage- Le négociant fait un tour gastronomique du pays pour y voir clair et se lance dans l’achat direct de vignes.

    Le « jour J », on se retrouve tous à Kennedy Airport (on a choisi Air France, et en « first » s’il vous plaît), et vogue la galère ! J’ai trouvé un drôle de bouquin à l’aéroport, un truc sur les plantes qui m’a, « of course », tapé dans l’œil : « Entretiens végétaux » que ça s’appelle, en Français dans le texte... Je le lis pas trop mal. Pour la causette, c’est autre chose : je m’en pourlèche les babines  comme le spécialiste à la vue du débutant. Je raconterai ça à Zoé (c’est le nom dont j’ai affublé la plante que j’emmène) pour voir si son gazouillis devient rigolard. Un machin d’arrière boutique poussiéreuse en plus, le genre de truc qui passe à la presse on se demande comment : couverture minable, impression bâclée, massicotage raté. Probable que l’éditeur a eu pitié de l’auteur ! Quant au distributeur, il devait en avoir des invendus, pour en balancer outre Atlantique !

     

    *

     

    Faut que je vois ce type ! Même si j’appréhende le genre : encore un chevelu écolo sans doute ? Mais, bon sang, c’est MES plantes, les siennes ! Du type compassé, justement, celui qui avait failli m’assaillir le jour où j’avais trouvé l’origine des bruits. Et puis, écolo, il n’en a pas tellement l’air. On dirait comme un immense regret, celui d’un monde plus vivant, pas « vert » pour un sous. Quelle drôle d’histoire. Zoé m’inquiète tout à coup. J’en viens à douter, comme le Français, de la réalité des gazouillis. Une « muse », dit-il. Mais, nom de nom, j’ai pas rêvé : « Vieux con ! », les sifflements, la Pastorale, Bill Crosby, les rejetons dans le jardin ? Il me vient à l’esprit que rien, mais pas le plus petit atome d’indice ne m’oblige à croire à autre chose qu’à des phantasmes personnels. Cependant, lui, moi, d’autre peut-être ? Une coïncidence ? Lui, il évoque la loi des grands nombres. Mais il a fini par succomber, tout comme moi par accepter. Faut que je le vois, absolument ! Faut que je vois ses plantes. Mais sa description est exacte, parfaitement suffisante : je sais qu’elles ressemblent à Zoé comme deux gouttes d’eau.

    J’ai mangé comme un automate. John et le Marocain m’observent à la dérobée, étonnés. Aucun risque que je leur dévoile quoi que ce soit ! Le type lui-même n’en a pas parlé à sa femme, a présenté la chose comme un truc d’inspiration. Je vais m’arranger pour rester seul à Paris trois ou quatre jours. Je prétexterai des envies de rencontres féminines. John est un grand pudique. Quant à l’auteur du bouquin, par l’intermédiaire de l’éditeur, ça doit pas être très compliqué. Pourvu qu’il parle Anglais : je ne me vois pas expliquer mon cas et écouter le sien dans la langue de Victor Hugo ! Lire ça, oui. Mais il y a plus de six ans que je n’ai pas prononcé un mot de Français. Une paye !

     

    *

     

    Une chance, il parle Anglais ! J’ai tourné des heures dans une banlieue pas possible avant de repérer sa résidence. Pas mal d’ailleurs, s’embête pas, le gus… Il m’a ouvert la porte, pas chevelu, plutôt du genre de « Columbia » On a hésité deux ou trois minutes avant qu’il ne parle Anglais de lui-même. « Qu’est-ce que vous désirez ? » qu’il m’a demandé. Bien embêté maintenant, au pied du mur ! Je luis ai dit que j’avais lu son bouquin, que j’avais été vivement intéressé et que je voulais lui en parler. Un peu interloqué –« j’aurai eu au moins un lecteur », qu’il m’a dit- il m’a fait entrer et j’ai tout de suite cherché les plantes, sur le balcon, là où je savais qu’elles devaient être. Les mêmes, bien sûr, avec encore les deux tiges brandies, fanées, desséchées, marrons. Il n’avait pas voulu les couper, m’a-t-il expliqué, un reste de pudeur malgré le désenchantement du « rien » après la parution de son bouquin.

    J’ai senti le besoin de le remonter. Après tout, il avait fait ce qu’il avait pu. Très vite, je lui ai montré Zoé, gazouillant à tout berzingue. Lui, il n’entendait rien. La science pédagogique des plantes, probablement. Je lui ai raconté mon histoire, la musique, la condamnation à réfléchir, tout. Sacrément réceptif, le gars ! M’interrompant sans arrêt, posant des questions à n’en plus finir, pensant tout haut… Drôle de type, pas du tout le compassé que j’imaginais !

