• Ysopet d'Afrique

    Ysopet* d'Afrique

     

    Le petit bonhomme s'assoit dans l'avion, content d'avoir pu trouver une place près d'un hublot, content aussi à l'idée de se retrouver dans quelques heures loin de son train-train quotidien. Il a bien quelques regrets, son bar-tabac favori, les courses le samedi matin au marché, le cours peinard de son boulot, les rues et les gens auxquels il est habitué... Dans l'ensemble cependant l'excitation l'emporte, renforcée par le luxe de l'avion et par la perspective de la vie nouvelle qui s'offre à lui. Une vie où, c'est sûr !, il sera enfin quelqu'un. Il n'a pas loupé sa chance : ce petit héritage tombant dans sa grisaille aurait pu n'être qu'un peu d'aisance en surplus. Il ne l'a pas voulu, il a tout abandonné pour se lancer dans l'aventure. Oh, ce n'est pas un grand aventurier ! Il n'a besoin que d'un peu de Soleil, un peu de fantaisie et de quoi entretenir le tout. Il a écrit à son cousin, au Mali, puis à son ancien chef de service parti lui aussi jadis mais pour Dakar. Il leur a demandé de lui trouver un petit investissement sur place, quelque chose qui lui permette de vivre et de se laisser vivre. Le chef de service a trouvé, très vite, "trop vite" s'interroge le petit bonhomme : une boutique du genre "copie service", comme celles qu'il a vues chez lui, avec leurs machines bizarres. Le chef de service a proposé une association : sans doute est-il lui aussi à la recherche d'autre chose, cette chaleur humaine fugacement entrevue ici et là et qu'on voudrait retenir à jamais. Le petit homme n'a pas hésité, il est dans l'avion...

    A Dakar, l'embarquement se passe moins bien : la foule des voyageurs est massée devant une porte vitrée, l'avion une centaine de mètres plus loin et un policier contenant les velléitaires de la précipitation. Ici, point de couloir où l'on chuchote, point de passerelle vous amenant directement dans le ventre de l'avion : un escalier mobile, comme dans l'ancien temps et la chaleur qui envahit tout. Le Nègre efflanqué tient ferme un balluchon sur sa poitrine, un vrai de vrai fermé par un nœud de tissus. Elle cogne d'ailleurs, sa poitrine : il n'a encore jamais pris l'avion et il a peur. Peur aussi de ce qu'il va trouver là bas. Par moment, il se gonfle d'optimisme, il tient son balluchon à bout de bras. Mais la plupart du temps, il le serre contre lui, refluant mal son vague à l'âme. L'aventurier n'est pas reluisant...

    Il a été placé dans une rangée centrale, entre une matrone imperturbable et un "toubab" barbu. Il n'ose pas bouger, son balluchon à ses pieds, la ceinture fermée, le siège relevé. Et pourtant il a toujours envie de fuir, de retourner dans sa savane. L'image de ses fils, condamnés à la misère, accroit son malaise. Puis lui redonne courage : s'il réussit, il les sortira de là. Et il réussira ! N'a-t-il pas de l'instruction ? Il sait lire, écrire et compter. Et il n'a jamais rechigné à travailler. Ce pays lointain regorge de richesses, il saura bien en saisir quelques miettes. lui aussi a écrit, une seule lettre. Son parent l'a aidé, il peut maintenant débarquer sans crainte d'être refoulé, ses papiers bien en place dans son portefeuille...

    Les deux avions se sont croisés au dessus de la mer, sans se voir tellement ils étaient éloignés l'un de l'autre. Le petit bonhomme a regardé un film, s'est laissé dorloter par les hôtesses. Le grand et maigre Sahélien a dormi, ne sachant que faire d'autre. Le petit Blanc a été ébloui à l'arrivée, émerveillé par le Soleil et la palpitation trépidante de la foule à l'aéroport. L'Africain a passé plusieurs heures à se dépêtrer des transports en commun avant de poser le pied à l'air libre, froid et pluvieux de la capitale. La richesse a eu, à ses yeux, mauvais genre...

    Les années ont passé. Le petit bonhomme a vivoté, plutôt bien, en suivant indirectement l'évolution du cours mondial de l'arachide. Dénué d'ambition, il a quand même souffert de l'arrogance des plus riches que lui. Pas trop tout de même, la quiétude de sa boutique, l'amitié de son ex-chef de service devenu associé, les facilités locales du luxe pour qui a un peu d'argent, tempérant largement le fait qu'il n'a pas, ici aussi, réussi à devenir "quelqu'un" Un peu d'aigreur parfois, une philosophie de supermarché, notamment vis-à-vis des problèmes de développement, un statut d'habitué au café de la place de l'Indépendance sont à présent ses caractéristiques, ses "signes extérieurs" de vie. Il triche beaucoup quand il écrit en France dore le tableau dans tous ses recoins. Mais le tableau n'en a pas besoin en fait : le petit bonhomme a quand même trouvé 80% de ce qu'il cherchait. Il ne regrette jamais.

