• Zigotos

    Les Zigotos

     

    Avant propos

    Ceci est la dernière des nouvelles que j'ai écrites entre 1977 et 1985, nouvelles que j'avais égrenées selon les lettres de l'alphabet : de A à Z, tournant toutes autour des thèmes qui m'étaient alors chers, soit notre sous-développement social face à l'Univers, "aux Univers" aurais-je plutôt écrit aujourd'hui. Cette dernière nouvelle m'est apparue, à sa dactylographie, comme d'une très grande modernité : le tournant libéral avait été pris par Mitterrand et son premier ministre de l'époque, Fabius, avait déjà lancé des "réformes" dont vous voyez aujourd'hui et avec bien plus de lucidité les méfaits. C'est notamment à cette époque que la finance prit le pas sur les industriels dans notre pays.

     

    Le directeur, bardé de suffisances, regarda avec horreur le spécimen peu reluisant de candidat qu'on avait osé faire transiter par son bureau. S'il fallait maintenant qu'il s'occupe du recrutement du petit personnel !

    L'homme en face de lui se retenait de sourire : d'abord, l'agacement du directeur était ouvertement visible ; ensuite, il savait que ce même directeur se muait tous les vendredis en garçon de course, le Président lui confiant la lourde responsabilité d'aller chercher son poisson hebdomadaire, préalablement commandé par téléphone : même pas le choix de l'espèce, simplement l'enlèvement furtif du coli à odeur puissante. Il savait aussi qu'il ne le recevait que parce qu'il lui était imposé par la secrétaire du président. Important, la secrétaire du président ! Et comme lui, minable, avait la chance de croûter et, parfois, de coucher avec la dite secrétaire...

    De là à obtenir un emploi... L'homme se foutait pas mal du profil du poste pourvu que poste il y ait : il était grand temps de renouveler les réserves financières fondues tout au long de son interminable chômage. Lequel lui avait donné une philosophie très relativiste de la vie. Humble, il était aujourd'hui le parfait béni-oui-oui. Et il y avait belle lurette qu'il n'en ressentait aucune honte. La vie lui avait été chanceuse un temps, malchanceuse depuis mais sans doute moins qu'à d'autres. Tous finiraient de toute façon sous terre ! L'homme était un être "fini", du moins pour les psychologues d'entreprise. Dénué d'ambition, seulement accroché à son revenu mensuel quel qu'il soit : la bouffe et le logis d'abord, le renouveau mental après. la déprime, en plus, il s'y était accoutumé. Dame, l'habitude des refus les banalise...

    ***

    - Ca y est ! Mille fois merci ! Pour te remercier, je t'invite à dîner...

    - C'est quoi comme emploi ?, demanda la secrétaire du président.

    - Coursier... Et oui, à mon âge et avec mes diplômes ! Reste l'accord définitif du chef du personnel. Mais si je suis présenté par Môssieur le Directeur...

    - Ce qui est marrant, c'est que je n'en ai même pas parlé à mon patron. Comme quoi, la crainte du grand chef... Où m'emmènes-tu ?

    - Euh... Chartier, ça te dirais ?

    - Gros malin, vas ! Bon, OK pour la bouffe populaire...

