• Vieux cons

    Vieux cons

     

    Ils erraient, comme ça, n'allant nulle part, ne venant de nulle part. Des cheveux longs, solidifiés par la crasse. Des vêtements ternes, sans intérêt. Femmes et hommes vaquaient à des occupations triviales, le feu, la cuisson des aliments, les couvertures sur les gosses... Tous semblaient n'avoir aucun but, aucune raison de vivre, seulement l'habitude des gestes mille fois répétés. On les appelait "les Verts", les humains qui avaient refusé la civilisation. Une seule voiture pour la tribu, le peu d'argent en commun, les médications ancestrales. Ils passaient et fuyaient devant l'inéluctable avancée du modernisme. Ils avaient des chefs, des "gourous". Les institutions les laissaient vivre, s'accommodant de leur pseudo liberté : ils étaient des témoins, comme dans un zoo...

    Des fois, le soir, quand le feu crépitait, ils parlaient. Sous forme de litanie, d'incantation des jours d'avant, quand l'homme devait trimer pour subvenir à ses besoins. Une époque où la naissance d'un enfant était une véritable aventure : ils parlaient religieusement des hôpitaux et des salles d'attente... Une époque aussi où femmes et hommes avaient des occupations socialement différenciées. Où le couple était fondé sur un équilibre fragile entre deux êtres d'essence contraire. La Nature vivait l'histoire polymorphique, le délicieux mélange des genres. Les Verts se lisaient des contes, racontaient la prodigieuse diversité psychologique des gens. Les barbus opinaient de la tête et louchaient sur les femmes que l'inévitable bacchanale qui allait suivre livrerait à leur lubricité.

    On les appelait aussi les "Bôfs", en souvenir très atténué de l'époque où ils triomphaient sur Terre. Cette époque donc où impérialisait aussi le "bon sens", leur bon sens : le bien et le mal étaient ciblés, répertoriés dans de grands livres, sanctionnés par des règlementation autoritaires. Leur masse en imposait aux élus -à cette époque, on élisait les dirigeants politiques-, les obligeait à d'incessantes voltefaces. L'évolution était marquée du rythme de leur souffle.

    C'était le temps des "animaux domestiques", celui des "médias", celui de la "nature". Les bombes à billes passaient mieux dans l'opinion publique que les défoliants et les visariums consacraient des émissions entières aux animaux. La guerre, cette stupide autodestruction, sévissait encore. On vénérait les morts, les anciens, le passé. Les hommes puisaient encore dans leurs expériences leurs méthodes d'appréhension de l'avenir.

    Pour les Verts, le "bon temps" était le temps tout court. Insidieusement, il s'était fourvoyé dans un univers anormal, fait de relativités, de précautions oratoires, de bêtises futuristes. Les Verts ne voulaient avoir aucun contact avec cette vie artificielle. Ils voulaient rester proche de l'humanité animale, celle qui dépendait de son environnement. Ils vivaient mal, en fait, obligés de courir d'un endroit à un autre, repoussés par le béton, l'acier et le verre. Leurs légendes laissaient entendre qu'il en avait été autrement. Sur le béton, disait les légendes, on avait posé des arbres, des prairies, des animaux domestiques. Et puis, avec le temps, tout s'était transformé, la flore et la faune avaient été progressivement soumises à la biologie moderne. Il n'y avait plus de surprise ni d'étonnement admiratif face à la nature.

    Et eux, paumés dans l'univers, avaient fini par se replier sur eux-mêmes. Ils ne vivaient plus, ils subsistaient entre leurs décoctions de plantes et leurs chiens -que de problèmes avaient ils rencontré avant d'avoir le droit de les conserver !-  et leurs armes -qu'ils cachaient de génération en génération- Et leur saleté repoussante ! Aucune ville n'en voulait. On les tolérait, on les montrait comme à la foire mais, inexorablement, on les invitait à quitter la commune le plus vite possible. De trop mauvais exemples, des dégénérés...

    Forts de leurs convictions, ils passaient d'une ville à l'autre, cherchant désespérément à débaucher ici et là quelques nouveaux adeptes. Mais leur nombre diminuait dangereusement. Les jeunes étaient vite écœurés par le vide de cette existence idiote  et quittaient systématiquement le radeau dès lors qu'ils en avaient la possibilité. L'âge moyen des troupes croissait... De plus, les plus lucides d'entre eux savaient qu'ils n'avaient plus aucun moyen de mordre sur la réalité : le cosmos avait balayé les ambitions terrestres d'antan. Leur morale, leurs valeurs, n'auraient plus jamais cours sur cette terre qui se vidait de sa substance vitale, de cette explosion animale qui l'avait faite telle qu'elle était aujourd'hui : l'âme de Gaya se dissipait progressivement.

    Les plus vieux comparaient le phénomène à celui d'une mare d'eau qui aurait été reliée par un tube à plusieurs milliards de tonnes de papier buvard. Ils avaient parfois le sentiment d'être les gardiens du temple, les derniers prêtres capables de relancer la machinerie exsangue. Leurs chefs, car ils avaient toujours des chefs, se rappelaient le message divin qui leur avait été délivré le jour de leur intronisation : "croissez et multipliez" Tout était axé sur cette incantation, y compris l'habitude d'enlever les enfants dans les campagnes artificielles, y compris le passage à tabac et le bannissement des homosexuels, y compris la position, très soumise, des femmes dans leurs communautés.

    L'ordinateur, à l'origine, avait prévu le risque de dépeuplement de la Terre. Depuis des millénaires, il avait obligé les humains à ménager les vieux cons qui, un jour, seraient l'ultime réserve numérique de l'humanité terrestre. Certains se rebellaient contre le maintien forcé de cet anachronisme. Dans l'ensemble pourtant, cette "réserve" avait été acceptée et l'on regardait plutôt avec amusement les évolution de ses malheureux titulaires. On ne les encartait même plus...


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