    On est sorti sur le balcon et on a regardé son propre univers, celui qui avait inspiré son bouquin. On a bu pas mal, trop même m’a-t-il dit : « un risque d’atavisme » Il a de ces mots ! On a discuté pendant des heures. Sa femme était en Bretagne et il avait tout son temps. Et puis on est sorti dîner. Mon métier l’avait prodigieusement intéressé, il trouvait formidable ce que nous faisions. Je buvais de la petite crème de whisky !

    Quelle soirée, mes aïeux ! D’abord la bouffe, le mec connaissait de très bonnes adresses. On a changé deux fois de crèmerie, une fois un troquet français de première qui nous a fait des pieds de cochon (désossés, parfumés et panés, une merveille !) ; et une deuxième fois un restau de fruits de mer. Selon lui, nous, les Américains, bousillons ces dons de Dieu. « Frits ! » qu’il m’a dit, « tu te rends compte de l’horreur ! » Je me marre encore en l’imaginant dans sa chambre du Hilton de New Orléans et regardant sa table roulante : pas de fruits de mer… Téléphone intérieur, le groom s’amène, farfouille sous la table et en sort un réchaud –oui, un réchaud bien américain- sur lequel trône une misérable assiette de petits bouts de panures : huitres, moules, coquilles saint Jacques, le tout pané –oui, pané, le pied !- et frit… La gueule de ce Français qui avait commandé un « seafood platter » ! J’aurais voulu être là, être rideau ou descente de lit : sûr que j’en aurais bondi d’allégresse !

    « On the shell » que je lui rétorque, « sur la coquille » en français. « Oui », qu’il me susurre plaintivement, « mais pas avec des bivalves faites éventuellement, si on ne les mange pas crues, pour le beurre, l’ail, le persil, le vin blanc et le four ! Nous on les fait alors farcies, bande de Philistins ! » On a parlé cuisine, mon sujet favori, un bon moment. Il en connaît un bout, l’intellectuel ! « La diffusion du savoir », qu’il explique, « 30 ans de cuisine de masse, que dis-je, deux siècles de cuisine de masse, ça affine le vulgum pecus » Il va m’emmener dans d’autres restaurants pour que je vois le niveau d’ensemble. Il pense qu’après avoir été dépassé par les Chinois, les Français les ont à nouveau largués depuis une dizaine d’années. « C’est le choc du grand public et de la Nouvelle Cuisine plus les apports étrangers. Le côté chichiteux et fricard des nouveaux cuisiniers, c’est en passe de disparaître. Le chef de province qui a affaire à une clientèle moins snobe, il prend ce qui lui semble bon et laisse le reste aux esthètes médaillés dont il se contrefout : sa clientèle, c’est du bouche à oreille, pas le résultat du tralala des médias. Encore que certains s’y soient mis, au grand public : quand la cuisine n’est pas leur vocation et qu’ils la voient au travers de leurs lecteurs. Pour eux, Bocuse c’est du mythe inaccessible. Que leurs bistrots favoris améliorent l’ordinaire en piquant des trucs au premier, par contre, ils aiment ! »

    De l’influence de la recherche sur l’évolution générale… Ca me laisse songeur : jamais je ne pourrai prendre pieds dans ce pays de goinfres évolués ! Et s’ils leur prenaient l’envie d’industrialiser !? Je ne me vois pas avec une telle concurrence sur les bras. Je m’ouvre de ça au type. Songeur lui aussi. Mais il est un peu incrédule, il trouve que l’artisanat culinaire est trop valorisé chez lui. Personne ne veut plus travailler pour autrui –faut dire que les patrons français, ça incite pas à faire du zèle : menteurs, voleurs, hautains, bref très « fin de race »- Dès qu’un bon cuisinier sait qu’il est bon, il plaque son patron et va faire son beurre tout seul, peinard dans son coin. Les grandes firmes n’ont donc pas de bons cuisiniers. D’ailleurs, un cuisinier, ça ne peut pas gagner autant ou plus qu’un directeur, non mais des fois ! C’est tout un état d’esprit selon lui. Le gros est définitivement mal vu de tout le monde, des employés, traités lamentablement dans la plupart des cas –sauf les droits sociaux, là, les Français sont imbattables, les cons !- aux patrons qui ne veulent pas manger ce qu’ils font produire. La grosse boîte est inhumaine, disent-ils plus généralement, bêtement relayés par des partis ouvriers parce que, parfois, il y a des fermetures d’usines. Et la PME, elle est humaine !? Avec un ou une cerbère « perfectionniste » sans en avoir les moyens…