    Plus tard, entre deux draps, ils eurent pour la première fois quelques paroles presque aimables pour le directeur si compréhensif : "Quel con prétentieux ! Enfin, il m'a quand même dégoté un vague machin rémunéré. Merci donc au Monsieur" "Ca a parfois du bon, les imbéciles, non ?!" L'imbécile en question était loin de se douter de l'effet produit par son auguste personne : il pérorait dans sa salle à manger, tentant plus ou moins de se faire plaindre par ses convives pour le triste sort qui lui était réservé après quinze années de bons et loyaux services. "Recruter un chauffeur, à mon niveau ! Ce salaud de Magrenet doit encore s'en pourlécher les babines. Quand je pense que j'ai failli être choisi à sa place ! Ah, s'il n'avait pas été poussé par la politique..." Son épouse ne disait rien, chaque fois exaspérée par la grosse tête de son époux qu'elle ne supportait plus que par obligation : après vingt ans de vie conjugale, divorcer eut été une folie économique. Pas d'héritage à attendre, pas de cotisation pour la retraite, il lui eut fallu travailler jusqu'à sa mort. Dans le cas présent, son mari lui était particulièrement odieux car elle connaissait, elle, les dessous  de la bagarre qui l'avait opposé à Magrenet après le départ de De La Tour. Le politicien n'avait pas été en l'occurrence celui qui en était accusé. Son époux avait intrigué à mort mais stupidement car, hors sa connaissance du marché des pistons électroniques -ça n'allait pas loin !- il n'entendait pas grand chose au management des grands groupes tandis qu'il avait mal choisi son camp, en plus : l'instinct l'avait poussé à tripatouiller plutôt côté des portefeuilles bien garnis et, manque de pot, les dits portefeuilles avaient valsé aux élections de l'époque. De plus Magrenet avait fait ses preuves, notamment financières, et son mari n'avait pu le déboulonner malgré une débauche de basses œuvres. Magrenet n'avait pas oublié : l'histoire du poisson le vendredi, quelle merveille ! Sans compter les multiples études qu'il confiait régulièrement à son mari pour avoir ensuite le plaisir pervers de démolir publiquement les conclusions avancées par ce dernier ou, mieux encore, de se coucher dessus en lui faisant comprendre qu'il avait d'autres chats à fouetter. Et le coup de la secrétaire ! Pffuitt, disparue ! Un pool central, sauf pour le président. Et celui du bureau ! Coupé, mal, en deux par une cloison sous prétexte d'un manque de place. Avanies sur avanies, du pain béni pour l'épouse ulcérée. Et le mari qui buvait l'acide jusqu'à la lie de peur de perdre son gros revenu. Ecœurant...

    ***

    Magrenet, lui, prenait un bain. Piscine intérieure chauffée, domesticité, une deuxième femme 25 ans plus jeune que lui et qui acceptait de nombreuses choses et leurs excès, bref, le pieds. Pas tout-à-fait cependant : l'insatisfaction venait qu'il pensait à présent et sérieusement à la politique. Mais, dans son camp à lui, son poste était considéré comme un bâton de maréchal. Remonter le courant était donc sa priorité, articles économiques dans les grands quotidiens à l'appui -pour sa documentation, il faisait œuvrer une jeune recrue détournée de son emploi initial. Mais ses articles, une fois publiés, ne faisaient-ils pas aussi de la publicité à l'entreprise ?

    Mollement allongé dans l'eau, Magrenet songeait à un nouvel article, cherchant à résister à la vision lascive que lui offrait son joujou femelle affublé d'une extraordinaire combinaison de bain (métal et plastic transparent) Après tout, il pouvait bien s'offrir les deux plaisirs, c'est-à-dire, en clair, reporter les pensées économiques à plus tard. Son collaborateur était là pour ça... Il nagea vers la vision au bout de la piscine...

    ***

    Deux ans plus tard, il considérait pensivement le tas de chaires creuses, drogué à mort et surmonté d'une chevelure filasse qui lui faisait face. Elle n'avait même plus la force de récriminer contre l'ultime couleuvre qu'il lui avait enfoncé dans la gorge : Magrenet, sentant que deux divorces eussent été d'un effet déplorable sur son image de marque politique, venait de décider de faire interner sa deuxième femme dans une clinique psychiatrique. Ainsi aurait-il le beau rôle, l'homme affublé d'une folle dont il se préoccuperait -du moins le laisserait-il entendre- quotidiennement ou presque. Et ses incartades amoureuses ultérieures seraient sans danger -on ne divorce pas d'une aliénée mentale- et passeraient aux yeux du public pour des dérivatifs à sa peine profonde. L'ex-joujou sexuel venait d'encaisser le coup sans broncher, totalement brisé. Tout en se disant in petto qu'il avait peut-être été un peu brutal, Magrenet se dirigea vers le bar.