    Le grand Nègre a, lui, envie de rentrer chaque soir que Dieu fait. Oh, ce n'est pas qu'il soit tombé dans une embuscade. Il gagne un argent qu'il n'aurait jamais espéré au pays, envoie ponctuellement son mandat à sa famille, s'est habitué au mépris et au racisme des toubabs, sort parfois avec des amis d'autres pays qui lui racontent des mondes fascinants. Mais ses deux épouses lui manquent, ses enfants lui manquent, le Soleil et l'insouciance lui manquent. Surtout ces deux là, le Soleil et l'insouciance. Il n'arrive pas à se faire à la gravité des toubabs, à leur côté porte-manteaux. Sans compter le travail où ils sont carrément dingue ! Une armée de forçat teigneux, maniaques du détail, avides de gains. Un temps, il a suivi. Maintenant, ça lui pèse. Si seulement il avait pu mettre un peu d'argent de côté... Mais déduction faite de son mandat mensuel, il lui reste tout juste de quoi vivre et économiser l'argent du billet d'avion pour les vacances. Il est obligé de continuer, ne serait-ce que parce que ses envois d'argent ont permis à son second fils d'émerger. Il a hâte de lui passer le flambeau. Mais il est encore jeune, trop jeune. Quant aux autres, des bons à rien. Seul le premier sert à quelque chose, travaille la terre. L'Africain a également développé sa philosophie personnelle : beaucoup de fatalisme...

    Ils sont rentrés, chacun de son côté. Le petit homme en première, roulant un peu les mécaniques, pour mourir en terre chrétienne. Le Nègre, le cœur plein d'une joie immense, pour son ultime retour, un aller simple cette fois-ci. Le Blanc a vendu son affaire à un Africain. Il a été un peu obligé, non par tracasserie ou règlementation mais parce que sa clientèle s'africanisait de plus en plus. Et, lui, ne se sentait pas assez d'affinités avec cette clientèle là pour la fidéliser sérieusement. Il a senti que l'heure de rentrer était venue, tout bêtement, comme un parasite  sent, dans le sang de la bête sur laquelle il s'est accroché, venir les anticorps qui le rejettent. L'Africain est rentré plus simplement parce que son second fils peut à présent le remplacer comme grand pourvoyeur des besoins familiaux . Il est fonctionnaire, bien payé, et les comptes et recomptes effectués de part et d'autre de la Méditerranée ont permis à tous de voir que son travail était aujourd'hui suffisant. Le père a posé ses outils et sa grisaille...

    "Tels furent les aventuriers du 20e siècle, sans éclat et sans poids individuels sur le destin des pays qu'ils traversaient. Marco Paulo du monde industriel, ils ramenèrent chez eux les ferments de l'ailleurs, des histoires de vie quotidienne qui firent, peu à peu, oublier aux peuples la peur des autres. Par millions ils s'engouffrèrent dans des avions  et si peu, au début, firent souche dans leurs pays d'accueil, ils contribuèrent indiscutablement, à leur retour, à en banaliser l'image auprès de leurs enfants. Ils furent, malgré eux, les héros de la mixité. De véritables aventuriers, Mesdames et Messieurs, sans armée, sans moyen et qui, sans guerre, sans conquête, ont fait plus pour l'humanité que tous les Conquistadors de l'Histoire. C'est pour leur rendre hommage qu'investi des pouvoirs étatiques, je dépose aujourd'hui une gerbe sur ce monument qui vient heureusement de leur être dédié par la municipalité de Romorantin"

    Les applaudissements déferlèrent de la foule présente tandis que le préfet se penchait pour poser doucement les fleurs aux pieds du monument. Les caméras de télévision s'attardèrent sur l'attroupement en voie de dislocation, suivant parfois tel ou tel couple en combinaisons chatoyantes rehaussant des visages basanés et des chevelures crépues. Par contraste, les rares personnes d'origine non mixte parurent encore plus isolées aux yeux des téléspectateurs. Lesquels ne manquèrent pas  de se laisser alors aller à quelques faciles plaisanteries ou remarques méprisantes, de celles qu'on réserve en général à ces spécimens de l'Humanité définis comme "fin de race"...

     

    * "Recueil de fables médiévales" A noter que j'ai écrit ce texte à la fin de la décennie 1970, avant que la crise économique du début du 3e millénaire ne déclenche de vagues anti-immigrés dans les pays occidentaux. En dépit toutefois de ces vagues de rejet, le mélange des peuples via les "petits et les sans-grades" est devenu un phénomène planétaire, bien plus du fait des mouvements migratoires sud-sud que de ceux effectués dans le sens sud-nord : la mixité croissante des Humains est une réalité, différente toutefois de celle que j'imaginais il y a maintenant près de 40 ans...

     


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