    Finalement, l’écrivain pense que c’est un secteur d’investissement pour moi. Il va me mettre en relation avec une union de coopératives pour une production française. Si je veux bien, ajoute-t-il et à condition d’être patient. Ainsi, ma concurrence, je la contrôlerai. Pas con… Faut que le type accepte de voir John et le Marocain. Mais on est pote maintenant et il n’y a pas de raison…

    On a discuté aussi du « message » végétal, leur vision de civilisations humaines différentes mais tristounettes dans leur simplisme. Il m’a expliqué ça calmement, longuement. Quand il m’a parlé de la Méditerranée, j’ai compris bien des choses. Mais il s’est fourré le doigt dans l’œil  sur les Anglo-Saxons, je le lui ai dit et il a admis. Y’a pas qu’une histoire de calcul. Il a oublié la religion, la place des jeunes, la démocratie… C’est aussi un « état d’esprit », pour reprendre son expression. Je crois moi –et ça le trouble- que son système, tout chaleureux qu’il puisse être, est sacrément engoncé dans le granit. Que de protections ! Que de situations figées ! Il l’a d’ailleurs senti, la différence. En fait, pas la différence mais la fixation. Mais il croyait, le pauvre, que chez nous, c’était pareil. Les transports maritimes, qu’il prenait comme référence, plus les syndicats de truands. Ses syndicats corporatistes valent bien les nôtres, tiens ! Quant au transport maritime, les vrais Américains sont à Panama et au Libéria. Notre granit à nous, il est raciste. Y’a les « WASP » et y’a les autres. Et encore : avec la démographie des Fernandez, c’est de plus en plus duraille pour les Anglo-Saxons blancs et protestants ! Trop grand, le pays, pour établir des dominations durables. Un jour, tu vois débarquer un plus fort que toi et tous tes sbires de cambrousses n’y pourront rien. Tiens, je m’imagine débarquant au Kansas : je me demande ce qu’il pourrait bien faire, le marchand de hamburgers du coin ! Sans parler des très grands, ceux qui ont pignon sur rue à Park avenue. Là tu te poses même pas la question, tu discute les prix et bonsoir…

    Sans compter aussi les situations acquises. Pas de ça, Lisette ! Le « Harvard » flanche, vroum, à la porte ! Et on ne lui donne pas du directeur, sous-directeur et autre vice-machin à tous bouts de champ. Une fonction, un bureau –pas forcément à lui tout seul-, deux ou trois gadgets électroniques et, hop, va gagner ta croûte petit ! Même le big boss, quand il n’est pas propriétaire, n’est pas à l’abri de la mauvaise humeur des actionnaires : ça les rend moins puants, les grands de ce monde. Faut rendre des comptes, les gars !

    Le Français a l’air sceptique. Me cite le cas de boîtes qui se cassent la gueule, comme quoi et si je disais vrai, le système américain devrait pas produire des trucs comme ça. Pas tout-à-fait tort. Dans ma véhémence à défendre ma cause, j’en oublie les scories. Ceci étant, moi, Georges Edgard Dommen, j’ai pu créer mon bidule sans entrave. Peut-il en dire autant ? Oui, il peut : Jacques Borel, Trigano, Moulinex, tout y passe. A un certain niveau me dit-il, tu peux pas te passer du soutien d’un beaucoup plus gros que toi, comme l’a fait Yves Rocher en allant voir un parfumeur américain. Et quand tu as une patte dedans, y’a pas, faut suivre : les aspects politiques, la finance internationale, les actions croisées, les stratégies de groupe. Ca lui plait d’ailleurs, à cette canaille, cette récupération capitaliste par la masse. Il me sape mon individualisme forcené.

    Nous voilà tous deux devisant comme des gauchos d’arrière salle. Seul changement au décor, les fruits de mer en lieu et place des cafés noirs et tassé. On se le dit, on rigole et on décide d’aller se coucher. Ca va comme ça pour la soirée. Sacrées plantes tout de même !

     

    Ecrit à la fin des années 1970 ou au début des années 1980, d’où les décalages par rapport à la fin de cette année 2012 où ce texte est mis en ligne. Mais je ne l’ai pas réécrit parce qu’il est un témoignage de ces années passées tant aux Etats Unis qu’en France…

     

     


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