    Le directeur, quant-à lui, était à nouveau rempli d'espoirs : la carrière politique du président pouvait libérer, enfin et à son profit, la place tant convoitée. S'il n'y avait eu son épouse dont il supportait de moins en moins le visage fermé, il aurait presque eu le cœur à la fête, oublieux même des succès à répétition de  Magrenet : après tout, il ne serait plus rien si son camp venait à s'effondrer électoralement. Selon les sondages, ce temps béni approchait... La perspective de la revanche le remplissait d'ardeur. D'abord, il se débarrasserait du jeune con que le président avait progressivement imposé comme son remplaçant lors de ses absences de plus en plus fréquentes. Tout juste bon à rédiger des nuées de discours, incapable de distinguer un piston d'un vérin ! Celui-là, le directeur se promettait de s'en occuper sérieusement. D'ailleurs c'était "moi ou lui" ! Ensuite et grâce à ses contacts avec le coursier, délégué CGT -ça t'apprendra, Magrenet, à me refiler l'embauche des moins que rien !-, il concoctait un coup en vache, type grève générale avec déballages sur la gestion. Dame, les finances ça mènent à tout sauf à l'industrie ! Le directeur, lui, était un homme sérieux. Et de son temps ! Car on parlait emplois, aujourd'hui, production chez soi, reconquête du marché intérieur. Plus il y songeait, plus il considérait que Magrenet était fichu...

    L'homme, lui, cogitait sur son départ en préretraite. Les magouilles du directeur, il les voyait venir et s'en foutait royalement. De toutes façons elles n'étaient possibles qu'en raison d'une situation objective : c'était vrai que la politique strictement financière de Magrenet était dangereuse pour l'emploi. C'était vrai aussi que les pays de l'est avaient peu à peu grignoté jusqu'à l'os les marchés d'exportation du groupe. Les transferts avaient été rendus de ce fait indispensables pour préserver la structure financière. Le délégué CGT ne voyait pas très bien comment lutter contre cette logique implacable. Simplement s'opposait-il à l'inhumanité des décideurs : il n'était pas question que ladite logique se développe sans qu'on se préoccupe de tous les paumés du groupe qui allaient se retrouver bientôt sur le carreau puis à la dérive. Les gros se recasaient et avaient de quoi tenir le coup... Il allait donc entrer dans le jeu minable du directeur. Et après, il réussirait bien à faire imposer sa solution : un peu de protectionnisme, des subventions publiques, bref de quoi amener tranquillement la plupart des salariés à l'âge de la préretraite. Au delà, ça ne le concernait plus. Le futur, de toute façon, n'était pas l'affaire des petits. A tel point que le délégué en était parfois pris de vertiges : tous ces titrés publics et privés qui s'en occupaient en leur nom, dans les journaux, à la télévision, partout, monopolisant la scène, ça lui faisait toucher du doigt le primitivisme de son environnement. Et de se savoir singe, même évolué, ne le réconfortait guère : combien de temps faudrait-il encore à ces primates avant qu'ils condescendent à se débarrasser de leurs fourrures !?

    La confrontation se précisa peu à peu, attisée par la politique. Magrenet avait commencé par répercuter les consignes gouvernementales dans son entreprise, en remettant en cause certains des avantages acquis du personnel d'exécution. Il n'avait pas touché, n'y songeant même pas, aux privilèges de la direction et de l'encadrement supérieur : leurs membres voyaient seulement disparaître de leurs prestations mensuelles des lignes de comptes anodines et n'entrant que pour une part infime dans la masse globale de leurs revenus : que pèse dans un salaire de 30 000 F par mois la suppression d'un "gadget" social de 250 F ? Le délégué, lui, avait tout de suite récupéré "l'omission" de Magrenet en brandissant le bilan social de l'entreprise au cours d'une réunion d'atelier. Il avait calculé en pourcentage le poids salarial des différentes catégories du personnel, calcul oh combien explosif ! 40% du tout à moins de 10% des salariés, une moyenne convenable pour la maîtrise et l'encadrement moyen, les 30% restants à la grande majorité du personnel. Magrenet eut beau jeu toutefois d'avancer, pour contrer les syndicats, la méfiance des partis de la majorité vis-à-vis d'un tassement trop important des salaires : la Grande-Bretagne n'en était-elle pas quasiment morte, fuite des cerveaux, désindustrialisation et tutti quanti s'en étaient ensuivis ? "Comprenez moi bien, Messieurs, il n'est pas question de perdre les piliers, les têtes de cette maison ! Nous devons conserver nos ingénieurs et nos diplômés. Faute de quoi nous ne serons plus en mesure de nous maintenir dans la concurrence internationale, impitoyable comme vous le savez"

    Le directeur avait alors joué son va-tout. Bien obligé de par les positions des uns et des autres, il lui avait fallu choisir son camp, forcément celui de l'opposition à Magrenet. Il était donc devenu le chantre des "travailleurs", à la grande rigolade de ceux qui connaissaient un peu le bonhomme. Plus de mépris, plus de phrase hautaine mais le sourire forcé aux lèvres, la pommade à la main et les confidences "ultra secrètes" à la dernière des femmes de ménage. Il avait été jusqu'à fournir au délégué CGT les informations les plus confidentielles pour que celles-ci soient ensuite répercutées dans les médias qui s'en donnaient à cœur joie : Magrenet n'appartenait-il pas au cercle du pouvoir ?

    Le conflit, en se politisant, se durcit. Les pressions sur le président s'accentuèrent de toutes parts, au point que Magrenet lâcha prise, ne sachant plus s'il fallait résister ou négocier, démissionner ou sanctionner, investir ou déposer le bilan. La situation avait fini par dépasser les hommes qui avait crû la créer. Dans les cabinets ministériels, c'était à présent à qui ferait prévaloir "sa" solution. La pagaille monstre... Personne bien sûr, sauf les intéressés qui n'en pouvaient mais, ne se préoccupant du sort des milliers de "petits" privés de leurs revenus depuis le début de la grève... Le plus haut personnage de l'Etat, planant dans la stratosphère, fut à son tour et désagréablement atteint par le conflit quand celui-ci vint menacer la cohésion de la majorité, sondages aidant. Totalement hors circuit, il eut quelques banales paroles télévisées, espérant avant tout renverser la vapeur électorale grâce à l'affichage d'un "bon sens" totalement dépassé. Il déplut à tout le monde... et se mit fébrilement -quelle humeur dans son entourage, nom de nom !- à réviser l'histoire sociale du pays. Affaire d'Etat, source de panique ministérielle, le conflit fut couvert par la presse étrangère.

    Magrenet n'y résista pas : il fut limogé. En douceur de peur qu'il ne se mette, lui aussi, à parler à tort et à travers. Le directeur fut simplement ignoré. Petit magouilleur, il ne faisait simplement pas le poids, étant en plus assimilé à ceux dont il avait embrassé la cause par opportunisme. Le délégué par contre perdit sa sérénité dans la gloire de sa nouvelle notoriété. Pensez : il négociait maintenant en direct avec les politiciens les plus importants du moment, comptes rendus audiovisuels à la sortie de chaque réunion. Il eut aussi ses espérances personnelles, sautant la barrière indéfinissable qui sépare les esclaves des maîtres.

    Pendant ce temps, ces mêmes esclaves mirent au point une quête nationale devant leur permettre d'assurer leur subsistance vitale. Les produits de cette quête furent insuffisants et les troupes de grévistes s'effilochèrent, qui partant dans une autre entreprise, qui se clochardisant, qui allant jusqu'à se suicider. Divorces, alcoolisme, déchéances en tous genres complétèrent rapidement le tableau, lui-même servant de toile de fond à l'extraordinaire caricature de gouvernement des hommes qui continuaient à présenter la succession de valses hésitations des puissants.

    Le soufflé retomba de lui-même en refroidissant et l'histoire retint seulement les principaux épisodes de ces valses ainsi que les noms des principaux protagonistes. Il est vrai que l'affaire avait fini par lasser le public, attiré à nouveau par les prodiges des découvertes techniques se surajoutant les unes aux autres et jour après jour. Les singes, fatigués de se chamailler, retournaient à leurs jeux, bizarrement capables d'en inventer d'inouïes tout en restant impuissants à en organiser le maniement social. D'autres, au fin fond du tableau, plus petits que les plus petits de l'arrière scène, grondèrent encore un peu plus, des image de carnage dans leurs cerveaux : ne venaient-ils pas, une fois de plus, d'être les spectateurs du navrant show des nantis jouant à casser les outils de leur prospérité ?

    Certains surent saisir l'opportunité que leur offrait la défaillance d'un fournisseur sur un marché demandeur. Les images de massacre firent place à de la franche hilarité dans les milieux concernés...


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